Anouk Aïata : « Notre truc, c’est de faire de la musique du monde en français »

Interview publiée le 10 mai 2013 sur Sound Cultur’ALL

anouk-aiata-pourquoi-regardes-tu-la-lune-version-edit-single1Anouk Aïata est une jeune chanteuse parisienne pleine de rêves que nous vous avons déjà fait connaître sur Sound Cultur’ALL. Après un EP sorti fin 2012, l’artiste, accompagnée d’Amos Mâh, auteur-compositeur,  nous a livré son premier album le mois dernier. Un véritable ovni musical  très prometteur. Voilà pourquoi nous avons décidé d’aller à sa rencontre. Le rendez-vous est pris dans un bar près du canal Saint-Martin à Paris 10ème, avec AnoukAmos et leur manager. L’occasion de revenir avec eux sur la sortie de leur album.

Sound Cultur’ALL : Présentez-vous…

Anouk Aïata : Moi, c’est Anouk Aïata

Amos Mâh : Et Amos Mâh son ombre chinoise !

AA : Et on a un premier album qui vient de sortir qui s’intitule : La femme mangeuse des nuages du ciel.

SC : Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux ?

AA : Je l’ai rencontré, après bien des années de galère et d’écumage de scènes parisiennes. J’ai fait sa rencontre dans un projet trip hop où Amos était violoncelliste et moi chanteuse.  Nous avons donc fait connaissance dans la joie, la bonne humeur et l’alchimie musicale.

AM : Je ne dirais pas mieux.

SC : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours de votre EP à l’album ?

AA : On a sorti l’an dernier notre EP sur le label Barclays comme l’album. L’EP était un 4 titres aux influences très métissées, avec une reprise en espagnol d’un titre écrit par Tony Gatlif et des titres en anglais et en français écrits par nous. On a affiné notre travail sur 11 titres, mais avec plus de chansons en français cette fois-ci. Mais toujours avec un métissage affirmé et revendiqué.

AM : Et même assumé !

AA : Assumé, voilà ! Notre truc, c’est de faire de la musique du monde en français.

SC : Justement, on aimerait en savoir davantage sur tes influences.

AA : De mon côté, énormément de musiques du monde et beaucoup de chanson française avec des références ultimes, en ce qui me concerne comme Barbara. J’ai aussi dérivé vers Dalida. Sinon, j’aime beaucoup le jazz, la soul, la funk, le hip hp, le trip hop etc. Mais l’influence première sur ce disque c’est la musique du monde, sans frontière.

AM : J’ajouterais un peu de classique aussi, parce que ça a laissé des traces chez moi. Mais sinon, pas mieux qu’Anouk, encore une fois.

SC : Pourquoi écrire en deux langues, français et anglais, et ne pas se restreindre à une seule ?

AA : On n’a pas su choisir. C’était pour moi comme choisir entre mon père et ma mère. J’ai toujours aimé écrire et chanter en anglais. J’ai aussi toujours écouté beaucoup de musique en anglais, il ne faut pas le nier non plus, comme les Beatles. On avait des textes en anglais qu’on voulait faire vivre sur cet album. On avait aussi la très ferme intention d’écrire du français et de prôner cette langue. On a choisi ensemble les titres avec Barclays. Finalement, on a retenu que deux titres en anglais, mais du coup, on en fait plus sur scène.

AM : On avait quand même comme ligne directrice d’avoir plus de français que d’anglais sur l’album, tout en ne voulant pas nous limiter dans les langues que l’on chante.  Finalement, on trouve ça musical et beau.

AA : Donc demain, peut-être une chanson en arabe, en araméen, en javanais, rien n’est impossible.

SC : Et comment vous avez tous les 2 atterri chez Barclays ?

AA : On a vu de la lumière et on est rentré (rires). En fait, on avait une trentaine de textes déjà écrits et enregistrés. Forts de ces textes, on s’est armé d’un manager, Arthur et d’un apporteur d’affaires, Raphaël. Ils ont démarché quasiment toutes les maisons de disques de la place de Paris. On a pu ainsi obtenir beaucoup de rendez-vous. On a eu un grand choix et on a choisi Barclays parce qu’humainement et artistiquement, on a senti qu’ils pouvaient nous apporter beaucoup. Et pour le moment, on n’est pas déçu.

