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L’année rap 2015

Edito écrit pour le site Reaphit, publié le 30 décembre 2015

Tandis que tous les puristes de France, de Navarre et d’ailleurs, continueront de crier que le rap c’était mieux avant, je leur retorquerai encore et encore que ce n’est pas si mal aujourd’hui. Car en 2015 encore, il y a eu de quoi faire plaisir à tout le monde, mais encore faut-il s’intéresser vraiment aux sorties. Mais surtout 2015 est peut-être aussi une année de renouvellement tant dans l’Hexagone, qu’outre-Atlantique.

2015 en France, c’est d’abord le retour dans le game de Booba, avec deux albums plus que corrects – quoiqu’inégaux – après le décevant Futur sorti en 2012. C’est également Nekfeu, qui prouve qu’il faudra compter sur lui. Grâce à un renouvellement musical, par rapport à 1995, salutaire et un flow toujours affuté, le premier album du jeune parisien a fait mouche et s’est très bien vendu. Ken devra cependant faire un sérieux effort côté lyrics s’il veut vraiment devenir un grand. Autre confirmation, mais dans un style totalement différent : Vald. Après NQNT (Ni Queue Ni Tête) en 2014, le rappeur originaire d’Aulnay-sous-Bois revient avec NQNT 2. Toujours prêt à casser les codes du hip hop et à proposer des textes de plus en plus absurdes, le MC nous propose une formule rafraichissante.

Mais 2015, c’est d’abord l’année PNL. Débarqués de nulle part, les deux frères du 91 ont conquis la France avec deux albums sortis en quelques mois d’intervalle (Que la famille et Le Monde Chico) et un style musical envoûtant. En outre, en 2015, on a aussi pu dire « aux trentenaires qu’ils peuvent rallumer la radio », comme le scande Lino pour son retour, auquel il faudrait ajouter celui de Rocca. Mais si les deux MC’s n’ont rien perdu de leur technique, force est de reconnaître que nous les avons connu en meilleure forme artistique. Niveau underground, on peut noter que Lucio Bukowski, meilleure plume actuelle du rap français, reste toujours aussi hyperproductif, avec deux albums et trois EP dans l’année, sans jamais sacrifier la qualité.

Outre-Atlantique, l’événement majeur est incontestablement la poursuite de l’ascension de Kendrick Lamar. Trois ans après l’excellent Good Kid, M.A.A.D City, K-Dot confirme avec To Pimp a Butterfly et signe les meilleures prestations de Compton de Dr. Dre, également un des albums de l’année. Autre événement de l’année Joey Bada$$ prouve avec son premier album intitulé B4.DA.$$. que l’avenir s’écrira avec lui. Le New-yorkais nous offre le jour de ses 20 ans un très beau cadeau, avec ce skeud qui nous rappelle les 90’s. Il faut également noter qu’Action Bronson (avec Mr. Wonderful) et d’A$AP Rocky (avec At. Long. Last. ASAP) franchissent aussi brillamment le cap du deuxième album.

PNL, Vald, Kendrick Lamar, ou encore Joey Bada$$ : cette année, une nouvelle génération semble avoir pris le pouvoir des deux côtés de l’Atlantique. Mais il faudra que la tendance perdure en 2016 pour en avoir le cœur net.

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La Smala, le cri du clan

Entretien publié initialement le 30 juillet 2015 sur ReaphHit

Né de la fusion entre deux crews, L’Exutoire et Nouvelle Génération, et composé de six membres (Senamo, Seyté, Rizla, Flo, Shawn-H et DJ X-Men), La Smala – dont le nom signifie « famille » en arabe – est le groupe qui monte à Bruxelles depuis environ cinq ans. Nous avons profité de leur venue en France dans le cadre de la promo de leur second album physique, « Un murmure dans le vent » , sorti il y a peu pour nous entretenir avec les belges. C’est aux Buttes Chaumont, la veille de leur premier Narvalow City Show, qui s’est déroulé le 4 juillet dernier, que nous avons croisé Senamo, Seyté, Flo et Rizla. Rencontre.

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Lucio Bukowski : « Il ne peut y avoir de changement que par le bas »

Interview initialement publiée sur Le Comptoir le 20 avril 2015 et réalisée avec Ludivine Bénard

Membre du collectif lyonnais L’Animalerie, Lucio Bukowski est un rappeur atypique. Loin des clichés – parfois justifiés – sur le rap, le MC préfère parler dans ses textes de littérature, de poésie et de philosophie, plutôt que d’armes, de « biatch » et de « bicrave », sans pour autant tomber dans le rap conscient. Nous avons profité d’un passage sur Paris où il était accompagné de ses compères Anton Serra et Oster Lapwass, avec lesquels il vient de sortir un album commun, pour le rencontrer. « Accoudé au Comptoir, [il] raconte [sa] vie à une Stella Artois » (enfin, un café, en l’occurrence, il était 9 h du mat’).

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Les souffrances du jeune Brav’

Entretien publié initialement sur Reaphit le 19 février 2015, avec Nicolas

Les fans de Din Records attendaient cet événement depuis longtemps. Presque un an après son compère Tiers Monde, avec qui il formait le groupe Bouchées Doubles, Brav a enfin sorti, le 26 janvier  dernier, son premier solo, intitulé Sous France. Dédié à « la France d’en bas » et « à ceux qui n’y croient plus mais qui se battent quand même », cet opus est sans doute le meilleur du label havrais depuis Arabian Panther de Médine. Quinze titres où le MC trouve un équilibre rare entre rap conscient et morceaux plus intimes, sans jamais sacrifier la forme pour le fond.

Nous avons rencontré l’artiste dans un café parisien, accompagné du manager de Din Records, quelques jours après la sortie de Sous France, pour discuter avec lui de sa musique évidemment, mais également de lui et de ses engagements, comme la Palestine.

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Les tartufferies de Cardet

Article publié initialement sur ReapHit le 8 septembre 2014

« L’effroyable imposture du rap » de Mathias Cardet est sorti il y a presque un an et demi maintenant. Pourquoi y revenir aujourd’hui ? Parce qu’alors que l’essayiste prépare un nouveau livre, il fait à nouveau parler de lui avec la création de la plateforme musicale Bras d’honneur – avec son poto Stéphane Perone – et avec sa participation au groupe Gaza Firm. Pourquoi tout ce bruit ? Parce que l’ombre du polémiste Alain Soral semble planer au-dessus de tout ça…

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Lucio Bukowski : « Je ne conçois plus ma vie sans papier ni encre »

Interview publiée initialement le 9 juillet 2014 sur Sound Cultur’ALL

Lucio-CoverRappeur du collectif L’Animalerie, Lucio Bukowski est presque un cas à part. Au bling-bling du rap mainstream, le lyonnais préfère la littérature, la poésie ou encore la philosophie (notamment anarchiste). Bibliophile assumé, ce MC-poète reste cependant aussi street qu’intello. Alors que le jeune homme sort la semaine prochaine son second album, deux ans après un premier intitulé Sans Signature, Sound Cultur’ALL a décidé de s’entretenir avec lui, pour un entretien un brin intello.

Sound Cultur’ALL : D’abord, présente-toi pour ceux qui ne te connaissent pas !

Lucio Bukowski : Auteur, MC, indépendant, membre de L’Animalerie, bibliophile, Lyonnais et peintre du dimanche.

SC : On parle souvent de tes références littéraires, mais quels sont les artistes qui t’ont le plus inspirés, à la fois dans le rap et hors du rap ?

