Renaud Beauchard : « Lasch convoque la mémoire de l’humanisme civique pour refonder la modernité »

Article initialement publié sur Le Média le 9 octobre 2018

Renaud Beauchard est professeur de droit associé à l’American University Washington College of Law. Il est l’auteur de deux essais, dont Christopher Lasch : Un populisme vertueux, qui vient de paraître chez Michalon. Il revient avec nous sur cet ouvrage sur un penseur important.

Sociologue et historien américain disparu en 1994, Christopher Lasch est un intellectuel majeur pour comprendre nos problèmes contemporains. Héritier du marxisme de l’école de Francfort (Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, etc.) et lecteur de George Orwell, ainsi que du théologien protestant Reinhold Niebuhr, il s’intéresse aussi à l’histoire du populisme américain. À la fois anticapitaliste, antiraciste et féministe, Lasch défend un populisme fidèle à l’esprit des fondateurs de la démocratie américaine, qui reposerait sur la vertu citoyenne, l’égalité et la petite propriété. Un programme, qui, selon ses propres mots, est « ni socialiste, ni social-démocrate, à la fois radical, révolutionnaire même, et profondément conservateur » (Le seul et vrai paradis). Renaud Beauchard revient avec nous sur cet aspect de sa riche pensée.

Le Média : Le populisme de Christopher Lasch entend combattre le salariat par la propriété. Pourquoi ?

Renaud Beauchard : L’opposition propriété/salariat est en effet centrale dans l’œuvre de Lasch qui fait du « modeste, mais universel droit de propriété », c’est à dire la propriété individuelle des moyens de production, l’institution morale sans laquelle il est impossible de fonder « une République stable et solide ». Indissociable du souvenir des carcans féodaux européens et l’image que les Américains du XIXe siècle se faisaient de la classe ouvrière européenne, non seulement misérable mais aussi exclue de la vie civique, la propriété est le fondement matériel de la vertu civique américaine. Elle symbolise, dans l’esprit américain, l’idéal d’une société sans classe, fondée non seulement sur « l’absence de privilège héréditaire et de distinctions de rang reconnues par la loi, mais aussi le refus de tolérer la séparation du savoir et du travail ». Or qu’est-ce que le salariat, sinon précisément l’institution qui organise et pérennise cette séparation ?

Rappelant en effet que l’opposition au salariat a été au cœur des luttes sociales dans la seconde moitié du XIXe siècle, Lasch souligne que sa généralisation posait des questions non pas seulement économiques, mais de citoyenneté, dans des termes voisins de l’esclavage. L’idée d’une classe permanente de salariés était une idée cauchemardesque pour les « démocrates pionniers » de l’Amérique des débuts, qui cultivaient l’espoir d’ « une indépendance économique absolue, qui garantissait la propriété perpétuelle et libre dont ils bénéficiaient ». Organisés pour la défense des métiers menacés, ils revendiquaient une éthique du producteur, qui était certes, anticapitaliste, « mais [n’était] ni socialiste, ni social-démocrate, à la fois radicale, révolutionnaire même, et profondément conservatrice » et recherchaient à interrompre le processus de prolétarisation, non pas à obtenir des aménagements rendant plus humaine leur exploitation.

Lorsque le salariat s’est imposé, après l’échec du People’s Party et de l’insurrection agrarienne des années 1870 à 1900, les américains ont tenté de réécrire leur récit collectif en continuant à faire la part belle à l’idéal d’indépendance économique. Certes, il devenait pour la très grande majorité des américains impossible d’échapper à la condition de salarié, mais celle-ci ne devait être qu’un « incubateur temporaire  » dans laquelle personne n’était condamné à demeurer. Selon le nouveau mythe, « chaque vague successive d’immigrants, commençant au bas de l’échelle sociale, finirait par gravir celle du succès jusqu’à intégrer la classe des propriétaires ».

Ce mythe a-t-il perduré ?

C’était sans compter sur la formidable plasticité du capitalisme à se réinventer constamment et à opérer un constant renouvellement des dogmes sur lesquels il repose. Que pouvait faire la propriété individuelle contre les organisations à grande échelle que rendait possible le salariat ? Comment lutter contre les armées de thérapeutes employés par les détenteurs de la puissance économique et relayés par l’État et des économistes comme Keynes, pour convertir les américains que l’âge du travail était révolu et qu’était advenu celui des loisirs ? Comment soutenir le rêve d’une démocratie active fondée sur la participation et l’indépendance économique du producteur contre celui d’une démocratie distributive reposant sur la consommation, y compris de droits, et la levée du tabou sur l’endettement au nom du principe de plaisir ? C’était un peu trop pour les épaules fluettes de la propriété et c’est ainsi que s’est dénoué le plus grand drame de l’histoire américaine. En laissant passer le cheval de Troie du salariat, la société américaine a fait le « choix le plus important qu’ait à faire toute société démocratique : élever le niveau général de compétence, d’énergie et de dévotion – “ la vertu”, comme on la nommait dans des traditions politiques plus anciennes – ou seulement promouvoir un recrutement plus large des élites ». Coïncidant avec la fermeture de la frontière et la généralisation du management scientifique dans l’industrie, l’institutionnalisation du salariat substituait le mythe de la mobilité sociale ascendante (par la maîtrise du savoir) à l’indépendance économique du démocrate pionnier reposant sur la propriété individuelle d’un petit lopin de terre, d’une compétence, ou d’une exploitation familiale…

Ce faisant, les américains renouaient exactement avec ce que leurs ancêtres avaient fui. En séparant le savoir et la vie ordinaire, ils ont peu à peu reconstitué un cléricalisme pire encore que celui de l’Église romaine. La « minorité civilisée » des experts et des thérapeutes en tout genre s’est mise en tête de prolétariser chaque aspects de l’existence afin qu’aucun savoir n’échappe à son monopole. Sous son empire, ce sont toutes les institutions américaines qui ont été refondées afin, non pas d’imposer ses valeurs à la majorité qu’elle ne voit que comme un « ramassis d’abrutis » (« basket of deplorables » selon l’expression d’Hillary Clinton) xénophobes, sexistes et racistes, mais de créer des institutions alternatives dans lesquelles est actée la base des inégalités entre les détenteurs du savoir technique et les assujettis à ce savoir.

Lasch met la vertu au cœur de son populisme. Est-il en ce sens un héritier de l’humanisme civique de la renaissance ?

Assurément, Lasch est LE penseur qui renoue de la façon la plus éclatante avec le civisme de la fondation des États Unis. Si l’on devait résumer cette tradition, la seule, paraphrasant Emmanuel et Mathias Roux, qui ait posé un véritable défi au libéralisme tout en étant résolument moderne, on pourrait dire qu’à l’opposé du libéralisme, elle ne prône pas « un système juridique qui permet aux gens de vivre avec leur différence » en suspendant tout jugement éthique au nom de la diversité culturelle et de l’égalité des droits. Cette neutralité est la mieux caractérisée par Kant dans son projet de paix perpétuelle en 1795 : il serait possible d’organiser la concorde « même d’un peuple de démon », et avec elle d’asseoir l’État moderne, avec les bons arrangements institutionnels. A l’inverse, la tradition civique cherche à fonder un caractère individuel singulièrement démocratique, qui rende chaque individu apte à soutenir des communautés auto-gouvernées. En d’autres termes, elle considère que le projet « d’amélioration morale » des individus doit demeurer au cœur du projet d’émancipation de l’individu que représente la modernité. En effet, chaque jour qui passe nous permet de constater que l’anthropologie négative des Kant, Hobbes et Adam Smith nous a menés vers une société « de démons », c’est-à-dire, selon Lasch, à nous transformer en objets d’échange dans un environnement institutionnel démoniaque qui organise la guerre de tous contre tous au nom du « droit de tous sur tout » pour paraphraser Michéa.

Mais tout le génie de Lasch, à l’encontre d’un nostalgique de l’ordre de l’ère « progressiste « des années 1880-1920 des Wilson, Theodore Roosevelt et Walter Lippmann et du compromis fordiste comme Mark Lilla, est d’avoir compris que la « nouvelle gauche » (le mouvement de libération des femmes et le mouvement écologiste entre autres) qui émergea à partir des années 1960, posait la question centrale de l’impasse de la « socialité asociale » kantienne lorsqu’elle faisait de la vie intime un champ politique. En effet, selon Lasch, « malgré son anti-intellectualisme, son caractère infantile et son goût pour la destruction, elle aborde des questions que la tradition politique dominante ignore : les limites de la raison ; les origines inconscientes du désir de domination ; l’incarnation de ce désir dans la technologie industrielle, présentée comme le produit le plus noble de l’intelligence rationnelle. « Alors que Lilla ne voit dans la métamorphose de la vie personnelle en politique qu’un phénomène identitaire et prône, en bon social-démocrate, que la seule alternative au surmoi est le super-État, Lasch considère, avec la nouvelle gauche, que c’est sur le plan culturel que doit se placer la lutte pour l’émancipation individuelle. Mais à l’inverse de la nouvelle gauche qui finit, à l’exemple de Marcuse ou d’un Yuval Noah Harari, par en appeler à la technologie prométhéenne pour nous libérer du travail ou à un féminisme radical qui rêve l’instauration d’une humanité androgyne pour en finir avec l’ « ordre patriarcal », Lasch convoque la mémoire de l’humanisme civique pour refonder la modernité.

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Le grand point d’achoppement entre la gauche radicale d’un Marcuse et Lasch porte sur la confusion qu’entretient celle-ci entre pratique et technique. Oubliant que, pour Aristote, la raison pratique s’applique au développement du caractère, à la perfection morale et aux vertus spécifiques aux diverses formes d’activité pratique, au premier chef, la politique, la gauche radicale, enfermée dans le schéma libéral qui ne connait de raison qu’instrumentale, « rejette toute forme d’action déterminée au profit d’activités artistiques, badines, qu’il comprend, à tort, comme des activités dénuées de structures ou de but ». Lorsqu’elle insiste sur la pathologie de la détermination, elle ne fait que « retourner l’idéologie industrielle ». Là où l’idéologie dominante « engloutit la pratique dans un culte de la technique, la “contre-culture” rejette et prône à la fois, sans discrimination, la renonciation de la volonté et des buts comme unique échappatoire à la technologie prométhéenne. Décriant l’inventivité humaine, qu’elle n’associe qu’aux technologies industrielles de destruction, elle définit l’impératif primordial de notre époque comme un retour à la nature. Elle ignore le besoin le plus important de restaurer le monde intermédiaire de l’activité pratique, qui lie l’homme à la nature en la qualité de cultivateur soigneux, et pas dans une union symbiotique qui se contente de nier la séparation de l’homme d’avec la nature. » Ainsi, Lasch en appelle à une « éthique écologique [qui] devrait affirmer la possibilité d’une vie en paix avec la nature tout en reconnaissant cette séparation. » Et Lasch d’ajouter : « [S]i elle fixe des limites à la liberté humaine, la nature ne définit pas la liberté ; pas plus qu’elle ne nous offre, d’elle-même, un foyer. Notre foyer, c’est la Terre, composée d’un environnement merveilleusement salubre, mais aussi du monde durable des objets humains et des associations humaines. L’accusation suprême portée contre la civilisation industrielle n’est pas simplement d’avoir ravagé la nature, mais surtout d’avoir sapé la confiance en la continuité et la permanence du monde artificiel en nous entourant de biens jetables et d’images fantastiques des marchandises. »

On reproche souvent au populisme soit de simplifier la lutte des classes, avec le discours du 99% contre les 1%, soit de l’oublier. Qu’en est-il chez Lasch ?

