Archives pour la catégorie Inédits

La Guerre des gauches, premier bilan

Mon premier essai, La guerre des gauches , publié aux éditions du Cerf est en librairie depuis le 7 avril. Petit récapitulatif sur la promo :

La catastrophe écologique : fruit pourri du capitalisme ?

Sortie du livre La catastrophe écologique : fruit pourri du capitalisme ? le 4 mai 2016 aux Altercathos (10€), coécrit avec :

• Patrice de Plunkett est journaliste et blogueur, auteur de Cathos, écolos, mêmes combats ? (Peuple libre) et de Face à l’idole Argent la révolution du pape François (Artège).

• Thierry Jaccaud, ingénieur en gestion de l’environnement de formation, est rédacteur en chef de la revue L’Écologiste, édition française de The Ecologist.

• Marie Frey est journaliste indépendante sous le pseudonyme de Mahaut Herrmann, collaborant avec La VieReporterre et Prier.

• Cyrille Frey est ornithologue, chargé d’études en association de protection de la nature.

• Olivier Rey est chercheur au CNRS, mathématicien et philosophe. Il a enseigné les mathématiques à l’École polytechnique et enseigne aujourd’hui la philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne. Il est l’auteur de l’essai Une question de taille (Stock).

• Monseigneur Dominique Rey est évêque du diocèse de Fréjus-Toulon, auteur de Peut-on être catho et écolo ? (Artège).

 Plus d’informations ici

Pour trouver le livre en librairie

catastrophe-515x780

Débat sur Nuit debout face à Alexandre Devecchio sur Fréquence protestante

Samedi 23 avril, j’étais l’invité de l’émission L’avenir est à vous animée par Charles Roehrich et Ahmed Al Kherchi sur Fréquence protestante. Je débattais de Nuit debout face à Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro Vox.

Le podcast de l’émission est disponible ici.

 

Suffrage féminin et lutte de classes, par Rosa Luxemburg

De Flora Tristan à Angela Davis, en passant par Louise Michel et Emma Goldman, le féminisme occupe une place non négligeable dans la tradition socialiste. Rosa Luxemburg est sans nul doute celle qui a su le mieux allier marxisme et émancipation des femmes. Liant féminisme et lutte de classes – ce qui explique qu’elle n’a jamais de mots assez dures pour « les femmes de la bourgeoisie » – l’allemande se place dans une perspective révolutionnaire et prolétarienne. Dans le texte qui suit, publié en mai 1912, la cofondatrice de la Ligue spartakiste évoque la question du suffrage féminin.

Rosa Luxemburg
Rosa Luxemburg

« Pourquoi n’y a-t-il pas d’organisation pour les femmes travailleuses en Allemagne ? Pourquoi entendons-nous si peu parler du mouvement des femmes travailleuses ? » C’est par ces questions qu’Emma Ihrer, l’une des fondatrices du mouvement des femmes prolétariennes d’Allemagne, introduisait son essai de 1898 : Les femmes travailleuses dans la lutte des classes. A peine quatorze ans se sont écoulés depuis, qui ont vu une grande expansion du mouvement des femmes prolétariennes. Plus de cent cinquante mille femmes sont organisées dans des syndicats et sont parmi les contingents les plus actifs des luttes économiques du prolétariat. Plusieurs milliers de femmes politiquement organisées ont rallié la bannière du prolétariat: le journal des femmes sociales-démocrates [Die Gleichheit (« L’Egalité »), édité par Clara Zetkin], compte plus de cent mille abonné-e-s ; le suffrage féminin est l’un des points vitaux du programme de la social-démocratie.

L’importance du suffrage féminin

De tels faits pourraient précisément nous inciter à sous-estimer l’importance de la lutte pour le suffrage féminin. Nous pourrions penser : même sans l’égalité des droits politiques des femmes, nous avons réalisé d’énormes progrès dans l’éducation et l’organisation des femmes. Ainsi, le suffrage féminin n’est pas une nécessité urgente. Mais si nous pensions cela, nous serions dans l’erreur. Durant ces quinze dernières années, l’éveil politique et syndical des masses du prolétariat féminin a été magnifique. Mais cela n’a été possible, que parce que les femmes travailleuses ont pris un intérêt vivant dans les combats politiques et parlementaires de leur classe, en dépit du fait qu’elles étaient privées de leurs droits. Jusqu’ici, les femmes travailleuses ont été soutenues par le suffrage masculin, auquel elles ont bien sûr pris part, certes indirectement seulement. Les larges masses des hommes et des femmes de la classe ouvrière considèrent déjà les campagnes électorales comme des causes communes. Dans tous les meetings électoraux sociaux-démocrates, les femmes constituent une large fraction des participants, parfois la majorité. Elles sont toujours intéressées et passionnément concernées.

Dans tous les districts où existe une organisation social-démocrate sérieuse, les femmes soutiennent la campagne. Et ce sont les femmes qui font un travail inestimable en distribuant des tracts et en gagnant des abonnements à la presse social-démocrate, cette arme si importante de ces campagnes.

« Dans tous les cas, la classe ouvrière a toujours dû prouver sa maturité pour la liberté politique par un soulèvement révolutionnaire de masse victorieux. »

L’Etat capitaliste n’a pas été en mesure d’empêcher les femmes de porter ces charges et ces efforts de la vie politique. Pas à pas, l’Etat a été en effet forcé de leur allouer et de leur garantir cette possibilité en leur accordant les droits syndicaux et de réunion. Seul le dernier des droits politiques est dénié aux femmes : le droit de voter, de décider directement des représentant-e-s du peuple dans les domaines législatif et exécutif, de devenir un membre élude tels corps. Mais ici, comme dans tous les autres domaines de la vie sociale, le mot d’ordre est : « ne pas laisser les choses progresser ! » Mais les choses ont commencé à avancer. L’Etat actuel a reculé devant les femmes du prolétariat lorsqu’il les a admises dans les réunions publiques, dans les associations politiques. Et l’Etat n’a pas concédé cela volontairement, mais par nécessité, sous la pression irrésistible de la classe ouvrière montante. Ce n’est pas moins la poussée passionnée des femmes prolétaires elles- mêmes, qui a forcé l’Etat policier germano-prussien à (…) ouvrir grandes les portes des organisations politiques aux femmes.

Ceci a réellement mis la machine en mouvement. Les progrès irrésistibles de la lutte des classes prolétarienne ont jeté les droits des femmes travailleuses dans le tourbillon de la vie politique. Utilisant leurs droits syndicaux et de réunion, les femmes prolétariennes ont pris une part très active dans la vie parlementaire et dans les campagnes électorales. C’est seulement la conséquence inévitable, le résultat logique du mouvement, qui fait qu’aujourd’hui, des millions de femmes prolétaires crient avec défiance et pleine d’assurance en elles-mêmes: gagnons le suffrage

Il était une fois, dans l’ère idyllique de l’absolutisme d’avant-1848, une classe ouvrière qui n’était pas réputée « assez mûre » pour exercer les droits politiques. Cela ne peut pas être dit des femmes travailleuses d’aujourd’hui, parce qu’elles ont démontré leur maturité politique.

Tout le monde sait que sans elles, sans l’aide enthousiaste des femmes prolétariennes, le part social-démocrate n’aurait pas remporté la victoire glorieuse du 12 janvier [1912], en obtenant 4,25 millions de voix. Dans tous les cas, la classe ouvrière a toujours dû prouver sa maturité pour la liberté politique par un soulèvement révolutionnaire de masse victorieux. C’est seulement lorsque le Droit Divin sur le trône et les meilleurs et les plus nobles des hommes de la nation ont senti le poing calleux du prolétariat sur leurs faces et son genou sur leurs poitrines, qu’ils ont fait confiance dans la « maturité » politique du peuple, et cela, ils l’ont réalisé à la vitesse de la lumière. Aujourd’hui, c’est au tour des femmes du prolétariat de rendre l’Etat capitaliste conscient de leur maturité. Cela est le fait d’un mouvement de masse constant et puissant, qui doit user de tous les moyens de lutte et de pression du prolétariat.