LB : En effet ce sont avant tout les écrivains et les poètes qui m’ont donné le goût de l’écriture. Plus j’ai lu, et plus j’ai ressenti la nécessité intérieure d’écrire à mon tour vers les 14 ou 15 ans. Cela a été logique, comme un appel des mots, comme si j’avais trouvé naturellement la place qui avait été prévue pour moi. Et assez rapidement cela est devenu une obsession. Je ne conçois plus ma vie sans papier ni encre…

Ceci dit, mes inspirations sont plus larges que les seules œuvres littéraires. Tout m’intéresse, tout  stimule ma curiosité. La peinture, le cinéma, l’astronomie, les sports, la philosophie, l’histoire, la zoologie, la spiritualité, … et bien évidemment la musique (ou plutôt « les » formes musicales telles qu’elles soient). D’où les abondantes et anarchiques références à Rûmî, Bosch, Kitano, Calaferte, Redon, Clouscard, Scriabine, Marvin Hagler, Kropotkine, MF Doom, Tarkovski, Dante et bien d’autres… Chacun à sa façon a exercé une poussée bénéfique sur mes idées ou ma vision du monde. Les citer dans mes textes est une manière de prolonger cet échange, cette absorption d’une âme collective. Pour moi c’est cela aussi l’inspiration : l’ouverture aux messages divers des hommes et la confrontation de ces messages avec nos expériences intimes… puis leur re-traduction dans un langage qui nous est propre.

J’aime « découvrir », tisser des liens entre chaque chose. J’aime l’idée du « moteur immobile » d’Aristote, où encore la vision hindou d’un monde ou chaque partie forme l’atome d’une chaine constituant un immense corps universel (la théorie de la non-dualité de Shankara est magnifique). Pour moi, l’homme qui bâti une maison, la musique de Beethoven, la croissance d’une forêt, l’air dans nos poumons, l’électricité et la peinture du Caravage sont un seul et même mouvement. D’où mes grandes difficultés à créer des morceaux ayant un seul thème précis. Mes chansons sont plutôt des agrégats d’images et d’idées, de sensations… Et toutes appartiennent à un socle commun malgré leur apparente confusion…

« Ce sont avant tout les écrivains et les poètes qui m’ont donné le goût de l’écriture. Plus j’ai lu, et plus j’ai ressenti la nécessité intérieure d’écrire à mon tour vers les 14 ou 15 ans. »

SC : Quel regard portes-tu sur le rap d’aujourd’hui ? Penses-tu que le retour aux années 1990 qui s’opère depuis quelques années est un renouvellement musical ou au contraire une mort du rap ?

LB : Je m’en fiche pour être sincère. Je n’en écoute pas. C’est intéressant : dans l’histoire de la peinture ce genre de phénomènes s’est répété de nombreuses fois… Des artistes qui à défaut d’inspiration sont revenu à des écoles du passé en accentuant leur travail sur plus de technique afin de dissimuler le manque de fond (néo-classicisme, préraphaélisme, néo-impressionnisme, néo-expressionnisme…). C’est un peu ce qu’il se passe dans le rap aujourd’hui. Ajoute à ça le fantasme général d’un « âge d’or » du hip hop… et nous voici dans une sorte de stagnation musicale qui en réalité est propre à tous les courants. Or en art, la stagnation est sans intérêt.

Ceci dit en parallèle, il y a pas mal de gars qui créent véritablement des choses nouvelles et intéressantes. Qui ont su s’échapper de cette « nostalgie 1998 ». Qui inventent même de nouveaux objets sonores, qui expérimentent… Cela ne signifie pas essayer de faire à tout prix de « l’expérimental », faire de la musique avec des cocottes-minutes et des basses électro couplées avec des chants bretons passés à l’envers… Beaucoup de gens confondent le bizarre et l’innovant.

Ce que j’entends par « inventer de nouveaux langages », c’est écrire d’une façon différente, aborder des choses qui ne l’ont pas été (ou en tout cas le faire d’un point de vue inédit)… Si je devais citer un exemple en rap francophone, ce serait Veence Hanao : dans son dernier album, tout est frais, chaque morceau est un bol d’air. Quand j’écoute Mickey Mouse, je me dis : « merde, je n’ai jamais entendu un truc pareil auparavant ». Ça c’est l’essence de l’art…

SC : On te sait « hyperactif » : peux-tu nous en dire plus sur tes projets actuels et en particulier, sur ton prochain album produit par Nestor Kéa ?

LB : L’art raffiné de l’ecchymose n’est pas un album de rap. C’est un carrefour d’influences : rock, musique électronique, chanson, littérature, pamphlet… Avec Nestor Kéa on a voulu assumer entièrement et sans retenue ce qu’on a toujours fait depuis que l’on bosse ensemble (environ 6 ou 7 ans) : de la musique. L’album est totalement libéré des codes « rap ». La plupart des morceaux sont composés et « joués » par Nestor : guitare, violoncelle, basse… Pour le morceau Mon ardoise par exemple, c’est un pianiste qui joue les différentes parties que Nestor à ensuite ré-agencé pour en faire une composition.

Les thèmes sont plutôt noirs, en adéquation avec la musique… Certains thèmes qui reviennent assez souvent dans mes textes sont évidemment toujours présents. Néanmoins j’ai essayé de les traiter différemment : les images sont plus complexes, moins accessibles, parfois noyées dans des reflux d’instruments qui les recouvrent. Il y a un côté un peu labyrinthique dans certains morceaux, à l’image du track d’ouverture Satori où je laisse en suspend une idée que je récupère dans le couplet d’après (ou dans un autre morceau, ou même jamais). Certaines chansons ont été écrites sans réflexion, un peu comme elles venaient. Dans le titre avec Arm (Autre gare, même train), je ne sais toujours pas pourquoi j’ai écrit certaines choses (rires).

En ce qui concerne le son à proprement parlé, la couleur est quand même très rock (guitares électriques, batteries claquantes, grosses basses…) mais atténuée par des éléments plus classiques : pianos, violoncelles, violons… Ce projet possède un côté très « floydien ». A l’image des derniers projets (De la survie des fauves…, L’Homme Vivant, Golgotha ) c’est Tony Tandoory qui a géré le mix et le master. Comme à son habitude, il a su mettre en valeur les compositions (de Nestor en l’occurrence) en jouant pas mal sur ce côté brutal des rythmiques tout en conservant une grande clarté dans les mélodies des différentes instrumentations… Il a su aussi transformer les voix en véritables instruments en les fondant dans le tout et en faisant en sorte que les mots soient malgré tout « lisibles ».

SC : N’as-tu pas peur qu’en sortant autant de projets et de formats courts, ta musique ne soit qu’éphémère ? C’est d’ailleurs un défaut que tu partages avec l’ensemble de ta génération : est-ce que ce que le rap est prisonnier de ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelle « la modernité liquide » – à savoir une époque où tout est accéléré, dématérialisé et instable ?

LB : Je ne vends pas des barres chocolatées. Je pratique un art. Retenir mon élan et prévoir des sorties de projets en fonction de ce que les lois de la communication me dictent serait une véritable trahison envers moi-même. Je sors beaucoup de projets car les pulsions créatrices sont importantes. Tu considères cela comme un « défaut », moi non. C’est comme si tu avais dit à Mozart : « Oh mon gars tu créés beaucoup trop là ! Faut que tu ralentisses parce qu’un sociologue a dit que ce n’était pas bien… » Qui aurait songé à reproché à Cézanne de trop peindre ?

J’expulse ce qui monte en moi puis je l’offre aux quelques auditeurs qui s’y retrouvent et cela s’arrête là. Très honnêtement, que ma musique soit « éphémère » ou non je m’en fiche : ce n’est pas mon objet. Céline disait : « La postérité est un discours fait aux asticots. »

D’ailleurs ta théorie ne se vérifie pas : les gens qui découvrent les projets au fur et à mesure se rendent compte qu’il y en a eu 12 avant et vont écouter des EP d’il y a 4 ans. J’aime bien cette idée de découverte d’une œuvre à rebours…

SC : Un truc surprenant pour un rappeur, c’est que tu sembles très détaché de ton collectif L’Animalerie : pourquoi ?