Lasch répugnait en effet aux explications simplistes voyant dans tous nos maux le résultat d’une « vaste conspiration contre nos libertés » orchestré depuis des cénacles comme Davos où les élites s’adonneraient à un culte de Mammon. Et il n’a cessé d’expliquer comment la substitution de la préoccupation majeure de la domination à celle de l’aliénation dès la généralisation du salariat au XIXe siècle a placé la lutte des classes dans une bien mauvaise posture. C’est encore une fois sous l’angle de l’oubli collectif par les Américains de l’objectif de produire une nation peuplée de communautés autogouvernées, présupposant des citoyens aptes à l’autogouvernement, qu’il faut traiter ces questions. Le moment décisif a été celui de l’abandon, dès l’ère progressiste, de cette ambition au profit d’une redéfinition de la démocratie fondée sur la distribution, c’est-à-dire sur la satisfaction, par l’État fédéral, d’une demande grandissante en faveur d’une « vie prospère pour tous les membres de la société ». Dewey, l’un des héros de la narration de Lasch, y voyait un défi existentiel pour la démocratie constituant en l’apparition d’une « classe spécialisée » d’experts coupée de la connaissance des besoins de la population.

Or les craintes de Dewey se sont révélées au-delà de ce qu’il craignait. Tous les dogmes « progressistes » qui se sont imposés au XXe siècle sont allés dans le sens de la constitution des experts en classe jusqu’à la « classe créatrice » des « analystes de symboles » théorisée par Robert Reich dans les années 1990. Ce qui compte pour les membres de cette nouvelle « aristocratie des cerveaux » n’est pas tant l’accumulation matérielle que la connexion aux « communautés de succès » dont sont exclus tous ceux qui ne possèdent pas les codes culturels de ces communautés d’élus, selon des critères sans cesse mouvants. Rassemblés le long des côtes, tournant le dos au heartland, pour cultiver des attaches avec « le marché international de l’argent en circulation rapide, du glamour, de la mode et de la culture pop », ils vivent dans une hyper-réalité, dans un « monde de concepts et de symboles abstraits » qui vont des indices financiers à la production d’images en série et ils se spécialisent dans la manipulation de l’information. Possédés par une sorte d’hubris qui pousse à des modes d’organisation sociale désynchronisés des rythmes humains, ils se montrent particulièrement à l’aise dans le nouveau monde social des grandes entreprises transnationales et de la bureaucratie tentaculaire du monde contemporain. Celles-ci encouragent en effet les relations interpersonnelles, le détachement, l’ironie autoréférentielle, bref, tous les traits de Narcisse, ce moi minimal obsédé par sa survie psychique dans un monde fait de forces impersonnelles et abstraites qui nous berce de l’illusion d’un progrès technologique illimité.

Christopher Lasch renvoie dos à dos l’Etat thérapeutique et la société de consommation, la social-démocratie et le libéralisme. Pourquoi ?

Cette question est liée à la précédente. L’État thérapeutique est une conséquence inéluctable du progressisme social-démocrate qui consiste à transformer le capitalisme suivant le principe de plaisir et à rééduquer l’individu afin qu’il se convertisse à la démocratie fondée sur la distribution, et non plus sur la participation. La meilleure illustration de l’association entre l’État thérapeutique, la social-démocratie, le libéralisme et la société de consommation nous est donnée par l’ « impérialisme humanitaire » imaginé par Thurman Arnold, grand personnage du New Deal à partir de l’exemple de l’occupation américaine des Philippines, qui consistait à permettre aux administrateurs de « poursuivre des mesures énergiques sans avoir à répondre à des objections morales ». Arnold prenait comme modèle d’administration éclairée la gestion des asiles d’aliénés où les médecins s’efforcent de rendre les conditions de vie des malades « aussi confortables que possible, sans se soucier de leurs mérites moraux respectifs ». Il avouait envier les médecins psychiatriques qui n’avaient pas à perdre leur temps dans des palabres incessantes avec le malade mental « de la sagesse ou du manque de pertinence de leurs idées » et qui ne « considéraient ces idées qu’à la lumière de leur effet sur le comportement de leurs patients, exactement comme le gouvernement imposé par les nations civilisées aux tribus sauvages [sic] cherchait à faire usage des tabous au lieu d’essayer de les éradiquer ». L’avantage d’une telle théorie du gouvernement, disait-il « qui traitait les gouvernés comme des malades mentaux ou des petits frères bruns [sic] réside dans la manière dont elle échappe au pénible postulat d’après lequel le genre humain se voit guidé par la raison ». « Nous n’avons pas besoin de remettre à plus tard de tels engagements sociaux comme l’assistance publique, car nous nous inquiétons de leur effet sur le caractère de leurs bénéficiaires », concluait-il par une formule qui résume bien le paternalisme congénital de la social-démocratie et son tropisme de l’expert-roi.

Lasch accorde une grande importance aux conséquences sur la structure de la personnalité et la vie familiale du capitalisme. La critique de l’économie politique semble cependant absente de sa pensée…

C’est en effet un reproche qui lui est adressé, à tort, de la part d’auteurs comme Anselm Jappe. En fait, il est difficile de faire une différence entre ce que qu’écrit Lasch et, paraphrasant Jappe, la réduction de tout élément concret à « n’être que le “porteur” d’une portion de travail abstrait ». Tout comme Jappe et l’école de la valeur, Lasch soutient que le capitalisme, en devant un fait social total, conduit à nous déposséder de nos sens et fonctionne selon une logique d’interdiction – le mot n’est pas trop fort- croissante de la connaissance empirique, à tel point que nous désapprenons, paraphrasant Renaud Garcia, les différents « savoirs de la vie » : aimer, dialoguer, habiter, manger, cuisiner, jouer, se soigner, etc. Ça me semble, d’évidence, être une critique de l’économie politique dans des termes voisins de l’école de la valeur.

Légende : Livres de Christopher Lasch

Crédits : Le Média

Les libéraux et l’épouvantail rouge-brun

Article publié initialement le 2 octobre 2018

Le rouge-brun est devenu l’épouvantail confortable des libéraux pour défendre leur projet économique et politique. Pourtant, il relève largement du fantasme.

La « véritable frontière qui traverse l’Europe est celle qui sépare les progressistes des nationalistes » explique depuis cet été Macron, qui veut se poser en rempart contre la montée de l’illibéralisme (régimes autoritaires qui reprennent des éléments de la démocratie représentative) aujourd’hui symbolisées sur le Vieux Continent par Viktor Orban (Hongrie), Mateusz Morawiecki (Pologne), voire Mattéo Salvini (Italie). Mais dans la tête du président français, il s’agit aussi de désigner comme dangereuse toute critique de gauche ou de droite contre le système libéral actuel.

Le « nouveau clivage » ?

Dans son livre de campagne, Révolution, Macron avait déjà évoqué un clivage essentiel qui séparerait les progressistes des conservateurs. Les premiers, auxquels il appartient, iraient dans le sens de l’Histoire, c’est-à-dire de l’extension de la marchandisation, quand les seconds s’y opposeraient. Une dichotomie qui permet de rejeter du côté des obscurantistes ou pire du camp du mal tous ses adversaires de droite comme de gauche. En évoquant cette fois un curieux affrontement entre « progressistes » et « nationalistes », le chef d’État va plus loin, puisqu’il assimile la critique des institutions européennes à un projet potentiellement fasciste. D’ailleurs, quelques jours après, les libéraux du Point s’engouffrent dans la brèche avec un article intitulé « Nationalistes et socialistes ». « En Europe, une convergence politique unit de plus en plus les populistes de gauche et de droite », s’inquiète l’hebdomadaire dans son article illustré par une photo de Mélenchon. Le chiffon de la dangereuse alliance des extrêmes, du rouge et du brun, est agité. Évidemment l’actuel président n’a rien inventé. Ces analogies se multiplient depuis quelques années.

Dès le 19 janvier 2011, Plantu ouvrait les hostilités dans L’Express. Dans une caricature intitulée « L’ascension des néopopulismes », le dessinateur vedette du Monde assimilait Le Pen et Mélenchon. Les deux leaders politiques étaient représentés en train de tenir le même discours, à base de « Tous pourris ». En 2016, après le lancement de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon est régulièrement accusé de « nouveau national-populisme » – terme popularisé par le politologue Pierre-André Taguieff pour qualifier le FN. Le Point, qualifie alors le tribun de « social chauvin ». Enfin, Atlantico joue au « jeu des 7 différences », mais « surtout celui des 99 ressemblances » entre le FN et Mélenchon. La récente diabolisation dans les médias mainstream d’Aufstehen, mouvement de gauche radiale allemand, amalgamé à l’AfD, parti d’extrême droite anti-migrant, en est une nouvelle facette.

Ce dernier n’est pas la seule figure du « péril rouge-brun ». Le 27 novembre 2013, Le Point, encore lui, publie un dossier sur « La revanche des “néo-cons” ». Y étaient attaqués les avocats « du repli national, à la fois hostile à l’Europe, à l’Euro, à la mondialisation et au libéralisme. » Le magazine de Frantz-Olivier Giesbert met dans le même sac Patrick Buisson, Jean-Pierre Chevènement, Henri Guaino, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg, Natacha Polony, Eric Zemmour, Yves Cochet, Jean-Claude Michéa, Nicolas Dupont-Aignan, Régis Debray et même Benoît Hamon ! Une liste si absurde qu’elle rappelle lorsque Clemenceau fustigeait en 1906 le « complot anarcho-monarchiste » contre la République ou quand Staline dénonçait l’ « hitléro-trotskisme » dans les années 1930. Pourtant, historiquement cette alliance des deux extrêmes est presque inexistante. Certes, il y a eu le Cercle Proudhon(1), certains articles ambigus de L’Idiot international(2) et aujourd’hui le sinistre Alain Soral(3). Mais c’est à peu près tout. Le fantasme de rouge-brunisme met en évidence le caractère d’un système qui refuse toute critique, au nom de ce qu’elle perçoit comme étant le sacro-saint progrès.

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Le progrès, mais de quoi ?

Philosophiquement, le progrès consacre la croyance dans le perfectionnement global et linéaire de l’humanité. L’augmentation du savoir, notamment scientifique, doit entraîner avec elle le progrès technique. L’homme n’aura donc plus à accomplir les tâches les plus fatigantes grâce aux machines. Elle doit alors permettre un accroissement des richesses –rebaptisé « croissance économique » – ainsi qu’une amélioration morale et sociale. De fil en aiguille, les sociétés s’approchent du meilleur des mondes possibles, à la fois prospère et composé d’individus moralement supérieurs.

Né au XVIe siècle, le concept de « progrès » devient central dans la pensée des Lumières au XVIIIe siècle. En France, il ne connaît sa meilleure théorisation que durant la Révolution française, grâce à Nicolas de Condorcet. Le philosophe rédige Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain entre 1793 et 1794. Il y constate que « la nature n’a marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ». Alors qu’il tente de consigner tout le savoir de son époque, il décrit un avenir où la raison, les connaissances, les découvertes scientifiques et techniques et l’éducation sont prépondérantes. S’il estime qu’ « il n’y a pas de liberté pour l’ignorant », il prédit qu’ « il arrivera […] ce moment où le soleil n’éclairera plus, sur la Terre, que des hommes libres, et ne reconnaissant d’autre maître que leur raison ».

