Karl Marx, Véra Zassoulitch et le Populisme russe

Avant de devenir une insulte à la mode chez nos élites pour diaboliser toute référence au peuple, le populisme était entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle un mouvement révolutionnaire présent en Russie et aux Etats-Unis qui avait pour but d’adapter la théorie socialiste aux réalités populaires de ces pays. En effet, chez Karl Marx, le socialisme ne peut naître que dans une société capitaliste avancée et largement prolétarisée. Hors la Russie à cette époque est avant tout paysanne, pendant que les Etats-Unis sont principalement constitués de petits producteurs. Le mouvement Narodniki (= « gens du peuple » en russe), fondateur du Parti socialiste révolutionnaire (SR) – qui subira les foudres bolcheviks dans les années 1920 – et proche du mouvement anarchiste, entend fonder un socialisme paysan et anti-étatique en Russie.

Ancienne anarchiste devenue populiste et admiratrice de Karl Marx, dont elle a traduit de nombreuses œuvres en russe, Véra Zassoulitch écrit au philosophe allemand au nom de plusieurs révolutionnaires (dont Plékhanov, Axelrod et Deutsch) le 16 février 1881. Le but de cette lettre est d’obtenir des éclairages sur les perspectives de l’évolution historique de la Russie et notamment des communes rurales russes. Elle y écrit notamment : « Mieux que quiconque, vous savez avec quelle urgence cette question se pose en Russie, et notamment à notre Parti socialiste « russe ». Ces  derniers temps, on a prétendu que la communauté rurale, étant une forme  archaïque, était vouée à la ruine par l’histoire. Parmi ceux qui prophétisent une telle issue, certains sont des « marxistes » qui se disent vos disciples… Vous comprenez donc, citoyen, quel grand service vous nous rendriez, si vous nous exposiez votre opinion sur les destins possibles de nos communautés rurales et sur la théorie qui veut que tous les peuples du monde soient contraints, par la nécessité historique, de parcourir toutes les phases de la production sociale. »

Marx rédige d’abord 4 brouillons avant de répondre. Les extraits reproduits ci-dessous appartiennent au premier d’entre eux, qui se trouve être paradoxalement bien plus complet que la lettre définitive achevée le 8 mars 1881. Comme le note le philosophe Jean-Claude Michéa dans son ouvrage Les Mystères de la gauche¸ ce texte représente un affaiblissement de la « théorie des stades » qui fait du « mode de production capitaliste » une « étape historique nécessaire » entre le « mode de production féodale » et le communisme. Il réfute ainsi à l’avance Kautsky pour qui la révolution socialiste était prématurée en Russie. De façon générale, ce projet de lettre, resté inconnu par les révolutionnaires russes dont Lénine ou Trotsky, constitue un excellent élargissement au Capital, même si le philosophe allemand ne l’a finalement pas jugé nécessaire.  

 

En traitant la genèse de la production capitaliste, j’ai dit que son secret est qu’il y a au fond « la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production » (p. 315, colonne I, éd. française du Capital) et que « la base de toute cette évolution, c’est l’expropriation des cultivateurs. Elle ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre… Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement. » (l.c.c.IL).
J’ai donc expressément restreint la « fatalité historique » de ce mouvement aux pays de l’Europe occidentale. Et pourquoi ? Comparez, s’il vous plaît, le chapitre XXXII où l’on lit :

Le mouvement d’élimination transformant les moyens de production individuels et épars en moyens de production socialement concentrés, faisant de la propriété naine du grand nombre la propriété colossale de quelques-uns, cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital… La propriété privée fondée sur le travail personnel… va être supplantée par la propriété privée capitaliste fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat (p. 340, CII).

Ainsi, en dernière analyse, il y a la transformation d’une forme de la propriété privée en une autre forme de la propriété privée. La terre entre les mains des paysans russes n’ayant jamais été leur propriété privée, comment ce développement saurait-il s’appliquer ?

Au point de vue historique le seul argument sérieux plaidé en faveur de la dissolution fatale de la commune des paysans russes, le voici :

En remontant très haut, on trouve partout dans l’Europe occidentale la propriété commune d’un type plus ou moins archaïque ; elle a partout disparu avec le progrès social. Pourquoi saurait-elle échapper au même sort dans la seule Russie ?

Je réponds : Parce que, en Russie, grâce à une combinaison de circonstances unique, la commune rurale, encore établie sur une échelle nationale, peut graduellement se dégager de ses caractères primitifs et se développer directement comme élément de la production collective sur une échelle nationale. C’est justement grâce à la contemporanéité de la production capitaliste qu’elle s’en peut approprier tous les acquêts positifs et sans passer par ses péripéties terribles, affreuses. La Russie ne vit pas isolée du monde moderne ; elle n’est pas non plus la proie d’un conquérant étranger à l’instar des Indes Orientales.

Si les amateurs russes du système capitaliste niaient la possibilité théorique d’une telle évolution, je leur poserais la question : pour exploiter les machines, les bâtiments à vapeur, les chemins de fer, etc., la Russie a-t-elle été forcée, à l’instar de l’Occident, de passer par une longue période d’incubation de l’industrie mécanique ? Qu’ils m’expliquent encore comment ils ont fait pour introduire chez eux en un clin d’œil tout le mécanisme des échanges (banques, sociétés de crédit, etc.), dont l’élaboration a coûté des siècles à l’Occident ?

Si au moment de l’émancipation, les communes rurales avaient été de prime abord placées dans des conditions de prospérité normale, si, ensuite, l’immense dette publique payée pour la plus grande partie aux frais et dépens des paysans, avec les autres sommes énormes, fournies par l’intermédiaire de l’État (et toujours aux frais et dépens des paysans) aux « nouvelles colonnes de la société », transformées en capitalistes, — si toutes ces dépenses avaient servi au développement ultérieur de la commune rurale, alors personne ne rêverait aujourd’hui « la fatalité historique » de l’anéantissement de la commune : tout le monde y reconnaîtrait l’élément de la régénération de la société russe et un élément de supériorité sur les pays encore asservis par le régime capitaliste.

Une autre circonstance favorable à la conservation de la commune russe (par la voie de développement), c’est qu’elle est non seulement la contemporaine de la production capitaliste, mais qu’elle a survécu à l’époque où ce système social se présentait encore intact, qu’elle le trouve au contraire, dans l’Europe occidentale aussi bien que dans les États-Unis, en lutte et avec la science, et avec les masses populaires, et avec les forces productives mêmes qu’il engendre. Elle le trouve en un mot dans une crise qui ne finira que par son élimination, par un retour des sociétés modernes au type « archaïque » de la propriété commune, forme où, comme le dit un auteur américain, point du tout suspect de tendances révolutionnaires, soutenu dans ses travaux par le gouvernement de Washington, — « le système nouveau » auquel la société moderne tend, « sera une renaissance (a revival), dans une forme supérieure (in a superior form), d’un type social archaïque ». Donc il ne faut pas trop se laisser effrayer par le mot « archaïque ».

Mais alors il faudrait au moins connaître ces vicissitudes. Nous n’en savons rien.

L’histoire de la décadence des communautés primitives (on commettrait une erreur en les mettant toutes sur la même ligne ; comme dans les formations géologiques, il y a dans les formations historiques toute une série de types primaires, secondaires, tertiaires, etc.) est encore à faire. Jusqu’ici on n’a fourni que de maigres ébauches. Mais en tout cas l’exploration est assez avancée pour affirmer :

  1. que la vitalité des communautés primitives était incomparablement plus grande que celle des sociétés sémites, grecques, romaines, etc., et, a fortiori que celle des sociétés modernes capitalistes ;
  2.   que les causes de leur décadence dérivent de données économiques qui les empêchaient de dépasser un certain degré de développement, de milieux historiques point du tout analogues au milieu historique de la commune russe d’aujourd’hui.

