Archives pour la catégorie Société

Rachid Santaki : « Aujourd’hui, la République n’est plus dans les quartiers »

Entretien publié le 15 septembre 2015 sur Le Comptoir

Autodidacte, Rachid Santaki porte plusieurs casquettes. Après une expérience comme éducateur sportif à Saint-Denis (93), il fonde le magazine urbain “5Styles” qui rencontre un vif succès. Fort de cette expérience, le Séquano-Dyonisien se lance dans la littérature et publie plusieurs romans noirs. Aujourd’hui, celui qui est parfois surnommé “le Victor Hugo du ghetto tente sa chance comme scénariste. Toujours actif dans les quartiers populaires, le romancier vient de publier avec son ami Brahim Chikhi un court essai intitulé La France de demain – Pour réconcilier république & banlieue”(éditions Wildproject). 

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Louis Alidovitch : « Le retour aux communautés est l’expression d’un rejet du libéralisme »

Article publié initialement le 22 mai 2015 sur Le Comptoir

« Chroniqueur orwellien spécialiste du salafisme et du lumpenprolétariat » selon ses mots, Louis Alidovitch connaît bien les milieux associatifs musulmans. Il vient de publier son premier livre aux Éditions Thésée intitulé « La barbe qui cache la forêt – Essai sur les musulmans face au défi identitaire ». Dans ce court ouvrage, il analyse la montée de l’islamophobie ainsi que le malaise identitaire et communautaire actuel en France.

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Le « charlisme », nouveau mythe républicain ?

Article initialement publié le 19 mai 2015 sur Le Comptoir

Quatre mois après le rassemblement du 11 janvier, est-il possible de ne pas être Charlie ? Rien n’est moins sûr, comme le prouvent les réactions démesurées – et la tribune d’excommunication du Premier ministre Manuel Valls – qui ont suivi la sortie du dernier essai un brin provocateur de l’anthropologue Emmanuel Todd intitulé « Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse » (Seuil). Une situation qui nous amène à nous demander si l’unanimisme autour du « charlisme », entendu comme la défense de la liberté d’expression et de la laïcité, ne tient pas du religieux.

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Les tabous de la gauche radicale

Ancien membre du Conseil d’Administration d’Attac et militant anticapitaliste et favorable à la démondialisation, Aurélien Bernier revient avec un ouvrage qui devrait contribuer au débat d’idée au sein de la gauche radicalei. En effet, dans son dernier livre, intitulé La Gauche radicale et ses tabous, essaie de comprendre les échecs de la gauche anticapitaliste depuis la montée de l’extrême droite.

Le constat d’échec de la gauche radicale

Le livre commence sur un constat tragique : alors que le capitalisme néolibéral est à bout de souffle et que les conditions semblent donc favorables aux partis de gauches radicales, ces derniers éprouvent toutes les difficultés du monde à progresser (du Front de gauche en France à Die Linke en Allemagne) et sont souvent battus par l’extrême droite. La petite nuance étant le mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras qui a réussi à battre le parti socialiste (Pasok) et a perdu de peu face au centre droit (Nouvelle Démocratie) aux dernières législatives de juin 2012. Cependant, en Grèce aussi, la montée de l’ex-groupuscule néo-nazi Aube dorée est particulièrement préoccupante.

Pour comprendre le cas français il faut se replonger 30 ans plus tôt. Le 17 juin 1984 où la liste Front national crée la surprise en obtenant 10,95% des suffrages et en talonnant la liste PCF dirigée par Georges Marchais (11,20%). Cette surprise est confirmée aux élections législatives de 1986 où le FN obtient 9,65% des voix et envoie 35 députés à l’Assemblée nationaleii. Le tournant s’effectue réellement en 1988 où le candidat communiste à l’élection Présidentielle, André Lajoinie, est largement battu par Jean-Marie Le Pen (6,76% contre 14,38%). Au départ, tout le monde croit à un phénomène transitoire : le FN n’exprime qu’un ras-le-bol mais ne possède pas de vraie base électorale. Le PCF fait le lien avec la montée du chômage mais ne s’en inquiète pas plus que ça. Et surtout, aucune autocritique n’est formulée, la faute étant rejetée sur la droite traditionnelle et sur les médias. Pourtant on assiste vite à une « lepénisation des esprits » mais aussi, selon l’auteur, à une « anti-lepénisation ». Si l’antiracisme et l’universalisme répondent à juste titre au racisme et au nationalisme du FN, le PCF ne réussira jamais à répondre à la cause principale de la montée de Le Pen : « la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière ». Au contraire, le traumatisme créé par le FN provoque un abandon de toute solution nationale et le parti d’extrême droite se retrouve rapidement en situation de monopole.

Pourtant dans les années 1970, le PCF s’oppose frontalement à la construction européenne. Il ne s’oppose pas à la construction européenne en tant que telle mais à sa philosophie libérale. Cette dernière s’exprime par son ordre juridique qui confisque la souveraineté au peuple pour la transférer au droit communautaire et par son ordre économique qui tend à transformer l’Europe en un vaste marché commercial. Le PS de son côté a toujours soutenu cette construction. Ceci s’explique par une longue conversion au social-libéralisme. Celle-ci s’est effectuée rapidement dans tous les pays d’Europe où les partis socialistes ou sociaux-démocrates se sont tournés vers les États-Unis, dans un contexte de guerre froide, et ont choisi d’abandonner le marxisme. En France si une nouvelle génération de cadres socialistes, dont Michel Rocard est le plus fier représentant, veulent définitivement tourner le dos au marxisme, l’affaire prend plus de temps. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand choisit de s’allier au courant marxiste de Jean-Pierre Chevènement afin de marginaliser les sociaux-libéraux. Dans un second temps il se tourne même vers le PCF. Mais une fois au pouvoir, Mitterrand refuse de rompre avec la mondialisation et l’ordre européen qui mettent en échec son programme. Voilà comment en 1983 le tournant de rigueur est décidé, une « parenthèse libérale », selon Jospin, qui ne sera jamais fermée. Rocard ou Delors prennent officiellement le pouvoir au PS. Même si le PCF gouverne aux côtés du PS jusqu’en 1984 et qu’il perd en crédibilité, il ne trahit pas pour autant ses positions. Il reste le parti de la rupture avec le capitaliste qui défend le protectionnisme et la souveraineté. Même si cette position s’adoucit avec le temps, le PCF est durant le référendum sur le traité de Maastricht l’un des principaux défenseurs du « non ». Ce sont au final les critiques trotskistes sur le supposé chauvinisme « petit-bourgeois » du PCF et son alliance avec le PS de Jospin en 1997 au sein de la « gauche plurielle » qui lui font définitivement abandonner cette position. En parallèle de tout cela, l’altermondialisme est né, développant l’idée (le mythe ?) d’une autre mondialisation régulée et d’une autre Europe sociale. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen, ancien « Reagan français » et défenseur de la construction libérale européenne change avec le traité de Maastricht et se pose en « antimondialiste » et se met à critiquer l’ordre financier ultra-libéral, ce qui lui permet de progresser au sein des classes populairesiii. Depuis, sa fille effectue un gros travail afin de dédiaboliser son parti et l’ancrer chez les classes populaires. Certes, si le Front de gauche s’est converti à la « désobéissance européenne » – plus le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon que le PCF  –, pour Aurélien Bernier ce n’est pas encore suffisant et le mouvement politique reste prisonnier de trois tabous qui sont le protectionnisme, l’Europe et la souveraineté.

