Thomas Porcher, économiste : « le gaz de schiste ne crée pas d’emplois »

Texte publié le 12 août 2013 sur RAGEMAG

Le gaz de schiste est le sujet brûlant du moment. D’un côté, ses partisans avancent qu’il permet une réindustrialisation outre-Atlantique, ainsi qu’une baisse des prix. De l’autre, ses détracteurs rétorquent que les risques sismiques et environnementaux sont trop élevés. François Hollande a tranché puisqu’il interdit pour le moment l’exploitation du gaz de schiste mais ne l’exclut pas définitivement si de nouvelles techniques, autres que la fracturation hydraulique, voyaient le jour. Guettant la croissance comme des personnages de Beckett, les politiques gardent la porte ouverte. Face aux lobbys qui se font de plus en plus pressants, le gouvernement résistera-t-il longtemps ? Une option qui devrait pourtant être définitivement exclue, alors que, comme le rappelle Thomas Porcher dans son dernier ouvrage sur le sujet, l’exploitation des gaz de schiste, ce sont des risques considérables pris pour des gains pour le moins incertains. L’économiste revient ici sur les principales données du problème.

Alors que le gaz de schiste se révèle être une manne pour l’économie américaine, vous expliquez dans votre dernier livre que les gains seraient nuls pour l’économie française. Pouvez-vous développer ?

Les gains seraient nuls pour l’économie française, premièrement parce que les gains économiques liés au gaz de schiste sont dus au fait que les prix ont baissé aux États-Unis. Or les marchés du gaz américain et européen ne marchent pas pareil. Le marché outre-Atlantique est un marché spot qui répercute directement les mouvements de l’offre et de la demande, alors qu’ici nous avons un marché de contrats à terme, plus rigide. Or pour faire bouger les prix, il faudrait que l’on puisse renégocier ces contrats. Si nous produisons 5-10 % de gaz de schiste, ce ne sera pas suffisant pour aller voir les exportateurs pour renégocier : ils vont simplement nous rire au nez ! Donc la seule solution pour faire baisser les prix, ça serait de produire massivement. Et encore, rien n’indique que même comme cela les prix baisseraient. Le deuxième problème concerne les créations d’emploi : aux États-Unis, le gaz de schiste a créé 600 000 emplois, pour 500 000 puits. En France, si nous voulons créer 100 000 emplois, il faudra 90 000 puits. Le gaz en général n’a jamais créé d’emploi, c’est pour cela que l’on parle de rente gazière. Pour qu’il y ait un effet sur le marché du travail, il faut avoir recours au forage massif, comme les États-Unis.

Le commissaire à l’Environnement de l’Union Européenne a déclaré, je cite, « l’Union Européenne n’interdira pas la fracturation hydraulique ». Comment prenez-vous cette nouvelle ?

Il y a une telle hétérogénéité en Europe quant à la question du gaz de schiste que c’était la seule conclusion possible. L’Angleterre s’y engage, avec le système fiscal le plus avantageux du monde, la Pologne s’y engage également, alors que la France refuse. La Commission ne pouvait pas l’interdire. Mais les États gardent une marge de manœuvre puisque la Bulgarie et la France ont interdit la fracturation hydraulique. Ce n’est pas le meilleur signal pour la transition énergétique mais compte-tenu de l’hétérogénéité européenne, la Commission ne pouvait pas faire mieux.

En France, le ministère de l’Environnement est le plus instable (14 ministres ou secrétaires d’État en 20 ans) : est-ce révélateur du vrai pouvoir des lobbys industriels ?

Les lobbys ont un pouvoir énorme et des relations politiques mais je ne vois pas comment ils peuvent influencer directement les changements de ministre. C’est vrai que l’on traverse une période de crise difficile où l’on doit à la fois relancer la production industrielle et l’emploi tout en ne portant pas atteinte à l’environnement. C’est une équation assez compliquée à mener et c’est pour cela je pense qu’il y a beaucoup de ministres de l’Environnement qui ont fait des sorties de route. C’est un domaine qui demande des moyens et des investissements. Je suis peut-être naïf mais je ne pense pas que les lobbys soient responsables des changements de ministre.

On pourrait penser notamment au passage éclair de Nicole Bricq l’an dernier, écartée parce qu’elle s’opposait aux forages en Guyane.

Oui, même si on ne saura jamais. L’enchaînement des faits semble donner raison à cette version, mais nous ne savons pas si en interne il y a eu d’autres problèmes. Le fin mot de l’histoire nous ne le connaîtrons jamais.

La vigueur du débat actuel sur le gaz de schiste révèle-t-elle un manque de prise de conscience sur les questions environnementales ?

C’est en partie vrai. Les gens qui soutiennent le gaz de schiste vivent souvent loin des zones potentielles d’exploitation donc ne sont pas exposés aux dommages. Après, le débat aujourd’hui est très mal mené, parce que d’un côté nous estimons les coûts environnementaux et de l’autre les gains, puis nous mettons les deux en balance, en étant persuadés que les gains économiques seront très forts. Or, comme je le démontre dans mon livre, les gains seront beaucoup plus faibles que ce qu’affirment les lobbys industriels. Donc, les coûts environnementaux sont certains et les gains économiques sont faibles : la balance penche donc largement du côté des pertes. Aux États-Unis par contre, on voit clairement que les questions environnementales sont reléguées au deuxième/troisième plan, voire quatrième ou cinquième plan. Chez nous, le débat n’en est pas à ce niveau-là. L’Europe est une zone relativement vertueuse, que ce soit en termes d’émissions de CO2, de transition énergétique et d’écologie en règle générale.

