Marcel Gauchet : « La recherche de la paix passe par la recherche d’une plus grande justice. »

Interview publiée le 8 juillet sur RAGEMAG

Philosophe et historien socialiste, rédacteur en chef et co-fondateur de la revue Le Débat, Marcel Gauchet nourrit le débat public depuis un bon nombre d’années. Vrai théoricien de la notion de « fracture sociale » qui a paradoxalement permis l’élection de Jacques Chirac en 1995 et qui continue d’alimenter encore les discussions aujourd’hui, s’intéressant à divers sujets comme la re-conceptualisation de la démocratie, la religion ou l’éducation, Gauchet est un anti-marxiste qui place la lutte des classes au centre de ses analyses ce qui fait de lui un intellectuel inclassable.

Peut-on parler d’une nouvelle ligne de rupture entre mondialisme et anti-mondialisme qui viendrait s’ajouter au clivage politique entre la gauche et la droite ?

Je ne crois pas que le clivage droite/gauche soit dépassé. Ce qui est vrai, c’est qu’il est relativisé. Il l’est d’abord par le pluralisme démocratique. La gauche ne rêve plus de faire disparaître la droite et la droite n’imagine plus un monde sans gauche. À partir du moment où on sait que l’adversaire sera toujours là, on cesse de donner un sens absolu à l’opposition. Et on s’aperçoit qu’il y a des contradictions fortes dans chacun des camps, qui étaient plus ou moins cachées par l’intensité de l’affrontement. Par exemple, il y a des gens hostiles à la mondialisation et des gens qui lui sont favorables à droite et la même chose à gauche, pour des motifs différents. C’est pourquoi je ne crois pas du tout que ce soit le nouveau clivage déterminant. Il traverse les deux camps.

L’époque actuelle vit-elle une crise de la démocratie ou l’aboutissement de sa logique ?

Les deux sont vrais en même temps. Nous avons affaire à un aboutissement de la démocratie, ou en tout cas à un approfondissement, qui a pour effet de mettre la démocratie en crise. Ce qui veut dire que nous ne sommes pas au bout de l’histoire. Aboutissement est à prendre avec prudence. C’est la raison pour laquelle je parle d’une crise de croissance. Cette crise est spécifiquement une crise d’impuissance : nos régimes n’arrivent plus à produire un pouvoir démocratique efficace, capable de peser sur le cours des choses.

Dès lors, ne pourrait-on pas penser à une redéfinition de la démocratie ?

« Cette crise est spécifiquement une crise d’impuissance : nos régimes n’arrivent plus à produire un pouvoir démocratique efficace, capable de peser sur le cours des choses. »

La notion de démocratie est en train de se redéfinir. Il faut distinguer là-dessus entre la définition institutionnelle, celle des juristes, qui n’a pas de raison de varier beaucoup – l’État de droit, la garantie des libertés individuelles et publiques – et la compréhension théorique du déploiement historique de la société démocratique moderne. C’est une affaire autrement compliquée, qui change au fur et à mesure que ce parcours avance. Il a sacrément bougé depuis trente ans !

Et la social-démocratie comme forme politique elle aussi, est-elle à enterrer ?

Sans pinailler sur les mots, je ne crois pas qu’on puisse parler de « forme politique » à propos de la social-démocratie. C’est un projet politique à l’intérieur de la démocratie, comme le néolibéralisme en est un. Ce projet est en difficulté pour une bonne raison qui est qu’il s’est largement réalisé, en Europe. Il ne fait plus rêver : il est en grande partie ce que nous vivons. En revanche, on voit les défauts et les inconvénients qui n’avaient pas été anticipés. Et les rendements deviennent décroissants pour ce qui reste à mettre en place.

Pour parler en idéaliste, est-ce le rôle des politiques que de dire le Juste ?

Le but de la politique, c’est la paix, le fonctionnement de la collectivité sans violence entre ses membres, et si possible avec les membres des sociétés voisines. Comment avoir la paix collective dans l’injustice ? La recherche de la paix passe nécessairement par la recherche d’une plus grande justice. C’est de cela que nous débattons sans arrêt en démocratie, à un petit niveau ou à un grand niveau. « Travailler plus pour gagner plus », est-ce juste ? Est-il juste que les allocations familiales soient versées aux parents riches comme aux parents pauvres ? Quel est le système de retraite le plus juste ? Cela ne fait pas LE Juste en général, mais des foules de petites justices dont la politique est faite pour discuter et juger.

Vous déclarez que nous sommes de plus en plus libres, à l’échelle individuelle, mais de moins en moins maîtres de notre destin collectif. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

« La recherche de la paix passe nécessairement par la recherche d’une plus grande justice. »

Ce paradoxe contient les éléments du problème démocratique évoqué plus tôt. Nous avons les bases, les libertés individuelles, nous avons l’idée, mais nous ne parvenons plus à en faire quelque chose, à produire à partir de là une intelligence collective de notre situation et une capacité d’action à la hauteur des défis qui sont devant nous. Il faut évidemment se demander s’il n’y a pas un rapport entre les deux et si la façon dont nous comprenons notre liberté à chacun (qui est un progrès incontestable) n’a pas un rapport avec cette impuissance de tous. Il existe à mon avis. C’est là-dessus que doit porter le travail pour la suite.

