Conflit Israélo-palestinien, sionisme et Maxime Rodinson

S’il est impossible de qualifier le bombardement de la bande de Gaza par le Tsahal de « génocide », le définir comme des « représailles disproportionnées » est un euphémisme. Celui-ci fait suite aux tirs de roquettes contre Jérusalem et Tel-Aviv de ce début de semaine, eux-mêmes provoqués par une vaste opération menée par le Tsahal contre le Hamas ces deux dernières semaines en Cisjordanie et à la bande de Gaza. Depuis l’enlèvement – qu’on ne peut que déplorer – du 12 juin dernier, imputé – sans preuve – par Benyamin Netanyahou au Hamas, nous assistons à une nouvelle escalade de violence sur le territoire palestinien. A l’heure où j’écris ces modestes lignes, le nombre de morts (notamment civiles) se chiffre en dizaines. Pendant ce temps, le silence assourdissant de la prétendue « communauté internationale » nous prouve une fois de plus qu’elle n’existe au mieux que dans les fantasmes médiatico-politiques. Ce conflit nous révèle aussi une fois de plus la lâcheté de notre président de la République, François Hollande, qui a choisi son camp. Et comme le souligne José Fort sur le site de l’Humanité : « Ce n’est pas celui des  pacifistes israéliens. Encore moins celui du peuple palestinien martyrisé, écartelé, réprimé. » Avant toutes choses, trois remarques :

  • Les extrémistes existent dans les deux côtés et sont intolérables dans un camp, comme dans l’autre. Cependant, il y a une vraie asymétrie. Premièrement, parce que les rapports de force ne sont équilibrés entre Israéliens et Palestiniens. Ensuite, parce que le second groupe est sous domination du premier, la violence qu’il génère est donc avant tout le reflet d’une violence subie et d’un état de détresse réelle.
  • Le Hamas est un mouvement violent dont la charte est imprégnée de connotations antisémites avec notamment une référence au Protocole des sages de Sion. Cependant, il tire une légitimité démocratique des élections législatives de janvier 2006, bénéficiant notamment de la corruption avérée du Fatah – aux idées bien plus respectables –, et de ce fait un processus de paix ne peut se passer de lui.
  • Enfin, si la constitution d’Israël ne s’est pas faite de manière légitime, l’État existant depuis 70 ans, sa destruction n’est en aucun cas souhaitable : des générations d’Israéliens y sont nés et ne possèdent aujourd’hui que cette identité. Il est par contre légitime de vouloir la création d’un Etat palestinien, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.  La fin de la théocratie (ethnocratie ?) israélienne (en tant qu’idéologie étatique) serait aussi une excellente nouvelle.

« Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens » Nelson Mandela

Dans ce conflit une question reste centrale, celle du sionisme. Mais qu’est-ce que le « sionisme » ? On peut déjà dire ce qu’il n’est pas : ce n’est pas un plan de domination mondiale, comme l’expliquent certains extrémistes conspirationnistes. Le capitalisme, la mondialisation ou la lutte des classes ne se confondent pas avec le sionisme ou l’antisionisme. Ce n’est pas non plus une idéologie indissociable du judaïsme, le Midrash des 3 serments dans le Talmud s’oppose même ouvertement à elle. Se dresser contre le sionisme, ce n’est pas non plus se dresser contre les Juifs, qui pour la plupart en sont eux même victimes. La définition la plus poussée vient de du sociologue français marxiste et orientaliste Maxime Rodinson. Il définit le sionisme comme un cas particulier de nationalisme, avec des conséquences communautaires hors des frontières israéliennes. Son antisionisme s’appuie sur deux critiques : le sionisme impose aux Juifs du monde entier une identité et une idéologie nationaliste d’une part, et le sionisme judaïse des territoires au prix de l’expulsion et de la domination des Palestiniens d’autre part. Cependant, il met en garde les Palestiniens contre le danger d’une récupération religieuse de la question : « dans l’ardeur du combat idéologique contre le sionisme, les Arabes les plus influencés par une orientation religieuse musulmane saisiraient les vieux et populaires préjugés contre les juifs en général. » Il s’oppose aussi à l’OLP, considérant que leur idée d’une guérilla sur le modèle algérien du FLN était une dangereuse illusion. Il publie de nombreux textes sur la question, dont Israël, fait colonial ?, paru dans un numéro spécial, consacré à la guerre israélo-arabe de 1967, de la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes. Est reproduit ci-dessous des extraits du texte Sionisme publié en 1972, dans l’Encyclopaedia universalis. Bon courage à tous les Israéliens qui ne souhaitent que la paix et n’oublions pas ces paroles de Nelson Mandela : « Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens ».

