Les « pédagos » contre-attaquent

Article initialement publié le 4 mai 2018 dans Famille chrétienne

Depuis que Jean-Michel Blanquer cherche à améliorer les méthodes pédagogiques de l’Éducation nationale, le clan « pédagogiste » se rebiffe. Bras armé de la contestation : un site Internet, le Café pédagogique.

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Vers un nouveau cadeau aux plus riches ?

Article initialement publié le 2 mai 2018 sur Le Média presse

Dans un entretien à paraître le 31 mai prochain aux Etats-Unis, le président de la République explique vouloir supprimer “l’exit tax”, qui a pour objectif de lutter contre l’évasion fiscale des plus riches.

Emmanuel Macron a profité de son passage outre-Atlantique pour en mettre plein la vue aux Américains. C’est ainsi qu’en plus de sa rencontre avec Donald Trump, il a fait la une de Forbes. Désirant probablement être digne du titre de « leader des marchés libres » que lui a attribué le célèbre magazine pro-business, il a annoncé son souhait de défaire un dispositif mis en place par Nicolas Sarkozy afin de lutter contre l’exil fiscal : l’exit tax.

Contre l’exil fiscal

« Elle envoie un message négatif aux entrepreneurs en France, plus qu’aux investisseurs. Pourquoi ? Parce qu’elle implique qu’au-delà d’un certain seuil, vous allez être pénalisé si vous quittez le pays. Et c’est un gros problème pour nos propres start-up, parce que la plupart d’entre elles, considérant la France moins attractive que l’étranger, ont décidé de se lancer de zéro depuis l’étranger rien que pour échapper à cette taxe », explique Macron dans l’entretien qui paraîtra le 31 mai prochain, que nos confrères du HuffPost ont traduit.

Pour rappel, l’exit tax a été créée par celui que les Pinçon-Charlot, célèbre couple de sociologues, surnommaient « le président des riches », en 2011. Mais c’est sous Hollande, en 2014, qu’elle entre en vigueur. Elle a pour but de freiner l’exil fiscal des entrepreneurs les plus fortunés. Cet impôt taxe les plus-values mobilières à 28,3% les contribuables qui transfèrent leur domicile fiscal à l’étranger. Précisons qu’il ne touche que ceux qui détiennent un patrimoine mobilier supérieur à 800 000 euros ou au moins 50% du capital d’une entreprise. Pour résumer, les citoyens aisés qui s’exilent sont contraints de payer une taxe de 23,8% sur la différence entre la valeur actuelle de leurs actions et leur valeur d’achat.

Un cadeau aux plus riches

Pour notre président de la République, cette taxe est « une grosse erreur », parce que, selon lui, elle incite de nombreux créateurs de start-up à « lancer leurs projets à l’étranger » pour l’éviter. Pour Macron, les gens doivent être « libres d’investir comme ils le souhaitent ». Il a également critiqué le faible rendement de cette taxe, qui ne rapporte que 800 millions d’euros par an. Or, nos confrères de Marianne Emmanuel Lévy et Étienne Girard ont eu la bonne idée de rapprocher cette sommes au nombre de personnes imposables : entre 200 et 400 entre 2011 et 2014. « La taxe a donc rapporté environ… deux millions d’euros par contribuable. Une vraie machine à sous d’ultra-riches », relèvent-ils très justement. Ils concluent : « Cette suppression est la conséquence prévisible de la fin de l’Impôt sur la Fortune (ISF), mise en œuvre dès son entrée à l’Elysée. Avec la fin de l’exit tax, […] le compteur des cadeaux aux bienheureux et aux biens nés se montera à 6 milliards en 2019. » Autant d’argent qui n’ira pas aux services publics ou aux plus pauvres.

Photo : Capture d’écran de la couverture de Forbes

Eric Martin : « Nous devons penser la République de manière démocratique et décentralisée »

Éric Martin est professeur de philosophie à Montréal. Disciple de Michel Freitag, socialiste et souverainiste, il a notamment dirigé avec son compère Maxime Ouellet « La tyrannie de la valeur » (Écosociété, 2014) –  un ouvrage collectif proposant une critique radicale des catégories du capitalisme –, ainsi que « Les racines de la liberté », avec Gilles Labelle et Stéphane Vibert. Il vient de publier « Un pays en commun : socialisme et indépendance au Québec » (Écosociété), dans lequel il défend un projet écosocialiste qui allie souverainisme, internationalisme, républicanisme et émancipation. Nous faisons avec lui le bilan du mouvement souverainiste au Québec et son intérêt pour la gauche radicale et ses combats (écologie, féminisme, antiracisme, etc.). 
Le Média : En France, les défenseurs du souverainisme pointent souvent du doigt l’absence d’union politique en Union européenne et de démocratie (absence d’un peuple, indépendance totale des institutions, séparation des pouvoirs inexistants). Or, ce n’est pas le cas au Canada. Pourquoi défendre la souveraineté du Québec ?

Éric Martin : Comme le disait le cinéaste québécois Pierre Falardeau : « […] le Québec, c’est un pays conquis et annexé par la force. Conquis pas la force des armes en 1760, annexé par la force avec l’Acte d’Union en 1840. La Confédération, c’est juste la suite de l’Acte d’Union. Donc, le peuple québécois est un peuple soumis, un peuple vassalisé, un peuple inféodé à un autre ». En 1837, la rébellion des Patriotes a tenté de renverser les institutions monarchiques britanniques et de mettre en place une République dans ce qu’on appelait à l’époque le Bas-Canada. La révolte a été écrasée dans le sang, les dirigeants patriotes ont été pendus et les maisons et les fermes de ceux qui s’étaient révoltés ont été brûlées. On allait jusqu’à arracher leurs vêtements aux femmes et enfants qu’on laissait ensuite dans le froid, au seuil de leur maison en flammes. Voilà le prix que l’Empire britannique faisait payer à ceux qui avaient eu le malheur de rêver de République, de liberté, de justice et d’égalité. Il faut attendre les années 1960 pour le Québec se relève à travers la “Révolution tranquille”.

En 1980 et 1995, le Québec a tenu deux référendums mais n’est pas parvenu à réaliser son indépendance politique. Ce qui fait qu’à ce jour, le Québec a toujours le statut d’une nation annexée et conquise, n’a toujours pas ratifié la constitution et vit toujours sous les institutions d’héritage monarchique et britannique. Si je sors une pièce de monnaie de ma poche, j’y trouve l’effigie de Sa Majesté Elisabeth II, reine d’Angleterre et chef d’État du Canada, à qui chacun de nos députés doit prêter serment d’allégeance encore à ce jour. Le droit à l’autodétermination de la nation québécoise, du peuple du Québec est ainsi toujours nié. Il ne peut donc pas faire ses propres lois, signer ses propres traités, lever ses propres impôts. Plusieurs pouvoirs névralgiques sont concentrés dans le gouvernement fédéral. Le Québec subit notamment les velléités de constructions d’oléoducs soutenus par le gouvernement de Justin Trudeau. Le Canada offre à la face du monde le visage d’un pays souriant, peuplé de castors et abreuvé de rivières de sirop d’érable, mais il faut rappeler, comme le disait Stanley Bréhaut-Ryerson, que ce pays s’est d’abord construit comme une vaste entreprise commerciale au service des intérêts capitalistes et des banques de Londres. La liberté, la culture et la langue du peuple québécois ont été systématiquement bafouées et foulées aux pieds. La situation des autochtones est semblable ; en fait, elle est encore pire vu la violence politique et économique qu’ils ont subie, et continuent de subir.

