George Orwell, écrivain des gens ordinaires : bilan médiatique

Retrouvez quelques articles sur le web parlant de George Orwell, écrivain des gens ordinaires, paru le 28 avril 2018 (Première partie, « Vraiment alternatif »).

  • « George Orwell : un socialisme sans le Progrès », bonnes feuilles sur le site Le Comptoir
  • « Orwell reprochait à la gauche petite bourgeoise son mépris implicite des classes populaires », entretien pour Le Figaro Vox
  • « George Orwell, l’inclassable », recension dans Le Figaro
  • « George Orwell, écrivain des gens ordinaires de Kévin Boucaud-Victoire », recension sur Un bruit blanc
  • Cité par Sébastien Lapaque dans un excellent article sur Orwell dans Le Figaro
  • Recension dans Famille chrétienne de Clémence Barral
  • Invité chez André Bercoff sur Sud radio
  • « George Orwell, écrivain des gens ordinaires par Kévin Boucaud-Victoire », recension dans la revue littéraire Pergola
  • Entretien pour Un Bruit blanc
  • Kevin Boucaud-Victoire : « Le socialisme d’Orwell est une politisation des valeurs chrétiennes », entretien à Julien Leclercq pour Le Nouveau Cénacle
  • « Êtes-vous orwelliens ? » Entretien sur L’Express
  • « Orwell, un socialiste inclassable » sur Non-Fiction
  • « George Orwell était socialiste, même si certains ont tendance à l’oublier » sur Slate
  • « Le George Orwell peu ordinaire de Kévin Victoire » par Clara-Doïna Schmelck sur Intégrales productions
  • « George Orwell, écrivain des gens ordinaires », recension de Louise Roblin pour La revue Projet
  • « Le socialisme d’Orwell ne fait pas table rase du passé », entretien pour l’Inactuelle
  • « De quoi la mode Orwell est-elle le nom ? », entretien croisé avec Matthieu Bock-Côté, dans L’Obs

« Décédé en 1949, Eric Arthur Blair, plus connu sous le pseudonyme de George Orwell, est longtemps resté prisonnier de ses chefs-d’oeuvre : La Ferme des animaux(1945) et 1984 (1949). Le britannique, cantonné jusqu’alors au rôle de simple antitotalitariste, connait aujourd’hui une seconde jeunesse. De l’essayiste d’extrême droite Laurent Obertone au philosophe socialiste Jean-Claude Michéa, en passant par la journaliste Natacha Polony qui a présidé le Comité Orwell, cet « homme presque génial », comme le qualifiait son principal biographe Bernard Crick, échappe aux étiquettes politiques communément admises. On peut donc désormais parler d’ « affaire Orwell » ! Il était temps de s’y plonger et de faire toute la lumière sur le plus conservateur des socialistes, et le plus anarchiste des critiques du Progrès.

Kévin Boucaud-Victoire, spécialiste de l’écrivain britannique, présente ici le George Orwell méconnu du grand public. Dans un format court et dense, s’appuyant sur des biographies qui ont fait autorité, l’auteur livre une approche rafraichissante à rebours des interprétations biaisées, faisant tour à tour d’Orwell un conservateur patenté et un socialiste dans les rangs. »

Retrouvez le bilan de La Guerre des gauches (éditions du Cerf)

Le retour de la formation militante

Article initialement publié le 3 juillet 2018 sur La Vie

De l’institut de Marion Maréchal à celui de LREM, plusieurs écoles sont créées. Les partis prennent-ils à nouveau au sérieux la formation intellectuelle ?

Lire la suite ici

Pourquoi Pierre et Paul sont fêtés le même jour ?

Article initialement publié le 28 juin 2018 sur Aleteia

La solennité des saints Pierre et Paul, fêtée le 29 juin, commémore les martyrs de deux des apôtres les plus importants du christianisme, dont les destins hors du commun ont été liés par une finalité commune.

Lire la suite ici

Le football est-il une zone d’autonomie populaire à défendre ?

Article initialement publié le 26 juin 2018 sur Le Média presse

Derrière le spectacle capitaliste, le football reste un sport populaire et collectif. Mais pour combien de temps ?

Depuis le jeudi 14 juin, c’est parti pour un mois de football. Difficile d’échapper au sport le plus populaire du monde et à la deuxième compétition sportive la plus regardée (avec 3,2 milliards de téléspectateurs pour l’édition 2010), juste après les Jeux olympiques. Pendant des semaines, les journalistes vont nous gratifier de leurs commentaires sur la qualité du jeu ou des buts. Le coût exorbitant de la Coupe du monde, qui se chiffre en dizaines de milliards d’euros, les droits TV, sans oublier les salaires indécents des joueurs, seront aussi évoqués. Anne-Sophie Lapix a d’ailleurs lancé les hostilités. « La Coupe du monde de football débute demain et on va pouvoir regarder des millionnaires courir après un ballon » a rallié la journaliste lors du journal de 20h de France 2 du 13 juin. « Mépris de classe », s’est alors excité la toile, la forçant à présenter ses excuses. Si derrière la détestation du foot peut se nicher du dédain pour la populace, juste bonne à s’aliéner, ce n’est pas toujours le cas. Car, avouons-le, ce sport se rapproche chaque jour de l’indécence capitaliste. Pourtant, il est impossible de le résumer à cela. Le philosophe socialiste Jean-Claude Michéa a expliqué que dans le ballon rond, « il reste donc, en réalité, d’innombrables zones d’autonomie populaire à défendre. » Car le foot demeure plus complexe qu’il n’y paraît et oscille encore entre pratique populaire et spectacle capitaliste.

« Le sport est un phénomène de civilisation tellement important qu’il ne devrait être ni ignoré ni négligé par la classe dirigeante et les intellectuels. » Pier Paolo Pasolini

Au commencement était le passing game… ou presque

On l’oublie souvent, mais le football est à l’origine un sport aristocratique. Né dans la première moitié du XIXe siècle, il est pratiqué dans les public school, écoles privées victoriennes. Il véhicule alors les valeurs d’aloirs : les joueurs se doivent d’être héroïques. L’organisation stratégique et la solidarité collective sont inexistantes. Le dribbling game, est alors en vogue. Tout bascule le 31 mars 1883. Ce jour-là, le Blackburn Olympic se hisse en finale de la FA Cup, plus vieille compétition de football créée douze ans auparavant. Il s’agit du premier club ouvrier qui parvient à ce niveau, avec, en prime, un jeu très collectif. En remportant 2-1 le match décisif face aux Old Etonians, équipe issue de la plus prestigieuse école du pays, Eton, Blackburn inaugure une nouvelle ère. Il transforme le football en sport populaire et met au goût du jour le passing game. Le ballon rond ne sera plus jamais le même. Quelques décennies plus tard, George Orwell dira que « personne ne peut joueur au football tout seul. » Enfin, cette victoire accélérera paradoxalement aussi le passage au professionnalisme impulsé par les clubs du bassin industriel. C’est ainsi, comme le souligne Michéa dans Le plus beau but était une passe (Climats, 2014), le foot devient « le premier sport moderne dont les classes ouvrières britanniques […] se sont très vite approprié l’essentiel de la pratique. » Au point de devenir, selon la formule de l’historien marxiste Éric Hobsbawm, la « religion laïque du prolétariat britannique ». C’est le rugby qui reprendra le flambeau du sport aristocratique et amateur.