« Le suffrage féminin, c’est le but. Mais le mouvement de masse qui pourra l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, mais une préoccupation de classe commune des femmes et des hommes du prolétariat. »

Le suffrage féminin, c’est le but. Mais le mouvement de masse qui pourra l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, mais une préoccupation de classe commune des femmes et des hommes du prolétariat. Le manque actuel de droits pour les femmes en Allemagne n’est qu’un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple. Et il est intimement lié à cet autre pilier de la réaction: la monarchie. Dans ce pays avancé, hautement industrialisé, qu’est l’Allemagne du XXème siècle, au temps de l’électricité et de l’aviation, l’absence de droits politiques pour les femmes est autant une séquelle réactionnaire du passé mort, que l’est le règne de Droit Divin sur le trône. Les deux phénomènes : le pouvoir politique dirigeant comme instrument du ciel et les femmes, cloîtrées au foyer, non concernées par les tempêtes de la vie publique, par la politique et la lutte des classes – les deux phénomènes plongent leurs racines dans les circonstances obsolètes du passé, de l’époque du servage à la campagne et des guildes dans les villes. En ces temps- là, ils étaient justifiables et nécessaires. Mais autant la monarchie, que l’absence de droits pour les femmes, ont été déracinées par le développement du capitalisme moderne et sont devenues des caricatures ridicules. Elles se perpétuent dans notre société moderne, non pas parce que les gens ont négligé de les abolir, non pas à cause de la persistance et de l’inertie des circonstances. Non ils existent encore parce que les deux – la monarchie et les femmes sans droits – sont devenues de puissants outils au service d’intérêts hostiles à ceux du peuple. Les pires défenseurs et les plus brutaux de l’exploitation et de l’asservissement du prolétariat sont retranchés derrière le trône et l’autel, comme derrière l’asservissement politique des femmes. La monarchie et le manque de droits des femmes sont devenus les plus importants instruments de la classe capitaliste régnante.

Femmes bourgeoises vs femmes prolétaires

« A part quelques-unes d’entre elles, qui exercent une activité ou une profession, les femmes de la bourgeoisie ne participent pas à la production sociale. Elles ne sont rien d’autre que des consommatrices de la plus-value que leurs hommes extorquent au prolétariat. Elles sont les parasites des parasites du corps social. »

En vérité, notre Etat est intéressé à priver de vote les femmes travailleuses et elles seules. Il craint à juste titre qu’elles n’en viennent à menacer les institutions traditionnelles du pouvoir de classe, par exemple le militarisme (duquel aucune femme travailleuse consciente ne peut s’empêcher d’être une ennemie mortelle), la monarchie, le vol systématique que représentent les droits et taxes sur l’alimentation, etc. Le suffrage féminin est une horreur et une abomination pour l’Etat capitaliste actuel, parce que derrière lui se tiennent des millions de femmes qui renforceraient l’ennemi de l’intérieur, c’est-à-dire la social-démocratie révolutionnaire. S’il n’était question que du vote des femmes bourgeoises, l’Etat capitaliste ne pourrait en attendre rien d’autre qu’un soutien effectif à la réaction. Nombre de ces femmes bourgeoises qui agissent comme des lionnes dans la lutte contre les « prérogatives masculines » marcheraient comme des brebis dociles dans le camp de la réaction conservatrice et cléricale si elles avaient le droit de vote. En fait, elles seraient certainement bien plus réactionnaires que la fraction masculine de leur classe.

A part quelques-unes d’entre elles, qui exercent une activité ou une profession, les femmes de la bourgeoisie ne participent pas à la production sociale. Elles ne sont rien d’autre que des consommatrices de la plus-value que leurs hommes extorquent au prolétariat. Elles sont les parasites des parasites du corps social. Et les consommateurs sont généralement plus frénétiques et cruels pour défendre leurs « droits » à une vie parasitaire, que l’agent direct du pouvoir et de l’exploitation de classe. L’histoire de toutes les grandes luttes révolutionnaire confirme cela de façon effrayante. Prenez la grande Révolution Française. Après la chute des Jacobins, lorsque Robespierre fut conduit enchaîné sur son lieu d’exécution, les putains dénudées d’une bourgeoisie ivre de victoire, dansaient de joie, sans vergogne, autour du héros déchu de la Révolution. Et en 1871, à Paris, lorsque la Commune héroïque des travailleuses a été défaite par les mitrailleuses, les femmes bourgeoises déchaînées ont dépassé en bestialité leurs hommes dans leur revanche sanglante contre le prolétariat vaincu. Les femmes des classes détentrices de la propriété défendront toujours fanatiquement l’exploitation et l’asservissement du peuple travailleur, duquel elles reçoivent indirectement les moyens de leur existence socialement inutile.

Économiquement et socialement, les femmes des classes exploiteuses ne sont pas un segment indépendant de la population. Leur unique fonction sociale, c’est d’être les instruments de la reproduction naturelle des classes dominantes. A l’opposé, les femmes du prolétariat sont économiquement indépendantes. Elles sont productives pour la société, comme les hommes.

Par cela, je n’ai pas en vue leur investissement dans l’éducation des enfants ou leur travail domestique, par lesquels elles aident les hommes à subvenir aux besoins de leur famille avec des salaires insuffisants. Ce type de travail n’est pas productif, au sens de l’économie capitaliste actuelle, quelle que soit l’ampleur des sacrifices et de l’énergie consentis, de même que les milliers de petits efforts cumulés. Ce n’est que l’affaire privée du travailleur, son bonheur et sa bénédiction, qui pour cela n’existe pas aux yeux de la société actuelle. Aussi longtemps que le capitalisme et le salariat dominent, le seul type de travail considéré comme productif est celui qui génère de la plus- value, du profit capitaliste. De ce point de vue, la danseuse de music-hall, dont les jambes suintent le profit dans les poches de son employeur est une travailleuse productive, tandis que toutes les peines des femmes et des mères prolétariennes entre les quatre murs de leurs foyers sont considérées comme improductives.

Cela paraît brutal et absurde, mais reflète exactement la brutalité et l’absurdité de notre économie capitaliste actuelle. Le fait de voir cette cruelle réalité clairement et distinctement voilà la première tâche des femmes du prolétariat.

women2
La marche des femmes sur Versailles en 1789

 

L’exploitation des femmes prolétaires

En effet, précisément de ce point de vue, la revendication des femmes prolétariennes de droits politiques égaux est ancrée dans une base économique ferme. Aujourd’hui, des millions de femmes travailleuses créent du profit capitaliste, tout comme les hommes – dans les usines les ateliers, les fermes, le bâtiment, les bureaux, les magasins. Elles sont pour cela productives dans la société actuelle, dans le strict sens scientifique du terme. Chaque jour élargit le champ d’exploitation des femmes par le capitalisme. Chaque nouveau progrès de l’industrie ou de la technologie crée de nouvelles places pour les femmes dans le processus du profit capitaliste. Ainsi, chaque jour et chaque pas en avant du progrès industriel ajoutent une nouvelle pierre aux fondations solides des droits politiques égaux pour les femmes. L’éducation des femmes et leur intelligence sont devenues nécessaires à la machine économique elle-même. La femme étroitement recluse dans le « cercle familial » patriarcal répond aussi peu aux attentes du commerce et de l’industrie, qu’à ceux de la politique. C’est vrai, l’Etat capitaliste a négligé son devoir, même dans ce domaine. Jusqu’ici, ce sont les syndicats et les organisations sociales-démocrates qui ont fait le plus pour éveiller l’esprit et le sens moral des femmes.

« Nous ne dépendons pas de la justice de la classe dominante, mais seulement de la force révolutionnaire de la classe ouvrière et du cours du développement social qui prépare les bases de son pouvoir. »

Cela fait des décennies déjà, que les sociaux-démocrates sont réputés être les travailleurs les plus capables et intelligents d’Allemagne. De la même façon, les syndicats et la social-démocratie ont arraché les femmes à leur existence étroite et bornée, ainsi qu’à l’abrutissement misérable et étriqué de la tenue du ménage. La lutte de classe prolétarienne a élargi leurs horizons, rendu leur esprit plus flexible, développé leur pensée; elle leur a montré de grandes perspectives, dignes de leurs efforts. Le socialisme a suscité la renaissance mentale de la masse des femmes prolétariennes – en faisant d’elles aussi, sans aucun doute, des travailleuses productives et compétentes pour le capital.

Au vu de tout cela, le fait que les femmes prolétariennes sont privées de droits politiques est une vil injustice, ceci d’autant plus qu’il s’agit maintenant d’un demi mensonge. Après tout, une masse de femmes prennent activement part à la vie politique. Pour autant, la social-démocratie ne recourt pas à l’argument de l’« injustice ». C’est la différence essentielle entre nous et le socialisme antérieur, sentimental et utopique.

« Dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale. » Charles Fourrier

Nous ne dépendons pas de la justice de la classe dominante, mais seulement de la force révolutionnaire de la classe ouvrière et du cours du développement social qui prépare les bases de son pouvoir. Ainsi, l’injustice en elle-même n’est certainement pas un argument de nature à renverser les institutions réactionnaires.

En revanche, si un sentiment d’injustice se développe dans de larges secteurs de la société – relève Friedrich Engels, le co-fondateur du socialisme scientifique – voilà un indice sûr que les bases économiques de la société ont changé considérablement, que les conditions actuelles entrent en conflit avec la marche du développement. Le formidable mouvement actuel de millions de femmes prolétariennes, qui considèrent leur privation de droits politiques comme une injustice criante, est un tel signe infaillible, un signe que les bases sociales du système dominant sont pourries et que ses jours sont comptés.

Charles Fourrier
Charles Fourier, socialiste utopique et féministe avant l’heure

Il y a cent ans, le français Charles Fourier, l’un des premiers grands prophètes des idéaux socialistes, a écrit ces mots mémorables : « dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale ». Ceci est parfaitement vrai pour la société actuelle. La lutte de masse en cours pour les droits politiques des femmes est seulement l’une des expressions et une partie de la lutte générale du prolétariat pour sa libération. En cela réside sa force et son avenir. Grâce au prolétariat féminin, le suffrage universel, égal et direct des femmes, ferait avancer considérablement et intensifierait la lutte des classes du prolétariat. C’est la raison pour laquelle la société bourgeoise déteste et craint le suffrage féminin. Et c’est pourquoi nous le défendons et nous l’obtiendrons. En luttant pour le suffrage féminin, nous rapprocherons aussi l’heure où la société actuelle tombera en ruines sous les coups de marteau du prolétariat révolutionnaire.

Source : ici

Pour aller plus loin :

 

Le 10 août 1792 et la suite de la Révolution vue par R. Luxemburg

Ma passion pour la Révolution française n’est plus un secret. Mais en général, mes interlocuteurs sont souvent surpris par mon désintérêt total pour le 14 juillet. La raison est simple : à la fin du XVIIIème siècle ne s’est pas déroulée une, mais deux révolutions françaises. La première démarre en 1789 et est purement bourgeoise. L’abolition des privilèges du 4 août 1789 n’est qu’« une énorme mystification », pour citer l’historien Henri Guillemin. La royauté survit (presque) tranquillement, puisqu’une monarchie parlementaire se substitue à la monarchie absolue. Le peuple français n’est toujours pas libre : le vote censitaire exclut de la politique les pauvres, les Juifs restent des français de seconde zone et les Noirs demeurent esclaves dans les colonies françaises. C’est pour cela que dès janvier 1790, Maximilien de Robespierre qualifie la Déclaration des droits de l’homme d’« hypocrisie ». Dans ces conditions, il est même difficile de parler réellement de « révolution », car comme l’écrit l’historien Albert Mathiez – spécialiste de la Révolution française et fondateur du Service des études robespierristes –, dans La chute de la royauté : « Les révolutions, les véritables, celles qui ne se bornent pas à changer les formes politiques et le personnel gouvernemental, mais qui transforment les institutions et déplacent la propriété ». En l’occurrence, le 14 juillet 1789 n’a jamais eu pour projet d’« éliminer ni la misère ni l’exploitation », comme le chantait Renaud. 

La seconde commence le 10 août 1792, qui marque la première insurrection de la Commune de Paris (avant celles de 1848 et 1871). Cette fois-ci, le mouvement est populaire et émane des Sans-culotte parisiens, frange révolutionnaire issue de la petite bourgeoisie ou de la plèbe, qui défendait une République égalitaire. Bien qu’Albert Mathiez fasse de Robespierre le principal inspirateur de cette journée, il semblerait que, comme la plupart des grands leaders Montagnards de l’époque (Danton, Camille Desmoulins ou encore Jean-Paul Marat), L’Incorruptible se soit surtout adapté aux événements qui le dépassaient. Nous devons cependant reconnaître à l’historien qu’il a totalement raison quand il relève qu’il s’agissait d’une « ébauche authentique de lutte des classes » qui opposait le peuple – même si les Montagnards ralliés aux Sans-culottes étaient pour la majorité issus de la bourgeoisie – à la bourgeoisie – représentée par les Girondins – et à l’aristocratie. Mathiez note avec raison, dans La Gironde et la Montagne, que  « les six semaines qui s’écoulèrent depuis le 10 août 1792 jusqu’au 21 septembre de la même année (c’est-à-dire depuis la prise des Tuileries et l’internement de Louis XVI au Temple jusqu’à la réunion de la Convention) ont une importance capitale dans l’histoire de la Révolution ». Certes, il ne faut pas idéaliser cette période, qui comporte ses parts d’ombre – comme les massacres de septembre. Mais, il faut aussi avoir conscience qu’elle débouche sur la naissance de la République, dont le corrolaire était l’inévitable et tragique mort du roi. Le 24 juin 1793, la Constitution de l’An I d’inspiration robespierriste – et donc proche Du Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau – voit le jour. Celle-ci – bien que jamais appliquée à cause de la Terreur – institue notamment le suffrage universel masculin, consacre la souveraineté populaire et le mandat impératif au détriment de la souveraineté nationale, proclame le droit d’insurrection et comporte un volet social. Cette période permet aussi le décret d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises du 4 février 1794 – qui fût un semi-échec à cause des colons, puis de Napoléon Bonaparte. Une révolution malmenée pendant la Terreur, qui meurt officiellement le 10 thermidor de l’an II (28 juillet 1794) quand L’Incorruptible est exécuté.

Le texte qui suit a été rédigé par Rosa Luxemburg, révolutionnaire marxiste allemande et cofondatrice de la Ligue spartakiste. Parut en France dans le quotidien L’Humanité le 15 janvier 2009, il a été rédigé en 1893 à l’occasion du « centième anniversaire de 1793 ». Il a été publié dans la revue polonaise Sprawa Robotnicza (la Cause Ouvrière) et diffusée clandestinement à Paris. Partant du 10 août 1792, la jeune femme narre ce qui pour elle reste la plus belle année révolutionnaire : 1793.

 

L’année 1793 ! Cent ans sont passés depuis ce temps auquel les ennemis du peuple travailleur, les tsars, les rois, la noblesse, les princes, les patrons d’usine et tous les autres riches (les capitalistes) ne peuvent songer encore aujourd’hui sans éprouver de la terreur. Leurs âmes tremblent dès que l’on prononce ce mot : l’année 1793 !

Pourquoi cela ? Parce que, dans ces années-là, le peuple travailleur en France, et particulièrement dans sa capitale, Paris, s’est débarrassé pour la première fois du joug multi-séculaire et a entrepris de tenter d’en finir avec l’exploitation et de commencer une vie nouvelle et libre. (…)

Premières étapes de la révolution

« Pour quelle raison ai-je combattu ? Pourquoi ai-je versé mon sang ? » s’interroge le peuple français trompé dans ses espérances. Pourquoi ai-je offert ma poitrine aux balles des soldats du roi ? Seulement pour remplacer un oppresseur par un autre ? Pour arracher le pouvoir et les honneurs à la noblesse et le transmettre à la bourgeoisie ?

