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Coralie Delaume autopsie le rêve européen

Blogueuse politique officiant sur divers supports, notamment sur L’Arène Nue qu’elle a créé en 2011, Coralie Delaume sort son premier ouvrage intitulé Europe, les États Désunis. En pleine crise prolongée des institutions européennes – autant sur le plan politique que sur le plan économique – et à peine deux mois avant les élections européennes, ce réquisitoire peut s’avérer très utile.

Le livre est organisé en deux grandes parties. La première concerne le trio institutionnel moteur de l’Union européenne, à savoir : la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE). La seconde est une réflexion sur l’état actuel de l’Europe.

L’analyse institutionnelle permet de situer le cadre idéologique de la construction européenne. Née du discrédit jeté sur les nations et les peuples par les deux guerres mondiales, celle-ci repose sur deux piliers : le juridisme et l’économicisme.  Le problème provient du fait que cette création post-nationale et économique, en plus d’être profondément libérale,  implique des sacrifices démocratiques. Afin d’appuyer son argumentation, Coralie n’hésite pas à détricoter le « mythe Monnet » – mythe plus présent dans la tête de nos élites que dans l’esprit des gens ordinaires – ou à recontextualiser le rêve européen de Victor Hugo. Dans cette optique, la Commission européenne n’est qu’un « bastion du techno-atlantisme », à l’image de ce que Jean Monnet avait prévu, qui a pour mission principale de se substituer aux États. Cet organisme qui échappe à la démocratie (ou aux démocraties européennes pour être plus précis) concentre en son sein les pouvoirs législatif et exécutif – Montesquieu[i] et Rousseau[ii] doivent se retourner dans leur tombe. De son côté, la BCE indépendante des États – comme le veut l’orthodoxie libérale et surtout l’ordolibéralisme allemand, père de l’économicisme européen – est aussi très sévèrement critiquée par l’auteur. L’économicisme européen illustre parfaitement un paradoxe mis en évidence par Béatrice Hibou : « Plus on déréglemente, plus on bureaucratise »[iii]. La bureaucratisation de l’Union est mise en place par la CJUE. Coralie explique à juste titre qu’un excès de législation répond au défaut de législateur né de l’impuissance du Parlement européen. Une législation qui s’est mise en place par « petits pas » et qui est progressivement devenue supérieure au droit national[iv]. Celle-ci est comparée à une forme juridique du slogan TINA[v] si cher à Margaret Thatcher. De plus en plus complexe, elle a fini par transformer notre Constitution en vrai « chewing-gum » (5 amendements depuis 1992) à coups de traités mais aussi de droits dérivés.

Outre ce constat institutionnel et idéologique, le livre dresse un « beau » portrait de ce qu’est aujourd’hui l’Union européenne de façon plus concrète. Le problème du leadership européen, dont l’Allemagne ne veut pas réellement est d’abord évoqué. Pourtant, le moteur de l’Union se trouve aujourd’hui bien outre-Rhin. Le souci est que les Allemands veulent les avantages européens – un grand marché économique – mais ne veulent pas les inconvénients – la peur de « payer » pour les autres, pourtant nécessaire dans l’optique d’un saut fédéraliste. Les conséquences économiques de la monnaie unique et l’installation d’une Europe à deux vitesses sont parfaitement analyser. Au « Sud » les PIIGS (Portugal, Italie, Irlande, Grèce et Espagne : un acronyme méprisant et méprisable qui en dit très long sur la solidarité européenne) auxquels nous pouvons ajouter la France se débattent tant bien que mal pour enrayer le chômage (plus de 25% de la population active en Espagne ou en Grèce !!), alors que le « Nord » composé de l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, les Pays-Bas (même s’ils sont actuellement en difficulté à cause de l’éclatement d’une bulle immobilière) et la Finlande se porte relativement mieux. Ces conséquences économiques ne sont pas sans conséquences politiques, loin de là. Aujourd’hui, cette Europe qui bénéficie d’un culte quasi-religieux de la part de nos élites politiques, économiques et intellectuelles divise les peuples. En résulte une montée des nationalismes, des mouvements comme le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo ou encore des séparatismes au sein des régions riches coincés chez les pauvres (comme la Catalogne en Espagne). En France, l’Union européenne rime de plus en plus avec pessimisme, désillusion politique – surtout depuis que nos dirigeants se sont assis sur la volonté populaire et le rejet du TCE en 2005 – et montée du Front national, sorte de parti parasite qui grignote les miettes (de plus en plus importantes) qu’on lui laisse.

Brillant, instructif, nourri de références (de Marcel Gauchet à Patrick Artus en passant par Frédéric Lordon, Cornelius Castoriadis, George Orwell ou encore Jean-Michel Quatrepoint) et souvent drôle – l’ironie étant, dans ce livre comme ailleurs, un trait marquant de la plume de l’auteur – cet ouvrage   constitue une très bonne sortie de ce début d’année. La charge portée par Coralie Delaume contre cette Union européenne supranationale et néolibérale est sérieuse. Les critiques que je pourrais formuler à l’égard de ce livre sont très minimes. La première serait sur l’utilisation du mot « populisme » pour caractériser la montée du néonationalisme.  Certes, l’auteur met des guillemets pour parler du populisme, mais elle participe quand même au discrédit jeté par nos élites sur le concept de « peuple » et contribue à faire oublier que le populisme est à l’origine un mouvement entendant adapter le socialisme aux réalités populaires[vi]. Il serait certainement plus judicieux de parler de « national-populisme », forme dégénérée du populisme (et du socialisme selon Jean Jaurès[vii]) qui exacerbe le peuple au sens national et l’essentialise. La seconde critique concerne les raisons de l’absence de débats sur l’euro. Si Coralie a raison de montrer que nos élites politiques font preuves d’une irrationalité criante pour éviter toute remise en question de la monnaie unique, elle oublie aussi d’expliquer que c’est aussi parce qu’elle correspond à des intérêts de classes (même si la question est très brièvement soulevée). La construction européenne doit en partie beaucoup aux lobbys de la classe dominante (au premier rang duquel l’European Round Table, grand lobby industriel) qui a tout intérêt à la sauver quitte à mettre à la rue tous les peuples européens.

Mais si la perfection n’est pas de ce monde, cet ouvrage est  à se procurer d’urgence par tous ceux qui défendent l’idée d’une Europe des nations, dont on oublie trop souvent qu’elle correspond à l’idéal internationaliste de Jaurès[viii].

Boîte noire :


[i] Voir De l’Esprit des lois (1748)

[ii] Voir Du Contrat Social (1762)

[iii] La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012

[iv] L’auteur rappelle que cette supériorité a commencé en 1964 avec l’arrêt Costa contre ENEL

[v] Acronyme de « There is no alternative » ou en français « Il n’y a pas d’autre alternative » signifiant qu’il n’y a pas d’autre option possible que le capitalisme néolibéral mondialisé.

[vi] C’était en tout cas la préoccupation du mouvement Narodniki russe du XIXème siècle qui a créé en 1901 le Parti socialiste révolutionnaire (SR), tout comme du People’s party américain qui s’est également constitué au XIXème siècle.

[vii] A propos du général Boulanger dans L’Idéal de justice

[viii] Lire à ce sujet le chapitre X de L’Armée Nouvelle de Jaurès (1911)

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Paul Lafargue : Droit à la paresse

« Paressons en toute chose, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »

Un revenu universel comme traduction économique du droit à la paresse si cher à Paul Lafargue ? Dans son célèbre ouvrage paru en 1880, le mari de Laura Marx – fille et traductrice en français de Karl – conteste la « valeur travail » pour revenir à une conception de la vie plus proche des Grecs antiques. Pour ces derniers, les citoyens devaient utiliser leur temps à la gestion de la Cité, à la réflexion et aux arts (« Pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours »).

Lafargue dénonce au sein de sa société – et c’est valable pour la nôtre – un amour irrationnel pour le travail. Celui-ci est le fruit d’une nouvelle alliance de la bourgeoisie avec l’Eglise. En effet après avoir combattu cette dernière, alors alliée de la noblesse, la classe capitaliste a vu chez elle un parfait instrument de domination. Les intérêts bourgeois trouvent un parfait complément dans le moralisme chrétien. Il cite alors Adolphe Thiers, homme d’Etat et premier président de la IIIème République, qui déclare : « Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’hom­me qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis » ».

Le résultat de tout ceci est que les ouvriers au XIXème siècle travaillent de plus en plus, alors que le machinisme aurait dû impliquer l’inverse. La société industrielle prévoit d’ailleurs moins de jours fériés que l’Ancien Régime. Le capitalisme est ainsi l’organisation de la production de masse. Pour éviter la surproduction, les bourgeois sont, selon le socialiste français, « contraints » de ne pas travailler et de surconsommer grâce à la plus-value empochée sur le travail de leurs ouvriers. Il plaide ainsi pour une réduction du temps de travail et un partage plus égalitaire du travail et de la paresse. Cette dernière serait garantie par le progrès technique qui permet la liberté de l’organisation du temps. La seule façon selon Lafargue de renouer avec la tradition grecque : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accom­plissent docilement d’elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »

Boîte noire :

Baptiste Mylondo : « Le revenu inconditionnel doit encourager le développement de solidarités de proximité »

En complément à l’article sorti hier et intitulé Un revenu universel pour en finir avec le capitalisme ?, j’ai posé 3 questions à Baptiste Mylondo, économiste et philosophe partisan de la décroissance et du revenu universel. Il défend aujourd’hui ces idées au sein du POURS (« Pour un Revenu Social »).

 

L’instauration d’un revenu universel ne doit-il pas s’accompagner d’une refonte totale du système fiscal et du système monétaire ?

Pour l’un comme pour l’autre, il ne s’agit pas d’une nécessité. Il est tout à fait possible d’imaginer un revenu inconditionnel dont la mise en place se ferait sans transformer profondément le système fiscal par exemple. Il s’agirait alors simplement de poursuivre le bricolage fiscal actuel en jouant sur les taux de différents impôts… De même, pour le système monétaire, le revenu inconditionnel en lui-même ne vient pas le remettre en cause et peut très bien s’accommoder du fonctionnement existant.