Nouveau symbole de la lutte des classes, le football subit alors le mépris des élites. Peu à peu, il se diffuse par-delà la Manche et touche tout le Vieux Continent, ou presque, et l’Amérique latine. Le cofondateur du Parti communiste italien Antonio Gramsci voit dans ce sport un « royaume de la liberté humaine exercé au grand air. » Mais pas pour longtemps, car les chefs d’Etat comprennent rapidement l’intérêt qu’il peut présenter pour eux, en terme de contrôle des masses. Ainsi, l’Italie fasciste remporte la deuxième et la troisième Coupe du Monde, en 1934 et 1938. De même, le Real Madrid, club chouchou de Franco, glane les cinq premières Coupe des clubs champions – ancêtre de la Ligue des Champions – de l’histoire, entre 1956 et 1960. Dans Comment ils nous ont volé le football (Fakir éditions, 2014), François Ruffin et le regretté Antoine Dumini évoquent aussi le cas du mondial de 1966, la peu glorieuse “World Cup des arbitres”. La raison de ce surnom est simple : les erreurs d’arbitrage ont joué un rôle décisif dans le sort des équipes durant la compétition. En pleine guerre froide et décolonisation, le Nord décide de prendre sa revanche sur le Sud et l’Est. La Coupe du Monde anglaise en sera le théâtre. Entre fautes non sifflées et expulsions injustifiées, l’arbitrage s’avère être catastrophique. Les Sud-américains sont vite écartés de la compétition – en commençant par la Seleção de Pelé archi-favorite et double tenante du titre, jusqu’aux Argentins traités d’ »animals » par le directeur technique anglais –, puis c’est au tour de l’URSS. La finale oppose l’Allemagne à l’Angleterre. Le pays organisateur remporte le seul titre mondial de son histoire, dans des conditions plus que discutables. Douze ans plus tard, le mondial remporté par l’Argentine à domicile sert de vitrine à la dictature militaire en 1976.

Pourtant des espaces d’autonomie subsistent. Le Brésil gagne à nouveau en 1970, avant l’Argentine en 1978. Le FC Barcelone constitue un bastion de résistance populaire au Real Madrid. Enfin, des joueurs se montrent héroïques, comme le Chilien Carlos Caszely qui refuse de serrer la main de Pinochet lors de la Coupe du monde 1974. Enfin, comment ne pas évoquer le club brésilien de Corinthians, et de sa star, le Dr Sócrates, qui défend radicalement la démocratie et l’autogestion en pleine dictature militaire dans les années 1980. Enfin, la ferveur et le beau jeu persistent. Des entraîneurs comme Gusztáv Sebes, sélectionneur du Onze d’or hongrois des années 1950, ou Bill Shankly, qui a façonné le FC Liverpool dans les années 1960 et 1970, se revendiquent du socialisme ou du communisme. Mais le capitalisme achèvera ce que les régimes autoritaires avaient tenté, en soumettant complètement le football.

La marchandisation du football

L’élection du brésilien Joao Havelange à la tête de la Fédération internationale de football association (FIFA) le 10 juin 1974 fait entrer le football de plein pied dans le capitalisme. Le businessman ne s’en cache pas, il est « là pour vendre un produit appelé football. » Le ballon rond s’intègre au fil du temps à la société du spectacle, « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande », d’après Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle (éditions Gérard Lebovici, 1988). Des contrats juteux avec Adidas et Coca-Cola, nouveaux sponsors officiels de la FIFA, garantissent des entrées d’argent supérieures au nécessaire. Un nouveau pallier est franchi en décembre 1995, avec l’arrêt Bosman. Ce décret de la Cour de justice des communautés européennes (CJCE), qui porte le nom de son inspirateur, le médiocre défenseur belge Jean-Marc Bosman, garantit la liberté de circulation des joueurs au sein de l’Union européenne. Accordé pour les meilleures raisons du monde, ce droit va s’avérer être le meilleur allié du capitalisme en favorisant l’inflation des transferts et des prix des superstars. Ensuite, Sepp Blatter, qui devient directeur de la FIFA en 1998, accélère les choses.

Les niveaux d’endettement des clubs, de plus en plus détenus par des milliardaires ou des fonds financiers, atteignent des records, pendant que les bulles sur les transferts et les droits TV – qui éclateront probablement un jour – enflent. Les joueurs Africains ou d’Amérique latine, aux coûts plus faibles se prolétarisent. Leurs conditions se rapprochent parfois de l’esclavage. Le jeu aussi subit des transformations. La mondialisation harmonise les jeux. Fini le joga bonito brésilien, « football de poésie » selon Pier Paolo Pasolini (Les terrains : écrits sur le sport, Le Temps des cerises, 2012), la Seleção s’adapte à la rationalité européenne. De plus en plus d’équipes jouent pour encaisser moins de buts que leurs adversaires, plutôt que de jouer pour en marquer plus. Le catenaccio ultra-défensif, pratiqué par les Italiens se diffuse. En 1998, Aimé Jacquet fait même triompher l’équipe de France avec pour mot d’ordre « le beau jeu est une utopie ». Le culte de la performance transforme les joueurs en robots transhumains. Johan Cruyff, et ses soixante clopes par jour ou les attaquants rock’n’roll comme George Best ne sont plus. Avant les joueurs, jusqu’à Platini, pouvaient ressembler à nos voisins. Aujourd’hui, malgré une technique exceptionnelle Cristiano Ronaldo ne dégage rien. Les prolétaires sont tenus à l’écart de certains stades, comme en Angleterre où le prix des places a augmenté de manière démesurée.

Enfin, les institutions footballistiques font tout pour préserver les grandes nations ou les grands clubs des grandes compétitions, en augmentant les places qualificatives, afin d’éviter des éliminations surprises, coûteuses sur le plan financier, quitte à tuer le suspens, élément crucial dans le foot. L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano résume parfaitement la situation dans Le Football : Ombre et lumière (Climats, 1997) : « L’histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir. À mesure que le sport s’est transformé en industrie, il a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. En ce monde de fin de siècle, le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n’est pas rentable. […] Le jeu est devenu spectacle, avec peu de protagonistes et beaucoup de spectateurs, football à voir, et le spectacle est devenu l’une des affaires les plus lucratives du monde, qu’on ne monte pas pour jouer mais pour empêcher qu’on ne joue. La technocratie du sport professionnel a peu à peu imposé un football de pure vitesse et de grande force, qui renonce à la joie, atrophie la fantaisie et proscrit l’audace. »

Une réalité plus nuancée

Existe-t-il encore des raisons de se passionner pour le football ? Dans leur livre, Antoine Dumini et François Ruffin trouvent dans le foot amateur, avec l’exemple de l’Olympique eaucourtois, des raisons d’espérer. Les auteurs rappellent ces bénévoles animés par « la joie de jouer pour jouer » et l’envie de transmettre leur passion, loin de tout calcul économique. Ils évoquent « le miracle des maillots pliés », repris en décembre dernier par le député lors d’un discours mémorable dans l’hémicycle. François Ruffin entend par-là le travail de l’ombre de ceux qui apportent l’aide logistique qui permet au foot amateur d’exister. N’oublions pas que le foot professionnel n’existerait pas sans ces îlots de solidarité et de désintéressement. Rappelons-nous aussi que le foot amateur nous nourrit régulièrement d’exploits en Coupe de France, comme celui des Herbiers, club de troisième division qui a réussi à se hisser en finale cette année face à l’ogre parisien. Ajoutons ceux qui maintiennent allumées les braises de la rébellion contre le système, comme le Red Star ou le Ménilmontant FC 1871, club antifasciste et autogéré. Il est néanmoins un peu simpliste de croire que seul le foot amateur ou semi-professionnel peut encore procurer du plaisir. Car c’est d’abord parce que les sportifs de haut niveau procurent des émotions incomparables qu’ils transmettent leur passion aux amateurs.

