Laurent Mauduit : « Hollande a continué la politique de Sarkozy »

Texte publié le 2 avril dans RAGEMAG

Jamais aucun Président de la République n’avait semblé si affaibli aussi tôt dans son mandat que François Hollande. Alors que Léon Blum et le Front populaire portaient un espoir nouveau et que les premières années de la mitterrandie se plaçaient sous le signe du changement, l’actuel Gouvernement socialiste ne s’est même pas embarrassé de fausses illusions. La Révolution copernicienne est en marche au PS et le quinquennat est placé sous le signe du « réalisme ». Laurent Mauduit, journaliste économique, co-fondateur de Mediapart et auteur notamment de Les Imposteurs de l’économie et L’Etrange capitulation – à paraître bientôt – décrypte pour nous les premières réformes économiques et sociales du Gouvernement.

 

 

Comment jugez-vous la politique économique menée par François Hollande depuis 10 mois ?

Elle est stupéfiante ! Dans le passé, il y a eu dans l’histoire de la gauche des promesses non tenues, voire des reniements, plus ou moins spectaculaires, et des échecs. Mais toujours, tous les gouvernements de gauche ont cherché, au moins au début,  à honorer leurs engagements ou certains d’entre eux. Ce fut le cas sous le Front populaire, en 1936, où le gouvernement prit de grandes mesures sociales, dont les congés payés, avant de baisser les bras. Ce fut le cas encore en 1981, où pendant presque un an, le gouvernement de Pierre Mauroy prit les mesures que vous savez (plan de relance, hausse du Smic et des prestations, nationalisations…), avant de négocier en 1982-1983 le virage de la « rigueur » – en fait, le virage de l’austérité. Et ce fut aussi le cas sous Lionel Jospin : le premier ministre arriva au pouvoir en 1997, avec un programme très ancré à gauche, puis changea progressivement de cap.

Or, François Hollande, lui, n’a pas un seul instant cherché à appliquer une politique de gauche. Le jour même où il a accédé à l’Elysée, cela a été, vous vous en souvenez, la douche froide : refus d’un véritable coup de pouce au salaire minimum, plan d’austérité budgétaire, cadeau de 20 milliards d’euros aux grandes entreprises, hausse de la TVA, l’impôt le plus injuste. Bref, il faut dire les choses telles qu’elles sont : sur l’essentiel, Hollande a continué la politique de Sarkozy.

Vous l’avez d’ailleurs observé lors de son dernier passage, véritablement consternant, à France 2. Aucune mesure pour lutter contre le chômage, alors qu’il explose ! Aucune mesure pour soutenir le pouvoir d’achat, alors qu’il s’effondre ! C’est donc une politique économique stupéfiante, oui, parce que tous ceux qui ont voté contre Sarkozy à la présidentielle peuvent avoir le sentiment qu’on  leur a volé leur victoire.

« Il faut dire les choses telles qu’elles sont : sur l’essentiel, Hollande a continué la politique de Sarkozy. »

Au regard de la liste des économistes qui soutenaient François Hollande durant la campagne, tout ceci était écrit, non ?

Pendant la campagne présidentielle, François Hollande s’est effectivement affiché avec des économistes qui ont soutenu ou mis en œuvre la politique économique gravement inégalitaire conduite par Nicolas Sarkozy. Je pense en particulier à plusieurs économistes qui ont été membres sous Sarkozy d’une commission de réflexion présidée par Jacques Attali, à l’origine d’un rapport ultra-libéral préconisant des mesures antisociales, et qui ensuite, sentant les vents tourner, se sont ralliés à Hollande.

Or, François Hollande n’a pas fait que s’afficher avec certains de ces économistes ou experts. Une fois élu, il s’est aussi appuyé sur certains d’entre eux. Je pense par exemple à Emmanuel Macron qui a été le secrétaire de cette Commission Attali et qui est aujourd’hui le secrétaire général adjoint de l’Elysée. Quand on s’appuie de la sorte sur  des experts de « l’ancien régime », il est assez prévisible que la politique de « l’ancien régime » soit aussi poursuivie.