On entend souvent dire que l’on vit à l’ère de l’individualisme, or certains comme le sociologue Michel Maffesoli parlent plutôt d’ère des tribus ou des communautés. Castoriadis quant à lui parlait d’ « onanisme consommationniste de masse ». Pensez-vous que nous vivons une époque où l’individu est roi ?

Pas de vaines querelles de mots ! L’individualisme est ce qui explique les tribus et les communautés dont parle Maffesoli, qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce qu’ont été les tribus et les communautés des sociétés anciennes (allez en Libye ou au Yémen si vous voulez voir des vraies tribus en état de marche : elles n’ont rien de nos tribus post-modernes). L’individualisme, ce n’est pas l’isolement, le chacun chez soi, c’est un mode de rapport de droit entre l’individuel et le collectif.

En tant qu’individu, vous avez le droit de choisir votre communauté et d’en sortir quand vous voulez. Or la communauté c’était justement ce qu’on ne choisit pas, mais qui choisit pour vous ! Ce que dit Castoriadis n’est pas faux, mais n’est qu’une description du comportement éventuel de certains individus.

Il y a en effet beaucoup de consommateurs onanistes, mais ça ne dit rien de l’individualisme en tant que phénomène fondamental. Il ne faut surtout pas parler d’un individu-roi, c’est une expression qui trompe. Il y a un individu qui a des droits, des droits qui sont premiers et incontestables. Cela change tout par rapport aux sociétés antérieures, où c’était le collectif qui avait la priorité et qui vous donnait votre place.

Vous mettez en avant la « désintellectualisation de nos sociétés ». Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie ?

Depuis le début du XIXe siècle, la démocratisation de nos sociétés s’est accompagnée de la volonté de maîtriser intellectuellement leur devenir en associant le plus grand nombre à cette compréhension commune. C’est ce qui a porté l’effort scolaire, l’accès à l’information et la diffusion de la culture. Cet horizon s’est brouillé. L’expertise a supplanté la recherche de l’intelligibilité. L’important n’est plus de chercher à comprendre, mais de réparer les pannes et les dysfonctionnements.

L’implicite est qu’il est vain de chercher à comprendre, voire qu’il n’y a rien à comprendre, la seule chose qui compte est que ça marche. On s’en remet aux techniciens. L’intérêt pour l’intelligence du monde humain-social est en chute libre. La dé-démocratisation de nos sociétés, leur oligarchisation vont de pair avec cette indifférence croissante pour la réflexion de fond sur l’homme et la société, que j’appelle « désintellectualisation ». Le niveau monte, comme disent les socio-démagogues, la place des savoirs s’accroît dans le mécanisme collectif, mais du même mouvement, la place des idées diminue. Nous allons vers une société qui ne cherche plus à se penser.

La représentation vit aujourd’hui une crise. Peut-on dire alors que la représentation elle-même est à remettre en question, en tant que phénomène aristocratique ?

« Qu’est-ce qu’une démocratie qui ne fait pas sa place au peuple, à la représentation de toutes ses composantes et de tous ses problèmes ? »

En effet, il y a un élément aristocratique dans la représentation, encore qu’il faudrait s’entendre sur ce que veut dire exactement « aristocratie » ici. Mais il faut distinguer entre ce qu’elle est et ce à quoi elle sert. La représentation comme processus est ce qui nous permet de nous représenter notre communauté politique dans sa cohérence et la hiérarchie de ses problèmes.

C’est cela qui compte dans la représentation : sa fonction, plus que sa nature. Prenez en regard une expérience de démocratie directe, une assemblée de copropriétaires, pour prendre l’exemple le plus banal : on voit tout de suite que la difficulté est de faire naître cette image globale et organisée. C’est le plus souvent une démocratie aveugle, faute de construire une représentation de la communauté concernée. La démocratie représentative n’est pas qu’une question de principe, autrement dit, mais une question de performance.

Louis Dumont faisait remonter la notion d’individu telle qu’elle s’est développée sous la modernité (autocentré, égalitaire, non-holiste) au christianisme. Vous avez vous-même parlé du christianisme comme étant la religion de la sortie de la religion. Pourrait-on dire, en paraphrasant Chesterton, que le problème d’aujourd’hui est que nous vivons une époque dominée par des « idées chrétiennes devenues folles » ?

Je crois que la formule de Chesterton ne s’applique plus à notre époque. Les idées chrétiennes ne sont plus vraiment là, mais la modernité est en train de montrer qu’elle est capable de produire des idées à elle tout aussi susceptibles de devenir folles, de la maîtrise illimitée de la nature à la toute-puissance du désir individuel.

Quel est, d’après vous, le rôle des Droits de l’Homme dans le débat politique actuel ?

La dépolitisation du débat est le rôle qu’ils tendent à jouer le plus souvent : ils sont consensuels, leur violation provoque des réactions fortement émotionnelles. Du coup, ils ne laissent pas beaucoup de place à la discussion des moyens qui est le vrai débat politique. Mais leur fonction ne se limite pas à cela : ils ont aussi un rôle de définition d’une vision alternative à la politique. Il faudrait plutôt parler de surpolitisation à propos de cette volonté de faire une politique avec les droits de l’homme.

Le populisme, au sens caricatural ou conceptuel que vous mettrez derrière ce terme, est-il un danger ou une nécessité pour la démocratie ?