Les 3 tabous

Le capitalisme est aujourd’hui largement libre-échangiste. Contrairement au XIXème siècle, le libre-échange ne consiste plus en un simple prolongement du marché national mais aussi à des délocalisations. Ces dernières permettent une compression des salaires et une destruction méthodique des acquis sociaux – notamment par le chantage à la délocalisation. L’auteur plaide pour un protectionnisme qui se distingue de celui du FN car il ne consiste pas à faire croire aux ouvriers et aux patrons que leurs intérêts sont les mêmes – aux dépens de ceux des travailleurs étrangers. Il s’agit de briser le pouvoir du grand Patronat, de corriger les déséquilibre inacceptables dans les échanges internationaux et d’inciter les pays à salaires plus faibles à développer leurs marchés intérieurs (ce qui bénéficierait aux travailleurs).

Le deuxième tabou est celui de l’Europe. Il semble clair que les institutions européennes ont été mises en place de façon à empêcher toute politique non libérale. Elles confisquent dans un premier temps le pouvoir politique aux peuples afin de le redistribuer à une technocratie (la Commission européenne). Dans un second temps, elles empêchent toutes ruptures économiques grâce aux instruments mis en œuvre (monnaie unique, banque centrale indépendante, libre-échange, etc). Aucune politique sociale de gauche ne semble possible dans ces conditions. S’il ne faut pas désigner l’Europe comme un bouc-émissaire facile (car elle ne fait que répondre aux exigences de nos dirigeants), sa construction n’est pas acceptable en tant que telle. Pour l’auteur, désobéir comme le propose le Front de gauche dans son programme de 2012 est encore trop faible. Il faut rompre totalement avec elle afin de recréer une Europe solidaire.

Le dernier tabou est celui de la souveraineté. Aurélien Bernier plaide en faveur de retour à la souveraineté populaire, nationale et internationaliste. Expliquant comment la Nation a été démantelée, d’abord durant la crise des années 1930, puis après la seconde guerre mondialeiv et enfin avec l’avancée du néolibéralisme. Loin d’une vision nationaliste et chauvine, l’auteur défend la Nation comme seul cadre actuel où peut s’exercer la démocratiev, à défaut d’une citoyenneté internationale. Mais sa vision est profondément internationaliste, le but n’étant pas de s’insérer dans une guerre commerciale internationale – comme le souhaite le FNvi. Quand le parti d’extrême droite ne veut que mettre fin aux excès du libéralisme, Bernier veut détruire le capitalisme. Cette exigence exige un nouvel ordre international, c’est pourquoi il défend une vision proche de la Charte de la Havanevii et de la déclaration de Cocoyocviii.

« Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite » Georges Orwell

Critiques et analyses

La réflexion développée par l’auteur est à la fois intéressante et salutaire. Intéressante car elle met en relief certaines faiblesses du discours actuel de la gauche radicale. Salutaire car au lieu de décharger la faute sur la droite et les médias – même s’il est certain que la droite « républicaine » et les médias ont aussi participé à une certaine banalisation du discours du FN – ce travail permet à la gauche radicale de démarrer son autocritique. En effet, il ne fait aucun doute qu’en tout temps, l’extrême droite n’est forte que des faiblesses de la gaucheix. Enfin, le livre montre brillamment que toute solution nationale n’est pas nécessairement nationaliste. Quelques remarques me semblent cependant utiles.

Il existe tout d’abord parfois une certaine confusion dans les termes. Largement discuté par l’économiste Jacques Sapir sur son blog le terme « national-socialisme » pour qualifier le Front national new look semble impropre pour la simple et bonne que même si son discours est davantage porté sur le social, il est encore loin du socialisme (une simple lecture du programme fiscal du parti suffit pour s’en convaincre). Le Front national est aujourd’hui un parti « national-populiste » dans la filiation du mouvement boulangiste du XIXème sièclex, plutôt que du Cercle Proudhon, vrai père du national-socialisme français. Dans cette logique,le terme de « national-socialiste » correspond aujourd’hui mieux à des mouvements comme ceux d’Alain Soral ou encore de Serge Ayoub, c’est-à-dire à des idéologies appartenant à l’extrême droite nationaliste et souhaitant rompre (ou au moins dans le discours) avec le libéralisme. Dans le livre de Bernier, il y a aussi une confusion entre « social-libéralisme » et « social-démocratie ». Le premier terme est une forme de libéralisme, mettant à ce titre la liberté individuelle au centre de toute réflexion, tenant compte des interactions sociales des individus. Le second terme correspond à la forme la plus réformiste du mouvement socialiste. A ce titre, la social-démocratie développe elle aussi une analyse de classe et pense pouvoir réformer le capitalisme. Aujourd’hui il est évident que ce que l’on nomme majoritairement « social-démocratie » n’est qu’une forme de « social-libéralisme ». Les propos sur la lutte des classes de l’ancien Ministre Jérome Cahuzac lors de son dernier débat face à Jean-Luc Mélenchon ne laissent que peu de doutes sur la tendance dominante au PS aujourd’huixi. Il y a enfin dans le livre un amalgame entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. La souveraineté populaire, concept développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social, est un système où le peuple est directement souverain. La souveraineté nationale, concept développé par Emmanuel-Joseph Sieyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? à la suite des écrits de John Locke ou de Montesquieu, est un système où la souveraineté appartient aux représentants de la Nation (elle-même vue comme un corps homogène). Le premier – jamais réellement appliqué en dépit de la Constitution de l’An I – est généralement vu comme un concept de gauche, alors que le deuxième – souvent appliqué – est plutôt vu comme de droitexii, car faisant converger fictivement les intérêts des classes populaires avec ceux des classes dominantes. Même si comme le fait remarquer Jacques Sapir ce sont avant tout deux conceptions de la Nation qui s’affrontentxiii.

Au-delà de ces termes techniques – non fondamentaux dans l’analyse –, l’auteur omet quelques éléments. Tout d’abord, il passe sous silence la stratégie de distanciation du FN vis-à-vis du reste de la droite. Le parti de Le Pen réussit ainsi à passer pour un parti anti-système s’opposant aux partis traditionnels quand le Front de gauche n’arrive toujours pas à s’affranchir du Parti socialiste (erreur qui a causé la mort politique du MRC de Jean-Pierre Chevènement) et reste redevable dans les esprits de la politique libérale menée par le gouvernement actuel. Ensuite, il n’évoque pas le rôle du Parti socialiste dans la montée du FN des années 1980, dans une stratégie de déstabilisation de la droite. Il est aussi dommage qu’Aurélien Bernier ne présente pas la relocalisation sous un aspect écologique. En effet, si les problèmes écologiques ne pourront se régler qu’à l’échelle mondiale, relocaliser la production et consommer locale deviennent des impératifs si on veut réduire les trajets de transport et donc les émissions de Co2.

