Benjamin Paulin : « J’ai quitté l’underground du rap, pour rejoindre l’underground de la chanson »

Interview publiée le 5 mai 2012 sur Sound Cultur’ALL, avec Thomas Passe (a.k.a. Nessuno)

BenjaminBenjamin Paulin est l’un de ces artistes qui n’ont pas peur du changement et du risque. D’abord rappeur avec le groupe de rap Puzzle, celui qu’on appelait Ben encore se sépare du reste du groupe en 2009. Après un solo intitulé Suicide Commercial sous le blaze « Le Vrai Ben », Benjamin quitte le milieu du rap pour se lancer dans la chanson française. Son premier album étiqueté « chanson française », L’Homme Moderne sort en 2010 et rencontre un fort succès d’estime, même si les ventes ne sont toujours pas au rendez-vous. C’est à un mois et demi de la sortie de son prochain opus, sobrement intitulé Deux, que nous sommes partis, avec mon compère Nessuno, rencontrer Benjamin dans son 18ème arrondissement. Une heure de discussion dans un café où nous avons évoqué avec l’artiste sa carrière, du rap à la chanson, sa vision sur le monde de la musique en général et l’évolution du rap en particulier. Une interview sans langue de bois, accrochez-vous, il n’y a pas de temps-mort.

Sound Cultur’ALL : Salut présente-toi !

Benjamin Paulin : Benjamin Paulin, je sors mon prochain album intitulé Deux. C’est mon second projet autre que le rap, avant je faisais du rap avec un groupe qui s’appelait Puzzle. Groupe qui a duré une dizaine d’années.

SC : Les débuts de ta carrière c’est le rap, t’as retenu quoi de tes années Puzzle ?

BP : Ça a été ultra enrichissant, ça m’a tout appris : la musique, la scène et l’envers du décor. J’en retire que des choses positives.

SC : Dans le morceau Règlement de compte, sur Suicide Commercial, on a l’impression que t’en veux aux autres membres du groupe, c’est vrai ?

BP : J’en veux à personne. Mais, quand j’ai fait cet album j’avais plein d’aigreur en moi. Parce que Puzzleavait un gros succès d’estime dans le monde du rap, mais, j’estimais qu’on n’avait pas la chance de connaître la gloire qu’on aurait dû connaître. Et j’avais aussi un peu d’amertume. Mais, depuis, j’ai affiné un peu ma réflexion. Et, je comprends mieux que finalement on a eu que ce que l’on voulait : faire de la musique respectable et être respectés. On n’a peut-être pas assez joué le jeu de l’industrie du disque à l’époque, mais, on n’était pas forcément prêts pour. Mais tant mieux, je suis content de ne pas être aujourd’hui un artiste de 33 ans prisonnier du rap. Car pour moi, en sortir, ça a été plus simple que pour un groupe comme la FF qui a eu une vraie reconnaissance du grand public. Du coup, ça a été plus facile pour moi de continuer ma vie d’artiste, sans être contraint de me barricader dans un truc que je ne voulais plus faire. C’est donc un mal pour un bien, on a eu que ce qu’on méritait.

SC : D’ailleurs, comment t’as commencé le rap ?

BP : J’ai commencé à rapper à 11/12 ans. Très naturellement, je ne l’ai pas intellectualisé à l’époque. J’ai vu des mecs rapper, il y avait des petites émissions un peu partout, sur Radio Nova par exemple. Je me rappelle aussi d’une émission le mardi soir, de Dechavanne où t’avais notamment Shurik’n, Akhenaton. Il y avait une vibe, une énergie qui m’a plu et j’ai commencé à écrire direct. A l’époque, la chanson française me faisait chier, je trouvais ça lancinant. Je ne pouvais pas attendre la fin des phrases alors que je devinais déjà les rimes qui allaient tomber. Ce qui était bien dans le rap, c’est que c’était brut, il y avait des couplets fleuves, il n’y avait pas de refrain. C’était pas la musique qui m’intéressait, mais l’énergie. Aujourd’hui c’est plus pareil, si j’avais actuellement 15/16 ans, je ne sais pas si j’écouterais encore du rap. Les héros du rap américain aujourd’hui, les Drake tout ça, je trouve que c’est de la variét’. J’arrive plus à me reconnaître dedans, je ne ressens plus l’énergie quasi-punk des années 80/90.

