Conflit Israélo-palestinien, sionisme et Maxime Rodinson

S’il est impossible de qualifier le bombardement de la bande de Gaza par le Tsahal de « génocide », le définir comme des « représailles disproportionnées » est un euphémisme. Celui-ci fait suite aux tirs de roquettes contre Jérusalem et Tel-Aviv de ce début de semaine, eux-mêmes provoqués par une vaste opération menée par le Tsahal contre le Hamas ces deux dernières semaines en Cisjordanie et à la bande de Gaza. Depuis l’enlèvement – qu’on ne peut que déplorer – du 12 juin dernier, imputé – sans preuve – par Benyamin Netanyahou au Hamas, nous assistons à une nouvelle escalade de violence sur le territoire palestinien. A l’heure où j’écris ces modestes lignes, le nombre de morts (notamment civiles) se chiffre en dizaines. Pendant ce temps, le silence assourdissant de la prétendue « communauté internationale » nous prouve une fois de plus qu’elle n’existe au mieux que dans les fantasmes médiatico-politiques. Ce conflit nous révèle aussi une fois de plus la lâcheté de notre président de la République, François Hollande, qui a choisi son camp. Et comme le souligne José Fort sur le site de l’Humanité : « Ce n’est pas celui des  pacifistes israéliens. Encore moins celui du peuple palestinien martyrisé, écartelé, réprimé. » Avant toutes choses, trois remarques :

  • Les extrémistes existent dans les deux côtés et sont intolérables dans un camp, comme dans l’autre. Cependant, il y a une vraie asymétrie. Premièrement, parce que les rapports de force ne sont équilibrés entre Israéliens et Palestiniens. Ensuite, parce que le second groupe est sous domination du premier, la violence qu’il génère est donc avant tout le reflet d’une violence subie et d’un état de détresse réelle.
  • Le Hamas est un mouvement violent dont la charte est imprégnée de connotations antisémites avec notamment une référence au Protocole des sages de Sion. Cependant, il tire une légitimité démocratique des élections législatives de janvier 2006, bénéficiant notamment de la corruption avérée du Fatah – aux idées bien plus respectables –, et de ce fait un processus de paix ne peut se passer de lui.
  • Enfin, si la constitution d’Israël ne s’est pas faite de manière légitime, l’État existant depuis 70 ans, sa destruction n’est en aucun cas souhaitable : des générations d’Israéliens y sont nés et ne possèdent aujourd’hui que cette identité. Il est par contre légitime de vouloir la création d’un Etat palestinien, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.  La fin de la théocratie (ethnocratie ?) israélienne (en tant qu’idéologie étatique) serait aussi une excellente nouvelle.

« Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens » Nelson Mandela

Dans ce conflit une question reste centrale, celle du sionisme. Mais qu’est-ce que le « sionisme » ? On peut déjà dire ce qu’il n’est pas : ce n’est pas un plan de domination mondiale, comme l’expliquent certains extrémistes conspirationnistes. Le capitalisme, la mondialisation ou la lutte des classes ne se confondent pas avec le sionisme ou l’antisionisme. Ce n’est pas non plus une idéologie indissociable du judaïsme, le Midrash des 3 serments dans le Talmud s’oppose même ouvertement à elle. Se dresser contre le sionisme, ce n’est pas non plus se dresser contre les Juifs, qui pour la plupart en sont eux même victimes. La définition la plus poussée vient de du sociologue français marxiste et orientaliste Maxime Rodinson. Il définit le sionisme comme un cas particulier de nationalisme, avec des conséquences communautaires hors des frontières israéliennes. Son antisionisme s’appuie sur deux critiques : le sionisme impose aux Juifs du monde entier une identité et une idéologie nationaliste d’une part, et le sionisme judaïse des territoires au prix de l’expulsion et de la domination des Palestiniens d’autre part. Cependant, il met en garde les Palestiniens contre le danger d’une récupération religieuse de la question : « dans l’ardeur du combat idéologique contre le sionisme, les Arabes les plus influencés par une orientation religieuse musulmane saisiraient les vieux et populaires préjugés contre les juifs en général. » Il s’oppose aussi à l’OLP, considérant que leur idée d’une guérilla sur le modèle algérien du FLN était une dangereuse illusion. Il publie de nombreux textes sur la question, dont Israël, fait colonial ?, paru dans un numéro spécial, consacré à la guerre israélo-arabe de 1967, de la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes. Est reproduit ci-dessous des extraits du texte Sionisme publié en 1972, dans l’Encyclopaedia universalis. Bon courage à tous les Israéliens qui ne souhaitent que la paix et n’oublions pas ces paroles de Nelson Mandela : « Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens ».

 Israël-Palestine

 

Le mot « sio­nisme » apparaît à la fin du XIXe siècle pour désigner un ensemble de mou­ve­ments dif­fé­rents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spi­rituel, ter­ri­torial ou éta­tique, en général localisé en Palestine. Le succès du sio­nisme poli­tique et à visée éta­tique a assuré la pri­mauté et même l’exclusivité à ce sens du mot. Une fois son but atteint, le mou­vement idéo­lo­gique sio­niste de type poli­tique s’est trouvé face à de nou­veaux pro­blèmes lui imposant une nou­velle défi­nition. Les idéo­logues anti­sio­nistes ont, eux aussi, sou-​​ vent usé du terme « sio­nisme » de façon laxiste.

Pour les uns, le sio­nisme découle d’une vocation nationale per­ma­nente de l’ensemble juif, par là même légitime et bien­fai­sante. Pour d’autres, il repré­sente une infi­délité essen­tielle aux valeurs uni­ver­sa­listes, qu’il s’agisse de celles de la religion juive, de l’humanisme libéral ou de l’internationalisme pro­lé­tarien. Pour d’autres encore, et parfois pour les mêmes, il est surtout une éma­nation mal­fai­sante soit de l’essence nocive des Juifs, soit du capi­ta­lisme impérialiste.

