Rachid Zerrouki : « L’enseignement de l’arabe a toute sa place en France »

Entretien initialement publié le 17 septembre 2018 sur le Média presse

Rachid Zerrouki est enseignant SEGPA dans un collège à Marseille. Arabophone, il écrit pour plusieurs médias, dont Slate.fr et Le Bondy blog. Il revient avec nous sur le possible développement de l’enseignement de l’arabe en France.

Le 9 septembre dernier, l’institut Montaigne recommande l’enseignement de l’arabe pour lutter contre l’islamisation. Le lendemain, le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, annonce que la piste est étudiée. Une annonce qui déclenche une vive polémique. Nicolas Dupont-Aignan a rapidement réagi, dénonçant la « démagogie » du ministre, qui travaillerait à l« islamisation de la France » à son « arabisation ». La droite identitaire s’est vite saisi de la polémique, le spectre du « grand remplacement » n’étant jamais loin. Rachid Zerrouki nous aide à faire la part des choses.

Le Média : Jean-Michel Blanquer a parlé de développer l’enseignement de l’arabe. Comment jugez-vous cette annonce ?

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Crédits : Gregory Gennaro

Rachid Zerrouki : C’est une excellente nouvelle parce que l’enseignement de l’arabe a toute sa place en France et je me réjouis que l’institution le reconnaisse. C’est également une annonce qui a une valeur symbolique importante : l’école de la République rassure l’élève à cheval entre deux cultures, elle lui dit que la langue de ses parents est une richesse, qu’il n’a pas à en avoir honte et qu’elle peut l’aider à conserver ce patrimoine familial.

Ce caractère symbolique est d’autant plus important qu’il clarifie la position de l’institution vis-à-vis de certains comportements auxquels nous avons assisté ces dernières années. Elle fait ainsi le choix de défendre l’institutrice qui, il y a quelques années, avait reçu un mot d’une maman d’élève lui reprochant le choix du film Wadjda au prétexte que « nous entendons déjà suffisamment parler l’arabe. » Elle fait le choix de désavouer les parents d’élèves corses qui avaient menacé une autre institutrice parce qu’elle voulait faire chanter la chanson « Imagine » de John Lennon à ses élèves en cinq langues différentes, dont l’arabe. Et dorénavant, lorsqu’une chroniqueuse, peu inspirée, regrettera qu’on puisse chanter en arabe « par les temps qui courent », on pourra lui répondre que l’arabe est une langue de France, enseignée dans l’école de la République.

Apprendre l’arabe serait, selon l’Institut Montaigne, un rempart contre l’islamisme. Qu’en pensez-vous ?

Dans la logique de l’Institut Montaigne, l’apprentissage de l’arabe à l’école de la République serait un rempart contre l’islamisme parce que cela éviterait que des enfants se rendent dans des mosquées pour apprendre cette langue. Il y a donc, derrière cette démarche, la conviction que le fait de se rendre dans une mosquée en France encouragerait la radicalisation.

Je laisse le soin aux experts d’évaluer la pertinence de ce raisonnement. D’un point de vue personnel, je crois que la radicalisation s’effectue plutôt sur internet, et je vois les mosquées en France davantage comme des remparts au wahhabisme puisqu’elles permettent une meilleure connaissance de l’Islam. Je ne prends pas trop de risques en vous disant qu’un spécialiste des questions de l’orthodoxie en Islam comme Samir Amghar vous confirmera qu’aujourd’hui, on ne se radicalise pas dans les mosquées.

Développer l’enseignement de l’arabe vous semble-t-il plus important que celui d’autres langues, comme le chinois et le russe ?

Il faut d’abord savoir que je rejette l’argument économique qui se cache derrière l’apprentissage de l’arabe. Certes, il y a une demande dans le marché du travail, et cette langue peut représenter un atout dans des secteurs comme le commerce international, l’aéroportuaire ou l’import-export. Mais ce qu’on enseigne à l’école doit répondre à un besoin humain, et non obéir au marché du travail.