Entre la réduction du nucléaire souhaitée et la faible productivité des énergies renouvelables, le gaz de schiste ne risque-t-il pas de passer aux yeux de l’opinion comme notre seule chance ?

C’est un peu ce qu’ils sont en train de faire ! Mais il y a autre chose dans l’équation : l’efficacité énergétique. Par exemple, 40 % de l’énergie thermique est consommée dans les bâtiments. Donc avec une meilleure isolation, nous pourrions à la fois créer des emplois et améliorer notre balance énergétique. Mais si nous continuons les choses de la même façon, sans vouloir changer nos habitudes, le gaz de schiste sera toujours présent dans le débat. Il faut penser à rénover, changer la fiscalité, etc. Mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dedans.

Selon vous, est-ce que l’émergence du gaz de schiste aux États-Unis aura des conséquences géopolitiques ?

Non, c’est une bêtise. Dans les années 1970, quand le prix du baril à commencé à exploser, nous avons cherché du pétrole en Afrique et en Amérique du Sud. Beaucoup de spécialistes ont cru à la fin de l’OPEP car de nouvelles zones d’extraction avaient été trouvées. Regardez : 30 ans plus tard, le Moyen-Orient est toujours là. Est-ce que le gaz et le pétrole de schiste devraient signer la fin du Moyen-Orient ? Ce qui donne du pouvoir au Moyen-Orient ce n’est pas ses réserves mais le fait qu’il produise par quotas. Vu qu’il ne produit pas à pleine capacité, dès qu’il y a un problème comme en Libye ou en Iran, l’Arabie Saoudite peut aligner plus de barils sur le marché. Elle joue le rôle de swing supplier, c’est-à-dire qu’elle est productrice d’appoint. Mais les États-Unis n’ont jamais joué ce rôle-là, car pour cela, il faut une volonté politique. Aujourd’hui, vous avez la Russie, le premier pays producteur au monde, qui ne pèse rien géopolitiquement parlant, parce qu’elle produit à pleine capacité. Il n’y aura pas de bouleversement géopolitique tant qu’il n’y aura pas de volonté politique de devenir swing supplier.

Les compagnies pétrolières semblent tirer de juteux bénéfices, en particulier en répercutant plus fortement les hausses de prix que les baisses. Plutôt que de reprocher à des firmes privées de chercher à faire du profit, ne vaudrait-il pas mieux nationaliser ce secteur central pour la souveraineté énergétique du pays qu’est l’exploitation pétrolière ?

Les gens qui disent qu’il vaut mieux produire du gaz de schiste en France plutôt que de l’acheter à la Russie, en Algérie ou en Hollande oublient qu’en réalité nous allons l’acheter à Total ou à Esso. Cela revient donc quasiment au même : l’énergie sera achetée à une compagnie privée. Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix, car malgré quelques exceptions notables, une entreprise nationale est là pour servir l’État.

« Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix. »

Attendre que les prix à la pompe élevés forcent les acteurs économiques à enclencher la transition énergétique est un vœu pieux. Toutefois, n’est-ce pas un frein à cette transition que de faire de la baisse des prix une priorité ?

Penser que la transition énergétique va s’enclencher avec la hausse des prix est une grosse connerie ! Pourquoi ? Lorsque que j’ai commencé ma thèse, le prix du pétrole était à 20$. À l’époque, on me disait : « Tu verras que quand le baril sera à 40$, la transition énergétique va s’enclencher d’elle-même ». Aujourd’hui, il est à 110$ et il n’y a pas eu de transition énergétique. Nous voyons que les consommateurs se sont un peu adaptés mais aussi qu’il y a des gens qui sont prisonniers de leur consommation. Par exemple, un mec qui habite en province et qui fait 50 kilomètres pour aller travailler n’a pas d’autre alternative. Il va consommer autant d’essence, mais va diminuer sa consommation d’autres biens et notamment de loisirs. Pour ces gens-là, il n’y a pas d’élasticité-prix, alors que les Parisiens, grâce aux transports, ont le choix.  Ce n’est pas par le bas, à savoir les consommateurs, que l’on doit réglementer mais par le haut, c’est-à-dire les producteurs. Croire que l’ajustement se fera par le marché autorégulateur, c’est tout simplement faux.

La hausse des prix pourrait quand même inciter les acheteurs à choisir des voitures plus écologiques ?