« Je trouve que ce que l’on vit avec Hollande est inédit. Jamais, dans le passé, nous n’avions vu les socialistes capituler  sans même avoir combattu. »

Mais est-ce que tout était écrit, tout de même ? Honnêtement, je ne le pensais pas. Car François Hollande ne faisait pas partie du clan des ultra-libéraux du Parti socialiste – style Dominique Strauss-Kahn. Donc, il y a quand même une part de surprise : je ne m’attendais pas à ce que la politique économique soit aussi vite et aussi spectaculairement ancrée à droite. Oui, une vraie surprise, une insupportable surprise : je ne m’attendais pas à ce que les choses se passent de manière si caricaturale, que François Hollande en vienne par exemple à mettre en chantier une réforme du marché du travail, pour faciliter les licenciements, digne de ce que préconise le Fonds Monétaire International.

Cette politique menée par le Gouvernement, n’est-ce pas avant tout le fruit de 30 ans de reniements socialistes ?

Je ne dirais pas exactement les choses comme cela. Oui, il y a eu beaucoup de reniements, beaucoup de dérives. Mais il faut bien comprendre ce qui s’est joué. En fait, les socialistes ont accédé au pouvoir en 1981, voici un peu plus de trente ans, au moment où le monde entier a été submergé par une vague libérale, partie des pays anglo-saxons. Puis, ensuite, il y a eu l’effondrement du Mur,  le modèle du capitalisme anglo-saxon s’est propagé partout, jusqu’en France. Or, il s’agit d’un capitalisme beaucoup plus intransigeant, beaucoup plus tyrannique. D’années en années, les socialistes n’ont donc cessé de reculer face à ce nouveau capitalisme. D’abord, ils se sont montrés de plus en plus impuissants. Puis, parfois, ils se sont montrés complices. Et, avec Hollande, c’est un peu la fin de cette histoire qui se joue : les socialistes ont rendu les armes dès le premier jour face à la finance, sans même combattre.

C’est un peu l’aboutissement d’une histoire. J’insiste sur ce point parce que je trouve que ce que l’on vit avec Hollande est inédit. Jamais, dans le passé, nous n’avions vu les socialistes capituler  sans même avoir combattu. C’est pour cela que, dans mon dernier livre, je parle d’une « étrange capitulation », en résonance avec l’essai du grand historien Marc Bloch qui, parlant de la débâcle française de juin 1940 face à l’armée allemande, évoque une « étrange défaite ». Et il a cette formule : « Le pis est que nos ennemis y furent pour peu de choses ». C’est un peu la même chose aujourd’hui : les socialistes n’ont plus ni âme ni ressort. Ils courent tout droit à l’échec par leur propre faute.

 L’ANI et la loi de séparation des banques, vous en pensez quoi ?

Beaucoup de mal ! La réforme du marché du travail, c’est tout bénéfice pour le patronat ; c’est le dynamitage de pans entiers du Code du travail et notamment du droit du licenciement. Or, il faut bien avoir à l’esprit ce qu’est le droit du licenciement : ce n’est pas une garantie contre les licenciements ; c’est une garantie pour pouvoir exercer des recours en cas de mesures illégitimes ou de mesures abusives. Il y a donc quelque chose de très inquiétant à observer que le gouvernement socialiste a œuvré à un recul du droit. Cela équivaut à un recul de notre démocratie et à une avancée de la société de l’arbitraire.