Et où en est le mouvement maintenant ?

Les souverainistes et démondialistes de France ont raison de vouloir récupérer la souveraineté contre la globalisation capitaliste, le libre-échange, l’Europe technocratique, afin d’organiser une transition économique-écologique et de rebâtir de nouveaux rapports internationaux fondés sur la solidarité humaine plutôt que sur la guerre économique. Nous partageons ce programme et l’avons exposé dans le Manifeste québécois pour la démondialisation. Cependant, notre situation est différente de celle des français : nous n’avons jamais détenu notre souveraineté nationale, en tout cas pas depuis la Conquête de 1760. Il nous faut donc lutter à la fois contre la globalisation et contre la domination du fédéralisme canadien afin de nous réapproprier la souveraineté populaire. C’est pourquoi nous devons continuer à défendre l’indépendance nationale du Québec et le projet de République porté jadis par les Patriotes de 1837. Ceci dit, nous ne serons guère plus avancés si nous faisons un deuxième Canada en miniature, centralisateur et dominé par une élite oligarchique. C’est pourquoi nous devons penser la République de manière démocratique et décentralisée, en partenariat avec les autochtones qui habitent le territoire (et depuis bien plus longtemps que les descendants européens). Québécois et autochtones ont un intérêt réciproque à sortir du fédéralisme canadien, de l’économie pétrocapitaliste écocidaire et de la globalisation afin de récupérer la capacité de décider et d’articuler une autre manière de vivre, plus humaine et plus respectueuse de la nature- avant qu’il ne soit trop tard.

Selon vous, il existe une relation dialectique entre le socialisme et la souveraineté : quelle est-elle ?

Dans les années 1960, les penseurs de la revue Parti Pris s’inspiraient du marxisme et du socialisme décolonisateur. Ils ont théorisé l’aliénation du Québec comme reposant sur deux formes principales de domination : exploitation capitaliste et oppression nationale. Pour eux, il était impossible de renverser l’aliénation capitaliste sans réappropriation de la liberté politique rendue impossible par le fédéralisme canadien. À l’inverse, une indépendance qui reconduirait l’oppression capitaliste des classes travailleuses ne mènerait qu’à une liberté formelle, mais bien peu effective. C’est pourquoi ces deux questions, celle du règlement de la “question sociale” et celle que Marcel Rioux (sociologue marxiste de l’Université de Montréal) appelait la “Question du Québec”, leur sont apparues comme étant dialectiquement liées, et donc inséparables. Toute lutte actuelle en vue de construire ce que Fernand Dumont appelait assez joliment un “socialisme d’ici”, enraciné dans la culture, les manières d’être et le territoire du Québec ne peut donc laisser de côté : 1. l’idée d’une reconquête de la liberté politique (ce qui pose la question, comme le disait Michel Freitag, d’une réinvention institutionnelle et d’un nouveau partage de la souveraineté local, régional, national et international) ; et 2. L’idée d’une nécessaire transition économique et écologique nous amenant à abandonner le capitalisme, l’obsession de la croissance et le travail aliénant en vue d’organiser différemment la production ainsi que l’ensemble des rapports sociaux. Le slogan de l’époque est on ne peut plus clair : “socialisme et indépendance”.

Malheureusement, les théories anglo-saxonnes ou postmodernes à la mode dans les milieux militants ou dans les universités ne parlent plus guère d’indépendance, ni de socialisme. Or, comme l’a bien montré Renaud Garcia, ces théories, qui se présentent souvent comme du prétendu “anarchisme” sont loin de l’héritage de l’anarchisme social, du socialisme ou du communisme antiautoritaire et sont plus proche de ce que Jean-Claude Michéa appellerait le libéralisme culturel. Bien évidemment, il nous faut rejeter l’indépendantisme réactionnaire, xénophobe ou raciste. Mais une perspective dialectique, plutôt que de rejeter du même souffle l’idée même de souveraineté, cherche à la redéfinir dans une perspective socialiste, avec un souci de justice sociale. C’est ce que j’appelle la dialectique entre question nationale et question sociale.

Selon vous, l’indépendance du Québec doit-être indissociable du féminisme – vous prenez en exemple le Front de libération des femmes – et de l’antiracisme, et inversement. Pourquoi ?

Les indépendantistes libéraux ne voyaient pas l’exploitation capitaliste. Les marxistes-léninistes des années 1970-80 défendaient la lutte des classes, mais rejetaient l’indépendance. La revue Parti Pris essayait de faire la synthèse dialectique entre indépendance et socialisme. Les militantes féministes ont alors relevé que dans ce discours, il n’était absolument pas question de l’oppression des femmes. Par exemple, dans le Manifeste du front de libération du Québec (FLQ), on ne trouve rien sur le féminisme. Elles fonderont donc le Front de libération des femmes du Québec (FLF) en vue de lutter contre la triple oppression nationale, capitaliste et patriarcale. Mais cette synthèse ne tiendra pas dans le temps : le féminisme en viendra à s’éloigner des mouvements indépendantiste et marxiste, plutôt sourds à leurs revendications et à se constituer sur une base autonome au moment même où la pensée postmoderne devient à la mode. Cette pensée postmoderne, qui met en doute le discours universalisant en cherchant à montrer qu’il fait violence au particulier, aura le bénéfice d’aider à mettre en lumière des luttes que le discours hégémonique, souverainiste ou marxiste, laissait de côté ou cherchait même à minorer. Ainsi du féminisme, des droits des homosexuels, de l’écologie ou encore de l’antiracisme. Ces luttes sont venues défier les conceptions dominantes du discours sur la justice à prétention universelle en montrant qu’il procédait toujours d’une vision tronquée et insuffisante incapable d’incarner pleinement l’idée de la Justice.