Enfin, il occulte la question sociétale. Aujourd’hui, le plus effrayant est que la société semble acquise aux valeurs de la droite dure et de l’extrême droite. Alors que la gauche dominait la bataille culturelle dans les années 1980, notamment grâce à l’antiracisme, les français ne croient plus en la capacité des partis de gauche (souvent taxés d’angélisme) à répondre à leur aspiration en matière d’insécurité ou d’immigration, alors qu’il paraît logique que le capitalisme ne peut qu’accroître les problèmes potentielsxiv. Pour redevenir audible, la gauche radicale devra donc aussi réussir à reconstruire un nouveau discours paraissant réaliste pour contrer la montée des idées réactionnaires voire racistes dans la société et reprendre l’hégémonie culturelle au sein de la sociétéxv. La tâche qui reste à accomplir est donc énorme pour la gauche radicale qui devra passer de l’autocritique à la pratique afin de regagner l’électorat populaire qu’il a gagné, car comme le disait Georges Orwell : « Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite »xvi.

Notes
i Dans l’acceptation marxiste, une posture radicale est une posture qui s’avère capable d’identifier le mal à sa racine. Elle se distingue de la posture extrémiste qui s’évertue simplement à tenter de dépasser les limites existantes.

ii Mitterrand a instauré un système intégralement proportionnel afin de contrer l’avancée de la droite et l’effondrement du PS. Dès la dissolution de 1988, le système à deux tours est rétabli.

iii Dans Après la démocratie, le démographe Emmanuel Todd montre que les classes populaires et faiblement diplômées – quelques soient leurs orientations politiques –  ont massivement rejeté le traité de Maastricht comme le TCE. A ce titre, la question européenne relève clairement d’une logique de classes.

iv A ce propos, lire le dernier livre de Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014 : L’Europe sortie de l’Histoire ?

v A ce propos : « Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » Frédéric Lordon, Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas.

vi Pour une souveraineté de gauche se distinguant du nationalisme bourgeois du FN, lire l’excellent ouvrage de Jacques Nikonoff, La confrontation : argumentaire anti-FN

vii Signée le 24 mars 1948 mais pas ratifiée par les États-Unis, la Charte de la Havane prévoyait l’équilibre des balances de paiements. Elle est finalement abandonnée au profit du GATT.

viii Texte publié en 1974, la déclaration de Cocoyoc dénonce la répartition des richesses entre pays du Nord et du Sud et discute de  « l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ».

ix A ce propos quand Georges Orwell s’intéresse à la progression du fascisme – le propos n’étant pas de fasciser le FN –  dans les classes populaires dans Le Quai Wigan, il déclare : « Quand le fascisme progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur lui-même que le socialisme doit s’interroger ».

x A ce propos, dans une lettre adressée à Engels, le socialiste français Paul Lafargue décrit le boulangisme comme « un mouvement populaire» à tendances ambiguës. Pour Jean Jaurès dans L’Idéal de Justice, les choses sont plus claires : il s’agit d’un « grand mélange de socialisme dévoyé » et antirépublicain.

xi A ce propos, il peut être intéressant de lire le texte de Clément Sénéchal sur François Hollande et la social-démocratie.

xii Voir Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiii Voir Souveraineté et Nation de Jacques Sapir, en réponse à Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiv A première vue, l’insécurité est à la fois le fruit de la concentration des inégalités (aussi bien économiques, sociales et culturelles) et d’une société où posséder équivaut à être et où les individus ne reconnaissent plus d’autres valeurs que l’argent.

Quant à l’immigration, si elle a toujours existé, son accroissement est d’abord le fruit de la mondialisation, c’est-à-dire de la « prolétarisation des pays du Sud » (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul dans Changer de Révolution : l’inéluctable prolétariat)  et de la baisse des temps de transports qui en résultent – même si l’histoire coloniale ne peut pas être dédouanée non plus. De plus, le libéralisme en détruisant l’école républicaine ou en organisant une nouvelle ségrégation spatiale a rendu plus difficile l’intégration des immigrés. Et enfin, l’insécurité constante (en matière d’emploi ou culturelle) engendrée par le libéralisme favorise malheureusement le repli des accueillants. S’il faut avoir un discours réaliste sur le phénomène, il ne faut cependant jamais tomber dans le piège qui consiste à faire de l’immigré un danger ou accabler l’immigration de tous les maux.

xv A ce sujet, lire mon article dans RAGEMAG sur Antonio Gramsci, théoricien de l’hégémonie culturelle.

xvi Le quai Wigan

Le cul entre deux chaises

Sabrina Benali est une jeune journaliste passionnée par l’écriture. Française d’origine algérienne, Sabrina décide de nous livrer – peut-être de manière un peu prématurée – une autobiographie intitulée Le cul entre deux chaises. Pour ceux qui ne l’ont pas compris, « le cul entre deux chaises » désigne la situation de l’auteur – mais aussi de nombreux autres franco-maghrébins voire de franco-autre chose – obligée de vivre constamment entre deux cultures : celle de son pays d’origine et celle du pays d’accueil de ses parents.

La vie de l’auteur

Le livre commence en 1998, le 12 juillet pour être plus précis. Ce soir-là, l’Équipe de France de football est championne du monde pour la première fois de son histoire. Le héros national se nomme Zinédine Zidane, français d’origine algérienne. Sabrina a 8 ans et pendant que tout un pays découvre (ou croit découvrir) la France « Black-Blanc-Beur », unie malgré sa diversité, elle se rend compte de son appartenance à un peuple. C’est aussi et surtout le début d’une quête d’identité personnelle. A l’époque, Sabrina se rend chaque été en Algérie durant les grandes vacances. Un pays qu’elle n’apprécie pas beaucoup, dont la culture lui semble très éloignée d’elle. Elle éprouve du mal à comprendre ses cousins et cousines, malgré les cours d’arabes qu’elle reçoit en primaire (et qui se soldent par un échec) et préfèrerait partir au ski en hivers comme certains de ses camarades franco-espagnols. Même si à cette époque la majorité de ses amis sont comme elle, c’est-à-dire d’origine maghrébine, elle n’éprouve aucun problème d’identité : elle parle en français, raisonne en français, rêve en français, etc.

Les choses commencent à changer à l’adolescence. Après un collège en ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire), Sabrina se retrouve au lycée en… ZEP. Pourtant, en seconde, grâce à ses parents, elle réussit à se retrouver dans une classe sans franco-maghrébin. Et là c’est le drame : elle se sent complexée et n’est pas à l’aise dans cette classe « où des prénoms comme Marine, Elodie ou Damien étaient la norme ». Au bout d’une année difficile, elle réussit à accéder en 1ère STG, LA classe des cancres – selon ses propres mots – où elle retrouve ses anciens amis d’origine maghrébine. Elle se sent à nouveau chez elle dans une classe où les « blancos » minoritaires et où elle peut crier au racisme et à l’injustice à la moindre réflexion de ses profs. Mais c’est aux dépens de ses résultats qui chutent vertigineusement. Elle passe finalement en terminal dans un autre établissement, non classé ZEP et où la seule autre française d’origine maghrébine de sa classe devient sa meilleure amie. Sabrina obtient finalement son baccalauréat.