On étu­diera surtout ici les idéo­logies qui visent à regrouper les Juifs, d’abord dans le cadre général des ten­dances au regrou­pement ou à l’établissement d’un centre éta­tique pour des mino­rités dis­persées et « infé­rio­risées », puis par rapport aux diverses concep­tions juives qui, au cours de l’histoire, pri­vi­lé­gient la Palestine comme lieu d’un tel centre. L’actualisation des pre­mières en ce qui concerne les Juifs sera expliquée comme un résultat des pos­si­bi­lités ouvertes à un projet réa­liste de ce type par les condi­tions éco­no­miques, poli­tiques et idéo­lo­giques de la fin du XIXe siècle, projet aidé au surplus par la conjoncture de la situation juive en Europe. On traitera briè­vement des consé­quences de la réa­li­sation de ce projet en Palestine arabe, d’abord pour les Arabes, notamment pales­ti­niens, puis pour l’ensemble juif et l’orientation sio­niste elle-même. Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra définir les élé­ments d’une appré­ciation et d’une cri­tique éthiques.

Sources de l’idéologie du regroupement en Palestine

Les « sionismes » ou tendances centripètes d’un groupe dispersé

En règle générale, un groupe infé­riorisé peut donner nais­sance, à côté de reven­di­ca­tions d’égalité et de volontés d’intégration, à des ten­dances sépa­ra­tistes, surtout, mais non exclu­si­vement, s’il est hété­rogène à la société ambiante. Si un tel groupe est dis­persé, la ten­dance sépa­ra­tiste aspire parfois à la création d’un centre plus ou moins autonome dans un ter­ri­toire donné et, entre autres, d’un centre doté de l’autonomie de décision que confère la structure éta­tique. On pourrait parler alors de « sio­nismes ». Un symbole en est fourni par le mythe des Ama­zones qui exprime au moins qu’on a cru conce­vable une ten­dance de ce genre pour le sexe féminin. Les « colonies » au sens antique regrou­paient ainsi des expa­triés qui, parfois, se recru­taient de pré­fé­rence dans des caté­gories insa­tis­faites de la métropole. Cer­taines migra­tions tri­bales ont eu le même caractère. De même, les colonies puri­taines, puis socia­listes éta­blies en Amérique.

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Tout nouvel État créé de cette façon doit néces­sai­rement faire face aux mêmes pro­blèmes : rap­ports avec la dia­spora demeurée hors de l’État (qui peut com­porter des oppo­sants actifs ou passifs au projet éta­tique) et situation de cette dia­spora vis-​​à-​​vis des États où elle demeure, maintien dans le nouvel État du caractère par­ti­culier que lui ont donné ses fon­da­teurs (dans le mythe grec, le pro­blème posé aux Ama­zones par leurs enfants mâles), rela­tions avec les autoch­tones lorsque le ter­ri­toire occupé n’est pas vide.

Chez les Juifs, il y eut des projets de regrou­pement ailleurs qu’en Palestine. Herzl lui-​​même fut séduit un moment par l’Argentine et par le Kenya. L’URSS a favorisé pendant quelque temps une unité juive de langue yiddish au Biro­bidjan, qui est encore offi­ciel­lement « ter­ri­toire autonome juif ». Il y a eu des États de religion juive au Yémen (Ve-​​VIe siècles) et en Russie du Sud (État khazar, VIIIe-​​XIe siècles).

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L’actualisation de l’idéologie : le sionisme

Du présionisme au sionisme

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Le natio­na­lisme séculier n’apparaît chez les Juifs qu’après 1840, sous l’influence de l’essor de l’idéologie natio­na­liste en Europe. Deux rabbins, Yehouda Alkalay (1798−1878) et Zebi Hirsch Kali­scher (1795−1874), réin­ter­prètent ainsi l’eschatologie juive, tandis que le socia­liste juif assimilé Moses Hess (1812−1875) déve­loppe un projet éga­lement pales­tinien dans une ligne réso­lument irré­li­gieuse en 1862. Cette ten­dance, presque sans écho en milieu juif, allait dans le même sens que les plans des États chré­tiens sur le partage de l’Empire ottoman, l’effort mis­sion­naire pro­testant de conversion des Juifs, le phi­lan­thro­pisme juif ou judéo­phile et les spé­cu­la­tions mil­lé­na­ristes pour mul­ti­plier les projets pales­ti­niens. Ceux-​​ci ne com­men­cèrent à recueillir l’appui d’une base juive quelque peu impor­tante que grâce à l’essor de l’antisémitisme après 1881, à la géné­ra­li­sation de la conception du monde non européen comme espace colo­ni­sable, à la dégra­dation du pouvoir ottoman. C’est alors que les masses juives les plus brimées et les plus per­sé­cutées, et en même temps les moins assi­milées, celles d’Europe orientale, poussées à une émi­gration assez massive, deviennent récep­tives à de tels projets, quoique de façon très mino­ri­taire : une très faible partie des émigrés se dirigent vers la Palestine. Prenant la suite d’essais idéo­lo­giques moins convain­cants (Pinsker, etc.), et concur­remment avec des projets fondés sur les aspi­ra­tions purement reli­gieuses (départ de groupes attendant le Mil­lenium en Palestine), sur les aspi­ra­tions sécu­lières à l’amélioration du sort des Juifs concernés (colonies agri­coles en divers lieux) ou sur l’établissement d’un centre juif spi­rituel ou intel­lectuel en Palestine, Theodor Herzl mit enfin au point, sous une forme mobi­li­sa­trice, la charte d’un natio­na­lisme juif sécu­larisé et centré (surtout, mais non exclu­si­vement) sur la Palestine.

La causalité sociale du sionisme

Les ten­dances de gauche, sio­nistes ou anti­sio­nistes, ont cherché, dans la ligne du dog­ma­tisme mar­xiste, à légi­timer leur option en situant leur lutte dans le cadre d’une lutte de classes. Les sio­nistes de gauche insistent sur la force de l’élément juif pro­lé­tarien et de l’idéologie socia­liste dans le mou­vement sio­niste et sug­gèrent qu’Israël pourrait, dans cer­taines condi­tions, contribuer au mou­vement anti-​​impérialiste mondial. Les anti­sio­nistes de gauche (et même de droite) insistent sur la direction bour­geoise et capi­ta­liste du mou­vement dans le passé, sur ses connexions impé­ria­listes dans le présent. La vision commune est celle d’états-majors de classe dressant leurs plans et mobi­lisant leurs troupes en vue de défendre ou de pro­mouvoir leurs intérêts propres.

Si cette vue des choses doit être rejetée, il est vrai que ces thèses idéo­lo­giques contrastées intègrent dans des syn­thèses dou­teuses des élé­ments de fait en partie valables pour une analyse socio­lo­gique ration­nelle. Le mou­vement sio­niste, divisé en nom­breux cou­rants, a canalisé et organisé cer­taines ten­dances qui exis­taient dans la popu­lation juive, surtout en Europe et en Amérique.