« Par bonheur, on voit encore sur les terrains, très rarement il est vrai, un chenapan effronté qui s’écarte du livret et commet l’extravagance de feinter toute l’équipe rivale, et l’arbitre, et le public dans les tribunes, pour le simple plaisir du corps qui se jette dans l’aventure interdite de la liberté », souligne Edouardo Galeano. Les premiers matchs de cette Coupe du Monde, de l’extérieur de Quaresma contre l’Iran à la frappe de Coutinho face à la Suisse, en passant par la tête de Yerry Mina sur une passe remarquable de James Rodriguez, sont là pour nous le remémorer. La dernière Ligue des champions nous a aussi gratifié de deux formidables retournés madrilènes, de Cristiano Ronaldo en quarts de finale contre la Juventus Turin et de Gareth Bale en finale face à Liverpool. « Il y a dans le football des moments qui sont exclusivement poétiques : il s’agit des moments du but. Chaque but est toujours une invention, est toujours une subvention du code : chaque but a un caractère inéluctable, est foudroiement, stupeur, irréversibilité. Telle la parole du poète », théorisait Pier Paolo Pasolini. Près de 43 ans plus tard, la logique marchande n’a pas encore tout détruit et les propos du poète restent d’actualité… Mais pour combien de temps ?

Légende : Tag à Bagnolet en 2015

Crédits : Kévin Boucaud-Victoire

Thibault Muzergues : « Quatre classes sociales ont complètement phagocyté le débat politique »

Interview initialement publié le 18 juin 2018 sur Le Comptoir

Thibault Muzergues travaille pour le bureau européen de l’International Republican Institute, une ONG américaine qui promeut la “démocratie libérale” dans le monde. Fin analyste de la situation politique aux États-Unis et en Europe, il vient de publier « La quadrature des classes », aux éditions du Bord de l’eau. Il revient pour nous sur cet ouvrage, où il analyse la montée de quatre classes qui reconfigurent le champ politique sur le Vieux Continent et outre-Atlantique, au-delà du désuet clivage gauche-droite.

Lire la suite ici

Benoît Borrits : « L’économie des communs s’inscrit dans une société de liberté »

Article publié le 15 juin 2018 sur Le Média Presse

Chercheur militant et essayiste, Benoît Borrits s’est spécialisé sur les coopératives, dans lesquelles il perçoit une alternative possible au capitalisme. En 2015, il publie « Coopératives contre capitalisme » (Syllepse), avant de récidiver en 2017 avec « Travailler autrement : les coopératives » (éditions du Détour). Il est par ailleurs animateur de l’association Autogestion. Il vient de sortir « Au-delà de la propriété : pour une économie des communs », aux éditions La Découverte, préfacé par Pierre Dardot, un des grands spécialistes de la question des communs. Il revient avec nous sur cet ouvrage et sur ses solutions pour sortir du dilemme entre économie de marché et étatisation.

La question de la propriété est, depuis le XIXe siècle, au cœur du mouvement ouvrier et de sa remise en question du capitalisme. Pour tenter d’y répondre, le “socialisme réellement existant”, à l’exception notable et complexe de la Yougoslavie de Tito, a misé sur la propriété collective étatique. Une impasse historique, qui selon certains, comme Cornelius Castoriadis, co-fondateur de Socialisme ou barbarie, n’a été qu’un capitalisme d’Etat. Pour lui, « la présentation du régime russe comme “socialiste” − ou comme ayant un rapport quelconque avec le socialisme − est la plus grande mystification connue de l’histoire ». Quoi qu’il en soit, il apparaît évident qu’une autre voie doit être trouvée.

Au cours des années 1970, l’autogestion était très à la vogue, au sein de ce que l’on a appelé “la deuxième gauche” (PSU, CFDT), du conseillisme ou de l’anarchisme. Devenue un peu désuète, c’est elle que tente de réhabiliter Benoît Borrits, de manière radicale. Selon lui, il ne faut pas substituer la propriété privée des moyens de production à la propriété collective, mais l’abolir. C’est ainsi que les communs, ressources partagées, gérées, et maintenues collectivement par une communauté, apparaissent comme la solution. Benoît Borrits s’attache alors à promouvoir d’autres types d’entreprises – des coopératives qui appartiennent aux travailleurs, supervisées par les usagers et qui échappent aux lois du marché –, couplé avec un autre système économique, plus socialisé, et une autre forme de démocratie, ancré dans des expériences concrètes.

Le Média : En quoi le mouvement coopératif peut-il, selon vous, relancer le socialisme ?

Benoît Borrits

Benoît Borrits : La fin des pays du “socialisme réel” a conforté l’idée qu’il n’y aurait pas d’alternative au capitalisme, thèse que les libéraux ont évidemment largement popularisée. Pourtant, de nombreux conflits sociaux ayant comme dénominateur commun la contestation de la propriété sont apparus ces dernières années. Le propre de ces combats est de revendiquer le droit d’usage contre le droit des propriétaires d’aliéner un bien ou d’en restreindre l’accès. On peut prendre comme exemple la lutte des populations contre la privatisation de l’eau (Cochabamba en Bolivie ou plus récemment, Naples), contre les nouvelles enclosures autour de la connaissance (logiciels libres ou contestation des brevets) ou encore tout ce qui relève de la privatisation des services publics. Le phénomène des reprises d’entreprises par les travailleurs, que ce soit en Argentine ou en Europe (Fralib devenu Scop-TI, par exemple), relève de la même logique : les utilisateurs des outils de production contestent aux propriétaires le droit de fermer une usine et entendent bien poursuivre leur activité productive.

Ces différents combats s’inscrivent dans la pratique du Commun : une auto-institution de règles démocratiques de gestion d’une ressource. Très souvent, la forme juridique retenue est la coopérative, une entreprise dont le capital est second car au service de l’objet social, ce qui implique qu’il a une rémunération limitée et que les décisions se prennent sur la base d’une voix par personne.

Deux formes de coopératives existent à ce jour selon la nature des sociétaires : la coopérative d’usager.e.s et la coopérative de travail. Dans la première ce sont les usager.e.s qui sont membres et cela signifie alors que les salarié.e.s restent dans une position subordonnée proche de celle qui existe dans les autres entreprises et qui ne permet pas réellement l’émancipation du travail. Dans la seconde, ce sont les travailleur.se.s qui sont membres mais cela signifie qu’ils doivent investir, donc se priver de revenus, pour pouvoir se trouver un marché, avec l’effet retors qu’ils seront parfois demain peu enclins à ouvrir le sociétariat à de nouveaux entrants qui eux, n’auront pas investi, d’où un phénomène de dégénérescence coopérative…

Le mouvement coopératif peut néanmoins être un moyen de relancer la notion d’appropriation sociale à la condition expresse qu’il soit accompagné de mesures politiques. La première qui est défendue dans cet essai est celle d’une socialisation plus poussée des revenus : que les revenus des travailleur.se.s ne soient plus directement connectés au comportement de l’entreprise dans laquelle ils ou elles travaillent ; que des travailleur.se.s qui se lancent dans une nouvelle entreprise aient les moyens de vivre avant que l’entreprise n’équilibre ses comptes ; qu’une partie de la richesse produite par toutes les entreprises soit mutualisée pour être répartie de façon équitable. La seconde est celle de la constitution d’un secteur financier socialisé – que l’on différenciera d’étatisé – qui permettrait de financer les entreprises en fonction de budgets d’investissements décidés par les citoyen.ne.s en fonction de critères écologiques et sociaux afin de ne plus dépendre de capitaux privés à la recherche du meilleur rendement.

Cette approche permettra d’envisager de dépasser la forme coopérative par une entreprise sans propriétaire que les travailleur.se.s devront alors gérer, avec une intervention des usager.e.s dès que cela s’avérera nécessaire, c’est-à-dire lorsque l’entreprise est en position de monopole ou d’oligopole.

Vous distinguez dans votre livre “communs sociaux” et “communs productifs”. Pouvez-vous revenir dessus ?

Le commun productif est cette entreprise que je viens de décrire : une entreprise intégralement financée par un système financier socialisé et donc sans propriétaire. À partir de cet état de fait, elle est de facto codirigée par ses salarié.e.s et ses usager.e.s avec des pouvoirs différenciés : les travailleur.se.s sont maîtres de l’organisation de leur travail mais la définition des produits ainsi que les prix ou modes de distribution doivent faire l’objet d’une codécision avec les usager.e.s.