LB : Détaché de L’Animalerie ? Je suis dans quasi toutes les vidéos collectives, je fais presque tous mes concerts avec Oster Lapwass et Anton (avec lesquels on prépare d’ailleurs un album commun), je suis invité dans tous les projets des copains qui sont sortis jusque-là et j’ai au moins trois tee-shirts de L’Animalerie… Si ça c’est être détaché du crew (rires) !

Plus sérieusement, cette sensation que tu as provient sûrement du fait que je sors également beaucoup de projets avec d’autres personnes qui ne font pas partie de la bande (Nestor, Tcheep, Mani, Kyo Itachi (en préparation), Haymaker…). Mais c’est ce qui me plait dans L’Animalerie : tu fais ce que tu veux avec qui tu veux…

SC : Le thème de la solitude est récurent dans ton rap. Celle-ci est-elle indispensable à toute création artistique et/ou intellectuelle ? D’ailleurs, à ce propos, Charles Bukowski a déclaré : « la solitude me nourrit, sans elle je suis comme un autre privé de nourriture et d’eau. »

LB : Oui cela je le pense profondément. La solitude est le seul état où tu te retrouves véritablement face à toi-même. Elle exacerbe tes sentiments, affine tes idées, démystifie ta vision du monde et surtout de ta propre conscience… Cela ne signifie pas s’isoler de tout et de tous : tu peux être quelqu’un de solitaire et vivre avec ta femme, voir tes potes, être affable avec tes collègues de boulot… Simplement il y a une nécessité de fréquents retranchements dans le silence et l’introspection. La solitude est un peu un état de refus. Peut-être même une forme de fuite… Dans le cas de ma musique, cet état d’esprit est à la source de tout. C’est un étrange équilibre entre tristesse et bonheur…

Paradoxalement j’aime écrire dans des lieux de passages, comme les bars. Cette frénésie tout autour marque encore plus le contraste avec la solitude. D’ailleurs à certaines heures de la journée, j’ai l’impression que ces lieux de passages deviennent en fait les réceptacles de toutes les âmes solitaires du coin. C’est drôle quand j’étais gosse, j’allais souvent manger avec mes parents dans une célèbre chaîne de restaurants en « libre-service » dans la galerie marchande du supermarché après avoir fait les courses du vendredi soir… et j’en ai gardé une image en particulier : je ressentais une peine immense quand je voyais un homme ou une femme manger seuls, assis à leur table, l’œil un peu éteint… Aujourd’hui je me demande s’ils étaient simplement esseulés et tristes, ou s’ils mûrissaient un roman ou une toile.

SC : Dans quelle mesure la poésie nourrit ton rap ?

LB : Ça je ne l’analyse pas vraiment. Je lis énormément, et ça me fait écrire énormément. Le contacte avec les visions, les styles et les mots font fourmiller les idées. Ce qui est certain, c’est que la littérature et la poésie m’ont permis d’acquérir un bagage lexical important, ce qui est tout de même l’élément essentiel quand tu affirmes « écrire ».

D’un côté, tu es très critique envers les institutions, l’autorité et le capitalisme et de l’autre, envers la modernité et ce que certains, comme Jean-Claude Michéa, appellent « la religion du progrès ». Tu te définirais comme « anarchiste conservateur » ?

LB : Je ne sais pas. Je n’aime pas trop ça entrer dans un groupe politiquement ou socialement prédéfinit. C’est plus complexe il me semble. Vraiment je ne sais pas… J’essaye seulement de refuser ce qui me parait vain et injuste, et de défendre ce qui me parait essentiel et bénéfique (fondamentalement) pour les hommes et les femmes. Je ne souhaite pas être un militant mais seulement un homme de bien à ma minuscule échelle : « Soit le changement que tu souhaites pour le monde.» (Nabilla)

SC : Tu es plus quel genre d’anarchiste : Bakounine, Kropotkine ou Orwell ?

LB : Kropotkine, à cause de L’Entraide, et Orwell, à cause de sa « common decency ». Chez Bakounine ce qui me gène, c’est le rejet absolu et sans condition de la spiritualité. Je préfère être ouvert à toutes choses. Je hais les frontières closes telles qu’elles soient : elles ne font naître que des haines.

« La réalité c’est qu’un paquet de mecs de partout en France continu à voir le rap comme ce moyen d’expression libéré des contraintes diverses qu’imposent l’industrie du disque à ses obséquieux domestiques. »

SC : Dans Sans Signature, tu définis le rap comme étant à l’origine une « culture libertaire ». Mais tu ne penses pas que le hip hop « peace, love and having’ fun », très festif et consumériste du début était plus proche de ce que Michel Clouscard nommait le « libéralisme-libertaire » que du socialisme libertaire d’un Bakounine ou un Kropotkine ?

LB : Oui tu as tout à fait raison… en ce qui concerne les Etats-Unis en tout cas. Mais en France la réception du hip hop s’est faite de manière différente. Elle s’est teintée d’une couleur sociale d’entrée. Elle a laissé espérer quelque chose qui s’est effondré assez vite avec les signatures en major et la médiatisation. Néanmoins, les premiers temps le rap est apparu comme un moyen simple et abordable de faire de la musique. Pour nous, ça a été une occasion formidable d’écrire et de se libérer, du moins d’échapper à des langages artistiques et musicaux qui ne nous parlaient pas forcément. Et surtout il n’y avait pas encore de codification, du coup la liberté artistique était un champ vierge.

Mais bon malgré ce qu’est devenue en partie cette musique (la partie la plus voyante), la réalité c’est qu’un paquet de mecs de partout en France continu à voir le rap comme ce moyen d’expression libéré des contraintes diverses qu’imposent l’industrie du disque à ses obséquieux domestiques. Je préfère parler de ces gens…

SC : Tu déclares souvent qu’avoir étudié l’histoire t’as fait prendre conscience de ton désintérêt pour cette discipline. Pourtant, ton rap n’est pas dénué de références historiques (« l’Empire Canut », par exemple). De plus, tu ne penses pas que l’histoire, avec ses « 10 000 ans d’humanité », est l’une des clés de compréhension du monde ?

LB : L’histoire oui ! L’histoire officielle non !

Je m’explique : j’ai bouffé 10 années d’enseignement universitaire dans ce domaine vaste et indéfini qu’est l’histoire… et je n’ai appris qu’une seule chose : comment les puissants (0,5 % environ de l’humanité) se sont refilés les uns aux autres notre monde depuis toujours. D’accord, je caricature un peu, mais enfin l’histoire « officielle » c’est à peu de choses près cela. La raison en est simple : pourquoi ceux qui détiennent le pouvoir (peu importe l’époque et la géographie) auraient-ils enseignés à leurs peuples de quelles façons ils les contrôlent afin de rester riches et puissants ?

Pour le collège et le lycée : Marc-Aurèle qui écrit sur le bonheur tout en brûlant des chrétiens, Montesquieu qui écrit sur la liberté tout en possédant je ne sais combien d’esclaves, 1789 vu comme une libération du peuple, Napoléon vu comme l’archétype du génie français, 1905 vu comme la libération de la France des griffes autoritaires de l’Eglise, la 1er guerre mondiale (pognon, pognon, pognon…), le traité de Versailles vu comme une punition juste de L’Allemagne, l’ONU (sans commentaire), le Plan Marshall vu comme une aide des Américains, la décolonisation vue comme un geste de bonté de de Gaulle, l’ultralibéralisme vu comme la liberté de chacun de devenir millionnaire et de baiser un maximum de femmes en buvant du champagne… L’enseignement historique dans ce pays est devenu une vaste plaisanterie.