Cet ensemble humain était très varié : Juifs de religion, Juifs irré­li­gieux mais voulant garder quelque lien avec une identité juive, Juifs assi­milés sans intérêt pour le judaïsme ni la judéité, mais regardés par les autres comme juifs. À part l’ascendance il n’avait d’unité que dans ce regard des autres. Dis­persés, les Juifs appar­te­naient (inéga­lement) à diverses couches sociales, dif­fé­rentes suivant les lieux, étaient plus ou moins intégrés, par­ti­ci­paient parfois à une culture propre aux seuls Juifs de cer­tains pays (yid­di­sho­phones d’Europe orientale), étaient pénétrés de mul­tiples cou­rants idéologiques.

[…]

Très sché­ma­ti­quement, on peut dire que les troupes du mou­vement furent fournies par les Juifs pauvres et per­sé­cutés d’Europe orientale, ceux du moins qui, encadrés encore par les struc­tures com­mu­nau­taires, étaient orientés vers l’émigration en Palestine par des sen­ti­ments reli­gieux ou par les séquelles des ten­dances pales­ti­no­cen­triques décrites plus haut. La direction fut plutôt fournie par des intel­lec­tuels des classes moyennes qui cher­chèrent des moyens finan­ciers dans la haute bour­geoisie juive d’Occident, dési­reuse de détourner de l’Europe occi­dentale et de l’Amérique une vague d’émigration popu­laire dan­ge­reuse pour sa volonté d’assimilation par les carac­té­ris­tiques eth­niques étran­gères qu’elle conservait et par ses ten­dances révolutionnaires.

On ne peut par consé­quent consi­dérer le sio­nisme sim­plement comme l’émanation d’une classe déter­minée de Juifs. Il est vrai que le mou­vement dans son ensemble, pour atteindre ses buts, a cherché et obtenu l’appui de divers impé­ria­lismes européo-​​américains (surtout bri­tan­nique, puis amé­ricain), qu’il a obtenu aussi la plus grande part de son finan­cement auprès des couches juives les plus nanties, notamment celles des États-​​Unis, qui se gar­daient pour leur part d’émigrer en Palestine. Il est vrai aussi que l’excommunication du sio­nisme par l’Internationale com­mu­niste en a écarté, pendant long­temps, beaucoup de pro­lé­taires juifs. Le caractère tra­gique de situation juive en Europe après 1934, et surtout après 1939, lui a valu par contre le ral­liement de nom­breux Juifs long­temps réti­cents, de toutes les couches sociales et de toutes les ten­dances idéologiques.

La réalisation du projet sioniste et ses conséquences

[…]

L’idéologie sioniste après le triomphe du sionisme

Le sio­nisme poli­tique a atteint son but, la création d’un État juif en Palestine. Cet État peut main­tenant être défendu par les moyens habi­tuels des struc­tures éta­tiques, la diplo­matie et la guerre. Cer­tains en ont logi­quement déduit que le sio­nisme, à pro­prement parler, n’avait plus de raison d’être. Les amis d’Israël devraient être qua­lifiés de pro-​​israéliens, qu’ils soient juifs ou non. David Ben Gourion lui-​​même a montré un pen­chant pour cette thèse. La jeu­nesse israé­lienne montre peu d’intérêt pour l’idéologie sio­niste clas­sique. Des natio­na­listes israé­liens peuvent vouloir se dégager de celle-ci et rompre les liens pri­vi­légiés avec les Juifs qui ont choisi de rester dans la dia­spora, que cette attitude soit ou non accom­pagnée de la recon­nais­sance d’un natio­na­lisme pales­tinien légitime, comme chez le député non confor­miste Uri Avneri, qui plaide pour une fédé­ration binationale.

Cependant, un mou­vement sio­niste puissant se main­tient, divisé en mul­tiples ten­dances idéo­lo­giques, sur le plan social notamment. Il s’agit d’un natio­na­lisme juif séculier, quoique fondé sur une défi­nition du Juif qui ne peut prendre pour critère que l’affiliation reli­gieuse actuelle ou ances­trale. Il n’en main­tient pas moins la vocation nationale de l’ensemble juif à travers les âges. Il s’efforce de concilier ce diag­nostic avec la volonté de la plupart des Juifs de rester membres (nor­ma­lement patriotes et éventuellement natio­na­listes) d’autres com­mu­nautés natio­nales. Même auprès des très nom­breux Juifs qui le refusent sous sa forme théo­rique, un tel natio­na­lisme combat les ten­dances à l’assimilation, cultive tous les ves­tiges d’identité propre, prêche une soli­darité active avec Israël, cherche à mobi­liser en sa faveur les res­sources et les énergies des Juifs, en fait un devoir de même qu’il main­tient le devoir (très théo­rique) de l’alya, de l’émigration de chacun en Israël. C’est là d’ailleurs un point de dis­cussion et de dis­sension, les Juifs amé­ri­cains notamment refusant de recon­naître ce devoir indi­viduel. Dès lors, leur attitude se dis­tingue mal d’un pro-​​israélisme sys­té­ma­tique, peu dis­cer­nable de celui des non-​​Juifs.

La confusion est grande sur tous ces concepts. L’opinion anti­sio­niste se refuse en général, notamment chez les Arabes, à dis­tinguer entre patrio­tisme ou natio­na­lisme israélien, attitude pro-​​israélienne, recon­nais­sance de l’existence légitime d’un État d’Israël, consta­tation de la for­mation d’une nou­velle nation israé­lienne, attitude pales­ti­no­cen­trique tra­di­tion­nelle des Juifs reli­gieux. Tout cela est confondu dans le concept de « sio­nisme ». Dans une veine polé­mique, on va jusqu’à qua­lifier de sio­nisme toute défense des droits indi­vi­duels des Juifs, toute sym­pathie pour les Juifs ou toute cri­tique d’une position arabe. L’opinion pro-is­raé­lienne et vraiment sio­niste, d’autre part, tend à confondre ces atti­tudes pour étendre aux plus contestées d’entre elles le bon renom qui s’attache aux autres.