Ça dépend. Est-ce qu’il ne serait pas plus simple d’obliger les producteurs à construire des modèles qui polluent moins ? Les consommateurs ont effectivement adapté leurs comportements, mais ça a mis 4 ans. Il faut attendre qu’ils renouvellent leurs véhicules. Après, il y a toujours des effets de modes. Les Parisiens, par exemple, achètent beaucoup de petites voitures, alors qu’ils ont les moyens de prendre les transports : seulement 14 % d’entre eux prennent leur voiture, les autres utilisent les transports. Les provinciaux, par contre, ont de plus grosses voitures plus consommatrices, alors qu’ils les utilisent beaucoup plus et pour de plus grands trajets. Les liens ne sont donc pas si évidents que cela.

Quelles conséquences aura, selon vous, le passage du pic pétrolier mondial ? Faut-il s’attendre à une explosion des prix ? À des ruptures dans les circuits d’approvisionnement ?

Le pic, j’y ai cru mais depuis j’ai compris que la technologie permettait d’aller chercher du pétrole n’importe où. Aujourd’hui, on trouve du pétrole à 6 000 mètres de profondeur : que ce soit le gaz de schiste ou le sable bitumineux – du sable que l’on presse pour faire sortir du pétrole – c’est hallucinant, nous avons des réserves pour des années maintenant. Sauf qu’il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. On sait aujourd’hui que ces comportements portent atteinte à la planète via les émissions de CO2 donc il faut en changer, c’est certain. Maintenant le pic pétrolier n’arrivera pas demain, ce qui est sûr c’est que pour aller chercher du pétrole à 6 000 mètres de profondeur en Guyane, il faut que le prix du pétrole soit élevé, sinon, ce n’est pas assez rentable et de même pour le gaz. Nous observerons donc une hausse tendancielle.

 « Il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. »

L’énergie est le sang de notre économie. Les baisses de PIB au sein des pays industrialisés sont souvent précédées par des contractions en approvisionnement énergétique. Le cœur du problème ne serait pas notre dépendance à l’énergie ?

Complètement ! Il faut être moins dépendant de l’énergie. Mais l’erreur est de croire que c’est au consommateur de changer ses habitudes et qu’il faut le brimer. Les consommateurs sont contraints. Pourquoi est-ce qu’ils achètent des t-shirts à 5€ fabriqués au Bangladesh ou des diesels ? C’est parce qu’ils n’ont pas le choix de faire autrement ! Tout le monde préférerait s’acheter des t-shirts Made in France ou des voitures moins polluantes mais peu de gens en ont les moyens. Pour faire avancer les choses, réglementons le producteur ! Interdisons les t-shirts à 5€ et les diesels trop polluants. La réglementation doit s’opérer par le haut. La consommation d’énergie pourrait diminuer si la réglementation sur les habitats était renforcée ou si le prix des transports était abaissé. Il est anormal que l’eau d’une piscine, qui est un bien secondaire, ait le même coût que l’eau que nous buvons, alors que c’est un bien primaire. Logiquement, la première devrait être plus chère que la seconde. Mais pour cela, il ne faut pas laisser agir les marchés librement. Les gens doivent être prêts à faire des efforts, il faut arrêter de souhaiter une taxation très simple, c’est-à-dire minimale. La réglementation par le haut va jouer un rôle majeur dans la transition énergétique de ces prochaines années.

 

Le gaz de schiste, une belle histoire américaine ?

L’exploitation du gaz de schiste a permis ces dernières années un rebond notoire de l’activité économique aux États-Unis. Ce gaz non conventionnel représente désormais plus de 20 % de la production de gaz américaine et si la croissance d’exploitation suit le rythme actuel, l’indépendance énergétique de la superpuissance pourrait être en vue à hauteur des années 2020. Plus de 600 000 emplois ont été créés grâce à la filière et le prix du gaz a été divisé par trois en quatre ans. Néanmoins, la durabilité de cette énergie reste très hypothétique. Les puits fournissent en moyenne 80 % de leur production totale les deux premières années puis s’épuisent inexorablement, appelant le forage de milliers d’autres puits chaque année, demandant des investissements massifs sans aucun bénéfice de long terme et mettant donc les exploitants dans une situation d’endettement permanent. Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour la formation d’une bulle financière : des capitaux cherchant désespérément des investissements rentables en cette période de crise et une filière présentant des rendements à court terme importants avec un recours systématique à l’endettement.

Et quand bien même le prix du gaz viendrait à remonter, les bénéfices des compagnies ne seraient que très provisoires étant donnée la difficulté croissante à rentabiliser des gisements toujours plus profonds. Car une énergie plus rare se vend certes plus cher mais lorsque l’exploitation demande autant d’énergie qu’elle n’en rapporte, aucun gain n’est possible. Dépenser un baril de pétrole (ou l’équivalent en énergie tirée du gaz) pour extraire un baril de pétrole : voilà la limite contre laquelle le système productiviste va bientôt se heurter.

Concernant l’exploitation du gaz en France, viennent s’ajouter d’autres difficultés, comme le problème du réseau de gazoducs inexistant en France et celui du réseau routier pour l’acheminement de l’eau de fracturation : les routes françaises accueillent beaucoup moins facilement les convois de camions qu’aux États-Unis. Sans compter bien sûr l’impact environnemental causé par la pollution des nappes phréatiques et surtout par le relargage toujours plus massif de gaz à effet de serre.

Grégoire Goessens

Boîte noire

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