D’ailleurs en France on porte un intérêt tellement poussé à l’histoire que cela ne choque personne que les livres de nos enfants soient publiés par un marchand de bombes… qui n’est pas vraiment un grand opposant aux puissants ni un fervent défenseur des valeurs humaines, j’imagine…

Pour ce qui est de l’enseignement universitaire c’est un peu moins vulgaire, plus raffiné, plus complexe, mais le résultat est sensiblement le même : histoire des puissants de l’Antiquité, histoire des puissants du Moyen-âge, histoire des puissants de l’Ancien Régime, histoire des puissants de la Renaissance, histoire des puissants de l’Epoque Contemporaine…

En réalité, la véritable histoire demande de la curiosité, de la recherche, le tout détaché absolument de l’université et des publications officielles. Quand tu vois qu’un génie comme René Girard a été méprisé par les « autorités intellectuelles » de ce pays parce qu’il n’était pas universitaire ! Mais qui lit René Girard de toute façon… quelle idée…

Par exemple j’ai découvert il y a un an ou deux les recherches de Cheik Anta Diop, et notamment ses travaux sur l’Afrique précoloniale. Concrètement il explique qu’avant l’invasion blanche, l’Afrique ne se résumait pas à quelques types dans la jungle avec des tam-tam et à peine de mots pour communiquer (ce qu’on t’enseigne encore à peu de choses près) mais plutôt à de vastes empires modernes (réseaux de transport, systèmes bancaires, commerce développé, urbanisme étendu, riche industrie…), à des systèmes linguistiques élaborés et extrêmement variés, des spiritualités réellement « humanistes » et « naturalistes », des réseaux d’entraide des plus fortunés vers les moins fortunés (avec l’image des rois pauvres, dont tous les biens sont offerts aux basses classes par soucis d’un équilibre naturel du monde)… Et bien en 3 années d’histoire de l’Afrique à l’université, je n’ai jamais entendu prononcer le nom de Cheik Anta Diop

SC : Un mot pour finir ?

LB : Vivons de la bonne façon. Pas de celle que l’on nous impose.

Pour aller plus loin :

 

 

A2H : « Rappeur hype, ça ne me parle pas ! »

Interview publiée à l’origine le 18 juin 2014

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A2H par Jeanne Frank

Rappeur originaire de Melun dans le 77, A2H n’entre dans aucune catégorie. Kickeur né et producteur de talent, le MC se distingue avant tout par son style cool et décalé. Si l’artiste a fait ses premières armes au début des années 2000, ce n’est que depuis quelques années que le buzz est réellement au rendez-vous.  A coups de freestyles et de mixtapes (5 juste pour l’année 2011 !!!), le melunais a réussi à se faire un nom dans le rap game. C’est à l’occasion de son 2ème album solo, après un skeud commun avec en Aelpéacha, que Sound Cultur’ALL a rencontré le MC.

Sound Cultur’ALL : D’abord présente-toi pour ceux qui ne te connaissent pas !

A2H : C’est le « A », c’est le « 2 », c’est le « H ». Rappeur, producteur, beatmaker du 77, Melun-City zoo ! Heureux de faire partager sa potion.

SC : De Svinkels à ton 2ème album solo, en passant par celui avec Aelpéacha, tu peux nous expliquer un peu ton parcours ?

A2H : Non, mais Svinkels n’a jamais été un point de départ. C’était plutôt une petite étape, dans le sens où c’est par hasard que j’ai rencontré Gérard Baste. Les gens font souvent l’amalgame, mais je ne suis pas du tout de cette école. Moi, j’ai grandi avec NTM et Lunatic, dans ma banlieue sud à vendre du shit. Bref, j’ai eu le parcours de n’importe quel jeune de banlieue. Mais toute cette ouverture vers le rap « alternatif » est arrivée plus tardivement, vers la fin du lycée. Et j’ai bien apprécié. On va dire que mes inspirations vont de J’appuie sur la gâchette [NDLR : 2ème album du groupe NTM sorti en 1993] à Pharell Williams. Pour résumer mon parcours, j’ai grandi dans la banlieue sud, j’ai commencé par le rap, puis j’ai arrêté un peu pour faire du reggae, puis un peu de fusion et de rock, après je suis revenu au reggae avec des musiciens, ensuite, j’ai refait du rap avec des musiciens. Ce n’est qu’après que j’ai découvert cette école: les Gérard Baste et tout. On a fait un concert ensemble. Après, j’ai développé ma carrière solo à coups de mixtapes. Mon premier album est sorti en 2012. Celui avec Aalpéacha en 2013. Nous voilà aujourd’hui en 2014 avec Art de vivre.

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A2H par Jeanne Frank

 

SC : Tu as un style musical très éclectique, tu nous citerais les artistes qui t’ont le plus influencé, à la fois dans le hip hop, mais aussi en dehors ?

A2H : On va dire : les Wailers, NTM, Snoop, Dre, Pharell Williams, Radiohead, les Red Hot, j’ai aussi été beaucoup Ben Harper un moment. Après, je pourrais mettre également beaucoup d’électro.

SC : Comment un gosse du rap se retrouve à faire du reggae, et pire à faire du rock ?

A2H : C’est très simple, j’habite à Melun dans le 77. C’est-à-dire que je suis à mi-chemin entre les blocs et les pavillons à la campagne. Ce qui veut signifie que j’avais des potes qui sortaient de prison, autant que j’en avais fils de médecins ou d’avocats. Donc, je pouvais aussi bien me retrouver dans des ambiances rap/cave que dans des ambiances bœuf dans un pavillon. J’avais vraiment l’ouverture à tous les styles de classes sociales et de personnes. J’ai donc découvert toutes les ambiances en même temps. Moi, je suis de classe moyenne, avec pas trop de thunes, donc j’ai surtout été dans la mouvance rue. Mais, j’ai quand même été ouvert à tout le reste.

« Comme je dis souvent, je ne suis ni un bobo, ni une caillera. On m’invite à un vernissage ou dans une cave, les deux me plaisent »

SC : C’est peut-être aussi ce qui fait que tu t’insères aussi facilement dans le rap actuel qui est plus parisiens et moins ghetto…

A2H : Ouais, carrément. Je pense que ça m’aide à faire la transversal entre les blocs et les milieux un peu plus bobos parisiens.  Comme je dis souvent, je ne suis ni un bobo, ni une caillera. On m’invite à un vernissage ou dans une cave, les deux me plaisent (rires).

SC : Tu fais un peu partie de ce qu’on peut appeler « la génération Can I Kick It », t’as peur d’être considéré seulement comme un rappeur hype et de ne pas être crédible ?

A2H : Non. Si j’étais seulement un rappeur, ça aurait été vrai. Mais, j’ai créé une entreprise, j’ai monté un label, je développe des artistes, je fais des arrangements et je fais des voix off à la TV et au ciné. Je produis également énormément de gens, même s’ils ne sont pas forcément très connus, je fais de la musique, je monte des projets pour les jeunes… Donc « rappeur hype », ça ne me parle pas (rires) ! Rapper, c’est 30 % de ce que je fais tous les jours.

SC : Et comment t’es venu le beatmaking ?

A2H : Au bout d’un moment, quand tu fais des freestyles sur Shook Ones Part II de Mobb Deep depuis 2/3 ans, t’as envie de rapper sur autre chose (rires) ! Donc tu demandes à un pote de te prêter Groove DJs. Après, tu trouves que Groove DJs, c’est horrible, tu décides de passer à Fruity Loops. Ensuite, Fruity Loops tu trouves ça cheap, tu passes à Risen. Puis, Risen, tu trouves ça trop électro, et ainsi de suite. Maintenant, je bosse un peu avec tout et c’est vraiment par la force des choses.