 Israël-Palestine

 

Le mot « sio­nisme » apparaît à la fin du XIXe siècle pour désigner un ensemble de mou­ve­ments dif­fé­rents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spi­rituel, ter­ri­torial ou éta­tique, en général localisé en Palestine. Le succès du sio­nisme poli­tique et à visée éta­tique a assuré la pri­mauté et même l’exclusivité à ce sens du mot. Une fois son but atteint, le mou­vement idéo­lo­gique sio­niste de type poli­tique s’est trouvé face à de nou­veaux pro­blèmes lui imposant une nou­velle défi­nition. Les idéo­logues anti­sio­nistes ont, eux aussi, sou-​​ vent usé du terme « sio­nisme » de façon laxiste.

Pour les uns, le sio­nisme découle d’une vocation nationale per­ma­nente de l’ensemble juif, par là même légitime et bien­fai­sante. Pour d’autres, il repré­sente une infi­délité essen­tielle aux valeurs uni­ver­sa­listes, qu’il s’agisse de celles de la religion juive, de l’humanisme libéral ou de l’internationalisme pro­lé­tarien. Pour d’autres encore, et parfois pour les mêmes, il est surtout une éma­nation mal­fai­sante soit de l’essence nocive des Juifs, soit du capi­ta­lisme impérialiste.

On étu­diera surtout ici les idéo­logies qui visent à regrouper les Juifs, d’abord dans le cadre général des ten­dances au regrou­pement ou à l’établissement d’un centre éta­tique pour des mino­rités dis­persées et « infé­rio­risées », puis par rapport aux diverses concep­tions juives qui, au cours de l’histoire, pri­vi­lé­gient la Palestine comme lieu d’un tel centre. L’actualisation des pre­mières en ce qui concerne les Juifs sera expliquée comme un résultat des pos­si­bi­lités ouvertes à un projet réa­liste de ce type par les condi­tions éco­no­miques, poli­tiques et idéo­lo­giques de la fin du XIXe siècle, projet aidé au surplus par la conjoncture de la situation juive en Europe. On traitera briè­vement des consé­quences de la réa­li­sation de ce projet en Palestine arabe, d’abord pour les Arabes, notamment pales­ti­niens, puis pour l’ensemble juif et l’orientation sio­niste elle-même. Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra définir les élé­ments d’une appré­ciation et d’une cri­tique éthiques.

Sources de l’idéologie du regroupement en Palestine

Les « sionismes » ou tendances centripètes d’un groupe dispersé

En règle générale, un groupe infé­riorisé peut donner nais­sance, à côté de reven­di­ca­tions d’égalité et de volontés d’intégration, à des ten­dances sépa­ra­tistes, surtout, mais non exclu­si­vement, s’il est hété­rogène à la société ambiante. Si un tel groupe est dis­persé, la ten­dance sépa­ra­tiste aspire parfois à la création d’un centre plus ou moins autonome dans un ter­ri­toire donné et, entre autres, d’un centre doté de l’autonomie de décision que confère la structure éta­tique. On pourrait parler alors de « sio­nismes ». Un symbole en est fourni par le mythe des Ama­zones qui exprime au moins qu’on a cru conce­vable une ten­dance de ce genre pour le sexe féminin. Les « colonies » au sens antique regrou­paient ainsi des expa­triés qui, parfois, se recru­taient de pré­fé­rence dans des caté­gories insa­tis­faites de la métropole. Cer­taines migra­tions tri­bales ont eu le même caractère. De même, les colonies puri­taines, puis socia­listes éta­blies en Amérique.