Sabrina entre dans la vie adulte et à la fac. En parallèle, elle est caissière dans un supermarché. Si elle y garde globalement un bon souvenir, ses origines maghrébines lui desservent parfois,  comme avec cette cliente qui lui demande de retourner travailler en Algérie. D’autres anecdotes sont plus drôles comme celles avec ces Maghrébins qui essaient de la draguer ou ceux qui viennent systématiquement lui parler en arabe. Elle découvre dans le même temps le monde étudiant, qui n’a rien à voir avec le monde « ZEPiens ». Sabrina a parfois du mal à trouver sa place, « piégée » par sa culture arabo-musulmane : elle ne peut pas sortir en boite avec ses camarades ou rester au restaurant jusqu’à 22h-23h car chez elle ça ne se fait pas et sa mère lui interdit. Ajoutons à cela que par pratique religieuse, elle ne consomme pas d’alcool. Elle envie au départ ses copines de fac, puis elle s’y fait… Jusqu’à ses 20 ans où libérée elle part étudier à 150 kilomètre de chez elle. Mais ça ne se passe pas aussi facilement qu’elle l’aurait cru. Elle se sent en décalage avec ses amis « franco-français », elle n’a pas le même humour et doit se forcer à perdre son accent « banlieusard ». Puis Sabrina entre totalement dans la vie active où elle doit encore essayer de suivre dans un monde qui ne lui est pas forcément facile.

Réflexions développées dans le livre

Ce livre est aussi – et surtout – l’occasion de mener une réflexion sur la double culture de l’auteur et ses conséquences. Car au fond, ce qu’elle décrit est aussi vrai pour elle que pour tous les « doublement cultivés » comme elle les appelle. Sabrina prend notamment le temps de nous expliquer le poids de sa culture maghrébine et de l’islam (les deux s’entremêlant souvent) dans sa vie. Ces derniers peuvent sembler être lourds à porter, entre les restrictions alimentaires, la sévérité (non excessive) de ses parents quant à ses sorties ou encore les limites dans sa vie sentimentale (et sexuelle). Elle déclare à ce sujet : « Oui la religion est l’un des piliers de cette double culture et personnellement même si j’ai eu des passages difficiles je le vis relativement bien aujourd’hui ». Pourtant, cette culture arabo-musulmane lui permet de se construire une identité et favorise sa sociabilité avec ses amis franco-maghrébins. La difficulté provient moins d’un islam étouffant – l’auteur avoue même que malgré ses fortes convictions spirituelles, son intérêt pour sa religion reste limité – que du regard des autres dans une France orpheline de toutes croyances religieuses (aussi bien politiques que religieusesi). Dans ces conditions le musulman est toujours vu comme bizarre où différent et est sujet à de nombreux clichés. A ce propos, le poids des préjugés est un sujet très présent dans le livre. D’abord les préjugés dont l’auteur est victime et qui la renvoient constamment à ses origines ou à sa religion et qui peuvent lui porter parfois préjudices (dans le monde professionnel notamment). Mais il y a aussi ses préjugés sur les autres. Il y a ensuite les siens sur les français dits « de souche » face à qui elle complexe au départ et qu’elle voit toujours en petits bourgeois biens éduqués, prétentieux et hédonistes. Elle en a également envers les Maghrébins (non français), surnommés les « clandos » étant vus de manière négative .

Autre sujet du livre : le communautarisme, notion souvent dévoyée et souvent floue dans le débat public. Sabrina s’en réclame : si elle n’a pas choisi d’être communautaire, ce dernier s’est imposé à elle. C’est à force de ghettoïsation qu’elle se sent naturellement plus à l’aise à côté de ceux qui lui ressemblent. Elle refuse cependant l’ultra communautarisme qui est un repli total de la communauté.

Au final, s’il ne s’agit pas d’une œuvre littéraire et/ou intellectuelle majeure, cet ouvrage est intéressant sur plusieurs aspects. Il permet notamment une prise de conscience – pour ceux qui ne sont pas confrontés directement à la situation. Ce livre est à la fois le reflet des fractures sociales et culturelles actuelles mais aussi de l’état de la République sensée être « une et indivisible ». Dans un pays en crise morale, où il les gens ne vivent plus ensembles, les français issus de cultures étrangères n’ont pour seul refuge que la culture de leurs parents, qu’ils ne reçoivent que partiellement. La recherche d’identité devient alors infinie, car comme le rappelle l’historien et sociologue américain Christopher Lasch, il est impossible de se créer soi-même un « moi » et une identité à la carteii comme notre société moderne le prétend. Il en résulte une crise identitaire inévitable.

Nous vivons dans une société où chacun est poussé à vivre selon son mode de vie particulier – même si sous le poids de la culture consuméristeiii et du spectacleiv tous deux inhérents à nos sociétés, les gens finissent par agir de façon mimétique et ultra-conformiste – et dans ce contexte, les différentes communautés n’ont alors que trop peu de choses en commun. Ces dernières doivent se tolérer (expression qui revient souvent dans le livre) mutuellement mais comme le rappelle Christopher Lasch : « la tolérance sans valeur commune n’est qu’indifférence »v.  La ghettoïsation confinant les communautés entre-elles accentue le phénomène. Dans cette situation, les clichés issus des anciennes sociétés colonialesvi persistent. Plus grave, l’expulsion des classes populaires « franco-françaises » vii des métropoles a créé le fantasme d’une France fracturée entre immigrés (ou fils d’immigrés) pauvres et Blancs bourgeois ou issus des classes moyennes éduquées.

Le danger derrière tout cela est d’accoucher d’une France réellement communautaire. S’il est normal et légitime que des gens issus d’une même culture (et souvent également d’une même réalité sociale) se sentent naturellement attirés les uns vers les autres, le communautarisme – contrairement à ce que pense l’auteur – est plus que cela. Un pays communautariste est un pays organisé en communautés séparées voire antagonistes. Il en résulte quatre problèmes principaux : un affaiblissement démocratiqueviii, un risque de reproduction de discrimination par la ghettoïsationcix , une paralysie du changement social (parce que les intérêts communautaires s’opposent aux intérêts de classesx) et un risque de guerre de tous contre tous. Des problèmes sur lesquels devront un jour se pencher réellement les politiques quand on sait que jusqu’à présent la gauche de pouvoir s’est surtout bornée à instrumentaliser les « diversitaires » – comme ils aiment les appeler – et que la droite dite « républicaine » est souvent tombée dans la stigmatisation, sans parler de l’extrême droite…


i Dans Après la démocratie, Emmanuel Todd explique même que cette perte de croyances collectives est le fait le plus marquant de notre époque contemporaine

ii Voir La Culture de l’égoïsme de Christopher Lasch & Cornélius Castoriadis

iii Voir La société de consommation de Jean Baudrillard

iv Voir La société du spectacle de Guy Debord

v Voir La Révolte des élites de Christopher Lasch

vi Pour la fabrication des clichés par le colonialisme, voir par exemple Peaux noires, masques blancs de Frantz Fanon. Fanon y explique comment la division de la société débouche sur des représentations psychiques précises. Si les institutions coloniales ont aujourd’hui disparus, il est fort probable que les représentations raciales qu’elles ont engendré perdurent encore, au moins pour certaines d’entre-elles.

vii A ce propos, lire Les fractures françaises du géographe Christophe Guilluy

viii Voir Du Contrat Sociale de Jean-Jacques Rousseau, où le philosophe explique clairement comment la défense d’intérêts particuliers de groupes communautaires peut s’opposer frontalement à l’intérêt général.

ix Chose qu’explique très bien Christopher Lasch dans La Révolte des élites : « Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes ».

x Voir les travaux de Thomas Schelling, lauréat du prix Nobel d’économie en 2005 et notamment son article intitulé Dynamic Models of Segregation (Modèles dynamiques de ségrégation) publié en 1971 où il montre comment ségrégation peut apparaître sans racisme, juste par préférences communautaires : http://sweetrandomscience.blogspot.fr/2013/08/rediffusion-de-lete-theorie-du-ghetto_19.html

Le Doc : « La banalisation du porno est un vrai problème »

Interview publiée le 5 octobre dans RAGEMAG

Parler sérieusement de sexe dans les médias n’a jamais été chose aisée. Quand il s’agit de s’adresser à des adolescents la tâche s’annonce encore plus compliquée. Basée sur l’émission américaine LovelineLovin’ fun a été un précurseur dans le domaine. De 1992 à 1998, cette émission connaît un franc succès sur Fun Radiomalgré les critiques. Le concept est simple : un pédiatre, Christian Spitz (alias le Doc), et un animateur radio, Difool, répondent aux diverses interrogations que se posent les ados. Une large partie de celles-ci tournent autour du sexe. Quinze années après avoir révolutionné le monde radiophonique, l’émission reprend du service. Si Karima Charni et Karel ont remplacé Difool, le Doc est toujours de la partie et RAGEMAG est allé à sa rencontre.