Et le peuple de Paris engagea un nouveau combat. Ce fut la deuxième révolution – la révolution populaire -, le 10 août 1792. Ce jour-là, le peuple prit d’assaut le Palais royal et l’Hôtel de ville. La bourgeoisie était du côté du roi, qui, doté d’un pouvoir affaibli, défendait ses intérêts contre ceux du peuple. Cela n’empêcha pas le peuple de renverser le trône. La bourgeoisie tenait l’Hôtel de ville et l’administration municipale d’une main ferme et voulut dominer le peuple avec sa police et la Garde nationale. Cela n’empêcha pas le peuple de prendre d’assaut l’Hôtel de ville, d’en expulser la bourgeoisie et de tenir dans ses mains calleuses l’administration municipale de Paris. En ce temps-là, l’administration de la Commune de Paris était totalement indépendante de l’administration de l’État. La Commune, s’appuyant sur le peuple révolutionnaire victorieux, obligea la Convention (la nouvelle Assemblée nationale), qui se réunit en septembre 1792 et proclama aussitôt la République, à faire d’importantes concessions. Sans la puissance menaçante de ce peuple, la Convention aurait probablement fait aussi peu de choses que les Assemblées précédentes pour les masses populaires. La grande majorité des membres de la Convention étaient hostiles aux changements imposés par la révolution du 10 août. Une partie de la Convention – le parti de la Gironde (ainsi nommé, car ses principaux dirigeants provenaient de ce département) – mena une lutte ouverte contre la souveraineté de la Commune révolutionnaire de Paris. Les Girondins, représentants de la moyenne bourgeoisie républicaine, étaient d’ardents partisans de la République et des adversaires acharnés de toute réforme économique d’ampleur au profit du peuple travailleur. Seule la minorité de la Convention, la Montagne (ainsi nommée parce que ses membres occupaient les bancs les plus hauts dans la salle de la Convention), défendait fidèlement la cause du peuple travailleur. Aussi longtemps que les girondins siégèrent à la Convention, ceux de la Montagne ne purent la plupart du temps pratiquement rien faire, car les girondins avaient évidemment toujours la majorité de leur côté (…).

« À la fin du siècle dernier, la victoire de la bourgeoisie sur la noblesse était une nécessité historique. Aujourd’hui, la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est au même titre une nécessité historique. »

La chute des girondins sous la pression populaire les 31 mai et 2 juin 1793

Examinons ce que le peuple travailleur obtint au cours de sa brève période où il exerça un rôle dominant. Les dirigeants du peuple, comme les membres de l’administration municipale et les montagnards souhaitaient ardemment la complète libération économique du peuple. Ils aspiraient sincèrement à la réalisation de l’égalité formelle de tous devant la loi, mais aussi à une réelle égalité économique. Tous leurs discours et tous leurs actes étaient basés sur une idée : dans la république populaire, il ne devrait y avoir ni riches ni pauvres ; la république populaire, cela veut dire que l’État libre bâti sur la souveraineté populaire ne pourrait rester longtemps en place si le peuple, souverain politiquement, se trouvait dépendant des riches et dominé économiquement.

Mais comment réaliser l’égalité économique pour tous ? À notre époque, les partis ouvriers sociaux-démocrates de tous les pays ont inscrit sur leur bannière comme aboutissement de leur combat l’égalité économique pour tous. Et pour réaliser cet objectif, ils exigent l’abolition de la propriété privée de tous les outils de travail ; la propriété de la terre, des usines, des ateliers, etc., doit être transférée à l’ensemble du peuple travailleur. Le parti de la Montagne chercha à résoudre ce problème tout autrement. Très peu parmi eux, et aussi parmi les membres de la Commune, partageaient le point de vue de la social-démocratie d’aujourd’hui… Seules quelques voix isolées, qui disparurent dans la masse des autres. Elles ne trouvèrent même pas une écoute favorable auprès de la partie la plus progressiste du peuple de Paris : le prolétariat. Au contraire, ni le prolétariat ni les Montagnards ne pensaient à l’abolition de la propriété privée des moyens de travail. Ils voulaient réaliser l’égalité économique de tous en donnant à tous les citoyens français qui ne possédaient rien une parcelle de propriété privée. En un mot, ni le prolétariat parisien d’alors ni les montagnards n’étaient socialistes. (…)

Tout autre était la situation il y a cent ans. En France, comme dans d’autres États, le prolétariat représentait à peine une petite partie de la masse du peuple travailleur. La paysannerie, qui constitue la plus grande part du peuple français, était satisfaite de ce qu’elle avait obtenu pendant la Révolution. En effet, comme nous l’avons signalé, seuls les cultivateurs les plus riches pouvaient acheter des terres. La partie la plus pauvre de la paysannerie française ne souhaitait pas la propriété collective socialiste, mais une augmentation de leur part de propriété. Les montagnards avaient justement l’intention de remettre aux paysans toutes les terres de la noblesse et du clergé qui n’avaient pas encore été vendues. La distance entre les Montagnards et le socialisme est démontrée par le fait que, en accord avec les autres conventionnels, ces derniers ont partagé à quelques paysans ce qu’il restait des anciens biens communaux (prairies, champs, terrains en friches). (…)

Après tout cela, il est clair que les montagnards, malgré toute leur bonne volonté, étaient incapables de réaliser leur désir ardent : l’égalité économique de tous. Cette aspiration n’était pas réalisable en ce temps-là. En outre, les moyens dont on se servait n’eurent comme effet que de retarder pour une brève période le développement de la constitution du capitalisme, c’est-à-dire la plus grande inégalité économique. (…)

« En l’an 1793, le peuple de Paris a réussi à détenir le pouvoir entre ses mains pour une courte durée ; mais il a été incapable d’utiliser ce pouvoir pour se libérer économiquement. »

Tant que la Montagne était entre leurs mains, ils ont dû trouver leur salut dans des moyens économiques coercitifs, notamment pour empêcher le peuple de Paris de mourir de faim. Ces moyens étaient les suivants : la fixation d’un prix maximal pour le pain et pour d’autres denrées alimentaires, des emprunts obligatoires auprès des riches et, tout particulièrement à Paris, l’achat de pain de la part de la commune afin de le distribuer au peuple au prix le plus bas possible. Tout cela n’était que des interventions purement et simplement superficielles dans la vie économique française. Tout cela ne pouvait que mener à la paupérisation de gens riches et ne fournir qu’une aide momentanée au peuple affamé – rien de plus. Et même si les intentions du parti des montagnards de donner des terres à tous ceux qui désiraient travailler avaient été atteintes, l’égalité économique n’aurait pas pourtant été acquise pour longtemps. À la fin du siècle dernier, la France occupait dans le système capitaliste la même position que les autres pays d’Europe de l’Ouest. Elle devait rechercher inéluctablement la transformation des petits propriétaires en prolétaires et l’unification de l’ensemble des biens – y compris de la propriété foncière – dans les mains de quelques riches .

(…) Après la chute de la Commune et de la Montagne, le prolétariat parisien pris par la faim se souleva encore quelques fois contre la Convention, en criant : « Du pain et la Constitution de 1793. » Ce n’étaient toutefois plus que des faibles sursauts d’une flamme révolutionnaire en voie d’extinction. Les forces du prolétariat étaient épuisées ; quant à la conjuration organisée en 1796 par le socialiste Babeuf contre le gouvernement d’alors, dans le but d’introduire une constitution socialiste, il fut tout aussi infructueux. Babeuf avait bien compris que l’égalité économique n’était pas compatible avec la propriété privée des moyens de production, qu’il voulait socialiser. Il se trompait toutefois lorsqu’il supposait pouvoir l’appliquer dans la France d’alors avec l’aide d’une poignée de conjurés. Babeuf et ses amis pouvaient encore moins compter sur un succès que les montagnards. Ses projets socialistes ont été étouffés dans l’œuf.

(…) La conjuration de Babeuf n’a pu troubler qu’un instant le calme de la bourgeoisie française repue qui s’enrichissait. Elle avait déjà oublié les « frayeurs de l’an 1793 ». C’est bien elle et non le prolétariat qui a récolté tous les fruits de la Révolution française. L’ampleur de la violence que la Montagne a déployée contre la noblesse et ses biens n’a pas servi au prolétariat mais à la bourgeoisie. La majeure partie des biens [du clergé] réquisitionnés – « les biens nationaux » – ont été achetés et sont tombés dans les mains de la bourgeoisie aisée. La paupérisation du clergé et de la noblesse n’a fait que renforcer les pouvoirs économiques, sociaux et politiques de la bourgeoisie française.

(…) Tels sont les effets sociaux immédiats de la Révolution française. Actuellement, un siècle plus tard, nous voyons clairement les conséquences ultérieures de la Grande Révolution. Elle a certes installé la bourgeoisie sur le trône, mais le règne de la bourgeoisie est indissociable du développement du prolétariat.

Et c’est maintenant particulièrement que nous voyons de nos propres yeux à quel point son succès conquis sur la noblesse court à sa ruine. (…)

La tentative bien trop précoce du prolétariat français d’enterrer dès 1793 la bourgeoisie fraîchement éclose devait avoir une issue fatale. Mais après cent ans de règne, la bourgeoisie s’affaiblit sous le poids des ans. Enterrer cette vieille pécheresse est aujourd’hui une bagatelle pour le prolétariat débordant d’énergie. À la fin du siècle dernier, le prolétariat – peu nombreux et sans aucune forme de conscience de classe – a disparu en se fondant dans la masse des petits-bourgeois. À la fin de notre siècle, le prolétariat se trouve à la tête de l’ensemble du peuple travailleur des pays les plus importants et gagne à sa cause la masse de la petite-bourgeoisie des villes ainsi que, plus récemment, la paysannerie.

