Aurélien Delsaux : « La soif d’embourgeoisement inculquée par le capitalisme est une cause de nombre de nos maux »

Entretien initialement publié le 27 septembre 2018

Ancien professeur de lycée dans l’Isère, Aurélien Delsaux a sorti son deuxième livre, Sangliers (Albin Michel), l’an dernier. Il revient avec nous sur cette fresque sociale.

Sangliers suit pendant cinq ans plusieurs familles au sein d’un village pavillonnaire sinistré dans le Nord-Isère. Parmi elles, nous retrouvons la famille du « Gros », ouvrier au chômage perclus de traumatismes, un couple d’origine maghrébine, dont le mari est un ancien militaire, ou encore Sylvain, ancien prof devenu néo-rural. Une fresque où se côtoient malaise social et racisme.

Le Média : Votre livre commence avec une description très précise et presque « charnelle » de la nature et du cadre de votre histoire. La beauté de l’endroit contraste avec le sinistre des destins particuliers…

Crédits : VPL Photographie

Aurélien Delsaux : Je voulais célébrer la beauté d’un lieu, faire du paysage un personnage à part entière. Je ne crois pas que n’importe quelle histoire puisse se passer n’importe où ; les paysages et les climats forment des caractères. La géographie, avant même « l’aménagement du territoire », a des conséquences sur nos vies. Pour autant, je n’ai eu aucune envie d’être un barde isérois, je n’ai pas écrit « un roman de terroir » ; l’histoire de Sangliers c’est sans doute celle de bien des coins de campagne en Europe et ailleurs aujourd’hui. Je crois que c’est en étant le plus particulier qu’on a une chance d’être le plus universel. De tous les arts, la littérature est à mon sens le seul à ne pas pouvoir « faire de l’abstrait ». Les écrivains racontent des formes, des figures – des vies incarnées, des lieux, toujours, même fictifs. Mon ambition était de tenter « d’épuiser un lieu » : d’en dire tout, la beauté comme la misère, de ne renoncer ni à louer ni à dénoncer. La beauté n’est pas un cache-misère ici, elle n’est pas là pour la carte postale. Au contraire, elle aide à voir le réel en face, à tenir bon. Au milieu du mal, elle fait tenir un cœur d’homme, elle rachète tout, elle donne envie de tout sauver. Lionel, dont la trajectoire est si tragique dans le roman, en est ébloui dans l’enfance. Mais, notamment parce qu’on ne lui donne pas les mots, il s’en détourne, il ne la voit même plus.

Un de vos personnages principaux, Sylvain, est un « néo-rural » convaincu, presque en sacerdoce. Pourtant sa fille à l’adolescence lui reproche d’avoir été maintenue éloignée de la « civilisation » et de la vie ordinaire des autres enfants de son âge. Pensez-vous que le style de vie citadin déraciné est un horizon indépassable ? Que ceux qui luttent pour y échapper sont des pionniers ? Des marginaux ?

Je crains qu’en notre catastrophe les villes soient les premières condamnées : l’hiver on n’y respirera plus, on y étouffera l’été. Je connais des personnes qui ont rejoint la montagne, retapé un vieux hameau dans la perspective non pas seulement d’inventer de nouvelles formes de vie collective, comme dans les années 70, mais tout simplement de survivre. En ce sens, oui, ce sont moins des marginaux que des pionniers – voire des prophètes, si on est prêt à entendre dans leur choix notre condamnation, et l’appel à une révolution. J’ai passé mon enfance à la campagne, et j’y vis ; j’ai donc du mal à comprendre que la vie citadine soit un « horizon indépassable ». Beaucoup de gens y sont contraints je crois, mais rêvent d’étangs et de forêts. La séparation ville-campagne ira peut-être en s’estompant, qui sait ? La métamorphose de Détroit, ex-cité de l’automobile avec ces quartiers, aujourd’hui en ruine où la nature reprend ses droits, où certains ont fait des jardins, laisse songeur. Dans le cas précis de Louise, la fille de Sylvain, je laisse aux lectrices et aux lecteurs le soin de découvrir son évolution, mais elle semble donner raison à son père, et vouloir prendre soin de la terre à son tour.

Votre histoire se situe dans une campagne oubliée, pourtant entre deux grandes villes : Lyon et Grenoble. On a l’impression que c’est un endroit « périphérique » dans lequel il ne se passe plus rien, comme une salle d’attente d’aéroport. Comment la vie et surtout la mémoire ont pu finir par disparaître dans une campagne a priori plus préservée de l’acculturation que la métropole ?