Ceci dit, l’instauration d’un revenu inconditionnel me semble être une belle opportunité de réformer la fiscalité et de questionner notre approche de la monnaie. Sur le plan de la fiscalité, il serait bon de la rendre plus simple, plus lisible, plus progressive, plus redistributive, bref, plus juste. Dans cette optique, le revenu inconditionnel ne serait qu’un des éléments d’une politique de revenu plus large qui devrait par exemple intégrer un l’instauration d’un revenu maximum acceptable.

Concernant le système monétaire, nous sommes plusieurs, parmi les objecteurs de croissance, à intégrer les monnaies locales[i] et complémentaires dans notre réflexion sur le revenu inconditionnel (que certains appellent « dotation inconditionnelle d’autonomie »). Concrètement, il s’agirait de verser le revenu inconditionnel en trois parts. Une première part en euro, une deuxième part en monnaie locale et enfin une troisième part qui prendrait la forme d’une gratuité d’accès à certains biens et services. Inutile de revenir sur la première part, mais il convient de dire quelques mots sur les deux autres.

Les monnaies locales d’abord. Par la démarche politique qu’elles impliquent, par la mobilisation citoyenne dont elles peuvent être porteuses, par les valeurs dont elles peuvent être vectrices, et par leur fonctionnement même, les monnaies locales questionnent le système monétaire actuel et constitue une piste intéressante, ne serait-ce que dans leur dimension éducative qui permet une réappropriation citoyenne de la monnaie.

Enfin, concernant la gratuité, il s’agit d’une part d’étendre le champ des services publics gratuits, en intégrant par exemple les transports en commun locaux, davantage de services culturels, et en consolidant la gratuité de la santé et de l’éducation notamment. D’autre part, le revenu inconditionnel doit permettre d’encourager le développement de solidarités de proximité. Le revenu inconditionnel doit donner les moyens à tous de se rendre services mutuellement, d’offrir leur temps, de s’engager dans des actions désintéressées, d’éveiller le sens du don. Au final, ce n’est pas seulement le système monétaire actuel qui est questionné, c’est toute la marchandisation de la société qui est remise en cause par cette approche du revenu inconditionnel.

Le revenu universel s’il n’est pas accompagné d’une baisse significative du temps de travail ne risque-t-il pas de créer une inégalité durable entre travailleurs et exclus du marché du travail ?

Soyons clairs, ces inégalités entre actifs employés d’une part et ceux qui sont exclus de l’emploi d’autre part, existent déjà, et l’un des objectifs des promoteurs du revenu inconditionnel est d’y apporter une réponse juste. Aujourd’hui, un bénéficiaire du revenu de solidarité active doit vivre avec moins de 500 euros par mois. Avec un revenu inconditionnel de gauche (donc « suffisant »), il aurait le double ! De fait, en déconnectant partiellement emploi et revenu (l’accès à un revenu suffisant pour accéder aux biens et services essentiels), le revenu inconditionnel contribue à réduire les inégalités économiques existant entre les personnes situées dans et hors de l’emploi.

Toutefois, entre actifs employés et exclus de l’emploi, il n’est pas question que d’inégalités économiques. Au-delà des simples conditions matérielles d’existence, c’est l’existence sociale qui est en jeu. Aujourd’hui, être exclu du marché de l’emploi, c’est être exclu de la société. En effet, l’emploi est source de revenu, mais il est aussi source de lien social, d’utilité sociale et d’estime de soi. L’actif privé d’emploi est alors très vite perçu comme un inutile, un parasite à qui l’on refuse toute reconnaissance sociale. Le revenu inconditionnel doit également répondre à cette exclusion-là.

Dans mon optique, le revenu inconditionnel doit être versé au nom de la contribution de tous à la richesse collective. Et ça change tout ! Avec le revenu inconditionnel, c’est la question de l’utilité sociale qui est posée, et notamment la question de l’utilité sociale hors de l’emploi. Ce revenu vient reconnaître notre utilité sociale à tous, quelques soient nos activités. Il n’y a plus d’inutiles, plus de parasites pointés du doigt, ne pas avoir d’emploi ne peut plus être synonyme d’exclusion sociale.

On peut malgré tout imaginer que certaines personnes, aujourd’hui exclues de l’emploi, ne se satisfassent pas de ce simple revenu et de la reconnaissance sociale qu’il concrétise. Certaines pourraient souhaiter accéder à un emploi qui leur permettrait d’augmenter leurs revenus mais aussi de s’accomplir dans une société qui ne serait peut-être pas totalement débarrassée de la « valeur travail » (c’est-à-dire la survalorisation sociale de l’emploi).

Le revenu inconditionnel est parfois présenté comme une alternative au plein emploi, et il est d’ailleurs critiqué à ce titre par plusieurs auteurs et militants de gauche. Pour ma part, je pense que le revenu inconditionnel est la condition du plein emploi et de la libre activité. La libre activité c’est la possibilité de ne pas avoir d’emploi si on le souhaite. Le plein emploi, c’est la possibilité effective d’en avoir un si on le souhaite également. Le revenu inconditionnel garantit les deux. La libre activité bien sûr, puisse qu’il garantit à tous un revenu suffisamment élevé pour pouvoir se passer durablement d’emploi. Le plein emploi car il constitue un mode doux de partage de l’emploi, pour reprendre une formule du philosophe Philippe van Parijs. Le revenu inconditionnel incite à baisser son temps d’emploi, libérant ainsi des places pour ceux qui en sont aujourd’hui exclus. Mais surtout, le revenu inconditionnel donne les moyens de créer, seul ou collectivement, son propre emploi et de s’affranchir du salariat. Car après tout, à quoi bon ne pas être exclu de l’emploi si c’est pour bosser mal, en étant mal payé et en faisant des tâches dépourvues de sens ?

La mondialisation n’est-elle pas un frein à l’instauration d’un tel revenu dans un seul pays ? A l’inverse, l’instauration simultanée dans plusieurs pays est-elle possible compte-tenu des différences structurelles des différentes économies ?

Prenons les questions dans l’ordre. Est-il possible d’instaurer un revenu inconditionnel dans un seul pays ? Mais quels sont les risques auxquels la mondialisation nous exposerait ? J’en vois deux, dont l’un me semble très contestable : la perte de compétitivité et l’immigration. Concernant la perte de productivité, la question se pose déjà, évidemment, il serait bon de ne pas attendre l’instauration d’un revenu inconditionnel pour y répondre… Au sein d’une économie mondialisée, est-il encore possible de maintenir un niveau de protection sociale satisfaisant ou faut-il céder au dumping en s’alignant sur le moins-disant social ? Personnellement, j’opte sans hésiter pour la première option, même si cela signifie revoir les règles de l’échange international et repolitiser l’économie. De ce point de vue, le discours d’auteurs tels Jacques Sapir ou Frédéric Lordon, qui prônent une concurrence non faussée donc non libre, me semble tout à fait pertinent. Il faut pouvoir échanger à qualité sociale et environnementale équivalente pour encourager un nivellement par le haut plutôt que par le bas dans une logique de dumping.

Vient la question du « risque migratoire ». Une telle formulation, souvent opposée aux défenseurs du revenu inconditionnel, me semble très contestable. Personnellement (peut-être est-ce dû à mes origines), je ne pense pas que l’immigration soit un risque contre lequel il faudrait impérativement se protéger au prix d’un coût économique mais surtout humain exorbitant (20 000 morts en 2 ans aux frontières de l’Europe…) ! Sauf à considérer que les immigrés ne sont qu’une bande de parasites profiteurs, on est bien obligé d’admettre qu’ils contribue, comme chacun de nous et dans des conditions souvent bien plus difficiles, à la richesse collective. Mettre en place un revenu inconditionnel et l’accorder également aux résidents étrangers, c’est leur garantir des conditions d’accueil décentes et leur permettre de contribuer pleinement à la société.

Quoi qu’il en soit, pour éviter tous ces problèmes (distorsion de la concurrence et émigration, souvent vécue comme un déracinement), il serait sans doute préférable d’envisager la mise en place d’un revenu inconditionnel mondial. L’utilité d’une telle mesure qui consacrerait l’intégration de toutes les sociétés humaines dans l’économie-monde me semble discutable, mais admettons. Cela semble-t-il envisageable ? Au niveau mondial, les travaux de la commission Bachelet sur la mise en place d’une protection sociale mondiale dans le cadre de l’ONU constituent une première piste intéressante. De même, au niveau européen, plusieurs auteurs défendent la création d’un « euro-dividende » visant à réduire les inégalités de niveau de vie au sein de l’Union européenne. Ces pistes de réflexion sont intéressantes en ce qu’elles posent clairement la question de la justice globale, de la répartition des richesses à l’échelle planétaire, en préconisant des transferts monétaires des populations les plus riches vers les plus pauvres, non plus dans une logique d’aide (souvent conditionnées, souvent à rembourser) mais bien dans une logique de justice.

Boîte noire :


[i]    Les monnaies locales sont des monnaies non garanties par un État et qui s’échangent dans une zone géographique restreinte.

Un revenu universel pour en finir avec le capitalisme ?

Article coécrit avec Aurélien Beleau, doctorant en économie et économiste attéré

Un revenu de base, garanti de manière inconditionnelle pour tout le monde : une utopie à portée de main ? La France est un pays riche, à ce titre il peut paraître légitime d’attendre d’elle qu’elle garantisse une vie décente à chacun de ses habitants. Mais rapidement des questions surviennent. La première et la plus naturelle est : quel type de revenu et avec quel financement ?

Il y a bientôt un an, le BIEN (Basic Income Earth Network) Suisse et Génération Grundeinkommen ont lancé une initiative populaire pour un projet de loi visant à instaurer un revenu de base universel. En octobre dernier, les deux collectifs annoncent qu’ils ont récolté plus de 100 000 signatures (125 000), seuil nécessaire pour qu’un projet de loi soit mis en place et soumis au vote populaire. D’ici à quatre ans, les Helvètes devront voter pour ou contre ce projet. Dans le même temps, une initiative citoyenne a été lancée à l’échelle européenne (dans 21 pays exactement) en janvier 2013. Validée par la Commission européenne, cette dernière devait rassembler 1 000 000 de signatures – dont au moins 55 500 en France – pour qu’un projet de loi soit étudié. Malheureusement, l’initiative échoue très largement (285 042 signatures). Mais il ne s’agit qu’un demi-échec, car le débat est actuellement relancé et est plus vif que jamais. Pourtant plusieurs interrogations persistent. Il convient alors d’analyser la question et de voir si un revenu universel peut constituer une alternative à notre modèle économique et social actuel.