Mais pour comprendre son lien intrinsèque avec le libéralisme, il faut traverser la Manche et aller du côté des Lumières écossaises. C’est là-bas que le père du libéralisme économique, Adam Smith, élabore sa propre version du Progrès, complément parfait de la vision française. Inspiré par son compatriote David Hume, il voit dans le caractère potentiellement illimité du désir le moteur du progrès technique, mais aussi de l’enrichissement des nations. L’apparition de nouveaux désirs doivent en effet favoriser l’émergence de nouveaux marchés.

À partir des années 1980, l’expansion du capitalisme aux quatre coins du globe et le déclin du modèle soviétique, permet d’imposer cette vision du progrès qui se réduirait au libéralisme. Au début des années 1990, le philosophe Francis Fukuyama théorisait « la fin de l’histoire ». Empruntant le concept à Hegel, l’intellectuel croyait voir poindre un monde pacifié par la démocratie libérale, celle-ci ayant pour vocation de s’imposer aux quatre coins du globe. Le sens de l’Histoire ne doit plus être remis en question et chaque nouveauté s’apparente à un progrès(4). Finalement derrière l’adage populaire selon lequel « on n’arrête pas le progrès » se cache l’idée plus perverse selon laquelle on n’arrête pas le capitalisme. Guy Debord souligne avec beaucoup de justesse dans Panégyrique (1989) : « Quand être “absolument moderne” est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran, ce que l’honnête esclave craint plus que tout, c’est que l’on puisse le soupçonner d’être passéiste. »

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La fabrique du rouge-brun

Malheureusement pour les libéraux, des voix à sa droite(5), mais surtout à sa gauche continuent de contester son « meilleur des mondes », dont ils occultent volontairement ses conséquences réelles. Comme le remarquait Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle (1988), la démocratie libérale préfère « être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ». Sa rhétorique est simple : le mal absolu sera toujours un autre – le situationniste évoquait le terrorisme, mais ce constat peut parfaitement s’appliquer au « totalitarisme » rouge ou brun. Jamais cette même démocratie libérale n’acceptera une quelconque remise en question du projet économique et politique qu’elle défend, malgré ses multiples effets dévastateurs. Elle organise alors la diabolisation de ses adversaires.

Les révélations des crimes commis par le pouvoir soviétique permirent aux « nouveaux philosophes », dominés par Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, d’imposer l’idée que toute remise en question radicale du capitalisme mènerait aux goulags. Le communisme s’effondrant, c’est vers l’extrême droite en plein essor que se concentrèrent par la suite les attaques. Dès 1984, Bernard-Henri Lévy estimait que « le seul débat de notre temps doit être celui du fascisme et de l’antifascisme » – ce dernier ne se concevant dès lors plus qu’à l’intérieur d’une démocratie libérale entièrement éprise de capitalisme. Dans les années 1980, les travaux de l’historien François Furet sur la Révolution française diffusent l’idée que la « passion pour l’égalité » est la cause de la violence politique. Le disciple de ce dernier, Pierre Rosanvallon met en place dans les années 1980, la fondation Saint-Simon. Regroupant des libéraux de tous bords, elle tente de former ce que l’essayiste Alain Minc nomma le « Cercle de la raison », soit une union de toutes les forces du centre – de gauche comme de droite – contre tous les partis « totalitaires ». C’est à ce moment qu’entre en jeu ce concept de rouge-brun, dans les années 1990. Cette alliance fantasmée entre l’extrême droite nationaliste et l’extrême gauche communiste, permet d’associer facilement les deux camps dans une critique unilatérale.

Évidemment, les libéraux sont aidés dans cette tâche par la reprise par l’extrême droite d’un certain langage anticapitaliste, laissant croire à une parenté avec la gauche radicale(6). Mais, il est toujours utile de rappeler, comme le fait Dany-Robert Dufour (L’individu qui vient… après le libéralisme, 2011) que l’espace politique ne se divise pas entre néolibéraux et néoréactionnaires, mais entre néolibéraux, néoréactionnaires et néorésistants, refusant le progrès des premiers, mais ne nourrissant aucune nostalgie du passé comme les deuxièmes.

Notes :

(1) Le Cercle Proudhon a réuni de manière éphémère une poignée de militants anarcho-syndicaliste, dont Édouard Berth, et de Camelots du roi, dont Henri Lagrange et Georges Valois, en marge de l’Action française. Certains, comme l’historien Zeev Sternhemm, voient dans cette alliance nationaliste révolutionnaire les prémices du fascisme.
(2) Le plus célèbre est celui de Jean-Paul Cruse, ancien membre de la Gauche prolétarienne et délégué du SNJ-CGT, intitulé « Vers un front national » (mai 1993). Il propose une union entre « Pasqua, Chevènement, les communistes et les ultra-nationalistes », un nouveau front pour « un violent sursaut de nationalisme, industriel et culturel ».
(3) Si Égalité et Réconciliation a pour slogan « gauche du travail et droite des valeurs », il faut souligner qu’à l’instar de Jacques Doriot avant lui, Alain Soral est en réalité passé du rouge au brun.
(4) Une absurdité que dénonçait George Orwell dans les années 1940 lorsqu’il écrivait : « Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains. »
(5) Dans « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur », Serge Halimi et Pierre Rimbert montrent qu’en réalité les droites nationalistes poursuivent le même projet économique que les libéraux.
(6) Chose qui n’est au fond pas si nouvelle. Jean Jaurès disait par exemple du boulangisme, qui rappelle sur de multiples points le FN de Marine Le Pen qu’il était un « grand mouvement de socialisme dévoyé ».

Légende : Clash entre Mélenchon et Le Pen lors du grand débat du 4 avril 2017

Crédits : Capture d’écran / YouTube / CNews

La bergerie des Malassis : Une ZAD à Bagnolet ?

Article initialement publié le 28 septembre 2018 dans Le Média presse

En Seine-Saint-Denis, un berger fait vivre son quartier, malgré l’opposition de la mairie PS.
À Bagnolet, dans le quartier des Malassis, et même au-delà, tout le monde connaît Gilles Amar et ses bêtes. Depuis une décennie, le berger de 42 ans réenchante la zone urbaine sensible et ses environs. Quand ils ne se rendent pas directement sur place, les habitants peuvent croiser ses moutons et ses chèvres, en train de traverser sagement sur le passage clouté. Véritable lieu de vie, la bergerie fait rayonner son quartier. Pourtant, depuis plusieurs mois, le bienfaiteur de la ville est en lutte contre la mairie « socialiste » qui veut le forcer à déménager. Heureusement, il peut compter sur le soutien d’une partie de la population bagnoletaise.

Un peu de campagne dans la ville

Ce projet qui semblait fou au départ démarre en novembre 2008. Gilles Amar crée seul son association « Sors de Terre » et installe un jardin au pied d’un immeuble. « Depuis tout ce temps, je n’ai jamais eu de convention avec la municipalité, que ça soit avec le PCF ou le PS », nous confie-t-il. Trois ans plus tard, il achète cinq bêtes et emménage au 9 Rue Raymond Lefebvre, terrain où se situe sa bergerie. Il dispose aujourd’hui d’un terrain de 1200 m2, avec une cabane en bois, de 29 chèvres, 7 moutons, 8 poules et un coq, dont la plupart sont nés à Bagnolet. Parmi eux Chef, Bâ (« chèvre » en bambara), Zaza (« gaffeuse »), Luna, ou encore Chouf (« regarde » en arabe), qui répondent tous à leur nom. « Tous les éleveurs qui les ont vu ont affirmé que les bêtes se portent très bien », nous explique fièrement Gilles. Il poursuit : « Elles ont de la place ici, elles peuvent sortir et sont bien nourries. » Il rappelle aussi que « à la campagne, on trouve plein de bêtes hors-sol, qui ne sont pas élevées en plein air. » Même en milieu urbain, Gilles est un berger parfait.

Légende : Gilles Amar dans sa bergerie, le 19 septembre 2018 / Crédits : Kévin Boucaud-Victoire

Né à Bondy, le berger a un BTS agricole et un master en ethnologie. Avant de revenir dans sa Seine-Saint-Denis natale, il travaille dans des fermes à la campagne et à la montagne. Il y apprend son métier, mais son département lui manque. « Je voulais transformer le paysage, montrer qu’au fond les cités sont des villages », développe-t-il. « La banlieue est un lieu qui sait accueillir la nouveauté, poursuit-il, et il s’y cache beaucoup d’espaces verts. » Gilles fait entrer la campagne dans une Seine-Saint-Denis connue pour ses tours de béton. Des riverains racontent amusés qu’il leur arrive d’être réveillés par le coq du berger. « Je voulais favoriser le contact direct avec la population », explique le séquano-dyonisien. Il évoque aussi son envie de travailler avec des enfants. C’est désormais chose faite. Il intervient régulièrement dans les écoles primaires de la ville, mais aussi au collège Travail Langevin et au lycée Eugène Henaff. Grâce à cela des gosses du bitume ont l’occasion d’approcher des animaux de ferme ou d’apprendre le jardinage. Des prestations pour lesquelles il est payé. Mais Gilles a bien évidemment d’autres cordes à son arc.

Il entretient les espaces verts pour la municipalité et vend ses produits : de la laine, des œufs ou du lait. Ses clients se rendent directement dans sa ferme. Mais il va aussi à leur contact, sur les marchés paysans de Montreuil, Paris ou Pantin. Et à Bagnolet ? « La municipalité ne m’a pas autorisé à participer à celui du 28 mai dernier, organisé par la Confédération paysanne », raconte-t-il amèrement. « De toute façon, poursuit le berger, ils me mettent des bâtons dans les roues depuis le début. » Gilles travaille aussi avec la Confédération paysanne, syndicat dont le siège national est installé à Bagnolet. Il partage avec l’organisation militante le rejet de l’agriculture industrielle, majoritaire depuis les années 1970. « On mène une réflexion en commun sur les liens entre la ville et la ruralité. Il y a aussi des échanges techniques », nous précise le Gilles. « Ce que réalisent Gilles et d’autres agriculteurs urbains est merveilleux », confie enthousiaste Michelle Roux, membre du comité national du syndicat. « Ce qu’il réalise est complètement dans l’esprit de la Conf paysanne, il anime la ville et maintient une tradition et une culture », nous affirme-t-elle. Selon elle, « Gilles prouve qu’une autre vie en ville est possible. » Mais le beau projet est menacé par la mairie et sa folle passion pour la rénovation urbaine.

De la bergerie à la ZAD ?