Il s’y passe des tas de choses, y compris dans mon roman ! Expos, manifs, fêtes… Parfois, certes, de manière très artificielle, comme le carnaval de mon roman, la « fête à Mangecroutte », parce que quelque chose s’est perdu, dans les années 90 peut-être, qui revient timidement, qu’on tente de recréer, difficilement. Parfois, oui, la mémoire même s’est perdue, pour plusieurs raisons : la disparition des « érudits de village », qui étaient la mémoire d’un lieu. Ce pouvait être l’institutrice ou l’instituteur, un ancien, notable ou paysan, qui avait la mémoire, et qui transmettait. Mais l’exode rural a été terrible. Suffit d’une génération, comme Péguy dit des chefs-d’oeuvre et de Dieu, qui ne sont qu’entre les mains des hommes : qu’une génération oublie tout, ne transmette rien, et tout est perdu. Les baby-boomers ont été élevés dans un véritable culte de la modernité : la ville, la télé, les Tupperware, le béton, les meubles en Formica… On a bazardé des objets, des meubles, des savoirs-faire, des chansons, des histoires. La soif d’embourgeoisement que l’idéologie capitaliste a massivement inculqué à cette génération-là, via l’école « républicaine » et son discours associant, encore aujourd’hui, l’élévation culturelle à l’élévation sociale, est une cause de nombre de nos maux. À la campagne, la génération d’après est arrivée, et a cru grandir dans un désert. C’est terrible de grandir dans un endroit en croyant que l’Histoire, c’est pour ailleurs, pour la grande ville, et qu’il ne s’est jamais rien passé là où on vit, parce qu’alors on croira qu’il ne peut rien s’y passer : on se croit hors de l’Histoire. Or c’est faux : l’Histoire est partout où il y a des hommes, les histoires que raconte le Grand-Pé (le doyen de mon hameau fictif) et qui parsèment Sangliers le montrent. Quand ces histoires, celle des luttes notamment, sont oubliées, quand il n’y a plus le fil d’une fiction collective populaire, une autre fiction refait surface de façon pulsionnelle, tant est puissante notre nécessité de dire « nous » : celle du sang, celle de la race.

Dans une interview au Postillon, journal indépendant grenoblois, vous parliez du redécoupage territorial et des petites villes coincées dans des communautés de communes au fonctionnement assez opaque et en définitive très peu démocratique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je ne saurais en parler d’un point de vue technique, mais voilà ce que je vois : des communes de plus en plus vidées de leur substance, des fusions de communes parfois totalement artificielles et injustifiées, des communautés de communes de plus en plus grandes, dont les assemblées sont des caisses d’enregistrement sans débat, dont les présidents, qui concentrent de plus en plus de pouvoir, ne sont pas élus par les citoyens eux-mêmes. Et comme tout ça se passe dans nos campagnes, et que les hérauts nationaux des réformes qui ont conduit à ça y gagnent en pouvoir local, qui pour parler nationalement, pour s’en soucier ? Personne ou presque. Les conséquences sont pourtant logiques : un pouvoir qui s’éloigne de plus en plus, des citoyens qui comprennent de moins en moins, un recul démocratique très important. Ajoutons à ça la mise en concurrence absurde des territoires (c’est à qui aura le plus beau logo, les équipements les plus rutilants…) et des inégalités qui font que par exemple, vous payez pour aller à la déchetterie et qu’ici c’est gratuit… C’est le retour en force des baronnies. Une association, par exemple écolo, qui aurait le malheur de s’opposer à un grand projet du baron du coin, peut souffrir de discrimination politique sans que ça n’émeuve personne : quel petit maire, espérant être soutenu pour refaire « sa » mairie ou la création d’une crèche, se risquerait à prendre sa défense ? Si par malheur, vous êtes coincé dans une baronnie dont le baron a lui-même fait allégeance au président du Département, qui lui-même a fait allégeance au président de Région, votre association a du souci à se faire. Tout ça n’est pas nouveau, mais ça ne cesse de s’accentuer.

Votre roman s’achève sur un carnage dans un lycée, une sorte de Columbine français sur fond de haine raciale. Pensez-vous que les jeunes oubliés de la France périphérique risquent une radicalisation similaire aux jeunes oubliés des agglomérations urbaines ?

Sur la question du nombre, y a-t-il plus d’extrémistes islamistes dans les banlieues que d’extrémistes fascistes à la campagne ? Je ne sais pas, et cette répartition est caricaturale. Il y a des islamistes à la campagne et des fascistes en banlieue, c’est entendu. Les uns sont-ils plus ou moins dangereux que les autres ? Là aussi la question n’a pas de sens. Ces dernières années on a connu à grande échelle beaucoup plus d’attaques islamistes, bien sûr, et le danger demeure. Mais nier qu’une partie de la jeunesse rurale est en train de basculer non seulement dans l’idéologie fasciste qui combine les idées de l’extrême-droite et les actions violentes me semble un aveuglement insensé – d’autant qu’en un affreux jeu de miroir les deux se nourrissent à présent. De ce point de vue-là, c’est le quinquennat de Sarkozy qui a marqué un tournant, quand des propos de bistrots se sont trouvés validés par les bouches présidentielles et ministérielles : à partir de là, c’est open-bar. Les idées d’extrême-droite ayant gagné en « légitimité républicaine », on va aller chercher plus à droite que la droite et l’extrême-droite du « système » : succès des vidéos de Soral, croix-gammées sur des murs en pisé, autocollants des fascistes lyonnais au lycée – tout ce qui est dans mon roman, je l’ai vu, depuis 2010. Ce qui est similaire entre le passage aux extrêmes des uns et des autres, c’est sans aucun doute le sentiment de relégation, ou plus précisément le sentiment que l’histoire s’écrit sans vous, que vous n’appartenez à aucun nous, que la nation ne veut pas de vous, que la République n’est qu’un mot. Mais dans le roman, j’élargis ça, dans les tourments d’Arnaud, prof raté, à la question de la vérité. Comment ne pas devenir nihiliste et tomber amoureux de la sauvagerie et de la mort, dans une époque qui ne sait plus dire que la vérité peut exister, que l’homme est plus qu’une chose, et que ce monde ne mérite pas sa destruction ?

Légende : Val d’Isère, 27 juin 2016

Crédits : Miwok / Flickr

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