Les conséquences du succès sioniste pour le « problème juif »

L’attitude sio­niste consiste aussi à faire l’apologie du succès du mou­vement en mon­trant ses consé­quences bien­fai­santes pour la situation des Juifs dans leur ensemble.

[…]

Le mou­vement sio­niste, créé par une poignée de Juifs et n’en ayant mobilisé qu’une minorité, a forcé, à partir d’un certain seuil, l’ensemble des Juifs à se déter­miner par rapport à lui. La création de l’État d’Israël les a contraints à prendre parti, volens nolens, sur des pro­blèmes de poli­tique inter­na­tionale moyen-​​orientale qui nor­ma­lement les auraient peu inté­ressés. Les dangers qu’ont courus ou qu’ont cru courir les Juifs de Palestine les ont orientés, en grande partie, vers un sen­timent de soli­darité que les auto­rités sio­nistes et israé­liennes se sont atta­chées à élargir et à uti­liser. La pro­pa­gande sio­niste, dès le début, leur avait d’ailleurs pré­senté l’option sio­niste comme un devoir, comme l’aboutissement normal de ten­dances latentes chez tout Juif. Israël, en maintes occa­sions, se pro­clame leur repré­sentant. Dès lors, l’ensemble des Juifs a tendu à paraître aux yeux des autres comme un groupe de type national, ce qui sem­blait confirmer la dénon­ciation tra­di­tion­nelle des antisémites.

Cela a eu de graves incon­vé­nients, en premier lieu pour les Juifs des pays arabes, aupa­ravant com­mu­nauté reli­gieuse de langue arabe parmi d’autres, méprisée et brimée dans les pays les plus retar­da­taires, mais sans graves pro­blèmes, par exemple, dans les pays de l’Orient arabe. Dans l’atmosphère de la lutte israélo-​​arabe, il était inévi­table qu’on les soup­çonnât de com­plicité avec l’ennemi, et la plupart ont dû quitter leur pays. De même, cela a fait naître des soupçons à l’égard des res­sor­tis­sants juifs des États com­mu­nistes qui avaient pris une position vigou­reuse en faveur des Arabes. Ces soupçons nou­veaux ont été uti­lisés par cer­tains poli­ti­ciens, tout comme les restes vivaces de l’antisémitisme popu­laire, dans des buts de poli­tique inté­rieure et ont abouti, en Pologne, à un véri­table regain anti­sé­mi­tisme organisé.

En dehors même de ces cas, dans les pays où le « pro­blème juif » était en voie de liqui­dation, l’identité juive a été main­tenue pour beaucoup de Juifs qui ne le dési­raient nul­lement : ceux qui jugeaient qu’une ascen­dance plus ou moins commune, des ves­tiges culturels très souvent fort minces et en voie de dépé­ris­sement, surtout une situation commune à l’égard des attaques anti­sé­mites et des efforts de séduction du sio­nisme (les unes en décrois­sance pour le moins et les autres souvent repoussées) ne jus­ti­fiaient pas l’adhésion à une com­mu­nauté spé­ci­fique de type ethnico-​​national. Les consé­quences du succès d’Israël entra­vaient ainsi for­tement les efforts d’assimilation en voie de réussite globale.

Pour les Juifs même, en nombre réduit, qui, dans ces pays, étaient attachés au judaïsme reli­gieux et à lui seul, et dési­raient une assi­mi­lation sur tous les autres plans, cette situation abou­tissait à donner une colo­ration nationale à leur option com­mu­nau­taire ou exis­ten­tielle. Cela d’autant plus que le succès d’Israël revi­vi­fiait tous les élé­ments eth­niques de la vieille religion juive, écartant celle-​​ci des ten­dances uni­ver­sa­listes, elles aussi vivaces depuis l’époque des pro­phètes. Le judaïsme reli­gieux, long­temps opposé au sio­nisme, s’y était rallié peu à peu.

Éléments de jugement éthique

L’ensemble de ces élé­ments de fait ne saurait suffire à asseoir un jugement éthique qui implique for­cément aussi une réfé­rence à des valeurs choisies. Le sio­nisme est un cas très par­ti­culier de natio­na­lisme. Si une cri­tique de type purement natio­na­liste est désarmée devant lui, par contre une cri­tique uni­ver­sa­liste est intel­lec­tuel­lement plus fondée. Par défi­nition, elle ne peut se borner à mettre en balance les avan­tages et les incon­vé­nients du sio­nisme pour les Juifs. Elle sou­li­gnerait surtout, en dehors des consé­quences géné­rales de la défi­nition natio­na­liste de l’ensemble juif, le tort consi­dé­rable fait au monde arabe par le projet réalisé du sio­nisme poli­tique centré sur la Palestine : alié­nation d’un ter­ri­toire arabe, cycle de consé­quences conduisant à la subor­di­nation et à l’expulsion d’une partie très impor­tante de la popu­lation pales­ti­nienne (on voit mal comment le projet sio­niste aurait pu réussir autrement), à une lutte nationale détournant beaucoup d’énergies et de res­sources du monde arabe de tâches plus construc­tives, ce qui paraît avoir été inévi­table à une époque de natio­na­lismes exa­cerbés et de lutte vio­lente contre toute espèce d’entreprise coloniale.

[…]

Natu­rel­lement, toute cri­tique uni­ver­sa­liste du natio­na­lisme en général vise aussi le sio­nisme. On y retrouve toutes les carac­té­ris­tiques déplai­santes du natio­na­lisme et d’abord le mépris du droit des autres, déclaré et cynique chez les uns, masqué chez les autres, souvent trans­figuré par l’idéologie et rendu ainsi incons­cient chez beaucoup, déguisé à leurs propres yeux sous des jus­ti­fi­ca­tions morales secondaires.

Texte complet ici 

Pour aller plus loin :

 

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Lucio Bukowski : « Je ne conçois plus ma vie sans papier ni encre »

Interview publiée initialement le 9 juillet 2014 sur Sound Cultur’ALL

Lucio-CoverRappeur du collectif L’Animalerie, Lucio Bukowski est presque un cas à part. Au bling-bling du rap mainstream, le lyonnais préfère la littérature, la poésie ou encore la philosophie (notamment anarchiste). Bibliophile assumé, ce MC-poète reste cependant aussi street qu’intello. Alors que le jeune homme sort la semaine prochaine son second album, deux ans après un premier intitulé Sans Signature, Sound Cultur’ALL a décidé de s’entretenir avec lui, pour un entretien un brin intello.