À l’époque de la grande Révolution française, les meilleures personnalités étaient du côté de la bourgeoisie. De nos jours, les personnalités les plus nobles issues de la bourgeoisie (de la « couche intellectuelle ») sont passées du côté du prolétariat.

À la fin du siècle dernier, la victoire de la bourgeoisie sur la noblesse était une nécessité historique. Aujourd’hui, la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est au même titre une nécessité historique.

Mais la victoire du prolétariat signifie le triomphe du socialisme, le triomphe de l’égalité et de la liberté de tous. Cette égalité économique, qui était il y a un siècle le grand rêve de quelques idéalistes, prend aujourd’hui forme dans le mouvement ouvrier et dans le mouvement social-démocrate. La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » n’était à la l’époque de la grande Révolution française qu’un slogan de parade dans la bouche de la bourgeoisie, et un faible soupir dans la bouche du peuple – ce mot d’ordre est aujourd’hui le cri de guerre menaçant d’une armée de plusieurs millions de travailleurs.

Le jour approche où il prendra corps et deviendra réalité.

En l’an 1793, le peuple de Paris a réussi à détenir le pouvoir entre ses mains pour une courte durée ; mais il a été incapable d’utiliser ce pouvoir pour se libérer économiquement. De nos jours, le prolétariat de tous les pays mène résolument et inlassablement un combat à la fois politique et économique.

Le jour où le prolétariat détiendra le pouvoir politique sera aussi le jour de sa libération économique.

K.

(pseudonyme de Rosa Luxemburg)

Pour aller plus loin :

Conflit Israélo-palestinien, sionisme et Maxime Rodinson

S’il est impossible de qualifier le bombardement de la bande de Gaza par le Tsahal de « génocide », le définir comme des « représailles disproportionnées » est un euphémisme. Celui-ci fait suite aux tirs de roquettes contre Jérusalem et Tel-Aviv de ce début de semaine, eux-mêmes provoqués par une vaste opération menée par le Tsahal contre le Hamas ces deux dernières semaines en Cisjordanie et à la bande de Gaza. Depuis l’enlèvement – qu’on ne peut que déplorer – du 12 juin dernier, imputé – sans preuve – par Benyamin Netanyahou au Hamas, nous assistons à une nouvelle escalade de violence sur le territoire palestinien. A l’heure où j’écris ces modestes lignes, le nombre de morts (notamment civiles) se chiffre en dizaines. Pendant ce temps, le silence assourdissant de la prétendue « communauté internationale » nous prouve une fois de plus qu’elle n’existe au mieux que dans les fantasmes médiatico-politiques. Ce conflit nous révèle aussi une fois de plus la lâcheté de notre président de la République, François Hollande, qui a choisi son camp. Et comme le souligne José Fort sur le site de l’Humanité : « Ce n’est pas celui des  pacifistes israéliens. Encore moins celui du peuple palestinien martyrisé, écartelé, réprimé. » Avant toutes choses, trois remarques :

  • Les extrémistes existent dans les deux côtés et sont intolérables dans un camp, comme dans l’autre. Cependant, il y a une vraie asymétrie. Premièrement, parce que les rapports de force ne sont équilibrés entre Israéliens et Palestiniens. Ensuite, parce que le second groupe est sous domination du premier, la violence qu’il génère est donc avant tout le reflet d’une violence subie et d’un état de détresse réelle.
  • Le Hamas est un mouvement violent dont la charte est imprégnée de connotations antisémites avec notamment une référence au Protocole des sages de Sion. Cependant, il tire une légitimité démocratique des élections législatives de janvier 2006, bénéficiant notamment de la corruption avérée du Fatah – aux idées bien plus respectables –, et de ce fait un processus de paix ne peut se passer de lui.
  • Enfin, si la constitution d’Israël ne s’est pas faite de manière légitime, l’État existant depuis 70 ans, sa destruction n’est en aucun cas souhaitable : des générations d’Israéliens y sont nés et ne possèdent aujourd’hui que cette identité. Il est par contre légitime de vouloir la création d’un Etat palestinien, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.  La fin de la théocratie (ethnocratie ?) israélienne (en tant qu’idéologie étatique) serait aussi une excellente nouvelle.

« Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens » Nelson Mandela

Dans ce conflit une question reste centrale, celle du sionisme. Mais qu’est-ce que le « sionisme » ? On peut déjà dire ce qu’il n’est pas : ce n’est pas un plan de domination mondiale, comme l’expliquent certains extrémistes conspirationnistes. Le capitalisme, la mondialisation ou la lutte des classes ne se confondent pas avec le sionisme ou l’antisionisme. Ce n’est pas non plus une idéologie indissociable du judaïsme, le Midrash des 3 serments dans le Talmud s’oppose même ouvertement à elle. Se dresser contre le sionisme, ce n’est pas non plus se dresser contre les Juifs, qui pour la plupart en sont eux même victimes. La définition la plus poussée vient de du sociologue français marxiste et orientaliste Maxime Rodinson. Il définit le sionisme comme un cas particulier de nationalisme, avec des conséquences communautaires hors des frontières israéliennes. Son antisionisme s’appuie sur deux critiques : le sionisme impose aux Juifs du monde entier une identité et une idéologie nationaliste d’une part, et le sionisme judaïse des territoires au prix de l’expulsion et de la domination des Palestiniens d’autre part. Cependant, il met en garde les Palestiniens contre le danger d’une récupération religieuse de la question : « dans l’ardeur du combat idéologique contre le sionisme, les Arabes les plus influencés par une orientation religieuse musulmane saisiraient les vieux et populaires préjugés contre les juifs en général. » Il s’oppose aussi à l’OLP, considérant que leur idée d’une guérilla sur le modèle algérien du FLN était une dangereuse illusion. Il publie de nombreux textes sur la question, dont Israël, fait colonial ?, paru dans un numéro spécial, consacré à la guerre israélo-arabe de 1967, de la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes. Est reproduit ci-dessous des extraits du texte Sionisme publié en 1972, dans l’Encyclopaedia universalis. Bon courage à tous les Israéliens qui ne souhaitent que la paix et n’oublions pas ces paroles de Nelson Mandela : « Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens ».

 Israël-Palestine

 

Le mot « sio­nisme » apparaît à la fin du XIXe siècle pour désigner un ensemble de mou­ve­ments dif­fé­rents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spi­rituel, ter­ri­torial ou éta­tique, en général localisé en Palestine. Le succès du sio­nisme poli­tique et à visée éta­tique a assuré la pri­mauté et même l’exclusivité à ce sens du mot. Une fois son but atteint, le mou­vement idéo­lo­gique sio­niste de type poli­tique s’est trouvé face à de nou­veaux pro­blèmes lui imposant une nou­velle défi­nition. Les idéo­logues anti­sio­nistes ont, eux aussi, sou-​​ vent usé du terme « sio­nisme » de façon laxiste.

Pour les uns, le sio­nisme découle d’une vocation nationale per­ma­nente de l’ensemble juif, par là même légitime et bien­fai­sante. Pour d’autres, il repré­sente une infi­délité essen­tielle aux valeurs uni­ver­sa­listes, qu’il s’agisse de celles de la religion juive, de l’humanisme libéral ou de l’internationalisme pro­lé­tarien. Pour d’autres encore, et parfois pour les mêmes, il est surtout une éma­nation mal­fai­sante soit de l’essence nocive des Juifs, soit du capi­ta­lisme impérialiste.

On étu­diera surtout ici les idéo­logies qui visent à regrouper les Juifs, d’abord dans le cadre général des ten­dances au regrou­pement ou à l’établissement d’un centre éta­tique pour des mino­rités dis­persées et « infé­rio­risées », puis par rapport aux diverses concep­tions juives qui, au cours de l’histoire, pri­vi­lé­gient la Palestine comme lieu d’un tel centre. L’actualisation des pre­mières en ce qui concerne les Juifs sera expliquée comme un résultat des pos­si­bi­lités ouvertes à un projet réa­liste de ce type par les condi­tions éco­no­miques, poli­tiques et idéo­lo­giques de la fin du XIXe siècle, projet aidé au surplus par la conjoncture de la situation juive en Europe. On traitera briè­vement des consé­quences de la réa­li­sation de ce projet en Palestine arabe, d’abord pour les Arabes, notamment pales­ti­niens, puis pour l’ensemble juif et l’orientation sio­niste elle-même. Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra définir les élé­ments d’une appré­ciation et d’une cri­tique éthiques.