De l’impôt négatif au revenu universel

Pour certains, le revenu universel est une utopie anticapitaliste. Pour d’autre, il s’agit d’un projet ultra-libéral. Alors que garantir une existence matérielle convenable semble être une idée fondamentalement sociale, une large partie de la gauche s’en méfie. Paradoxe ? Pas vraiment. Car il ne faut pas oublier que l’un des premiers à avoir proposé cette idée est Milton Friedman, père du néolibéralisme. Aujourd’hui, le revenu universel est autant défendu par le président de Démocratie libérale (Alain Madelin), que par Yves Cochet (député vert et objecteur de croissance) Dominique de Villepin, la démocrate-chrétienne Christine Boutin, le philosophe « libéral-égalitaire » Philippe Van Parijs  ou encore par Alain Caillé fondateur du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales). Mais, comme le souligne l’économiste Baptiste Mylondo, membre du collectif « Pour un Revenu Social » (POURS), il existe plusieurs projets de revenus universels (ou de base). Certains sont clairement libéraux quand d’autres sont d’inspiration anticapitalistes. Il convient donc d’analyser les différentes propositions.

Si l’idée d’une allocation reversée à tout le monde est vieille de plusieurs siècles, c’est au siècle dernier que la réflexion a réellement avancée. Dans les années 1940, Juliet Rhys-Williams, écrivain britannique libéral puis conservateur, propose l’idée d’un impôt négatif. Cette idée est par la suite reprise par Milton Friedman en 1962 dans son ouvrage Capitalism and freedom dans un chapitre dédié à la réduction de la pauvreté. L’idée est simple : il s’agit d’une somme fixe reçue par chacun combinée à un système d’impôt à taux fixe, en remplacement de l’impôt sur le revenu. Les plus pauvres seraient bénéficiaires nets (ils reçoivent plus de l’État qu’ils ne donnent) et les riches seraient perdants nets. Les avantages d’un point de vu libéral sont multiples. L’impôt négatif permet d’abord une profonde simplification du système fiscal en supprimant énormément d’impôts et toutes les aides sociales. Il permet ensuite selon Friedman d’éviter les effets de seuils qui peuvent décourager les chômeurs à reprendre une activité salariale. Pour finir, l’impôt négatif constitue une aide à l’emploi : il s’agit d’une subvention accordée aux travailleurs les moins qualifiés, pouvant permettre aux entreprises de supprimer les minimums salariaux, ou au moins contrer les revendications de hausses salariales. Cet impôt négatif – qui constitue un vrai revenu universel – a été naturellement défendu par de nombreux libéraux tels qu’Alain Madelin ou encore Alternative libérale. Il a aussi su séduire des personnalités de gauche comme l’économiste Thomas Piketty ou l’ex-Premier ministre socialiste Michel Rocard qui y voient tous deux une aide aux pauvres. Malgré des ressemblances manifestes, il existe de vraies divergences entre impôt négatif et revenu universel. D’abord, comme le soulignent les deux économistes belges Christophe Joyeux et Danièle Meulders, l’impôt négatif nécessite un calcul sur les revenus passés et donc un délai de paiement. Ensuite, quand le revenu universel est versé à tout le monde sans condition de revenu – même si dans les faits il nécessite souvent des transferts de revenus – l’impôt négatif n’est versé qu’aux ménages les plus pauvres. La dernière différence est d’ordre moral. C’est ce qu’exprime Marc de Basquiat, partisan de l’allocation universelle, quand il déclare dans sa thèse en économie au sujet des deux propositions : « l’une [la proposition pour le revenu universel] parait être la chaude expression de la solidarité nationale, l’autre [la proposition pour l’impôt négatif] semble relever d’une froide justice fiscale ».

Pourtant, l’allocation universelle ne peut pas forcément être classée comme anticapitaliste et c’est ce qui explique en partie une certaine défiance à gauche. Les projets de Christine Boutin, Dominique de Villepin ou Yoland Bresson (économiste sans étiquette classé tantôt à gauche, tantôt à droite) s’ils relèvent d’une certaine forme de solidarité ne peuvent pas être vu comme socialistes. La raison principale est la faiblesse des montants proposés, tous inférieurs au seuil de pauvreté[i]. Dans son ouvrage, Un revenu pour tous, Baptiste Mylondo souligne aussi le fait que dans les cas de Boutin et de Villepin, il s’agit d’un revenu de citoyenneté, donc réservé aux seuls français. Ce n’est en fait qu’en 1997 que l’idée d’un revenu universel anticapitaliste née réellement. Elle est proposée par le philosophe existentialiste et marxiste français André Gorz. Considérant dans un premier temps que le travail comme une nécessité socialisante, il défend longtemps l’idée d’un partage équitable de la richesse produite et s’oppose à tout revenu garanti de manière inconditionnelle. Cependant, Gorz prend ensuite acte d’une modification profonde de la structure économique où une part croissante de la valeur d’échange n’est pas fonction du temps de travail mais « du niveau général des connaissances la force productive principale ». Il fait aussi remarquer qu’un volume croissant de richesse est produit avec un niveau décroissant de capital et de travail, ce qui entraine nécessairement à un excédent de force de travail et de capital. S’inspirant d’une métaphore formulée par l’économiste américain Wassily Leontief[ii], lauréat du « Nobel » en 1973 et de Karl Marx qui explique que « la distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses socialement produites et non au volume du travail fourni »[iii],  il émet l’hypothèse qu’un revenu universel serait un moyen d’éviter cette impasse structurelle.

Le revenu universel proposé par André Gorz puis à sa suite par Alain Caillé ou encore par Baptiste Mylondo doit répondre à plusieurs impératifs. Il doit d’abord éradiquer la pauvreté (environ 8 millions de personnes vivent en France en dessous du seuil de pauvreté) et garantir à chacun l’accès aux biens et aux services essentielles. Il doit ensuite réduire les inégalités qui ne cessent de progresser au point de se rapprocher de leur niveau du début du XXème siècle comme le montre Thomas Piketty dans son dernier ouvrage, intitulé Le Capitalisme au XXIème siècle. Cette réduction répond à plusieurs impératifs. On peut dans un premier temps noter la nécessité politique : dans Du Contrat Social, Jean-Jacques Rousseau stipule que dans une démocratie, « nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre ». Dans un second temps, nous pouvons mesurer les nuisances en termes de qualités de vie qu’induisent les inégalités économiques. Le revenu universel doit donc être d’un montant suffisant. Il doit aussi être réellement universel, donc être attribué à tous sans démarche à effecteur ni conditions de revenus ou de ressources. C’est donc un revenu d’existence. Autre avantage non négligeable, le versement d’une allocation universelle pourrait palier aux défauts des autres aides sociales. En effet, contrairement à ces dernières, elle a l’avantage de ne pas stigmatiser les bénéficiaires – car sont perçues par tout le monde – et de résoudre le problème de non-recours chez de nombreux prestataires potentiels (qui dans certains cas ignorent qu’ils pourraient en bénéficier, dans d’autres ont peur de se sentir stigmatisés).

 

Un revenu pour sortir du capitalisme ?

Mais plus qu’un revenu social, c’est bien un revenu socialiste et donc anticapitaliste qu’André Gorz veut définir. Le premier but du revenu de base est de sortir de la marchandise. Si à première vue, le revenu universel s’apparente à une financiarisation de l’existence en elle-même et donc un accroissement de la sphère marchande, les causes devraient être inverses. En effet, verser un revenu de manière inconditionnelle rompt symboliquement avec l’organisation libérale du capitalisme, où seuls l’égoïsme et les intérêts bien compris ont leur place. Comme le souligne Baptiste Mylondo dans Pour un revenu sans condition, cette solution renvoie directement au « don contre don » de Marcel Mauss[iv] . La société renouerait ainsi avec ce que George Orwell nommait « common decency »[v]. Elle donne ensuite accès à un minimum vital à tout un chacun sans garanti de création marchande. Instaurer un revenu universel équivaut à  augmenter la sphère de la gratuité, mais en laissant les usagers libres de choisir ce qu’ils considèrent comme essentiels. Le revenu universel a aussi pour objectif de libérer de la contrainte salariale, fondement de la société capitaliste[vi]. Avec un revenu suffisant garanti, les individus auraient le choix de travailler ou non, ainsi que de travailler moins. Dans ces conditions, les salariés pourraient s’épanouir dans leur travail et certaines sorties du marché de l’emploi devraient favoriser d’autres entrées. S’il en résulte une baisse du nombre d’heures travaillées, celle-ci pourrait favoriser une diminution de la production, nécessaire dans notre société où nous produisons et gaspillons trop[vii]. Il est cependant nécessaire de noter que le revenu universel peut constituer une mesure génératrice mais pas une mesure nécessaire pour sortir du capitalisme.

Le revenu de base rencontre évidemment énormément de critiques. Beaucoup avancent l’idée qu’un revenu universel ferait chuter drastiquement le travail et in fine, la production. L’économiste altermondialiste Michel Husson avance l’idée que rien ne garantit l’équilibre globale du système et une destruction de la production. La première remarque à faire est qu’une légère baisse de la production n’est pas un souci. Une deuxième remarque est que le système du revenu universel, s’il n’est pas financé par création monétaire, est autorégulateur : une baisse de la création de richesse entraînerait une baisse du versement du revenu distribué et réinciterait au travail. Ensuite, plusieurs enquêtes et expériences contredisent cette version. Nous pouvons notamment mentionner les expérimentations américaines menées dans les années 1960 et 1970 où des revenus universels ont été mis en place pour des populations limités en temps limité[viii]. Les baisses d’activités ont toujours été faibles. Certes ces expériences sont insuffisantes pour conclure réellement, car elles possèdent plusieurs biais du fait des limites temporelles et quantitatives en termes de population mais elles donnent une certaine intuition. Au sein de la gauche radicale, l’économiste Jean-Marie Harribey considère que cette mesure enterre le droit à l’emploi et préfère une réduction du temps de travail, car elle créerait une société duale (entre travailleurs et non travailleurs). De plus, il considère qu’il ne peut non plus avoir de droit sans devoir et enfin, il préfère une baisse du temps de travail. Mais comme le note Mylondo, « ce n’est pas parce qu’on instaure un revenu de base que l’on s’interdit tout volontarisme politique ». Ensuite, dans notre société, le droit au travail ou à l’emploi est un leurre pour la majorité des salariés qui sont contraints de vendre leur force de travail et qui sont rarement épanouis. Un revenu de base pourrait leur permettre de choisir l’activité dans laquelle ils s’épanouiraient. Ensuite, pour le sociologue Bernard Friot, partisan du salaire universel, cette mesure ne va pas assez loin. Mais la critique la plus récurrente est celle des financements d’une telle mesure.