L’association Sors de Terre est sommée de déménager, sur un terrain d’une superficie de 800 m2, le long de la rue Girardot, situé à quelques minutes de l’emplacement actuel. Le maire PS, Tony Di Martino, veut démarrer en janvier 2019 des travaux pour construire une école de 10 classes, avec de la verdure. Une demande en apparence légitime, mais les choses sont légèrement plus complexes. En réalité, la mairie compte d’abord détruire l’école maternelle Pêche d’Or, afin d’y mettre deux bâtiments. Elle serait alors déplacée et agrandie sur le terrain de Gilles Amar. Celui-ci n’est pas opposé par principe à déménager. Il veut juste des garanties. Mais la municipalité commet une grave erreur. Le 14 juin, le berger reçoit un inquiétant coup de fil d’un de ses voisins. « Viens, ils défoncent des arbres et arrachent des clôtures », prévient son interlocuteur. Quand il arrive aux Prés jumeaux, étendue d’herbe située à quelques mètres de sa bergerie où sont en train de paître ses bêtes, le quadragénaire découvre des bulldozers. Les prés doivent laisser place à un parking et la municipalité a lancé l’offensive sans crier gare. La Conf paysanne est aussi derrière le berger qui a reçu des timides soutiens des élus d’opposition. Gilles ne se fait néanmoins guère d’illusion sur eux. « Je prends leurs soutiens, mais je veux pas jouer leur jeu politique », nous confie-t-il. Plus intéressant, une pétition circule et engrange plus de 800 signatures des habitants. Elle dénonce « la violence et l’absurdité des travaux », tout en prônant la défense de « l’identité paysagère du quartier ». « On ne peut pas “faire table rase” du passé comme cela, les lieux ont des histoires », nous explique-t-il.

Légende : Bergerie des Malassis, le 19 septembre 2018 / Crédits : Kévin Boucaud-Victoire

« Il y a certes des choses à changer dans le quartier, mais il y en a d’autres à conserver, ce que nous voulons c’est rester maître de l’urbanisme », prévient celui qui veut s’affranchir de la tutelle de la mairie. « C’est à l’association, poursuit-il, en accord avec les habitants, de décider de l’aménagement des Prés jumeau ! » Gilles vilipende la « standardisation » de Bagnolet, qui comme nombre de villes de la petite couronne a connu ses dernières années de grandes transformations, pas toujours pour le meilleur. « On enferme les bâtiments et les pelouses avec des grilles, il devient de plus en plus difficile de circuler et les espaces reculent », nous décrit-il. A cause du rationalisme de la municipalité, « les enfants ont de moins en moins de place pour jouer. » « Les espaces sont au fur et à mesure privatisés et les gens n’ont plus d’endroits pour se retrouver », déplore le berger des Malassis. « Derrière la rénovation se cache un projet inhumain. Quand les animaux disparaissent, les humains font de même », prévient Michelle Roux de la Conf paysanne. Cette bataille s’apparente à celle de la démocratie locale et de l’autogestion contre un pouvoir bureaucratique de plus en plus impersonnel. La mairie n’est néanmoins pas sourde aux arguments du berger et accepte le dialogue.

Gilles Amar a pu s’entretenir avec le maire les 7 et 18 septembre. Le berger veut s’assurer que même après son déménagement son association pourra continuer de fonctionner dans de bonnes conditions. Il veut des garanties sur la rénovation urbaine, qui « doit s’enraciner dans la vie du quartier ». Il veut notamment garder un bout de son actuelle ferme pour en faire « un lieu d’exposition ». Selon lui, « elle appartient au patrimoine culturel de la ville. » Un accord précaire semble trouvé avec la municipalité. Mais le berger reste vigilant. Il est prêt au combat pour obtenir ce qu’il demande. « Je ne bougerai pas, même s’ils envoient les CRS », déclare-t-il, l’air déterminé. « Je sais que je ne suis pas seul, même les enfants du quartier me soutiennent, je les sens concernés. » « J’ai parfois l’impression de tenir une ZAD », rigole le berger. Et si c’était vraiment le cas ?

Légende : Entrée de la bergerie des Malassis, le 19 septembre 2018

Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

Aurélien Delsaux : « La soif d’embourgeoisement inculquée par le capitalisme est une cause de nombre de nos maux »

Entretien initialement publié le 27 septembre 2018

Ancien professeur de lycée dans l’Isère, Aurélien Delsaux a sorti son deuxième livre, Sangliers (Albin Michel), l’an dernier. Il revient avec nous sur cette fresque sociale.

Sangliers suit pendant cinq ans plusieurs familles au sein d’un village pavillonnaire sinistré dans le Nord-Isère. Parmi elles, nous retrouvons la famille du « Gros », ouvrier au chômage perclus de traumatismes, un couple d’origine maghrébine, dont le mari est un ancien militaire, ou encore Sylvain, ancien prof devenu néo-rural. Une fresque où se côtoient malaise social et racisme.

Le Média : Votre livre commence avec une description très précise et presque « charnelle » de la nature et du cadre de votre histoire. La beauté de l’endroit contraste avec le sinistre des destins particuliers…

Crédits : VPL Photographie

Aurélien Delsaux : Je voulais célébrer la beauté d’un lieu, faire du paysage un personnage à part entière. Je ne crois pas que n’importe quelle histoire puisse se passer n’importe où ; les paysages et les climats forment des caractères. La géographie, avant même « l’aménagement du territoire », a des conséquences sur nos vies. Pour autant, je n’ai eu aucune envie d’être un barde isérois, je n’ai pas écrit « un roman de terroir » ; l’histoire de Sangliers c’est sans doute celle de bien des coins de campagne en Europe et ailleurs aujourd’hui. Je crois que c’est en étant le plus particulier qu’on a une chance d’être le plus universel. De tous les arts, la littérature est à mon sens le seul à ne pas pouvoir « faire de l’abstrait ». Les écrivains racontent des formes, des figures – des vies incarnées, des lieux, toujours, même fictifs. Mon ambition était de tenter « d’épuiser un lieu » : d’en dire tout, la beauté comme la misère, de ne renoncer ni à louer ni à dénoncer. La beauté n’est pas un cache-misère ici, elle n’est pas là pour la carte postale. Au contraire, elle aide à voir le réel en face, à tenir bon. Au milieu du mal, elle fait tenir un cœur d’homme, elle rachète tout, elle donne envie de tout sauver. Lionel, dont la trajectoire est si tragique dans le roman, en est ébloui dans l’enfance. Mais, notamment parce qu’on ne lui donne pas les mots, il s’en détourne, il ne la voit même plus.

Un de vos personnages principaux, Sylvain, est un « néo-rural » convaincu, presque en sacerdoce. Pourtant sa fille à l’adolescence lui reproche d’avoir été maintenue éloignée de la « civilisation » et de la vie ordinaire des autres enfants de son âge. Pensez-vous que le style de vie citadin déraciné est un horizon indépassable ? Que ceux qui luttent pour y échapper sont des pionniers ? Des marginaux ?

Je crains qu’en notre catastrophe les villes soient les premières condamnées : l’hiver on n’y respirera plus, on y étouffera l’été. Je connais des personnes qui ont rejoint la montagne, retapé un vieux hameau dans la perspective non pas seulement d’inventer de nouvelles formes de vie collective, comme dans les années 70, mais tout simplement de survivre. En ce sens, oui, ce sont moins des marginaux que des pionniers – voire des prophètes, si on est prêt à entendre dans leur choix notre condamnation, et l’appel à une révolution. J’ai passé mon enfance à la campagne, et j’y vis ; j’ai donc du mal à comprendre que la vie citadine soit un « horizon indépassable ». Beaucoup de gens y sont contraints je crois, mais rêvent d’étangs et de forêts. La séparation ville-campagne ira peut-être en s’estompant, qui sait ? La métamorphose de Détroit, ex-cité de l’automobile avec ces quartiers, aujourd’hui en ruine où la nature reprend ses droits, où certains ont fait des jardins, laisse songeur. Dans le cas précis de Louise, la fille de Sylvain, je laisse aux lectrices et aux lecteurs le soin de découvrir son évolution, mais elle semble donner raison à son père, et vouloir prendre soin de la terre à son tour.

Votre histoire se situe dans une campagne oubliée, pourtant entre deux grandes villes : Lyon et Grenoble. On a l’impression que c’est un endroit « périphérique » dans lequel il ne se passe plus rien, comme une salle d’attente d’aéroport. Comment la vie et surtout la mémoire ont pu finir par disparaître dans une campagne a priori plus préservée de l’acculturation que la métropole ?

Il s’y passe des tas de choses, y compris dans mon roman ! Expos, manifs, fêtes… Parfois, certes, de manière très artificielle, comme le carnaval de mon roman, la « fête à Mangecroutte », parce que quelque chose s’est perdu, dans les années 90 peut-être, qui revient timidement, qu’on tente de recréer, difficilement. Parfois, oui, la mémoire même s’est perdue, pour plusieurs raisons : la disparition des « érudits de village », qui étaient la mémoire d’un lieu. Ce pouvait être l’institutrice ou l’instituteur, un ancien, notable ou paysan, qui avait la mémoire, et qui transmettait. Mais l’exode rural a été terrible. Suffit d’une génération, comme Péguy dit des chefs-d’oeuvre et de Dieu, qui ne sont qu’entre les mains des hommes : qu’une génération oublie tout, ne transmette rien, et tout est perdu. Les baby-boomers ont été élevés dans un véritable culte de la modernité : la ville, la télé, les Tupperware, le béton, les meubles en Formica… On a bazardé des objets, des meubles, des savoirs-faire, des chansons, des histoires. La soif d’embourgeoisement que l’idéologie capitaliste a massivement inculqué à cette génération-là, via l’école « républicaine » et son discours associant, encore aujourd’hui, l’élévation culturelle à l’élévation sociale, est une cause de nombre de nos maux. À la campagne, la génération d’après est arrivée, et a cru grandir dans un désert. C’est terrible de grandir dans un endroit en croyant que l’Histoire, c’est pour ailleurs, pour la grande ville, et qu’il ne s’est jamais rien passé là où on vit, parce qu’alors on croira qu’il ne peut rien s’y passer : on se croit hors de l’Histoire. Or c’est faux : l’Histoire est partout où il y a des hommes, les histoires que raconte le Grand-Pé (le doyen de mon hameau fictif) et qui parsèment Sangliers le montrent. Quand ces histoires, celle des luttes notamment, sont oubliées, quand il n’y a plus le fil d’une fiction collective populaire, une autre fiction refait surface de façon pulsionnelle, tant est puissante notre nécessité de dire « nous » : celle du sang, celle de la race.

Dans une interview au Postillon, journal indépendant grenoblois, vous parliez du redécoupage territorial et des petites villes coincées dans des communautés de communes au fonctionnement assez opaque et en définitive très peu démocratique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je ne saurais en parler d’un point de vue technique, mais voilà ce que je vois : des communes de plus en plus vidées de leur substance, des fusions de communes parfois totalement artificielles et injustifiées, des communautés de communes de plus en plus grandes, dont les assemblées sont des caisses d’enregistrement sans débat, dont les présidents, qui concentrent de plus en plus de pouvoir, ne sont pas élus par les citoyens eux-mêmes. Et comme tout ça se passe dans nos campagnes, et que les hérauts nationaux des réformes qui ont conduit à ça y gagnent en pouvoir local, qui pour parler nationalement, pour s’en soucier ? Personne ou presque. Les conséquences sont pourtant logiques : un pouvoir qui s’éloigne de plus en plus, des citoyens qui comprennent de moins en moins, un recul démocratique très important. Ajoutons à ça la mise en concurrence absurde des territoires (c’est à qui aura le plus beau logo, les équipements les plus rutilants…) et des inégalités qui font que par exemple, vous payez pour aller à la déchetterie et qu’ici c’est gratuit… C’est le retour en force des baronnies. Une association, par exemple écolo, qui aurait le malheur de s’opposer à un grand projet du baron du coin, peut souffrir de discrimination politique sans que ça n’émeuve personne : quel petit maire, espérant être soutenu pour refaire « sa » mairie ou la création d’une crèche, se risquerait à prendre sa défense ? Si par malheur, vous êtes coincé dans une baronnie dont le baron a lui-même fait allégeance au président du Département, qui lui-même a fait allégeance au président de Région, votre association a du souci à se faire. Tout ça n’est pas nouveau, mais ça ne cesse de s’accentuer.