Sources de l’idéologie du regroupement en Palestine

Les « sionismes » ou tendances centripètes d’un groupe dispersé

En règle générale, un groupe infé­riorisé peut donner nais­sance, à côté de reven­di­ca­tions d’égalité et de volontés d’intégration, à des ten­dances sépa­ra­tistes, surtout, mais non exclu­si­vement, s’il est hété­rogène à la société ambiante. Si un tel groupe est dis­persé, la ten­dance sépa­ra­tiste aspire parfois à la création d’un centre plus ou moins autonome dans un ter­ri­toire donné et, entre autres, d’un centre doté de l’autonomie de décision que confère la structure éta­tique. On pourrait parler alors de « sio­nismes ». Un symbole en est fourni par le mythe des Ama­zones qui exprime au moins qu’on a cru conce­vable une ten­dance de ce genre pour le sexe féminin. Les « colonies » au sens antique regrou­paient ainsi des expa­triés qui, parfois, se recru­taient de pré­fé­rence dans des caté­gories insa­tis­faites de la métropole. Cer­taines migra­tions tri­bales ont eu le même caractère. De même, les colonies puri­taines, puis socia­listes éta­blies en Amérique.

[…]

Tout nouvel État créé de cette façon doit néces­sai­rement faire face aux mêmes pro­blèmes : rap­ports avec la dia­spora demeurée hors de l’État (qui peut com­porter des oppo­sants actifs ou passifs au projet éta­tique) et situation de cette dia­spora vis-​​à-​​vis des États où elle demeure, maintien dans le nouvel État du caractère par­ti­culier que lui ont donné ses fon­da­teurs (dans le mythe grec, le pro­blème posé aux Ama­zones par leurs enfants mâles), rela­tions avec les autoch­tones lorsque le ter­ri­toire occupé n’est pas vide.

Chez les Juifs, il y eut des projets de regrou­pement ailleurs qu’en Palestine. Herzl lui-​​même fut séduit un moment par l’Argentine et par le Kenya. L’URSS a favorisé pendant quelque temps une unité juive de langue yiddish au Biro­bidjan, qui est encore offi­ciel­lement « ter­ri­toire autonome juif ». Il y a eu des États de religion juive au Yémen (Ve-​​VIe siècles) et en Russie du Sud (État khazar, VIIIe-​​XIe siècles).

[…]

L’actualisation de l’idéologie : le sionisme

Du présionisme au sionisme

[…]

Le natio­na­lisme séculier n’apparaît chez les Juifs qu’après 1840, sous l’influence de l’essor de l’idéologie natio­na­liste en Europe. Deux rabbins, Yehouda Alkalay (1798−1878) et Zebi Hirsch Kali­scher (1795−1874), réin­ter­prètent ainsi l’eschatologie juive, tandis que le socia­liste juif assimilé Moses Hess (1812−1875) déve­loppe un projet éga­lement pales­tinien dans une ligne réso­lument irré­li­gieuse en 1862. Cette ten­dance, presque sans écho en milieu juif, allait dans le même sens que les plans des États chré­tiens sur le partage de l’Empire ottoman, l’effort mis­sion­naire pro­testant de conversion des Juifs, le phi­lan­thro­pisme juif ou judéo­phile et les spé­cu­la­tions mil­lé­na­ristes pour mul­ti­plier les projets pales­ti­niens. Ceux-​​ci ne com­men­cèrent à recueillir l’appui d’une base juive quelque peu impor­tante que grâce à l’essor de l’antisémitisme après 1881, à la géné­ra­li­sation de la conception du monde non européen comme espace colo­ni­sable, à la dégra­dation du pouvoir ottoman. C’est alors que les masses juives les plus brimées et les plus per­sé­cutées, et en même temps les moins assi­milées, celles d’Europe orientale, poussées à une émi­gration assez massive, deviennent récep­tives à de tels projets, quoique de façon très mino­ri­taire : une très faible partie des émigrés se dirigent vers la Palestine. Prenant la suite d’essais idéo­lo­giques moins convain­cants (Pinsker, etc.), et concur­remment avec des projets fondés sur les aspi­ra­tions purement reli­gieuses (départ de groupes attendant le Mil­lenium en Palestine), sur les aspi­ra­tions sécu­lières à l’amélioration du sort des Juifs concernés (colonies agri­coles en divers lieux) ou sur l’établissement d’un centre juif spi­rituel ou intel­lectuel en Palestine, Theodor Herzl mit enfin au point, sous une forme mobi­li­sa­trice, la charte d’un natio­na­lisme juif sécu­larisé et centré (surtout, mais non exclu­si­vement) sur la Palestine.

La causalité sociale du sionisme

Les ten­dances de gauche, sio­nistes ou anti­sio­nistes, ont cherché, dans la ligne du dog­ma­tisme mar­xiste, à légi­timer leur option en situant leur lutte dans le cadre d’une lutte de classes. Les sio­nistes de gauche insistent sur la force de l’élément juif pro­lé­tarien et de l’idéologie socia­liste dans le mou­vement sio­niste et sug­gèrent qu’Israël pourrait, dans cer­taines condi­tions, contribuer au mou­vement anti-​​impérialiste mondial. Les anti­sio­nistes de gauche (et même de droite) insistent sur la direction bour­geoise et capi­ta­liste du mou­vement dans le passé, sur ses connexions impé­ria­listes dans le présent. La vision commune est celle d’états-majors de classe dressant leurs plans et mobi­lisant leurs troupes en vue de défendre ou de pro­mouvoir leurs intérêts propres.

Si cette vue des choses doit être rejetée, il est vrai que ces thèses idéo­lo­giques contrastées intègrent dans des syn­thèses dou­teuses des élé­ments de fait en partie valables pour une analyse socio­lo­gique ration­nelle. Le mou­vement sio­niste, divisé en nom­breux cou­rants, a canalisé et organisé cer­taines ten­dances qui exis­taient dans la popu­lation juive, surtout en Europe et en Amérique.

Cet ensemble humain était très varié : Juifs de religion, Juifs irré­li­gieux mais voulant garder quelque lien avec une identité juive, Juifs assi­milés sans intérêt pour le judaïsme ni la judéité, mais regardés par les autres comme juifs. À part l’ascendance il n’avait d’unité que dans ce regard des autres. Dis­persés, les Juifs appar­te­naient (inéga­lement) à diverses couches sociales, dif­fé­rentes suivant les lieux, étaient plus ou moins intégrés, par­ti­ci­paient parfois à une culture propre aux seuls Juifs de cer­tains pays (yid­di­sho­phones d’Europe orientale), étaient pénétrés de mul­tiples cou­rants idéologiques.

[…]

Très sché­ma­ti­quement, on peut dire que les troupes du mou­vement furent fournies par les Juifs pauvres et per­sé­cutés d’Europe orientale, ceux du moins qui, encadrés encore par les struc­tures com­mu­nau­taires, étaient orientés vers l’émigration en Palestine par des sen­ti­ments reli­gieux ou par les séquelles des ten­dances pales­ti­no­cen­triques décrites plus haut. La direction fut plutôt fournie par des intel­lec­tuels des classes moyennes qui cher­chèrent des moyens finan­ciers dans la haute bour­geoisie juive d’Occident, dési­reuse de détourner de l’Europe occi­dentale et de l’Amérique une vague d’émigration popu­laire dan­ge­reuse pour sa volonté d’assimilation par les carac­té­ris­tiques eth­niques étran­gères qu’elle conservait et par ses ten­dances révolutionnaires.