Quels modes de financement ?

En ces temps de disettes budgétaires, la mise en application d’un revenu de base, quel que soit sa version, se heurte le plus souvent aux scepticismes des hommes politiques quant à son acceptation par la société qu’au montant nécessaire à son financement. Pourtant, comme le souligne Baptiste Mylondo, dans un pays aussi riche que la France, les moyens ne manquent pas. Le PIB par tête affichée par l’Hexagone est de l’ordre de 35 000 euros. Le problème est donc plus politique que financier. Les défenseurs du revenu de base ont d’ailleurs quelques idées novatrices pour rendre possible le financement d’une telle mesure. Le montant du financement est évidemment corrélé à celle du montant du revenu de base. Une question essentielle étant de savoir qu’est-ce que le revenu de base est en mesure de remplacer : les minimas sociaux (RSA et prime pour l’emploi), les aides aux logements, les allocations chômage  (plus difficile à financer) ? Nous pouvons relever trois types de financement possible.

Le premier – et aussi le plus marginal – est le financement par « bien commun ». Il s’agit de répartir une richesse liée à une ressource naturelle. Cette proposition avait les faveurs au XVIIIème siècle de l’intellectuel anglais Thomas Paine[ix] et plus récemment de Peter Barnes. Pour le premier, le revenu de base se justifie comme la redistribution d’un patrimoine naturel commun qui ne saurait être légitimement approprié par une minorité. A l’époque de Thomas Paine, ce patrimoine commun, désignait avant tout la terre, qui avait été largement privatisée par une minorité de propriétaires terriens, particulièrement en Angleterre avec le phénomène des enclosures du XVIème au XVIIème siècle. Il s’agirait donc de taxer la rente foncière, c’est-à-dire de mettre en place un impôt foncier proportionnel au prix du foncier pour financer un revenu de base. On peut étendre ce raisonnement à d’autres ressources naturelles représentant un bien commun (ressources halieutiques, aquatiques, forêts…), mais plus particulièrement aux ressources hydrocarbures qui procurent une rente très élevée.

Bien que rarement avancée, cette solution est déjà pratiquée par deux États qui redistribuent leur rente pétrolière : l’Alaska et l’Iran. En Alaska, il est inscrit dans la Constitution que les ressources hydrocarbures appartiennent aux Alaskiens, si bien que chacun d’entre eux reçoit chaque année un chèque issu de la capitalisation de la rente pétrolière (le montant varie autour de 1 500 $ par an). En Iran, un revenu de base a été mis en place en 2010 pour remplacer les pratiques de subvention de la nourriture et de l’essence. Une telle mesure est ainsi plus économique (la vente d’essence rapporte plus à l’État car elle est vendue à son prix international), plus écologique (un prix de l’essence plus élevé encourage chacun à l’utiliser avec plus de parcimonie) et plus juste socialement (un ménage pauvre sans voiture préfère un revenu de base plutôt que l’essence subventionnée). Cette proposition souffre cependant un problème majeur : elle n’est pas applicable dans les pays manquant de richesses naturelles.

Le deuxième financement possible est celui par création monétaire. Il supposerait une remise en cause de la forme de création moderne. Dans le système capitaliste contemporain la monnaie est créée par le crédit bancaire : au moment où une banque fait un crédit à une entreprise ou un ménage, elle ne mobilise pas de la monnaie qu’elle a dans ses caisses, elle crée la monnaie qu’elle prête. Elle équilibre ensuite ses comptes grâce aux dépôts bancaires permis par ce nouveau prêt, ou alors en empruntant aux autres banques ou à la banque centrale le montant nécessaire. La monnaie est détruite lorsqu’un emprunteur rembourse son crédit à la banque. Dans le cadre du financement d’un revenu de base, la monnaie s’apparente à celle véhiculé par les néo-chartalistes pour qui la création monétaire est un outil politique de souveraineté nationale. C’est le gouvernement central, ou fédéral, qui financerait ce programme, car il a le pouvoir de financer ses déficits, même si les gouvernements régionaux ou locaux pourraient en être les administrateurs. Dans la version initiale, ces théoriciens envisagent que cette monnaie frappée sert à financer toutes sortes d’emplois de l’aide aux vieillards, enfants et malades; des surveillants à l’école, des artistes ou des musiciens; des travailleurs de l’environnement; la restauration des immeubles abandonnés ou d’installations communautaires, etc. Ces emplois, selon les qualifications requises, seraient à des salaires voisins du salaire minimum ou à des salaires excédant le double du salaire minimum.

Dans cette vision, l’État crée la monnaie dont il a besoin et la « mise en circulation »  permettra au contraire aux divers agents de payer les impôts qui seront utilisés pour réguler la masse monétaire. Un État n’a donc plus à se poser la question de savoir s’il y a assez de recettes fiscales, car en fait il n’en a pas réellement besoin. Le monopole d’émission monétaire suppose la taxation directe de cette monnaie créée.

Dans le cadre du financement du revenu de base, la création monétaire ne se ferait plus par le crédit, mais par la distribution à chaque citoyen d’un revenu de base. Ceux-ci pourraient ainsi choisir de consommer ce revenu, l’épargner ou l’investir. Ce mode de financement n’est pas inflationniste puisque la monnaie créée vient directement alimenter l’économie réelle en donnant le choix aux individus de consommer ou d’investir ces sommes. De plus, les banques n’auraient plus la possibilité de créer de la monnaie par le crédit et ne pourraient prêter que ce que les épargnants auraient placé en dépôt à terme et ce que la banque centrale accepterait de leur prêter, ce qui éviterait les comportements spéculatifs nocifs l’économie.  Cette proposition qui a la faveur de divers économistes comme Anatole Kaletsky ou Yoland Besson présente le défaut majeur de n’inclure aucune vraie redistribution des richesses : la réduction des inégalités seraient donc limitée.

La troisième famille de mode de financement est très dispersée : c’est celle des propositions fiscales. C’est la solution qui est le plus souvent citée, car elle repose sur un aménagement du système existant sans balayer d’un revers de main le mode de financement des dépenses sociales. Trois types de financement fiscaux sont avancés : par la TVA, par les taxes comme la taxe Tobin[x] ou la taxe carbone, leurs finalités divergent de celle de l’allocation universelle : imaginons qu’elles soient assez efficaces et donc qu’elles permettent réellement de diminuer drastiquement la spéculation ou les émissions de dioxyde de carbone, le revenu universel ne pourrait plus être assuré. Il reste donc les financements par impôt sur le revenu, le capital ou le patrimoine qui ont l’avantage d’être vraiment redistributifs sur le système fiscal l’est réellement. Dans sa thèse, Marc de Basquiat propose de mettre en place un revenu de base financé par un impôt proportionnel qui viendrait remplacer le système actuel du RSA, de la prime pour l’emploi et des exonérations de cotisation patronales. Ce prélèvement serait une sorte d’équivalent à la CSG, c’est-à- dire un prélèvement à la source sur l’ensemble des revenus travail et capital compris. Il serait alors fort probable qu’une individualisation de notre système fiscal – comme le proposaient Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Camille Landais, dans Pour une révolution fiscale – doivent accompagner sa mise en place. Il serait possible par exemple de financer un revenu de base de 450 euros par adulte et 200 euros par enfant en créant un impôt proportionnel sur tous les revenus au taux de 22%. On peut alternativement ajouter une première tranche de l’impôt sur le revenu (IR) à 30% qui viendrait remplacer les 4 premières tranches (y compris celle à 0%). La redistribution du revenu ne serait pas bouleversée en accord par ce mode de financement : les plus riches paieraient verrait leur revenu disponible diminuer légèrement, tandis que les ménages pauvres ou à revenus médians – et plus particulièrement les familles – jouiraient d’une légère hausse de revenu disponible. Soulignons que cette proposition ne touche pas au système de protection sociale puisque les allocations chômages, familiales, les retraites ou encore le système de remboursements des soins n’est pas supprimé. Il y a aussi des pistes pour proposer un revenu de base plus élevé, à 750 € par exemple comme le proposent Baptiste Mylondo (2012) ou Jean-Marie Monnier et Carlo Vercellone (2006). Pour parvenir à un revenu de base de 750 €, Mylondo propose par exemple d’augmenter le taux de cet impôt proportionnel à 37%. Jean-Marie Monnier et Carlo Vercellone proposent quant à eux de revenir sur les réductions d’impôt sur les sociétés mises en œuvre dans les années 1980 (le taux de l’IS est passé de 50% à 33%) et sur un certain nombre de politiques de subvention à l’emploi dont l’effet sur les créations d’emploi n’ont pas été avérés.

Dans l’optique d’un financement par l’impôt, une dernière version a été soutenue par l’économiste libéral Jacques Marseille. Il propose de  fusionner l’aide sociale, du système de chômage et du système de retraite dans un revenu de base ou seule l’assurance maladie est maintenue. Il suggère de substituer aux cotisations salariales actuelles une TVA d’un montant comparable. Une telle proposition permet de financer un revenu de base d’un montant supérieur au RSA actuel sans augmenter les taux de prélèvement obligatoire. Cependant il y a derrière cette proposition l’idée implicite d’une remise en cause du système de retraite par répartition puisque le revenu de base viendrait remplacer le minimum vieillesse et les retraites seront incités capitaliser une partie de leurs revenus au vu de leurs retraites futurs. Le compromis de 1945 serait donc rompu au profit d’un système d’influence anglo-saxonne qui a déjà fait la démonstration de son instabilité et de son inégalité.

