L’Europe doit-elle devenir sankariste ?

Texte publié sur RAGEMAG 1 février 2012

Et si notre modèle salutaire venait du Tiers-Monde ? Dans notre vieille Europe donneuse de leçons, cette idée paraît inconcevable. Comment, nous, phare de l’humanité depuis des siècles pourrions-nous recevoir de leçons ? Et pourtant, il n’est pas si idiot de penser que nous puissions trouver les solutions à nos problèmes en réécoutant celui que l’on surnomme « le Che Guevara africain ».

 

Activiste politique burkinabé depuis la fin des années 1970, Thomas Sankara accède au pouvoir le 4 août 1983. Président du Conseil National de la Révolution de la Haute-Volta, il s’efforce de remettre son pays sur le droit chemin. La Haute-Volta devient le Burkina Faso ou « Pays des Hommes intègres ». La lutte contre la corruption est un impératif. Nous pouvons aussi ajouter au programme : anti-impérialisme, alphabétisation, redressement économique et productif, réformes sociales. L’Homme devient rapidement une figure populaire en Afrique et dans tout le Tiers-Monde. La romance entre le leader et son peuple a duré un peu plus de 4 ans. Car, le 15 octobre 1987, Sankara est trahi par son bras droit, Blaise Compaoré. Le Président est assassiné avec les complicités présumées de Mitterrand, Chirac et Kadhafi. L’histoire pourrait s’arrêter là, si les opinions politiques du révolutionnaire burkinabé ne restaient pas autant d’actualité. Pire : quand nous voyons comment notre Union Européenne marche sur la tête, il est temps de se demander si une forte dose de sankarisme ne pourrait pas nous sauver…

 « Nous préférons un pas avec le peuple que 10 pas sans le peuple » : un exemple pour la construction européenne ?

« Nous préférons dix pas sans le peuple qu’un avec » pourrait parfaitement remplacer la devise actuelle de l’Union Européenne, In varietate concordia (« Unis dans la diversité »). La construction européenne est devenue un dogme en lui-même. Seule compte l’intégration, peu importe l’avis des peuples européens. Les exemples récents sont nombreux. Nous nous rappelons tous du traité constitutionnel de Rome de 2004 et du référendum français. Par contre, nous oublions vite que le référendum était plus l’exception que la règle : sur les 25 pays concernés, 15 avaient choisi de bâillonner leurs citoyens en passant directement par la voie parlementaire. Qui connaît l’importance juridique de ce traité ne peut y voir qu’un déni de démocratie. Alors que le double « non » franco-hollandais aurait dû enterrer à jamais ce traité, nos dirigeants ont la bonne idée de nous le refourguer en 2008 sous le nom de traité modificatif de Lisbonne. Cette fois, seuls les Irlandais ont leur mot à dire et les 24 autres peuples européens se font tout simplement entuber. Rebelote avec le TSCG de 2012 qui touche à la souveraineté des états européens sans que personne n’ait le droit de se prononcer. Sans oublier le gentil mensonge de François Hollande qui avait promis de le renégocier en cas d’élection. À chaque fois, un seul et même argument est avancé : l’Europe doit aller de l’avant et les peuples européens ne doivent surtout pas enrayer le mouvement. Nos dirigeants se méfient des citoyens comme de la peste et les méprisent, considérant qu’ils sont trop bêtes pour savoir ce qui est bon pour eux. Mais, comme l’a si justement dit Sankara : « Malheur à ceux qui bâillonnent. » C’est pour cela qu’il a décidé d’impliquer le peuple aux décisions du pays, celui-ci ayant la capacité d’infléchir la politique nationale. Car, comme l’expliquait le leader, une politique qui se met en place en faisant taire une partie des citoyens est illégitime. En réalité, nous pouvons le dire, Sankara n’agissait que pour le bien de son peuple… Europe, entends-tu ?

« Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement. »

Dette, patriotisme économique, écologie : et si Sankara était le modèle à suivre ?

Sankara, c’est aussi de grandes réformes économiques. Son principal fait d’armes se porte sur la dette. Le 29 juillet 1987 à Addis Abeba, devant l’Organisation de l’Unité Africaine, le Président burkinabé prononce un discours marquant sur le sujet. Il explique comment il compte ne pas rembourser la dette de son pays, jugée illégitime car contractée à cause de la colonisation. Sauf que la situation budgétaire, même hors du remboursement de la dette, est calamiteuse. Les recettes fiscales sont très faibles et les salaires des fonctionnaires phagocytent presque tout le budget (70%). Dans ces conditions, il semble impossible d’investir pour l’éducation, les services publics ou l’économie. C’est ainsi que le révolutionnaire entame toute une série de réformes fiscales. La bourgeoisie voltaïque est mise à contribution. Sankara et ses ministres roulent en R5 toutes pourries et prennent l’avion comme tout le monde. Les dépenses de fonctionnement sont assainies et redirigées vers l’investissement. Les salaires dans la fonction publique diminuent de 5 à 12%. Par contre, la gratuité des loyers est décrétée. Il s’agit pour le pays de s’en sortir par lui-même, sans aide extérieure. Le patriotisme économique est donc exalté et le protectionnisme renforcé. Le leader refuse aussi les aides alimentaires étrangères et préfère développer l’agriculture locale grâce à une réforme agraire qui répartit mieux les terres et prépare l’arrivée de l’engrais dans les techniques de culture. La production de coton locale est aussi relancée et la mode du vêtement traditionnel burkinabé est lancée par le biais des fonctionnaires qui sont obligés de le porter. À l’heure où tout le monde s’en fout, la question de l’écologie est intégrée par Sankara, lequel veut faire de l’agro-écologie une politique nationale. Celle-ci a plusieurs objectifs : la souveraineté alimentaire, la revalorisation de la vie paysanne et de l’agriculture familiale, l‘adaptation à la croissance démographique et aux effets du changement climatique et enfin, la sauvegarde de l’environnement et des ressources naturelles. Tant de positions qui pourraient bien inspirer notre Vieux Continent agonisant.

« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »

Tandis que l’Europe a choisi de mépriser le peuple et de kidnapper la démocratie, il y a 25 ans Sankara a fait le choix de s’appuyer dessus. Alors que l’Europe est au bord du désastre budgétaire, il y a 25 ans Sankara a su réfléchir au problème d’un point de vue moral et pragmatique et agir contre. À l’heure du déclin industriel européen et de la phobie mondialiste, il y a 25 ans, Sankara a utilisé le patriotisme économique pour relancer l’économie locale et a évoqué l’idée du protectionnisme africain (rappelant le protectionnisme européen agité par Emmanuel Todd ou Jacques Sapir). Au moment de l’impasse écologique, il y a 25 ans Sankara a saisi le problème à bras le corps. À quand une même prise de conscience en Europe ?

 Boîte Noire

  • Pour en savoir plus sur Sankara, c’est par  ;
  • Pour un protectionnisme européen, c’est par ici ;
  • On doit vraiment rembourser cette satanée dette ?
  • Les rappeurs aiment bien Sankara.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s