SC : Tu viens de sortir de sortir Art de vivre [ndlr : l’interview a été réalisée le 29 mai 2014] : comment définirais-tu cet album ?

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A2H par Jeanne Frank

A2H : Sincère ! Tout ce qui est dedans est spontané. Rien n’est réfléchi en termes de buzz. C’est vraiment ce que j’avais envie de faire. Des morceaux, comme Dans ma chambre traduisent un sentiment que j’ai souvent, celui de vouloir me renfermer sur moi-même.  De plus, c’est moi qui produit et il n’y a pas de samples. Il y a des morceaux comme Trivette qui sont des blagues, mais ce ne sont que des private joke. J’ai vraiment mis une très grande sincérité dans ce disque.

SC : Parle-nous des featurings : Kenyon et 3010 ?

A2H : Kenyon, c’est un mec que j’apprécie. On partage un peu la même vision de la musique.On passe du rap au chant et on aime s’ouvrir à d’autres choses.  C’est pareil pour 3010, qui est rappeur-producteur. Il est très consciencieux en termes de sons et de sonorités. Niveau ouverture d’esprit et thématiques, ce sont deux gars du rap français qui sont comme moi. Je sais que les gens n’ont pas forcément tout compris de leur personnage. 3010 peut être perçu comme un « rappeur hype », plus que moi encore, alors que c’est un type qui bosse beaucoup. Il se prend la tête et produit super bien. Kenyon peut être perçu comme un genre de roots, mais c’est un putain de kickeur et un gros improvisateur. Il est très fort en chant en plus.

SC : Comment s’est passé le choix des prods ?

A2H : J’ai demandé à Gregarson de Bel-Air, Kobébeats, Dtwice et Wizi-P de m’envoyer des prods.Kobé est ultra-productif et même s’il n’en a que 3 sur cet album, il m’en a balancé 70 ! Dtwice m’en a proposé une bonne trentaine et j’en ai pris une dizaine. Quant à Wizi-P, ils m’en ont envoyé 3-4. Ils sont sur Mad Decent, le label de Diplo, ils ont de plus gros contrats que le mien à honorer (rires). C’est pour cela qu’ils ne pouvaient pas m’en envoyer beaucoup, mais j’en ai pris une. Le reste a été produit par moi.

SC : Revenir en solo après un duo avec Aelpéacha, ça fait quoi ?

A2H : Ça fait du bien, parce qu’il est un peu autoritaire. Il est très à cheval sur la sonorité que ça doit avoir, car il a une patte bien à lui. Ça a été une superbe expérience, très enrichissante, mais j’aime bien être le patron de mon truc. C’est moi qui arrange et réalise mes albums et je trouve cette position agréable.

SC : Un mot pour finir ?

A2H : Allez acheter Art de vivre, cet album va changer votre vie (rires) !

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1 Artiste … 10 Morceaux : Lino

 

Texte initialement publié sur ReapHit, le 19 mai 2014

Résumer Lino en 10 morceaux est une tâche herculéenne… malgré une discographie relativement maigre en apparence, le croco de Brazzaville compte des dizaines d’apparitions éparses, toutes de hautes volées. Rappeur respecté de tous, Lino est très souvent invité sur divers projets. Et qu’on se le dise : un mauvais couplet de la moitié d’Ärsenik, ça n’existe pas. Toujours au top tel un joueur constamment dans le rouge à PES, le passe-temps préféré du MC en Lacoste est d’humilier techniquement les courageux qui osent faire appel à ses services. La conséquence est qu’il est rigoureusement impossible de définir Lino avec 10 sons. Toute sélection ne peut donc être que partielle et subjective. Ce qui suit a pour but de présenter la carrière de l’artiste – dont le prochain album solo est annoncé pour bientôt – avec un parti pris personnel assumé.

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Tiers Monde : « Les rappeurs doivent conscientiser les quartiers populaires sans les influencer »

Interview publiée initialement sur Sound Cultur’ALL le 7 mai 2014

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Tiers Monde devant le siège du PCF, par Jeanne Frank

Le premier album solo de Tiers Monde était attendu depuis tellement de temps que l’on commençait à désespérer. Certes, le havrais n’a pas chômé ces dernières années, entre la sortie de sa mixtape Black to the futur et les participations projets avec ses potes de Din Records. Mais un album est un exercice différent. Neuf ans après la sortie de l’excellent Apartheid avec le groupe Bouchées Doubles – qu’il forme avec son acolyte Brav – le skeud tant attendu est presque là. Une excellente occasion pour Sound Cultur’ALL de rencontrer le MC.

Sound Cultur’ALL : Présente-toi pour ceux qui ne te connaissent pas !

Tiers Monde : Je suis Tiers Monde, rappeur havrais d’origine sénégalaise. Je me prépare actuellement à la sortie de mon premier album solo qui s’appelleToby or not Toby, esclave ou maître. Je suis aussi issu du groupe Bouchées Doubles, pour ceux qui connaissent.

SC : Ca fait déjà quelques années que l’on parle de la sortie de ton premier album solo : pourquoi autant d’années pour le concrétiser ?

TM : Parce que je suis quelqu’un qui a un processus d’écriture assez long. On va dire qu’il y a la première phase où je choisis l’instru. Ensuite, il y a une deuxième phase où j’écris le texte en lui-même. Puis en troisième phase, je maquette et remodèle le morceau. Après, il y a aussi le fait que je sorte d’un groupe : j’avais l’habitude d’écrire un 16 mesures par morceau et de condenser mon argumentation. Tous ces petits obstacles font que j’ai été long pour réaliser cet album. C’est un truc dont j’ai conscience et que je vais essayer de modifier.

« Il ne faut pas oublier que le rap est d’abord un kiff. »

SC : Et tu n’appréhendes pas trop de sortir un album sans Brav ? De plus, il y a quelques années, on te surnommait « le Médine noir » : tu penses pouvoir sortir de cette image pour être vu comme un vrai artiste et pas juste un rappeur de Din Records ?

TM : Un peu d’appréhension ? Non ! Brav fait toujours partie du processus de création : il participe à la réalisation des clips, me donne des conseils et des débuts de morceaux qui seront présents sur l’album. Sinon, je n’apprécie pas beaucoup l’étiquette de « Médine noir ».  Je travaille pour être un artiste à part entière, ne serait-ce que sur la forme. Je ne parle cependant pas du discours, qui est commun à tout Din Records. Mais au niveau du flow ou de l’ambiance musicale en générale, j’essaie de me différencier.

SC : Justement, depuis Black to the futur, on sent une différence musicale par rapport au reste du label, alors que c’est pourtant Proof qui produit ton album. Pourquoi cette envie de te différencier ?

TM : Je fais avant tout de la musique pour me faire plaisir. Il ne faut pas oublier que le rap est d’abord un kiff. Je dis souvent : « Fais la musique que tu aimes, il y a pleins de gens qui kifferont ». Je fais les choses qui me plaisent, que ça soit dans l’instru, le flow ou l’ambiance musicale. Malgré que Din Records soit une entité à part entière, on n’est pas d’accord sur tout : on n’a pas forcément les mêmes goûts.

SC : Du coup, ça change pas mal de l’album Apartheid de Bouchées Doubles. C’est une évolution personnelle où l’album était le fruit de compromis avec Brav ?

TM : Je pense que c’est une évolution. En fait, refaire un Apartheid 2 ne m’intéressait pas. Black to the futur est différent et Toby or not Toby est encore différent et le prochain le sera encore plus. Si c’est pour rendre la même copie à chaque fois, c’est réducteur et inintéressant. Sur Apartheid, Brav et moi avons tous les deux apportés la couleur mais un groupe c’est aussi toujours plein de concessions.

