ATK : « Pour nous, rapper c’était comme jouer au basket »

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Axis et Cyanure par Jeanne Frank

Le milieu des années 90 a été une période féconde pour le rap français. C’est en effet durant cette époque qu’il a acquis ses lettres de noblesse. Durant ces années un peu folles, se forme un groupe très atypique : ATK. Acronyme de « Avoue que Tu Kiffes », ce collectif est au départ une bande de potes traînant dans l’est parisien (12ème, 18ème et 19ème arrondissements) qui se forme à l’occasion d’un concert en 1995. Quelques années après, en 1998, le groupe restructuré (« de 21 on passe à 7 », même s’il semblerait que le collectif ait compté plus de membres que cela) sort l’un des plus grands classiques du rap français : Heptagone. 16 ans et plusieurs albums après (ensemble ou dans leurs coins), ATK reste un groupe légendaire dans le cœur de beaucoup de fans de hip hop français. Alors que le collectif se reforme le temps d’un festival,  Axis et Cyanure, deux membres emblématiques nous accordent une interview.

Sound Cultur’ALL : Présentez-vous pour ceux qui ne vous connaissent pas !

Cyanure
Cyanure par Jeanne Frank

Cyanure : Moi, c’est Cyanure. Je vais ressortir ma bio twitter : dans le hip hop depuis 1989, Section Lyricale depuis 1992, Klub des 7 depuis les années 2000, ATK depuis 1995 et forever.

Axis : Moi, c’est Axis d’ATK, c’est beaucoup plus simple (rires).

Cyanure : T’as aussi travaillé avec beaucoup de rappeurs en tant que producteur.
Axis : Oui, c’est vrai.

SC : Vous êtes très bientôt sur scène au Festival Terre hip hop à Bobigny [ndlr : l’entretien a été réalisé le jeudi 6 mars 2014]. Est-ce que ce retour sur scène pourrait annoncer une prochaine sortie du groupe ?

C : On est dans une période où on a tous plus de temps pour nous, donc on occupe notre temps comme on l’a toujours fait.

A : Mais il n’y aura plus jamais retour d’ATK. La première raison est l’absence de Fredy [ndrl : Fredy K, décédé le 6 novembre 2007 suite à un accident de moto]. Ensuite, plusieurs membres du groupe habitent relativement loin maintenant, ça devient vraiment compliqué. Cependant, il y aura toujours des connections entre nous. Après, là, il y a DJ Chrone qui sort un projet où on peut retrouver tous les membres d’ATK avec Futur Proche et Tupan … Et on se retrouve sur des projets ponctuels

C : Il y aura des morceaux à droite à gauche qui sortiront quand on arrivera à se coordonner. Maintenant, un albumATK ça me paraît aujourd’hui impossible.

A : On a aussi tous avancés chacun de notre côté, même si on prend toujours du plaisir à se rencontrer et à confronter nos univers différents.

SC : Les trois Oxygènes et Silence radio étaient à l’initiative de Fredy. Est-ce que  son décès a annoncé la mort d’ATK ?

A : Je pense que Fredy a pu faire vivre ATK à sa manière. Maintenant, nous faisons tous vivre aussi ATK à notre manière. Mais c’était le membre le plus actif et celui qui concrétisait les projets. On a tout fait plein d’albums mais on n’a pas forcément su les sortir. Fredy savait le faire, il allait au bout des choses. On est triste que tout ça soit fini, car on aimait voir vivre ATK. Mais ce n’était pas la seule manière dont le groupe vivait. Par exemple, quand je voyais Cyan’ monter sur scène avec le Klub des 7, je le voyais à la fois comme un membre du Klub des 7 mais aussi comme quelqu’un d’ATK.

C : C’est aussi lui qui réservait les studios. C’était réellement le ciment du groupe. Il nous tirait aussi, car ce n’était pas toujours évident de donner rendez-vous à 4-5 personnes : il en a sué. Personne n’aurait eu ce courage de nous motiver comme il l’a fait. ATK, c’est toujours resté, sans être péjoratif, un groupe amateur. On était là pour le divertissement. Nous réunir en répétition était compliqué.

A : Pour nous, rapper c’était comme jouer au basket : le jour où tu n’as pas envie d’y aller parce que t’as mal au pied où la flemme, tu n’y vas pas. Fredy avait tout le temps affaire à ça. En plus c’était à une époque où on commençait à bosser, donc où on était moins disponibles. Mais est-ce que ATK ce n’est pas ça aussi ?