Vous revenez à l’antenne de Fun Radio pour animer Lovin’ Fun 15 ans après l’arrêt de l’émission. Qu’est-ce qui a changé chez les adolescents entre les années 1990 et aujourd’hui ?

Structurellement, peu de choses ont changé. Les deux différences majeures sont qu’ils sont hyper-connectés aux réseaux sociaux et ont accès très facilement à la pornographie. Mais malgré ces quelques détails, les adolescents sont toujours les mêmes.

Vous ne pensez pas que lors de ces quinze dernières années nous avons assisté à la banalisation de la drogue et d’autres comportements qui étaient encore marginaux chez les adolescents dans les années 1990 ?

Oui, c’est vrai qu’il y a quelques changements quand même. Nous pouvons noter, par exemple, qu’aujourd’hui les filles à 15 ans sont plus fumeuses que les garçons, alors que ceux-ci consomment plus de drogues dures. Cependant, je fais une différence entre utilisation régulière, ponctuelle et occasionnelle. Et les consommations régulières ne sont pas plus fréquentes que durant les années 1990. Il n’y a pas de changement de fond.

L’émission programmée de 1992 à 1998 avait pour slogan « Sexe, Capote et Rock’n’Roll ». A-t-elle participé à une démystification du sexe, une désacralisation de celui-ci et à un découplage entre l’acte sexuel et les sentiments amoureux ?

Non, je ne crois pas du tout. En écoutant les retours d’anciens auditeurs, qui sont parents maintenant, je n’ai pas le sentiment que nous puissions parler de démystification du sexe. Nous étions plus dans une forme d’ « éducation informelle » construite autour d’expériences vécues. Nos conseils leur permettaient de trouver eux-mêmes leurs propres réponses. Le but de l’émission était justement de trouver une unité entre les sentiments et le sexe, et pas l’inverse.

« Le but de l’émission était justement de trouver une unité entre les sentiments et le sexe, et pas l’inverse. »

Dans une société où le culte de la performance et l’immédiateté du plaisir deviennent la norme, les adolescents ont-ils aujourd’hui plus d’anxiété vis-à-vis du sexe que ceux des années 1990 ?

Franchement je dirais qu’ils en ont au contraire moins. Pourquoi ? Parce que durant les années 1990, il y avait le sida qui effrayait. Aujourd’hui cette menace provoque beaucoup moins d’anxiété, notamment grâce aux progrès en matière de prévention et à la trithérapie. Le problème n’est d’ailleurs pas l’anxiété vis-à-vis du sexe mais vis-à-vis de l’autre, au sein de la relation. Les ados se demandent toujours s’ils vont être performants ou à la hauteur. Ils s’interrogent sur la nature de la relation ou sur sa durée. La confiance qu’ils peuvent accorder à l’autre est aussi importante. C’est là que nous constatons une vraie anxiété. Mais elle n’a pas changé depuis les années 1990. Après, tout le monde s’interroge sur ses capacités sexuelles mais c’est avant tout dans le cadre de la relation.

« L’âge du premier rapport sexuel en moyenne n’a pas changé en 20 ans : il se situe à 16 ans. Cette donnée prouve que le porno n’a pas généré une expansion du passage à l’acte. »

À un âge où on se découvre encore, vers qui l’adolescent peut-il se tourner : parents, amis, école ? N’est-il pas assez seul avec ses questions ?

Il est nécessairement seul. Il a ses parents, ses amis et les sites d’information auxquels il a accès. C’est bien maigre finalement. Notre émission leur apporte alors quelque chose, en les nourrissant d’expériences vécues, en plus de l’enseignement « théorique ».

On parle souvent du décalage entre une société sexuellement libérée et de profonds tabous. Quels sont les tabous de cette génération ?

Ils ont des tabous très banals : se découvrir, le nu, être vus. Ils veulent surtout se protéger en fait. Mais je ne sais pas ce qu’est un tabou. Les vrais tabous de notre société sont l’inceste, le viol, la violence… et heureusement ! Hors de cela, il n’existe pas de vrais tabous qui réfrènent la sexualité. Les filles sont d’ailleurs tout autant aguerries et averties que les garçons.

Comment expliquer la beauté du sexe, le plaisir de la découverte aujourd’hui où l’âge moyen du premier film porno est tombé en dessous 13 ans ?

La banalisation du porno est un vrai problème mais heureusement elle n’affecte pas réellement ceux qui ont un bon équilibre affectif. Mais l’âge du premier rapport sexuel en moyenne n’a pas changé en 20 ans : il se situe à 16 ans. Cette donnée prouve que le porno n’a pas généré une expansion du passage à l’acte. Néanmoins, pour les plus fragiles psychologiquement, ce genre de rapport où l’individu est objetisé est un mauvais modèle. Mais la plupart des individus, qui possèdent un vrai équilibre, s’en détournent très rapidement.

Justement, le développement des réseaux sociaux et des sites comme Adopte un mec qui placent l’Homme comme une marchandise jetable et donc périssable, ont-ils modifié les rapports entre ados ?

Je ne crois pas que les rapports entre les ados aient été modifiés. Ils ont pour la plupart grandi avec les réseaux sociaux et savent s’en servir. Oui, il y a des sites pornographiques et l’objetisation de l’individu est un danger. Mais ça ne contamine pas les adolescents qui gardent souvent leur pureté et leur idéalisme.

« Si beaucoup fantasment sur leurs possibilités d’avoir des rapports sexuels dès l’âge du collège, le passage à l’acte ne se fait que très rarement. »

En France, la majorité sexuelle est de 15 ans. Pourtant certains de vos auditeurs sont beaucoup plus jeunes. Cette limite arbitraire est-elle encore pertinente ?

Elle est totalement pertinente, par rapport aux adultes. Deux individus de 14 ans peuvent avoir une relation sexuelle et personne n’a rien à dire dessus. Il y a aussi une vraie différence de maturation. Par exemple, certaines filles sont réglées à 11-12 ans et ont l’air de femmes à 14 ans, alors que certains garçons qui commencent leur puberté à 13-14 ans ont encore l’air d’enfants. Donc bien sûr que cette limite est complètement arbitraire, mais si beaucoup fantasment sur leurs possibilités d’avoir des rapports sexuels dès l’âge du collège, le passage à l’acte ne se fait que très rarement. Mais la majorité sexuelle est avant tout une notion essentielle pour les adultes : un adulte quelconque qui veut avoir une relation avec un mineur de moins de 15 ans est forcément coupable. On ne peut pas supposer dans ce genre de cas le libre-arbitre d’un enfant.