[…]

Tout nouvel État créé de cette façon doit néces­sai­rement faire face aux mêmes pro­blèmes : rap­ports avec la dia­spora demeurée hors de l’État (qui peut com­porter des oppo­sants actifs ou passifs au projet éta­tique) et situation de cette dia­spora vis-​​à-​​vis des États où elle demeure, maintien dans le nouvel État du caractère par­ti­culier que lui ont donné ses fon­da­teurs (dans le mythe grec, le pro­blème posé aux Ama­zones par leurs enfants mâles), rela­tions avec les autoch­tones lorsque le ter­ri­toire occupé n’est pas vide.

Chez les Juifs, il y eut des projets de regrou­pement ailleurs qu’en Palestine. Herzl lui-​​même fut séduit un moment par l’Argentine et par le Kenya. L’URSS a favorisé pendant quelque temps une unité juive de langue yiddish au Biro­bidjan, qui est encore offi­ciel­lement « ter­ri­toire autonome juif ». Il y a eu des États de religion juive au Yémen (Ve-​​VIe siècles) et en Russie du Sud (État khazar, VIIIe-​​XIe siècles).

[…]

L’actualisation de l’idéologie : le sionisme

Du présionisme au sionisme

[…]

Le natio­na­lisme séculier n’apparaît chez les Juifs qu’après 1840, sous l’influence de l’essor de l’idéologie natio­na­liste en Europe. Deux rabbins, Yehouda Alkalay (1798−1878) et Zebi Hirsch Kali­scher (1795−1874), réin­ter­prètent ainsi l’eschatologie juive, tandis que le socia­liste juif assimilé Moses Hess (1812−1875) déve­loppe un projet éga­lement pales­tinien dans une ligne réso­lument irré­li­gieuse en 1862. Cette ten­dance, presque sans écho en milieu juif, allait dans le même sens que les plans des États chré­tiens sur le partage de l’Empire ottoman, l’effort mis­sion­naire pro­testant de conversion des Juifs, le phi­lan­thro­pisme juif ou judéo­phile et les spé­cu­la­tions mil­lé­na­ristes pour mul­ti­plier les projets pales­ti­niens. Ceux-​​ci ne com­men­cèrent à recueillir l’appui d’une base juive quelque peu impor­tante que grâce à l’essor de l’antisémitisme après 1881, à la géné­ra­li­sation de la conception du monde non européen comme espace colo­ni­sable, à la dégra­dation du pouvoir ottoman. C’est alors que les masses juives les plus brimées et les plus per­sé­cutées, et en même temps les moins assi­milées, celles d’Europe orientale, poussées à une émi­gration assez massive, deviennent récep­tives à de tels projets, quoique de façon très mino­ri­taire : une très faible partie des émigrés se dirigent vers la Palestine. Prenant la suite d’essais idéo­lo­giques moins convain­cants (Pinsker, etc.), et concur­remment avec des projets fondés sur les aspi­ra­tions purement reli­gieuses (départ de groupes attendant le Mil­lenium en Palestine), sur les aspi­ra­tions sécu­lières à l’amélioration du sort des Juifs concernés (colonies agri­coles en divers lieux) ou sur l’établissement d’un centre juif spi­rituel ou intel­lectuel en Palestine, Theodor Herzl mit enfin au point, sous une forme mobi­li­sa­trice, la charte d’un natio­na­lisme juif sécu­larisé et centré (surtout, mais non exclu­si­vement) sur la Palestine.

La causalité sociale du sionisme

Les ten­dances de gauche, sio­nistes ou anti­sio­nistes, ont cherché, dans la ligne du dog­ma­tisme mar­xiste, à légi­timer leur option en situant leur lutte dans le cadre d’une lutte de classes. Les sio­nistes de gauche insistent sur la force de l’élément juif pro­lé­tarien et de l’idéologie socia­liste dans le mou­vement sio­niste et sug­gèrent qu’Israël pourrait, dans cer­taines condi­tions, contribuer au mou­vement anti-​​impérialiste mondial. Les anti­sio­nistes de gauche (et même de droite) insistent sur la direction bour­geoise et capi­ta­liste du mou­vement dans le passé, sur ses connexions impé­ria­listes dans le présent. La vision commune est celle d’états-majors de classe dressant leurs plans et mobi­lisant leurs troupes en vue de défendre ou de pro­mouvoir leurs intérêts propres.