On ne peut par consé­quent consi­dérer le sio­nisme sim­plement comme l’émanation d’une classe déter­minée de Juifs. Il est vrai que le mou­vement dans son ensemble, pour atteindre ses buts, a cherché et obtenu l’appui de divers impé­ria­lismes européo-​​américains (surtout bri­tan­nique, puis amé­ricain), qu’il a obtenu aussi la plus grande part de son finan­cement auprès des couches juives les plus nanties, notamment celles des États-​​Unis, qui se gar­daient pour leur part d’émigrer en Palestine. Il est vrai aussi que l’excommunication du sio­nisme par l’Internationale com­mu­niste en a écarté, pendant long­temps, beaucoup de pro­lé­taires juifs. Le caractère tra­gique de situation juive en Europe après 1934, et surtout après 1939, lui a valu par contre le ral­liement de nom­breux Juifs long­temps réti­cents, de toutes les couches sociales et de toutes les ten­dances idéologiques.

La réalisation du projet sioniste et ses conséquences

[…]

L’idéologie sioniste après le triomphe du sionisme

Le sio­nisme poli­tique a atteint son but, la création d’un État juif en Palestine. Cet État peut main­tenant être défendu par les moyens habi­tuels des struc­tures éta­tiques, la diplo­matie et la guerre. Cer­tains en ont logi­quement déduit que le sio­nisme, à pro­prement parler, n’avait plus de raison d’être. Les amis d’Israël devraient être qua­lifiés de pro-​​israéliens, qu’ils soient juifs ou non. David Ben Gourion lui-​​même a montré un pen­chant pour cette thèse. La jeu­nesse israé­lienne montre peu d’intérêt pour l’idéologie sio­niste clas­sique. Des natio­na­listes israé­liens peuvent vouloir se dégager de celle-ci et rompre les liens pri­vi­légiés avec les Juifs qui ont choisi de rester dans la dia­spora, que cette attitude soit ou non accom­pagnée de la recon­nais­sance d’un natio­na­lisme pales­tinien légitime, comme chez le député non confor­miste Uri Avneri, qui plaide pour une fédé­ration binationale.

Cependant, un mou­vement sio­niste puissant se main­tient, divisé en mul­tiples ten­dances idéo­lo­giques, sur le plan social notamment. Il s’agit d’un natio­na­lisme juif séculier, quoique fondé sur une défi­nition du Juif qui ne peut prendre pour critère que l’affiliation reli­gieuse actuelle ou ances­trale. Il n’en main­tient pas moins la vocation nationale de l’ensemble juif à travers les âges. Il s’efforce de concilier ce diag­nostic avec la volonté de la plupart des Juifs de rester membres (nor­ma­lement patriotes et éventuellement natio­na­listes) d’autres com­mu­nautés natio­nales. Même auprès des très nom­breux Juifs qui le refusent sous sa forme théo­rique, un tel natio­na­lisme combat les ten­dances à l’assimilation, cultive tous les ves­tiges d’identité propre, prêche une soli­darité active avec Israël, cherche à mobi­liser en sa faveur les res­sources et les énergies des Juifs, en fait un devoir de même qu’il main­tient le devoir (très théo­rique) de l’alya, de l’émigration de chacun en Israël. C’est là d’ailleurs un point de dis­cussion et de dis­sension, les Juifs amé­ri­cains notamment refusant de recon­naître ce devoir indi­viduel. Dès lors, leur attitude se dis­tingue mal d’un pro-​​israélisme sys­té­ma­tique, peu dis­cer­nable de celui des non-​​Juifs.

La confusion est grande sur tous ces concepts. L’opinion anti­sio­niste se refuse en général, notamment chez les Arabes, à dis­tinguer entre patrio­tisme ou natio­na­lisme israélien, attitude pro-​​israélienne, recon­nais­sance de l’existence légitime d’un État d’Israël, consta­tation de la for­mation d’une nou­velle nation israé­lienne, attitude pales­ti­no­cen­trique tra­di­tion­nelle des Juifs reli­gieux. Tout cela est confondu dans le concept de « sio­nisme ». Dans une veine polé­mique, on va jusqu’à qua­lifier de sio­nisme toute défense des droits indi­vi­duels des Juifs, toute sym­pathie pour les Juifs ou toute cri­tique d’une position arabe. L’opinion pro-is­raé­lienne et vraiment sio­niste, d’autre part, tend à confondre ces atti­tudes pour étendre aux plus contestées d’entre elles le bon renom qui s’attache aux autres.

Les conséquences du succès sioniste pour le « problème juif »

L’attitude sio­niste consiste aussi à faire l’apologie du succès du mou­vement en mon­trant ses consé­quences bien­fai­santes pour la situation des Juifs dans leur ensemble.

[…]

Le mou­vement sio­niste, créé par une poignée de Juifs et n’en ayant mobilisé qu’une minorité, a forcé, à partir d’un certain seuil, l’ensemble des Juifs à se déter­miner par rapport à lui. La création de l’État d’Israël les a contraints à prendre parti, volens nolens, sur des pro­blèmes de poli­tique inter­na­tionale moyen-​​orientale qui nor­ma­lement les auraient peu inté­ressés. Les dangers qu’ont courus ou qu’ont cru courir les Juifs de Palestine les ont orientés, en grande partie, vers un sen­timent de soli­darité que les auto­rités sio­nistes et israé­liennes se sont atta­chées à élargir et à uti­liser. La pro­pa­gande sio­niste, dès le début, leur avait d’ailleurs pré­senté l’option sio­niste comme un devoir, comme l’aboutissement normal de ten­dances latentes chez tout Juif. Israël, en maintes occa­sions, se pro­clame leur repré­sentant. Dès lors, l’ensemble des Juifs a tendu à paraître aux yeux des autres comme un groupe de type national, ce qui sem­blait confirmer la dénon­ciation tra­di­tion­nelle des antisémites.

Cela a eu de graves incon­vé­nients, en premier lieu pour les Juifs des pays arabes, aupa­ravant com­mu­nauté reli­gieuse de langue arabe parmi d’autres, méprisée et brimée dans les pays les plus retar­da­taires, mais sans graves pro­blèmes, par exemple, dans les pays de l’Orient arabe. Dans l’atmosphère de la lutte israélo-​​arabe, il était inévi­table qu’on les soup­çonnât de com­plicité avec l’ennemi, et la plupart ont dû quitter leur pays. De même, cela a fait naître des soupçons à l’égard des res­sor­tis­sants juifs des États com­mu­nistes qui avaient pris une position vigou­reuse en faveur des Arabes. Ces soupçons nou­veaux ont été uti­lisés par cer­tains poli­ti­ciens, tout comme les restes vivaces de l’antisémitisme popu­laire, dans des buts de poli­tique inté­rieure et ont abouti, en Pologne, à un véri­table regain anti­sé­mi­tisme organisé.

En dehors même de ces cas, dans les pays où le « pro­blème juif » était en voie de liqui­dation, l’identité juive a été main­tenue pour beaucoup de Juifs qui ne le dési­raient nul­lement : ceux qui jugeaient qu’une ascen­dance plus ou moins commune, des ves­tiges culturels très souvent fort minces et en voie de dépé­ris­sement, surtout une situation commune à l’égard des attaques anti­sé­mites et des efforts de séduction du sio­nisme (les unes en décrois­sance pour le moins et les autres souvent repoussées) ne jus­ti­fiaient pas l’adhésion à une com­mu­nauté spé­ci­fique de type ethnico-​​national. Les consé­quences du succès d’Israël entra­vaient ainsi for­tement les efforts d’assimilation en voie de réussite globale.

Pour les Juifs même, en nombre réduit, qui, dans ces pays, étaient attachés au judaïsme reli­gieux et à lui seul, et dési­raient une assi­mi­lation sur tous les autres plans, cette situation abou­tissait à donner une colo­ration nationale à leur option com­mu­nau­taire ou exis­ten­tielle. Cela d’autant plus que le succès d’Israël revi­vi­fiait tous les élé­ments eth­niques de la vieille religion juive, écartant celle-​​ci des ten­dances uni­ver­sa­listes, elles aussi vivaces depuis l’époque des pro­phètes. Le judaïsme reli­gieux, long­temps opposé au sio­nisme, s’y était rallié peu à peu.