Votre roman s’achève sur un carnage dans un lycée, une sorte de Columbine français sur fond de haine raciale. Pensez-vous que les jeunes oubliés de la France périphérique risquent une radicalisation similaire aux jeunes oubliés des agglomérations urbaines ?

Sur la question du nombre, y a-t-il plus d’extrémistes islamistes dans les banlieues que d’extrémistes fascistes à la campagne ? Je ne sais pas, et cette répartition est caricaturale. Il y a des islamistes à la campagne et des fascistes en banlieue, c’est entendu. Les uns sont-ils plus ou moins dangereux que les autres ? Là aussi la question n’a pas de sens. Ces dernières années on a connu à grande échelle beaucoup plus d’attaques islamistes, bien sûr, et le danger demeure. Mais nier qu’une partie de la jeunesse rurale est en train de basculer non seulement dans l’idéologie fasciste qui combine les idées de l’extrême-droite et les actions violentes me semble un aveuglement insensé – d’autant qu’en un affreux jeu de miroir les deux se nourrissent à présent. De ce point de vue-là, c’est le quinquennat de Sarkozy qui a marqué un tournant, quand des propos de bistrots se sont trouvés validés par les bouches présidentielles et ministérielles : à partir de là, c’est open-bar. Les idées d’extrême-droite ayant gagné en « légitimité républicaine », on va aller chercher plus à droite que la droite et l’extrême-droite du « système » : succès des vidéos de Soral, croix-gammées sur des murs en pisé, autocollants des fascistes lyonnais au lycée – tout ce qui est dans mon roman, je l’ai vu, depuis 2010. Ce qui est similaire entre le passage aux extrêmes des uns et des autres, c’est sans aucun doute le sentiment de relégation, ou plus précisément le sentiment que l’histoire s’écrit sans vous, que vous n’appartenez à aucun nous, que la nation ne veut pas de vous, que la République n’est qu’un mot. Mais dans le roman, j’élargis ça, dans les tourments d’Arnaud, prof raté, à la question de la vérité. Comment ne pas devenir nihiliste et tomber amoureux de la sauvagerie et de la mort, dans une époque qui ne sait plus dire que la vérité peut exister, que l’homme est plus qu’une chose, et que ce monde ne mérite pas sa destruction ?

Légende : Val d’Isère, 27 juin 2016

Crédits : Miwok / Flickr

Michéa : L’autonomie socialiste contre l’individualisme libéral

Article initialement publié le 24 septembre 2018 sur Le Média presse

Le philosophe intensifie sa critique du droit libéral, en prenant notamment appui sur Marx et Proudhon, afin de mieux prôner une société libre.

Jean-Claude Michéa fait partie de ces intellectuels dont la parole est rare et précieuse. Depuis quelques années, chaque ouvrage du philosophe constitue un petit événement pour ses lecteurs, qui sont de plus en plus nombreux. Ce 19 septembre, Flammarion nous offre deux textes de l’ex-Montpelliérain : Le loup dans la bergerie(1) et la préface d’une réédition de La religion du Capital de Paul Lafargue(2), célèbre gendre de Karl Marx. Le philosophe y poursuit sa critique radicale du capitalisme et sa promotion d’une société « libre, égale et décente » (Orwell).

Contre l’illusion juridique

Disciple d’Orwell, Lasch, Debord, Castoriadis, Pasolini, mais aussi de Marx et Proudhon, Michéa se définit dans La Double pensée (2008) comme un socialiste « fidèle au principe d’une société sans classe, fondée sur les valeurs traditionnelles de l’esprit du don et de l’entraide », ainsi que comme un « démocrate radical ». Depuis un peu plus de deux décennies, sa pensée politique s’articule autour d’une critique de la « société libérale » qui repose sur les rejets simultanées du libéralisme économique et politique, les deux faces d’une même pièce. Si le libéralisme économique dépend de l’extension illimitée du marché, le second s’appuie sur celle du droit. Une double logique où « seule la liberté peut limiter la liberté. Elle n’a d’autre limite qu’elle-même. » Bien que la critique de l’économie politique soit aussi présente, Le loup dans la bergerie s’attaque principalement à ce que Marx appelait « l’illusion juridique ». Pour le penseur allemand, comme le rappelle Michéa, le mode de production capitaliste s’organise autour d’un indispensable rapport juridique entre le bourgeois et le prolétaire. « Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres et possédant les mêmes droits. Le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune », affirme Marx dans Le Capital. Voilà pourquoi, selon lui, la devise de la société bourgeoise est « Liberté, Égalité, Propriété et Bentham(3) ». Le Capital est donc un rapport social qui se pare des manteaux de l’égalité et de la liberté, pour mettre en place une exploitation féroce.

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C’est là qu’intervient le « pompeux catalogue des “inaliénables droits de l’homme” », pour reprendre les mots de Marx. Ce dernier y voit « les droits du membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté. » Le discours juridique a pour fonction de masquer l’organisation en classe de la société libérale. Pour Michéa, l’idéologie des droits de l’homme permet à la fois de réduire la politique en simples méthodes procédurales – la substitution du « gouvernement des hommes » par « l’administration des choses » étant au cœur du libéralisme – et d’atomiser les individus, les rendant vulnérables aux structures impersonnelles que sont le marché et l’État. La loi Le Chapelier votée le 14 juin 1791, qui proscrivait les organisations ouvrières, en est le parfait exemple. Procédant d’un « individualisme possessif radical », selon Michéa, elle place « la liberté absolue d’entreprendre au cœur même du nouvel ordre social révolutionnaire » et condamne toute action populaire. Le droit organise ainsi ce que Debord nommait la « séparation généralisée ». Or, pour les libéraux, comme Friedman, le marché devient « la seule institution qui permette de réunir des millions d’hommes sans qu’ils aient besoin de s’aimer, ni même de se parler. » D’où la terrible sentence de Michéa : « Qui commence par Kouchner finit toujours par Macron. » Le libéralisme politique, défendu à partir des années 1970 par Foucault ou les « nouveaux philosophes », est un piège pour la gauche, qui l’empêche de critiquer de manière cohérente le capitalisme.

Socialisme d’en bas

Il n’est néanmoins pas question, pour l’ancien professeur de philosophie, « de dénoncer comme purement “formelles”, “illusoires” ou “mensongères”, ces libertés fondamentales dont l’idéologie des “droits de l’homme” prétend monopoliser aujourd’hui la défense. » Le disciple d’Orwell connaît l’importance des libertés, même juridiques, et sait que « parler sans plus de précaution de la “fable des droits de l’homme” » pourrait « réintroduire les fables stalinienne, fasciste ou islamiste ». Le philosophe compte, au contraire, substituer la « liberté négative » du libéralisme par une liberté positive d’inspiration libertaire. Car, comme Proudhon, il pense que dans une société socialiste, « la liberté de chacun rencontrera dans la liberté d’autrui non plus une limite, comme dans La Déclaration des droits de l’homme de 1791, mais un auxiliaire. » Défenseur d’un « socialisme d’en bas », notamment représenté par le mouvement anarchiste, le philosophe propose une projet qui « exalte l’individualité et la liberté », tout en reposant, à la différence du libéralisme, « sur une morale de solidarité et le présupposé d’une nature sociale de l’être humain (4). »

Pour Michéa, il est important de se souvenir que « les combats populaires en faveur des libertés individuelles, collectives et communautaires ont connu bien d’autres formes et bien d’autres “chartes” (…), que le “pompeux catalogue des droits de l’homme” ». C’était d’ailleurs le cas dans le « républicanisme civique » qui a inspiré Jean-Jacques Rousseau au XVIIIe siècle et les socialistes du XIXe siècle. De même, des « formes d’autonomie et de liberté » existaient déjà dans « les communautés traditionnelles avant que le rouleau compresseur libéral (…) n’entre en action », comme a pu le démontrer l’historien marxiste Edward P. Thompson dans Les usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre, XVIIe-XIXe siècle (Gallimard, 2015). C’est pour cela que, comme Marx avant lui, Michéa plaide pour l’adoption d’une simple Magna Carta(5), en lieu et place des Droits de l’homme. L’objectif de l’ex-Montpelliérain n’est néanmoins pas de défendre simplement des sociétés fondamentales – pas plus que ce n’était celui de l’Allemand – mais de promouvoir ce que Castoriadis appelait l’ « autonomie ».

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Elle correspond à une société où les structures sociales, politiques ou idéologiques ne dépendraient que des choix collectifs. Pour y arriver, Michéa estime qu’il faut « articuler de façon “dialectique” (…) le sens des appartenances communautaires, autrement des “identités”, et celui de l’épanouissement individuel ». Cela n’est possible qu’en dépassant l’idée monstrueuse d’un socialisme d’État et en la remplaçant par l’idéal de Proudhon d’une société organisée « de bas en haut et de la circonférence au centre », autour de la commune.

C’est pour cela qu’il prône « sans relâche le principe d’un mouvement socialiste ouvrier autonome et séparé » de la gauche républicaine, seul capable de répondre aux urgences sociales et écologiques provoquées par l’extension planétaire du capitalisme. Il explique : « Si aucun mouvement populaire autonome, capable d’agir collectivement à l’échelle mondiale, ne se dessine rapidement à l’horizon (j’entends ici par “autonome” un mouvement qui ne serait plus soumis à l’hégémonie idéologique et électorale de ces mouvements “progressistes” qui ne défendent plus que les seuls intérêts culturels des nouvelles classes moyennes des grandes métropoles du globe, autrement dit, ceux d’un peu moins de 15 % de l’humanité), alors le jour n’est malheureusement plus très éloigné où il ne restera presque rien à protéger des griffes du loup dans la vieille bergerie humaine. »

Notes :

(1) Jean-Claude Michéa, Le loup dans la bergerie, Flammarion, coll. « Climats », 2018, 164 pages, 17€
(2) Paul Lafargue, La religion du Capital, Flammarion, coll. « Climats », 2018, 117 pages, 14€
(3) Philosophe anglais du XVIIIe siècle, père de l’utilitarisme et précurseur du libéralisme.
(4) Ces mots sont empruntés par Michéa à Irène Pereira . Voir « L’anarchisme contre la société libérale »
(5) Charte anglaise adoptée au XIIIe siècle en Angleterre, pour défendre les libertés individuelles fondamentales.

Légende : Jean-Claude Michéa sur Les Matins de France Culture, le 6 octobre 2011

Crédits : Capture d’écran / YouTube / France Culture

David Cayla : « L’Etat a adopté dans son fonctionnement la logique du management néolibérale »

Entretien initialement publié le 21 septembre 2018 dans Le Média presse

David Cayla est enseignant-chercheur à l’université d’Angers et membre du collectif des Économistes atterrés. Il est l’auteur avec Coralie Delaume de La fin de l’Union européenne (Michalon, 2017) et de L’économie du réel, qui est paru en juin dernier (De Boeck Supérieur). Il revient avec nous sur cet ouvrage.