De nouveau, le raisonnement en noir et blanc est mauvais conseiller. Le populisme est l’un et l’autre, un danger et une nécessité pour la démocratie. Qu’est-ce qu’une démocratie qui ne fait pas sa place au peuple, à la représentation de toutes ses composantes et de tous ses problèmes ? En même temps, l’invocation du peuple sous un certain angle, comme s’il composait un bloc sans contradictions, comme s’il était infaillible, comme s’il était le siège de toute vertu est profondément destructeur de ce que doit être le pluralisme démocratique. Nous sommes condamnés à naviguer sans cesse entre les deux écueils. Le progrès de la démocratie est dans la conscience partagée de cette situation, qui devrait lui donner les moyens de se corriger en permanence.

 

Boîte noire :

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Renaud – Marche à l’ombre [Chronique]

Texte publié le 24 juin 2013 sur Sound Cultur’ALL

 

Il y a des albums qui marquent à jamais une carrière et c’est le cas de Marche à l’ombre de Renaud. Actif depuis 1968, c’est en 1974 que le « chanteur énervant » sort son premier album et son premier succès, tant sur le plan commercial que sur le plan qualitatif, Amoureux de Panam. Mais jusque-là Renaud n’est qu’un bon artiste parisien engagé. Son quatrième album est celui qui lui a réellement permis de s’affirmer et de changer d’envergure. Pourquoi ? Parce qu’avec ce disque, Renaud le chanteur engagé est devenu Renaud le loubard. Cette image de voyou est entretenue dès la couverture, où l’artiste apparaît avec un blouson en cuir et un bandana rouge, en dédicace à Paul Toul (pseudonyme du célèbre Jacques Mesrine tué par la police un an auparavant). Mais c’est surtout par les 10 titres qui composent cette œuvre que le style est totalement incarné.

 

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Grèce : chronique d’une tragédie contemporaine

Tiré d’un encart écrit pour un article intitulé « Grèce : la révolution sera télévisée », publié le 16 juin 2013 sur RAGEMAG par Paul Tantale

Les dirigeants de la Commission européenne, de la BCE et du FMI n’ont absolument rien à envier à EschyleSophocle et Euripide, tant le sauvetage de la Grèce par la fameuse Troïka tient plus de la tragédie antique que du film de super-héros contemporain. Petit rappel des faits : fin 2009, soit un an après le déclenchement de la crise mondiale, les marchés financiers commencent à s’inquiéter de l’ampleur de l’endettement public de certains pays : Portugal, Irlande, Italie, Grèce, et Espagne (surnommés les PIIGS). Puis c’est au tour des agences de notations de s’en mêler et de dégrader la Grèce. Les taux d’intérêt augmentent drastiquement, le pays risque d’être en cessation de paiement et la Troïka décide de l’aider en avril 2010. Un plan de sauvetage qui a un coût : la mise en place de réformes dites structurelles – comprendre par-là de libéralisation de l’économie – afin de remettre l’économie hellène sur les bons rails. Athènes est sommée de flexibiliser son marché du travail, d’augmenter ses recettes et de diminuer ses dépenses en appliquant le célèbre consensus de Washington. En vrac, on peut noter : la création d’un sous-SMIC pour les jeunes et les seniors, l’âge de départ à la retraite rehaussé tout comme la TVA, de nouvelles taxes, les indemnités de chômage diminuées et, dorénavant, la capacité pour les entreprises de renvoyer leurs employés comme bon leur semble. Ces mesures sont loin de faire l’unanimité. Paul Krugman, le Nobel d’économie 2008 plaide par exemple pour une annulation de la dette grecque et sa sortie de la zone euro. Mais le dogme néolibéral est toujours le plus fort.

Malheureusement, les choses ne se passent pas comme prévu. Le PIB se replie, les recettes avec, et les dépenses stagnent. Résultat : le poids de la dette augmente. Les socialistes au pouvoir (parti du Pasok de Papandréou) sont contraints de démissionner, en 2011, et un gouvernement de coalition (socialistes, conservateurs et extrême-droite) est mis en place. Rien n’y fait cependant : la Troïka est obligée début 2012 de faire une première concession et la dette est restructurée (53,5% de la dette est grosso modo effacée, soit 107 milliards d’euros). Ce n’est toujours pas suffisant et les électeurs tentent de pénaliser les partis du système au législatives de mai. Après un double vote qui a failli mener au pouvoir le SYRIZA d’Alexis Tsipras – et fait naître l’espoir chez toute la gauche radicale européenne – ce sont finalement les socialistes et les conservateurs qui sont reconduits.

Mais, double coup de théâtre ! Le premier a lieu le mois dernier avec l’invalidation des travaux économiques qui avaient inspiré ces politiques. Keneth Rogoff et Carmen Reinhart ont admis s’être trompés dans leurs calculs. Après correction d’une erreur dans leur tableau Excel, des experts trouvent qu’un niveau d’endettement représentant 90 % du PIB ne pénalise pas aussi significativement qu’ils le supposaient la croissance (soit non pas une moyenne en récession de -0,1 % par an, mais une croissance positive à 2,2 % par an). Plus rien ne justifie alors les politiques d’austérité imposées aux peuples européens depuis 3 ans et à divers pays du tiers-monde depuis bien plus longtemps. Le second coup de théâtre vient du FMI lui-même qui, dans son dernier rapport sorti le 7 juin dernier, admet s’être trompé dans la gestion de la crise grecque. Il reconnaît maintenant avoir exigé des réformes trop dures et pense qu’une restructuration de la dette aurait dû intervenir courant 2010, soit deux ans plus tôt, la situation politique européenne de l’époque l’empêchant. Mais la Commission européenne ne veut rien entendre et son commissaire aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, estime ne rien avoir à se reprocher. En attendant, les Grecs, eux, ont connu leur 18e trimestre consécutif de récession – un record absolu – et espèrent une nouvelle restructuration, asphyxiés par le poids d’une dette qu’ils ne pourront jamais rembourser et par des politiques d’austérité imposées comme châtiment divin pour les punir de leurs excès, d’après Paul Krugman.