C : Certains nous disent : « Ouais mais ATK vous avez raté votre carrière ». On a fait comme on avait envie de le faire à l’époque. Je n’ai pas forcément envie de me retrouver à la place d’autres gens qui ont fait trop de concessions pour réussir. On n’a jamais abordé ça comme un truc commercial. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes artistes démarrent en pensant commercial.

Axis
Axis par Jeanne Frank

SC : Justement, quel regard portez-vous sur le rap actuel ? On assiste à l’émergence de groupes qui n’ont rien de « street » mais qui kiffent kicker comme vous à l’époque. Et puis, il y a une scène alternative – dont vous avez fait partie des pionniers – qui se porte bien.

C : Ça fait un peu vieux con mais il faut passer des classes. Nous, avant d’avoir pu aller en studio et sortir un album, on a passé des classes. On répétait dans la rue, on faisait nos flyers nous-même, on a fait un concert, on a sorti des mixtapes. On a eu une petite évolution avant de sortir un premier album. Aujourd’hui, il y a le net qui pullule d’artistes.  Sur le web, un type que tu ne connais pas va te sortir un premier freestyle, va faire 200 000 vues, ce qui inverse la tendance. Le mec va déjà sortir des morceaux et ensuite faire des concerts, alors que pour nous c’était dans l’autre sens. On a peut-être influencés toute la nouvelle scène alternative mais des mecs comme La Caution ou TTC ont été plus influents. Cependant, ça fait plaisir, ça a démocratisé le rap. Quand on voit des mecs comme 1995 qui sont des blancs avec des coupes de cheveux aléatoires, moi je trouve ça cool. Quelques part, la barrière vestimentaire du rap et ses codes ont pu tomber et tout le monde peut rapper. Moi, je suis plus de ceux qui prône que tout le monde peut rapper, plutôt que de ceux qui disent que le rap n’est que social. C’est faux, le rap qu’on écoutait en 1989, c’était aussi un rap festif et ce n’était pas qu’un rap que social.

A : Moi ce que je remarque c’est que c’est beaucoup plus diversifié qu’avant. Avant tous les rappeurs suivaient la tendance. Aujourd’hui, toutes les tendances s’expriment. Après, il y a la dimension commerciale qui est arrivée, alors que c’était moins présent avant. Mais c’est normal : dès qu’un milieu se démocratise, les gens cherchent à faire du profit avec.  C’était logique et couru d’avance mais c’est ce que j’aime moins. Après, pour revenir aux propos de Cyanure sur les MC’s qui émergent très vite, c’est plus lié à la société qu’au rap en particulier. La télévision c’est pareil : les gens émergent et disparaissent le lendemain. Ce qui est intéressant de voir c’est que seuls les gens doués restent. C’est un autre moyen de sélection. Avant seuls les bons émergeaient. Maintenant, tout le monde émerge et les gens doués restent. Il faut juste attendre que ça se nettoie et ne pas se jeter sur les artistes parce qu’ils font beaucoup de buzz. Il faut prendre le temps d’écouter. Le public doit effectuer un plus grand travail de sélection qu’avant, parce que le rap est devenu de la variété actuellement. Il faut le traiter comme tel : tu vas trouver de tout.

SC : Vous ne pensez pas avoir été trop en avance sur votre temps justement ?

C : Un mec me faisait remarquer en écoutant Nos rêvent partent en fumée ou 20 ans qu’on était très matures dans l’écriture par rapport à notre âge. On avait une certaine avance dans ce registre par rapport à d’autres rappeurs. Mais on a souvent entendu des gens nous dire : « Je vais te dire quelque chose mais ne le prends pas mal, j’aime pas le rap mais vous je vous aime bien ! » En fait, on avait le côté rap – car c’est notre culture – tout en étant capable de s’ouvrir aux gens,  grâce aux samples notamment. Il faut savoir qu’Axis a été l’un des premiers à avoir samplé de la musique classique. Il samplait en fait tout et n’importe quoi, alors qu’avant, les mecs se contentaient de sampler des trucs de rap ou du James Brown.