Votre expérience radio et l’immédiateté que procure ce média, vous aident-elles dans votre pratique quotidienne de la pédiatrie ?

En réalité, c’est l’inverse (rires) : la pratique de la pédiatrie m’aide pour la radio ! Elle m’a appris à écouter, ce qui est essentiel.

Votre émission a été une des premières à évoquer les problèmes de sexe, en 1992. Aujourd’hui, vous êtes toujours aussi seul, pourquoi les médias sont si frileux à parler de sexe sur une antenne de grande écoute ?

Ils ne sont pas frileux pour plaisanter sur le sexe, et parfois de manière graveleuse ! Même dans les radios généralistes, ils en parlent en permanence car cela fait partie de la vie. Là où notre émission a été totalement novatrice, c’est qu’il s’agit de parler de ses propres expériences ainsi que des maux du quotidien pour y trouver des réponses. De plus, elle s’adresse à des gens jeunes, en pleine construction de leur personnalité. Ce sont sur ces points précis que nous avons été différents. Il existe aussi d’autres excellents médias d’information, comme le site internet fil santé jeune. Globalement, s’adresser à des adolescents sur ces sujets c’est très spécifique.  Et il n’y a pas plus d’émissions comme ça, tout simplement parce que le jeune public intéresse peu de radios.

Boîte noire

Grimm, Perrault et les Mille et Une Nuits : si le sexe m’était conté

Article publié le 27 juillet 2013 avec  Lucie Bacon, Mathilde Hamet et Elyse Khamassi 

Il était une fois… tout bon conte qui se respecte commence par ces quelques mots qui font rêver les enfants et louper le début du film de la deuxième partie de soirée aux parents. Quand on creuse la morale et les non-dits de ces histoires souvent pleines de princes et princesses, on s’aperçoit que les contes adressent de puissants messages aux esprits conscients, préconscients et inconscients de nos chers chérubins. Ils leur permettent de dessiner les contours d’un comportement conforme à la morale. À travers les histoires du Petit Chaperon RougeRaiponce,Blanche-Neige et des Mille et Une Nuits, donnons corps à ce que disait le poète allemand Schiller : « Je trouvais plus de sens profond dans les contes de fées qu’on me racontait dans mon enfance que dans les vérités enseignées par la vie. »

La mise en garde du Petit Chaperon Rouge

Un enfant qui dès le plus jeune âge a eu l’habitude d’être bercé à la voix des contes a forcément déjà entendu l‘histoire du Petit Chaperon Rouge : les galettes et le petit pot de beurre, le loup, la forêt, le «Tire la chevillette, la bobinette cherra », le lit de la mère-grand, « Mère-grand, que vous avez de grandes dents » et le fatal destin du Petit Chaperon Rouge. Mais au-delà de la réminiscence enfantine, qui se souvient, dans la version de Charles Perrault, qu’il existait une morale à ce conte ? Si un enfant peut la comprendre aisément, la relire dix, vingt ou trente ans après, avec un recul certain, laisse apparaître une toute autre interprétation.

« On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d’une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux. »

Le message est on ne peut plus clair : « Non mesdemoiselles, ne parlez à aucun inconnu dans la rue, surtout si vous êtes mignonnes, vous risquez de passer à la casserole. »

Dans sa fameuse Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim livre une analyse plus poussée encore sur les interprétations du conte, en différenciant la version de Charles Perrault de celle des frères Grimm qui suivit, près d’un siècle plus tard.

Commençons par la dernière version : beaucoup plus soft et édulcorée, aucune morale n’est ajoutée à cette histoire. Si le thème central est bien la peur d’être dévorée, le Petit Chaperon Rouge reste bel et bien sauf, après les mises en garde de sa famille. Elle traverse le conte sur le fil d’un dualisme situationnel : d’un côté le principe de plaisir, de l’autre celui de la réalité. Le loup y apparaît comme un dangereux séducteur, il est l’image de la fascination, de l’attirance sexuelle, de l’excitation ressentie comme une angoisse. La fille se laisse séduire avant de redevenir prudente. Elle questionne, cherche des réponses, avec le loup ou chez sa grand-mère. Pour Bettelheim, le Petit Chaperon Rouge a la personnalité d’une ado qui lutte avec ses problèmes de puberté pour lesquels elle n’est pas encore mûre.

L’essence d’un conte est certainement l’imaginaire qu’il laisse transparaître et grâce auquel le lecteur, selon son âge, son expérience, sa perception, et même son humeur, peut construire sa propre histoire. Si différents niveaux de lecture sont possibles dans la version du conte des frères Grimm, Charles Perrault n’a quant à lui pas laissé le choix de l’interprétation.

Pour Bettelheim, Perrault nous confronte à un « excès de simplification » : avec la morale qu’il ajoute à l’histoire, aucune autre interprétation que la mise en garde contre l’agression n’est possible. Le loup est la métaphore parfaite de l’agresseur, à la fin triomphant. Le conte est privé de la délivrance, du réconfort attendu d’une histoire enfantine. Ce n’est clairement pas un conte de fées, c’est une mise en garde qui menace l’enfant dans ses désirs, dans ses comportements, dans ses actions.

Les Raiponce aux fantasmes d’une petite fille

« Il était une fois un homme et une femme qui connaissaient enfin le bonheur d’attendre un enfant. Derrière leur maison, il y avait un jardin appartenant à une terrible magicienne. Or, il arriva que la femme y aperçut ces magnifiques fleurs que l’on nomme “raiponces”. De ce moment, elle perdit complètement l’appétit. »

Les premières phrases de ce conte de Grimm nous plongent immédiatement dans une atmosphère sombre qui perdure jusqu’à la fin de l’histoire. Ce conte d’origine allemande et peu connu en France relate l’enfance d’une petite fille, Raiponce, dont la mère tient à manger les fleurs du même nom appartenant à une sorcière. Pour une poignée de fleurs en salade, le couple accepte que leur petite fille soit emportée par la sorcière à sa naissance. Elle grandit alors dans une tour, enfermée, avec comme seul lien avec l’extérieur ses longs cheveux servant d’échelle à sa tortionnaire.

« Raiponce avait de longs et merveilleux cheveux qu’on eût dits de fils d’or. En entendant la voix de la sorcière, elle défaisait sa coiffure, attachait le haut de ses nattes à un crochet de la fenêtre et les laissait se dérouler jusqu’en bas, à vingt aunes au-dessous, si bien que la sorcière pouvait se hisser et entrer. »

L’histoire est en place. Les parents aimants privés de leur enfant, la sorcière symbole de la belle-mère mettant barrières et interdits et une enfant aussi belle que douce. En souhaitant délivrer sa femme d’une frustration, le père crée une nouvelle frustration, celle de sa fille, élevée loin de son père et de son prince charmant. Seule dans sa tour, elle attend son prince charmant sur sa vaillante monture.