En lisant les histoires de communautés primitives, écrites par des bourgeois, il faut être sur ses gardes. Ils ne reculent pas même devant des faux. Sir Henry Maine, par exemple, qui fut un collaborateur ardent du gouvernement anglais dans son œuvre de destruction violente des communes indiennes, nous assure hypocritement que tous les nobles efforts de la part du gouvernement de soutenir ces communes échouèrent contre la force spontanée des lois économiques.

D’une manière ou d’une autre cette commune a péri au milieu des guerres incessantes, étrangères et intestines ; elle mourut probablement de mort violente. Quand les tribus germaines venaient conquérir l’Italie, l’Espagne, la Gaule, etc., la commune du type archaïque n’existait déjà plus. Cependant sa vitalité naturelle est prouvée par deux faits. Il y en a des exemplaires épars, qui ont survécu à toutes les péripéties du moyen âge et se sont conservés jusqu’à nos jours, par exemple, dans mon pays natal, le district de Trêves. Mais ce qu’il y a de plus important, elle a si bien empreint ses propres caractères sur la commune qui l’a supplantée — commune où la terre arable est devenue propriété privée, tandis que forêts, pâtures, terres vagues, etc., restent encore propriété communale — que Maurer, en déchiffrant cette commune de formation secondaire, put reconstruire le prototype archaïque. Grâce aux traits caractéristiques empruntés de celui-ci, la commune nouvelle, introduite par les Germains dans tous les pays conquis, devenait pendant tout le moyen âge le seul foyer de liberté et de vie populaire. Si après l’époque de Tacite nous ne savons rien de la vie de la commune ni du mode et du temps de sa disparition, nous en connaissons au moins le point de départ, grâce au récit de Jules César. A son temps, la terre se répartit déjà annuellement, mais entre les gentes et tribus des confédérations germaines et pas encore entre les membres individuels d’une commune. La commune rurale est donc issue en Germaine d’un type plus archaïque, elle y fut le produit d’un développement spontané au lieu d’être importée toute faite de l’Asie. Là — aux Indes Orientales — nous la rencontrons aussi et toujours comme le dernier terme ou la dernière période de la formation archaïque.

(…)

On comprend facilement que le dualisme inhérent à la « commune agricole » puisse la douer d’une vie vigoureuse, car, d’un côté, la propriété commune et tous les rapports sociaux qui en découlent rendent son assiette solide, en même temps la maison privée, la culture parcellaire de la terre arable et l’appropriation privée des fruits admettent un développement de l’individualité, incompatible avec les conditions des communautés plus primitives. Mais il n’est pas moins évident que ce même dualisme puisse avec le temps devenir une source de décomposition. A part toutes les influences des milieux hostiles, la seule accumulation graduelle de la richesse mobilière qui commence par la richesse en bestiaux (et admettant même la richesse en serfs), le rôle de plus en plus prononcé que l’élément mobilier joue dans l’agriculture même et une foule d’autres circonstances, inséparables de cette accumulation, mais dont l’exposé me mènerait trop loin, agiront comme un dissolvant de l’égalité économique et sociale, et feront naître au sein de la commune même un conflit d’intérêts qui entraîne d’abord la conversion de la terre arable en propriété privée et qui finit par l’appropriation privée des forêts, pâtures, terres vagues, etc., déjà devenues des annexes communales de la propriété privée. C’est par cela que la « commune agricole » se présente partout comme le type le plus récent de la formation archaïque des sociétés et que dans le mouvement historique de l’Europe occidentale, ancienne et moderne, la période de la commune agricole apparaît comme période de transition de la propriété commune à la propriété privée, comme période de transition de la formation primaire à la formation secondaire. Mais est-ce dire que dans toutes les circonstances le développement de la « commune agricole » doive suivre cette route ? Point du tout. Sa forme constitutive admet cette alternative : ou l’élément de propriété privée, qu’elle implique l’emportera sur l’élément collectif, ou celui-ci l’emportera sur celui-là. Tout dépend de ce milieu historique où elle se trouve placée… Ces deux solutions sont a priori possibles, mais pour l’une ou l’autre il faut évidemment des milieux historiques
tout à fait différents.

Boîte Noire :

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ATK : « Pour nous, rapper c’était comme jouer au basket »

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Axis et Cyanure par Jeanne Frank

Le milieu des années 90 a été une période féconde pour le rap français. C’est en effet durant cette époque qu’il a acquis ses lettres de noblesse. Durant ces années un peu folles, se forme un groupe très atypique : ATK. Acronyme de « Avoue que Tu Kiffes », ce collectif est au départ une bande de potes traînant dans l’est parisien (12ème, 18ème et 19ème arrondissements) qui se forme à l’occasion d’un concert en 1995. Quelques années après, en 1998, le groupe restructuré (« de 21 on passe à 7 », même s’il semblerait que le collectif ait compté plus de membres que cela) sort l’un des plus grands classiques du rap français : Heptagone. 16 ans et plusieurs albums après (ensemble ou dans leurs coins), ATK reste un groupe légendaire dans le cœur de beaucoup de fans de hip hop français. Alors que le collectif se reforme le temps d’un festival,  Axis et Cyanure, deux membres emblématiques nous accordent une interview.

Sound Cultur’ALL : Présentez-vous pour ceux qui ne vous connaissent pas !

Cyanure
Cyanure par Jeanne Frank

Cyanure : Moi, c’est Cyanure. Je vais ressortir ma bio twitter : dans le hip hop depuis 1989, Section Lyricale depuis 1992, Klub des 7 depuis les années 2000, ATK depuis 1995 et forever.

Axis : Moi, c’est Axis d’ATK, c’est beaucoup plus simple (rires).

Cyanure : T’as aussi travaillé avec beaucoup de rappeurs en tant que producteur.
Axis : Oui, c’est vrai.

SC : Vous êtes très bientôt sur scène au Festival Terre hip hop à Bobigny [ndlr : l’entretien a été réalisé le jeudi 6 mars 2014]. Est-ce que ce retour sur scène pourrait annoncer une prochaine sortie du groupe ?

C : On est dans une période où on a tous plus de temps pour nous, donc on occupe notre temps comme on l’a toujours fait.

A : Mais il n’y aura plus jamais retour d’ATK. La première raison est l’absence de Fredy [ndrl : Fredy K, décédé le 6 novembre 2007 suite à un accident de moto]. Ensuite, plusieurs membres du groupe habitent relativement loin maintenant, ça devient vraiment compliqué. Cependant, il y aura toujours des connections entre nous. Après, là, il y a DJ Chrone qui sort un projet où on peut retrouver tous les membres d’ATK avec Futur Proche et Tupan … Et on se retrouve sur des projets ponctuels

C : Il y aura des morceaux à droite à gauche qui sortiront quand on arrivera à se coordonner. Maintenant, un albumATK ça me paraît aujourd’hui impossible.

A : On a aussi tous avancés chacun de notre côté, même si on prend toujours du plaisir à se rencontrer et à confronter nos univers différents.

SC : Les trois Oxygènes et Silence radio étaient à l’initiative de Fredy. Est-ce que  son décès a annoncé la mort d’ATK ?