A : En fait, je me suis moins inspiré de sons qui existaient déjà dans le rap. En France, les gens n’aimaient pas les sonorités classiques. Voilà comment ATK est devenu le symbole du piano-violon qui est devenu par la suite tellement courant que ça a saoulé tout le monde. J’achetais constamment des disques et je samplais tout ce qui me plaisait. Les CDs de musique classique n’étaient pas très chers à l’époque dans les stands sur les marchés. J’en prenais plein et je m’écoutais ça. Sur 10 CDs, je trouvais un sample. Je prenais des heures et des heures pour m’écouter tout ça. Le bon côté, c’est qu’aujourd’hui, j’ai une grande culture musicale dans tous les domaines. J’ai même été chercher des trucs dans la polka : tout ce qui était écoutable, je l’écoutais (rires) !

SC : Mais vous êtes aussi arrivés à la bonne époque : à un moment où les  anciens devenaient matures et où une nouvelle génération ne pensait qu’à kicker de manière technique…

A : On est tombés au moment où il avait de très bons rappeurs et où le public en redemandait. C’est le propre de beaucoup de gens qui émergent. 1995 arrive au moment où les gens ont à nouveau envie de réécouter du rap technique et de retrouver les sources. C’est juste une question de timing.

SC : A l’époque où l’aventure a commencé et que vous étiez une vingtaine, vous imaginiez vraiment sortir des albums et avoir du succès ?

A : Pour nous c’était vraiment l’équivalent d’aller jouer au basket. On appréciait le basket mais c’était assez fatiguant. Donc on avait le choix entre jouer au basket et faire du rap. Ça nous permettait aussi de nous occuper autrement. C’était une activité amusante et vu qu’on n’était pas dans une démarche marchande, on s’est dit : « C’est drôle et si on invitait du monde ». On a ainsi récupérer tous les gens qui voulaient rapper dans le quartier et on s’est retrouvé à 21 !

C : Même 25 en fait…

A : Même plus ! Parce qu’on était 25 officiels. Mais il y avait les potes des potes des potes, etc. En concert, on se retrouvait à une trentaine à rapper. On avait vraiment aspiré tout le quartier. Et après, forcément ça ne peut pas marcher parce qu’il y avait trop de démarches différentes à l’intérieur.
C : Et en plus, quand on commence avec ATK en 95, c’est très différent d’aujourd’hui. Actuellement, un jeune qui démarre va commencer par sortir sa mixtape en téléchargement sur Itunes assez facilement. A l’époque, sortir un album c’est une toute autre démarche. Tu te disais qu’il fallait que t’accède à un studio à prix abordable, que tu aies de l’argent pour presser tes disques, etc. On ne s’était jamais dit quand on était une vingtaine – ce qui a duré moins d’un an finalement – qu’on allait sortir tous ensemble un disque. Mais on attirait les gens. Dès qu’on allait en concert, il y avait toujours un mec qui voulait nous produire. Moi, j’étais le plus vieux, j’avais 19 ans. Fredy était le plus jeune, il avait 13 ans. T’imagine 25 mecs entre 13 et 19 ans qui rappent tous pas trop mal, c’est hyper-impressionnant : on attirait les regards.

SC : Justement, est-ce que diviser par 3 le groupe n’a pas été nécessaire pour avancer, quitte à se séparer de bons éléments comme Pit (Baccardi) ?

A : On n’a pas calculé. Rien n’était planifié. On ne peut même pas expliquer comment ça s’est passé. Mais c’est sûr que 21 ans ça devenait compliqué. Donc on se voyait par petits bouts. Un jour on n’a fini par décider de continuer le truc autrement, ce qui a soudé les membres qui restaient. Ça a été nécessaire, comme tu le dis, d’une certaine manière. Il a quand même fallu expliquer aux autres qu’on n’avait pas besoin d’eux, car c’était ça la réalité.

C : Sur les plus de 20 personnes, il n’y avait pas de vrais leaders. Il y avait une vingtaine de membres qui étaient chacun au même niveau et pensaient chacun de leur côté. Axis faisait les instrus donc avait une position stratégique. Il y avait Loko et Matt qui en faisaient également. Mais, c’était principalement Axis qui les faisait, donc il était le seul qui pouvait vraiment sortir du lot. C’était donc très difficile à gérer, d’où l’envie de certains d’aller voir ailleurs. Nous, nous ne nous sommes pas sentis lésés mais peut-être que d’autres oui.

A : Mais c’est une bonne chose que ça se soit fait, sinon ça n’aurait été nulle part. Il fallait surtout lancer la machine. Après ça s’est fait naturellement. Je suis très content de ce qui s’est passé. Je suis encore aujourd’hui en contact avec tous les membres. Donc, je ne peux pas te dire que ça s’est mal passé pour certains. Beaucoup seront présents sur scène à Bobigny.