Ces discours postmodernes ont cependant le défaut de leur qualité : ils ont de la difficulté à faire des synthèses, à hiérarchiser les priorités et à générer une conception du bien commun susceptible d’être mise en partage à partir de luttes communes. Comme le disait Murray Bookchin, nous en sommes aujourd’hui dans l’oubli du “social” dans l’expression luttes sociales. Les luttes ne doivent pas consister à opposer une oppression à l’autre pour savoir laquelle gagne la palme du pire, ce qui ne conduit qu’à l’éclatement, à la dispersion et à la désorganisation. Ou encore, faute de relier ces luttes à une remise en question plus générale des formes de médiations sociales, elles finissent par être récupérées par le système capitaliste qui s’en nourrit, comme c’est le cas avec le féminisme libéral. C’est pourquoi le projet indépendantiste et socialiste doit intégrer les luttes féministes et contre le racisme s’il veut éviter de construire une société indépendante et postcapitaliste mais toujours sexiste et raciste envers les nouveaux arrivants. À l’inverse, c’est aussi pourquoi les luttes féministes ou pour les droits des minorités doivent faire partie d’un projet politique englobant dont l’objectif ne relève pas seulement d’une défense du droit individuel, mais d’une transformation des médiations économiques et politico-institutionnelles qui assurent la reproduction du système. C’est encore une fois une question de dialectique entre les revendications justice sociale portée par des individus ou une partie de la société et l’exigence générale ou “holiste” de transformer la société comprise comme “totalité synthétique”, suivant Michel Freitag.

Photo : Fête nationale du Québec 24 juin 2006

Crédits : Wikipédia

 

Macron déçoit sur les banlieues

Article initialement publié le 23 mai 2018 sur Le Média presse

Le président de la République a décidé de ne pas suivre le plan Borloo, certes ambitieux, mais pas révolutionnaire, dans ses « quelques nouvelles mesures » de politique de la ville.
« Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent l’un un rapport, l’autre disant “on m’a remis un plan”… Ce n’est pas vrai. Cela ne marche plus comme ça », a expliqué Emmanuel Macron ce mardi 22 mai à l’Elysée devant un parterre d’invités, parmi lesquels Jean-Louis Borloo. Par-delà la polémique autour de la formulation – certains l’accusant de “communautariser” ou de “racialiser” le débat public –, le président de la République a surtout décidé de ne rien faire ou presque pour les banlieues. Alors qu’il devait, selon le Premier ministre Edouard Philippe, annoncer un « plan de mobilisation » à destination des quartiers populaires, devant des centaines de personnes, élus locaux, entrepreneurs, responsables associatifs et habitants, Macron a déçu. Seules « quelques mesures » ont été avancées, lors d’un discours où le chef de l’Etat a préféré prôner un changement de « philosophie » plutôt que d’annoncer le déblocage de crédits spécifiques. « L’idée est de donner la parole aux acteurs de terrain, de partir de la base, des habitants, plutôt que d’apporter d’en haut des solutions toutes faites. Il y a déjà beaucoup d’expériences menées dans les quartiers qui pourraient être dupliquées ailleurs », a-t-il expliqué pour justifier sa reculade.

Un plan ambitieux, mais pas révolutionnaire

Dans son rapport de 164 pages remis le 26 avril dernier, l’ex- ministre de la Cohésion sociale préconisait 19 programmes pour les 1.300 quartiers prioritaires en métropole où habitent cinq millions de personnes. Pour rappel, Borloo proposait notamment d’investir massivement dans la petite enfance, en créant, entre autres, 30.000 places en crèches dans les quartiers à horizon 2022. Il était question de créer des cités éducatives qui regrouperaient écoles et collèges dans un même lieu dans une approche globale avec « une autonomie de pédagogie et de gestion renforcée », tout en garantissant la gratuité de la cantine dans les écoles et collèges REP et REP+. Borloo y défendait également la mise en place d’un programme sur les formations en alternance et en apprentissage inspiré du modèle allemand, la fondation d’un fonds d’investissement éducatif dans les quartiers pour la réhabilitation et la construction des 300 écoles et 100 collèges les plus dégradés, l’ouverture d’une Cour d’équité territoriale, ou encore la suppression de la mécanique du financement des associations au profit d’appels à projets avec un financement pérenne sur la base de leurs actions, comme l’exigent depuis longtemps les acteurs de terrain. Rien n’était vraiment cependant proposé afin de lutter contre les discriminations ou les contrôles au faciès. Le plan Borloo était donc ambitieux, mais souffrait aussi de lacunes. Il exigeait cependant des investissements colossaux, de l’ordre de 48 milliards d’euros, sans doute trop pour Macron.

Presque tout jeté

Le président de la République a affirmé : « Nous nous devons de veiller à une politique d’émancipation: que chacun retrouve sa dignité dans la République ». Il a insisté sur les réformes – très insuffisantes – déjà engagées en matière d’éducation (dédoublement des classes en CP, généralisation de la scolarisation dès 3 ans…). Il a annoncé que 30.000 stages de 3e allaient être proposés par les entreprises et l’Etat (moitié-moitié) afin de combattre « l’assignation à résidence » des quartiers. Macron a demandé aux 120 plus grandes entreprises françaises de prendre leur part dans la lutte contre le chômage qui sévit dans les quartiers. Le résident de l’Elysée a annoncé qu’elles seraient toutes soumises à des tests anti-discrimination au rythme de 40 par an dans les trois ans.

C’est sûrement la seule proposition de Borloo vraiment reprise, Emmanuel Macron s’est dit favorable à la création en juillet d’une « instance de recours pour les habitants comme les élus » et à un « débat d’évaluation sur l’équité territoriale au Parlement ». « Il y a des territoires en grande difficulté, et ils peuvent être très urbains, très ruraux, les raisons sont profondément différentes et […] il faut une politique de droit réel, d’effectivité des droits dans ces endroits de la République », a-t-il souligné. Enfin, il a insisté sur les questions régaliennes et sécuritaires. Il promet de finaliser « d’ici juillet un plan de lutte contre le trafic de drogue » car pour l’instant « on a perdu la bataille du trafic dans de nombreuses cités ». Macron s’est alors prononcé pour « un plan de mobilisation générale » contre ces « trafics internationaux » qui « conduisent aux pires des crimes ». Le président demeure, au passage, fermement opposé à la légalisation du cannabis.

Le 14 novembre dernier, lors d’un discours à Tourcoing (Nord), Macron appelait à « une mobilisation nationale pour les villes et les quartiers ». Finalement, comme l’égalité femmes-hommes, les banlieues ne seront pas la priorité du quinquennat.

Photo : Emmanuel Macron lors de sa présentation ce 22 mai

Crédits : Capture d’écran France info

Crise interne profonde à « Valeurs actuelles » ?

Article initialement publié le 18 mai 2018 sur Le Média presse

Le 28 avril dernier, nos confrères de Mediapart révélaient les probables départs d’Yves de Kerdrel et Jean-Claude Dassier, directeur général et administrateur de Valmonde, la société qui édite le célèbre hebdomadaire de droite. Derrière ces réorganisations semble se cacher une profonde crise interne. 

Une crise que personne ne soupçonnait il y a peu couve à Valeurs actuelles. « La rédaction de l’hebdomadaire ultradroitier Valeurs actuelles est en pleine effervescence depuis un conseil d’administration de la société éditrice Valmonde & Cie qui s’est tenu le 27 avril. Les représentants du personnel présents à ce conseil ont découvert à cette occasion que le directeur général, Yves de Kerdrel, était sur le point d’être licencié par les actionnaires, alors que jamais les résultats financiers du journal n’ont été aussi élevés. De la même manière, Jean-Claude Dassier, ancien patron de LCI et administrateur de Valmonde depuis plus de six ans devrait être révoqué », nous a informé Mediapart.