Il existe donc un large spectre de possibilités de financement reposant sur des logiques différentes. Cette question est cependant tranchée par Bernard Friot et son salaire à vie.

 

Le salaire à vie de Bernard Friot

La version du revenu de base chez Bernard Friot diffère largement des versions précédentes. L’objectif de ce sociologue néo-marxiste est d’utiliser le salaire comme un outil de transformation du capitalisme. Ce sociologue néo-marxiste soutient que le système social français contient des éléments d’une sortie du capitalisme. Pour se faire il propose un système où le salaire serait déconnecté de l’emploi, l’objectif final étant de libérer le salarié du « chantage à l’emploi ». Par conséquent, le salaire ne doit pas rémunérer un emploi mais une qualification. Ainsi l’activité des parents, des retraités autant que celle des soignants et des autres professions devront être rémunérés à hauteur de la qualification des individus.

Bernard Friot estime que la qualification et le salaire correspondant viendraient récompenser notre capacité à tous à créer de la valeur économique, au même titre que le suffrage universel est venu reconnaître notre capacité à participer à la chose publique. Un projet utopiste ? Non, répond Friot, car le salaire à vie existe déjà dans la fonction publique. On imagine déjà les hurlements d’une grande partie de la population hostile aux fonctionnaires mais pour autant tellement attaché à la gratuité de nombreux services publics. Cependant, le sociologue ne souhaite pas non plus une société de « fonctionnaires » mais une société sans capitalistes et avec des individus ayant les mêmes droits permettant l’éclosion d’un socialo-communisme sans répression. Le salaire à vie et son acolyte la cotisation sociable seraient les bases de ce nouveau système. Le niveau du salaire à vie serait compris entre 1 et 4 fois le montant du salaire moyen, soit dans une fourchette compris entre 1500 et 6000 euros par individu. Le financement de ce salaire s’effectuerait par le biais d’une généralisation de la cotisation sociale. En effet, aujourd’hui près de 50% du salaire est distribué sous forme socialisé. L’idée de Bernard Friot serait donc de socialiser 100% de ce salaire.

Ainsi, une entreprise ne paierait plus de salaires mais verserait de l’argent directement dans une caisse dédiée, chargée de rémunérer les salariés en fonction de leur qualification, qu’ils soient ou non en poste chez elle. Pour lui, les profits sont inutiles et le travail n’a nul besoin pour travailler ni d’employeurs, ni d’actionnaires, ni de prêteurs. Une sorte d’appropriation indirecte des moyens de production qui marquerait le passage d’une économie capitaliste à une économie d’autogestion, sur l’exemple des coopératives.  L’investissement n’est pas oublié, puisque lorsque les profits seront supprimés, une partie des cotisations (environ 15% du montant) sera irriguée directement vers l’investissement. Une manière simple de supprimer, les taux d’intérêts, les banques et même l’évasion fiscale puisque l’impôt n’aura plus lieu d’être !

Le sociologue concourt par là même à remettre en cause les modalités de la création monétaire.  Le crédit serait tout simplement supprimé car la monnaie ne serait plus créée en réponse à une demande d’investissement, comme le font les banques, mais en prévision de la qualification de nouvelles personnes arrivant à l’âge de 18 ans. L’idée, séduisante sur le papier, se heurte à quelques difficultés notamment sur la capacité des individus à accepter un système,  qui en socialisant en totalité le salaire, rappelle inévitablement le communisme. De plus la question de la définition des qualifications reste en suspens, car cela supposerait une définition qui viendrait s’imposer à l’ensemble de la population dans un rapport de force excessif de la société sur l’individu.

En arrivant au pouvoir en 1932, en pleine dépression de l’économie américaine, Franklin Roosevelt a déclaré : « Il faut essayer quelque chose… Et si ça ne marche pas, avouons-le et essayons autre chose. » Certes, le new deal proposé par l’ancien président américain s’est révélé insuffisant mais nous pouvons reconnaître qu’il a au moins eu le courage d’essayer. Aujourd’hui le capitalisme néolibéral né dans les années 1970 semble clairement à bout de souffle. Pourtant nos dirigeants n’essayent rien. Les nombreuses expérimentations en Alaska, en Inde, en Iran, en Namibie ou encore au Brésil montrent qu’instaurer un revenu de base garanti à tous n’est qu’une question de volonté politique.  S’il est mis en place à un niveau acceptable, le revenu universel peut constituer un chemin « libéral » pour sortir du capitalisme comme le souligne l’économiste de l’OFCE Guillaume Allègre. Car, cette mesure pourrait constituer à la fois un revenu de solidarité et permettre aux individus de choisir librement leur voie d’épanouissement. C’est d’ailleurs pour cela que des marxistes écologiques comme Gorz et des rawlsiens comme Van Parjis peuvent s’y retrouver. Il faut cependant rester réaliste : même si la formule parfaite est trouvée et mise en place, celle-ci peut constituer un début de réponse mais ne peut pas être la solution miracle.

Boîte noire


[i] Le seuil de pauvreté équivaut à environ 950 euros en France, soit 60 % du revenu médian. Plus de huit millions de personne vivent en dessous de ce seuil aujourd’hui en France.

[ii] « Quand la création de richesses ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes Paradis à moins de répondre par une nouvelle politique du revenu à la nouvelle situation technique ».

[iv] Dans Essai sur le don, l’anthropologue Marcel Mauss développe l’idée que toute société primitive est fondée sur la triple obligation de donner, recevoir, rendre. Une fois ce concept universalisé, il constitue la trame du lien social.

[v] Sens commun porté notamment par ceux que l’écrivain britannique appelait les « gens ordinaires ».

[vi] Selon Karl Marx, la société capitaliste est dominée par l’antagonisme entre la classe bourgeoise et la classe prolétaire. Il définit avec Engels dans Le Manifeste du Parti communiste ces deux classes ainsi : « Par bourgeoisie, on entend la classe des capitalistes modernes, qui possèdent les moyens de la production sociale et emploient du travail salarié ; par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre ».

[vii] Rappelons à toute fin utile cette phrase de Kenneth Boulding, économiste et ex-président de l’Americain Economic Association : « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou, ou un économiste »

[viii] Voir par exemple le programme Mincome mené au Canada ou le programme Rural Income-Maintenance Experiment lancé auprès de familles blanches de l’Iowa et de familles noires de Caroline du Nord

[ix] La Justice Agraire (1795)

[x] La taxe Tobin proposée en 1972 James Tobin (le lauréat du prix du de la banque de Suède en sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel en 1981) consiste en une taxation des transactions monétaires internationales afin de limiter la volatilité du taux de change. De nos jours, elle est avancée pour toutes les transactions financières afin de lutter contre la spéculation.

Comment le All-Star game a fait de Michael Jordan une légende ?

Ce week-end, du 14 au 16 février se déroule outre-Atlantique le traditionnel NBA All-Star game. Ce match de gala, qui oppose chaque année les plus grandes stars de la NBA (sous le format Conférence Est contre Conférence Ouest), est l’une des attractions majeures de la saison – au moins pour les fans – depuis une cinquantaine d’années. Véritable vitrine du basket américain, le All-Star game a permis de mettre en évidence de nombreux joueurs de légende. Évidemment, le plus prestigieux d’entre eux ne déroge pas à la règle : nous pouvons même affirmer qu’il a aidé Michael Jordan à entrer par la grande porte au Panthéon des basketteurs.

Le All-Star game avec son concours de dunk, son concours de shoots à 3 points et surtout son match final forme le principal événement de la saison de NBA avant les playoffs. Au milieu d’une saison régulière qui en général n’intéresse que les vrais passionnés, cet événement réunit chaque année des millions de téléspectateurs. Ce week-end, toute l’attention devrait se concentrer sur le duel au sommet auquel risquent de se livrer la star incontestée de la Conférence Est, Lebron James, et le joueur en forme du moment de la Conférence Ouest, Kevin Durant. Du côté hexagonal, nous suivrons particulièrement les performances de nos deux frenchies Tony Parker et Joakim Noah. Mais ce All-Star game peut aussi être l’occasion de se replonger sur la plus grande star de l’histoire basket mondial. En effet, durant sa première carrière, de 1985 à 1998, l’ancien meneur de Chicago Bulls a su marquer les All-Star game et y a écrit sa légende.

Acte I : 1985, le rookie of the year

Été 1984, Jordan âgé de 21 ans est draftéi par les Bulls en 4ème position. Equipe mineure de la Conférence Est, Chicago sera profondément bouleversée par cette arrivée. Tout juste auréolé du titre de champion olympiqueii, l’arrière devient vite l’attraction de la saison. Le numéro 23 s’illustre  avec notamment 28,2 points par match en moyenne durant la saison régulière et réussit à qualifier son équipe pour ses premiers playoffsiii depuis longtemps – où elle se fait sortir rapidement dès le premier tour par les Milwaukee Bucks. Une performance qui lui permet d’être sélectionné pour le All-Star game du 10 février 1985 à Indianapolis.

Très populaire chez les fans, Michael est dans le 5 majeur aux côtés de son idole de jeunesse Julius Erving, mais aussi de Moses Malone, de Larry Bird et surtout du leader des Détroit Pistons, Isiah Thomas. Malheureusement, les événements ne tournent pas à l’avantage de Jordan. La jeune star montante de la Ligue a déjà la grosse tête. Le joueur flambe tant dans l’allure vestimentaire que dans le style de jeu. Il est également le nouveau chouchou des médias. Tout cela n’est pas au goût des vétérans, au premier rang desquels Isiah Thomas. Le « bad boy » organise un boycott contre le jeune arrière. Mis de côté par ses partenaires, Jordan ne shoote que neuf fois et inscrit 7 points en 22 minutes de jeu. Nous pouvons ajouter à ce tableau une défaite contre une Conférence Ouest trop forte, emmenée par Magic Johnson, Kareem Abdul-Jabbar et Ralph Sampson (élu MVPiv du match). Michael est quand même élu rookiev devant Hakeem Olujuwan.