A : Je pense que Fredy a pu faire vivre ATK à sa manière. Maintenant, nous faisons tous vivre aussi ATK à notre manière. Mais c’était le membre le plus actif et celui qui concrétisait les projets. On a tout fait plein d’albums mais on n’a pas forcément su les sortir. Fredy savait le faire, il allait au bout des choses. On est triste que tout ça soit fini, car on aimait voir vivre ATK. Mais ce n’était pas la seule manière dont le groupe vivait. Par exemple, quand je voyais Cyan’ monter sur scène avec le Klub des 7, je le voyais à la fois comme un membre du Klub des 7 mais aussi comme quelqu’un d’ATK.

C : C’est aussi lui qui réservait les studios. C’était réellement le ciment du groupe. Il nous tirait aussi, car ce n’était pas toujours évident de donner rendez-vous à 4-5 personnes : il en a sué. Personne n’aurait eu ce courage de nous motiver comme il l’a fait. ATK, c’est toujours resté, sans être péjoratif, un groupe amateur. On était là pour le divertissement. Nous réunir en répétition était compliqué.

A : Pour nous, rapper c’était comme jouer au basket : le jour où tu n’as pas envie d’y aller parce que t’as mal au pied où la flemme, tu n’y vas pas. Fredy avait tout le temps affaire à ça. En plus c’était à une époque où on commençait à bosser, donc où on était moins disponibles. Mais est-ce que ATK ce n’est pas ça aussi ?

C : Certains nous disent : « Ouais mais ATK vous avez raté votre carrière ». On a fait comme on avait envie de le faire à l’époque. Je n’ai pas forcément envie de me retrouver à la place d’autres gens qui ont fait trop de concessions pour réussir. On n’a jamais abordé ça comme un truc commercial. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes artistes démarrent en pensant commercial.

Axis
Axis par Jeanne Frank

SC : Justement, quel regard portez-vous sur le rap actuel ? On assiste à l’émergence de groupes qui n’ont rien de « street » mais qui kiffent kicker comme vous à l’époque. Et puis, il y a une scène alternative – dont vous avez fait partie des pionniers – qui se porte bien.

C : Ça fait un peu vieux con mais il faut passer des classes. Nous, avant d’avoir pu aller en studio et sortir un album, on a passé des classes. On répétait dans la rue, on faisait nos flyers nous-même, on a fait un concert, on a sorti des mixtapes. On a eu une petite évolution avant de sortir un premier album. Aujourd’hui, il y a le net qui pullule d’artistes.  Sur le web, un type que tu ne connais pas va te sortir un premier freestyle, va faire 200 000 vues, ce qui inverse la tendance. Le mec va déjà sortir des morceaux et ensuite faire des concerts, alors que pour nous c’était dans l’autre sens. On a peut-être influencés toute la nouvelle scène alternative mais des mecs comme La Caution ou TTC ont été plus influents. Cependant, ça fait plaisir, ça a démocratisé le rap. Quand on voit des mecs comme 1995 qui sont des blancs avec des coupes de cheveux aléatoires, moi je trouve ça cool. Quelques part, la barrière vestimentaire du rap et ses codes ont pu tomber et tout le monde peut rapper. Moi, je suis plus de ceux qui prône que tout le monde peut rapper, plutôt que de ceux qui disent que le rap n’est que social. C’est faux, le rap qu’on écoutait en 1989, c’était aussi un rap festif et ce n’était pas qu’un rap que social.

A : Moi ce que je remarque c’est que c’est beaucoup plus diversifié qu’avant. Avant tous les rappeurs suivaient la tendance. Aujourd’hui, toutes les tendances s’expriment. Après, il y a la dimension commerciale qui est arrivée, alors que c’était moins présent avant. Mais c’est normal : dès qu’un milieu se démocratise, les gens cherchent à faire du profit avec.  C’était logique et couru d’avance mais c’est ce que j’aime moins. Après, pour revenir aux propos de Cyanure sur les MC’s qui émergent très vite, c’est plus lié à la société qu’au rap en particulier. La télévision c’est pareil : les gens émergent et disparaissent le lendemain. Ce qui est intéressant de voir c’est que seuls les gens doués restent. C’est un autre moyen de sélection. Avant seuls les bons émergeaient. Maintenant, tout le monde émerge et les gens doués restent. Il faut juste attendre que ça se nettoie et ne pas se jeter sur les artistes parce qu’ils font beaucoup de buzz. Il faut prendre le temps d’écouter. Le public doit effectuer un plus grand travail de sélection qu’avant, parce que le rap est devenu de la variété actuellement. Il faut le traiter comme tel : tu vas trouver de tout.

SC : Vous ne pensez pas avoir été trop en avance sur votre temps justement ?

C : Un mec me faisait remarquer en écoutant Nos rêvent partent en fumée ou 20 ans qu’on était très matures dans l’écriture par rapport à notre âge. On avait une certaine avance dans ce registre par rapport à d’autres rappeurs. Mais on a souvent entendu des gens nous dire : « Je vais te dire quelque chose mais ne le prends pas mal, j’aime pas le rap mais vous je vous aime bien ! » En fait, on avait le côté rap – car c’est notre culture – tout en étant capable de s’ouvrir aux gens,  grâce aux samples notamment. Il faut savoir qu’Axis a été l’un des premiers à avoir samplé de la musique classique. Il samplait en fait tout et n’importe quoi, alors qu’avant, les mecs se contentaient de sampler des trucs de rap ou du James Brown.

A : En fait, je me suis moins inspiré de sons qui existaient déjà dans le rap. En France, les gens n’aimaient pas les sonorités classiques. Voilà comment ATK est devenu le symbole du piano-violon qui est devenu par la suite tellement courant que ça a saoulé tout le monde. J’achetais constamment des disques et je samplais tout ce qui me plaisait. Les CDs de musique classique n’étaient pas très chers à l’époque dans les stands sur les marchés. J’en prenais plein et je m’écoutais ça. Sur 10 CDs, je trouvais un sample. Je prenais des heures et des heures pour m’écouter tout ça. Le bon côté, c’est qu’aujourd’hui, j’ai une grande culture musicale dans tous les domaines. J’ai même été chercher des trucs dans la polka : tout ce qui était écoutable, je l’écoutais (rires) !

SC : Mais vous êtes aussi arrivés à la bonne époque : à un moment où les  anciens devenaient matures et où une nouvelle génération ne pensait qu’à kicker de manière technique…

A : On est tombés au moment où il avait de très bons rappeurs et où le public en redemandait. C’est le propre de beaucoup de gens qui émergent. 1995 arrive au moment où les gens ont à nouveau envie de réécouter du rap technique et de retrouver les sources. C’est juste une question de timing.

SC : A l’époque où l’aventure a commencé et que vous étiez une vingtaine, vous imaginiez vraiment sortir des albums et avoir du succès ?

A : Pour nous c’était vraiment l’équivalent d’aller jouer au basket. On appréciait le basket mais c’était assez fatiguant. Donc on avait le choix entre jouer au basket et faire du rap. Ça nous permettait aussi de nous occuper autrement. C’était une activité amusante et vu qu’on n’était pas dans une démarche marchande, on s’est dit : « C’est drôle et si on invitait du monde ». On a ainsi récupérer tous les gens qui voulaient rapper dans le quartier et on s’est retrouvé à 21 !

