Le FN ou l’idiot utile du système

Article publié  le 18 avril 2013

Alors que l’on pensait que l’affaire Cahuzac et la perte de confiance à l’encontre de nos politiques profiteraient en premier lieu au FN, adepte du « tous pourris », il semblerait finalement que les choses puissent être plus compliquées pour le parti de la dynastie Le Pen. En effet, tandis que le PS se discréditait peu à peu, une pluie de révélations s’est abattue sur l’auto-proclamé « parti de la résistance ». Le rôle de Philippe Péninque dans l’ouverture du compte de l’ex-ministre du Budget nous a révélé les liens du FN avec le système, l’existence d’un compte de Jean-Marie en Suisse nous a rappelé la fortune engrangée par le patriarche du clan Le Pen et les amitiés « douteuses » de Marion nous ont encore une fois prouvé que le Front n’avait pas changé.

Le Front National est toujours sujet à débats. Fasciste pour certains, résistant pour d’autres, il est souvent difficile de démêler le vrai du faux. Alors qu’on dit le parti dédiabolisé et fréquentable, il soulève toujours autant de haine et de passion. Le parti d’extrême-droite a subi en 40 ans énormément de changements : modifications légères de nom et de logo, renouvellement à la tête de la structure, nettoyage de l’intérieur et, pour finir, passage d’un discours ultra-libéral à un message dénonçant ce dernier. Pourtant, le Front National nous a prouvé récemment qu’entre Défendre les Français, en 1973, et maintenant, peu de choses ont réellement changé : en terme de vertu politique, il ne vaut toujours pas mieux que ceux qu’il traite de « pourris » et l’idéologie qu’il prône n’a pas bougé.

Tout aussi pourri que les autres

Alors qu’il se présente traditionnellement comme le parti de la dissidence, marginalisé par le système, le FN n’hésite pas à profiter de ce dernier dès qu’il en a la possibilité. N’oublions pas que les frontistes ont  participé à plusieurs reprises aux affaires républicaines depuis leur première victoire municipale à Dreux, en 1983. Et, on ne peut pas dire qu’ils se soient mieux débrouillés que la « bandes des quatre » (RPR, UDF, PS et PCF) qu’ils avaient coutume de dénoncer à une certaine époque. On peut même affirmer que la mauvaise gestion est une des marques de fabrique du FN. Les cas les plus retentissants sont ceux de Daniel Simonpieri qui a fait exploser les impôts à Marignane sans aucun résultat positif pour la ville et de Catherine Mégret qui a détruit l’emploi à Vitrolle. Mais pire encore, le clientélisme et les affaires n’ont pas épargné les dirigeants bleu marine, et c’est ce que vient nous rappeler l’Affaire Cahuzac. On peut ainsi citer sommairement : les subventions détournées par

Jean-Marie Le Chevallier (Toulon) pour financer ses vacances et sa campagne législative de 1997, qui sera invalidée pour fraude ; les fermetures arbitraires d’associations pratiquées par Simonpieri et C. Mégret, remplacées par des associations tenues par des proches à eux ; les prises d’intérêts illégales de Jacques Bompard (Orange). Cet affairisme n’est pas le propre des élus mais est aussi inhérent à la direction du parti. Celui-ci serait même la principale cause de l’enrichissement colossale du leader historique du FN, comme l’expliquent Phillipe Cohen et Pierre Péan dans leur ouvrage dédié à l’histoire du Front National. Car c’est bien une fortune colossale que le patriarche des Le Pen, parti de rien, a accumulé dans sa vie en n’hésitant pas à utiliser les caisses de son parti – et à l’endetter – pour améliorer son patrimoine personnel.

Des incohérences économiques pour masquer le fond idéologique

L’attitude des leaders du FN vis-à-vis des morts récentes d’Hugo Chávez et de Margaret Thatcher est très révélatrice de sa vraie nature. En apparence, rendre hommage à l’une des plus grandes figures récentes du socialisme puis en faire de même avec l’incarnation humaine du néo-libéralisme est contradictoire. Mais les frontistes n’ont que faire de ces considérations. La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. Il ne faut pas s’y tromper, en glorifiant l’ex-Président vénézuélien, c’est le patriote anti-impérialiste que le FN glorifie et en pleurant l’ancienne « Dame de Fer », le parti d’extrême-droite ne pleure que l’ultra-conservatrice. Le Front n’est au départ que l’union de tous les grands courants d’extrême-droite, une grande famille qui n’a pour seuls points communs que le nationalisme et une vision réactionnaire de la société. Dans cette optique, corporatisme, libéralisme ou antilibéralisme ne sont que des habillages. En pleine explosion libérale où le mythe de la croissance est dans toutes les têtes, Jean-Marie Le Pen, ex-poujadiste, se convertit au reaganisme – poussé par un électorat petit bourgeois – avant de faire lentement marche arrière avec l’évolution de son électorat, les signes de fatigue du système économique et l’avènement de la mondialisation financière.