Isiah Thomas : « Tu reconnais bien là le style du bad boy de Détroit »
Isiah Thomas : « Tu reconnais bien là le style du bad boy de Détroit »

Mais Jordan se venge rapidement. Dès le 12 février – soit deux jours après le fameux match – les Bulls rencontrent les Pistons de Thomas. Le jeune rookie effectue son meilleur match de la saison et peut-être l’un des plus marquants de sa carrière. Ce soir-là, il se mue en scoreur fou, avec 49 points. Il prend aussi 15 rebonds et effectue 4 interceptions. Meilleur joueur du match, il éclipse le meneur de Détroit, pendant que les Bulls reportent une belle victoire face à une équipe réputée meilleures (et demi-finaliste des playoffs de la Conférence Est). Mais la blessure reste. Le All-Star game de 1985 l’affecte profondément. Il se sépare de ses bijoux et décide de se recentrer exclusivement sur le basket-ball. Sa rancœur contre le bad boy ne disparaîtra jamais, au point que Jordan menace de ne pas participer aux Jeux Olympiques de 1992 s’il fait partie de la sélection. Au final, Thomas sera écartée de la Dream Team. Mais le plus important est que cette expérience modifie en profondeur Jordan qui voudra prouver qu’il est bel et bien le meilleur. La saison 1984-1985 s’avère encourageante et frustrante pour Jordan. Il est logiquement élu rookie de l’année et finit meilleur marqueur de la saison régulière avec 2313 points – il faut remonter à la saison 1969-1970 et à Kareem Abdul-Jabbar pour retrouver une performance aussi élevée d’un rookie. Pourtant, Jordan n’est pas le meilleur et Chicago est encore une équipe modeste du championnat. Mais il ne fait aucun doute pour personne que « A star is borned » comme l’exprime la couverture du Sports Illustred.

Acte II : 1988, premiers MVP

Pas de All-Star game en 1986 pour le sophomorevi, la faute à une blessure à l’os du pied qui lui fait passer une saison cauchemardesque. En 1986-1987, l’arrière des Bulls reprend sa progression. Il est le meilleur marqueur de la Ligue, enchaîne les exploits individuels et connaît à nouveau le All-Star game. Il remporte le concours de dunk et inscrit 11 points au cours d’une nouvelle défaite de la Conférence Est. Mais cela ne suffit évidemment pas. Michael Jordan est bon mais n’est pas encore considéré comme le meilleur. La saison 1987-1988 est celle de la consécration. Jordan est sur une autre planète. Il continue de scorer comme un fou. Il progresse aussi énormément dans le secteur défensif. Le numéro 23 de Chicago déclare même en début de saison : « J’aime jouer en défense, c’est un challenge. Je sais que beaucoup de gens ne me croient pas mais j’aimerais mieux être sélectionné pour la All-Defensive Team que la All-Pro Team. Un joueur qui joue aux 2 bouts du terrain, c’est comme ça que je veux qu’on se souvienne de moi ». Mais il doit encore confirmer afin d’être enfin considérer comme le meilleur… Le All-Star game qui se déroule chez lui, au Chicago Stadium, le 7 février 1988 est l’occasion parfaite.

Le show commence le samedi au concours Slam Dunk Contest. Jordan doit défendre son titre remportée l’année précédente. Parmi les 6 autres concurrents se trouve l’un des meilleurs dunkeurs de l’histoire de la NBA : Dominique Wilkins. Déjà vainqueur en 1985, le joueur des Hawks d’Atlanta est bien décidé à remporter le titre. Lors du premier tour, il finit d’ailleurs en tête devant le Bulls. En demi-finale, c’est Jordan qui prend l’avantage, de deux petits points seulement. Puis arrive la finale. Wilkins effectue deux dunks parfaits. Jordan est en retard de 3 points au moment du dernier dunk. Le joueur d’Atlanta se lance et réalise son dunk le moins bon de la série. Le numéro 23 est encore en course mais il va devoir se surpasser s’il veut l’emporter. C’est ainsi qu’il réalise ce qui reste encore à ce jour le dunk le plus spectaculaire de l’histoire du concours : Air Jordan s’élance puis s’envole de la ligne de lancer de franc jusqu’au panier. Le temps semble se suspendre pendant que le joueur est dans les airs : un dunk stratosphérique pour un concours d’un niveau exceptionnel. Le Bulls devient le premier joueur de l’histoire à reporter deux titres consécutifs. Si aujourd’hui encore certains disent que Wilkins méritait cette victoire plus que Jordan, une chose est sûre : à domicile, le joueur de Chicago est dans sa meilleure forme pour le All-Star game. Il veut entrer dans la légende et il va y arriver.

Air Jordan s'envole
Air Jordan s’envole

Jordan est naturellement dans le 5 majeur, aux côtés de Larry Bird (vainqueur du concours à 3 points), Moses Malone, Isiah Thomas et son rival de la veille, à savoir Do Wilkins. De l’autre côté, il y a la sélection de l’Ouest menée par Magic Johnson face à laquelle Michael a déjà butée deux fois. Seulement présent 29 minutes, Jordan réalise une performance mémorable. Littéralement inarrêtable, MJ réussit un 74% au tir pour 40 points inscrits – deuxième meilleure performance à ce jour après les 42 points de Wilt Chamberlain en 1962. Mais l’arrière des Bulls est aussi intraitable en défense – dans un exercice où les joueurs brillent généralement surtout en attaque et font preuve d’un manque de motivation flagrant en défense – en prenant 8 rebonds, en effectuant 4 contres et 4 interceptions. Nous pouvons ajouter 3 passes décisives à ce beau tableau. C’est lui seul qui porte à la victoire une Conférence Est qui commence à prendre le large dès le deuxième quart-temps. Un vrai show de Jordan qui ne se termine qu’à la fin de la rencontre : l’arrière inscrit 16 points dans les 6 dernières minutes ! Une rencontre qui reste gravée dans les mémoires où Kareem Abdul-Jabbar pour sa 17ème (et avant-dernière) participation devient le meilleur marqueur de l’histoire des All-Star game. Le passage de témoin entre la star des Lakers et celle des Bulls est total ce soir-là.

Le MVP du All-Star game passe le reste de sa saison sur un nuage. Épaulé par Scottie Pippen arrivé en début de saison, il conduit les Bulls en demi-finale de la Conférence Est, où ils sont balayés par les Pistons d’Isiah Thomas. Mais peu importe… La star incontestée de la NBA c’est lui. Il est élu MVP pour la première fois, ainsi que meilleur défenseur. Pour entrer dans l’histoire de la NBA, il faut en général  porter au moins une fois la bague du titre de champion. Mais Jordan n’en a pas besoin, il a déjà prouvé qu’il était le meilleur et tout le monde sait que le titre avec les Bulls n’est plus qu’une question de temps. Les Los Angeles Lakers de Magic Johnson, Kareem Abdul-Jabbar et James Worthy sont une nouvelle fois sacrés champions… Une dernière fois.

Acte III : 1998, la légende est écrite

Après deux titres pour les Pistons d’Isiah, l’heure des Bulls a enfin sonné. De 1991 à 1997, Chicago remporte 5 fois le titre. De son côté, Jordan est élue trois fois MVP. Il est le leader de la Dream Team qui survole les J.O. de Barcelone en 1992. Dix ans ont passé depuis le week-end de légende et Jordan est devenu la première star planétaire du basket. Durant son année d’absencevii, la NBA paraît fade. Air Jordan ne le sait pas en début de saison mais l’année 1998 est à la fois sa dernière saison avec les Bulls, son dernier titre de champion de NBA et l’apothéose de sa carrière. Bien que devenu star incontestée et incontestable de la ligue, Jordan n’a plus survolé le All-Star game comme il l’avait fait en 1988. Certes, en 1997, il inscrit à jamais son nom l’histoire en devenant le premier joueur à effecteur un triple-doubleviii en All-Star game (depuis Lebron James en 2011 et Dwyane Wade en 2012 ont réalisé le même exploit), avec 14 points, 11 rebonds et 11 passes décisives. Mais il est éclipsé par Glen Rice qui égale le record de points en un quart-temps et en une mi-temps décerné auparavant par Wilt Chamberlain.

Le All-Star game 1998 est aussi légendaire que celui de 1988 mais dans un tout autre style. Pas de concours de dunk cette année-là. MJ doit se contenter du match qui se déroule le 8 février, dans un Madison Square Garden de New York survolté, comme à son habitude. Aux côtés de Grant Hill, Shawn Kemp, Penny Hardaway et Dikembe Mutombo, le Bulls défie une excellente Conférence Ouest où se côtoient Karl Malone, Kobe Bryant, Gary Payton, Shaquille O’Neal, Kevin Garnett ou encore Tim Duncan. Pourtant, l’Est prend rapidement le large en menant de 8 points dès la fin du premier quart-temps et l’emporte facilement. Mais plus que le match, l’attention du public se concentre sur le duel qu’il se livre avec Kobe Bryant. Le jeune sophomore de 19 ans, est la nouvelle attraction de la Ligue. Vainqueur du concours de dunk l’année précédente, KB est présenté avec Allen Iverson – non sélectionné pour le All-Star – comme le futur Jordan. Quelques semaines auparavant, le Lakers a tenu tête à Air Jordan en inscrivant 33 points (contre 36 pour MJ) face au Bulls, dans match fou se déroulant en l’absence de Shaq et de Schottie Pippen. Michael doit montrer à cette génération montante (également incarnée dans un tout autre registre par Tim Duncan, rookie cette année-là) qu’il est encore le seul boss de la NBA. La tâche s’annonce portant compliquée, car la rumeur le dit malade et pas en pleine possession de ses moyens physiques. Cependant, la confrontation tourne quand même à l’avantage de l’arrière des Bulls, même si avec ses 18 points en 22 minutes Kobe est loin d’être ridicule. Jordan, de son côté, marque 23 points en 32 minutes et réalise un 55,6% au shoot. Certes, nous avons déjà connu l’arrière meilleur scoreur. Mais avec 6 rebonds et 8 passes décisives, il survole individuellement la rencontre et est le principal élément d’une excellente sélection de l’Est. En plus de son troisième titre de MVP, cette nuit-là, il entre sur le podium des meilleurs marqueurs du match de gala derrière Kareem Abdul-Jabbar et Oscar Robertson.