C : Même 25 en fait…

A : Même plus ! Parce qu’on était 25 officiels. Mais il y avait les potes des potes des potes, etc. En concert, on se retrouvait à une trentaine à rapper. On avait vraiment aspiré tout le quartier. Et après, forcément ça ne peut pas marcher parce qu’il y avait trop de démarches différentes à l’intérieur.
C : Et en plus, quand on commence avec ATK en 95, c’est très différent d’aujourd’hui. Actuellement, un jeune qui démarre va commencer par sortir sa mixtape en téléchargement sur Itunes assez facilement. A l’époque, sortir un album c’est une toute autre démarche. Tu te disais qu’il fallait que t’accède à un studio à prix abordable, que tu aies de l’argent pour presser tes disques, etc. On ne s’était jamais dit quand on était une vingtaine – ce qui a duré moins d’un an finalement – qu’on allait sortir tous ensemble un disque. Mais on attirait les gens. Dès qu’on allait en concert, il y avait toujours un mec qui voulait nous produire. Moi, j’étais le plus vieux, j’avais 19 ans. Fredy était le plus jeune, il avait 13 ans. T’imagine 25 mecs entre 13 et 19 ans qui rappent tous pas trop mal, c’est hyper-impressionnant : on attirait les regards.

SC : Justement, est-ce que diviser par 3 le groupe n’a pas été nécessaire pour avancer, quitte à se séparer de bons éléments comme Pit (Baccardi) ?

A : On n’a pas calculé. Rien n’était planifié. On ne peut même pas expliquer comment ça s’est passé. Mais c’est sûr que 21 ans ça devenait compliqué. Donc on se voyait par petits bouts. Un jour on n’a fini par décider de continuer le truc autrement, ce qui a soudé les membres qui restaient. Ça a été nécessaire, comme tu le dis, d’une certaine manière. Il a quand même fallu expliquer aux autres qu’on n’avait pas besoin d’eux, car c’était ça la réalité.

C : Sur les plus de 20 personnes, il n’y avait pas de vrais leaders. Il y avait une vingtaine de membres qui étaient chacun au même niveau et pensaient chacun de leur côté. Axis faisait les instrus donc avait une position stratégique. Il y avait Loko et Matt qui en faisaient également. Mais, c’était principalement Axis qui les faisait, donc il était le seul qui pouvait vraiment sortir du lot. C’était donc très difficile à gérer, d’où l’envie de certains d’aller voir ailleurs. Nous, nous ne nous sommes pas sentis lésés mais peut-être que d’autres oui.

A : Mais c’est une bonne chose que ça se soit fait, sinon ça n’aurait été nulle part. Il fallait surtout lancer la machine. Après ça s’est fait naturellement. Je suis très content de ce qui s’est passé. Je suis encore aujourd’hui en contact avec tous les membres. Donc, je ne peux pas te dire que ça s’est mal passé pour certains. Beaucoup seront présents sur scène à Bobigny.

SC : Je me rappelle d’une interview d’Eva Ries, la responsable marketing du premier album du Wu-Tang Clan, qui déclarait en parlant du crew : « C’est en même temps le plus grand groupe de rap du monde et le plus amateur ». Toutes proportions gardées, on ne pourrait pas dire qu’ATK est au fond un groupe qui a marqué le rap français tout en restant amateur ?

A : C’est un peu ça mais se comparer au Wu-Tang c’est difficile. La comparaison est possible sur un aspect théorique mais je ne pense pas qu’on ait marqué le rap français autant qu’eux ont marqué le rap en général.

C : Même nous ils nous ont marqué.

A : C’est vrai que les gens sont souvent étonnés, ils pensent qu’on roule dans des grosses voitures et qu’on vit bien du rap, alors que pas du tout.

C : Même parmi les proches, ils pensaient qu’on avait de l’argent, alors que non.

« Mon kiff c’est de faire de la musique, la partie commerciale me gonfle royalement. » Axis

SC : Sinon pour en revenir plus à l’actualité : Axis, ton retour en solo était évoqué. Il y a eu notamment un clip intitulé ATK qui était sorti, c’est toujours d’actu ?

A : Les gens me parlent constamment de retour. J’essaie de leur expliquer que c’est juste que j’ai actuellement plus de temps donc que je rappe un peu plus. Donc, je me fais plaisir mais sans objectif particulier. Si demain je n’ai plus le temps, j’arrêterai tout. Pour l’instant, je fais mes sons et je me fais plaisir. Les gens qui nous apprécient nous suivent et moi ça me va : je n’ai pas besoin de plus.

SC : Et aucune envie de sortie précise ?

A : Pas particulièrement. Je me demandais si ça valait le coup de sortir un album. Mais je n’en sais finalement rien. Je me projette très rarement. Pour le moment, j’accumule des morceaux. Si à la fin ils me plaisent, pourquoi pas sortir quelque chose, mais ce n’est pas un objectif. C’est vrai que j’ai quand même envie de faire un truc. Mais je n’ai aucune idée du format : est-ce que ça va être gratuit ou payant, du MP3 ou du physique ? Mon kiff c’est de faire de la musique, la partie commerciale me gonfle royalement. Je n’ai pas pour projet d’être une star ou quoi que ce soit, donc à partir de là, je ne me prends pas la tête.

SC : Et Cyanure, tu nous ponds un jour un solo, histoire d’arrêter d’être un éternel rookie ?

C : Ouais (rires). Mais moi, je m’attache vraiment aux trucs physiques. J’ai vraiment envie d’avoir un jour chez moi le disque de Fredy, celui de Freko, celui d’Axis, etc. Et je veux vraiment mettre mon album parmi tous ceux-là, parce que pour moi c’est avant tout une histoire d’amitié plus que de rap. C’est d’abord personnel. Je n’ai pas forcément envie d’aller au-delà des frontières. Mais comme Axis, c’est aussi une histoire de temps.

ATK6
Cyanure et Axis par Jeanne Frank

 

SC : Et peut-on envisager un retour du Klub des 7 un jour ?

C : Jamais ! Tout simplement parce que le Klub des 7 c’était avec Fredy.

SC : Vous avez quand même sorti un album à 6 !

C : Ouais mais on a commencé les enregistrements avec Fredy. On avait déjà 3 morceaux avec Fredy. On a finalement décidé de finir l’album et d’enchaîner avec un tournée qui s’est bien déroulée sur la première partie et un peu moins sur la seconde. Et puis aujourd’hui, personne n’a envie de travailler avec Fuzati. C’est vraiment un projet à 7. On pouvait le commencer à 7 et le terminer à 6 mais on ne pouvait pas commencer à 6. Par contre, on se voit toujours avec James Delleck, Le Jouage et Gerard (Baste). On peut aussi se croiser avec Detect. On s’appelle quand on a des concerts pour monter sur scène.

SC : Un mot pour finir ?

C : L’année prochaine, en 2015, ça sera les 20 ans d’ATK et c’est passé hyper-vite ! On ne se rend pas compte, on a l’impression d’être encore d’être dans le gymnase. Le rap nous a permis de vivre des moments inoubliables et de rencontrer pleins de gens. Qu’est-ce que je pourrais ajouter ? Les gens faites des trucs, ayez des activités et sortez !

A : Rien à ajouter de plus !

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18 mars 1871 par Louise Michel

 

Le 18 mars 1871 est une date essentielle pour le socialisme français et même internationale. Favorisé d’un côté par la défaite de Sedan et la trahison des élites française(qui permettent la chute de l’Empire et la proclamation de la IIIème République) et de l’autre par les thèses révolutionnaires de Proudhon ou de Marx, ce qui au départ ne représente qu’un élan patriote et républicain[i] devient rapidement une révolution socialiste de grande ampleur. Les Communards de 1871 regardent vers le passé pour construire un nouvel avenir. La nostalgie de la Commune de 1792 – et du gouvernement révolutionnaire de la Première République – ainsi que de l’insurrection populaire de juin 1848, qui a été réprimée de manière sanglante par le gouvernement issus de la Révolution de février 1848 sous la IIème République, sont des moteurs.