SC : Sur la tracklist, on n’a aucun featuring  Din Records…

TM : Si, il y a Alivor.

SC : Ah oui, la dernière signature du label, c’est ça ?

TM : Oui, c’est un nouveau signé.

SC : Mais c’est encore par envie de te différencier de Din ?

TM : C’est une manière de m’émanciper. Durant les 10 dernières années, j’ai beaucoup été derrièreMédine. Les gens m’ont plus ou moins associé – directement ou indirectement – à lui. Ce projet c’est aussi le moyen de me prouver que je peux mener à bien des choses sans lui et le reste de l’équipe.

« Il y a différentes sortes d’esclavagismes aujourd’hui : la soumission peut être mentale, soumission matérielle, etc. »

SC : Et Soprano en featuring, ça c’est fait comment ?
TM : Il faut savoir que c’est un ami historique, avant de devenir le Soprano que le grand public connaît. C’est un grand fan de rap que j’ai rencontré le 1er janvier 2000 : j’étais descendu à Marseille pour fêter le jour de l’an. A l’époque, il n’avait aucune notoriété. Le feeling est bien passé. Quand je l’invite, il n’y a aucune différence avec Médine, Brav ou Alivor. Mais surtout, malgré son succès, c’est un gars qui entretient les relations et qui répond présent quand on l’appelle.

SC : Parle-nous du titre de l’album Toby or not Toby.

TM : Ça vient du livre Roots d’Alex Haley. C’est sorti en France sous forme d’un téléfilm intitulé Racines. Le titre fait référence à une scène qui m’a marqué dans mon enfance. Dedans, le héros, Kunta Kinte, se fait fouetter parce qu’il refuse face à son maître de dire son prénom d’esclave : Toby. Par la suite, j’ai lu livre. Au moment de me lancer dans la réalisation de l’album, ça m’est apparu comme une évidence, surtout que j’évoque souvent des sujets autour de la traite négrière.

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Tiers Monde par Jeanne Frank

 

SC : Doit-on y voir un besoin de « négritude » dans l’album ?

TM : Oui et non ! Plus oui que non, mais j’ai fait en sorte que l’album ne parle pas que de ça. Il y a différentes sortes d’esclavagismes aujourd’hui : la soumission peut être mentale, soumission matérielle, etc. Le disque évoque toutes ces formes.

SC : Le rap « conscient » est toujours au goût du jour à ton avis ?

TM : C’est-à-dire ?

SC : Le discours conscient se perd, il suffit d’allumer la TV ou la radio pour le constater.  Certes, il reste encore quelques rappeurs à message, comme vous, La Rumeur ou Casey mais ça se marginalise.

TM : Il y a deux choses : la diffusion médiatique et la réalité du nombre d’auditeurs. J’ai l’impression qu’il y a une catégorie d’âge, plus jeune qui écoute du rap moins porté sur la réflexion et une autre qui veut plus réfléchir. Ça, on le ressent dans les tournées des différents artistes. J’ai été l’un des premiers étonnés de voir que les tournées de Médine ou Youssoupha étaient pleines. D’autres rappeurs ont certes des ventes, mais ont moins de gens à leurs concerts. Ce n’est pas le même public et il est moins fédéré. Comme je disais aux dernières élections, ce n’est pas à nous de nous motiver, mais c’est aux politiques de trouver un discours qui nous motive. On ne vote pas s’il n’y a pas de programme qui nous parle. C’est pareil avec les rappeurs et leur public. C’est aux artistes de motiver les auditeurs en leur proposant quelque chose de qualité.

SC : Tu es un peu passé sur le terrain politique. Penses-tu que dans ce domaine, les rappeurs ont une responsabilité vis-à-vis des quartiers populaires ? Ou est-ce que le rap doit rester avant tout un art, même quand il est conscient ?

TM : Justement,  j’ai sorti un freestyle récemment après le résultat du FN aux dernières municipales. Je voulais faire un truc apolitique, mais je me suis retrouvé à faire du politique à la fin. Tout ce qui est artistique, en dessinant un sentiment, peut être politique. Le truc est amplifié 10 fois dans le rap, car c’est un mouvement populaire qui parle à la jeunesse. C’est autant  vrai pour le « rap capitaliste », comme il y en a beaucoup, que pour le rap conscient. Tout est politique en fait. Les rappeurs doivent conscientiser les quartiers populaires sans les influencer. La difficulté est là. Je ne pense que ça soit à un rappeur de former l’esprit des jeunes en leur disant : « Vote pour untel ! » Mais il peut conscientiser en dénonçant certaines choses.

SC : Tu penses que l’actualité rap, par exemple les beefs entre Booba, Rohff et La Fouine – on pense notamment à ce qui s’est passé avant-hier avec Rohff [ndlr : l’entretien a été réalisé le 24 avril 2014] – a un impact sur la jeunesse et sur l’image du rap ?

TM : Sur l’image du rap, c’est certain. Sur la jeunesse (il hésite), oui mais ce n’est plus du rap tout ça. Mais c’est instrumentalisé et amplifié par le public et les médias. A partir du moment où tu comprends que le peuple aime le sang, tu sais pourquoi ce genre d’évènement est surmédiatisé. Ça fascine : le rap, lesbad boys, la violence, etc. Après, le clash fait partie du rap. Mais lorsque ça dépasse le cadre musical, ça détruit tout ce que l’on essaie d’emmener, nous. Mais, je n’aime pas trop commenter : ces gars-là ne parlent pas de nous, alors ça m’emmerde de parler d’eux.

SC : Un mot pour finir ?

TM : Molo Bolo, mon album sera dans les bacs le 19 mai, achetez-le, j’espère qu’il vous plaira !

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Tiers Monde par Jeanne Frank

 

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ATK : « Pour nous, rapper c’était comme jouer au basket »

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Axis et Cyanure par Jeanne Frank

Le milieu des années 90 a été une période féconde pour le rap français. C’est en effet durant cette époque qu’il a acquis ses lettres de noblesse. Durant ces années un peu folles, se forme un groupe très atypique : ATK. Acronyme de « Avoue que Tu Kiffes », ce collectif est au départ une bande de potes traînant dans l’est parisien (12ème, 18ème et 19ème arrondissements) qui se forme à l’occasion d’un concert en 1995. Quelques années après, en 1998, le groupe restructuré (« de 21 on passe à 7 », même s’il semblerait que le collectif ait compté plus de membres que cela) sort l’un des plus grands classiques du rap français : Heptagone. 16 ans et plusieurs albums après (ensemble ou dans leurs coins), ATK reste un groupe légendaire dans le cœur de beaucoup de fans de hip hop français. Alors que le collectif se reforme le temps d’un festival,  Axis et Cyanure, deux membres emblématiques nous accordent une interview.

Sound Cultur’ALL : Présentez-vous pour ceux qui ne vous connaissent pas !

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Cyanure par Jeanne Frank

Cyanure : Moi, c’est Cyanure. Je vais ressortir ma bio twitter : dans le hip hop depuis 1989, Section Lyricale depuis 1992, Klub des 7 depuis les années 2000, ATK depuis 1995 et forever.

Axis : Moi, c’est Axis d’ATK, c’est beaucoup plus simple (rires).

Cyanure : T’as aussi travaillé avec beaucoup de rappeurs en tant que producteur.
Axis : Oui, c’est vrai.

SC : Vous êtes très bientôt sur scène au Festival Terre hip hop à Bobigny [ndlr : l’entretien a été réalisé le jeudi 6 mars 2014]. Est-ce que ce retour sur scène pourrait annoncer une prochaine sortie du groupe ?

C : On est dans une période où on a tous plus de temps pour nous, donc on occupe notre temps comme on l’a toujours fait.