MJ MVP
Michael Jordan, MVP 1998

Le reste de saison est une promenade de santé pour Jordan et son équipe. Les Bulls remportent face aux Jazz de l’Utah de Karl Malone leur second triplé durant les années 1990 (1991-1992-1993 et 1996-1997-1998). Jordan remporte son dixième et dernier titre de meilleur marqueur du championnat. Cette finale rencontre la plus forte audience, pour une série de finale, de l’histoire de la NBA. Le numéro 23 des Bulls est au sommet. Ce qu’il ignore, c’est que c’est la fin (ou presque). Le lock-outix, les départs de ses coéquipiers Rodman et Pippen, ainsi que du coach Phil Jackson ont raison de Jordan, qui annonce la fin de sa carrière le 13 janvier 1999. L’ère des Bulls de Jordan laisse place à celle des Lakers de Bryant (qui ont récupéré coach Jackson) et des Spurs de Duncan. Bryant, Iverson « The Answer » (car censé être la réponse à la question « Qui sera le successeur de Jordan ? »), puis à la fin des années 2000, Lebron James « The Chosen One » (« L’élu ») enchaînent les records. Pourtant aucun n’approche Jordan en termes de popularité. Le retour de l’ex-Bulls sur les parquets entre 2002 et 2003 pour sauver les Wizards de Washington aurait été anecdotique s’il ne lui avait pas permis de dépasser Abdul-Jabbar au palmarès des scoreur du All-Star (Bryant lui étant depuis passé devant depuis).

Plus qu’un spectacle, le All-Star game est toute une histoire. Evénement majeur de la saison de NBA, certaines éditions resteront à jamais dans les mémoires. Une chose est d’ailleurs certaine : les prestations de Jordan au All-Star seront à jamais mémorables. De ses dunks à ses performances de folies en match, Air Jordan y a forgé sa légende, qui a évidemment su dépasser ce cadre. Aujourd’hui c’est à Lebron James, à Kevin Durant, à Paul George, à Carmelo Anthony, à Dwayne Wade ou à Chris Paul de nous faire rêver, et nous ne doutons pas de leur capacité à le faire. Le roi est mort mais les princes ont fière allure !

i La Draft est un événement annuel présent dans tous les sports collectifs nord-américains où les équipes sélectionnent chacune leur tour – les positions dépendent en partie du hasard et en partie du classement de l’année précédente, par soucis d’équité, les équipes mal classées ont généralement la priorité – des sportifs issus de l’université, de l’école secondaire ou d’une autre ligue. En basket-ball, la Draft permet l’accès au championnat de NBA. Avec Michael Jordan avec John Stockton, Charles Barkley et Hakeem Olujuwon, la Draft 1984 est considérée comme l’une des meilleures de l’histoire de la ligue de basket.

ii Ce n’est qu’à partir des J.O. de 1992 que les joueurs de NBA sont autorisés à participer au tournoi. Avant la sélection états-unienne est composée de joueurs universitaires

iii Les playoffs sont la seconde phase du championnat de NBA. Les 8 meilleures équipes de la saison régulière à l’Est et à l’Ouest s’affrontent séparément dans des confrontations à élimination directe. A la fin, le vainqueur de chaque conférence s’affrontent dans une série de 7 matchs pour le titre de champion de NBA.

iv Le Most Valuable Player désigne le meilleur joueur d’une compétition.

v Un rookie est un joueur dont c’est la première saison en NBA

vi Un joueur est appelé « sophomore » lors de sa deuxième saison en NBA.

vii Jordan prend en 1993 une retraite anticipée suite à l’assassinat de son père. Il se met une saison au baseball, puis revient au cours de la saison 1994-1995.

viii Un joueur effectue un triple-double quand il enregistre au moins dix unités dans trois des cinq catégories statistiques (points, rebonds, passes décisives, interceptions et contres).

ix Un lock-out est une sorte de grève décidée par les employeurs.

Boîte noire :

Les tabous de la gauche radicale

Ancien membre du Conseil d’Administration d’Attac et militant anticapitaliste et favorable à la démondialisation, Aurélien Bernier revient avec un ouvrage qui devrait contribuer au débat d’idée au sein de la gauche radicalei. En effet, dans son dernier livre, intitulé La Gauche radicale et ses tabous, essaie de comprendre les échecs de la gauche anticapitaliste depuis la montée de l’extrême droite.

Le constat d’échec de la gauche radicale

Le livre commence sur un constat tragique : alors que le capitalisme néolibéral est à bout de souffle et que les conditions semblent donc favorables aux partis de gauches radicales, ces derniers éprouvent toutes les difficultés du monde à progresser (du Front de gauche en France à Die Linke en Allemagne) et sont souvent battus par l’extrême droite. La petite nuance étant le mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras qui a réussi à battre le parti socialiste (Pasok) et a perdu de peu face au centre droit (Nouvelle Démocratie) aux dernières législatives de juin 2012. Cependant, en Grèce aussi, la montée de l’ex-groupuscule néo-nazi Aube dorée est particulièrement préoccupante.

Pour comprendre le cas français il faut se replonger 30 ans plus tôt. Le 17 juin 1984 où la liste Front national crée la surprise en obtenant 10,95% des suffrages et en talonnant la liste PCF dirigée par Georges Marchais (11,20%). Cette surprise est confirmée aux élections législatives de 1986 où le FN obtient 9,65% des voix et envoie 35 députés à l’Assemblée nationaleii. Le tournant s’effectue réellement en 1988 où le candidat communiste à l’élection Présidentielle, André Lajoinie, est largement battu par Jean-Marie Le Pen (6,76% contre 14,38%). Au départ, tout le monde croit à un phénomène transitoire : le FN n’exprime qu’un ras-le-bol mais ne possède pas de vraie base électorale. Le PCF fait le lien avec la montée du chômage mais ne s’en inquiète pas plus que ça. Et surtout, aucune autocritique n’est formulée, la faute étant rejetée sur la droite traditionnelle et sur les médias. Pourtant on assiste vite à une « lepénisation des esprits » mais aussi, selon l’auteur, à une « anti-lepénisation ». Si l’antiracisme et l’universalisme répondent à juste titre au racisme et au nationalisme du FN, le PCF ne réussira jamais à répondre à la cause principale de la montée de Le Pen : « la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière ». Au contraire, le traumatisme créé par le FN provoque un abandon de toute solution nationale et le parti d’extrême droite se retrouve rapidement en situation de monopole.

Pourtant dans les années 1970, le PCF s’oppose frontalement à la construction européenne. Il ne s’oppose pas à la construction européenne en tant que telle mais à sa philosophie libérale. Cette dernière s’exprime par son ordre juridique qui confisque la souveraineté au peuple pour la transférer au droit communautaire et par son ordre économique qui tend à transformer l’Europe en un vaste marché commercial. Le PS de son côté a toujours soutenu cette construction. Ceci s’explique par une longue conversion au social-libéralisme. Celle-ci s’est effectuée rapidement dans tous les pays d’Europe où les partis socialistes ou sociaux-démocrates se sont tournés vers les États-Unis, dans un contexte de guerre froide, et ont choisi d’abandonner le marxisme. En France si une nouvelle génération de cadres socialistes, dont Michel Rocard est le plus fier représentant, veulent définitivement tourner le dos au marxisme, l’affaire prend plus de temps. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand choisit de s’allier au courant marxiste de Jean-Pierre Chevènement afin de marginaliser les sociaux-libéraux. Dans un second temps il se tourne même vers le PCF. Mais une fois au pouvoir, Mitterrand refuse de rompre avec la mondialisation et l’ordre européen qui mettent en échec son programme. Voilà comment en 1983 le tournant de rigueur est décidé, une « parenthèse libérale », selon Jospin, qui ne sera jamais fermée. Rocard ou Delors prennent officiellement le pouvoir au PS. Même si le PCF gouverne aux côtés du PS jusqu’en 1984 et qu’il perd en crédibilité, il ne trahit pas pour autant ses positions. Il reste le parti de la rupture avec le capitaliste qui défend le protectionnisme et la souveraineté. Même si cette position s’adoucit avec le temps, le PCF est durant le référendum sur le traité de Maastricht l’un des principaux défenseurs du « non ». Ce sont au final les critiques trotskistes sur le supposé chauvinisme « petit-bourgeois » du PCF et son alliance avec le PS de Jospin en 1997 au sein de la « gauche plurielle » qui lui font définitivement abandonner cette position. En parallèle de tout cela, l’altermondialisme est né, développant l’idée (le mythe ?) d’une autre mondialisation régulée et d’une autre Europe sociale. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen, ancien « Reagan français » et défenseur de la construction libérale européenne change avec le traité de Maastricht et se pose en « antimondialiste » et se met à critiquer l’ordre financier ultra-libéral, ce qui lui permet de progresser au sein des classes populairesiii. Depuis, sa fille effectue un gros travail afin de dédiaboliser son parti et l’ancrer chez les classes populaires. Certes, si le Front de gauche s’est converti à la « désobéissance européenne » – plus le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon que le PCF  –, pour Aurélien Bernier ce n’est pas encore suffisant et le mouvement politique reste prisonnier de trois tabous qui sont le protectionnisme, l’Europe et la souveraineté.

Les 3 tabous

Le capitalisme est aujourd’hui largement libre-échangiste. Contrairement au XIXème siècle, le libre-échange ne consiste plus en un simple prolongement du marché national mais aussi à des délocalisations. Ces dernières permettent une compression des salaires et une destruction méthodique des acquis sociaux – notamment par le chantage à la délocalisation. L’auteur plaide pour un protectionnisme qui se distingue de celui du FN car il ne consiste pas à faire croire aux ouvriers et aux patrons que leurs intérêts sont les mêmes – aux dépens de ceux des travailleurs étrangers. Il s’agit de briser le pouvoir du grand Patronat, de corriger les déséquilibre inacceptables dans les échanges internationaux et d’inciter les pays à salaires plus faibles à développer leurs marchés intérieurs (ce qui bénéficierait aux travailleurs).