Durant 2 mois, les parisiens vivent en autogestion. « L’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes »[ii] est la première préoccupation. Les ateliers et les entreprises sont réquisitionnés et la coopérative ouvrière naît. Les décisions sont prises de manières collégiales. Du côté démocratique, le suffrage universel est proclamé (même pour les femmes et les étrangers, la Commune devant être la République universelle), le mandat impératif si cher à Jean-Jacques Rousseau[iii] est institué et le droit à l’insurrection de Robespierre[iv] est remis au goût du jour. Ajoutons à cela que la presse est libérée, l’enseignement, la fonction publique ou la justice sont réformés, la laïcité est proclamée (par la fin du Concordat de 1802) et l’égalité entre hommes et femmes est une priorité. Une époque euphorique qui prend fin entre le 21 et le 28 mai, durant ce qui est aujourd’hui appelé la « semaine sanglante ». Le chef du gouvernement français de centre-gauche de l’époque, Adolphe Thiers n’hésite pas à s’allier à la droite réactionnaire pour écraser la Commune. Les troupes versaillaises exécutent sans sourciller 20 000 Communards. Les demandes d’amnistie de Victor Hugo et de Georges Clemenceau (député de Montmartre de l’époque) sauvent à peine les meubles. La basilique du Sacré-Cœur est construite à la suite de ces évènements afin « d’expier les crimes des Communards ». Cette défaite traumatisera à jamais le mouvement ouvrier. C’est partant de ce bilan que Lénine théorise la nécessité de l’organisation du mouvement insurrectionnelle et son avant-garde révolutionnaire.

Grâce à son action durant la Commune  Louise Michel devient une icône. Anarchiste féministe, amie de Georges Clemenceau – dont elle ne partage absolument pas l’obsession pour l’ordre républicain – et révolutionnaire, elle est une des figures de proue du mouvement communard. Condamnée à 20 mois de prison – alors qu’elle avait elle-même demandé au tribunal la mort, un geste qui émeut Victor Hugo au point de lui dédier son poème Viro Major – elle est par la suite déportée en Nouvelle-Calédonie où elle reste jusqu’en 1880 (elle revient ensuite en France). Le texte qui suit est issu de son ouvrage rédigé en 1898 intitulé La Commune.

Extraits du chapitre intitulé Le 18 Mars

Aurelle de Paladine commandait, sans qu’elle voulût lui obéir, la garde nationale de Paris qui avait choisi Garibaldi.

Brunet et Piaza choisis également pour chefs, le 28 janvier par les gardes nationaux, et qui étaient condamnés par les conseils de guerre à deux ans de prison, furent délivrés dans la nuit du 26 au 27 février.

On n’obéissait plus : les canons de la place des Vosges qu’envoyait prendre le gouvernement par des artilleurs, sont refusés sans qu’ils osent insister et sont traînés aux buttes Chaumont.

Les journaux que la réaction accusait de pac­tiser avec l’ennemi, le Vengeur, de Félix Pyat ; le Cri du Peuple, de Vallès, le Mot d’Ordre, de Rochefort, fondé le lendemain de l’armistice ; le Père Duchesne, de Vermesch, Humbert, Maro­teau et Guillaume ; la Bouche de fer, de Ver­morel ; la Fédération, par Odysse Barot ; la Cari­cature, de Pilotelle, étaient suspendus depuis le 12 mars.

Les affiches remplaçaient les journaux, et les soldats alors, défendaient contre la police celles où on leur disait de ne point égorger Paris, mais d’aider à défendre la République.

[…]

Bien moins qu’on ne se fût occupé d’une proclamation du roi Dagobert, on ne songeait à celle de M. Thiers.

Tout le monde savait que les canons, soi-di­sant dérobés à l’Etat, appartenaient à la garde nationale et que les rendre eût été aider à une restauration. M. Thiers était pris à son propre piège, les mensonges étaient trop évidents, les menaces trop claires.

[…]

La provocation directe fut donc tentée ; mais le coup de main essayé place des Vosges avait donné l’éveil. On savait par le 31 octobre et le 22 janvier de quoi sont capables des bourgeois hantés du spectre rouge.

On était trop près de Sedan et de la reddition pour que les soldats, fraternellement nourris par les habitants de Paris, fissent cause commune avec la répression. — Mais sans une prompte action, on sentait, dit Lefrançais, que comme au 2 décembre c’en était fait de la République et de la liberté.

L’invasion des faubourgs par l’armée fut faite dans la nuit du 17 au 18 ; mais malgré quel­ques coups de fusil des gendarmes et des gardes de Paris, ils fraternisèrent avec la garde natio­nale.

Sur la butte, était un poste du 61e veillant au n° 6 de la rue des Rosiers, j’y étais allée de la part de Dardelle pour une communication et j’étais restée.

Deux hommes suspects s’étant introduits dans la soirée avaient été envoyés sous bonne garde à la mairie dont ils se réclamaient et où personne ne les connaissait, ils furent gardés en sûreté et s’évadèrent le matin pendant l’attaque.

Un troisième individu suspect, Souche, entré sous un vague prétexte vers la fin de la nuit, était en train de raconter des mensonges dont on ne croyait pas un mot, ne le perdant pas de vue, quand le factionnaire Turpin tombe atteint d’une balle. Le poste est surpris sans que le coup de canon à blanc qui devait être tiré en cas d’attaque ait donné l’éveil, mais on sentait bien que la journée ne finissait pas là.

La cantinière et moi nous avions pansé Turpin en déchirant notre linge sur nous, alors arrive Clemenceau qui ne sachant pas le blessé déjà pansé demande du linge. Sur ma parole et sur la sienne de revenir, je descends la butte, ma carabine sous mon manteau, en criant : Trahison ! Une colonne se formait, tout le comité de vigilance était là : Ferré, le vieux Moreau, Avronsart, Lemoussu, Burlot, Scheiner, Bourdeille. Montmartre s’éveillait, le rappel battait, je revenais en effet, mais avec les autres à l’assaut des buttes.

Dans l’aube qui se levait, on entendait le tocsin ; nous montions au pas de charge, sachant qu’au sommet il y avait une armée rangée en bataille. Nous pensions mourir pour la liberté.

On était comme soulevés de terre. Nous morts, Paris se fût levé. Les foules à certaines heures sont l’avant-garde de l’océan humain.

La butte était enveloppée d’une lumière blan­che, une aube splendide de délivrance.

Tout à coup je vis ma mère près de moi et je sentis une épouvantable angoisse ; inquiète, elle était venue, toutes les femmes étaient là montées en même temps que nous, je ne sais comment.

Ce n’était pas la mort qui nous attendait sur les buttes où déjà pourtant l’armée attelait les canons, pour les joindre à ceux des Batignolles enlevés pendant la nuit, mais la surprise d’une victoire populaire.

Entre nous et l’armée, les femmes se jettent sur les canons, les mitrailleuses ; les soldats restent immobiles.

Tandis que le général Lecomte commande feu sur la foule, un sous-officier sortant des rangs se place devant sa compagnie et plus haut que Lecomte crie : Crosse en l’air ! Les soldats obéissent. C’était Verdaguerre qui fut pour ce fait surtout, fusillé par Versailles quelques mois plus tard.

La Révolution était faite.