« Les marchés s’auto-régulent si bien qu’ils assurent la prospérité » apprennent tous les étudiants en « sciences économiques ». Pourtant, les crises sont récurrentes et le chômage de masse ne se résorbe pas. David Cayla, dans les pas d’économistes hétérodoxes comme Steve Keen, démontre dans L’économie du réel : Face aux modèles trompeurs que la discipline repose sur des hypothèses fausses et déconstruit certains mythes. Un livre important pour s’attaquer au néolibéralisme.

Le Média : Vous avez nommé votre livre « l’économie du réel ». Qu’entendez-vous par ce terme ?

David Cayla : Le titre est l’expression d’une frustration d’étudiant. Lorsque j’étais en première année d’économie à Grenoble, on enseignait les fameuses courbes d’offre et de demande et la manière dont elles se construisent : à partir du comportement d’agents économiques rationnels et maximisateurs. J’ai appris à calculer des dérivées et à déterminer les choix optimaux du producteur et du consommateur dans le cadre d’un modèle où l’entreprise est réduite à une fonction de production, où chaque salarié supplémentaire doit nécessairement être moins efficace que le précédent et où le profit n’existe pas.

Car oui, alors que dans le monde réel les entreprises du CAC 40 ont réalisé près de 95 milliards d’euro de bénéfice en 2017, le modèle « standard » de la microéconomie « démontre » qu’en condition de concurrence parfaite, les entreprises n’ont aucun pouvoir sur les prix et ne peuvent dégager de profit à long terme. Ce modèle suppose que les produits sont homogènes, que les méthodes de production sont uniques et connues de tous et que chaque entreprise est si petite qu’elle peut écouler autant de marchandises qu’elle souhaite au prix du marché.

C’est ce qu’apprennent les étudiants de première année ; c’est ce qu’on m’a enseigné. Alors que j’avais choisi des études d’économie pour comprendre le monde, j’en étais réduit à résoudre des problèmes mathématiques qui ne se posaient que dans un monde abstrait, un monde qui ne ressemblait à rien de ce que je pouvais lire par ailleurs dans la presse. Un monde où l’économie est dépolitisée, où les rapports marchands existent sans rapport de force, qui fonctionnent de manière à ce que chacun reçoive la juste part de sa contribution réelle à la production globale de richesse.

Dans ce livre, je veux montrer qu’il est possible d’appréhender les questions économiques en se passant de ces fables bien pratiques. Le titre s’est imposé de lui-même. Mon projet est de proposer une économie du « réel » par opposition à l’économie des « modèles ».

Votre livre s’attaque au mythe du marché auto-régulateur. Avant vous, plusieurs économistes l’ont fait, comme Steve Keen. Pourquoi cette critique reste peu présente dans le monde académique et dans le paysage médiatique ?

Le mythe du marché auto-régulateur est extrêmement puissant. Il est inculqué à tous les étudiants de première année à travers la célèbre métaphore de la « main invisible ». On assène que, grâce au marché, les individus cherchant à maximiser leur bien-être personnel contribuent au bien-être collectif, comme s’ils étaient dirigés par « une main invisible ». Or, l’auteur de cette métaphore, Adam Smith (1723-1790), n’en a jamais fait un principe universel. Si Smith est qualifié aujourd’hui de théoricien du libéralisme, c’est dans un sens bien différent de celui qu’on entend aujourd’hui. Smith est un humaniste avant d’être un libéral. Son œuvre vise surtout à l’émancipation individuelle, ce qui suppose notamment l’amélioration du niveau de vie des plus pauvres… et une certaine régulation des marchés.

Ainsi, l’auteur de La Richesse des nations ne méconnaît pas le fonctionnement réel des marchés. Il démontre notamment que le marché du travail est fondamentalement biaisé en faveur des employeurs et que les chefs d’entreprises n’ont de cesse de détourner le fonctionnement réel des marchés en leur faveur. Il conclut : « Toute proposition d’une loi nouvelle ou d’un règlement de commerce qui vient de la part de cette classe de gens [les chefs d’entreprises], doit toujours être reçue avec la plus grande défiance, et ne jamais être adoptée qu’après un long et sérieux examen, auquel il faut apporter, je ne dis pas seulement la plus scrupuleuse, mais la plus soupçonneuse attention. Cette proposition vient d’une classe de gens dont l’intérêt ne saurait jamais être exactement le même que l’intérêt de la société, qui ont, en général, intérêt à tromper le public et même à le surcharger et qui, en conséquence, ont déjà fait l’un et l’autre en beaucoup d’occasions. » (La Richesse des nations, Livre I, chapitre XI).

Si même Adam Smith, l’auteur de « la main invisible, ne croit pas au mythe du marché auto-régulateur comment se fait-il que la majorité des économistes adoptent aujourd’hui sans discussion cette idée ? En réalité, la chose est un peu plus complexe que cela. Le marché auto-régulateur est perçu par les économistes non pas comme un phénomène réel et observable, mais comme une perspective idéale vers laquelle il faudrait faire tendre le système économique. Ainsi, les économistes, n’ont aucun mal à admettre que, dans la réalité, les marchés ne fonctionnent pas comme les modèles le décrivent. L’information n’est jamais parfaitement transparente, le marché est entravé par de trop nombreuses contraintes réglementaires, certaines entreprises disposent d’un certain pouvoir de marché, etc. L’essentiel des travaux du prix Nobel d’économie Jean Tirole est justement consacré à l’étude des défaillances de marché et à la manière d’y faire face.

En somme, la quasi-totalité des économistes admettent deux choses qui paraissent contradictoires. La première c’est qu’un marché fonctionnant parfaitement doit théoriquement permettre, en vertu du principe de la « main invisible », d’atteindre un optimum social où chacun reçoit selon son mérite. La seconde c’est que, dans le monde réel, il n’existe aucun marché qui soit parfait. Un véritable scientifique en déduirait que, puisque le modèle ne correspond pas à la réalité, il faut changer de modèle et adopter une autre perspective. Mais la majorité des économistes ne peut se résoudre à abandonner leur idéal de marché parfait qui est profondément incrusté dans les représentations qu’elle se fait de sa discipline. Aussi optent-ils pour une autre approche, celle de l’ingénieur, dont l’objectif n’est pas tant de comprendre le monde que d’agir en conformité avec le modèle. Ainsi, le principal travail des économistes est aujourd’hui normatif. Il consiste à conseiller les responsables politiques pour la mise en œuvre de « réformes » visant à rapprocher la réalité imparfaite du modèle idéal. Bien sûr, c’est une œuvre impossible. Le libéralisme a beau s’approfondir, les marchés du monde réel ne seront jamais conformes au modèle ; il y aura donc toujours une explication toute prête aux dysfonctionnements du monde et toujours une excuse pour libéraliser davantage.

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Dans Le désintéressement : Traité critique de l’homme économique, Jon Elster relève qu’alors qu’en physique il est impossible d’avoir le prix Nobel sans avoir démontré empiriquement ses travaux, au point où Stephen Hawking ne l’a jamais obtenu, c’est presque l’inverse en économie. La seule exception étant Daniel Kahneman (2002). Faut-il réformer le système académique en économie ?

Il faut dire que Daniel Kahneman est chercheur en psychologie et non pas économiste. Il avoue lui-même n’avoir jamais reçu la moindre formation en économie. Ceci explique peut-être cela…

Plus sérieusement, il est en fait très difficile de faire de l’économie empirique. Cela est dû à la nature des faits économiques qui ne sont jamais parfaitement identifiés. Prenons la question du chômage par exemple. Par définition, un chômeur est une personne sans emploi qui en recherche un activement. Le chômage est donc nécessairement une situation involontaire. Or, une partie des conceptions actuelles du chômage reposent sur l’idée que le chômeur est quelqu’un qui ne sait pas se prendre en main. Au plus haut niveau de l’État on explique au chômeur qu’il suffit de « traverser la rue » pour trouver un emploi. De même, un certain nombre d’économistes ont théorisé le fait qu’une partie des chômeurs ne sont pas suffisamment « incités » à trouver un emploi en raison des allocations trop généreuses qu’ils reçoivent. Le problème, c’est que ces théories sont contradictoires avec la définition même du chômage. Car si le chômeur est satisfait de son sort, s’il ne cherche pas véritablement un travail, alors il devrait être considéré comme inactif et non chômeur. Si on généralise cette théorie et que l’on considère que le chômage est un simple problème de motivation personnelle, alors on devrait logiquement en déduire que le chômage n’existe pas.

On peut multiplier les exemples de ce type. Le PIB exprime-t-il une véritable richesse ? L’offre et la demande sont-elles observables et mesurables sur un marché ? Combien d’unité monétaire existe-t-il dans l’économie ? En réalité, aucune observation empirique ne peut répondre à ces questions qui semblent pourtant simples.

Est-ce que cela signifie que la science économique est condamnée à produire des théories abstraites et détachées du monde réel ? Je ne crois pas. En fait, il faut se réapproprier les faits économiques en les étudiant sous différents angles, ce qui suppose de se rapprocher des autres sciences humaines. Après tout, l’économie n’est qu’une manière d’étudier la société humaine sous un angle particulier. Mais il en existe bien d’autres ! Les sociologues, les psychologues, les anthropologues, les historiens, les géographes… ont également beaucoup de choses à dire sur la société. Par exemple au lieu de postuler que les chômeurs ne sont pas incités à trouver du travail, pourquoi ne pas se pencher sur ce qu’en disent les psychologues et les sociologues ? L’anthropologie peut parfois décrire de manière beaucoup plus pertinente les comportements de marché que ne le font les économistes.

En ce sens, oui, il est nécessaire de réformer en profondeur le système académique car l’étude empirique des sociétés humaines a fondamentalement besoin d’une démarche pluridisciplinaire. C’est une chose qui n’est pas assez mise en avant dans les formations et la recherche.

Vous différenciez l’école classique de Smith et Ricardo de celle néoclassique de Jevons, Marshall et Walras. Keynes les rangeaient tous derrière la bannière des classiques, qui acceptent la loi des débouchés de Say(1). Pourquoi cette démarcation ?

Je ne classerais pas Smith comme un économiste qui accepte la « loi des débouchés », une loi qui postule qu’il ne peut y avoir une crise généralisée de la demande. D’une part parce que l’œuvre de Smith est bien antérieure à cette « loi ». Il n’a donc pu s’exprimer explicitement sur le sujet. D’autre part parce que Smith considère que la croissance est liée à l’expansion du marché, c’est-à-dire aux débouchés. Or, chez Smith, il existe une limite à l’expansion du marché. À un moment, le nombre de producteurs devient trop important et la concurrence entre eux trop forte pour qu’il puisse y avoir de nouveaux investissements. Smith exprime donc bien une inquiétude sur la demande.

Plus fondamentalement, mon propos est différent de celui de Keynes. Keynes, qui écrit dans les années 30, s’intéresse à la grande question de son époque : comment gérer les cycles économiques et empêcher l’apparition d’une nouvelle crise. La question que je pose est de comprendre comment les économistes se sont progressivement détachés du monde réel. Or, pour répondre à cette question, il est essentiel de comprendre comment la définition de l’économie elle-même a évolué. Pour faire bref, les économistes classiques définissaient l’économie comme la science de la richesse. Smith écrit notamment que le but de l’économie politique est de « procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante ». À la fin du XIXe siècle, avec l’émergence de la théorie néoclassique, la science économique change radicalement de perspective et se pose pour objectif d’apprendre à gérer les « ressources rares ». Cette transformation de l’objet de la science économique est pour moi fondamentale. La vision des économistes classiques est porteuse de progrès sociaux et humains ; celle des néoclassiques implique au contraire des restrictions. La première se focalise sur la production et la répartition de la richesse ; l’autre sur l’allocation de la rareté. Les classiques estiment que le travail est la source de toute valeur ; les néoclassiques pensent que c’est le prix d’équilibre du marché qui détermine la valeur.