Ce ne serait pas tout. Plusieurs journalistes du magazine affirment que Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction, serait en danger, sans pour autant risquer d’être licencié. Enfin, le nom du successeur de Kerdel circule dans la rédaction. Il s’agirait d’Erik Monjalous, président de l’agence numérique 6Medias et ancien directeur commercial et marketing de l’AFP, actuellement en mission à L’Opinion. Cette information est aussi rapportée par La lettre de l’audiovisuel. Monjalous devrait arriver avant l’été(1). Sa nomination recentrerait un hebdomadaire qui ambitionnait au départ d’être celui de toutes les droites. Car le problème ne viendrait pas des ventes, certes en recul, mais encore très élevées. Il proviendrait plutôt de la ligne politique, jugée trop à droite pour les actionnaires et certains journalistes, et de la gestion humaine.

De Kerdrel à Lejeune : histoire d’une droitisation assumée

Yves de Kerdrel, admirateur de Blair et intime de Macron, prend la tête du groupe Valmonde le 1er octobre 2012 et devient directeur général de Valeurs actuelles. Son bilan comptable est impressionnant. Quand, il arrive, l’hebdomadaire est diffusé à 88.000 exemplaires. Cinq ans plus tard, la diffusion s’établit à 121.000 avec un pic à 123.000 en 2015, selon l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM). Il permet aux finances de repasser dans le vert en 2013. La méthode de ce libéral-conservateur est simple : à une époque où la presse mainstream se centrise et fait mine d’être neutre, Valeurs actuelles assume son positionnement politique, quitte à choquer avec ses unes. Les sujets de sociétés prennent alors de plus de place. En 2013, Jean-Claude Dassier, alors vice-président du magazine, explique à propos des unes chocs : « C’est de la provocation, on le fait exprès évidemment. Dans les kiosques, il faut comprendre qu’on est rangé entre Alternatives économiques et Jeune Afrique. Quand on est petit au fond d’une classe, il faut bien être un peu turbulent pour se faire remarquer. » De fait, à ce moment, le contenu est plus modéré qu’il n’y paraît.

Selon Kerdrel, « le profil type [des lecteurs] est un Français bourgeois, rural, de profession libérale, avec des préoccupations très provinciales. Il est contre le politiquement correct et contre le parisianisme ». En revanche, il assure que le lecteur de Valeurs actuelles vote assez peu FN, « beaucoup moins que celui du Figaro Magazine ou de Marianne ». Il n’hésite néanmoins pas à décentrer la ligne. « Il y avait une part de marché à prendre. La France des invisibles gronde, le pays se droitise. Je laboure un terrain plus important qu’en 2012 », explique-t-il en 2016 à Libération. Il provoque alors des modifications dans la rédaction.

En 2015, alors que l’homme d’affaires Iskandar Safa, Libanais maronite et ancien combattant des Gardiens des cèdres, milice nationaliste chrétienne, devient actionnaire à 70% de Valeurs actuelles, le magazine connaît de gros bouleversements, indépendamment de sa volonté. Onze des cinquante salariés quittent le navire, dont Éric Branca, alors directeur de la rédaction et de sensibilité plutôt gaulliste. Yves de Kerdrel devient alors directeur de la rédaction et poursuit le travail de droitisation déjà bien entamé. En 2016, il laisse sa place de directeur de la rédaction à Geoffroy Lejeune, ce qui marque une nouvelle étape.

Alors rédacteur en chef du service politique, Lejeune devient à 28 ans le plus jeune directeur de rédaction de France. Dans Les nouveaux enfants du siècle (Cerf, 2016), Alexandre Devecchio le décrit comme « un des meilleurs observateurs » de la Manif pour tous et estime que « sa nomination à la tête de l’hebdomadaire après une trajectoire météorique est un des signes du basculement culturel et générationnel en cours. » Disciple affirmé d’Éric Zemmour et proche de Marion Maréchal-Le Pen, il publie en 2015 chez le très à droite Ring Une élection ordinaire, roman où il imagine l’élection du polémiste à la présidence de la République en 2017. Il se fait connaître du grand public le 26 septembre 2015 sur le plateau de Laurent Ruquier face à Léa Salamé et Yann Moix. Depuis, il intervient régulièrement dans les grands médias, comme CNews. Sous Lejeune la droitisation s’accélère encore. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est à Valeurs actuelles que Marion Maréchal-Le Pen accorde en mai 2017 son entretien-testament et que c’est toujours au même magazine qu’elle fait son retour médiatique en février 2018.

Christophe, journaliste pour le magazine depuis plusieurs années(2), nous affirme que « la proximité de Geoffroy Lejeune avec Marion Maréchal Le Pen peut causer des frictions en réunion de rédaction : il veille sur elle comme un agent veille sur sa star. » Il déplore aussi que depuis sa nomination « l’aspect militant a pris le pas sur le journalisme ». S’il rappelle que « VA a toujours eu une ligne et l’a assumée », il constate que certaines choses ont changé. « Des journalistes ne quittent jamais leur bureau et écrivent leurs papiers en se reposant uniquement sur des articles de confrères auxquels ils ajoutent un ton éditorial propre à VA », nous explique-t-il. De son côté, Damien remarque que les arrivées sont « plus issues de la mouvance militante que journalistique ». Le résultat est que, selon Christophe, « certains journalistes ont de la peine à défendre la ligne du journal particulièrement lorsqu’il s’agit de sujets sociétaux. » Grégoire, également journaliste au sein de l’hebdomadaire, va dans le même sens. Selon lui, « une certaine droite proche de la Manif pour tous ou de Villiers, qui flirte avec l’extrême droite, a pris le pouvoir et ce n’est pas au goût de tout le monde. » Car, pour Damien, « la rédaction est hétéroclite ». La promesse d’être le média de la droite dans sa diversité et ses nuances n’est plus respectée. En août 2017, Tugdual Denis, arrivé moins d’un an auparavant de L’Express, claque la porte. « Une belle prise dont on était fiers «  précise Christophe(3). Il est maintenant grand reporter au service politique du Point. Aujourd’hui, une arrivée récente cristallise les tensions : celle de Charlotte d’Ornellas.