[…]

Beaucoup d’entre nous fussent tombés sur le chemin, mais la réaction eût été étouffée dans son repaire. La légalité, le suffrage universel, tous les scrupules de ce genre qui perdent les Révolutions, entrèrent en ligne comme de cou­tume.

Le soir du 18 mars, les officiers qui avaient été faits prisonniers avec Lecomte et Clément Thomas furent mis en liberté par Jaclard et Ferré.

On ne voulait ni faiblesses ni cruautés inu­tiles.

Quelques jours après mourut Turpin, heureux, disait-il, d’avoir vu la Révolution ; il recommanda à Clemenceau sa femme qu’il laissait sans res­sources.

Une multitude houleuse accompagna Turpin au cimetière.

—  A Versailles ! criait Th. Ferré monté sur le char funèbre.

—  A Versailles ! répétait la foule.

Il semblait que déjà on fût sur le chemin, l’idée ne venait pas à Montmartre qu’on pût attendre.

Ce fut Versailles qui vint, les scrupules devaient aller jusqu’à l’attendre.

Boîte noire :


[i] A ce propos, l’historien Jean-Jacques Chevallier déclare : « Les insurgés vibraient d’un patriotisme de gauche que la honte de la défaite exaspérait » dans Histoire des institutions et des régimes politiques de la France de 1789 à 1958.

[ii] Emile Pouget, La Sociale

[iii]  Voir Du Contrat Social (1762)

[iv]  La Constitution de l’An I, c’est-à-dire de 1793, stipule dans l’article 35 que : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Coralie Delaume autopsie le rêve européen

Blogueuse politique officiant sur divers supports, notamment sur L’Arène Nue qu’elle a créé en 2011, Coralie Delaume sort son premier ouvrage intitulé Europe, les États Désunis. En pleine crise prolongée des institutions européennes – autant sur le plan politique que sur le plan économique – et à peine deux mois avant les élections européennes, ce réquisitoire peut s’avérer très utile.

Le livre est organisé en deux grandes parties. La première concerne le trio institutionnel moteur de l’Union européenne, à savoir : la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE). La seconde est une réflexion sur l’état actuel de l’Europe.

L’analyse institutionnelle permet de situer le cadre idéologique de la construction européenne. Née du discrédit jeté sur les nations et les peuples par les deux guerres mondiales, celle-ci repose sur deux piliers : le juridisme et l’économicisme.  Le problème provient du fait que cette création post-nationale et économique, en plus d’être profondément libérale,  implique des sacrifices démocratiques. Afin d’appuyer son argumentation, Coralie n’hésite pas à détricoter le « mythe Monnet » – mythe plus présent dans la tête de nos élites que dans l’esprit des gens ordinaires – ou à recontextualiser le rêve européen de Victor Hugo. Dans cette optique, la Commission européenne n’est qu’un « bastion du techno-atlantisme », à l’image de ce que Jean Monnet avait prévu, qui a pour mission principale de se substituer aux États. Cet organisme qui échappe à la démocratie (ou aux démocraties européennes pour être plus précis) concentre en son sein les pouvoirs législatif et exécutif – Montesquieu[i] et Rousseau[ii] doivent se retourner dans leur tombe. De son côté, la BCE indépendante des États – comme le veut l’orthodoxie libérale et surtout l’ordolibéralisme allemand, père de l’économicisme européen – est aussi très sévèrement critiquée par l’auteur. L’économicisme européen illustre parfaitement un paradoxe mis en évidence par Béatrice Hibou : « Plus on déréglemente, plus on bureaucratise »[iii]. La bureaucratisation de l’Union est mise en place par la CJUE. Coralie explique à juste titre qu’un excès de législation répond au défaut de législateur né de l’impuissance du Parlement européen. Une législation qui s’est mise en place par « petits pas » et qui est progressivement devenue supérieure au droit national[iv]. Celle-ci est comparée à une forme juridique du slogan TINA[v] si cher à Margaret Thatcher. De plus en plus complexe, elle a fini par transformer notre Constitution en vrai « chewing-gum » (5 amendements depuis 1992) à coups de traités mais aussi de droits dérivés.

Outre ce constat institutionnel et idéologique, le livre dresse un « beau » portrait de ce qu’est aujourd’hui l’Union européenne de façon plus concrète. Le problème du leadership européen, dont l’Allemagne ne veut pas réellement est d’abord évoqué. Pourtant, le moteur de l’Union se trouve aujourd’hui bien outre-Rhin. Le souci est que les Allemands veulent les avantages européens – un grand marché économique – mais ne veulent pas les inconvénients – la peur de « payer » pour les autres, pourtant nécessaire dans l’optique d’un saut fédéraliste. Les conséquences économiques de la monnaie unique et l’installation d’une Europe à deux vitesses sont parfaitement analyser. Au « Sud » les PIIGS (Portugal, Italie, Irlande, Grèce et Espagne : un acronyme méprisant et méprisable qui en dit très long sur la solidarité européenne) auxquels nous pouvons ajouter la France se débattent tant bien que mal pour enrayer le chômage (plus de 25% de la population active en Espagne ou en Grèce !!), alors que le « Nord » composé de l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, les Pays-Bas (même s’ils sont actuellement en difficulté à cause de l’éclatement d’une bulle immobilière) et la Finlande se porte relativement mieux. Ces conséquences économiques ne sont pas sans conséquences politiques, loin de là. Aujourd’hui, cette Europe qui bénéficie d’un culte quasi-religieux de la part de nos élites politiques, économiques et intellectuelles divise les peuples. En résulte une montée des nationalismes, des mouvements comme le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo ou encore des séparatismes au sein des régions riches coincés chez les pauvres (comme la Catalogne en Espagne). En France, l’Union européenne rime de plus en plus avec pessimisme, désillusion politique – surtout depuis que nos dirigeants se sont assis sur la volonté populaire et le rejet du TCE en 2005 – et montée du Front national, sorte de parti parasite qui grignote les miettes (de plus en plus importantes) qu’on lui laisse.

Brillant, instructif, nourri de références (de Marcel Gauchet à Patrick Artus en passant par Frédéric Lordon, Cornelius Castoriadis, George Orwell ou encore Jean-Michel Quatrepoint) et souvent drôle – l’ironie étant, dans ce livre comme ailleurs, un trait marquant de la plume de l’auteur – cet ouvrage   constitue une très bonne sortie de ce début d’année. La charge portée par Coralie Delaume contre cette Union européenne supranationale et néolibérale est sérieuse. Les critiques que je pourrais formuler à l’égard de ce livre sont très minimes. La première serait sur l’utilisation du mot « populisme » pour caractériser la montée du néonationalisme.  Certes, l’auteur met des guillemets pour parler du populisme, mais elle participe quand même au discrédit jeté par nos élites sur le concept de « peuple » et contribue à faire oublier que le populisme est à l’origine un mouvement entendant adapter le socialisme aux réalités populaires[vi]. Il serait certainement plus judicieux de parler de « national-populisme », forme dégénérée du populisme (et du socialisme selon Jean Jaurès[vii]) qui exacerbe le peuple au sens national et l’essentialise. La seconde critique concerne les raisons de l’absence de débats sur l’euro. Si Coralie a raison de montrer que nos élites politiques font preuves d’une irrationalité criante pour éviter toute remise en question de la monnaie unique, elle oublie aussi d’expliquer que c’est aussi parce qu’elle correspond à des intérêts de classes (même si la question est très brièvement soulevée). La construction européenne doit en partie beaucoup aux lobbys de la classe dominante (au premier rang duquel l’European Round Table, grand lobby industriel) qui a tout intérêt à la sauver quitte à mettre à la rue tous les peuples européens.