Éléments de jugement éthique

L’ensemble de ces élé­ments de fait ne saurait suffire à asseoir un jugement éthique qui implique for­cément aussi une réfé­rence à des valeurs choisies. Le sio­nisme est un cas très par­ti­culier de natio­na­lisme. Si une cri­tique de type purement natio­na­liste est désarmée devant lui, par contre une cri­tique uni­ver­sa­liste est intel­lec­tuel­lement plus fondée. Par défi­nition, elle ne peut se borner à mettre en balance les avan­tages et les incon­vé­nients du sio­nisme pour les Juifs. Elle sou­li­gnerait surtout, en dehors des consé­quences géné­rales de la défi­nition natio­na­liste de l’ensemble juif, le tort consi­dé­rable fait au monde arabe par le projet réalisé du sio­nisme poli­tique centré sur la Palestine : alié­nation d’un ter­ri­toire arabe, cycle de consé­quences conduisant à la subor­di­nation et à l’expulsion d’une partie très impor­tante de la popu­lation pales­ti­nienne (on voit mal comment le projet sio­niste aurait pu réussir autrement), à une lutte nationale détournant beaucoup d’énergies et de res­sources du monde arabe de tâches plus construc­tives, ce qui paraît avoir été inévi­table à une époque de natio­na­lismes exa­cerbés et de lutte vio­lente contre toute espèce d’entreprise coloniale.

[…]

Natu­rel­lement, toute cri­tique uni­ver­sa­liste du natio­na­lisme en général vise aussi le sio­nisme. On y retrouve toutes les carac­té­ris­tiques déplai­santes du natio­na­lisme et d’abord le mépris du droit des autres, déclaré et cynique chez les uns, masqué chez les autres, souvent trans­figuré par l’idéologie et rendu ainsi incons­cient chez beaucoup, déguisé à leurs propres yeux sous des jus­ti­fi­ca­tions morales secondaires.

Texte complet ici 

Pour aller plus loin :

 

Ruffin passe au crible 30 ans de programme économique du FN

Toujours aussi actif dans le combat culturel, François Ruffin nous propose cette fois une analyse sur l’évolution du programme économique du Front national. Le rédacteur en chef de Fakir part d’un constat simple : aujourd’hui, le discours économique et social du parti d’extrême droite lui paraît de plus en plus proche du sien. En effet, après avoir été un parti ultra-libéral et atlantiste prônant une « révolution fiscale » – entendez par-là, une baisse drastique des impôts – et critiquant les « perversions étatiques » le FN s’est progressivement mué en un parti s’opposant au « capitalisme mondialisé », à la « mondialisation sauvage » ou encore au « règne de la finance ». Ce changement de bord s’accompagne d’un ralliement de plus en plus massif des ouvriers qui était 17,9% à voter pour Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle de 2012 (33% pour les seuls inscrits). Le but de « Pauvres actionnaires ! » est de comprendre comment et pourquoi cette mutation s’est opérée.

La tâche s’annonce plutôt compliquée pour l’auteur. En effet, il commence par chercher dans la documentation déjà existante, ce qui se révèle être un échec : de la littérature orthodoxe (type Caroline Fourest) à celle plus à gauche (comme les analyses syndicales de la CGT, Sud, …), rien de transcendant. Toutes les analyses consistent à dénoncer l’irréalisme présumé du protectionnisme ou de la sortie de l’euro. Pourtant, un travail approfondi semble être une nécessité, surtout pour Ruffin qui est partisan d’un cordon sanitaire avec le parti mariniste, mais partage avec celui-ci certaines critiques (mondialisation, euro). C’est ainsi qu’il décide plutôt de se plonger dans 40 ans de programmes et de discours du FN.

Ruffin dégage sept thèmes où le parti lepenniste a changé de cap : l’étatisme économique, les services publics, la question européenne, le mondialisme, les impôts, les entreprises et la précarité. A sa formation, le FN est avant tout un parti anticommuniste. L’immigration n’est d’ailleurs pas une obsession au départ. Ni chez Jean-Marie Le Pen, qui en 1958, en pleine campagne pour la défense de l’Algérie française, expliquait que les musulmans pouvaient être des citoyens français comme les autres. Ni chez les autres leaders du Front, le parti attend 1984 avant de voir en l’immigration la cause de l’explosion naissante du chômage. Dans ces conditions, l’étatisme français est vu comme une « subversion marxiste ». Jean-Marie Le Pen déclare même lors des législatives 1981 : « Le socialisme c’est au départ l’Etat providence, puis l’Etat patron, pour finir par l’Etat kapo ». Pour le leader FN, qui se voit en « Reagan français », il faut désengager au maximum l’Etat et libérer les entreprises nationalisées. L’Europe est alors un rempart au communisme : même si le parti d’extrême droite n’est pas franchement convaincu, il se rallie à la construction européenne contre l’ « impérialisme soviétique ». Sur la mondialisation, c’est par contre plus subtile. En 1977, le champion du patriotisme économique est le Parti communiste français et son leader de l’époque, Georges Marchais. Ce n’est qu’en 1988 que le FN s’empare du thème, dénonçant sur un tract dans la même phrase « importation sauvage » et « immigration du tiers-monde ». Voilà comment le Front mue en parti libéral, mais non libre-échangiste. Ruffin souligne pertinemment que les « importations sauvages » deviennent le pendant économique de « l’immigration clandestine », dans une vision proche du choc des civilisations entre Nord et Sud. Dans le même temps, on ne peut pas dire que le FN des années 1980 soit très familier avec l’impôt, son leader ne voulait pas moins que le détruire en défendant une « révolution fiscale ». Marine Le Pen a d’ailleurs été sur cette ligne jusqu’en 2004 où la baisse « charges » était sa deuxième préoccupation, après l’immigration, lors des européennes. De leur côté, les entreprises ont longtemps été vues comme des victimes de l’Etat. Au point que l’ancien député FN François Porteu de la Morandière, le 29 avril 1986, parle de « pauvres actionnaires » pour dénoncer un projet de loi visant à instaurer une participation des salariés aux conseils d’administrations des grandes entreprises. Pour finir, combattre la précarité n’est que depuis peu une préoccupation du parti d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen dénonçait même au printemps 2006 les manifestations anti-CPE.

Mais François Ruffin note que si le Front national a bougé sur toutes ces questions, le virage n’est pas aussi fort qu’on pourrait le croire. Certes, le parti est devenu étatiste, se présente aujourd’hui comme le champion de l’anti-Europe et se donne un visage social – et on l’a encore vu récemment avec le soutien de Florian Philippot aux grévistes de la SNCF. Pourtant, cette métamorphose, rendue possible par les chutes du bloc soviétique et du PCF au début des années 1990, est encore très incomplète. D’abord parce que le FN n’a jamais opéré son autocritique. Mais aussi et surtout, parce que sa critique du libéralisme reste floue. Encore aujourd’hui, les mots « actionnaires », « dividendes », « intérim », « contrats aidés » sont introuvables dans le programme du parti d’extrême droite, comme toutes références aux « inégalités ». Pour finir, la lutte des classes est une grande absence du programme du Front. Ruffin souligne à ce propos que les silences de Marine Le Pen en disent beaucoup. Combattre la « mondialisation sauvage », le « capitalisme financier mondialisé », la « finance apatride », sans vraiment expliciter ce qu’il y a derrière ces expressions, et l’ «islamisation » semblent être les batailles du FN, mais pas en finir le capitalisme.

Encore une analyse intéressante du rédacteur en chef de Fakir. Pédagogique et simple à lire, l’ouvrage est enrichi du début à la fin par divers encadrés sur le FN et se termine par un excellent entretien avec Emmanuel Todd. Il est toutefois dommage que le journaliste n’ait pas analysé le rôle du changement sociologique des électeurs du FN (anciennement petit-bourgeois et actuellement plus prolétaire) dans le tournant social du parti. L’influence idéologique de cercles intellectuels de droite ou d’extrême droite, comme la « nouvelle droite » d’Alain de Benoist, ne doit pas non plus être négligeable, comme l’explique Sylvain Crépon. Enfin dans ce récit sur l’histoire du FN quelque chose manque : l’évolution des forces en son sein. En effet, il semble impossible de comprendre le parti frontiste sans étudier l’histoire de sa composition interne. Fondé par l’Ordre nouveau – parti néofasciste du début des années 1970 – et le GUD, afin de rassembler toutes les forces dispersées d’extrême droite (ex-OAS, ex-poujadistes, royalistes, ex-PPF, …), les tournants idéologiques – d’une extrême droite purement anticommuniste et revancharde à un mouvement national-populiste –s’expliquent aussi par la mort progressive de l’ancienne extrême droite formée par l’après-guerre et la décolonisation. Mais peu importe, l’auteur a réussi le principal : pointer du doigt les incohérences du FN sans tomber dans la facilité ambiante.

Pour aller plus loin :