Sound Cultur’ALL : D’abord, présente-toi pour ceux qui ne te connaissent pas !

Lucio Bukowski : Auteur, MC, indépendant, membre de L’Animalerie, bibliophile, Lyonnais et peintre du dimanche.

SC : On parle souvent de tes références littéraires, mais quels sont les artistes qui t’ont le plus inspirés, à la fois dans le rap et hors du rap ?

LB : En effet ce sont avant tout les écrivains et les poètes qui m’ont donné le goût de l’écriture. Plus j’ai lu, et plus j’ai ressenti la nécessité intérieure d’écrire à mon tour vers les 14 ou 15 ans. Cela a été logique, comme un appel des mots, comme si j’avais trouvé naturellement la place qui avait été prévue pour moi. Et assez rapidement cela est devenu une obsession. Je ne conçois plus ma vie sans papier ni encre…

Ceci dit, mes inspirations sont plus larges que les seules œuvres littéraires. Tout m’intéresse, tout  stimule ma curiosité. La peinture, le cinéma, l’astronomie, les sports, la philosophie, l’histoire, la zoologie, la spiritualité, … et bien évidemment la musique (ou plutôt « les » formes musicales telles qu’elles soient). D’où les abondantes et anarchiques références à Rûmî, Bosch, Kitano, Calaferte, Redon, Clouscard, Scriabine, Marvin Hagler, Kropotkine, MF Doom, Tarkovski, Dante et bien d’autres… Chacun à sa façon a exercé une poussée bénéfique sur mes idées ou ma vision du monde. Les citer dans mes textes est une manière de prolonger cet échange, cette absorption d’une âme collective. Pour moi c’est cela aussi l’inspiration : l’ouverture aux messages divers des hommes et la confrontation de ces messages avec nos expériences intimes… puis leur re-traduction dans un langage qui nous est propre.

J’aime « découvrir », tisser des liens entre chaque chose. J’aime l’idée du « moteur immobile » d’Aristote, où encore la vision hindou d’un monde ou chaque partie forme l’atome d’une chaine constituant un immense corps universel (la théorie de la non-dualité de Shankara est magnifique). Pour moi, l’homme qui bâti une maison, la musique de Beethoven, la croissance d’une forêt, l’air dans nos poumons, l’électricité et la peinture du Caravage sont un seul et même mouvement. D’où mes grandes difficultés à créer des morceaux ayant un seul thème précis. Mes chansons sont plutôt des agrégats d’images et d’idées, de sensations… Et toutes appartiennent à un socle commun malgré leur apparente confusion…

« Ce sont avant tout les écrivains et les poètes qui m’ont donné le goût de l’écriture. Plus j’ai lu, et plus j’ai ressenti la nécessité intérieure d’écrire à mon tour vers les 14 ou 15 ans. »

SC : Quel regard portes-tu sur le rap d’aujourd’hui ? Penses-tu que le retour aux années 1990 qui s’opère depuis quelques années est un renouvellement musical ou au contraire une mort du rap ?

LB : Je m’en fiche pour être sincère. Je n’en écoute pas. C’est intéressant : dans l’histoire de la peinture ce genre de phénomènes s’est répété de nombreuses fois… Des artistes qui à défaut d’inspiration sont revenu à des écoles du passé en accentuant leur travail sur plus de technique afin de dissimuler le manque de fond (néo-classicisme, préraphaélisme, néo-impressionnisme, néo-expressionnisme…). C’est un peu ce qu’il se passe dans le rap aujourd’hui. Ajoute à ça le fantasme général d’un « âge d’or » du hip hop… et nous voici dans une sorte de stagnation musicale qui en réalité est propre à tous les courants. Or en art, la stagnation est sans intérêt.

Ceci dit en parallèle, il y a pas mal de gars qui créent véritablement des choses nouvelles et intéressantes. Qui ont su s’échapper de cette « nostalgie 1998 ». Qui inventent même de nouveaux objets sonores, qui expérimentent… Cela ne signifie pas essayer de faire à tout prix de « l’expérimental », faire de la musique avec des cocottes-minutes et des basses électro couplées avec des chants bretons passés à l’envers… Beaucoup de gens confondent le bizarre et l’innovant.

Ce que j’entends par « inventer de nouveaux langages », c’est écrire d’une façon différente, aborder des choses qui ne l’ont pas été (ou en tout cas le faire d’un point de vue inédit)… Si je devais citer un exemple en rap francophone, ce serait Veence Hanao : dans son dernier album, tout est frais, chaque morceau est un bol d’air. Quand j’écoute Mickey Mouse, je me dis : « merde, je n’ai jamais entendu un truc pareil auparavant ». Ça c’est l’essence de l’art…

SC : On te sait « hyperactif » : peux-tu nous en dire plus sur tes projets actuels et en particulier, sur ton prochain album produit par Nestor Kéa ?

LB : L’art raffiné de l’ecchymose n’est pas un album de rap. C’est un carrefour d’influences : rock, musique électronique, chanson, littérature, pamphlet… Avec Nestor Kéa on a voulu assumer entièrement et sans retenue ce qu’on a toujours fait depuis que l’on bosse ensemble (environ 6 ou 7 ans) : de la musique. L’album est totalement libéré des codes « rap ». La plupart des morceaux sont composés et « joués » par Nestor : guitare, violoncelle, basse… Pour le morceau Mon ardoise par exemple, c’est un pianiste qui joue les différentes parties que Nestor à ensuite ré-agencé pour en faire une composition.

Les thèmes sont plutôt noirs, en adéquation avec la musique… Certains thèmes qui reviennent assez souvent dans mes textes sont évidemment toujours présents. Néanmoins j’ai essayé de les traiter différemment : les images sont plus complexes, moins accessibles, parfois noyées dans des reflux d’instruments qui les recouvrent. Il y a un côté un peu labyrinthique dans certains morceaux, à l’image du track d’ouverture Satori où je laisse en suspend une idée que je récupère dans le couplet d’après (ou dans un autre morceau, ou même jamais). Certaines chansons ont été écrites sans réflexion, un peu comme elles venaient. Dans le titre avec Arm (Autre gare, même train), je ne sais toujours pas pourquoi j’ai écrit certaines choses (rires).