Les communs sociaux sont ces systèmes de financement et de socialisation des revenus. L’essai en a détaillé quelques uns. La particularité de ces communs est qu’ils sont établis sur une base géographique : ce sont les citoyen.ne.s d’une zone géographique donnée – un pays, une région ou un ensemble de pays – qui s’érigent en commun et déterminent des modalités de cotisations qui s’appliquent de façon solidaire et donc obligatoire à l’image de la sécurité sociale telle qu’elle a été conçue en 1945.

C’est donc la combinaison de ces deux communs, les communs productifs (correspondant aux entreprises actuelles) et les communs sociaux qui permettent d’envisager un dépassement de la propriété grâce à un équilibre des pouvoirs.

Vous défendez un modèle d’entreprises sans fonds propres, entièrement financés par un système bancaire entièrement mutualisé. Cette forme ne risque-t-elle pas de s’avérer dangereuse pour les entreprises ?

Cette forme serait effectivement dangereuse si le système bancaire restait dans des mains privées. On voit aujourd’hui les ravages en terme de dépendance que provoque l’endettement auprès d’agents privés, que cela soit le fait d’États ou de PME à la merci des banques.

Dans le cadre du système financier socialisé que cet essai décrit, les budgets d’investissements ont été démocratiquement discutés et les montants seront alloués en fonction de finalités (transition énergétique, mobilité, outil industriel…), de modalités de crédit (crédit simple remboursé sur plusieurs années, ligne de crédit pour financer un Besoin en fonds de roulement, apports pour financer de la recherche et développement). De ce point de vue, il n’y a pas à craindre que l’entreprise soit à cours de financement du fait d’une mauvaise opinion des marchés : les sommes destinées à l’investissement existent et le rôle du Fonds socialisé d’investissement est de réaliser le programme d’investissements décidé par les citoyen.ne.s.

Un autre élément de réponse à cette question est que le risque d’entreprises qui étaient auparavant assumées par les actionnaires – et ce même si ceux-ci ont dans les dernières années largement reporté ce risque sur les salarié.e.s – sera désormais pris en charge par les travailleur.se.s. Cela signifie que leur rémunération sera désormais variable puisqu’elle correspond à leurs anciens salaires – fixes – plus les bénéfices – variables – des anciens actionnaires. Si les travailleur.se.s vont, toutes choses égales par ailleurs, désormais gagner plus puisqu’il n’y aura plus d’actionnaire à rémunérer, on peut aussi comprendre que cette variabilité puisse inquiéter les salarié.e.s. Cependant, il est possible de stabiliser ces revenus par une mutualisation plus ou moins importante entre les entreprises. Tout ceci concoure donc à un système économique beaucoup plus stable où les défaillances seront plus rares.

L’économie des communs s’inscrit dans une société de liberté. Si la propriété dominante, c’est-à-dire une propriété dont on n’a pas l’usage et qui donne au propriétaire un droit sur des usagers (locataires, salarié.e.s…), doit être prohibée, rien ne peut a priori interdire aux salarié.e.s d’investir dans leur propre entreprise. Cela signifie que cet investissement n’est réalisé que par des travailleur.se.s de l’entreprise et ne pourra nullement être valorisé sur un marché boursier ou de gré-à-gré. Cet investissement est donc un effort en vue de revenus futurs. Pourquoi faire cet effort et se priver de revenus immédiats si un secteur financier socialisé est capable de financer la totalité des actifs de l’entreprise ? Voilà pourquoi on peut raisonnablement penser que les travailleur.se.s seront enclins à ne pas constituer de fonds propres, ce qui signifie la fin de la notion même de propriété.

Une question reste entière dans votre livre : comment arriver à cette économie des communs que vous défendez ? L’Etat peut-il jouer un rôle ? Faut-il une prise de pouvoir ou faut-il changer la société par le bas ?

Cette économie des communs rompt radicalement avec l’ancien projet “socialiste” dans lequel l’appropriation sociale se réalisait par la propriété étatique des moyens de production. Le principe de base de cette économie des communs est que ce sont les citoyen.ne.s, qui peuvent être parfois en position de salarié.e.s, parfois en position d’usager.e.s, qui codécident. Donc, les citoyen.ne.s seront les acteurs de la transformation sociale et non l’État et/ou quelque parti d’avant-garde.

D’une certaine façon, les initiatives d’auto-organisation économique que réalisent les citoyen.ne.s, ici en reprenant leur entreprise sous forme de Scop, ailleurs en organisant une coopérative d’usagers pour établir des circuits courts de distribution, de production d’énergie renouvelable ou autres, sont les ferments de cette nouvelle économie des communs. Ceci étant, on constate que, depuis des décennies, les gouvernements successifs pratiquent des politiques sociales défavorables aux salarié.e.s dans l’unique but d’entretenir les valorisations boursières. C’est cette politique qu’il convient de stopper et cela suppose d’avoir un gouvernement qui, au minimum, pratique une politique résolue de hausse de la part des salaires dans la valeur ajoutée et donne les outils juridiques pour permettre aux salarié.e.s et usager.e.s de reprendre les entreprises et de constituer les communs de mutualisation de revenus et de socialisation des investissements. Ce nouveau gouvernement proviendra probablement d’un processus électoral dans lequel le mouvement social aura su s’exprimer dans le sens d’un changement de société.

Vous ne prenez pas question sur la souveraineté. Le cadre européen et libre-échangiste ne risque-t-il pas de s’avérer problématique ? La BCE ne risque-t-elle pas de mener une politique monétaire défavorable ?

Il ne faut pas penser l’économie des communs comme étant plus fragile que l’économie capitaliste. Parce qu’elle sera contrôlée par ses salarié.e.s et ses usager.e.s, parce qu’elle sera profondément démocratique et exprimera les choix des citoyen.ne.s, elle sera infiniment plus enviable que l’ancienne économie. S’il est certain, comme nous venons de le dire, que la présence d’un gouvernement progressiste permettant la prise en main de l’économie par les salarié.e.s et les usager.e.s, est indispensable, il est aussi évident que, pendant un temps donné et dans l’économie ouverte qui est la nôtre, celle-ci cohabitera avec des pays dans lesquels des gouvernements libéraux et pro-capital seront aux commandes. Est-ce un problème en soi ? N’avons-nous pas aujourd’hui une cohabitation entre des entreprises classiques et des coopératives qui ne suivent pas les mêmes règles ? Les coopératives sont-elles actuellement en position d’infériorité par rapport aux autres entreprises ? L’actuel mouvement des Scop en France ne crée-t-il pas proportionnellement plus d’emplois que le reste de l’économie ?

Si un gouvernement réellement progressiste arrivait aux affaires et permettait la constitution de communs de financement des entreprises, il n’y aurait alors aucune raison que nous soyons en position d’infériorité par rapports aux détenteurs de capitaux puisque nous disposerions alors de moyens de financement collectifs.

Il est clair qu’une telle politique ne correspond nullement aux recommandations de la Commission européenne qui, sous couvert d’une recherche de “compétitivité”, préconise des politiques favorables aux possédants destinées à soutenir les cours boursiers de entreprises. Il ne s’agit cependant que de recommandations et aucunement d’obligations. Par contre, il est clair que l’adhésion à l’euro signifie l’équilibre de notre politique budgétaire. Ceci n’interdit nullement de pratiquer des programmes sociaux et des investissements qui, plutôt que d’être financés par le déficit public, le seront par prélèvements sur le capital : les politiques de stabilité budgétaire imposées par Bruxelles et la BCE doivent être retournées contre leurs instigateurs. Enfin, comme ceci a été démontré dans cet essai, l’investissement socialisé n’a pas forcément besoin d’une politique monétaire spécifique et le Fond socialisé d’investissement peut très bien fonctionner dans le cadre d’un euro partagé par différents pays.