En changeant d’objet, la science économique change de méthode. Chez les classiques, l’économie est clairement ancrée dans le champ des sciences humaines. Les néoclassiques sont eux fascinés pas les sciences physiques et notamment par la mécanique. De cette fascination découle une approche mathématisée fondée sur le principe de l’équilibre. La science économique des néoclassiques va ainsi progressivement se détacher des méthodologies adoptées par les autres sciences humaines en proposant des analyses et des théories toujours plus abstraites dans le but, non pas d’améliorer le niveau de vie et le bien-être des populations, mais d’optimiser « l’allocation des ressources rares ».

Pouvons-nous vraiment qualifier l’économie française de néolibérale quand les dépenses publiques représentent plus de 50% du PIB ?

Contrairement à ce qu’on peut penser, l’État n’est pas forcément l’ennemi du néolibéralisme. On a pu d’ailleurs constater comment l’État s’est progressivement transformé en adoptant dans son fonctionnement même la logique du management néolibéral. Au lieu de se focaliser sur leurs missions de service public, des pans entier de l’administration publique en sont réduites à optimiser leur gestion au nom d’une gouvernance comptable en réalité peu performante. L’État se met même à organiser la concurrence entre les hôpitaux, entre les écoles et les universités ; il a recours autant qu’il est possible à l’externalisation, il confie la construction et la gestion de centres pénitenciers à des sociétés du BTP… Dans son livre, L’État prédateur, James Galbraith démontre que l’État n’est pas nécessairement un rempart contre le néolibéralisme. Il peut aussi en être un agent propagateur à partir du moment où son action étend plutôt qu’elle ne la réduit l’emprise néolibérale sur la société.

Vous évoquez le montant des dépenses publiques. Mais ce chiffre ne veut pas dire grand-chose. La majorité des dépenses publiques nourrissent des revenus privés. C’est le cas des prestations sociales, dont la plus grande partie finance les retraites. C’est le cas aussi des subventions et des dépenses fiscales que touchent les entreprises. Les 21 milliards de CICE et les 6 milliards du crédit d’impôt recherche par exemple sont comptabilisés comme des dépenses publiques alors qu’il s’agit concrètement de dégrèvements sur l’impôt normal. D’un point de vue comptable, on peut dépenser 100 millions d’euros en achetant les logiciels de Microsoft ou embaucher des informaticiens qui produiront eux-mêmes ces logiciels pour la même somme. Dans le premier cas, l’État a acheté une prestation privée, dans le second il aura produit lui-même un service public.

Autrement dit, le néolibéralisme se mesure moins par le montant des dépenses publiques que par l’usage qui est fait de ces dépenses. Le néolibéralisme est l’idéologie de ceux qui entendent réguler l’ensemble de l’économie par des marchés en concurrence. Il faut alors regarder comment les marchés fonctionnent et quel rôle y jouent les pouvoirs publics. Est-ce qu’on privatise et dérèglemente ? Est-ce qu’on choisit de flexibiliser le marché du travail, de signer des accords de libre-échange ou est-ce qu’au contraire on régule, on renforce les contre-pouvoirs syndicaux au sein des entreprises, on instaure des régulations strictes dans la finance ? etc. C’est d’abord en regardant l’action concrète de l’État qu’on peut dire s’il renforce ou non le néolibéralisme.

Voir aussi : L’entretien libre de Thomas Porcher par Aude Lancelin

Vous plaidez pour sortir de la « société de marché » néolibérale, en réencastrant l’économie dans la société. Qu’entendez-vous par là ? Est-ce vraiment possible ?

L’idée d’encastrer l’économie dans la société n’est pas de moi. Elle émane des travaux de Karl Polanyi, qui fut à la fois économiste, historien et anthropologue. Dans son œuvre majeure, La Grande transformation, Polanyi tente de comprendre les raisons de l’effondrement d’un monde qui s’est instauré au cours du XIXe siècle. Le mot « effondrement » n’est pas galvaudé. Son livre parait en 1944, après deux guerres mondiales et une effroyable crise économique.

Si le XIXe siècle s’est terminé en catastrophe, explique Polanyi, c’est en raison d’une idéologie tout à fait spécifique qui a consisté à tenter de bâtir une société fondée sur des marchés auto-régulateurs. Or, pour qu’une telle société soit possible, il a fallu organiser l’ensemble de la production autour du marché, ce qui suppose que les facteurs de production que sont la terre, le travail et la monnaie soient également soumis à la loi du marché. Or, travail, terre et monnaie ne sont pas des marchandises dans la mesure où ils n’ont pas été produits dans le but d’être vendus. Ce sont ce que Polanyi appelle des « marchandises fictives » dont on délègue la gestion au marché.

Polanyi étudie plus spécifiquement la question du travail et rappelle comment le marché du travail n’a pu être instauré qu’en détruisant une à une les institutions sociales du Moyen-Âge qui assuraient que chacun puisse vivre et manger à sa faim, y compris les pauvres et les exclus. Ces institutions empêchaient de fait le travail d’être vendu et acheté comme une vulgaire marchandise. Il fallait que les pauvres soient isolés de la société pour accepter de se faire embaucher à l’usine dans des conditions épouvantables. Ce démantèlement des systèmes sociaux traditionnels a conduit à libérer pleinement les forces du marché en désencastrant le marché de son substrat social et en renversant la hiérarchie traditionnelle. Au lieu d’un marché contrôlé par la société, c’est la société qui fut progressivement aspirée tout entière par les lois du marché.

Réencastrer le marché dans la société suppose donc de rompre avec le mythe du marché auto-régulateur en admettant que la société doit s’affirmer et prendre le contrôle des forces du marché. Comment faire ? Tout d’abord en admettant la non soutenabilité d’une société organisée autour du marché. Tôt ou tard, nous dit Polanyi, cette société se cabre et impose des limites au libéralisme. Ces limites peuvent prendre une forme porteuse de progrès : l’Etat social, ou une forme destructrice : le nazisme et la guerre. Au fond, Polanyi nous apprend que les hommes ne peuvent vivre dans une société qui organise la concurrence à tous les niveaux. On ne peut construire un projet politique à base de « start-up nation », de compétitivité et de théorie du ruissellement. Si l’on n’a que ça à offrir, il ne faut alors pas s’étonner si le désarroi social et le désenchantement nourrissent le complotisme et l’extrémisme.

Légende : Emmanuel Macron, le 28 septembre 2017

Crédits : Arno Mikkor / Flickr

Pierre Rosanvallon, le vaisseau fantôme de la gauche libérale

Article initialement publié dans Marianne le 21 septembre 2018

Dans l’histoire de la gauche que publie Pierre Rosanvallon, de rares autocritiques masquent le refus de revenir sur les échecs et les renoncements de cette gauche qui a choisi d’accepter le primat de l’économie dérégulée.

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Béligh Nabli : « L’affaire Benalla atteste de pratiques du pouvoir républicain encore empreintes des vestiges féodaux »

Entretien publié le 21 septembre 2018 sur Le Média presse

Béligh Nabli est directeur de recherche de l’IRIS et cofondateur du site d’analyse Chronik.fr. Il est l’auteur de La République du soupçon: La vie politique au risque de la transparence (Cerf, 2018) et La République identitaire (Cerf, 2016), deux excellentes réflexions sur notre Ve République et ses travers. Il revient avec nous sur l’affaire Benalla.

Le feuilleton de l’été reprend ce mercredi 19 septembre à 8h30. Alexandre Benalla sera finalement auditionné par le Sénat, après avoir décliné l’invitation. L’ancien collaborateur de l’Elysée a conscience que le palais du Luxembourg, majoritairement acquis aux Républicains, sera moins tendre avec lui que ne l’a été cet été le palais Bourbon. Béligh Nabli décrypte avec nous les enjeux de cette rencontre.

Le Média : Alexandre Benalla sera auditionné au Sénat ce mercredi 19 septembre. Que pouvons-nous en attendre ?

Béligh Nabli : L’audition risque de se dérouler dans une atmosphère tendue. Alexandre Benalla a affiché une défiance à l’égard des sénateurs. Il a d’abord exprimé sa volonté de ne pas se rendre à l’audition devant la commission d’enquête, contestant à la fois la légalité et la légitimité d’une telle procédure. Pourtant, juridiquement, on perçoit mal les raisons – y compris le principe de séparation des pouvoirs – pour lesquelles les membres du cabinet du président de la République échapperaient à l’obligation de se soumettre à une enquête parlementaire. L’immunité prévue en faveur du président de la République à l’article 67 de la Constitution ne bénéficie pas à l’ensemble de ses collaborateurs…

Ensuite, une fois qu’il a accepté de se rendre à l’audition, il a tenu des déclarations méprisantes pour la fonction et la personne même des sénateurs. Cette posture de défiance s’inscrit dans une stratégie de défense elle-même suivie – dictée ? – par la majorité. Du reste, les auditions d’Alexandre Benalla et de Vincent Crase seront boycottées par les sénateurs de La République en marche (LREM) qui siègent à la commission d’enquête.

Au-delà du coût politique que charrie cette affaire pour la majorité au pouvoir, la mise en cause de la commission d’enquête (du Sénat comme de l’Assemblée nationale) atteste une difficulté à admettre la légitimité des contre-pouvoirs par la majorité du pouvoir en général et par le président de la République en particulier. Celui-ci n’a pas hésité ni à mettre la pression sur le président du Sénat, ni à stigmatiser le rôle de la presse … Une série d’actes qui interroge la conception de la démocratie qui prévaut à l’Elysée.

Malgré la tempête médiatique de cet été, l’affaire Benalla n’a pas ébranlé le pouvoir. Comment l’expliquez-vous ?

Deux raisons de fond expliquent ce sentiment. La première est liée à la nature du régime de la Ve République, qui tend précisément à protéger au mieux l’Elysée. Non seulement le rapport de force politique et institutionnel est largement favorable à l’Elysée (fait majoritaire oblige), mais le président Macron, le « seul responsable » dans cette affaire (de son propre aveu) s’avère être le « seul irresponsable », conformément à l’article 67 de la Constitution … Sauf à enclencher la procédure de destitution prévue par l’article 68 de la Constitution – jamais appliquée sous la Ve République –, suivant lequel : « Le Président de la République (…) peut être destitué (…) en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat… »

La seconde raison relève plus des mœurs et culture politiques encore prégnantes chez notre « élite élue ». Cette affaire est en effet symptomatique du sentiment d’impunité encore ancré dans l’esprit de nombre de ceux qui exercent ou côtoient le pouvoir politique en général, et le pouvoir présidentiel en particulier. Les comportements incriminés dans l’affaire Benalla attestent la persistance de pratiques du pouvoir républicain encore empreintes des vestiges de traditions féodales ou monarchiques aux antipodes de la culture et des mœurs qui prévalent dans les pays scandinaves et anglo-saxons. Une affaire de ce type aurait provoqué des démissions en cascade chez ces voisins, où la culture de la responsabilité revêt une autre consistance et une autre portée…

Lire aussi : Affaire Benalla : une fronde inattendue à défaut d’une révolution redoutée

Dans le même temps, on ne peut en conclure que la majorité au pouvoir sort indemne de cette affaire. Loin s’en faut. Outre qu’on ne connaît pas encore le fin mot de l’histoire (judiciaire et politique), cette affaire a illustré le « pouvoir de déstabilisation » de contre-pouvoirs institutionnels (le Sénat et l’opposition à l’Assemblée nationale) et extra-institutionnels (médias, réseaux sociaux, etc.) relativement amorphes au début du quinquennat. Bref, les contre-pouvoirs en tout genre sont remobilisés et la défiance d’une majorité de l’opinion publique à l’endroit de la personne d’Emmanuel Macron s’est trouvée confortée et renforcée. D’autant que l’affaire Benalla vient allonger la série d’affaires politico-judiciaires qui tendent à saper la promesse présidentielle d’une « République irréprochable », tout en entretenant le spectre d’une « République du soupçon ». Si quelques semaines à peine après son élection, le président élu, Emmanuel Macron, a mis en scène la promulgation des premières lois de son quinquennat, des lois de « moralisation » ou de « confiance » de/dans la vie politique, les affaires « Ferrand », « Koeller », « Nyssen », etc., confirment le mal structurel et culturel qui ronge la Vᵉ République.