Il y a aussi un truc très symptomatique actuellement, c’est l’émergence de trucs comme 1995 : quand le rap se parodie comme ça et est dans la nostalgie c’est que c’est la fin.

SC : T’écoutes du rap à l’heure actuelle ?

BP : J’entends plus que j’écoute. C’est vrai qu’il n’y a pas une semaine qui se passe sans que je n’aille sur des sites comme Booska-P ou Rap2K (ndlr : actuellement 2KMusic). Je me tiens au courant de ce qui se passe. Récemment, j’étais à fond sur les Rap Contenders. Mais, bizarrement, dedans, il y a des mecs supers forts qui te sortent des rimes de dingues en clash et dès qu’ils doivent pondre une chanson à eux, ils sont supers mauvais. Paradoxalement, on n’a jamais été aussi fort techniquement qu’aujourd’hui, mais on pêche sur le fond : il n’y a pas de fond dans le rap français. Il y a aussi un truc très symptomatique actuellement, c’est l’émergence de trucs comme 1995 : quand le rap se parodie comme ça et est dans la nostalgie, c’est que c’est la fin. Ça devient du rock, avec les groupes actuels qui copient le rock des années 60 ou 70. J’ai rien contre 1995, j’aime bien ce qu’ils font, j’ai mon pote Tony qui a fait une instru pour eux. Ils ont d’ailleurs peut-être le succès qu’on aurait dû avoir avec Puzzle. On n’était pas très différents d’eux à une différence près : j’ai l’impression qu’ils utilisent beaucoup de mots pour ne pas dire grand-chose. Il y a de l’exercice de style, ils rappent surement mieux que moi au même âge, mais, ils n’ont aucun fond. En rap US, je suis peut-être trop vieux, ou trop blasé, mais je n’en écoute plus et d’ailleurs, peut-être à tort. Sinon, j’écoute, toujours les mêmes trucs. J’écoute bêtement Mobb Deep,Jeru ou ODB qui est mon rappeur favori. Je réécoute ce que je kiffais quand j’avais 15 ans, je redécouvre en quelques sortes en comprenant pourquoi j’avais aimé. Le début de Wu-Tang, je comprends combien c’était révolutionnaire. Mais, je crois que le rap, comme le rock est une musique qui doit rester une musique de jeune. C’est son énergie adolescente, revendicatrice et révolutionnaire qui intéresse. Dès qu’il devient une musique « d’intello » il perd toute énergie. Quand j’écoute du rap français aujourd’hui, je préfère écouter du rap con version Booba ou Sefyu que d’écouter du rap intello à la Rocé. Ce que j’aime c’est cette débilité, ce côté brut et spontané. L’être humain est un sablier, il y a le cœur et le cerveau. Si tu sollicites trop l’un sans l’autre ça coince. Moi, je préfère qu’on sollicite mon cœur. Ce truc de rappeurs blancs, universitaires et intellos, ça me séduisait quand j’avais 20 ans, mais plus aujourd’hui. Autant, je suis sûr que les mecs sont réellement intelligents, mais le côté didactique, donneur de leçon m’énerve. Je préfère que ça soit ouvertement débile ou énergiquement violent.

SC : Donc, tu penses qu’il y a une date de limite pour un rappeur ?

BP : Sous sa forme pure et dure, parodique à l’américaine, genre on met des baggy et tout le déguisement oui. NTM ou IAM sont périmés depuis longtemps, alors qu’Akh a été l’un des rappeurs les plus techniques à son époque. D’ailleurs, avec la tête de JoeyStarr, ça aurait été notre 2Pac. Au contraire, JoeyStarr a le bagou, mais il n’a jamais écrit un bon texte. Même Grand Corps Malade, c’est Proust à côté. Donc, pour en revenir au sujet, je pense que c’est vachement régi par l’apparence et donc c’est un truc de jeune, que je respecte et comprends. Moi-même, j’ai été fasciné par ça. 95200, du Minister Amer, ça a été une Bible pour moi, alors que dans tout l’album ils disaient qu’ils me détestaient, parce que je ne venais pas de leur cité, que je n’étais pas noir… Mais, moi j’adorais. Dans le rap, il y a cette relation haine/amour. Notamment chez cette population blanche et middle-class qui aime être détestée, peut-être parce qu’elle se déteste elle-même. Soit tu deviens sataniste, tu te laves plus les cheveux et tu te détestes, soit t’écoutes du rap qui revendique contre toi. C’est assez marrant.