Le deuxième tabou est celui de l’Europe. Il semble clair que les institutions européennes ont été mises en place de façon à empêcher toute politique non libérale. Elles confisquent dans un premier temps le pouvoir politique aux peuples afin de le redistribuer à une technocratie (la Commission européenne). Dans un second temps, elles empêchent toutes ruptures économiques grâce aux instruments mis en œuvre (monnaie unique, banque centrale indépendante, libre-échange, etc). Aucune politique sociale de gauche ne semble possible dans ces conditions. S’il ne faut pas désigner l’Europe comme un bouc-émissaire facile (car elle ne fait que répondre aux exigences de nos dirigeants), sa construction n’est pas acceptable en tant que telle. Pour l’auteur, désobéir comme le propose le Front de gauche dans son programme de 2012 est encore trop faible. Il faut rompre totalement avec elle afin de recréer une Europe solidaire.

Le dernier tabou est celui de la souveraineté. Aurélien Bernier plaide en faveur de retour à la souveraineté populaire, nationale et internationaliste. Expliquant comment la Nation a été démantelée, d’abord durant la crise des années 1930, puis après la seconde guerre mondialeiv et enfin avec l’avancée du néolibéralisme. Loin d’une vision nationaliste et chauvine, l’auteur défend la Nation comme seul cadre actuel où peut s’exercer la démocratiev, à défaut d’une citoyenneté internationale. Mais sa vision est profondément internationaliste, le but n’étant pas de s’insérer dans une guerre commerciale internationale – comme le souhaite le FNvi. Quand le parti d’extrême droite ne veut que mettre fin aux excès du libéralisme, Bernier veut détruire le capitalisme. Cette exigence exige un nouvel ordre international, c’est pourquoi il défend une vision proche de la Charte de la Havanevii et de la déclaration de Cocoyocviii.

« Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite » Georges Orwell

Critiques et analyses

La réflexion développée par l’auteur est à la fois intéressante et salutaire. Intéressante car elle met en relief certaines faiblesses du discours actuel de la gauche radicale. Salutaire car au lieu de décharger la faute sur la droite et les médias – même s’il est certain que la droite « républicaine » et les médias ont aussi participé à une certaine banalisation du discours du FN – ce travail permet à la gauche radicale de démarrer son autocritique. En effet, il ne fait aucun doute qu’en tout temps, l’extrême droite n’est forte que des faiblesses de la gaucheix. Enfin, le livre montre brillamment que toute solution nationale n’est pas nécessairement nationaliste. Quelques remarques me semblent cependant utiles.

Il existe tout d’abord parfois une certaine confusion dans les termes. Largement discuté par l’économiste Jacques Sapir sur son blog le terme « national-socialisme » pour qualifier le Front national new look semble impropre pour la simple et bonne que même si son discours est davantage porté sur le social, il est encore loin du socialisme (une simple lecture du programme fiscal du parti suffit pour s’en convaincre). Le Front national est aujourd’hui un parti « national-populiste » dans la filiation du mouvement boulangiste du XIXème sièclex, plutôt que du Cercle Proudhon, vrai père du national-socialisme français. Dans cette logique,le terme de « national-socialiste » correspond aujourd’hui mieux à des mouvements comme ceux d’Alain Soral ou encore de Serge Ayoub, c’est-à-dire à des idéologies appartenant à l’extrême droite nationaliste et souhaitant rompre (ou au moins dans le discours) avec le libéralisme. Dans le livre de Bernier, il y a aussi une confusion entre « social-libéralisme » et « social-démocratie ». Le premier terme est une forme de libéralisme, mettant à ce titre la liberté individuelle au centre de toute réflexion, tenant compte des interactions sociales des individus. Le second terme correspond à la forme la plus réformiste du mouvement socialiste. A ce titre, la social-démocratie développe elle aussi une analyse de classe et pense pouvoir réformer le capitalisme. Aujourd’hui il est évident que ce que l’on nomme majoritairement « social-démocratie » n’est qu’une forme de « social-libéralisme ». Les propos sur la lutte des classes de l’ancien Ministre Jérome Cahuzac lors de son dernier débat face à Jean-Luc Mélenchon ne laissent que peu de doutes sur la tendance dominante au PS aujourd’huixi. Il y a enfin dans le livre un amalgame entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. La souveraineté populaire, concept développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social, est un système où le peuple est directement souverain. La souveraineté nationale, concept développé par Emmanuel-Joseph Sieyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? à la suite des écrits de John Locke ou de Montesquieu, est un système où la souveraineté appartient aux représentants de la Nation (elle-même vue comme un corps homogène). Le premier – jamais réellement appliqué en dépit de la Constitution de l’An I – est généralement vu comme un concept de gauche, alors que le deuxième – souvent appliqué – est plutôt vu comme de droitexii, car faisant converger fictivement les intérêts des classes populaires avec ceux des classes dominantes. Même si comme le fait remarquer Jacques Sapir ce sont avant tout deux conceptions de la Nation qui s’affrontentxiii.

Au-delà de ces termes techniques – non fondamentaux dans l’analyse –, l’auteur omet quelques éléments. Tout d’abord, il passe sous silence la stratégie de distanciation du FN vis-à-vis du reste de la droite. Le parti de Le Pen réussit ainsi à passer pour un parti anti-système s’opposant aux partis traditionnels quand le Front de gauche n’arrive toujours pas à s’affranchir du Parti socialiste (erreur qui a causé la mort politique du MRC de Jean-Pierre Chevènement) et reste redevable dans les esprits de la politique libérale menée par le gouvernement actuel. Ensuite, il n’évoque pas le rôle du Parti socialiste dans la montée du FN des années 1980, dans une stratégie de déstabilisation de la droite. Il est aussi dommage qu’Aurélien Bernier ne présente pas la relocalisation sous un aspect écologique. En effet, si les problèmes écologiques ne pourront se régler qu’à l’échelle mondiale, relocaliser la production et consommer locale deviennent des impératifs si on veut réduire les trajets de transport et donc les émissions de Co2.

Enfin, il occulte la question sociétale. Aujourd’hui, le plus effrayant est que la société semble acquise aux valeurs de la droite dure et de l’extrême droite. Alors que la gauche dominait la bataille culturelle dans les années 1980, notamment grâce à l’antiracisme, les français ne croient plus en la capacité des partis de gauche (souvent taxés d’angélisme) à répondre à leur aspiration en matière d’insécurité ou d’immigration, alors qu’il paraît logique que le capitalisme ne peut qu’accroître les problèmes potentielsxiv. Pour redevenir audible, la gauche radicale devra donc aussi réussir à reconstruire un nouveau discours paraissant réaliste pour contrer la montée des idées réactionnaires voire racistes dans la société et reprendre l’hégémonie culturelle au sein de la sociétéxv. La tâche qui reste à accomplir est donc énorme pour la gauche radicale qui devra passer de l’autocritique à la pratique afin de regagner l’électorat populaire qu’il a gagné, car comme le disait Georges Orwell : « Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite »xvi.

Notes
i Dans l’acceptation marxiste, une posture radicale est une posture qui s’avère capable d’identifier le mal à sa racine. Elle se distingue de la posture extrémiste qui s’évertue simplement à tenter de dépasser les limites existantes.

ii Mitterrand a instauré un système intégralement proportionnel afin de contrer l’avancée de la droite et l’effondrement du PS. Dès la dissolution de 1988, le système à deux tours est rétabli.

iii Dans Après la démocratie, le démographe Emmanuel Todd montre que les classes populaires et faiblement diplômées – quelques soient leurs orientations politiques –  ont massivement rejeté le traité de Maastricht comme le TCE. A ce titre, la question européenne relève clairement d’une logique de classes.

iv A ce propos, lire le dernier livre de Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014 : L’Europe sortie de l’Histoire ?

v A ce propos : « Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » Frédéric Lordon, Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas.

vi Pour une souveraineté de gauche se distinguant du nationalisme bourgeois du FN, lire l’excellent ouvrage de Jacques Nikonoff, La confrontation : argumentaire anti-FN

vii Signée le 24 mars 1948 mais pas ratifiée par les États-Unis, la Charte de la Havane prévoyait l’équilibre des balances de paiements. Elle est finalement abandonnée au profit du GATT.

viii Texte publié en 1974, la déclaration de Cocoyoc dénonce la répartition des richesses entre pays du Nord et du Sud et discute de  « l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ».

ix A ce propos quand Georges Orwell s’intéresse à la progression du fascisme – le propos n’étant pas de fasciser le FN –  dans les classes populaires dans Le Quai Wigan, il déclare : « Quand le fascisme progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur lui-même que le socialisme doit s’interroger ».

x A ce propos, dans une lettre adressée à Engels, le socialiste français Paul Lafargue décrit le boulangisme comme « un mouvement populaire» à tendances ambiguës. Pour Jean Jaurès dans L’Idéal de Justice, les choses sont plus claires : il s’agit d’un « grand mélange de socialisme dévoyé » et antirépublicain.

xi A ce propos, il peut être intéressant de lire le texte de Clément Sénéchal sur François Hollande et la social-démocratie.

xii Voir Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiii Voir Souveraineté et Nation de Jacques Sapir, en réponse à Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiv A première vue, l’insécurité est à la fois le fruit de la concentration des inégalités (aussi bien économiques, sociales et culturelles) et d’une société où posséder équivaut à être et où les individus ne reconnaissent plus d’autres valeurs que l’argent.

Quant à l’immigration, si elle a toujours existé, son accroissement est d’abord le fruit de la mondialisation, c’est-à-dire de la « prolétarisation des pays du Sud » (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul dans Changer de Révolution : l’inéluctable prolétariat)  et de la baisse des temps de transports qui en résultent – même si l’histoire coloniale ne peut pas être dédouanée non plus. De plus, le libéralisme en détruisant l’école républicaine ou en organisant une nouvelle ségrégation spatiale a rendu plus difficile l’intégration des immigrés. Et enfin, l’insécurité constante (en matière d’emploi ou culturelle) engendrée par le libéralisme favorise malheureusement le repli des accueillants. S’il faut avoir un discours réaliste sur le phénomène, il ne faut cependant jamais tomber dans le piège qui consiste à faire de l’immigré un danger ou accabler l’immigration de tous les maux.

xv A ce sujet, lire mon article dans RAGEMAG sur Antonio Gramsci, théoricien de l’hégémonie culturelle.

xvi Le quai Wigan