En ce qui concerne le son à proprement parlé, la couleur est quand même très rock (guitares électriques, batteries claquantes, grosses basses…) mais atténuée par des éléments plus classiques : pianos, violoncelles, violons… Ce projet possède un côté très « floydien ». A l’image des derniers projets (De la survie des fauves…, L’Homme Vivant, Golgotha ) c’est Tony Tandoory qui a géré le mix et le master. Comme à son habitude, il a su mettre en valeur les compositions (de Nestor en l’occurrence) en jouant pas mal sur ce côté brutal des rythmiques tout en conservant une grande clarté dans les mélodies des différentes instrumentations… Il a su aussi transformer les voix en véritables instruments en les fondant dans le tout et en faisant en sorte que les mots soient malgré tout « lisibles ».

SC : N’as-tu pas peur qu’en sortant autant de projets et de formats courts, ta musique ne soit qu’éphémère ? C’est d’ailleurs un défaut que tu partages avec l’ensemble de ta génération : est-ce que ce que le rap est prisonnier de ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelle « la modernité liquide » – à savoir une époque où tout est accéléré, dématérialisé et instable ?

LB : Je ne vends pas des barres chocolatées. Je pratique un art. Retenir mon élan et prévoir des sorties de projets en fonction de ce que les lois de la communication me dictent serait une véritable trahison envers moi-même. Je sors beaucoup de projets car les pulsions créatrices sont importantes. Tu considères cela comme un « défaut », moi non. C’est comme si tu avais dit à Mozart : « Oh mon gars tu créés beaucoup trop là ! Faut que tu ralentisses parce qu’un sociologue a dit que ce n’était pas bien… » Qui aurait songé à reproché à Cézanne de trop peindre ?

J’expulse ce qui monte en moi puis je l’offre aux quelques auditeurs qui s’y retrouvent et cela s’arrête là. Très honnêtement, que ma musique soit « éphémère » ou non je m’en fiche : ce n’est pas mon objet. Céline disait : « La postérité est un discours fait aux asticots. »

D’ailleurs ta théorie ne se vérifie pas : les gens qui découvrent les projets au fur et à mesure se rendent compte qu’il y en a eu 12 avant et vont écouter des EP d’il y a 4 ans. J’aime bien cette idée de découverte d’une œuvre à rebours…

SC : Un truc surprenant pour un rappeur, c’est que tu sembles très détaché de ton collectif L’Animalerie : pourquoi ?

LB : Détaché de L’Animalerie ? Je suis dans quasi toutes les vidéos collectives, je fais presque tous mes concerts avec Oster Lapwass et Anton (avec lesquels on prépare d’ailleurs un album commun), je suis invité dans tous les projets des copains qui sont sortis jusque-là et j’ai au moins trois tee-shirts de L’Animalerie… Si ça c’est être détaché du crew (rires) !

Plus sérieusement, cette sensation que tu as provient sûrement du fait que je sors également beaucoup de projets avec d’autres personnes qui ne font pas partie de la bande (Nestor, Tcheep, Mani, Kyo Itachi (en préparation), Haymaker…). Mais c’est ce qui me plait dans L’Animalerie : tu fais ce que tu veux avec qui tu veux…

SC : Le thème de la solitude est récurent dans ton rap. Celle-ci est-elle indispensable à toute création artistique et/ou intellectuelle ? D’ailleurs, à ce propos, Charles Bukowski a déclaré : « la solitude me nourrit, sans elle je suis comme un autre privé de nourriture et d’eau. »

LB : Oui cela je le pense profondément. La solitude est le seul état où tu te retrouves véritablement face à toi-même. Elle exacerbe tes sentiments, affine tes idées, démystifie ta vision du monde et surtout de ta propre conscience… Cela ne signifie pas s’isoler de tout et de tous : tu peux être quelqu’un de solitaire et vivre avec ta femme, voir tes potes, être affable avec tes collègues de boulot… Simplement il y a une nécessité de fréquents retranchements dans le silence et l’introspection. La solitude est un peu un état de refus. Peut-être même une forme de fuite… Dans le cas de ma musique, cet état d’esprit est à la source de tout. C’est un étrange équilibre entre tristesse et bonheur…

Paradoxalement j’aime écrire dans des lieux de passages, comme les bars. Cette frénésie tout autour marque encore plus le contraste avec la solitude. D’ailleurs à certaines heures de la journée, j’ai l’impression que ces lieux de passages deviennent en fait les réceptacles de toutes les âmes solitaires du coin. C’est drôle quand j’étais gosse, j’allais souvent manger avec mes parents dans une célèbre chaîne de restaurants en « libre-service » dans la galerie marchande du supermarché après avoir fait les courses du vendredi soir… et j’en ai gardé une image en particulier : je ressentais une peine immense quand je voyais un homme ou une femme manger seuls, assis à leur table, l’œil un peu éteint… Aujourd’hui je me demande s’ils étaient simplement esseulés et tristes, ou s’ils mûrissaient un roman ou une toile.

SC : Dans quelle mesure la poésie nourrit ton rap ?

LB : Ça je ne l’analyse pas vraiment. Je lis énormément, et ça me fait écrire énormément. Le contacte avec les visions, les styles et les mots font fourmiller les idées. Ce qui est certain, c’est que la littérature et la poésie m’ont permis d’acquérir un bagage lexical important, ce qui est tout de même l’élément essentiel quand tu affirmes « écrire ».

D’un côté, tu es très critique envers les institutions, l’autorité et le capitalisme et de l’autre, envers la modernité et ce que certains, comme Jean-Claude Michéa, appellent « la religion du progrès ». Tu te définirais comme « anarchiste conservateur » ?

LB : Je ne sais pas. Je n’aime pas trop ça entrer dans un groupe politiquement ou socialement prédéfinit. C’est plus complexe il me semble. Vraiment je ne sais pas… J’essaye seulement de refuser ce qui me parait vain et injuste, et de défendre ce qui me parait essentiel et bénéfique (fondamentalement) pour les hommes et les femmes. Je ne souhaite pas être un militant mais seulement un homme de bien à ma minuscule échelle : « Soit le changement que tu souhaites pour le monde.» (Nabilla)

SC : Tu es plus quel genre d’anarchiste : Bakounine, Kropotkine ou Orwell ?

LB : Kropotkine, à cause de L’Entraide, et Orwell, à cause de sa « common decency ». Chez Bakounine ce qui me gène, c’est le rejet absolu et sans condition de la spiritualité. Je préfère être ouvert à toutes choses. Je hais les frontières closes telles qu’elles soient : elles ne font naître que des haines.