SC : Et un rappeur quadra comme Jay-Z ça n’te parle pas ?

BP : Ca m’inspire. Mais Jay-Z peut le faire, parce que c’est Jay-Z. S’il n’avait pas vendu 10 millions d’albums, il ne pourrait pas, il serait ridicule. Mais, c’est devenu une icône, il pourrait le faire jusqu’à 60 ans.

SC : T’as évoqué le retour aux années 1990 du rap. Vous n’auriez pas eu votre place selon toi ?

BP : Aujourd’hui oui. D’ailleurs avec Tony, on a repensé à sortir un album un jour. Mais, ça serait tellement arriviste de notre part. A l’époque, on a refusé pleins de feats, ce n’était pas arrogant de notre part, on ne voulait pas collaborer avec des artistes qu’on n’aimait pas. On nous a proposé plusieurs premières parties, dont une de MC Solaar, on a refusé parce qu’on trouvait ça nul. Idem pour plusieurs émissions de radio. Notre éthique était plus forte que tout. Mais avec du recul, je trouve que c’était du snobisme et qu’on aurait dû le faire. Mais à l’époque, on trouvait ça plus cool de refuser. Aujourd’hui, ça serait le summum du baissage de pantalon que de revenir avec Puzzle. Je vois encore Tony très souvent, mais, je n’ai plus de nouvelles de Rosha et Zedou depuis 3 ans. Il n’y a pas de haine entre nous, mais il y a eu un ras-le-bol. Je ne peux rien exclure, mais, à l’heure actuelle je trouverais ça ridicule de revenir. Je sais qu’actuellement plusieurs. MC’s ou groupes reviennent, comme Triptik. Mais, Triptik c’est différent, car ils n’ont jamais réellement arrêté. Je trouve qu’en plus, ils ont grave progressé. A l’époque, j’aimais bien les beats deDrixxé, mais je n’aimais pas les rappeurs. Récemment, j’ai écouté Ça fait un bail de Dabaaz, j’ai été choqué. Greg Frite aussi à l’heure actuelle me surprend. C’est comme les Sages Poètes de la Rue. Je déteste tout ce qu’ils font depuis des années, et là j’ai écouté un de leur son qui s’appelle Showtime (ndlr :Zoxea feat. Dany Dan & Melopheelo) et franchement ça sonnait bien. J’ai retrouvé leur énergie. Je pense aussi que tous les mecs ont aussi la haine envers 1995 et L’Entourage et le buzz qu’ils génèrent et c’est bien ça remotive.

SC : C’est en plus Zoxea qui les a lancés…

BP : Bien sûr, mais, la dernière fois, je disais à un mec de l’ABCDR que c’est franchement hallucinant le flair qu’il a. Booba, Sinik, Salif, L.I.M., c’est lui qui les a tous dénichés. L’erreur qu’il a fait je pense, c’était de le faire à son profit, pour se remettre lui en avant. S’il s’était juste mis dans le rôle du producteur, il serait aujourd’hui blindé. Sauf qu’à chaque fois, il l’a fait dans un souci artistique et il n’aurait pas dû. Il aurait dû rester businessman. Mais les débuts des Sages Po étaient forts. Je suis une encyclopédie de tous les premiers morceaux de Dany Dan et Zoxea, je pourrais te les rapper par cœur. Mais après, ça s’est un peu dilué. A partir de IV My People j’ai décroché. Mais avec La Cliqua  pour moi, ce sont les premiers à avoir emmené la technique et le flow.

SC : Comment s’est fait le basculement dans la chanson française en fait ?