A : Mais il n’y aura plus jamais retour d’ATK. La première raison est l’absence de Fredy [ndrl : Fredy K, décédé le 6 novembre 2007 suite à un accident de moto]. Ensuite, plusieurs membres du groupe habitent relativement loin maintenant, ça devient vraiment compliqué. Cependant, il y aura toujours des connections entre nous. Après, là, il y a DJ Chrone qui sort un projet où on peut retrouver tous les membres d’ATK avec Futur Proche et Tupan … Et on se retrouve sur des projets ponctuels

C : Il y aura des morceaux à droite à gauche qui sortiront quand on arrivera à se coordonner. Maintenant, un albumATK ça me paraît aujourd’hui impossible.

A : On a aussi tous avancés chacun de notre côté, même si on prend toujours du plaisir à se rencontrer et à confronter nos univers différents.

SC : Les trois Oxygènes et Silence radio étaient à l’initiative de Fredy. Est-ce que  son décès a annoncé la mort d’ATK ?

A : Je pense que Fredy a pu faire vivre ATK à sa manière. Maintenant, nous faisons tous vivre aussi ATK à notre manière. Mais c’était le membre le plus actif et celui qui concrétisait les projets. On a tout fait plein d’albums mais on n’a pas forcément su les sortir. Fredy savait le faire, il allait au bout des choses. On est triste que tout ça soit fini, car on aimait voir vivre ATK. Mais ce n’était pas la seule manière dont le groupe vivait. Par exemple, quand je voyais Cyan’ monter sur scène avec le Klub des 7, je le voyais à la fois comme un membre du Klub des 7 mais aussi comme quelqu’un d’ATK.

C : C’est aussi lui qui réservait les studios. C’était réellement le ciment du groupe. Il nous tirait aussi, car ce n’était pas toujours évident de donner rendez-vous à 4-5 personnes : il en a sué. Personne n’aurait eu ce courage de nous motiver comme il l’a fait. ATK, c’est toujours resté, sans être péjoratif, un groupe amateur. On était là pour le divertissement. Nous réunir en répétition était compliqué.

A : Pour nous, rapper c’était comme jouer au basket : le jour où tu n’as pas envie d’y aller parce que t’as mal au pied où la flemme, tu n’y vas pas. Fredy avait tout le temps affaire à ça. En plus c’était à une époque où on commençait à bosser, donc où on était moins disponibles. Mais est-ce que ATK ce n’est pas ça aussi ?

C : Certains nous disent : « Ouais mais ATK vous avez raté votre carrière ». On a fait comme on avait envie de le faire à l’époque. Je n’ai pas forcément envie de me retrouver à la place d’autres gens qui ont fait trop de concessions pour réussir. On n’a jamais abordé ça comme un truc commercial. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes artistes démarrent en pensant commercial.

Axis
Axis par Jeanne Frank

SC : Justement, quel regard portez-vous sur le rap actuel ? On assiste à l’émergence de groupes qui n’ont rien de « street » mais qui kiffent kicker comme vous à l’époque. Et puis, il y a une scène alternative – dont vous avez fait partie des pionniers – qui se porte bien.

C : Ça fait un peu vieux con mais il faut passer des classes. Nous, avant d’avoir pu aller en studio et sortir un album, on a passé des classes. On répétait dans la rue, on faisait nos flyers nous-même, on a fait un concert, on a sorti des mixtapes. On a eu une petite évolution avant de sortir un premier album. Aujourd’hui, il y a le net qui pullule d’artistes.  Sur le web, un type que tu ne connais pas va te sortir un premier freestyle, va faire 200 000 vues, ce qui inverse la tendance. Le mec va déjà sortir des morceaux et ensuite faire des concerts, alors que pour nous c’était dans l’autre sens. On a peut-être influencés toute la nouvelle scène alternative mais des mecs comme La Caution ou TTC ont été plus influents. Cependant, ça fait plaisir, ça a démocratisé le rap. Quand on voit des mecs comme 1995 qui sont des blancs avec des coupes de cheveux aléatoires, moi je trouve ça cool. Quelques part, la barrière vestimentaire du rap et ses codes ont pu tomber et tout le monde peut rapper. Moi, je suis plus de ceux qui prône que tout le monde peut rapper, plutôt que de ceux qui disent que le rap n’est que social. C’est faux, le rap qu’on écoutait en 1989, c’était aussi un rap festif et ce n’était pas qu’un rap que social.

A : Moi ce que je remarque c’est que c’est beaucoup plus diversifié qu’avant. Avant tous les rappeurs suivaient la tendance. Aujourd’hui, toutes les tendances s’expriment. Après, il y a la dimension commerciale qui est arrivée, alors que c’était moins présent avant. Mais c’est normal : dès qu’un milieu se démocratise, les gens cherchent à faire du profit avec.  C’était logique et couru d’avance mais c’est ce que j’aime moins. Après, pour revenir aux propos de Cyanure sur les MC’s qui émergent très vite, c’est plus lié à la société qu’au rap en particulier. La télévision c’est pareil : les gens émergent et disparaissent le lendemain. Ce qui est intéressant de voir c’est que seuls les gens doués restent. C’est un autre moyen de sélection. Avant seuls les bons émergeaient. Maintenant, tout le monde émerge et les gens doués restent. Il faut juste attendre que ça se nettoie et ne pas se jeter sur les artistes parce qu’ils font beaucoup de buzz. Il faut prendre le temps d’écouter. Le public doit effectuer un plus grand travail de sélection qu’avant, parce que le rap est devenu de la variété actuellement. Il faut le traiter comme tel : tu vas trouver de tout.

SC : Vous ne pensez pas avoir été trop en avance sur votre temps justement ?

C : Un mec me faisait remarquer en écoutant Nos rêvent partent en fumée ou 20 ans qu’on était très matures dans l’écriture par rapport à notre âge. On avait une certaine avance dans ce registre par rapport à d’autres rappeurs. Mais on a souvent entendu des gens nous dire : « Je vais te dire quelque chose mais ne le prends pas mal, j’aime pas le rap mais vous je vous aime bien ! » En fait, on avait le côté rap – car c’est notre culture – tout en étant capable de s’ouvrir aux gens,  grâce aux samples notamment. Il faut savoir qu’Axis a été l’un des premiers à avoir samplé de la musique classique. Il samplait en fait tout et n’importe quoi, alors qu’avant, les mecs se contentaient de sampler des trucs de rap ou du James Brown.

A : En fait, je me suis moins inspiré de sons qui existaient déjà dans le rap. En France, les gens n’aimaient pas les sonorités classiques. Voilà comment ATK est devenu le symbole du piano-violon qui est devenu par la suite tellement courant que ça a saoulé tout le monde. J’achetais constamment des disques et je samplais tout ce qui me plaisait. Les CDs de musique classique n’étaient pas très chers à l’époque dans les stands sur les marchés. J’en prenais plein et je m’écoutais ça. Sur 10 CDs, je trouvais un sample. Je prenais des heures et des heures pour m’écouter tout ça. Le bon côté, c’est qu’aujourd’hui, j’ai une grande culture musicale dans tous les domaines. J’ai même été chercher des trucs dans la polka : tout ce qui était écoutable, je l’écoutais (rires) !

SC : Mais vous êtes aussi arrivés à la bonne époque : à un moment où les  anciens devenaient matures et où une nouvelle génération ne pensait qu’à kicker de manière technique…

A : On est tombés au moment où il avait de très bons rappeurs et où le public en redemandait. C’est le propre de beaucoup de gens qui émergent. 1995 arrive au moment où les gens ont à nouveau envie de réécouter du rap technique et de retrouver les sources. C’est juste une question de timing.

SC : A l’époque où l’aventure a commencé et que vous étiez une vingtaine, vous imaginiez vraiment sortir des albums et avoir du succès ?