Si les traités de libre-échange sont néfastes à l’égard des droits sociaux et de l’environnement, ceux-ci n’ont d’effets que dans le cadre d’une économie où les individus sont atomisés par rapport aux marchés. Dans la mesure où les communs productifs seront codirigés par les salarié.e.s et usager.e.s, il est clair que cela ouvre de nouvelles possibilités de délibérations collectives pour s’approvisionner auprès des entreprises de notre choix. Un des critères de cette nouvelle économie est justement la transparence à l’égard des modes de production, de la structure des prix et le choix des salarié.e.s et usager.e.s se portera probablement sur des entreprises qui pratiquent cette transparence et certainement pas des multinationales qui détruisent l’environnement et n’ont que le prix comme unique argument.

Le cadre de l’Union européenne, qui apparaît a priori comme un obstacle, peut au contraire constituer une opportunité pour une économie où salarié.e.s et usager.e.s sont en position de citoyenneté réelle, une économie infiniment plus désirable que celle qui existe actuellement. Si nous sommes convaincus de cette supériorité, alors le basculement d’un pays significatif dans l’économie des communs sera le signal annonciateur d’une transformation en profondeur de l’Union européenne… si celle-ci existe encore au moment où cela se produira.

Photo de une : Barricade de Barcelone le 19 juillet 1936, la veille d’une révolution libertaire

Crédits : Wikimedia commons

Médine au Bataclan : Halte à l’hystérie nationale

Article publié le 11 juin 2018

L’annonce de deux concerts du rappeur Médine au Bataclan provoque une vraie hystérie à droite. L’artiste serait accusé de promouvoir le djihadisme. La réalité est pourtant toute autre.
Deux ans après Black M, c’est au tour du rappeur Médine de se retrouver au cœur d’une polémique. A l’époque, la venue de l’artiste aux commémorations de la bataille de Verdun avait été annulée. La raison ? Certains, à droite, à l’extrême droite, mais même à gauche, avaient jugé sa venue inopportune, s’appuyant sur certains textes maladroits. Cette fois, c’est un concert en apparence moins solennelle, puisqu’il s’agit d’un événement privé, qui pose problème. Il faut dire qu’il se déroulera dans un endroit hautement symbolique. Il s’agit du Bataclan, lieu emblématique de l’attentat spectaculaire du 13 novembre 2015, où Médine se produire les 19 et 20 octobre prochains. Pour les détracteurs de l’artiste, il s’agit d’une insulte aux 90 victimes. Car, selon eux, le rappeur havrais serait un islamiste, voire un promoteur du djihad. Encore une belle preuve de l’incompréhension que peuvent susciter le rap et les banlieues, le tout sur fond de panique identitaire. Revenons aux faits

Médine, Bataclan et jihad

En mars dernier, Médine balance le troisième extrait de son sixième album, Storyteller. Un morceau émouvant dédié à une salle de concert mythique, intitulé « Bataclan », accompagné de Youssoupha et du chouchou de la presse, Orelsan. Point de référence aux événements qui ont horrifié l’Hexagone, il n’est que question de musique et de prestation scénique. « Tout ce que je voulais faire, c’était le Bataclan », y explique Médine. Il profite de ce clip pour annoncer un concert dans la tristement célèbre salle de concert. Une annonce qui, si elle a ravi ses fans -la première date est complète-, était passée sous les radars politiques, jusqu’à peu.

Mais l’inévitable s’est produit. Depuis 2012 et Don’t Panik : n’ayez pas peur (DDB), son livre avec Pascal Boniface, Médine est une des bêtes noires de l’extrême droite. Ajoutons que la gauche “républicaine” l’a aussi en ligne de mire depuis la sortie du titre « Don’t Laïk » en 2015, juste avant les attentats de Charlie Hebdo. Ainsi, depuis la fin de la semaine dernière, -vendredi 9 juin-, un visuel circule sur les réseaux sociaux. On y voit le rappeur portant un t-shirt où il est écrit « Jihad » et une épée, à côté de l’affiche de ses concerts, au Bataclan donc et complets à ce jour. Une agitation qui a “obligé” les responsables politiques de droite à monter au créneau. « Au Bataclan, la barbarie islamiste a coûté la vie à 90 de nos compatriotes. Moins de trois ans plus tard, s’y produira un individu ayant chanté “crucifions les laïcards” et se présentant comme une “islamo-caillera”. Sacrilège pour les victimes, déshonneur pour la France », a tweeté le président de LR Laurent Wauquiez. De son côté, la présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen a déclaré : « Aucun Français ne peut accepter que ce type aille déverser ses saloperies sur le lieu même du carnage du Bataclan. La complaisance ou pire, l’incitation au fondamentalisme islamiste, ça suffit ! »

Ce ne sont que quelques exemples emblématiques, alors que les demandes d’interdictions pleuvent, avec le hashtag #PasDeMédineAuBataclan. La gauche n’est pas forcément en reste non plus. Habitué aux polémiques sur l’islam et la laïcité, le Printemps républicain a, quant à lui, tenté de tenir une ligne de crête difficile, entre dénonciation du MC et défense de sa liberté artistique. Le collectif de Laurent Bouvet et Amine El-Khatmi semble avoir à cœur de se distinguer, au moins cette fois, de la droite et de l’extrême droite. Mais derrière ces réactions un fil rouge : Médine serait dangereux. Ces indignations seraient tout à faire légitime si le rappeur était effectivement un islamiste rigoriste, ou pire un soutien du terrorisme. Mais il n’en est rien.

Rap et islam : la grande incompréhension

Rappelons d’abord ce qu’est le “jihad”. Ce mot, aussi utilisé par les Arabes de confession chrétienne, ne signifie pas “guerre sainte”, comme il est trop souvent expliqué, mais plutôt “effort“ ou “lutte”. De plus, il ne recouvre pas nécessairement une réalité violente. Le jihad est d’abord une notion spirituelle, qui invite le croyant à avancer vers Allah. La notion ne fait néanmoins l’objet d’aucun consensus, comme beaucoup d’autres dans l’islam. Ainsi, Averroès, célèbre philosophe aristotélicien du XIIe siècle répertoriait quatre jihad : par le cœur, par la langue, par la main et par l’épée. Il est normal que le “jihad” puisse effrayer dans un pays qui a découvert avec horreur le terrorisme islamiste, soit le jihad par l’épée, il y a peu. Pourtant, il faut bien comprendre ce qu’il recouvre lorsqu’il est employé. Médine ne déroge évidemment pas à la règle. Dans « Arabospiritual », morceau d’Arabian Panther, son troisième album sorti en 2008, le rappeur havrais scandait :

« Ma culture devient de la confiture de barbituriques
En 2005 deuxième album en demi-teinte j’emprunte
Les voix de la provocation pour tous les convaincre
Et non les combattre avec un disque en forme de sabre
Mais lutter contre soi reste le plus grand Jihad !
J’amène un message de paix derrière une épée »

L’artiste faisait alors référence à son précédent disque, Jihad, sous-titré « le plus grand combat est contre soi-même ». C’est de cet album qu’est tiré le visuel polémique. Il y décrit l’islam comme « une religion de paix ». Grande fresque sur la guerre dans l’Histoire de l’humanité, le morceau éponyme est en fait un plaidoyer pour la paix. Il invite également à l’introspection pour être un homme meilleur. « Ma richesse est culturelle, mon combat est éternel/ C’est celui de l’intérieur contre mon mauvais moi-même », concluait la chanson. Un an auparavant, dans son premier album, 11 septembre, récit du 11e jour, Médine dénonçait avec vigueur les amalgames entre islam et djihadisme, dans « Ni violeur ni terroriste ». Aboubakar, invité sur le morceau rappait ainsi : « Si nos âmes s’arment c’est pour le combat après la mort ». La spiritualité prime alors. Mais c’est « Hotmail » qui finit par dissiper les doutes qui pourraient encore subsister.