BP : Sur le second opus de Puzzle, il y avait une chanson qui s’appelait Dans ma rue et je me suis mis à chanter dans le refrain. J’étais sûrement inspiré par 50 Cent . D’ailleurs, je ne le cache pas, mes inspirations dans la chanson au départ c’était Fifty et Alain Souchon. J’aimais bien la voix suave à la 50 Cent et les textes à laSouchon. Le premier disque est venu par hasard. J’avais sur mon PC des boucles deLogilo qui traînaient, j’ai commencé comme ça à enregistrer dessus. Et ça a fini, je ne sais pas comment sur le bureau du PDG d’Universal. J’en avais aussi un peu marre du rap. Je commençais à trouver que c’était qu’une pâle copie du rap US. J’avais l’impression d’être comme ces faux Elvis à Las Vegas qui chantent les chansons de leur idole. Je commençais à trouver ça ridicule et que la vraie culture française, c’était la culture littéraire par le texte. C’est donc ce vers quoi j’aimerais me rapprocher. Mon premier album était teinté 60′s américaine pour le coup et le nouveau est très synthé, plus électro, avec un côté 80′s, mais ce n’est ni totalement vrai, ni totalement faux. Mais, j’essaie surtout de rester dans cette culture textuelle. L’intérêt de chanter en français pour moi c’est d’emmener les particularités de la langue. Si c’est pour faire comme les Américains ou les Anglais en moins bien, ce n’est plus intéressant. Quand j’étais gamin, je ne voyais pas l’intérêt d’écouter JoeyStarr, alors qu’il y avait déjà Methodman. Je préférais écouter le premier à avoir mis des dents en or plutôt que celui qui le copie. J’ai l’impression que le rap français, c’est juste une musique de fans de rap US. Le rap devient intéressant quand il se différencie. Oxmo Puccino est déjà plus intéressant, même s’il y a le côté « intello » qui ne me plaît pas trop. Mais le rap français devient intéressant quand il joue sur les particularités de la langue, pas quand il parodie.

 

SC : Ça fait bizarre de passer du statut de rappeur underground à chanteur signé en maison de disques non ?

BP : Ouais, ça fait bizarre. Avec Puzzle, on aurait voulu signer en maison de disques, mais on n’a jamais pu. Pourquoi ? Parce qu’on était blancs et je te garantis que ce n’est pas une parano, c’est une réalité. Aujourd’hui ça serait un avantage, mais, à l’époque c’était un handicap, parce qu’on n’était pas crédible, par rapport à l’image que les médias voulaient véhiculer du rap. A la limite, on aurait eu un noir dans le groupe ça aurait marché, il aurait suffi de le mettre devant sur la photo. Au fond, ce qui intéressait les maisons de disques c’était d’avoir leur pote black avec qui ils iraient en boîte de nuit. Tous les mecs comme JoeyStarr ont été très malins, car, ils l’ont compris tout de suite, la fascination du petit blanc journaliste, estudiantin qui tout d’un coup se sent mettre sa vie en danger et qui pense faire de l’ouverture. Alors qu’il est dans le pur racisme. Je pense que c’était pour ça qu’on n’a jamais été signés. Quand j’ai commencé le chant, ça a été spontané. J’ai chanté, j’ai trouvé ça cool, je l’ai fait écouter à une copine qui a trouvé ça cool, qui l’a fait écouter à une maison de disque qui a trouvé ça cool et voilà comment j’ai signé. J’ai eu aucun effort à faire. Les enregistrements qu’ils ont entendus, maintenant je les trouve pourris. Je les ai enregistrés sur mon micro d’ordinateur, couché sur mon lit avec une couette sur la tête. Alors qu’avec Puzzle, on avait des morceaux finis, nickels, masterisés, on avait de l’estime et personne ne voulait de nous. Là, j’ai commencé à chanter et ça a correspondu avec l’image que les gens avaient de moi en me voyant et tout de suite ça a marché.

 J’calculais pas ma couleur, mais la vérité c’est que les gens sont vraiment racistes, autant les noirs que les blancs.

SC : Pourtant l’émergence de Puzzle, correspond à une époque où un tas de groupes « blancs » ont émergé dans le rap comme TTC ou Svinkels…