Si cette vue des choses doit être rejetée, il est vrai que ces thèses idéo­lo­giques contrastées intègrent dans des syn­thèses dou­teuses des élé­ments de fait en partie valables pour une analyse socio­lo­gique ration­nelle. Le mou­vement sio­niste, divisé en nom­breux cou­rants, a canalisé et organisé cer­taines ten­dances qui exis­taient dans la popu­lation juive, surtout en Europe et en Amérique.

Cet ensemble humain était très varié : Juifs de religion, Juifs irré­li­gieux mais voulant garder quelque lien avec une identité juive, Juifs assi­milés sans intérêt pour le judaïsme ni la judéité, mais regardés par les autres comme juifs. À part l’ascendance il n’avait d’unité que dans ce regard des autres. Dis­persés, les Juifs appar­te­naient (inéga­lement) à diverses couches sociales, dif­fé­rentes suivant les lieux, étaient plus ou moins intégrés, par­ti­ci­paient parfois à une culture propre aux seuls Juifs de cer­tains pays (yid­di­sho­phones d’Europe orientale), étaient pénétrés de mul­tiples cou­rants idéologiques.

[…]

Très sché­ma­ti­quement, on peut dire que les troupes du mou­vement furent fournies par les Juifs pauvres et per­sé­cutés d’Europe orientale, ceux du moins qui, encadrés encore par les struc­tures com­mu­nau­taires, étaient orientés vers l’émigration en Palestine par des sen­ti­ments reli­gieux ou par les séquelles des ten­dances pales­ti­no­cen­triques décrites plus haut. La direction fut plutôt fournie par des intel­lec­tuels des classes moyennes qui cher­chèrent des moyens finan­ciers dans la haute bour­geoisie juive d’Occident, dési­reuse de détourner de l’Europe occi­dentale et de l’Amérique une vague d’émigration popu­laire dan­ge­reuse pour sa volonté d’assimilation par les carac­té­ris­tiques eth­niques étran­gères qu’elle conservait et par ses ten­dances révolutionnaires.

On ne peut par consé­quent consi­dérer le sio­nisme sim­plement comme l’émanation d’une classe déter­minée de Juifs. Il est vrai que le mou­vement dans son ensemble, pour atteindre ses buts, a cherché et obtenu l’appui de divers impé­ria­lismes européo-​​américains (surtout bri­tan­nique, puis amé­ricain), qu’il a obtenu aussi la plus grande part de son finan­cement auprès des couches juives les plus nanties, notamment celles des États-​​Unis, qui se gar­daient pour leur part d’émigrer en Palestine. Il est vrai aussi que l’excommunication du sio­nisme par l’Internationale com­mu­niste en a écarté, pendant long­temps, beaucoup de pro­lé­taires juifs. Le caractère tra­gique de situation juive en Europe après 1934, et surtout après 1939, lui a valu par contre le ral­liement de nom­breux Juifs long­temps réti­cents, de toutes les couches sociales et de toutes les ten­dances idéologiques.

La réalisation du projet sioniste et ses conséquences

[…]

L’idéologie sioniste après le triomphe du sionisme

Le sio­nisme poli­tique a atteint son but, la création d’un État juif en Palestine. Cet État peut main­tenant être défendu par les moyens habi­tuels des struc­tures éta­tiques, la diplo­matie et la guerre. Cer­tains en ont logi­quement déduit que le sio­nisme, à pro­prement parler, n’avait plus de raison d’être. Les amis d’Israël devraient être qua­lifiés de pro-​​israéliens, qu’ils soient juifs ou non. David Ben Gourion lui-​​même a montré un pen­chant pour cette thèse. La jeu­nesse israé­lienne montre peu d’intérêt pour l’idéologie sio­niste clas­sique. Des natio­na­listes israé­liens peuvent vouloir se dégager de celle-ci et rompre les liens pri­vi­légiés avec les Juifs qui ont choisi de rester dans la dia­spora, que cette attitude soit ou non accom­pagnée de la recon­nais­sance d’un natio­na­lisme pales­tinien légitime, comme chez le député non confor­miste Uri Avneri, qui plaide pour une fédé­ration binationale.