Angela Merkel : la néo-dame d’acier

Texte publié le 15 mai 2013 

À chaque décennie sa personnalité marquante. Si l’Europe des années 1980 a eu Miss Maggie, celle des années 2010 possède Frau Angie. La première, feue Margaret Thatcher, a imposé à l’Angleterre la loi impitoyable des marchés et y a brisé les syndicats, entraînant dans son sillage tout le Vieux Continent. La seconde, Angela Merkel, se fait le chantre de l’(hyper)-austérité depuis quelques années, de la modération salariale européenne généralisée et de la fin de l’action étatique. La dernière en date de la « dame d’acier » est une attaque en bonne et due forme contre le peu de souveraineté que possèdent encore les pays de la zone euro. Mais le plus inquiétant est certainement l’alignement politique dont font preuve nos dirigeants.

Depuis le début de la crise, le couple franco-allemand, moteur de l’Union européenne a du plomb dans l’aile. Si notre ex-président Sarkozy s’agitait dans tous les sens pour laisser croire en l’existence d’un bras de fer permanent entre les deux parties, Hollande ne s’embarrasse même pas de ces considérations. Angela Merkel est donc devenue il y a presque 5 ans le seul capitaine du navire euro, au grand dam des Grecs, des Espagnols, des Portugais ou des Italiens. Afin d’asseoir cette domination, la chancelière fédérale allemande eut la bonne idée d’évoquer la fin de la souveraineté des États, préférant sûrement la tyrannie des marchés à l’expression populaire.

Merkel et le libéralisme teuton

L’Allemagne est traditionnellement considérée comme à l’origine de l’économie sociale de marché (Soziale Marktwirtschaft), fille héritière de l’ordolibéralisme. Ce modèle économique qui se veut original prétend combiner les traits traditionnels du capitalisme néolibéral avec un certain degré de protection sociale. En réalité, il repose avant tout sur la libre concurrence, la stabilité de la politique monétaire et un État économe qui régule uniquement par le droit. L’économie sociale de marché s’oppose donc radicalement à toute forme de socialisme, mais aussi au keynésianisme social-démocrate et au néolibéralisme classique, hédoniste et consumériste. Cependant, ce modèle n’a de social que le nom et la monnaie unique a révélé cette imposture aux yeux de tous. L’Union que nous connaissons est avant tout une zone hyper-mondialisée, régulée par le droit supranational (notamment par la directive rédigée par l’ordolibéral Bolkestein) donc, par ricochet, d’hyper-concurrence, gérée par une politique monétaire neutre. Un contexte dont l’Allemagne va tirer mieux parti que les autres pays européens, en pratiquant une politique de modération salariale et d’austérité budgétaire afin de profiter au maximum de ses avantages comparatifs. Une stratégie qui a le double défaut d’accroître les inégalités outre-Rhin mais aussi de forcer indirectement les autres pays européens à suivre cette méthode.

« Chantre de l’austérité et pourfendeuse de toute coopération entre les États, la chancelière allemande impose aux peuples européens une version germanisée du consensus de Washington et de son corrolaire, TINA. »

Cependant, si cette politique est inhérente au système allemand – pour  preuve, la politique de rigueur a été mise en place par les sociaux-démocrates allemands (SPD) –, Angela Merkel en est le prophète absolu. C’est d’ailleurs dans cette unique perspective que se situe son action. Chantre de l’austérité et pourfendeuse de toute coopération entre les États, la chancelière allemande impose aux peuples européens une version germanisée du « consensus de Washington » et de son corollaire, « TINA ». Consciente de la défiance croissante à son encontre et de la recrudescence de germanophobie causée par ses méthodes, Angie a trouvé un moyen d’arriver à ses fins : demander aux États d’abandonner leur souveraineté, au moins partiellement. Cette solution indolore en apparence n’est que le stade suprême de l’Europe rêvée par le CDU : une destruction organisée de l’action étatique au profit d’une harmonisation concurrentielle vers le bas. L’Europe de la paix dans ces conditions sera avant tout l’Europe des marchés.