Cette fois, Bruno Bettelheim explique que ce conte réunit les fantasmes de la petite fille. « La petite fille désire se voir sous les traits d’une belle jeune femme, prisonnière d’un personnage de sexe féminin égoïste et méchant – douce définition de la belle-mère – qui met une barrière infranchissable entre elle et l’amant. » Cette barrière est triple. D’abord sous les traits du personnage de la sorcière. Puis une barrière physique, Raiponce étant emprisonnée dans une tour sans porte ni escalier. Enfin, l’obstacle géographique, cette tour est au milieu de la forêt. Mais où est le père, celui que la petite fille rêve secrètement d’épouser ?

Et Bettelheim de préciser que « le vrai père de la princesse captive est présenté comme un personnage incapable de se porter au secours de sa ravissante fille ». Dans ce conte, le père de la fillette est sous le coup d’un sortilège. Dans d’autres contes, il est bien incapable de faire obstacle à une belle-mère (Blanche-Neige) ou dans d’autres encore, il est mort (Cendrillon). C’est ce qui permet à la petite fille de répondre symboliquement à cette épreuve œdipienne, celle de faire la différence entre une figure paternelle réelle et aimée et un personnage qui n’existe pas encore mais qui sera son futur amant. Elle répond à cette frustration immédiate : elle ne peut pas épouser son père. Et elle se dédouane par la même occasion : ce n’est pas de sa faute mais de celle d’un personnage tiers forcément représenté sous des traits féminins… et laisse ainsi le champ libre à celui qu’elle ne connaît pas encore, son amant. Dès lors, la petite fille peut continuer à aimer son père tout en sachant qu’un jour son prince viendra

La petite fille laisse le champ libre à son amant. Dès lors, elle peut continuer à aimer son père tout en sachant qu’un jour son prince viendra…

Ce transfert d’attention du père vers l’amant est symbolisé par la chevelure de Raiponce. Ce sont ses tresses qui permettent d’établir un lien avec le Prince : « Les nattes se déroulèrent aussitôt et le fils du roi monta. » Relation que Raiponce annihile au détour d’une phrase : « Dites-moi, mère-marraine, comment se fait-il que vous soyez si lourde à monter, alors que le fils du roi, lui, est en haut en un clin d’œil ? » Elle commet un « lapsus linguae » freudien, un des rares lapsus présents dans les contes de fées. Et dévoile son secret tout en sachant que la sorcière l’aime et la protège. Pour cause, celle-ci ne la tuera pas mais l’abandonnera au milieu du désert. C’est d’ailleurs cet amour égoïste venant de la sorcière qui va la sauver. « Mais si impitoyable était sa cruauté, qu’elle s’en alla déposer Raiponce dans une solitude désertique, où elle l’abandonna à une existence misérable et pleine de détresse. » Avant cela et dans une ambiance toujours très réjouissante, cette infâme magicienne lui coupe ses belles tresses, et Raiponce se retrouve avec une coupe façon Chantal Goya. Après la lecture de ce conte, la petite fille pourra donc continuer à vouloir épouser son père, se dire que finalement sa belle-mère l’aime et attendre son prince gentiment.

Raiponce est un conte passionnant, pas seulement parce qu’il résout l’équation des fantasmes freudiens de la petite fille, mais aussi parce qu’il lui permet de s’affirmer en tant qu’acteur principal du conte. Pas comme cette feignasse de Cendrillon, qui attend son prince charmant en dormant sur un lit baldaquin payé par papa. Raiponce donne au Prince l’idée des petits morceaux de soie, et non l’inverse. « Si tu viens, lui dit-elle, alors apporte moi chaque fois un cordon de soie, j’en ferai une échelle et quand elle sera finie, je descendrai et tu m’emporteras sur ton cheval. » Mais point d’échelle, ni de cheval à l’horizon. Ce n’est pas le prince qui la délivrera. Le malheureux est piégé, devient aveugle et finira par errer dans la forêt à la recherche de sa belle. Les rôles sont inversés et c’est grâce à sa ténacité que Raiponce se délivrera du mal, retrouvera le prince et lui rendra même la vue au moment de la scène finale. Et comme à chaque fois : « they lived happily ever after… »

Blanche-Neige et l’entrée dans l’âge adulte

Si les contes de fée sont liés, dans l’imaginaire, aux stades les plus importants du développement de l’individu, Blanche-Neige est sans doute celui qui distingue le mieux les différentes phases du développement de l’enfance. Il pointe, selon Bettelheim, « les difficultés pubertaires de l’enfant de sexe féminin ».

Outre l’utilisation du chiffre trois qui, dans l’inconscient, est lié au sexe, le blanc, symbole d’innocence, contraste avec le rouge, symbole de désir sexuel.

Dans la version la plus connue, celle des Frères Grimm, la mère de Blanche-Neige se pique le doigt avec une aiguille, alors qu’elle coud devant une fenêtre. À la vue des trois gouttes de sang qui tombent sur la neige, elle déclare vouloir un enfant aussi blanc que ladite neige, aux lèvres aussi vermeilles que le sang et aussi noir de cheveux que l’ébène. Outre l’utilisation du chiffre trois qui, dans l’inconscient, serait lié au sexe, le blanc, symbole d’innocence, contraste avec le rouge, symbole de désir sexuel. Par ces mots, le conte prépare la petite fille à l’avènement du saignement sexuel, par la menstruation, et plus tard par la rupture de l’hymen. Si l’enfant ne le comprend pas a priori, le conte évoque d’emblée que la condition nécessaire à la conception d’un enfant, lui y compris, passe par ce saignement.

Blanche-Neige met également en garde les parents contre les luttes œdipiennes, via le personnage de la marâtre, remplaçant la mère morte en couche, et qui crève de jalousie face à l’amour que son mari le Roi porte à sa fille. Plus la jeune fille mûrit, plus elle s’embellit, au point de devenir « mille fois plus belle » que sa belle-mère la Reine. Le miroir, dans son extrapolation de la beauté de Blanche-Neige, semble parler avec la voix de l’adolescente pré-pubère, qui manifeste autant le désir de surpasser son parent du même sexe, qu’il ne le redoute, alors que l’attitude de la belle-mère devant son miroir rappelle que, comme dans l’histoire de Narcisse, trop d’amour de soi mène fatalement à l’autodestruction du personnage.

De cette rivalité mère-fille poussée à son extrême, naît l’injonction de la Reine au chasseur, figure paternelle de substitution dans de nombreux contes, de tuer Blanche-Neige et de lui rapporter son foie et son cœur. Selon la coutume primitive. Comme le rappelle Bettelheim : « On acquiert les pouvoirs et les caractéristiques de ce que l’on mange» En cuisinant et en mangeant les organes rapportés, la Reine espère ainsi s’approprier le pouvoir de séduction de l’enfant. Mais laissée libre par le chasseur, Blanche-Neige trouve refuge chez les sept nains.

Êtres masculins à la croissance avortée, au corps trapus et se faufilant facilement avec leurs pioches dans les cavités sombres et profondes, les nains ont une lourde symbolique phallique. Paradoxalement, ils sont totalement asexués et ignorent tout de l’amour. Restés au stade pré-œdipien, ils sont dénués de conflits intérieurs, c’est donc auprès d’eux que Blanche-Neige observe une période de latence ; la pré-adolescence, jusqu’au retour des troubles de l’adolescence, sous les traits de la Reine déguisée.