« La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. »

Mais c’est sa fille qui poussera la logique jusqu’au bout. Si dénoncer l’ultra-libéralisme mondialisé est aujourd’hui commode pour un parti nationaliste – et à plus forte raison quand la base électorale est majoritairement ouvrière – la mue est loin d’être achevée. On en vient ainsi à comprendre la cacophonie concernant la position du FN vis-à-vis de l’âge du départ du système de retraite et les multiples incohérences de son programme économique et social censé défendre les travailleurs (suppression de l’ISF, allègements patronaux, durcissement de la législation à l’égard des chômeurs, destruction des syndicats, absences de chiffres…).

Le vrai fonds de commerce du FN

Si la conversion du FN à l’antilibéralisme n’est que poudre aux yeux, il en est de même pour beaucoup d’autres changements. Il s’est par exemple enfin rallié à la laïcité républicaine sans avoir à changer quoi que ce soit dans son idéologie. Le parti nationaliste a très bien compris les manquements républicains actuels et défend une laïcité à géométrie variable. Bénéficiant du recul et de la laïcisation de la pratique chrétienne, le Front se sert de la laïcité pour mieux attaquer les communautés musulmane (principalement) et juive. Et c’est bien dans la stigmatisation communautaire que se place le vrai discours du Front National. Les immigrés sont les vrais boucs émissaires du parti et en particulier les musulmans, qui sont le symbole moderne de l’anti-France menaçant notre Nation. D’ailleurs, la bande à Le Pen n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle dénonce la viande hallal et l’arabisation des banlieues ou quand elle voit en l’Islam un danger pour la République. Ce faux revirement s’est opéré dans tous les partis « acceptables » d’extrême-droite : ce qu’entreprend actuellement Marine Le Pen en France, son ex-camarade parlementaire, Alessandra Mussolini, l’a déjà plus ou moins réussi en Italie. Dans ses conditions, pourquoi s’étonner des fréquentations de Marion Marchéchal-Le Pen ou Julien Rochedy ?

 

Le rôle de l’idiot utile

Le FN n’a donc pas changé et c’est tant mieux pour notre système. Car loin d’être une quelconque menace fasciste, le Front n’est ni plus ni moins que l’épouvantail qui permet à notre régime de survivre. Mitterrand avait bien compris le potentiel de Jean-Marie Le Pen en la matière et c’est pour cela qu’il a décidé de l’instrumentaliser. Son discours identitaire permet de diviser les Français selon leurs communautés d’origine. La gauche mitterrandienne a sciemment abandonné le petit peuple, l’a laissé à la merci de l’extrême-droite qui est apparue comme la seule en mesure de s’adresser à la France d’en bas. Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites.

« Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites. »

Parallèlement, la montée du FN a aidé à faire avaler aux Français issus de l’immigration l’illusion d’un pays raciste et hostile à son existence, contribuant à son auto-marginalisation. Diaboliser le parti lepeniste tout en le promouvant c’est aussi un moyen d’étouffer toute vraie contestation et remise en cause de la société. Impossible de critiquer l’euro et la mondialisation néolibérale – qui ont déjà montré leurs limites – sans être taxé de xénophobe. Pointer du doigt les limites de nos institutions, l’alternance sans alternative politique de ces 40 dernières années ou les points de convergence entre l’UMP et le PS renvoie irrémédiablement au populisme frontiste. Et quand tout ceci ne suffit pas, nos dirigeants jouent à l’antifascisme spectacle en faisant mine de combattre la bête immonde qu’ils ont eux-mêmes mise en place ou en agitant le chiffon du vote utile pour mettre fin au danger républicain.

Alors qu’il se nourrit des errements du système, le Front National sert sa cause. Il l’a d’ailleurs bien compris et c’est pour cela qu’il l’utilise pour ses propres intérêts électoraux ou financiers. La mondialisation, l’abandon des classes populaires par la gauche gouvernementale, l’insécurité (culturelle ou au sens strict) sont autant de phénomènes qui ont permis de faire du parti d’extrême-droite l’une des principales forces politiques du paysage politique hexagonal. Mais, à mesure qu’il grossit, une remise en cause du système semble de plus en plus compliquée. Un paradoxe pas si nouveau que ça puisque George Orwell voyait déjà dans la montée du nationalisme une conséquence des manquements de la gauche et dans les fronts antifascistes une posture faussement démocrate de la classe exploitante.

Boite Noire

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