 

La capitulation française

Mais le plus inquiétant reste l’étrange capitulation à laquelle s’adonnent les politiques européens. Si Maggie a servi indirectement de modèle durant les années 1980, aussi bien aux sociaux-démocrates qu’aux sociaux-libéraux et aux conservateurs, plus personne aujourd’hui n’ose contester la domination d’Angie. La polémique récente au sein du Parti socialiste français en est un parfait exemple. Au départ, on a une remise en question légitime du modèle européen par l’aile gauche du PS, Jean-Christophe Cambadélis et le président du Perchoir, Claude Bartolone. Ces derniers, dans un texte destiné à préparer la convention du PS, invitent le parti à s’indigner contre « les recettes qui ont conduit au pire : le libre-échange commercial comme seul horizon des relations extérieures, l’austérité comme étalon à l’intérieur de nos frontières ». Les réactions qui ont fait suite à ces propos prouvent l’impossibilité de débattre sereinement sur le sujet, puisque la droite française est rapidement montée au créneau pour dénoncer cette infâme « germanophobie » et que ce sont les Allemands eux-mêmes qui ont eu le dernier mot. Passons sur la curieuse amnésie qui semble frapper l’UMP, oubliant la volonté affichée par Sarkozy en début de quinquennat de ringardiser le couple franco-allemand au profit d’une nouvelle idylle atlantiste avec le Royaume-Uni. Le vrai danger est l’assimilation abjecte de toute critique du modèle allemand à de la germanophobie et de facto à un repli nationaliste nauséabond renvoyant aux années 1930. Outre le mépris que semblent afficher nos politiques pour la réalité historique de notre pays, c’est bien une collaboration vis-à-vis du néolibéralisme mondialisé qui se joue sous couvert d’antinationalisme.  

« Outre le mépris que semblent afficher nos politiques pour la réalité historique de notre pays, c’est bien une collaboration vis-à-vis du néolibéralisme mondialisé qui se joue sous couvert d’antinationalisme. »

Et si le problème était plus profond ?

Néanmoins, ce qui se passe en Europe depuis 3 ans devrait nous emmener à réfléchir réellement au système dans lequel nous évoluons. À cause des différences entre les pays et la mise en place de la zone euro, celle-ci n’est pas une zone monétaire optimale au sens du Nobel d’économie 1999, Robert Mundell. L’austérité merkélienne  et la soumission aux marchés ne sont en fait que l’aboutissement de la logique de cette construction supranationale absurde. Pour analyser la construction de la monnaie unique, le trilemme d’incompatibilité de Rodrik fournit une excellente grille d’analyse. Celui-ci stipule que l’on ne peut avoir simultanément une zone économique totalement mondialisée, des États souverains et de la démocratie. L’euro ne permet actuellement que les deux premières : une zone économique totalement intégrée avec des États indépendants. Dans ces conditions, les choix des États sont limités car une partie du champ d’action leur échappe totalement. La démocratie est donc implicitement détruite et les décisions des gouvernements sont soumises aux contrôles des marchés économiques et financiers.

Les deux solutions possibles pour sortir de cette tyrannie libérale sont les suivantes : l’abandon de la souveraineté des États ou la remise en cause de l’intégration économique. Si la première est très séduisante sur le papier, elle n’est que chimérique, car elle ignore les différences culturelles, politiques et économiques entre les nations qui sont trop grandes pour prétendre instaurer une démocratie supranationale s’entendant sur le plus petit dénominateur commun. Si les frontières économiques ont disparu, les barrières linguistiques ou institutionnelles subsistent malgré tout et les replis nationalistes ont tendance à s’amplifier quand le particulier risque de s’effacer totalement au profit de l’universel. L’économiste McCallum mettait d’ailleurs en évidence en 2000 l’existence « d’effets-frontières » : même quand les barrières commerciales et physiques sont supprimées, les frontières fictives persistent et freinent les échanges. Le fédéralisme européen dans ces conditions n’est qu’une destruction pure du pouvoir politique au profit d’une régulation par l’économie et le droit. Il ne reste dans ces conditions plus que la solution de la remise en cause de l’hyper-intégration européenne sans s’engouffrer dans le piège du repli nationaliste. En somme, rétablir la souveraineté nationale pour mettre fin à la dictature du libéralisme et rétablir la liberté des citoyens.

« L’austérité merkélienne et la soumission aux marchés ne sont en fait que l’aboutissement de la logique de cette construction supranationale absurde. »

Le parallèle entre Maggie et Angie est certes pertinent mais reste incomplet. Si la seconde rejoue la partition de la première, elle le fait de manière différente. En effet, Merkel ne fait que se jouer des failles de notre système. Contrairement à Thatcher, elle ne sert que de faire-valoir à la tyrannie libérale et n’a pas à l’imposer directement. Dans ce contexte, la lutte a changé de nature et résister à la chancelière ne suffit plus, il faut avant tout lutter contre les institutions libérales qui permettent l’existence d’Angie.

« Ce que nous devons conquérir, la souveraineté du pays, nous devons l’enlever à quelqu’un qui s’appelle le monopole. Le pouvoir révolutionnaire, ou la souveraineté politique, est l’instrument de la conquête économique pour que la souveraineté nationale soit pleinement réalisée. » Ernesto Che Guevara

Boite noire :

Anouk Aïata : « Notre truc, c’est de faire de la musique du monde en français »

Interview publiée le 10 mai 2013 sur Sound Cultur’ALL

anouk-aiata-pourquoi-regardes-tu-la-lune-version-edit-single1Anouk Aïata est une jeune chanteuse parisienne pleine de rêves que nous vous avons déjà fait connaître sur Sound Cultur’ALL. Après un EP sorti fin 2012, l’artiste, accompagnée d’Amos Mâh, auteur-compositeur,  nous a livré son premier album le mois dernier. Un véritable ovni musical  très prometteur. Voilà pourquoi nous avons décidé d’aller à sa rencontre. Le rendez-vous est pris dans un bar près du canal Saint-Martin à Paris 10ème, avec AnoukAmos et leur manager. L’occasion de revenir avec eux sur la sortie de leur album.