Cependant, un mou­vement sio­niste puissant se main­tient, divisé en mul­tiples ten­dances idéo­lo­giques, sur le plan social notamment. Il s’agit d’un natio­na­lisme juif séculier, quoique fondé sur une défi­nition du Juif qui ne peut prendre pour critère que l’affiliation reli­gieuse actuelle ou ances­trale. Il n’en main­tient pas moins la vocation nationale de l’ensemble juif à travers les âges. Il s’efforce de concilier ce diag­nostic avec la volonté de la plupart des Juifs de rester membres (nor­ma­lement patriotes et éventuellement natio­na­listes) d’autres com­mu­nautés natio­nales. Même auprès des très nom­breux Juifs qui le refusent sous sa forme théo­rique, un tel natio­na­lisme combat les ten­dances à l’assimilation, cultive tous les ves­tiges d’identité propre, prêche une soli­darité active avec Israël, cherche à mobi­liser en sa faveur les res­sources et les énergies des Juifs, en fait un devoir de même qu’il main­tient le devoir (très théo­rique) de l’alya, de l’émigration de chacun en Israël. C’est là d’ailleurs un point de dis­cussion et de dis­sension, les Juifs amé­ri­cains notamment refusant de recon­naître ce devoir indi­viduel. Dès lors, leur attitude se dis­tingue mal d’un pro-​​israélisme sys­té­ma­tique, peu dis­cer­nable de celui des non-​​Juifs.

La confusion est grande sur tous ces concepts. L’opinion anti­sio­niste se refuse en général, notamment chez les Arabes, à dis­tinguer entre patrio­tisme ou natio­na­lisme israélien, attitude pro-​​israélienne, recon­nais­sance de l’existence légitime d’un État d’Israël, consta­tation de la for­mation d’une nou­velle nation israé­lienne, attitude pales­ti­no­cen­trique tra­di­tion­nelle des Juifs reli­gieux. Tout cela est confondu dans le concept de « sio­nisme ». Dans une veine polé­mique, on va jusqu’à qua­lifier de sio­nisme toute défense des droits indi­vi­duels des Juifs, toute sym­pathie pour les Juifs ou toute cri­tique d’une position arabe. L’opinion pro-is­raé­lienne et vraiment sio­niste, d’autre part, tend à confondre ces atti­tudes pour étendre aux plus contestées d’entre elles le bon renom qui s’attache aux autres.

Les conséquences du succès sioniste pour le « problème juif »

L’attitude sio­niste consiste aussi à faire l’apologie du succès du mou­vement en mon­trant ses consé­quences bien­fai­santes pour la situation des Juifs dans leur ensemble.

[…]

Le mou­vement sio­niste, créé par une poignée de Juifs et n’en ayant mobilisé qu’une minorité, a forcé, à partir d’un certain seuil, l’ensemble des Juifs à se déter­miner par rapport à lui. La création de l’État d’Israël les a contraints à prendre parti, volens nolens, sur des pro­blèmes de poli­tique inter­na­tionale moyen-​​orientale qui nor­ma­lement les auraient peu inté­ressés. Les dangers qu’ont courus ou qu’ont cru courir les Juifs de Palestine les ont orientés, en grande partie, vers un sen­timent de soli­darité que les auto­rités sio­nistes et israé­liennes se sont atta­chées à élargir et à uti­liser. La pro­pa­gande sio­niste, dès le début, leur avait d’ailleurs pré­senté l’option sio­niste comme un devoir, comme l’aboutissement normal de ten­dances latentes chez tout Juif. Israël, en maintes occa­sions, se pro­clame leur repré­sentant. Dès lors, l’ensemble des Juifs a tendu à paraître aux yeux des autres comme un groupe de type national, ce qui sem­blait confirmer la dénon­ciation tra­di­tion­nelle des antisémites.