Mais si la perfection n’est pas de ce monde, cet ouvrage est  à se procurer d’urgence par tous ceux qui défendent l’idée d’une Europe des nations, dont on oublie trop souvent qu’elle correspond à l’idéal internationaliste de Jaurès[viii].

Boîte noire :


[i] Voir De l’Esprit des lois (1748)

[ii] Voir Du Contrat Social (1762)

[iii] La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012

[iv] L’auteur rappelle que cette supériorité a commencé en 1964 avec l’arrêt Costa contre ENEL

[v] Acronyme de « There is no alternative » ou en français « Il n’y a pas d’autre alternative » signifiant qu’il n’y a pas d’autre option possible que le capitalisme néolibéral mondialisé.

[vi] C’était en tout cas la préoccupation du mouvement Narodniki russe du XIXème siècle qui a créé en 1901 le Parti socialiste révolutionnaire (SR), tout comme du People’s party américain qui s’est également constitué au XIXème siècle.

[vii] A propos du général Boulanger dans L’Idéal de justice

[viii] Lire à ce sujet le chapitre X de L’Armée Nouvelle de Jaurès (1911)

Étienne de la Boétie : Discours de la servitude volontaire [Extrait]

C’est à tout juste 18 ans, en 1549, qu’Étienne de la Boétie rédige son fameux Discours de la servitude volontaire, dont est extrait le texte suivant. L’ouvrage met cependant 25 ans avant de connaître une première publication. Révolutionnaire avant l’heure, ce réquisitoire contre l’absolutisme remet en question la légitimité de l’autorité de l’époque et essaie de comprendre les raisons de la soumission. Si les exemples sont tirés de l’Antiquité, c’est bien de son époque que le jeune essayiste parle, ce procédé n’étant qu’un moyen d’éviter la censure. De La Boétie réfléchit aux causes de la domination en se demandant ce qui pouvait pousser des millions de gens à remettre leur liberté entre les mains d’un seul homme. Souvent cité (par Jean-Paul Marat, Simone Weil, Henri Bergson ou encore Gilles Deleuze), cet ouvrage constitue l’une des sources de la pensée anarchiste.

Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais Princes. Les uns possèdent le Royaume[i] par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, et les autres par succession de race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, s’y comportent, on le sait trop bien et on le dit avec raison, comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, ne sont pas ordinairement meilleurs ; nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait naturel du tyran, ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires ; et, selon le penchant auquel ils sont le plus enclins, avares ou prodigues, ils usent du Royaume comme de leur propre héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable, et il serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé en si haut lieu, au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi, qu’on appelle grandeur, il ne prenait la ferme résolution de n’en plus descendre. Il considère presque toujours la puissance qui lui a été confiée par le peuple comme devant être transmise à ses enfants. Or, dès qu’eux et lui ont conçu cette funeste idée, il est vraiment étrange de voir de combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas de meilleur moyen pour consolider leur nouvelle tyrannie que d’accroître la servitude et d’écarter tellement les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets, que, pour si récent qu’en soit le souvenir, bientôt il s’efface entièrement de leur mémoire. Ainsi, pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelque différence, mais pas un choix à faire : car s’ils arrivent au trône par des routes diverses, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Les élus du peuple, le traitent comme un taureau à dompter : les conquérants, comme une proie sur laquelle ils ont tous les droits : les successeurs, comme tout naturellement.

A ce propos, je demanderai : Si le hasard voulait qu’il naquît aujourd’hui quelques gens tout-à-fait neufs, n’étant ni accoutumés à la sujétion, ni affriandés à la liberté, ignorant jusqu’aux noms de l’une et de l’autre, et qu’on leur offrit l’option d’être sujets ou de vivre libre ; quel serait leur choix ? Nul doute qu’ils n’aimassent beaucoup mieux obéir à leur seule raison que de servir un homme, à moins qu’ils ne fussent comme ces juifs d’Israël, qui, sans motifs, ni contrainte aucune, se donnèrent un tyran[ii], et, desquels, je ne lis jamais l’histoire sans éprouver un extrême dépit qui me porterait presque à être inhumain envers eux, jusqu’à me réjouir de tous les maux qui, par la suite, leur advinrent. Car pour que les hommes, tant qu’il reste en eux vestige d’homme, se laissent assujettir, il faut de deux choses l’une : ou qu’ils soient contraints, ou qu’ils soient abusés : contraints, soit par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes le furent par Alexandre ; soit par les factions, comme lorsque, bien avant ce temps, le gouvernement d’Athènes tomba aux mains de Pisistrate[iii]. Abusés, ils perdent aussi leur liberté ; mais c’est alors moins souvent par la séduction d’autrui que par leur propre aveuglement. Ainsi, le peuple de Syracuse (jadis capitale de la Sicile), assailli de tous côtés par des ennemis, ne songeant qu’au danger du moment, et sans prévoyance de l’avenir élut Denys Ier, et lui donna le commandement général de l’armée. Ce peuple ne s’aperçût qu’il l’avait fait aussi puissant que lorsque ce fourbe adroit, rentrant victorieux dans la ville, comme s’il eût vaincu ses concitoyens plutôt que leurs ennemis, se fit d’abord capitaine roi[iv] et ensuite roi tyran[v]. On ne saurait s’imaginer jusqu’à quel point un peuple ainsi assujetti par la fourberie d’une traître, tombe dans l’avilissement, et même dans un tel profond oubli de tous ses droits, qu’il est presque impossible de le réveiller de sa torpeur pour les reconquérir, servant si bien et si volontiers qu’on dirait, à la voir, qu’il n’a pas perdu seulement sa liberté, mais encore sa propre servitude, pour s’engourdir dans le plus abrutissant esclavage[vi]. Il est vrai de dire, qu’au commencement, c’est bien malgré soi et par force que l’on sert ; mais ensuite on s’y fait et ceux qui viennent après, n’ayant jamais connu la liberté, ne sachant pas même ce que c’est, servent sans regret et font volontairement ce que leurs pères n’avaient fait que par la contrainte. Ainsi les hommes qui naissent sous le joug ; nourris et élevés dans le servage sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensant point avoir d’autres droits, ni d’autres biens que ceux qu’ils ont trouvés à leur entrée dans la vie, ils prennent pour leur état de nature, l’état même de leur naissance. Toutefois il n’est pas d’héritier, pour si prodigue ou nonchalant qu’il soit, qui ne porte un jour les yeux sur ses registres pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession, et vérifier si l’on n’a pas empiété sur les siens ou sur ceux de son prédécesseur. Cependant l’habitude qui, en toutes choses, exerce un si grand empire sur toutes nos actions, a surtout le pouvoir de nous apprendre à servir : c’est elle qui à la longue (comme on nous le raconte de Mithridate qui finit par s’habituer au poison) parvient à nous faire avaler, sans répugnance, l’amer venin de la servitude. Nul doute que ce ne soit la nature qui nous dirige d’abord suivant les penchants bons ou mauvais qu’elle nous adonnés ; mais aussi faut-il convenir qu’elle a encore moins de pouvoir sur nous que l’habitude ; car, pour si bon que soit la naturel, il se perd s’il n’est entretenu ; tandis que l’habitude nous façonne toujours à sa manière en dépit de nos penchants naturels. Les semences de bien que la nature met en nous sont si frêles et si minces, qu’elles ne peuvent résister au moindre choc des passions ni à l’influence d’une éducation qui les contrarie. Elles ne se conservent pas mieux, s’abâtardissent aussi facilement et même dégénèrent ; comme il arrive à ces arbres fruitiers qui ayant tous leur propre, la conservent tant qu’on les laisse venir naturellement ; mais la perdent, pour porter des fruits tout à fait différents, dès qu’on les a greffés. Les herbes ont aussi chacune leur propriété, leur naturel, leur singularité : mais cependant, le froid, le temps, le terrain ou la main du jardinier, détériorent ou améliorent toujours leur qualité ; la plante qu’on a vu dans un pays n’est souvent plus reconnaissable dans un autre. Celui qui verrait chez eux les Vénitiens[vii], poignée de gens qui vivent si librement que le plus malheureux d’entre eux ne voudrait pas être roi et qui, tous aussi nés et nourris, ne connaissent d’autre ambition que celle d’aviser pour le mieux au maintien de leur liberté ; ainsi appris et formés dès le berceau, qu’ils n’échangeraient pas un brin de leur liberté pour toutes les autres félicités humaines : qui verrait, dis-je, ces hommes, et s’en irait ensuite, en les quittant, dans les domaines de celui que nous appelons le grand-seigneur, trouvant là des gens qui ne sont nés que pour le servir et qui dévouent leur vie entière au maintien de sa puissance, penserait-il que ces deux peuples sont de même nature ? ou plutôt ne croirait-il pas qu’une sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bêtes[viii] ? On raconte que Lycurgue, législateur de Sparte, avait nourri deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités du même lait[ix], et les avait habitués, l’un au foyer domestique et l’autre à courir les champs, au son de la trompe et du cornet[x]. Voulant montrer aux Lacédémoniens l’influence de l’éducation sur le naturel, il exposa les deux chiens sur la place publique et mit entre eux une soupe et un lièvre : l’un courut au plat et l’autre au lièvre. Voyez, dit-il, et pourtant, ils sont frères ! Ce législateur sut donner une si bonne éducation aux Lacédémoniens que chacun d’eux eut préféré souffrir mille morts, plutôt que de se soumettre à un maître ou de reconnaître d’autres institutions que celles de Sparte.