Sound Cultur’ALL : Présentez-vous…

Anouk Aïata : Moi, c’est Anouk Aïata

Amos Mâh : Et Amos Mâh son ombre chinoise !

AA : Et on a un premier album qui vient de sortir qui s’intitule : La femme mangeuse des nuages du ciel.

SC : Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux ?

AA : Je l’ai rencontré, après bien des années de galère et d’écumage de scènes parisiennes. J’ai fait sa rencontre dans un projet trip hop où Amos était violoncelliste et moi chanteuse.  Nous avons donc fait connaissance dans la joie, la bonne humeur et l’alchimie musicale.

AM : Je ne dirais pas mieux.

SC : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours de votre EP à l’album ?

AA : On a sorti l’an dernier notre EP sur le label Barclays comme l’album. L’EP était un 4 titres aux influences très métissées, avec une reprise en espagnol d’un titre écrit par Tony Gatlif et des titres en anglais et en français écrits par nous. On a affiné notre travail sur 11 titres, mais avec plus de chansons en français cette fois-ci. Mais toujours avec un métissage affirmé et revendiqué.

AM : Et même assumé !

AA : Assumé, voilà ! Notre truc, c’est de faire de la musique du monde en français.

SC : Justement, on aimerait en savoir davantage sur tes influences.

AA : De mon côté, énormément de musiques du monde et beaucoup de chanson française avec des références ultimes, en ce qui me concerne comme Barbara. J’ai aussi dérivé vers Dalida. Sinon, j’aime beaucoup le jazz, la soul, la funk, le hip hp, le trip hop etc. Mais l’influence première sur ce disque c’est la musique du monde, sans frontière.

AM : J’ajouterais un peu de classique aussi, parce que ça a laissé des traces chez moi. Mais sinon, pas mieux qu’Anouk, encore une fois.

SC : Pourquoi écrire en deux langues, français et anglais, et ne pas se restreindre à une seule ?

AA : On n’a pas su choisir. C’était pour moi comme choisir entre mon père et ma mère. J’ai toujours aimé écrire et chanter en anglais. J’ai aussi toujours écouté beaucoup de musique en anglais, il ne faut pas le nier non plus, comme les Beatles. On avait des textes en anglais qu’on voulait faire vivre sur cet album. On avait aussi la très ferme intention d’écrire du français et de prôner cette langue. On a choisi ensemble les titres avec Barclays. Finalement, on a retenu que deux titres en anglais, mais du coup, on en fait plus sur scène.

AM : On avait quand même comme ligne directrice d’avoir plus de français que d’anglais sur l’album, tout en ne voulant pas nous limiter dans les langues que l’on chante.  Finalement, on trouve ça musical et beau.

AA : Donc demain, peut-être une chanson en arabe, en araméen, en javanais, rien n’est impossible.

SC : Et comment vous avez tous les 2 atterri chez Barclays ?

AA : On a vu de la lumière et on est rentré (rires). En fait, on avait une trentaine de textes déjà écrits et enregistrés. Forts de ces textes, on s’est armé d’un manager, Arthur et d’un apporteur d’affaires, Raphaël. Ils ont démarché quasiment toutes les maisons de disques de la place de Paris. On a pu ainsi obtenir beaucoup de rendez-vous. On a eu un grand choix et on a choisi Barclays parce qu’humainement et artistiquement, on a senti qu’ils pouvaient nous apporter beaucoup. Et pour le moment, on n’est pas déçu.

AM : Bon, tu as tout dit ?

AA : Oui, j’ai tout dit ! (rires)

« Il y a plein d’artistes avec lesquels on aimerait travailler, car on sait reconnaître le talent chez les autres » Anouk Aïata

SC : La suite, c’est quoi ? D’autres scènes à venir ?

AA : Oui, d’autres scènes ! On est le 16, 17, 24 et 25 mai aux Trois Baudets, à Paris. On sera à Saint-Etienne le 29 mai pour le festival Paroles et Musiques. On fait le festival des Francofolies à La Rochelle le 16 juillet. En août, on est à l’Île d’Yieu avec Olivia Ruiz. Je l’ai déjà rencontrée, c’est une super nana, qui est entourée d’une excellente équipe, très professionnelle, donc je suis très contente de la retrouver.  Et puis, on aura notre tournée en France, dans toutes les villes.

AM : J’ajouterais à tout ceci, qu’en juin, nous jouerons aussi à Lille et à Angers.

AA : Exact, c’est la vérité.

SC : Sur l’album et l’EP, si je ne m’abuse, on ne retrouve que vous deux. Il n’y a pas d’artistes avec lesquels vous aimeriez collaborer ?

AA : On a quand même collaboré sur l’EP et l’album avec le guitariste Jean-Louis Solans qui nous suit quasiment depuis le début du projet. On a été rejoint sur scène par un batteur qui s’appelle Pascal Robert, qui donne un grand plus. On est très content de sa présence supplémentaire. Il y a plein d’artistes avec lesquels on aimerait travailler, car on sait reconnaître le talent chez les autres et heureusement ! Pourquoi pas, dans nos rêves les plus fous…

AM : Olivier Koundouno, ancien soliste d’Emilie Loizeau.

AA : Oui. Et pourquoi pas, maintenant qu’on est très en kiffe sur elle, un duo vocal avec Olivia Ruiz.