A : Pour nous c’était vraiment l’équivalent d’aller jouer au basket. On appréciait le basket mais c’était assez fatiguant. Donc on avait le choix entre jouer au basket et faire du rap. Ça nous permettait aussi de nous occuper autrement. C’était une activité amusante et vu qu’on n’était pas dans une démarche marchande, on s’est dit : « C’est drôle et si on invitait du monde ». On a ainsi récupérer tous les gens qui voulaient rapper dans le quartier et on s’est retrouvé à 21 !

C : Même 25 en fait…

A : Même plus ! Parce qu’on était 25 officiels. Mais il y avait les potes des potes des potes, etc. En concert, on se retrouvait à une trentaine à rapper. On avait vraiment aspiré tout le quartier. Et après, forcément ça ne peut pas marcher parce qu’il y avait trop de démarches différentes à l’intérieur.
C : Et en plus, quand on commence avec ATK en 95, c’est très différent d’aujourd’hui. Actuellement, un jeune qui démarre va commencer par sortir sa mixtape en téléchargement sur Itunes assez facilement. A l’époque, sortir un album c’est une toute autre démarche. Tu te disais qu’il fallait que t’accède à un studio à prix abordable, que tu aies de l’argent pour presser tes disques, etc. On ne s’était jamais dit quand on était une vingtaine – ce qui a duré moins d’un an finalement – qu’on allait sortir tous ensemble un disque. Mais on attirait les gens. Dès qu’on allait en concert, il y avait toujours un mec qui voulait nous produire. Moi, j’étais le plus vieux, j’avais 19 ans. Fredy était le plus jeune, il avait 13 ans. T’imagine 25 mecs entre 13 et 19 ans qui rappent tous pas trop mal, c’est hyper-impressionnant : on attirait les regards.

SC : Justement, est-ce que diviser par 3 le groupe n’a pas été nécessaire pour avancer, quitte à se séparer de bons éléments comme Pit (Baccardi) ?

A : On n’a pas calculé. Rien n’était planifié. On ne peut même pas expliquer comment ça s’est passé. Mais c’est sûr que 21 ans ça devenait compliqué. Donc on se voyait par petits bouts. Un jour on n’a fini par décider de continuer le truc autrement, ce qui a soudé les membres qui restaient. Ça a été nécessaire, comme tu le dis, d’une certaine manière. Il a quand même fallu expliquer aux autres qu’on n’avait pas besoin d’eux, car c’était ça la réalité.

C : Sur les plus de 20 personnes, il n’y avait pas de vrais leaders. Il y avait une vingtaine de membres qui étaient chacun au même niveau et pensaient chacun de leur côté. Axis faisait les instrus donc avait une position stratégique. Il y avait Loko et Matt qui en faisaient également. Mais, c’était principalement Axis qui les faisait, donc il était le seul qui pouvait vraiment sortir du lot. C’était donc très difficile à gérer, d’où l’envie de certains d’aller voir ailleurs. Nous, nous ne nous sommes pas sentis lésés mais peut-être que d’autres oui.

A : Mais c’est une bonne chose que ça se soit fait, sinon ça n’aurait été nulle part. Il fallait surtout lancer la machine. Après ça s’est fait naturellement. Je suis très content de ce qui s’est passé. Je suis encore aujourd’hui en contact avec tous les membres. Donc, je ne peux pas te dire que ça s’est mal passé pour certains. Beaucoup seront présents sur scène à Bobigny.

SC : Je me rappelle d’une interview d’Eva Ries, la responsable marketing du premier album du Wu-Tang Clan, qui déclarait en parlant du crew : « C’est en même temps le plus grand groupe de rap du monde et le plus amateur ». Toutes proportions gardées, on ne pourrait pas dire qu’ATK est au fond un groupe qui a marqué le rap français tout en restant amateur ?

A : C’est un peu ça mais se comparer au Wu-Tang c’est difficile. La comparaison est possible sur un aspect théorique mais je ne pense pas qu’on ait marqué le rap français autant qu’eux ont marqué le rap en général.

C : Même nous ils nous ont marqué.

A : C’est vrai que les gens sont souvent étonnés, ils pensent qu’on roule dans des grosses voitures et qu’on vit bien du rap, alors que pas du tout.

C : Même parmi les proches, ils pensaient qu’on avait de l’argent, alors que non.

« Mon kiff c’est de faire de la musique, la partie commerciale me gonfle royalement. » Axis

SC : Sinon pour en revenir plus à l’actualité : Axis, ton retour en solo était évoqué. Il y a eu notamment un clip intitulé ATK qui était sorti, c’est toujours d’actu ?

A : Les gens me parlent constamment de retour. J’essaie de leur expliquer que c’est juste que j’ai actuellement plus de temps donc que je rappe un peu plus. Donc, je me fais plaisir mais sans objectif particulier. Si demain je n’ai plus le temps, j’arrêterai tout. Pour l’instant, je fais mes sons et je me fais plaisir. Les gens qui nous apprécient nous suivent et moi ça me va : je n’ai pas besoin de plus.

SC : Et aucune envie de sortie précise ?

A : Pas particulièrement. Je me demandais si ça valait le coup de sortir un album. Mais je n’en sais finalement rien. Je me projette très rarement. Pour le moment, j’accumule des morceaux. Si à la fin ils me plaisent, pourquoi pas sortir quelque chose, mais ce n’est pas un objectif. C’est vrai que j’ai quand même envie de faire un truc. Mais je n’ai aucune idée du format : est-ce que ça va être gratuit ou payant, du MP3 ou du physique ? Mon kiff c’est de faire de la musique, la partie commerciale me gonfle royalement. Je n’ai pas pour projet d’être une star ou quoi que ce soit, donc à partir de là, je ne me prends pas la tête.

SC : Et Cyanure, tu nous ponds un jour un solo, histoire d’arrêter d’être un éternel rookie ?

C : Ouais (rires). Mais moi, je m’attache vraiment aux trucs physiques. J’ai vraiment envie d’avoir un jour chez moi le disque de Fredy, celui de Freko, celui d’Axis, etc. Et je veux vraiment mettre mon album parmi tous ceux-là, parce que pour moi c’est avant tout une histoire d’amitié plus que de rap. C’est d’abord personnel. Je n’ai pas forcément envie d’aller au-delà des frontières. Mais comme Axis, c’est aussi une histoire de temps.

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Cyanure et Axis par Jeanne Frank

 

SC : Et peut-on envisager un retour du Klub des 7 un jour ?

C : Jamais ! Tout simplement parce que le Klub des 7 c’était avec Fredy.

SC : Vous avez quand même sorti un album à 6 !

C : Ouais mais on a commencé les enregistrements avec Fredy. On avait déjà 3 morceaux avec Fredy. On a finalement décidé de finir l’album et d’enchaîner avec un tournée qui s’est bien déroulée sur la première partie et un peu moins sur la seconde. Et puis aujourd’hui, personne n’a envie de travailler avec Fuzati. C’est vraiment un projet à 7. On pouvait le commencer à 7 et le terminer à 6 mais on ne pouvait pas commencer à 6. Par contre, on se voit toujours avec James Delleck, Le Jouage et Gerard (Baste). On peut aussi se croiser avec Detect. On s’appelle quand on a des concerts pour monter sur scène.

SC : Un mot pour finir ?

C : L’année prochaine, en 2015, ça sera les 20 ans d’ATK et c’est passé hyper-vite ! On ne se rend pas compte, on a l’impression d’être encore d’être dans le gymnase. Le rap nous a permis de vivre des moments inoubliables et de rencontrer pleins de gens. Qu’est-ce que je pourrais ajouter ? Les gens faites des trucs, ayez des activités et sortez !

A : Rien à ajouter de plus !

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