Présent sur Table d’écoute, EP de neuf titres, ce morceau entend clarifier le propos du rappeur. Dedans, il réagit à trois messages laissés sur son répondeur. Dans le deuxième couplet, un auditeur lui dit : « Wallah Medine bsahtek ouah j’ai écouté wallah t’as raison. Faut couper toutes les têtes jihad mon frère. Wallah Faut qu’ils payent wallah. » Le rappeur lui répond alors : « Voici l’idée que tu te fais de mes couplets/ Qu’avec un disque de rap des têtes je vais couper/ Découper les cous des gens hors du coup ». Le Havrais invite alors son auditeur à la réflexion : « Le conseil ne dit pas de tendre l’autre joue/ Mais de réfléchir avant d’agir tous les autres jours/ Si tout est critiquable commence par l’auto-critique/ L’Occident n’est pas responsable de ton slip ». Nous sommes alors loin du prêcheur de haine à l’égard de l’Occident. Dans le dernier couplet, Médine se paye même le luxe de répondre aux salafistes qui lui reprochent de faire de la musique. Après leur avoir rappelé que les hommes ne lisaient pas les cœurs, il conclut ironiquement : « Eux-mêmes philosophes dans tous domaines/ De Mohammed n’ont que le prénom de domaine/ […] Délaisse la paille dans l’œil de ton voisin/ Enseignement chrétien pour attitude de crétin ». Pour finir, soulignons que Médine est un admirateur du commandant Ahmed Chah Massoud, le “Che Guevara afghan”, ennemi des Talibans, qui l’ont fait assassiner le 9 septembre 2001. Le rappeur, qui a rendu plus d’une fois hommage au révolutionnaire, comme dans « Du Panjshir à Harlem » (Jihad), a même appelé son fils Massoud.

Mais il n’y a pas que le rapport au jihad qui gêne chez Médine. Il y a aussi la laïcité. Début 2015, alors que la France n’a pas encore digéré le drame de Charlie Hebdo, le rappeur sort un morceau polémique : « Don’t Laïk », détournement de son fameux slogan « I’m muslim, don’t panik ». Il n’y attaque pas la laïcité, selon des dires, mais les “laïcards” – notion, il est vrai, plus polémique que précise. Il y rappe : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha ». Ce sont ces quelques mots qui ont provoqué la colère de la gauche républicaine, y percevant une menace physique. C’est pourtant bien mal connaître le rap, qui aime multiplier les images, et pour qui la violence est souvent plus esthétique que réelle. Pour le dire plus simplement, aucun auditeur de Médine n’irait s’en prendre physiquement à un “laïcard”.

Médine est bien évidemment critiquable, sur le plan artistique comme sur le plan politique, où il se place volontairement. Encore faut-il que la critique soit pertinente. Le rappeur est plus un musulman pieux et politisé qu’un rigoriste ou un islamiste. Cette doctrine a montré ces dernières années qu’elle était un danger réel en France. Mais fantasmer des djihadistes à tous les coins de rue est contre-productif à tous les niveaux. Enfin, et ce n’est pas le point le moins important, une démocratie bien portante est une démocratie qui laisse s’exprimer librement ses artistes.

https://twitter.com/Medinrecords/status/1006215653714427905

Photo de une : visuel qui fait polémique sur les réseaux sociaux

Crédits : Capture d’écran sur Twitter

Coralie Delaume : « L’Union européenne détruit l’Europe »

Article initialement publié le 8 juin 2018

Coralie Delaume anime depuis 2011 L’Arène nue, blog devenu au fil des années indispensable pour ceux qui s’intéressent à la question européenne et à ses faiblesses. Elle est par ailleurs l’auteure de « Europe, les États désunis » (2014) et, avec l’économiste David Cayla« La fin de l’Union européenne » (2017), chez Michalon. Elle revient avec nous sur l’état de l’Union européenne.

Le Média : En quelques jours, nous avons assisté à des crises politiques en Espagne et en Italie, qui ont toutes les deux abouti à des changements de gouvernement. Qu’est-ce que cela dit de l’état de l’Union européenne ?

Coralie Delaume/ Crédits : Margot Lhermitte

Coralie Delaume : Tous les pays européens sont en crise en réalité. Les paysages politiques nationaux se transforment radicalement, et les formations politiques traditionnelles, qui ont échoué, sont balayées. C’est bien moins spectaculaire pour l’Espagne que pour l’Italie car c’est un parti de gouvernement traditionnel, le PSOE, qui vient de reprendre les rênes du pays. Selon toute vraisemblance et ainsi que l’écrit le spécialiste du pays Christophe Barret, Pedro Sanchez conduira une politique européiste ordinaire et pratiquera une sorte « d’austérité à visage humain », sur le modèle portugais. Il n’en reste pas moins que la destitution de Mariano Rajoy “rafraîchit” la démocratie espagnole.

L’Italie également semble être dans un processus reconquête démocratique. Le pays a échappé à un “gouvernement technique” comme celui qui lui avait été imposé en 2011, avec à sa tête l’ancien commissaire européen Mario Monti. La coalition très inattendue qui occupe désormais le pouvoir représente la majorité absolue des citoyens, une première depuis longtemps.

Que les gouvernements italien et espagnol plaisent ou déplaisent, qu’ils tiennent ou ne tiennent pas leurs promesses à l’avenir, il n’en reste pas moins que les deux pays viennent de vivre une “secousse démocratique”. On sent une volonté des deux peuples de reprendre la main sur leur propre destin, dans une Europe autoritaire qui brise les reins de la souveraineté populaire partout, et impose de surcroît une austérité généralisée.

Le Premier ministre italien Giuseppe Conte a vivement critiqué la politique migratoire européenne et le système de Dublin(1). A-t-il raison ? Comment la rendre à la fois plus efficace et plus humaniste ?

Il a raison. Mais il faut commencer par comprendre ce qui se passe. L’Union européenne n’est pas une puissance politique. C’est un édifice économico-juridique, où le droit a d’ailleurs été mis au service de l’économie, de manière à bâtir un grand marché dérégulé. L’UE s’est “néolibéralisée” au fil du temps de manière à devenir une petite mondialisation pure et parfaite dans un espace circonscrit. A l’intérieur, tout circule librement, les marchandises, les hommes, les capitaux. Conjointement à cela, tout ce qui vient de l’extérieur entre comme dans du beurre. En Europe, l’idée de frontière est diabolisée et associée au “repli national”. L’Union ne sait d’ailleurs pas vraiment où se situent ses frontières, puisqu’elle s’est construite sur l’idée potentielle d’un élargissement sans fin. Il y a quelques semaines à peine et malgré la multi-crise qu’elle traverse, le président de la Commission Jean-Claude Juncker proposait d’ouvrir des négociations d’adhésion avec la Macédoine et avec l’Albanie…

L’Europe actuelle est un espace liquide, une entité molle et post-polique, totalement inapte à agir dans les domaines régaliens. C’est l’aboutissement des choix qui ont été faits il y a longtemps, au tout début de l’aventure communautaire.