« Pour la suite, on va essayer de tirer le fil du métissage que l’on trouve dans nos textes surtout et dans la voix d’Anouk »Amos Mâh

SC : Et la suite vous la voyez comment ?

AA : Lumineuse ? On espère pouvoir faire 2, 4, 16, 50 albums encore ensemble. La matière première c’est nous deux, Amos et moi.

AM : Pour la suite, on va essayer de tirer le fil du métissage que l’on trouve dans nos textes surtout et dans la voix d’Anouk qui est tellement extraordinaire…

AA : Le mec est fan (rires) ! La suite, on espère surtout rencontrer le public qu’on attend… qui est déjà là.

SC : Un petit mot pour finir chacun ?

AA : « été » et « mangeuse de nuages »

AM : « Biscornu » !

AA : Merci surtout à Sound Cultur’ALL et à L’Impertinent !

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Le FN ou l’idiot utile du système

Article publié  le 18 avril 2013

Alors que l’on pensait que l’affaire Cahuzac et la perte de confiance à l’encontre de nos politiques profiteraient en premier lieu au FN, adepte du « tous pourris », il semblerait finalement que les choses puissent être plus compliquées pour le parti de la dynastie Le Pen. En effet, tandis que le PS se discréditait peu à peu, une pluie de révélations s’est abattue sur l’auto-proclamé « parti de la résistance ». Le rôle de Philippe Péninque dans l’ouverture du compte de l’ex-ministre du Budget nous a révélé les liens du FN avec le système, l’existence d’un compte de Jean-Marie en Suisse nous a rappelé la fortune engrangée par le patriarche du clan Le Pen et les amitiés « douteuses » de Marion nous ont encore une fois prouvé que le Front n’avait pas changé.

Le Front National est toujours sujet à débats. Fasciste pour certains, résistant pour d’autres, il est souvent difficile de démêler le vrai du faux. Alors qu’on dit le parti dédiabolisé et fréquentable, il soulève toujours autant de haine et de passion. Le parti d’extrême-droite a subi en 40 ans énormément de changements : modifications légères de nom et de logo, renouvellement à la tête de la structure, nettoyage de l’intérieur et, pour finir, passage d’un discours ultra-libéral à un message dénonçant ce dernier. Pourtant, le Front National nous a prouvé récemment qu’entre Défendre les Français, en 1973, et maintenant, peu de choses ont réellement changé : en terme de vertu politique, il ne vaut toujours pas mieux que ceux qu’il traite de « pourris » et l’idéologie qu’il prône n’a pas bougé.

Tout aussi pourri que les autres

Alors qu’il se présente traditionnellement comme le parti de la dissidence, marginalisé par le système, le FN n’hésite pas à profiter de ce dernier dès qu’il en a la possibilité. N’oublions pas que les frontistes ont  participé à plusieurs reprises aux affaires républicaines depuis leur première victoire municipale à Dreux, en 1983. Et, on ne peut pas dire qu’ils se soient mieux débrouillés que la « bandes des quatre » (RPR, UDF, PS et PCF) qu’ils avaient coutume de dénoncer à une certaine époque. On peut même affirmer que la mauvaise gestion est une des marques de fabrique du FN. Les cas les plus retentissants sont ceux de Daniel Simonpieri qui a fait exploser les impôts à Marignane sans aucun résultat positif pour la ville et de Catherine Mégret qui a détruit l’emploi à Vitrolle. Mais pire encore, le clientélisme et les affaires n’ont pas épargné les dirigeants bleu marine, et c’est ce que vient nous rappeler l’Affaire Cahuzac. On peut ainsi citer sommairement : les subventions détournées par

Jean-Marie Le Chevallier (Toulon) pour financer ses vacances et sa campagne législative de 1997, qui sera invalidée pour fraude ; les fermetures arbitraires d’associations pratiquées par Simonpieri et C. Mégret, remplacées par des associations tenues par des proches à eux ; les prises d’intérêts illégales de Jacques Bompard (Orange). Cet affairisme n’est pas le propre des élus mais est aussi inhérent à la direction du parti. Celui-ci serait même la principale cause de l’enrichissement colossale du leader historique du FN, comme l’expliquent Phillipe Cohen et Pierre Péan dans leur ouvrage dédié à l’histoire du Front National. Car c’est bien une fortune colossale que le patriarche des Le Pen, parti de rien, a accumulé dans sa vie en n’hésitant pas à utiliser les caisses de son parti – et à l’endetter – pour améliorer son patrimoine personnel.

Des incohérences économiques pour masquer le fond idéologique

L’attitude des leaders du FN vis-à-vis des morts récentes d’Hugo Chávez et de Margaret Thatcher est très révélatrice de sa vraie nature. En apparence, rendre hommage à l’une des plus grandes figures récentes du socialisme puis en faire de même avec l’incarnation humaine du néo-libéralisme est contradictoire. Mais les frontistes n’ont que faire de ces considérations. La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. Il ne faut pas s’y tromper, en glorifiant l’ex-Président vénézuélien, c’est le patriote anti-impérialiste que le FN glorifie et en pleurant l’ancienne « Dame de Fer », le parti d’extrême-droite ne pleure que l’ultra-conservatrice. Le Front n’est au départ que l’union de tous les grands courants d’extrême-droite, une grande famille qui n’a pour seuls points communs que le nationalisme et une vision réactionnaire de la société. Dans cette optique, corporatisme, libéralisme ou antilibéralisme ne sont que des habillages. En pleine explosion libérale où le mythe de la croissance est dans toutes les têtes, Jean-Marie Le Pen, ex-poujadiste, se convertit au reaganisme – poussé par un électorat petit bourgeois – avant de faire lentement marche arrière avec l’évolution de son électorat, les signes de fatigue du système économique et l’avènement de la mondialisation financière.