« La réalité c’est qu’un paquet de mecs de partout en France continu à voir le rap comme ce moyen d’expression libéré des contraintes diverses qu’imposent l’industrie du disque à ses obséquieux domestiques. »

SC : Dans Sans Signature, tu définis le rap comme étant à l’origine une « culture libertaire ». Mais tu ne penses pas que le hip hop « peace, love and having’ fun », très festif et consumériste du début était plus proche de ce que Michel Clouscard nommait le « libéralisme-libertaire » que du socialisme libertaire d’un Bakounine ou un Kropotkine ?

LB : Oui tu as tout à fait raison… en ce qui concerne les Etats-Unis en tout cas. Mais en France la réception du hip hop s’est faite de manière différente. Elle s’est teintée d’une couleur sociale d’entrée. Elle a laissé espérer quelque chose qui s’est effondré assez vite avec les signatures en major et la médiatisation. Néanmoins, les premiers temps le rap est apparu comme un moyen simple et abordable de faire de la musique. Pour nous, ça a été une occasion formidable d’écrire et de se libérer, du moins d’échapper à des langages artistiques et musicaux qui ne nous parlaient pas forcément. Et surtout il n’y avait pas encore de codification, du coup la liberté artistique était un champ vierge.

Mais bon malgré ce qu’est devenue en partie cette musique (la partie la plus voyante), la réalité c’est qu’un paquet de mecs de partout en France continu à voir le rap comme ce moyen d’expression libéré des contraintes diverses qu’imposent l’industrie du disque à ses obséquieux domestiques. Je préfère parler de ces gens…

SC : Tu déclares souvent qu’avoir étudié l’histoire t’as fait prendre conscience de ton désintérêt pour cette discipline. Pourtant, ton rap n’est pas dénué de références historiques (« l’Empire Canut », par exemple). De plus, tu ne penses pas que l’histoire, avec ses « 10 000 ans d’humanité », est l’une des clés de compréhension du monde ?

LB : L’histoire oui ! L’histoire officielle non !

Je m’explique : j’ai bouffé 10 années d’enseignement universitaire dans ce domaine vaste et indéfini qu’est l’histoire… et je n’ai appris qu’une seule chose : comment les puissants (0,5 % environ de l’humanité) se sont refilés les uns aux autres notre monde depuis toujours. D’accord, je caricature un peu, mais enfin l’histoire « officielle » c’est à peu de choses près cela. La raison en est simple : pourquoi ceux qui détiennent le pouvoir (peu importe l’époque et la géographie) auraient-ils enseignés à leurs peuples de quelles façons ils les contrôlent afin de rester riches et puissants ?

Pour le collège et le lycée : Marc-Aurèle qui écrit sur le bonheur tout en brûlant des chrétiens, Montesquieu qui écrit sur la liberté tout en possédant je ne sais combien d’esclaves, 1789 vu comme une libération du peuple, Napoléon vu comme l’archétype du génie français, 1905 vu comme la libération de la France des griffes autoritaires de l’Eglise, la 1er guerre mondiale (pognon, pognon, pognon…), le traité de Versailles vu comme une punition juste de L’Allemagne, l’ONU (sans commentaire), le Plan Marshall vu comme une aide des Américains, la décolonisation vue comme un geste de bonté de de Gaulle, l’ultralibéralisme vu comme la liberté de chacun de devenir millionnaire et de baiser un maximum de femmes en buvant du champagne… L’enseignement historique dans ce pays est devenu une vaste plaisanterie.

D’ailleurs en France on porte un intérêt tellement poussé à l’histoire que cela ne choque personne que les livres de nos enfants soient publiés par un marchand de bombes… qui n’est pas vraiment un grand opposant aux puissants ni un fervent défenseur des valeurs humaines, j’imagine…

Pour ce qui est de l’enseignement universitaire c’est un peu moins vulgaire, plus raffiné, plus complexe, mais le résultat est sensiblement le même : histoire des puissants de l’Antiquité, histoire des puissants du Moyen-âge, histoire des puissants de l’Ancien Régime, histoire des puissants de la Renaissance, histoire des puissants de l’Epoque Contemporaine…

En réalité, la véritable histoire demande de la curiosité, de la recherche, le tout détaché absolument de l’université et des publications officielles. Quand tu vois qu’un génie comme René Girard a été méprisé par les « autorités intellectuelles » de ce pays parce qu’il n’était pas universitaire ! Mais qui lit René Girard de toute façon… quelle idée…

Par exemple j’ai découvert il y a un an ou deux les recherches de Cheik Anta Diop, et notamment ses travaux sur l’Afrique précoloniale. Concrètement il explique qu’avant l’invasion blanche, l’Afrique ne se résumait pas à quelques types dans la jungle avec des tam-tam et à peine de mots pour communiquer (ce qu’on t’enseigne encore à peu de choses près) mais plutôt à de vastes empires modernes (réseaux de transport, systèmes bancaires, commerce développé, urbanisme étendu, riche industrie…), à des systèmes linguistiques élaborés et extrêmement variés, des spiritualités réellement « humanistes » et « naturalistes », des réseaux d’entraide des plus fortunés vers les moins fortunés (avec l’image des rois pauvres, dont tous les biens sont offerts aux basses classes par soucis d’un équilibre naturel du monde)… Et bien en 3 années d’histoire de l’Afrique à l’université, je n’ai jamais entendu prononcer le nom de Cheik Anta Diop

SC : Un mot pour finir ?

LB : Vivons de la bonne façon. Pas de celle que l’on nous impose.

Pour aller plus loin :

 

 

Ruffin passe au crible 30 ans de programme économique du FN

Toujours aussi actif dans le combat culturel, François Ruffin nous propose cette fois une analyse sur l’évolution du programme économique du Front national. Le rédacteur en chef de Fakir part d’un constat simple : aujourd’hui, le discours économique et social du parti d’extrême droite lui paraît de plus en plus proche du sien. En effet, après avoir été un parti ultra-libéral et atlantiste prônant une « révolution fiscale » – entendez par-là, une baisse drastique des impôts – et critiquant les « perversions étatiques » le FN s’est progressivement mué en un parti s’opposant au « capitalisme mondialisé », à la « mondialisation sauvage » ou encore au « règne de la finance ». Ce changement de bord s’accompagne d’un ralliement de plus en plus massif des ouvriers qui était 17,9% à voter pour Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle de 2012 (33% pour les seuls inscrits). Le but de « Pauvres actionnaires ! » est de comprendre comment et pourquoi cette mutation s’est opérée.