La gestion de Lejeune mise en cause

Arrachée aux mains des marionistes de L’Incorrect, dont elle est l’une des cofondatrices, en octobre 2017, d’Ornellas est une recrue de choix pour Lejeune. Longtemps journaliste indépendante, Charlotte d’Ornellas a notamment collaboré à Présent, quotidien des catholiques identitaires, et au très à droite Boulevard Voltaire. « A côté de Boulevard Voltaire, Valeurs actuelles c’est L’Express », ironise Damien. Elle est aussi chroniqueuse dans l’émission Bistro Libertés de la web TV d’extrême droite TV Libertés. Durant la primaire 2016, d’Ornellas a aussi été conseillère relations presse de Jean-Frédéric Poisson. Elle est principalement connue pour son engagement aux côtés des chrétiens d’Orient et son intérêt pour la guerre civile en Syrie. « Nouvelle idole du monde de la “réinformation” », la journaliste se vit « comme la représentante d’une jeunesse qui dit son ras-le-bol mais sans colère » selon Pascale Tournier dans Le vieux monde est de retour (Stock, 2018). Cette dernière relève aussi que d’Ornellas « reconnaît assumer son ancrage à l’extrême droite : au second tour de la présidentielle, elle vote sans hésitation en faveur de Marine Le Pen. » Jeune égérie des “nouveaux conservateurs”, elle a plus de 16.000 followers sur Twitter et est chroniqueuse sur CNews. « C’est une des raisons qui a poussé Geoffroy à la prendre » avance Grégoire. Ce n’est évidemment pas la seule. « Quelques semaines avant son arrivée, Charlotte d’Ornellas cherchait à rassurer Geoffroy Lejeune : “Nous allons gagner la bataille culturelle” », se souvient Christophe. L’arrivée de la jeune femme n’est cependant pas au goût de tout le monde. « Son embauche a peut-être jeté de l’huile sur le feu », confesse Damien. Pour lui, « elle est plus militante que journaliste ». « Certains sont mécontents. Personne ne se plaint directement à Geoffroy, mais on entend des bruits de couloir », renchérit Grégoire. Pour Christophe, « Charlotte incarne un courant à droite de la droite dont beaucoup souhaitent s’éloigner. »

Peu de temps après son arrivée, « le service économique a tenté un “putsch” en interpellant les actionnaires », d’après Christophe. Si le problème est réglé, l’accalmie est de courte durée. Le journaliste nous raconte : « En février dernier, des journalistes ont été entendus afin de déterminer les problèmes dans la rédaction. Selon Geoffroy, il a tapé du poing sur la table devant Iscandar Safa ; afin d’obtenir l’éloignement de Mougeotte et Villeuneuve de la rédaction. Ces derniers semblent peu apprécier sa ligne droitière. » Certes, rien ne prouve que Charlotte d’Ornellas soit directement en cause, mais tout indique qu’elle est la goutte d’eau qui a fait déborder un vase trop plein. Peut-être que le récent recrutement de Diane Malosse, passée par Le Point et L’Obs, au profil plus “modéré”, a pour objectif d’atténuer les critiques. Néanmoins, tout n’est pas purement politique. « Le management humain est aussi en cause », prévient Grégoire.

Comme le rapporte Mediapart, une société des rédacteurs est actuellement en train de se créer, vraisemblablement à l’initiative d’Olivier Maulin, écrivain reconnu et journaliste au service culture, et Arnaud Folch. Selon Grégoire, « certains éléments sont placardisés sans vraies raisons, alors qu’avant ils écrivaient toutes les semaines ». Ce serait le cas d’Arnaud Folch, marginalisé par Kerdrel depuis la nomination de Geoffroy Lejeune. Pourtant, ce n’est un secret pour personne que Folch, qui a commencé sa carrière chez Minute, penche largement vers l’extrême droite. « Le souci est qu’il est trop antilibéral sur le plan économique pour Kedrel », selon Grégoire. Dans le même temps, le journaliste affirme que « des gens sont promus sans aucune justification, comme Bastien Lejeune », petit frère du directeur de la rédaction qui dirige aujourd’hui le web. « Il n’y a eu aucune communication officielle concernant sa promotion, nous l’avons découvert dans l’ours », nous explique Grégoire. Rien ne semble justifier l’ascension de ce jeune journaliste, « ni spécialement bon, ni spécialement mauvais », si ce n’est la bienveillance de son grand frère. Depuis l’arrivée de Charlotte d’Ornellas il écrit souvent avec elle dans le magazine sur des sujets de société ou politique importants.

Mais “le clan Lejeune”, comme les nomment certains, s’avère être un colosse aux pieds d’argile. Si Damien, moins sévère que ses collègues, estime que « Lejeune tient très bien la baraque », il croit néanmoins qu’il est en danger. « Geoffroy est le bébé de Kerdrel, leurs destins sont liés », conclut-il. Pour le moment, difficile d’en savoir plus. Une question se pose néanmoins : s’il était démis de son poste qui pourrait le remplacer ? Aucun des journalistes interrogés n’a le début d’une réponse.

 

(1) Contactés à ce sujet, Etienne Mougeotte et Charles Villeneuve, actionnaires, n’ont pas répondu.

(2) Pour des raisons évidentes, les noms des journalistes qui ont témoigné ont été changés.

(3) L’intéressé a néanmoins affirmé sur Twitter, en réaction à l’article : « Je n’ai en rien « claqué la porte ». Au contraire, je l’ai refermée poliment, après avoir sincèrement remercié pour la superbe expérience qu’il venait de m’offrir. »

Nicolas Hulot renonce sur l’huile de palme face à Total

Article initialement publié sur Le Média presse le 17 mai 2018

Le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a donné, à demi-mot, ce 16 mai 2018, son aval pour la reconversion de la raffinerie Total de la Mède, en bio-raffinerie. Problème : ce projet s’avère nocif pour l’environnement.

En juillet 2017, Nicolas Hulot affirmait fièrement vouloir « mettre fin à l’importation en France de produits contribuant à la déforestation. » Le ministre d’Emmanuel Macron visait alors plusieurs produits, comme le bois, le soja, le coton, l’hévéa et le cacao, mais aussi et surtout l’huile de palme. D’après un rapport du Parlement européen, « 40 % de la déforestation mondiale est imputable au passage à des plantations en monoculture de palmiers à huile à grande échelle ». Ce phénomène fragilise l’écosystème et menace les populations d’orangs-outans, de rhinocéros et de tigres. Pourtant, les importations de l’huile végétales contre lesquelles Nicolas Hulot prétendait partir en guerre s’apprêtent à doubler, avec sa bénédiction. En cause, un projet de bio-raffinerie de Total qui utilisera 500.000 tonnes par an, venues d’Indonésie et de Malaisie.