« La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. »

Mais c’est sa fille qui poussera la logique jusqu’au bout. Si dénoncer l’ultra-libéralisme mondialisé est aujourd’hui commode pour un parti nationaliste – et à plus forte raison quand la base électorale est majoritairement ouvrière – la mue est loin d’être achevée. On en vient ainsi à comprendre la cacophonie concernant la position du FN vis-à-vis de l’âge du départ du système de retraite et les multiples incohérences de son programme économique et social censé défendre les travailleurs (suppression de l’ISF, allègements patronaux, durcissement de la législation à l’égard des chômeurs, destruction des syndicats, absences de chiffres…).

Le vrai fonds de commerce du FN

Si la conversion du FN à l’antilibéralisme n’est que poudre aux yeux, il en est de même pour beaucoup d’autres changements. Il s’est par exemple enfin rallié à la laïcité républicaine sans avoir à changer quoi que ce soit dans son idéologie. Le parti nationaliste a très bien compris les manquements républicains actuels et défend une laïcité à géométrie variable. Bénéficiant du recul et de la laïcisation de la pratique chrétienne, le Front se sert de la laïcité pour mieux attaquer les communautés musulmane (principalement) et juive. Et c’est bien dans la stigmatisation communautaire que se place le vrai discours du Front National. Les immigrés sont les vrais boucs émissaires du parti et en particulier les musulmans, qui sont le symbole moderne de l’anti-France menaçant notre Nation. D’ailleurs, la bande à Le Pen n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle dénonce la viande hallal et l’arabisation des banlieues ou quand elle voit en l’Islam un danger pour la République. Ce faux revirement s’est opéré dans tous les partis « acceptables » d’extrême-droite : ce qu’entreprend actuellement Marine Le Pen en France, son ex-camarade parlementaire, Alessandra Mussolini, l’a déjà plus ou moins réussi en Italie. Dans ses conditions, pourquoi s’étonner des fréquentations de Marion Marchéchal-Le Pen ou Julien Rochedy ?

 

Le rôle de l’idiot utile

Le FN n’a donc pas changé et c’est tant mieux pour notre système. Car loin d’être une quelconque menace fasciste, le Front n’est ni plus ni moins que l’épouvantail qui permet à notre régime de survivre. Mitterrand avait bien compris le potentiel de Jean-Marie Le Pen en la matière et c’est pour cela qu’il a décidé de l’instrumentaliser. Son discours identitaire permet de diviser les Français selon leurs communautés d’origine. La gauche mitterrandienne a sciemment abandonné le petit peuple, l’a laissé à la merci de l’extrême-droite qui est apparue comme la seule en mesure de s’adresser à la France d’en bas. Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites.

« Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites. »

Parallèlement, la montée du FN a aidé à faire avaler aux Français issus de l’immigration l’illusion d’un pays raciste et hostile à son existence, contribuant à son auto-marginalisation. Diaboliser le parti lepeniste tout en le promouvant c’est aussi un moyen d’étouffer toute vraie contestation et remise en cause de la société. Impossible de critiquer l’euro et la mondialisation néolibérale – qui ont déjà montré leurs limites – sans être taxé de xénophobe. Pointer du doigt les limites de nos institutions, l’alternance sans alternative politique de ces 40 dernières années ou les points de convergence entre l’UMP et le PS renvoie irrémédiablement au populisme frontiste. Et quand tout ceci ne suffit pas, nos dirigeants jouent à l’antifascisme spectacle en faisant mine de combattre la bête immonde qu’ils ont eux-mêmes mise en place ou en agitant le chiffon du vote utile pour mettre fin au danger républicain.

Alors qu’il se nourrit des errements du système, le Front National sert sa cause. Il l’a d’ailleurs bien compris et c’est pour cela qu’il l’utilise pour ses propres intérêts électoraux ou financiers. La mondialisation, l’abandon des classes populaires par la gauche gouvernementale, l’insécurité (culturelle ou au sens strict) sont autant de phénomènes qui ont permis de faire du parti d’extrême-droite l’une des principales forces politiques du paysage politique hexagonal. Mais, à mesure qu’il grossit, une remise en cause du système semble de plus en plus compliquée. Un paradoxe pas si nouveau que ça puisque George Orwell voyait déjà dans la montée du nationalisme une conséquence des manquements de la gauche et dans les fronts antifascistes une posture faussement démocrate de la classe exploitante.

Boite Noire

Willaxxx : « Celui qui parle mal de Boobi, je lui coupe la barbichette. »

Interview publiée le 12 avril  avec Mathilde Hamet et Margaux Duquesnes 

Mathilde est derrière la caméra, Kévin pose les questions et Margaux organise : toutes les conditions sont réunies pour avoir une grande rencontre. Le concept est simple, le jeune homme ne nous répond qu’en personnage et nous avons choisi qu’il ne serait que Kaares. Bref, il est temps de passer aux choses sérieuses : on vous laisse ainsi admirer la vidéo postée plus haut.

 

Boîte noire