La tâche s’annonce plutôt compliquée pour l’auteur. En effet, il commence par chercher dans la documentation déjà existante, ce qui se révèle être un échec : de la littérature orthodoxe (type Caroline Fourest) à celle plus à gauche (comme les analyses syndicales de la CGT, Sud, …), rien de transcendant. Toutes les analyses consistent à dénoncer l’irréalisme présumé du protectionnisme ou de la sortie de l’euro. Pourtant, un travail approfondi semble être une nécessité, surtout pour Ruffin qui est partisan d’un cordon sanitaire avec le parti mariniste, mais partage avec celui-ci certaines critiques (mondialisation, euro). C’est ainsi qu’il décide plutôt de se plonger dans 40 ans de programmes et de discours du FN.

Ruffin dégage sept thèmes où le parti lepenniste a changé de cap : l’étatisme économique, les services publics, la question européenne, le mondialisme, les impôts, les entreprises et la précarité. A sa formation, le FN est avant tout un parti anticommuniste. L’immigration n’est d’ailleurs pas une obsession au départ. Ni chez Jean-Marie Le Pen, qui en 1958, en pleine campagne pour la défense de l’Algérie française, expliquait que les musulmans pouvaient être des citoyens français comme les autres. Ni chez les autres leaders du Front, le parti attend 1984 avant de voir en l’immigration la cause de l’explosion naissante du chômage. Dans ces conditions, l’étatisme français est vu comme une « subversion marxiste ». Jean-Marie Le Pen déclare même lors des législatives 1981 : « Le socialisme c’est au départ l’Etat providence, puis l’Etat patron, pour finir par l’Etat kapo ». Pour le leader FN, qui se voit en « Reagan français », il faut désengager au maximum l’Etat et libérer les entreprises nationalisées. L’Europe est alors un rempart au communisme : même si le parti d’extrême droite n’est pas franchement convaincu, il se rallie à la construction européenne contre l’ « impérialisme soviétique ». Sur la mondialisation, c’est par contre plus subtile. En 1977, le champion du patriotisme économique est le Parti communiste français et son leader de l’époque, Georges Marchais. Ce n’est qu’en 1988 que le FN s’empare du thème, dénonçant sur un tract dans la même phrase « importation sauvage » et « immigration du tiers-monde ». Voilà comment le Front mue en parti libéral, mais non libre-échangiste. Ruffin souligne pertinemment que les « importations sauvages » deviennent le pendant économique de « l’immigration clandestine », dans une vision proche du choc des civilisations entre Nord et Sud. Dans le même temps, on ne peut pas dire que le FN des années 1980 soit très familier avec l’impôt, son leader ne voulait pas moins que le détruire en défendant une « révolution fiscale ». Marine Le Pen a d’ailleurs été sur cette ligne jusqu’en 2004 où la baisse « charges » était sa deuxième préoccupation, après l’immigration, lors des européennes. De leur côté, les entreprises ont longtemps été vues comme des victimes de l’Etat. Au point que l’ancien député FN François Porteu de la Morandière, le 29 avril 1986, parle de « pauvres actionnaires » pour dénoncer un projet de loi visant à instaurer une participation des salariés aux conseils d’administrations des grandes entreprises. Pour finir, combattre la précarité n’est que depuis peu une préoccupation du parti d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen dénonçait même au printemps 2006 les manifestations anti-CPE.

Mais François Ruffin note que si le Front national a bougé sur toutes ces questions, le virage n’est pas aussi fort qu’on pourrait le croire. Certes, le parti est devenu étatiste, se présente aujourd’hui comme le champion de l’anti-Europe et se donne un visage social – et on l’a encore vu récemment avec le soutien de Florian Philippot aux grévistes de la SNCF. Pourtant, cette métamorphose, rendue possible par les chutes du bloc soviétique et du PCF au début des années 1990, est encore très incomplète. D’abord parce que le FN n’a jamais opéré son autocritique. Mais aussi et surtout, parce que sa critique du libéralisme reste floue. Encore aujourd’hui, les mots « actionnaires », « dividendes », « intérim », « contrats aidés » sont introuvables dans le programme du parti d’extrême droite, comme toutes références aux « inégalités ». Pour finir, la lutte des classes est une grande absence du programme du Front. Ruffin souligne à ce propos que les silences de Marine Le Pen en disent beaucoup. Combattre la « mondialisation sauvage », le « capitalisme financier mondialisé », la « finance apatride », sans vraiment expliciter ce qu’il y a derrière ces expressions, et l’ «islamisation » semblent être les batailles du FN, mais pas en finir le capitalisme.

Encore une analyse intéressante du rédacteur en chef de Fakir. Pédagogique et simple à lire, l’ouvrage est enrichi du début à la fin par divers encadrés sur le FN et se termine par un excellent entretien avec Emmanuel Todd. Il est toutefois dommage que le journaliste n’ait pas analysé le rôle du changement sociologique des électeurs du FN (anciennement petit-bourgeois et actuellement plus prolétaire) dans le tournant social du parti. L’influence idéologique de cercles intellectuels de droite ou d’extrême droite, comme la « nouvelle droite » d’Alain de Benoist, ne doit pas non plus être négligeable, comme l’explique Sylvain Crépon. Enfin dans ce récit sur l’histoire du FN quelque chose manque : l’évolution des forces en son sein. En effet, il semble impossible de comprendre le parti frontiste sans étudier l’histoire de sa composition interne. Fondé par l’Ordre nouveau – parti néofasciste du début des années 1970 – et le GUD, afin de rassembler toutes les forces dispersées d’extrême droite (ex-OAS, ex-poujadistes, royalistes, ex-PPF, …), les tournants idéologiques – d’une extrême droite purement anticommuniste et revancharde à un mouvement national-populiste –s’expliquent aussi par la mort progressive de l’ancienne extrême droite formée par l’après-guerre et la décolonisation. Mais peu importe, l’auteur a réussi le principal : pointer du doigt les incohérences du FN sans tomber dans la facilité ambiante.

Pour aller plus loin :