A l’origine en effet, deux conceptions opposées de l’Europe se sont affrontées en France (la France était alors la locomotive de Europe, presque toutes les initiatives venaient d’elle). La première était une vision intergouvernementale, portée par les gaullistes. Ces derniers souhaitaient bâtir une “Europe puissance”, c’est-à-dire une entité géostratégique indépendante dans grandes puissances de l’époque (les États-Unis et l’URSS), et capable de suivre sa propre voie. Dans les années 1960, il y eut les “plans Fouchet”. L’idée était de créer un “concert des nations européennes”, coopérant étroitement dans le domaine des Affaires étrangères, de la Défense et de l’éducation. Ces plans prévoyaient que les décisions soient prises par des Conseils des ministres dédiés à chaque domaine (Affaires étrangère, Défense et Éducation, donc), c’est à dire par des hommes politiques, des gens responsables devant leurs peuples, non par des techniciens. Par ailleurs, les décisions devaient être prises à l’unanimité, de manière à respecter scrupuleusement la souveraineté de chaque nation (ce qui est la condition nécessaire pour que vive la démocratie dans chaque pays : la souveraineté populaire suppose la souveraineté nationale). En pratique, cela aurait probablement nécessité beaucoup de géométrie variable, car tous les pays n’ont pas les mêmes besoins au même moment ni les mêmes tropismes. La Lituanie et la Grèce ne sont pas confrontées de la même façon à la question migratoire, par exemple. Des groupes de pays, dont la composition aurait sans doute été différente en fonction des sujets traités, auraient pu travailler ensemble sans qu’aucun d’eux ne soit contraint de participer à tout, contrairement à ce qui se passe dans l’Europe de l’uniformité psychorigide que nous connaissons.

Malheureusement, c’est la deuxième conception de l’Europe, celle des “Pères fondateurs”, celle, pour aller vite, de Jean Monnet, qui s’est imposée. C’est une Europe technique, marchande. Supranationale, aussi, puisqu’il s’agissait clairement, dans l’idée de ses concepteurs, d’effacer les nations (jugées guerrières) et d’ôter aux peuples (jugés tempétueux, irrationnels, trop passionnés) la charge de s’auto-gouverner. On a donc fabriqué un grand espace désincarné, a-démocratique, où seule l’économie semble exister, tout en échappant aux choix des peuples puisque la politique économique qui doit être menée (la même pour tous) est fixée une fois pour toute dans les traités. De plus, on a fait en sorte qu’il s’agisse d’un nain géostratégique, aligné sur la diplomatie américaine et défendu par l’OTAN. L’Allemagne – que son désir de s’ancrer définitivement à l’Ouest rendait amoureuse des États-Unis – a d’ailleurs une responsabilité particulière dans l’affaire. En effet, suite à l’échec des plans Fouchet au niveau de l’Europe des Six, de Gaulle s’est tourné vers le chancelier Adenauer et lui a proposé de faire affaire à deux. Ce fut le Traité de l’Élysée. Hélas, les parlementaires allemands ont voté au Bundestag un préambule unilatéral à ce traité, qui le vidait de sa substance. Dans ce préambule, il était acté que l’Allemagne privilégierait quoiqu’il arrive son engagement auprès de l’OTAN.

Bref, si l’Europe se trouve totalement désarmée face à la question migratoire, c’est parce qu’il s’agit d’une question politique, pas d’une question technique. Et parce qu’elle relève du régalien, cependant que les Européens ont fait le choix de considérer qu’on était entré dans la post-histoire, et que ce type de sujets n’existait plus. La Commission essaie bien de trouver des solutions, mais ça ne fonctionne pas. Elle propose des quotas de migrants par pays, en bonne représentante de ce qu’Alain Supiot appelle « la gouvernance par les nombres ». Elle fait des règles de trois, élabore des indicateurs et dessine des diagrammes en bâton, mais elle ignore tout du réel et de ses contingences. Ce n’est, après tout, qu’une administration et, de surcroît, l’administration d’un non-Etat.

Qu’entendez-vous lorsque-vous parlez du réel ?

Je veux dire que l’Europe n’est pas un monde vierge et plane sur lequel il suffit d’appliquer des formules mathématiques. C’est un continent composé de pays très divers, avec des histoires, des traditions, des positions géographiques différentes.

Des trajectoires démographiques différentes également. Il y a, dans le Monde diplomatique du mois de juin, un dossier remarquable sur la question démographique en Europe. Sa lecture éclaire beaucoup de chose. On y découvre que dans ce domaine, les Vingt-huit ne sont pas logés à la même enseigne, loin de là. Un groupe de pays se trouve dans une situation particulièrement difficile, celui composé des pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Entre une fécondité en berne, une mortalité qui a bondi après la chute de Mur de Berlin et, surtout, l’exode massif d’actifs qui partent chercher du travail à l’Ouest, les PECO se dépeuplent dans des proportions qui donnent le vertige. De quoi générer une angoisse existentielle profonde, une phobie de la « disparition ethnique » évidemment peu propice à l’accueil serein de populations étrangères.

Du coup, on comprend mieux le succès de ces droites conservatrices et anti-immigration à l’Est, du parti de Viktor Orban en Hongrie au PIS en Pologne, en passant par l’ANO de Andrej Babis en Tchéquie. Même la Slovénie, située sur l’ancienne “route des Balkans”, est désormais touchée. Et l’on se doute que ces pays ne céderont pas, qu’ils refuseront de se conformer aux quotas d’accueil de la Commission. De toute façon, il semble évident que les réfugiés ne souhaitent pas s’y installer non plus. L’an dernier, la BBC a consacré un reportage aux réfugiés arbitrairement “relocalisés” dans les pays Baltes. Confrontés à la difficulté de trouver un logement, un travail et au mauvais accueil qui leur est fait, beaucoup repartent dès qu’ils le peuvent. Évidemment.

Que faut-il faire alors ?

Le Monde a trouvé la solution ! Dans un édito publié après la réunion des ministres de l’Intérieur des Vingt-Huit à Luxembourg (5 juin), on peut lire ceci : « Selon un rapport récent du think-tank européen European Stability Initiative, quatre pays, l’Allemagne, la France, l’Italie et la Grèce, ont concentré en 2017 près des trois quarts (72 %) des demandes d’asile (…). Ces quatre pays ont un intérêt prioritaire à réformer et à harmoniser le droit d’asile, et à négocier des accords de réadmission avec les pays d’origine, en particulier les pays africains dont les ressortissants ne peuvent pas prétendre à un statut de réfugié ». On y est : un groupe circonscrit de pays ayant intérêt à travailler ensemble sur un sujet particulier, pourraient s’atteler à une tâche commune, en mode “coopération intergouvernementale”. C’est d’ailleurs ce que dit Hubert Védrine dans une récente interview : « on peut prendre des initiatives nouvelles avec un nombre restreint de partenaires. S’il y a un domaine où les pays membres devraient agir de façon volontaire, coordonnée et rapide, c’est pour doter Schengen de vraies frontières (…) il faut que les ministres de la Justice, de l’Intérieur, des différents pays travaillent ensemble ». Les ministres, donc. Pas les technocraties “indépendantes” qui ne rendent de comptes à personne.

Reste un problème de taille : là où il faudrait une coopération étroite entre pays, le long processus d’intégration économico-juridique qui a prévalu jusque-là a créé de la divergence, de la méfiance voire de l’animosité. Le partage d’une monnaie unique par des pays dont les structures économiques n’ont strictement rien à voir, a généré une compétition féroce et une course à la déflation salariale dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne favorise pas l’amitié entre les peuples. Entre la Grèce et l’Italie d’un côté, l’Allemagne de l’autre, ce n’est pas l’amour fou. Le traitement quasi-injurieux réservé par la presse allemande à la question italienne il y a quelques jours en a à nouveau témoigné. L’Union européenne, le marché et la monnaie unique, sont en train de détruire toute forme de cohésion en Europe.

Récemment, Trump a décidé d’augmenter les taxes de certains produits importés en provenance notamment de l’Union européenne. L’UE est-elle la dernière à encore croire au libre-échange ?

Je disais à l’instant que la manière dont on a construit l’Europe en a fait un simple marché, stratégiquement inféodé aux États-Unis et habitué à vivre sous leur aile. Les Américains eux-mêmes ont beaucoup fait, d’ailleurs, pour que le projet supranational de Monnet s’épanouisse et que l’idée d’Europe politique des gaullistes soit enterré : ils ne voulaient pas d’une Europe indépendante, et souhaitaient au contraire qu’elle soit leur pion. Pendant la Guerre froide, ils lui ont assigné le rôle de rempart contre le communisme. A la fin de celle-ci, ils ont considéré que l’UE élargie jouerait le rôle utile de “pôle d’attraction” pour un maximum de pays de l’Est, les détachant ainsi de l’orbite russe.

Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, les Européens ont parfois l’impression que les États-Unis les “lâchent”. C’est particulièrement vrai de l’Allemagne, qui est habituée, depuis la fin de la guerre (et même si les relations se sont beaucoup refroidies sous Schröder autour de la question irakienne) à ce que les Américains soient à ses côté. Ce sont eux qui ont initié la réforme monétaire de 1948 ayant abouti à la création Deutschemark, laquelle a précédé la fondation de la République fédérale d’Allemagne en 1949. C’est George Bush qui, après la chute du Mur de Berlin, a soutenu avec le plus de vigueur le projet de Kohl de réunifier le pays au pas de charge, cependant que les voisins européens de Bonn demeuraient sceptiques. C’est sur Washington que le pays d’Angela Merkel compte aujourd’hui pour sa sécurité, lui que son histoire particulière a conduit à opter pour le pacifisme et qui ne dispose pas des mêmes moyens de se défendre que la France ou la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, la République fédérale ne cesse d’essuyer des reproches de la part de Donald Trump, que ce soit au sujet de ses excédents commerciaux jugés excessifs, ou de sa trop faible participation financière à l’OTAN. Elle se trouve prise au dépourvu et traverse une sorte de crise existentielle.

Et ce sont bien les excédents allemands que Trump a dans le viseur, lorsqu’il décide de prendre quelques mesures protectionniste vis à vis de l’Europe. Ces excédents sont dans le collimateur du Trésor américain depuis des années, et jugés propres à déstabiliser l’économie mondiale. Le fait est que ces excédents ont été obtenus parce que l’Allemagne mène une politique économique mercantiliste et de “tout-à-l’export”. Ceci la rend très dépendantes de ses clients, parmi lesquelles les États-Unis, et Trump le sait. Il mise sur la division des Européens et sur une probable volonté allemande de temporiser, afin que les prochaines marchandises taxées par Washington ne soient pas les berlines allemandes. A-t-il raison ou son attitude va-t-elle au contraire ressouder les Européens ? On en saura plus après le sommet du G7.

Dans votre dernier livre, avec David Cayla, vous pronostiquez la fin de l’UE. Cette perspective se rapproche-t-elle selon vous ? L’UE n’a-t-elle au contraire pas prouvé qu’elle pouvait survivre, même sans le soutien des citoyens ?

La fin de l’UE est déjà là. Le vote britannique relatif au Brexit a mis fin au mythe du caractère irrévocable de l’adhésion à l’Union. Celui de l’irréversibilité de l’euro est en train de se fissurer. La coalition italienne a d’abord souhaité nommer un ministre de l’économie hostile à la monnaie unique, Paolo Savona, finalement installé aux Affaires européennes. La presse annonce l’entrée possible au gouvernement d’Alberto Bagnaï, un économiste italien fort en gueule, auteur d’un best-seller au titre évocateur : « Le crépuscule de l’euro – Pourquoi et comment la fin de la monnaie unique sauverait la démocratie et la prospérité en Europe ». En Allemagne enfin, 154 économistes – dont le très connu Hans-Werner Sinn et Jurgen Stark, un ancien de la BCE qui en a démissionné parce qu’il trouvait que sa politique devenait trop “laxiste” – ont récemment publié un manifeste. Ils y appelaient d’une part à refuser les propositions d’intégration supplémentaires formulées par Emmanuel Macron, et d’autre part… à prévoir que soit intégrée aux traités une clause de sortie de l’euro.

Bref, ça sent le sapin pour l’Union européenne. Ça peut être long, car des intérêts financiers colossaux sont en jeu, et que tout sera fait pour maintenir la bête en vie aussi longtemps que possible. En revanche, lorsque ce sera fait, l’Europe demeurera. Car l’Union n’est pas l’Europe. Au contraire, elle la détruit. Les possibilités de coopérations intergouvernementales demeureront, dans mille et un domaines : science, culture, industrie, affaires étrangères, etc. Si toutefois les différents pays parviennent à se sortir de la gangue maastrichienne sans trop de dommages et ont encore envie de faire des choses ensemble.

(1) Règlement européen qui oblige aux demandeurs d’asile de demander celle-ci dans le premier pays de l’Union européenne dans lequel il a mis les pieds.

Photo de une : Drapeaux européens

Crédits : PIXNIO

Thomas Guénolé et Thomas Porcher contre la pensée unique en économie

Article publié initialement le 7 juin 2018

Ce lundi 4 juin, le campus Jourdan de l’ENS a accueilli une conférence intitulée « La pensée unique en économie ». Un rendez-vous indispensable pour ceux qui veulent se défendre intellectuellement contre le néolibéralisme.

A droite de la scène – mais pas de l’échiquier politique –, Thomas Guénolé, célèbre politologue insoumis, a publié en début d’année Antisocial. Il y explique notamment comment l’oligarchie a déclaré la guerre économique et social aux classes populaires depuis une trentaine d’années. A gauche de la scène, Thomas Porcher, membre des Économistes atterrés, qui a pris l’habitude de lutter seul dans les médias mainstream, « C dans l’air » en tête, contre les avocats du néolibéralisme. Il a publié il y a peu Traité d’économie hérétique (Fayard), qui prolonge le travail indispensable qu’il effectue dans la presse et sur les réseaux sociaux. Au milieu, dans le rôle de l’animatrice, Aude Lancelin, notre collègue qu’on ne présente plus. Une affiche alléchante, qui a logiquement attiré le public. Près de 300 personnes, inscrites avant, se sont pressées à 18h dans l’amphi de l’Ecole normale supérieure (ENS), haut lieu de réflexion hexagonal.

Auto-défense intellectuelle

Thomas Guénolé est le premier à parler. En à peine 17 minutes, il déconstruit les lieux communs qui courent sur les chômeurs et les pauvres. Les sans-emplois – qui ne chôment pas, puisqu’ils cherchent du travail pour la très grande majorité – ne sont pas responsables de leur sombre destin, mais c’est le fruit de mauvaises politiques économiques. Le « trou de la sécu » n’est ni de la faute des « fraudeurs », ni des Français irresponsables. D’ailleurs, les recettes et les dépenses n’étant pas de même nature, il est absurde de vouloir que la sécurité sociale soit à l’équilibre. A la fin de la démonstration de Thomas Guénolé, nous sommes armés pour discuter à la machine à café, ou pire, pour les diners de familles. Thomas Porcher s’est ensuite attaqué au cadre dans lequel nous sommes obligés de penser. A chaque problème les mêmes solutions : libéraliser, réduire la dette – qui n’est pas si élevée compte-tenu de notre niveau de patrimoine national –, flexibiliser le travail, etc. Cette situation est due au fait que les économistes tentent de faire passer leur discipline pour une science neutre, sans débat possible. Une intervention pleine d’humour et solidement argumentée, souvent avec son livre à l’appui.

Pendant près d’une heure, nos deux conférenciers, bien aidés par Aude Lancelin, vont expliquer clairement comment la pensée unique s’impose en économie, avec l’aide des grandes écoles, fabriques à élites libérales, et les médias. Alors que Macron prépare une loi inquiétante sur les “fakes news”, Porcher et Guénolé nous prouvent que les experts autoproclamés n’en sont pas exempts, loin de là. Comme le rappelle le politologue insoumis, « l’auto-défense politique, idéologique et intellectuelle est indispensable, ce qui suppose d’abord de se documenter rigoureusement pour ne rien laisser passer à la machine à café, dans les couloirs de cours, dans les lieux de travail, dans les dîners de famille, surtout dans les repas de famille ». S’en est ensuite suivi un long échange avec le public, visiblement convaincu.

Photo : Thomas Guénolé, Aude Lancelin et Thomas Porcher

Crédits : Katerina Ryzhakova