J’éprouve un certain plaisir à rappeler ici un mot des favoris de Xercès, le grand roi de Perse, au sujet des Spartiates : Lorsque Xercès faisait ses préparatifs de guerre pour soumettre la Grèce entière, il envoya, dans plusieurs villes de ce pays, ses ambassadeurs pour demander de l’eau et de la terre (formule symbolique qu’employaient les Perses pour sommer les villes de se rendre), mais il se garda bien d’en envoyer, ni à Sparte, ni à Athènes, parce que les Spartiates et les Athéniens, auxquels son père Darius en avait envoyés auparavant pour faire semblable demande, les avaient jetés, les uns dans les fossés, les autres dans un puits, en leur disant : « Prenez hardiment, là, de l’eau et de la terre, et portez-les à votre prince. » En effet, ces fiers républicains ne pouvaient souffrir que, même par la moindre parole, on attantât à leur liberté. Cependant, pour avoir agi de la sorte, les Spartiates reconnurent qu’ils avaient offensé leurs dieux et surtout Talthybie[xi], dieu des héraults. Ils résolurent donc, pour les apaiser, d’envoyer à Xercès deux de leurs concitoyens pour que disposant d’aux à son gré, il pût se venger sur leurs personnes du meurtre des ambassadeurs de son père. Deux Spartiates ; l’un nommé Sperthiès et l’autre Bulis s’offrirent pour victime volontaires. Ils partirent. Arrivés au palais d’un Perse, nommé Hydarnes, lieutenant du roi pour toutes les qui étaient sur les côtes de la mer, celui-ci les accueillit fort honorablement et après divers autres discours leur demanda pourquoi ils rejetaient si fièrement l’amitié du grand roi[xii] ? « Voyez par mon exemple, leur ajouta-t-il, comment le Roi sait récompenser ceux qui méritent de l’être et croyez que si vous étiez à son service et qu’il vous eût connus, vous seriez tous deux gouverneurs de quelque ville grecque. » « En ceci, Hydarnes[xiii], tu ne pourrais nous donner un bon conseil, répondirent les Lacédémoniens ; car si tu as goûté le bonheur que tu nous promets, tu ignores entièrement celui dont nous jouissons. Tu as éprouvé la faveur d’un roi, mais tu ne sais pas combien est douce la liberté, tu ne connais rien de la félicité qu’elle procure. Oh ! si tu en avais seulement une idée, tu nous conseillerais de la défendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les ongles et les dents. » Les Spartiates seuls disaient vrai ; mais chacun parlait ici selon l’éducation qu’il avait reçue. Car il était impossible au Persan de regretter la liberté dont il n’avait jamais joui ; et les Lacédémoniens au contraire, ayant savouré cette douce liberté, ne concevaient même pas qu’on pût vivre dans l’esclavage.

Source : http://classiques.uqac.ca/classiques/la_boetie_etienne_de/discours_de_la_servitude/discours_servitude.html

Boîte noire :


[i] Par ce mot, La Boétie a sans doute voulu dire : le droit de régner, et non la possession du territoire.

[ii] Saül [N. E.]

[iii] Successeur de Solon à la tête d’Athènes, il s’empara du pouvoir en s’appuyant sur les petits paysans de la montagne. [N. E.]

[iv] Comme on dirait aujourd’hui : lieutenant-général d’un royaume.

[v] Le mot tyran exprimait jadis un titre et n’avait rien de flétrissant. Ce sont les brigands tels que Denys, qui lui valurent par la suite son odieuse acception. Au train dont vont les choses en Europe, il pourrait bien en arriver de même aux titres de : roi, prince ou duc.

[vi] L’esclavage est plus dur que la servitude. La servitude, impose un joug ; l’esclavage un joug de fer. La servitude opprime la liberté ; l’esclavage la détruit. (Dictionnaire des synonymes).

[vii] Alors les vénitiens étaient en république. Libres, ils devinrent puissants ; puissants, ils se firent riches : et corrompus par les richesses, ils retombèrent dans l’esclavage et l’avilissement. Ils sont aujourd’hui sous la schlague autrichienne comme presque tout le reste de cette belle Italie !! Autre preuve de l’étiolement des espèces, des individus et des nations.

[viii] Nous ne traiterions pas aussi brutalement aujourd’hui ces pauvres Musulmans. Ils sont certainement bien loin d’être ce que nous désirerions les voir ; mais ils sont peut-être plus près de leur résurrection que certains autres peuples pourris, jusqu’à la moelle, par un système de corruption qui les régit et qui vivent ou plutôt végètent et souffrent sous l’écrasant fardeau de ces gouvernements qu’on appelle si faussement constitutionnels. L’absolutisme en Turquie n’a jamais été, je crois, aussi attentatoire au grand principe de la sainte égalité que ces prétendus gouvernements représentatifs, enfants bâtards du libéralisme, où bout, à nos dépens, la marmite de ce bon Paul Courrier.

[ix] Ceci est pris d’un traité de Plutarque intitulé : Comment il faut nourrir les enfants, de la traduction d’Amiot

[x] Du cor « Huchet, dit Nicot, c’est un cornet dont on huche ou appelle les chiens et dont les postillons usent ordinairement. »

[xi] Héraut d’Agamemnon, qui participa avec lui à la guerre de Troie. [N. E.]

[xii] Voyez Hérodote, I. 7, page 422.

[xiii] Qui à tort, dans le texte, est appelé Gidarne.