Cela a eu de graves incon­vé­nients, en premier lieu pour les Juifs des pays arabes, aupa­ravant com­mu­nauté reli­gieuse de langue arabe parmi d’autres, méprisée et brimée dans les pays les plus retar­da­taires, mais sans graves pro­blèmes, par exemple, dans les pays de l’Orient arabe. Dans l’atmosphère de la lutte israélo-​​arabe, il était inévi­table qu’on les soup­çonnât de com­plicité avec l’ennemi, et la plupart ont dû quitter leur pays. De même, cela a fait naître des soupçons à l’égard des res­sor­tis­sants juifs des États com­mu­nistes qui avaient pris une position vigou­reuse en faveur des Arabes. Ces soupçons nou­veaux ont été uti­lisés par cer­tains poli­ti­ciens, tout comme les restes vivaces de l’antisémitisme popu­laire, dans des buts de poli­tique inté­rieure et ont abouti, en Pologne, à un véri­table regain anti­sé­mi­tisme organisé.

En dehors même de ces cas, dans les pays où le « pro­blème juif » était en voie de liqui­dation, l’identité juive a été main­tenue pour beaucoup de Juifs qui ne le dési­raient nul­lement : ceux qui jugeaient qu’une ascen­dance plus ou moins commune, des ves­tiges culturels très souvent fort minces et en voie de dépé­ris­sement, surtout une situation commune à l’égard des attaques anti­sé­mites et des efforts de séduction du sio­nisme (les unes en décrois­sance pour le moins et les autres souvent repoussées) ne jus­ti­fiaient pas l’adhésion à une com­mu­nauté spé­ci­fique de type ethnico-​​national. Les consé­quences du succès d’Israël entra­vaient ainsi for­tement les efforts d’assimilation en voie de réussite globale.

Pour les Juifs même, en nombre réduit, qui, dans ces pays, étaient attachés au judaïsme reli­gieux et à lui seul, et dési­raient une assi­mi­lation sur tous les autres plans, cette situation abou­tissait à donner une colo­ration nationale à leur option com­mu­nau­taire ou exis­ten­tielle. Cela d’autant plus que le succès d’Israël revi­vi­fiait tous les élé­ments eth­niques de la vieille religion juive, écartant celle-​​ci des ten­dances uni­ver­sa­listes, elles aussi vivaces depuis l’époque des pro­phètes. Le judaïsme reli­gieux, long­temps opposé au sio­nisme, s’y était rallié peu à peu.

Éléments de jugement éthique

L’ensemble de ces élé­ments de fait ne saurait suffire à asseoir un jugement éthique qui implique for­cément aussi une réfé­rence à des valeurs choisies. Le sio­nisme est un cas très par­ti­culier de natio­na­lisme. Si une cri­tique de type purement natio­na­liste est désarmée devant lui, par contre une cri­tique uni­ver­sa­liste est intel­lec­tuel­lement plus fondée. Par défi­nition, elle ne peut se borner à mettre en balance les avan­tages et les incon­vé­nients du sio­nisme pour les Juifs. Elle sou­li­gnerait surtout, en dehors des consé­quences géné­rales de la défi­nition natio­na­liste de l’ensemble juif, le tort consi­dé­rable fait au monde arabe par le projet réalisé du sio­nisme poli­tique centré sur la Palestine : alié­nation d’un ter­ri­toire arabe, cycle de consé­quences conduisant à la subor­di­nation et à l’expulsion d’une partie très impor­tante de la popu­lation pales­ti­nienne (on voit mal comment le projet sio­niste aurait pu réussir autrement), à une lutte nationale détournant beaucoup d’énergies et de res­sources du monde arabe de tâches plus construc­tives, ce qui paraît avoir été inévi­table à une époque de natio­na­lismes exa­cerbés et de lutte vio­lente contre toute espèce d’entreprise coloniale.

[…]

Natu­rel­lement, toute cri­tique uni­ver­sa­liste du natio­na­lisme en général vise aussi le sio­nisme. On y retrouve toutes les carac­té­ris­tiques déplai­santes du natio­na­lisme et d’abord le mépris du droit des autres, déclaré et cynique chez les uns, masqué chez les autres, souvent trans­figuré par l’idéologie et rendu ainsi incons­cient chez beaucoup, déguisé à leurs propres yeux sous des jus­ti­fi­ca­tions morales secondaires.

Texte complet ici 

Pour aller plus loin :

 

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