« La séparation entre activité commerciale et activité spéculative a été purement cosmétique. Pour dire vrai, il n’y a quasiment pas eu de séparation. »

Et la loi de séparation des banques, c’est au final une imposture. « Mon ennemi, c’est la finance » avait promis François Hollande. Et finalement, il n’a pas tenu parole. La séparation entre activité commerciale et activité spéculative a été purement cosmétique. Pour dire vrai, il n’y a quasiment pas eu de séparation. Et le reproche auquel s’expose le gouvernement est exactement le même que celui qu’adressait en mars 1937 Marceau Pivert à Léon Blum : « Vous avez capitulé face aux banques ». Plus que jamais, la politique économique que nous suivons est celle que dicte la finance.

Que Karine Berger, appartenant à l’aile gauche du PS et renommée pour ses compétences économiques, soit rapporteur de la loi de séparation des banques  vous inspire quoi ?

Je ne sais pas pourquoi vous dites d’elle qu’elle appartient à l’aile gauche. Ce n’est vraiment pas le regard que j’ai sur elle. Sur toutes les grandes questions, elle a collé à la politique économique du gouvernement, sans se distinguer le moins du monde. C’est aussi le paradoxe de cette crise. En d’autres temps, il y a toujours eu des débats à gauche, et jusqu’à l’intérieur du Parti socialiste. Mais cette fois, non : pas de débat. Tout juste y a t-il eu quelques vaguelettes, à l’occasion de la réforme du marché du travail.

Karine Berger se situe pourtant dans le courant post-keynésien. N’est-ce pas le signe que les mutations du capitalisme ces 30 dernières années ont effacé les différences entre keynésiens et libéraux ?

Encore une fois, je ne classerai pas cette députée dans le courant post-keynésien. Quelqu’un comme Pierre-Alain Muet, oui, mais pas elle. Mais, au-delà de son propre cas, c’est vrai, je viens de le dire, ce qui est effectivement terrifiant, c’est qu’il n’y a plus effectivement de débat de doctrine au sein du Parti socialiste. Nous traversons une crise historique, et le PS apparaît totalement désarmé, incapable de « penser » cette crise.

Mais peut-on encore réellement réguler la finance au niveau national ?

Tout est affaire de volonté ! Si on veut combattre la finance, il y a des réformes qui peuvent se mener au niveau national et d’autres seulement au niveau européen. Pour  organiser une véritable séparation des activités bancaires, on peut le faire au niveau national mais pour re-réguler la finance, la désarmer, il faut se battre au moins à l’échelon européen…

Finalement, l’Europe et la mondialisation n’ont-elles pas tué la social-démocratie en rendant le rapport de force défavorable pour les salariés ?

Oui, l’effondrement du Mur et l’émergence au plan mondial du capitalisme anglo-saxon ont été marqués par un nouveau rapport de force entre le capital et le travail, très favorable au premier et défavorable au second.

Mais la social-démocratie n’était pas vouée immanquablement à rendre les armes. Car cette crise historique aurait pu – aurait dû –  sonner le retour d’un nouveau réformisme, un réformisme de gauche.

Regardez la violence de la crise tout particulièrement dans le Sud de l’Europe : au Portugal, en Espagne, en Italie, et surtout en Grèce et à Chypre. Eh bien ! La France de Hollande aurait pu prendre la tête de la contestation, contre l’intransigeance de l’Allemagne de Merkel, pour ouvrir la voie à une autre Europe. Une Europe sociale, qui tourne le dos au néo-libéralisme…

« Les dangers de la droite radicale n’ont jamais été aussi forts en France que lorsque les partis de gauche ont renoncé à leur mission de transformation sociale. »

A ne pas prendre la tête de cette contestation, quel risque encourt donc la social-démocratie ? Je pense que le risque de suicide dont vous parlez est réel. Pis que cela ! A ne pas offrir de perspective de sortie de crise, à conduire une politique assez peu différente de celle de Sarkozy, le PS alimente le vote protestataire et populiste. Les dangers de la droite radicale n’ont jamais été aussi forts en France que lorsque les partis de gauche ont renoncé à leur mission de transformation sociale.

 

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