Un projet à 275 millions d’euros

En 2015, Total annonçait la reconversion de sa raffinerie de la Mède, dans les Bouches-du-Rhône. Le groupe a alors cessé d’y raffiner du brut, pour investir dans d’autres projets : un dépôt pétrolier, une ferme solaire et une bio-raffinerie, pour la bagatelle de 275 millions d’euros. Les biocarburants doivent utiliser entre 60% et 70% d’huiles végétales (soja, colza, tournesol, maïs, palme) et le reste d’huiles alimentaires usagées (huile de friture) et d’huiles résiduelles (graisse animale, huiles issues de l’industrie papetière ou résidus de palme…). Validé par le préfet, le projet doit être mis en place cet été. Nicolas Hulot a promis de l’encadrer. Clément Sénéchal, chargé de campagne Forêts pour Greenpeace France, nous affirme pourtant que le ministre « n’a rien obtenu de nouveau, contrairement à ce qu’il prétend ». « La France ouvre donc tout grand les vannes de l’huile de palme, à rebours de la lutte contre le changement climatique. […] Comment un Ministre de la Transition Écologique et Solidaire peut-il ainsi servir de caution à un projet industriel destructeur pour les forêts et la biodiversité de notre planète ? Nicolas Hulot, qui a évoqué un éventuel départ du gouvernement à l’été, semble en réalité avoir déjà démissionné sur ce dossier », dénonce-t-il dans un communiqué sur le site de l’ONG publié ce 16 mai. Enfin, selon lui, la France va à rebours des engagements pris lors de la COP21, qui s’est déroulé à Paris en 2015, dont l’article porte justement sur la préservation des forêts.

Total affirme pourtant que les biocarburants sont écologiques. Ils seraient « deux fois moins polluants que les carburants traditionnelles ». Ce n’est pas de l’avis de Clément Sénéchal qui nous explique qu’au contraire, les « émissions de gaz à effet de serre sont trois fois supérieures aux carburants fossiles. » Il nous rappelle aussi leur impact dans « la variabilité des prix  » des matières premières utilisées, qui ont de vrais impacts sociaux, ainsi que « la pression foncière », qu’ils engendrent. Il est néanmoins probable qu’en lançant ce projet, la célèbre entreprise pétrolière et gazière croyait réellement bien faire. Selon Clément Sénéchal, durant une quinzaine d’années, les directives européennes encourageaient les biocarburants. Des aides fiscales et des subventions sont mises en place, afin de favoriser leur production malgré leur faible rendement. Les résultats sont spectaculaires. Entre 1995-2015 la production mondiale d’huile de palme a augmenté de 335%. Aujourd’hui, sept millions de tonnes d’huile de palme sont importées chaque année au sein de l’UE, soit une consommation annuelle de plus de 12 litres d’huile de palme par Européen, ce qui fait de la zone le deuxième importateur mondial. Sans surprise, 75% en France et 46% en Europe est utilisée dans les seuls biocarburants. Pour Sénéchal, « nous avons créé un monstre qui, aujourd’hui, nous échappe. »

L’Union européenne contre l’huile de palme

Mais l’huile de palme n’est depuis peu plus en odeur de sainteté. Début avril, les députés européens ont massivement voté pour l’adoption d’un rapport d’initiative qui vise à limiter le recours à l’huile de palme dans l’Union. Si l’objectif annoncé est de supprimer progressivement l’huile de palme dans les biocarburants d’ici 2021, la législation est moins contraignante qu’elle en a l’air, puisqu’il surtout de « sortir l’huile de palme des aides européennes, ce à quoi s’oppose la France », souligne Clément Sénéchal. Quoiqu’il en soit, le projet de la raffinerie de Mede rencontre une vive contestation, notamment dans les milieux écologiques, mais pas seulement. La section CGT de Mede y est aussi opposée. Face à ces levées de boucliers, Total affirme qu’elle ne dépassera pas un taux d’incorporation de 7%, comme l’autorise la législation hexagonale et « prend l’engagement de limiter l’approvisionnement en huile de palme brute à un volume inférieur à 50% des volumes de matières premières qui seront traitées sur le site, soit au plus 300 000 tonnes par an ». Pas de quoi calmer les craintes légitimes.

Photo : Nicolas Hulot dans les espaces Générations climat, 7 décembre 2015

Crédits : COP PARIS/ Wikimedia commons

Julien Wosnitza : « Aucune solution ne peut nous éviter un effondrement »

Entretien initialement publié sur Le Média presse le 14 mai

Diplômé en finance et ancien banquier, Julien Wosnitza s’est politisé en 2016 avec Nuit debout. C’est à travers ce mouvement qu’il découvre les luttes écologiques comme celles de Notre-Dame des-Landes ou de Bure. Il s’engage ensuite au sein de l’ONG Sea Shepherd pour plusieurs missions, l’aidant à prendre conscience que notre civilisation est en danger de mort. A tout juste 24 ans, il publie son premier ouvrage, « Pourquoi tout va s’effondrer ? », aux éditions Les Liens qui Libèrent. Un livre passionnant sur la catastrophe environnementale qui a déjà commencé, qui tente d’apporter de modestes solutions. Nous l’avons sollicité afin qu’il nous éclaire sur ce qui risque de nous mener au désastre et ce que nous pourrions mettre en oeuvre pour l’éviter.

« Tout va s’effondrer. Ce n’est pas une intuition mais une réalité. Tous les faisceaux d’indices, toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global. […] Et que fait-on ? Rien ! Ou presque rien. Pire, nous croyons encore pouvoir résoudre ces crises fondamentales par le système qui les a précisément engendrées », nous prévient Julien Wosnitza. Le constat n’est pas nouveau. Depuis quelques années, la “collapsologie”, science de l’effondrement de notre civilisation industrielle, est de plus en plus populaire. Pablo Servigne, co-auteur avec Raphaël Stevens de Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015) et réalisateur de la postface de Pourquoi tout va s’effondrer, n’y est pas étranger. Mais cet « appel à agir avant qu’il ne soit trop tard » réussit l’exploit d’apporter un regard neuf sur la question.

Le Média : Diplômé en finance, vous n’étiez pas destinés à être militant écologiste : comment s’est opéré le déclic ?

Julien Wosnitza : Justement, après avoir étudié l’économie et la finance plus ou moins profondément, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un système complètement hors-sol. L’économie telle qu’enseignée en école de commerce n’a absolument rien de réel, pour la simple et bonne raison qu’elle ne prend jamais en compte la finitude des ressources : on fait la course à la croissance, alors qu’une croissance infinie dans un monde fini est impossible.

Selon vous, l’effondrement est inévitable, nous pouvons seulement « limiter la hauteur de la chute », pourquoi ?

Parce qu’absolument tous les éléments de notre vie sont interconnectés, et que tout est dans un état d’équilibre extrêmement précaire. On est à l’aube de réactions en chaîne d’ampleur encore jamais vues. Les exemples sont divers et vont de la fonte des glaces jusqu’à notre consommation quotidienne. C’est vraiment lorsque j’ai compris que tout est interconnecté que j’ai compris qu’aucune solution ne pouvait nous éviter un effondrement.

Par contre, il y a des actions qui peuvent limiter la hauteur de chute de l’effondrement : développer la permaculture, stopper la consommation d’animaux, dépolluer les océans…

Julien Wosnitza

Nous savons depuis au moins 1970 et le rapport « Halte à la croissance ? : Rapport sur les limites de la croissance » du Club de Rome que notre mode de vie est nocif, pourtant rien n’a été fait depuis. Pourquoi la prise de conscience n’a pas été suivie d’actes concrets ? La croissance est-elle la nouvelle religion de notre société ?