Grimée en vieille femme, celle-ci rend trois visites à Blanche-Neige et lui apporte tour à tour un beau lacet de corset, un peigne et une pomme, tous empoisonnés. L’intérêt accordé par l’adolescente au corset et au peigne, alors que les nains l’ont mise en garde contre toute visite étrangère, montre qu’elle cède à la tentation par l’envie de se rendre sexuellement désirable. Une faiblesse qui la ramène à son propre narcissisme, et montre une part de vanité qu’elle a désormais en commun avec sa belle-mère.

La pomme, quant à elle, symbolise l’amour et le sexe. De celle offerte à Aphrodite et qui sème la discorde, au fruit défendu que le serpent, symbole de virilité, offre à Ève dans le jardin d’Éden, la pomme, ou le fruit, marque l’abandon de l’adolescence pour la découverte de la sexualité. Également symbole de sein maternel, dans l’iconographie religieuse, elle est ici partagée entre la mère et la fille et met en exergue leur désir commun, plus fort que la jalousie, d’accession à une sexualité mûre. C’est en croquant la moitié rouge de la pomme, soit sa partie érotique, que Blanche-Neige met fin à son adolescence.

Une fois le poison dans ses veines, la jeune fille inconsciente est placée dans un cercueil de verre, qui sera confié au jeune et beau prince qu’elle attendait. Ce passage marque la mort de l’enfance, et le temps de la gestation avant la pleine maturité. Ce n’est que lors d’une secousse du cercueil que Blanche-Neige crache le morceau de pomme qui l’étouffait et se libère de « l’ oralité primitive qui représente toutes ses fixations immatures », selon Bettelheim. Elle devient réellement prête pour le mariage, symbole, ici, d’entrée véritable dans l’âge adulte.

Le conte met en avant les rivalités de l’enfant pré-pubère face à ses parents. Privé de la capacité d’identification à la figure maternelle, la petite fille s’enfonce dans un conflit œdipien qui l’empêche de grandir, et nous montre que la stagnation au stade pré-œdipien du développement, représentée par les nains, empêche la connaissance de l’amour et du sexe. Cependant, il dit aussi qu’il ne suffit pas de changements physiques et physiologiques. Pour être prêt à avoir des relations intimes avec un autre, l’adolescent doit encore grandir, sa personnalité doit mûrir et ses conflits internes et externes, être réglés.

Les Mille et Une Nuits ou la difficile intégration du moi

Cela peut sembler surprenant au premier abord : le conte aux plus fortes connotations sexuelles est un conte d’origine orientale. Ou plutôt, un recueil de contes, puisqu’il s’agit des Mille et Une Nuits. Conte arabe d’origine indo-persane, il narre l’histoire d’un sultan perse, Shahryar, qui a perdu foi en l’amour et d’une femme, Shéhérazade, qui va l’aider à retrouver sa confiance en la gente féminine. Trahi par son épouse, Shahryar finit par croire qu’il ne peut plus avoir confiance en aucune femme.

Dès lors, pris d’une pulsion sanguinaire, chaque nuit, le sultan épouse une vierge et la fait exécuter le matin suivant, afin de s’assurer qu’elle ne le trahisse pas. Voulant sauver son peuple, Shéhérazade, fille du vizir, décide de l’épouser. Pendant mille et une nuits, la jeune reine, aidée de sa petite sœur Dinarzade, raconte une histoire au sultan, s’arrêtant chaque fois à l’aube sur une fin ouverte, le forçant ainsi à la garder en vie une journée de plus afin qu’elle puisse finir le conte la nuit suivante. Finalement, Shahryar tombe amoureux de la belle, abandonne sa résolution et décide de la garder auprès de lui pour toujours. Voilà pour la trame. Et au-delà de l’érotisme omniprésent dans les contes narrés par les deux sœurs, l’histoire principale de ce recueil de contes peut être interprétée de deux manières.

C’est grâce aux contes, résolvants divers cas névrotiques, racontés par Shéhérazade, que nos deux héros réussiront leur intégration tout en créant plaisir et désir chez eux en leur permettant de surmonter leurs diverses frustrations.

La première interprétation se concentre sur l’individu. L’histoire présente deux personnages névrosés souffrants d’un déficit d’intégration du moi. Shahryar, suite au traumatisme qu’il a subi, est un individu dont le ça, centre des pulsions primitives, a pris le pas sur le moi. Shéhérazade, qui joue le rôle du moi du sultan, est au contraire totalement dominée par son surmoi. Radicalement détachée de son ça égoïste, elle est prête à sacrifier sa vie pour le bien commun. C’est grâce aux contes, résolvants en fait divers des cas névrotiques, racontés par Shéhérazade, que nos deux héros réussiront l’intégration de leur moi tout en créant plaisir et désir en eux, en leur permettant de surmonter leurs diverses frustrations. Cette tâche est favorisée par la présence de Dinarzade qui, en manifestant son envie d’écouter sa sœur, fait le lien entre celle-ci et le sultan.

La seconde interprétation, privilégiée par Malek Chebel, est sociétale. Conte anthropologique et sociologique, les Mille et Une Nuits décrit la manière dont les femmes arrivent à se soustraire de l’oppression masculine dans une société patriarcale. Dans un monde violent à leur égard, les femmes devraient féminiser le monde qui les entoure afin de l’adoucir. Celles-ci jouent alors le rôle d’initiatrices sexuelles face à des hommes tyranniques transformés en consommateurs compulsifs de libido. Une lecture des rapports homme-femme de l’époque qui n’est pas spécifique au monde oriental, puisque Christopher Lasch, dans La culture du narcissisme, constatait déjà que la courtoisie traditionnelle et le jeu de séduction n’étaient que des rituels raffinés permettant aux femmes d’adoucir la domination masculine, en Occident. Les Mille et Une Nuits sont donc bien plus que de simples contes initiatiques : ils décrivent à la fois la compréhension et l’acceptation du moi et les rapports de séduction entre hommes et femmes dans nos sociétés ultra-patriarcales.

Disney ou le dépouillement symbolique des contes

De la tradition orale au dessin animé, en passant par le genre littéraire, le conte de fées a connu de nombreux changements afin de mieux coller à son public. Pour adapter ce dernier à notre civilisation consumériste, Walt Disney a remplacé progressivement la mort, la violence et le sexe par le baiser rédempteur du prince charmant et le « happy end ». Ces changements ont été effectués pour coller à notre société embourgeoisée qui n’accepte plus de penser la violence et voit en l’enfant un consommateur lambda. Une fois dépouillés de leurs symboliques, les contes de fées n’arrivent plus à jouer leur rôle éducatif dans la sexualité de l’enfant et à favoriser son passage à l’adolescence.

La jeune fille n’apprend plus à dépasser symboliquement sa peur du jeune homme (représenté par le loup) et au jeune homme n’est plus enseignée la nécessité du dépassement des pulsions primitives. Car paradoxalement, en s’adoucissant, les contes ne démystifient plus les peurs originelles et en n’éveillant plus nos fantasmes, ils ne nous projettent plus en nous-mêmes, étape essentielle pour parvenir à notre propre maîtrise. Par leur caractère initiatique, entre peur et fantaisie, les contes aidaient le surmoi à intérioriser les interdits nécessaires. L’intégration du moi permettant une satisfaction convenable des désirs du ça devient impossible avec les contes actuels. Voilà l’une des approches qui permettent de comprendre la montée d’idéalisations du moi, des narcissismes secondaires et de fait, des situations de détresse sexuelle dans nos sociétés modernes.

Kévin Victoire

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