BP : Ouais, mais TTC ont eu l’intelligence de comprendre qu’ils ne seraient jamais acceptés dans le rap, donc, ils ont fait du rap « de blancs », mélangé à de l’électro. Svinkels ont fait du rap de bourrins festifs. Alors que nous on a fait du rap « normal ». Ils ont tous eu l’intelligence de se diriger là où on voulait bien d’eux. Nous, on est restés là on ne voulait pas de nous. Ça on le savait, mais on s’en foutait. Moi, ma référence c’était le Wu-Tang Clan, pas les Beastie Boys, j’m’en fous des Beastie Boys. Moi, j’aime le Wu, Public Ennemy. J’calculais pas ma couleur, mais la vérité c’est que les gens sont vraiment racistes, autant les noirs que les blancs. Que ça soit dans ce milieu ou dans les autres. C’est l’image qui fait qu’on écoute ou pas. Je n’ai pas cette éducation du rap. A l’époque, quand j’étais gosse, on ne connaissait pas forcément la tronche du mec qui passait à la radio. Des fois, les mecs tu les écoutais pendant 4 ans et un jour tu fais « p**** de merde ? C’est lui ? ». Avant, pleins de mecs venaient nous voir en nous disant « Puzzle, je pensais que c’était 4 renois« . Il y a donc eu des groupes qui ont eu l’intelligence de calculer tout ça, mais nous on était tellement pas dans le biz’ qu’on ne s’est même pas rendus compte. Logilo, s’en est jamais rendu compte par exemple, alors qu’il en a été victime de tout temps parce qu’il n’avait pas la tête de l’emploi.

 

SC : Mais, pour un producteur limite ça change rien non ?

BP : Ouais, mais Logilo était DJ aussi. Par exemple, il n’a jamais été sur les pochettes d’albums desSages Po. Pourquoi ? Sûrement parce que c’était moins sexy. Ce n’est pas dramatique, mais c’est vrai.

 

SC : Sinon, on remarque un progrès dans ta voix, t’as pris des cours de chant ?

BP : Ouais et j’ai pas arrêté depuis. C’est vraiment un plaisir pour moi. Dès que je peux, je vais voir ma prof de chant qui est une dame de 88 ans qui enseigne depuis 60 ans et qui est assez incroyable. C’est un plaisir en fait, une vraie recherche de moi. Mais, je me pose pas forcément la question quand j’écris. J’ai un problème avec l’écriture, sûrement lié au rap. Les mecs qui ont des textes, ont du mal à chanter. Pas qu’ils ne peuvent pas, mais les textes avec du sens sont plus durs à chanter. Par exemple, je ne suis pas fan de lui, mais Biolay, ou encore Bashung, Gainsbourg ou Renaud ont ce problème. Même à l’étranger, Léonard Cohen l’a. Ça ne chante jamais vraiment, comme si la profondeur du texte était un ennemi de la voix.

SC : Même dans le rap, avec Oxmo ou la Rumeur…

BP : Ouais, ils ont du flow, mais en ont peu, surtout La Rumeur. Ils ne sont pas dans l’exercice de style, ils sont plus dans le fond. C’est rare d’avoir l’alliance des deux, c’est souvent au détriment de l’un des deux.

SC : C’était quoi les retours sur le premier album ? Positifs ?

BP : Un peu des deux. Ceux qui ne me connaissaient pas avant étaient plutôt positifs. J’ai aussi eu de bonnes critiques de la presse. Mais, c’était un album OVNI, j’ai quitté l’underground du rap pour rejoindre l’underground de la chanson. Avant, je pensais que signer en maison de disques t’ouvrait toutes les portes, mais finalement non. Aujourd’hui, je ne suis pas Marc Lavoine, je ne vends que peu de disques. De toute façon aujourd’hui, peu de gens vendent beaucoup. Mais ma démarche est plus artistique. Je ne m’interdis rien. Si demain, j’ai envie de rapper sur mon album, je le ferai. Je ne vois plus la musique par genre, mais par énergie. Je ne me limite plus et si j’ai quitté le rap c’est parce que c’était une limite. J’écrivais pleins de textes qui ne rentraient pas au format rap, ce qui m’empêchait de décrire toute une palette de sentiments.

SC : Tu dis que les ventes n’ont pas suivi. T’en vis de la musique ?

BP : Oui, mais pas chichement. Le SMIC environ, parfois moins. C’est loin du modèle que je pensais dans les années 1980 où en rappant tu devenais multimillionnaire. Mais du moins, je fais des concerts, je suis intermittent du spectacle, je touche des avances des maisons de disques qui me permettent de voir venir. Je ne vais pas me plaindre. Il y a des gens qui font de la musique mais qui doivent bosser comme des dingues à côté. C’est pas mon cas. Je me considère chanceux.

SC : Ton actualité c’est donc Variation de noir ?

BP : Oui, Variation de noir qui est sorti il y a quelques semaines ou du moins le clip. Le EP aussi est sorti avec des remix. C’est le premier extrait du prochain album Deux qui devrait sortir courant juin.