Avec une croissance de 3% par an, notre consommation double tous les 23 ans. Globalement, depuis que je suis né, l’humanité consomme deux fois plus de ressources. Le problème c’est qu’on vit sur une grosse boule au milieu du vide intersidéral, et que cette boule n’est pas extensible.

Dennis Meadows, l’auteur du rapport au club de Rome en 1972, nous a déjà prédit un effondrement aux alentours de 2030, et malheureusement ses calculs, actualisés régulièrement, sont quasiment parfaitement justes jusqu’à aujourd’hui.

Pourquoi rien n’a été fait ? Parce qu’il faudrait diviser par 10 notre niveau de vie d’Occidentaux, et qu’aucun politique ne sera jamais élu avec un programme ayant pour but de vivre comme un Tibétain ou un Bhoutanais.

Selon vous, les initiatives individuelles ne sont pas la solution. Vous pointez aussi les blocages politiques. D’où peut venir le changement selon vous ?

Pour moi le changement ne viendra tout simplement pas. J’ai arrêté de me faire des illusions il y a bien longtemps. Allez faire comprendre aux Américains de diviser leur mode de vie par 15, qu’on rigole.

Les initiatives individuelles du quotidien ont du sens uniquement si elles sont coordonnées, et c’est cette coordination que nous n’avons pas : on voit bien la difficulté et le temps nécessaire pour faire changer les mentalités, ne serait-ce que sur le sujet de la viande.

On veut tous changer la planète, mais on ne veut pas avoir de coupures d’électricités, on ne veut pas de rationnement, et on veut de la viande et du poisson régulièrement. Tant que ça tient ça va, mais la chute va faire mal.

Si jamais on veut du positif, le changement (s’il vient) viendra des ZADs, des permaculteurs, des initiatives de dépollution… Mais l’État ne soutient réellement aucune de ces initiatives.
#MakeOurPlanetGreatAgain, on commence quand ?

La question du progrès technique est absente de votre livre. N’a-t-il pourtant pas joué un rôle déterminant ? La question d’une technique “conviviale” et du “low-tech”, pour reprendre le terme de Philippe Bihouix, est-elle importante ?

On a l’habitude de se cacher derrière le fameux « On trouvera bien quelque chose » pour justifier nos propres inactions. Même si on « trouve quelque chose », comprenez par-là une avancée technologique permettant de limiter grandement la chute, il faudrait le temps de la mettre en place à grande échelle, la capacité industrielle de le faire et surtout les matériaux nécessaires à cette production.

On me parle régulièrement de la fusion nucléaire comme la solution à tous nos problèmes, sauf que non, ce serait une solution pour l’approvisionnement électrique, rien d’autre.

Et l’autre problème dans le fait de s’en remettre toujours à la technologie, c’est que celle-ci est demandeuse de métaux rares, dont nous allons bientôt tomber à court.

Dans ce contexte, une approche low-tech est donc primordiale : apprenons de la nature et imitons là, creusons nos cerveaux plutôt que des puits de pétrole.

Depuis ce 5 mai, la France est en dette vis-à-vis de la Terre ? Dans son programme de 2017, la France insoumise proposait une “règle verte” interdisant de prélever à la Terre plus que ce qu’elle est capable de fabriquer. Comment jugez-vous cette mesure ?

Que c’est une excellente mesure sur le papier. En pratique c’est quasiment injouable, sans diminuer notre niveau de vie par un facteur que les Français n’auraient jamais accepté.

Et puis on aurait pris quoi comme référentiel ? La surface de la France ? On n’a ni pétrole, ni gaz, ni charbon en France : on aurait du coup arrêté toute activité liée à ces trois énergies ?

Si on avait pris le référentiel “Monde”, on aurait pris notre part au prorata de la population mondiale ? Ça aurait conduit à rationner tout le monde à des niveaux de vies bien inférieurs à ceux actuels. Et puis on aurait pris quel référentiel de temps ? « Ce que la Terre est capable de fabriquer » certes, mais quand ? En 1900, la Terre était capable de produire beaucoup plus de phytoplancton qu’aujourd’hui, alors qu’aujourd’hui on a tué 99,6% des baleines bleues. Jadis, les populations d’animaux sauvages et surtout de poissons étaient bien plus conséquentes, donc elles se régénéraient beaucoup plus vite qu’aujourd’hui.

La France Insoumise avait de loin le programme écologique le plus ambitieux de ces élections, mais malheureusement bien loin des réalités. Disons que ce programme était le moins fou parmi des programmes indécents écologiquement.

Crédits photo : Pixabay/ Creative Commons

« Amargie » : un pièce pour rendre l’économie aux citoyens »

Article publié initialement le 11 mai 2018 sur Le Média presse

Dans sa dernière pièce, « Amargi », Judith Bernard démystifie une des croyances économiques les plus néfastes de notre époque : la nécessité de rembourser la dette.
Professeure, chroniqueuse, comédienne, metteuse en scène : malgré ses multiples casquettes, Judith Bernard lutte depuis plusieurs années pour une seule et même cause, la démocratie. Ce mode de gouvernement n’est pas qu’une affaire d’institution, elle est aussi liée à l’économie. Avec Amargi, son dernier spectacle qu’elle joue depuis 2016 au théâtre de la Manufacture des Abbesses, à Paris, Judith Bernard entreprend de rendre au peuple le contrôle de la dette. Pour ce faire, elle doit au préalable expliquer les mécanismes monétaires sous-jacents, ainsi que leur histoire. L’objectif est de démontrer que la dette n’est pas une faute morale et que l’économie n’obéit pas à des lois universelles immanentes.

Le casse-tête de la dette

En 2016, la dette mondiale, privée et publique cumulée, atteignait le montant astronomique de 164.400 milliards selon le FMI, soit 225% du PIB. Le capitalisme est depuis une dizaine d’années empêtré dans un schéma absurde. De la même manière que Sisyphe était condamné à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline un rocher qui en redescendait chaque fois avant de parvenir au sommet, es économies occidentales semblent forcées de mener des politiques d’austérités budgétaires pour alléger la dette qui augmente inexorablement. Ainsi, depuis la crise des subprimes de l’été 2007, qui nous a menée à la crise économique de 2008, elle a progressé de près de 42%. La dette semble être le malheur de notre époque qui condamne sans distinction Etats, entreprises et citoyens, pour le plus grand bénéfice des prêteurs. Ou plutôt des banquiers privés, puisque l’acte I d’Amargi nous rappelle que finalement rien ne nous est prêté. En effet, les banquiers créent la monnaie, ex nihilo, à partir de rien, lorsqu’ils nous accordent un crédit. Ils font apparaître une ligne sur notre compte et l’inscrivent à leur actif. Un mécanisme qui est contrôlé par la banque centrale, par le biais du taux de réserves obligatoires – pourcentage de leur solde comptable que les banques commerciales doivent détenir sur leur compte à la banque centrale pour accorder un nouveau crédit –, le taux de refinancement, qui rémunère les liquidités des banques, ou encore le taux interbancaire, auquel les banques se prêtent entre elles.