SC : Je me rappelle d’une interview d’Eva Ries, la responsable marketing du premier album du Wu-Tang Clan, qui déclarait en parlant du crew : « C’est en même temps le plus grand groupe de rap du monde et le plus amateur ». Toutes proportions gardées, on ne pourrait pas dire qu’ATK est au fond un groupe qui a marqué le rap français tout en restant amateur ?

A : C’est un peu ça mais se comparer au Wu-Tang c’est difficile. La comparaison est possible sur un aspect théorique mais je ne pense pas qu’on ait marqué le rap français autant qu’eux ont marqué le rap en général.

C : Même nous ils nous ont marqué.

A : C’est vrai que les gens sont souvent étonnés, ils pensent qu’on roule dans des grosses voitures et qu’on vit bien du rap, alors que pas du tout.

C : Même parmi les proches, ils pensaient qu’on avait de l’argent, alors que non.

« Mon kiff c’est de faire de la musique, la partie commerciale me gonfle royalement. » Axis

SC : Sinon pour en revenir plus à l’actualité : Axis, ton retour en solo était évoqué. Il y a eu notamment un clip intitulé ATK qui était sorti, c’est toujours d’actu ?

A : Les gens me parlent constamment de retour. J’essaie de leur expliquer que c’est juste que j’ai actuellement plus de temps donc que je rappe un peu plus. Donc, je me fais plaisir mais sans objectif particulier. Si demain je n’ai plus le temps, j’arrêterai tout. Pour l’instant, je fais mes sons et je me fais plaisir. Les gens qui nous apprécient nous suivent et moi ça me va : je n’ai pas besoin de plus.

SC : Et aucune envie de sortie précise ?

A : Pas particulièrement. Je me demandais si ça valait le coup de sortir un album. Mais je n’en sais finalement rien. Je me projette très rarement. Pour le moment, j’accumule des morceaux. Si à la fin ils me plaisent, pourquoi pas sortir quelque chose, mais ce n’est pas un objectif. C’est vrai que j’ai quand même envie de faire un truc. Mais je n’ai aucune idée du format : est-ce que ça va être gratuit ou payant, du MP3 ou du physique ? Mon kiff c’est de faire de la musique, la partie commerciale me gonfle royalement. Je n’ai pas pour projet d’être une star ou quoi que ce soit, donc à partir de là, je ne me prends pas la tête.

SC : Et Cyanure, tu nous ponds un jour un solo, histoire d’arrêter d’être un éternel rookie ?

C : Ouais (rires). Mais moi, je m’attache vraiment aux trucs physiques. J’ai vraiment envie d’avoir un jour chez moi le disque de Fredy, celui de Freko, celui d’Axis, etc. Et je veux vraiment mettre mon album parmi tous ceux-là, parce que pour moi c’est avant tout une histoire d’amitié plus que de rap. C’est d’abord personnel. Je n’ai pas forcément envie d’aller au-delà des frontières. Mais comme Axis, c’est aussi une histoire de temps.

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Cyanure et Axis par Jeanne Frank

 

SC : Et peut-on envisager un retour du Klub des 7 un jour ?

C : Jamais ! Tout simplement parce que le Klub des 7 c’était avec Fredy.

SC : Vous avez quand même sorti un album à 6 !

C : Ouais mais on a commencé les enregistrements avec Fredy. On avait déjà 3 morceaux avec Fredy. On a finalement décidé de finir l’album et d’enchaîner avec un tournée qui s’est bien déroulée sur la première partie et un peu moins sur la seconde. Et puis aujourd’hui, personne n’a envie de travailler avec Fuzati. C’est vraiment un projet à 7. On pouvait le commencer à 7 et le terminer à 6 mais on ne pouvait pas commencer à 6. Par contre, on se voit toujours avec James Delleck, Le Jouage et Gerard (Baste). On peut aussi se croiser avec Detect. On s’appelle quand on a des concerts pour monter sur scène.

SC : Un mot pour finir ?

C : L’année prochaine, en 2015, ça sera les 20 ans d’ATK et c’est passé hyper-vite ! On ne se rend pas compte, on a l’impression d’être encore d’être dans le gymnase. Le rap nous a permis de vivre des moments inoubliables et de rencontrer pleins de gens. Qu’est-ce que je pourrais ajouter ? Les gens faites des trucs, ayez des activités et sortez !

A : Rien à ajouter de plus !

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