Tous mes précédents sons étaient très ironiques, je commençais à avoir l’impression de faire un one-man-show.

SC : Parle-nous un peu de la réalisation. Comment t’as pu contacter les actrices assez connues ?  

BP : L’idée c’était de voir des gens écouter. On voulait avec mon directeur artistique un truc assez radical comme le disque. Donc, on voulait un plan fixe. On avait plusieurs références. Au départ, il y a La flûte enchantée de Bergman, puis plusieurs groupes s’y sont essayés comme R.E.M. par exemple. C’est qu’une interprétation de cette idée. On a donc aimé donner plusieurs interprétations de la chanson. On a donc fait plusieurs clips, avec Zoé Félix, Hafsia Herzi et Rossy De Palma. Je ne connaissais que Zoé Félix, mais par l’intermédiaire de Facebook, elle avait apprécié mon premier album. Fernand Beringer qui est le réalisateur du clip était très proche des trois et d’autres actrices. On avait fait un petit listing des artistes possibles. Elles ont toutes les trois répondu. Hafsia ne connaissait pas ce que je faisais, mais, elle a tout de suite apprécié le morceau et Rossy par chance faisait partie du peu de gens qui avaient acheté mon précédent disque. Ça a été une journée incroyable, sur un nuage, tout le monde a été très gentil et s’est pleinement investi.

SC : C’est pas trop dur de faire un plan fixe ?

BP : Bah si ! Surtout pour elles. Je ne suis pas sûr que les gens aient directement compris. Au départ les gens ont été intrigués et n’ont pas compris le délire. Je pense que finalement, ils ont réussi à capter quand on a balancé le clip. On ne voulait pas dire que c’était juste un teasing, ça nous plaisait de brouiller les pistes. Ça peut paraître snob comme ça, mais ce n’était pas le but. J’ai la chance d’avoir un directeur artistique très créatif, qui n’a pas peur d’aller dans des trucs qui peuvent être anti-commerciaux. C’était un parti pris.

SC : Ce titre est bien moins cynique que l’album précédent. Ça annonce un changement ?

BP : Oui, ce disque sera bien moins cynique que le précédent. Après l’Homme Moderne, j’ai fait une quarantaine de concerts et de premières parties. A force, je me suis dégouté de moi-même. Tous mes précédents sons étaient très ironiques, je commençais à avoir l’impression de faire un one-man-show. Quand je l’ai enregistré, j’ai apprécié. Mais quand j’ai quitté mon rôle d’auteur pour en devenir l’interprète, je me suis senti dérangé. J’avais l’impression de me cacher derrière un personnage. J’avais l’impression de manquer de sincérité, alors qu’au contraire, j’essaie d’aller vers une recherche de sincérité. Cette recherche pour moi est quasi-psychanalytique. Il a donc fallu que je sorte de ma zone de confort et que j’arrête de me cacher derrière des phrases « rap » ou un peu punchline. Même si c’est peut-être une erreur marketing, j’avais besoin de faire ce changement. Peut-être que sur ce disque je me cache encore un peu et que j’irai plus loin encore dans le prochain. Ça fait quand même partie de ma recherche.

SC : Les critiques t’ont souvent comparé à Dutronc pour ce côté cynique. T’as pas peur que le fait d’abandonner ce côté-là de ta personne se révèle être une erreur ?

BP : Si, mais écoute, ce n’est pas mon premier coup d’essai. J’ai déjà pris un gros risque en arrêtant le rap pour la chanson. Pas mal de gens, que ce soit sur Facebook, les forums ou les blogs en ont dit beaucoup de bien, mais beaucoup aussi en ont dit du mal. Je reçois encore pleins de messages me disant « allez, refais un album de rap ». Mais, je ne suis pas là pour faire ce qu’on me demande, mais ce que j’ai à faire. Je me moque un peu de l’argent et de la réussite. Ça ne me fait pas spécialement rêver. Ce n’est pas mon moteur, sinon, ça ferait longtemps que j’aurais abandonné. Je suis plus dans l’accomplissement artistique. J’y suis sensible, ça me touche qu’on m’en dise du bien ou du mal. Mais ça ne change rien, je m’en moque. Je pense que depuis le début, j’ai pas changé. Je dis toujours la même chose, mais de manière différente. J’essaie juste d’affiner mon discours. J’ai donc décidé de gommer mon côté cynique qui faisait la marque de fabrique du précédent album. Il s’y retrouve par la force des choses sur un ou deux morceaux quand même.