Ces mécanismes complexes, qu’ont le plus grand mal à assimiler les élèves de SES au lycée, voire de licence d’économie à l’université, sont expliqués de manière ludique dans la pièce. Pour réussir cet exploit, Judith Bernard personnifie les acteurs du système (banquier, jeune femme endettée, ou contestataire du système) et utilise des balles en plastiques et des cerceaux, qui permettent de se figurer les différentes étapes de l’endettement. A la fin, il apparaît très clairement que le capitalisme, grâce aux Etats et l’Union européenne, a confié la création monétaire aux banques, pour leur plus grand profit. L’endettement n’est qu’une conséquence normale de cela. Le tout génère en plus un système instable. Les banques étant toutes reliées entre elles, la chute de l’une peut entraîner cette de toutes les autres, comme cela a failli se produire en 2008. Il est néanmoins dommage que les politiques menées par les principales banques centrales – Réserve fédérale américaine (Fed), Banque centrale européenne (BCE), Banque d’Angleterre (BoE) et Banque du Japon (BoJ) –, depuis la crise ne soient pas analysées. Celles-ci permettent à l’économie mondiale de ne pas sombrer, moyennant une énorme bulle financière, dont nous paierons un jour le prix fort. Quoi qu’il en soit le système monétaire bénéficie aux banques, au détriment des autres acteurs. Auraient-il été possible de faire autrement ? Oui, car ce n’est que le produit de la lutte des classes, et c’est que prouve le deuxième acte.

Une autre société est possible

Les cinq acteurs entreprennent alors de retracer les origines de la dette et de la monnaie. Ce retour en arrière nous mène 2000 ans avant notre ère, en Mésopotamie. La civilisation sumérienne invente alors la monnaie et la dette. Ils mettent néanmoins en place son antidote, l’Amargi. Signifiant « liberté », il désignait une fête : celle de l’annulation de toutes les dettes, décidée par le roi. En remettant les ardoises à zéro, les Sumériens empêchaient ainsi que la dette ne réduise à jamais les plus pauvres. La monnaie révèle aussi son caractère anthropologique. Durant tout l’acte, Judith Bernard et ses acteurs nous montrent, souvent avec humour, comment à travers les époques et les sociétés la question de la dette a été réglée : par la guerre, l’assassinat des banquiers ou l’effacement de la dette. Ce détour historique ludique nous prouve quelque chose d’essentiel : d’autres systèmes sont possibles. Mais la pièce ne s’arrête pas là. Un troisième acte tente de nous montrer une autre voie possible et désirable.

Dans l’ultime acte, l’une des actrices, Toufan Manoutcheri, se retrouve dans un monde alternatif. Les capitalistes ont été expropriés. La propriété lucrative, c’est-à-dire le droit de tirer un revenu de son patrimoine en tant que propriétaire, a été abolie et seule la propriété d’usage, le droit d’user de son patrimoine, persiste. L’ensemble des revenus a été mutualisé, ce qui permet un « salaire à vie » tel que défendu par Bernard Friot et le Réseau salariat. L’endettement est alors mis au service du peuple, qui contrôle la création monétaire. Encore une fois, les mécanismes et les étapes pour en arriver là sont présentés de manière ludique et drôle.

L’économie est un sujet trop sérieux pour être laissé aux économistes. Il n’aura fallu à Judith Bernard qu’une heure et demi, trois actes et cinq comédiens pour nous le prouver. Pour cela, la metteuse en scène a utilisé une riche bibliographie (donnée plus bas), qu’elle laisse à la fin à disposition du public. En conclusion, une pièce que tous les citoyens devraient voir. Ceux qui le feront ce dimanche 13 mai auront en plus la chance d’assister ensuite à une conférence de Bernard Friot, qui la regardera pour une énième fois.

Bibliographie :

  • David Graeber, Dette, cinq mille ans d’histoire, Les Liens qui Libèrent, 2013
  • Frédéric Lordon, La Malfaçon, Les Liens qui Libèrent, 2014
  • André Orléan et Michel Aglietta, La Monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002
  • Bernard Friot, Émanciper le travail, La Dispute, 2014

Photo : Représentation d’Amargi

Crédit : Teaser/ Capture d’écran

Geneviève Fraisse : « Il n’y a pas de féminisme en Mai 68 »

Entretien initialement publié le 9 mai 2018 sur Le Comptoir

Presque tout le monde le sait maintenant : le mouvement étudiant de Mai 68 a en grande partie démarré pour une histoire de mœurs. Dès 1967, les étudiants de la jeune Université de Nanterre — dont un certain Daniel Cohn-Bendit — réclament le droit d’accéder aux dortoirs féminins. De fait, Mai 68 est autant une révolte sociale qu’un moment de libération sociétale et sexuelle. Très vite apparaissent les première réunions féministes non-mixtes et le Mouvement de libération des femmes (MLF), dont fait entre autre partie Antoinette Fouque. Cette séquence débouche sur des avancées sérieuses pour les femmes, dont la loi Veil de 1975, qui dépénalise l’avortement. Mai 68 serait donc à l’origine d’un nouveau féminisme ? Pas sûr, nous avertit Geneviève Fraisse, toujours prête à combattre les schémas de pensée trop simplistes.

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Denis Collin : « Marx a peu de choses à voir avec cette doctrine politique qu’a été le marxisme »

Entretien initialement publié le 4 mai 2018 sur Le Comptoir

Il est des jours en apparence anodins qui marquent l’histoire. C’est le cas du 5 mai 1818, où Karl Heinrich Marx voit le jour à Trèves. Ce fils d’avocat juif ashkénaze converti au protestantisme, connaît un destin fabuleux. Il est docteur de la faculté de Philosophie de l’université d’Iéna avant son 23e anniversaire. À sa mort, quarante-deux ans plus tard, Karl Marx aura peut-être plus bouleversé le monde qu’il ne l’espérait lui-même. Figure majeure du communisme et du socialisme, il devient un penseur incontournable en économie politique et en philosophie. Sa pensée irriguera tout le XXe siècle, parfois pour le meilleur et, malheureusement pour lui, souvent pour le pire. Il n’en demeure pas moins un auteur essentiel aujourd’hui. Pour célébrer ses 200 ans, nous nous sommes entretenus avec Denis Collin. Docteur et agrégé en philosophie, ce dernier enseigne la philosophie dans un lycée d’Évreux et en classes CPGE économiques à Rouen. Marxiste, critique de l’orthodoxie, et républicain, il préside l’université populaire d’Évreux et co-anime le site La Sociale. Il vient en outre de publier « Introduction à la pensée de Marx », chez Seuil, un excellent ouvrage pour se remettre à jour sur les idées développées par le philosophe allemand.

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