Et c’est ce besoin humain qui me fait vous répondre que oui, dans le contexte actuel, le développement de l’enseignement de la langue arabe me paraît plus important parce que les enjeux sont différents. L’arabité pose problème aujourd’hui en France, le simple fait d’être arabe fait peur et c’est exactement pour cette raison qu’il faut apprendre la langue de Gibran Khalil Gibran.

Il y a un proverbe arabe qui dit que « l’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore. » Cela ne signifie pas que l’homme est l’ennemi de sa propre ignorance, mais de celle des autres. Si on continue le proverbe, il dit la chose suivante : « enseigne une langue, tu éviteras une guerre, répands une culture, tu rendras un peuple auprès d’un autre populaire. » Le peuple dont on comprend la langue, on le comprend, et on finit par l’aimer, et par aimer ses ressortissants.

Ce proverbe illustre assez bien une expérience scientifique qui m’a marqué. Il y a quelques années, un groupe de chercheurs avait disposé trois voitures devant des enfants, et un adulte demandait à chaque enfant de déplacer la plus petite. Dans 75% des cas, l’enfant bilingue déplaçait la voiture de taille moyenne, ce n’était pas la plus petite qu’il pouvait voir, mais il savait qu’elle l’était aux yeux de son interlocuteur qui était placé de sorte à ne pas voir la véritable plus petite voiture. Il n’était que moins de la moitié, chez les enfants monolingues, à déplacer la voiture moyenne. Cela montre que les enfants bilingues ont la capacité de changer de perspective, c’est la définition de l’empathie, et c’est ce dont nous avons cruellement besoin en France.

Fin 2012, Marion Maréchal-Le Pen, alors jeune députée prenait position contre l’enseignement de l’arabe à l’école primaire. Qu’en est-il réellement ?

En 2012, lorsque Madame Le Pen prend cette position, elle le fait pour, soi-disant, faire des économies sur les dépenses « ahurissantes » qui touchent l’enseignement de la langue arabe en primaire. Cette même année, seulement 124 écoliers dans tout le territoire suivaient des cours d’arabe à l’école publique.

Cela n’a rien d’étonnant, non seulement la langue arabe fait peur, mais elle sert à engendrer encore plus de peurs, à les créer de toutes pièces. C’est une démarche qui, comme on l’a vu récemment, n’est pas réservée au Front national.

Au-delà du cas de l’arabe, l’Éducation nationale ne devrait-elle pas procéder à une réflexion plus globale sur l’enseignement des langues étrangères ?

Nous sommes, en France, très en retard concernant les langues étrangères. C’est paradoxal parce qu’on exporte la francophonie à tout va, au nom de la diversité culturelle, tandis que chez nous on reste réfractaire aux langues étrangères, particulièrement à celles qu’on accuse d’être des obstacles à la cohésion nationale : les langues issues du continent africain principalement.

Certains semblent penser qu’en donnant de l’importance à ces langues maternelles venues d’ailleurs, on porte forcément atteinte à la langue française, comme si notre cerveau était une sorte de disque dur au rabais qui serait incapable de stocker plusieurs dialectes.

Non seulement c’est faux, mais la recherche montre que c’est l’inverse qui se produit : lorsqu’on dépasse un certain seuil de maîtrise dans sa langue maternelle et qu’on apprend une nouvelle langue, les compétences langagières dans les deux langues se renforcent et on aboutit à un bilinguisme additif. En revanche, si on méprise sa langue maternelle, qu’on l’apprend mal, et qu’on s’attaque à une nouvelle langue, on se dirige alors vers un bilinguisme soustractif. Tout cela est illustré par les mots de Régis Debray dans son Éloge des Frontières : « Renoncer à soi-même est un effort assez vain : pour se dépasser mieux vaut commencer par s’assumer. »

Légende : Jean-Michel Blanquer, le 29 août 2017 à Polytechnique

Crédits : Jérémy Barande  / Ecole polytechnique Université Paris-Saclay / CC BY-SA 2.0

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