SC : D’ailleurs, tu envisagerais de travailler avec d’autres auteurs ou te sens obligé d’écrire tes textes ?

BP : Maintenant, je pourrais le penser, car j’ai progressé en termes d’interprétation. En tout cas, ce n’a pas été fait dans ce disque-là et ce n’est pas ce qui me fait vibrer. Les gens que j’aime dans la chanson et la musique, ils sont à la base de leurs créations. Je n’ai pas cette culture interprète. Les mecs qui rechantent du Johnny ou des chansons des Beatles j’y vois pas d’intérêt. La Star Ac’ ou The Voice, ça ne m’émoustille pas une seconde, même quand la nana chante divinement bien. J’ai besoin de quelqu’un qui me sort son émotion et son interprétation de l’émotion. Ce qui me fait vibrer c’est Bob Dylan qui chantent horriblement mal, qui joue horriblement mal, mais qui tout d’un coup peut te scotcher par son interprétation. Il peut chanter moins bien que tout le monde, il est quand même meilleur que tout le monde. Ça, ça m’émeut ou Léonard Cohen aussi ça me parle. Ce sont des mecs qui ne chantent pas forcément bien, qui ne sont pas forcément les meilleurs musiciens du monde, mais c’est tellement vrai et sincère que ça dépasse l’excellence. Des bons guitaristes ou bassistes, ce sont des musiciens de studio et de bons chanteurs ce sont juste de bon choristes. Ce n’est pas ce qu’on veut. Ce qu’on entend dans The Voice tout ça, ce sont des choristes et pas des chanteurs. Moi, j’aime les artistes habités par quelques choses.

SC : Logilo sera encore aux manettes sur cet album ?

BP : Non, Logilo n’est pas de la partie pour cette fois. J’espère d’ailleurs qu’il ne m’en veut pas trop. Mais, je ne pense pas, je l’ai au téléphone le plus souvent possible. Mais j’avais besoin de devenir compositeur, ce que je n’avais jamais fait. J’ai toujours rappé sur des beats. Et mon précédant album, je l’ai fait comme un album de rap : j’ai pris des beats de Logilo et j’ai chanté dessus. J’avais besoin de repartir à zéro et de créer mon propre univers musical. J’ai emmené le truc là où je pouvais. J’ai écrit les mélodies et compositions et ensuite, j’ai travaillé avec Frédérique Lo qui a fait les arrangements et qui a donné de la couleur à l’album. J’avais besoin de me rapprocher d’un troisième langage et aller plus loin que juste le texte. Quand je rappais, j’avais besoin de dominer la musique : c’était un combat entre la musique et moi. Là, j’ai voulu pour la première fois fusionner avec. C’est peut-être aussi pour ça que les textes sont moins violents. J’avais besoin de créer une émotion plutôt que d’avoir un travail journalistique.

SC : Vestimentairement t’as changé d’apparence, pour plaire à un public ?

BP : Non pas réellement. Ça ne se voyait peut-être pas sur les albums de Puzzle, mais entre deux studios photo, j’étais déjà comme ça. A l’époque, on m’obligeait à me raser le crâne et à porter un baggy pour les photos, mais en vrai j’étais déjà pareil.

SC : Et ça aide pour les meufs ?

BP : Ben écoute, j’ai jamais eu ce problème-là, je suis quelqu’un d’assez bêtement fidèle et rangé. Mais ça pourrait aider. Mais il faut pas le dire (rires).

SC : Un mot pour finir ?

BP : Je vous souhaite toute la chance possible pour votre site, mais aussi pour moi et mon album. C’est bien que des choses se fassent encore, même si le marché est saturé et que je pense qu’on ne va bientôt plus vendre de disques. Même la FNAC a dit qu’ils allaient arrêter. Mais, je pense que c’est le début d’autre chose, que des magasins de quartiers vont se ré-ouvrir et qu’il va ré-émerger quelques chose. Mais, je pense que l’avenir n’est plus dans la musique traditionnelle et populaire, mais plus dans des niches. Je pense que l’avenir est plein de promesses. Il faut juste être patient et entêté.

 

Propos recueillis par L’Impertinent & Nessuno

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