Dans le même temps, l’affaire Fillon n’est pas fini, ce dernier a été mis en garde-à-vue récemment. Marine Le Pen est elle aussi est prise par les affaires. Qu’est-ce que cela dit de notre système politique ?

Dans le cas du Front national, cela relève de la « normalisation » du parti sous la Ve République : à l’image des partis de gouvernement de gauche et de droite, le FN n’échappe pas à l’ouverture de procédures judiciaires sur des affaires de financement et d’emplois fictifs… Outre le phénomène des dysfonctionnements des structures partisanes, le cas de François Fillon est plus symptomatique du sentiment d’impunité déjà évoqué au sujet de nos « élites élues ».

Lire aussi : Béligh Nabli : « La succession des « affaires politico-judiciaires » nourrit le phénomène d’abstention »

Si la campagne présidentielle hors norme de 2017 a achevé de saper la confiance des citoyens dans leurs « responsables politiques », elle a aussi eu un rôle catalyseur en accréditant la nouvelle centralité de la probité et/ou de la moralité dans la vie politique. Une centralité imposée par une volonté citoyenne qui tend à bouleverser le cadre juridique – de plus en plus contraint – dans lequel s’inscrit la vie politique. Il n’empêche, la judiciarisation du politique ne saurait relever seule le défi de la corruption politique. Malgré l’adoption d’une série de « lois de moralisation », la confiance politique n’est pas près d’être renouée entre les citoyens et leurs gouvernants. C’est à une réflexion de fond sur l’art de gouverner que nous sommes tous invités à engager. La réouverture du débat constitutionnel retrouverait ici tout son sens…

Légende : Alexandre Benalla au JT de 20H de TF1 de d’Audrey Crespo-Mara, le 27 juillet 2018

Crédits : Capture d’écran / LCI

Édouard Jourdain : « La critique de la propriété de Proudhon nourrit une vaste réflexion sur la notion des communs »

Entretien initialement publié le 18 septembre 2018 sur Le Comptoir

Édouard Jourdain est docteur en Science politique et en philosophie de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Spécialiste de Proudhon, il est l’auteur, entre autres, de « Proudhon, Dieu et la guerre » (L’Harmattan, 2006), « Proudhon, un socialisme libertaire » (Michalon, 2009) et « L’anarchisme » (La Découverte, 2013). Il vient de publier « Proudhon contemporain » (CNRS éditions, 2018), où il démontre l’actualité du père de l’anarchisme en le confrontant à des penseurs de ces dernières décennies. Nous l’avons rencontré afin de discuter du typographe révolutionnaire.

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Rachid Zerrouki : « L’enseignement de l’arabe a toute sa place en France »

Entretien initialement publié le 17 septembre 2018 sur le Média presse

Rachid Zerrouki est enseignant SEGPA dans un collège à Marseille. Arabophone, il écrit pour plusieurs médias, dont Slate.fr et Le Bondy blog. Il revient avec nous sur le possible développement de l’enseignement de l’arabe en France.

Le 9 septembre dernier, l’institut Montaigne recommande l’enseignement de l’arabe pour lutter contre l’islamisation. Le lendemain, le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, annonce que la piste est étudiée. Une annonce qui déclenche une vive polémique. Nicolas Dupont-Aignan a rapidement réagi, dénonçant la « démagogie » du ministre, qui travaillerait à l« islamisation de la France » à son « arabisation ». La droite identitaire s’est vite saisi de la polémique, le spectre du « grand remplacement » n’étant jamais loin. Rachid Zerrouki nous aide à faire la part des choses.

Le Média : Jean-Michel Blanquer a parlé de développer l’enseignement de l’arabe. Comment jugez-vous cette annonce ?

Rachid Zerrouki : C’est une excellente nouvelle parce que l’enseignement de l’arabe a toute sa place en France et je me réjouis que l’institution le reconnaisse. C’est également une annonce qui a une valeur symbolique importante : l’école de la République rassure l’élève à cheval entre deux cultures, elle lui dit que la langue de ses parents est une richesse, qu’il n’a pas à en avoir honte et qu’elle peut l’aider à conserver ce patrimoine familial.

Ce caractère symbolique est d’autant plus important qu’il clarifie la position de l’institution vis-à-vis de certains comportements auxquels nous avons assisté ces dernières années. Elle fait ainsi le choix de défendre l’institutrice qui, il y a quelques années, avait reçu un mot d’une maman d’élève lui reprochant le choix du film Wadjda au prétexte que « nous entendons déjà suffisamment parler l’arabe. » Elle fait le choix de désavouer les parents d’élèves corses qui avaient menacé une autre institutrice parce qu’elle voulait faire chanter la chanson « Imagine » de John Lennon à ses élèves en cinq langues différentes, dont l’arabe. Et dorénavant, lorsqu’une chroniqueuse, peu inspirée, regrettera qu’on puisse chanter en arabe « par les temps qui courent », on pourra lui répondre que l’arabe est une langue de France, enseignée dans l’école de la République.

Apprendre l’arabe serait, selon l’Institut Montaigne, un rempart contre l’islamisme. Qu’en pensez-vous ?

Dans la logique de l’Institut Montaigne, l’apprentissage de l’arabe à l’école de la République serait un rempart contre l’islamisme parce que cela éviterait que des enfants se rendent dans des mosquées pour apprendre cette langue. Il y a donc, derrière cette démarche, la conviction que le fait de se rendre dans une mosquée en France encouragerait la radicalisation.

Je laisse le soin aux experts d’évaluer la pertinence de ce raisonnement. D’un point de vue personnel, je crois que la radicalisation s’effectue plutôt sur internet, et je vois les mosquées en France davantage comme des remparts au wahhabisme puisqu’elles permettent une meilleure connaissance de l’Islam. Je ne prends pas trop de risques en vous disant qu’un spécialiste des questions de l’orthodoxie en Islam comme Samir Amghar vous confirmera qu’aujourd’hui, on ne se radicalise pas dans les mosquées.

Développer l’enseignement de l’arabe vous semble-t-il plus important que celui d’autres langues, comme le chinois et le russe ?

Il faut d’abord savoir que je rejette l’argument économique qui se cache derrière l’apprentissage de l’arabe. Certes, il y a une demande dans le marché du travail, et cette langue peut représenter un atout dans des secteurs comme le commerce international, l’aéroportuaire ou l’import-export. Mais ce qu’on enseigne à l’école doit répondre à un besoin humain, et non obéir au marché du travail.

Et c’est ce besoin humain qui me fait vous répondre que oui, dans le contexte actuel, le développement de l’enseignement de la langue arabe me paraît plus important parce que les enjeux sont différents. L’arabité pose problème aujourd’hui en France, le simple fait d’être arabe fait peur et c’est exactement pour cette raison qu’il faut apprendre la langue de Gibran Khalil Gibran.

Il y a un proverbe arabe qui dit que « l’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore. » Cela ne signifie pas que l’homme est l’ennemi de sa propre ignorance, mais de celle des autres. Si on continue le proverbe, il dit la chose suivante : « enseigne une langue, tu éviteras une guerre, répands une culture, tu rendras un peuple auprès d’un autre populaire. » Le peuple dont on comprend la langue, on le comprend, et on finit par l’aimer, et par aimer ses ressortissants.

Ce proverbe illustre assez bien une expérience scientifique qui m’a marqué. Il y a quelques années, un groupe de chercheurs avait disposé trois voitures devant des enfants, et un adulte demandait à chaque enfant de déplacer la plus petite. Dans 75% des cas, l’enfant bilingue déplaçait la voiture de taille moyenne, ce n’était pas la plus petite qu’il pouvait voir, mais il savait qu’elle l’était aux yeux de son interlocuteur qui était placé de sorte à ne pas voir la véritable plus petite voiture. Il n’était que moins de la moitié, chez les enfants monolingues, à déplacer la voiture moyenne. Cela montre que les enfants bilingues ont la capacité de changer de perspective, c’est la définition de l’empathie, et c’est ce dont nous avons cruellement besoin en France.

Fin 2012, Marion Maréchal-Le Pen, alors jeune députée prenait position contre l’enseignement de l’arabe à l’école primaire. Qu’en est-il réellement ?

En 2012, lorsque Madame Le Pen prend cette position, elle le fait pour, soi-disant, faire des économies sur les dépenses « ahurissantes » qui touchent l’enseignement de la langue arabe en primaire. Cette même année, seulement 124 écoliers dans tout le territoire suivaient des cours d’arabe à l’école publique.

Cela n’a rien d’étonnant, non seulement la langue arabe fait peur, mais elle sert à engendrer encore plus de peurs, à les créer de toutes pièces. C’est une démarche qui, comme on l’a vu récemment, n’est pas réservée au Front national.

Au-delà du cas de l’arabe, l’Éducation nationale ne devrait-elle pas procéder à une réflexion plus globale sur l’enseignement des langues étrangères ?

Nous sommes, en France, très en retard concernant les langues étrangères. C’est paradoxal parce qu’on exporte la francophonie à tout va, au nom de la diversité culturelle, tandis que chez nous on reste réfractaire aux langues étrangères, particulièrement à celles qu’on accuse d’être des obstacles à la cohésion nationale : les langues issues du continent africain principalement.

Certains semblent penser qu’en donnant de l’importance à ces langues maternelles venues d’ailleurs, on porte forcément atteinte à la langue française, comme si notre cerveau était une sorte de disque dur au rabais qui serait incapable de stocker plusieurs dialectes.

Non seulement c’est faux, mais la recherche montre que c’est l’inverse qui se produit : lorsqu’on dépasse un certain seuil de maîtrise dans sa langue maternelle et qu’on apprend une nouvelle langue, les compétences langagières dans les deux langues se renforcent et on aboutit à un bilinguisme additif. En revanche, si on méprise sa langue maternelle, qu’on l’apprend mal, et qu’on s’attaque à une nouvelle langue, on se dirige alors vers un bilinguisme soustractif. Tout cela est illustré par les mots de Régis Debray dans son Éloge des Frontières : « Renoncer à soi-même est un effort assez vain : pour se dépasser mieux vaut commencer par s’assumer. »

Légende : Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2017 à Polytechnique

Crédits : Jérémy Barande  / Ecole polytechnique Université Paris-Saclay / CC BY-SA 2.0