AM : Bon, tu as tout dit ?

AA : Oui, j’ai tout dit ! (rires)

« Il y a plein d’artistes avec lesquels on aimerait travailler, car on sait reconnaître le talent chez les autres » Anouk Aïata

SC : La suite, c’est quoi ? D’autres scènes à venir ?

AA : Oui, d’autres scènes ! On est le 16, 17, 24 et 25 mai aux Trois Baudets, à Paris. On sera à Saint-Etienne le 29 mai pour le festival Paroles et Musiques. On fait le festival des Francofolies à La Rochelle le 16 juillet. En août, on est à l’Île d’Yieu avec Olivia Ruiz. Je l’ai déjà rencontrée, c’est une super nana, qui est entourée d’une excellente équipe, très professionnelle, donc je suis très contente de la retrouver.  Et puis, on aura notre tournée en France, dans toutes les villes.

AM : J’ajouterais à tout ceci, qu’en juin, nous jouerons aussi à Lille et à Angers.

AA : Exact, c’est la vérité.

SC : Sur l’album et l’EP, si je ne m’abuse, on ne retrouve que vous deux. Il n’y a pas d’artistes avec lesquels vous aimeriez collaborer ?

AA : On a quand même collaboré sur l’EP et l’album avec le guitariste Jean-Louis Solans qui nous suit quasiment depuis le début du projet. On a été rejoint sur scène par un batteur qui s’appelle Pascal Robert, qui donne un grand plus. On est très content de sa présence supplémentaire. Il y a plein d’artistes avec lesquels on aimerait travailler, car on sait reconnaître le talent chez les autres et heureusement ! Pourquoi pas, dans nos rêves les plus fous…

AM : Olivier Koundouno, ancien soliste d’Emilie Loizeau.

AA : Oui. Et pourquoi pas, maintenant qu’on est très en kiffe sur elle, un duo vocal avec Olivia Ruiz.

« Pour la suite, on va essayer de tirer le fil du métissage que l’on trouve dans nos textes surtout et dans la voix d’Anouk »Amos Mâh

SC : Et la suite vous la voyez comment ?

AA : Lumineuse ? On espère pouvoir faire 2, 4, 16, 50 albums encore ensemble. La matière première c’est nous deux, Amos et moi.

AM : Pour la suite, on va essayer de tirer le fil du métissage que l’on trouve dans nos textes surtout et dans la voix d’Anouk qui est tellement extraordinaire…

AA : Le mec est fan (rires) ! La suite, on espère surtout rencontrer le public qu’on attend… qui est déjà là.

SC : Un petit mot pour finir chacun ?

AA : « été » et « mangeuse de nuages »

AM : « Biscornu » !

AA : Merci surtout à Sound Cultur’ALL et à L’Impertinent !

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Le FN ou l’idiot utile du système

Article publié  le 18 avril 2013

Alors que l’on pensait que l’affaire Cahuzac et la perte de confiance à l’encontre de nos politiques profiteraient en premier lieu au FN, adepte du « tous pourris », il semblerait finalement que les choses puissent être plus compliquées pour le parti de la dynastie Le Pen. En effet, tandis que le PS se discréditait peu à peu, une pluie de révélations s’est abattue sur l’auto-proclamé « parti de la résistance ». Le rôle de Philippe Péninque dans l’ouverture du compte de l’ex-ministre du Budget nous a révélé les liens du FN avec le système, l’existence d’un compte de Jean-Marie en Suisse nous a rappelé la fortune engrangée par le patriarche du clan Le Pen et les amitiés « douteuses » de Marion nous ont encore une fois prouvé que le Front n’avait pas changé.

Le Front National est toujours sujet à débats. Fasciste pour certains, résistant pour d’autres, il est souvent difficile de démêler le vrai du faux. Alors qu’on dit le parti dédiabolisé et fréquentable, il soulève toujours autant de haine et de passion. Le parti d’extrême-droite a subi en 40 ans énormément de changements : modifications légères de nom et de logo, renouvellement à la tête de la structure, nettoyage de l’intérieur et, pour finir, passage d’un discours ultra-libéral à un message dénonçant ce dernier. Pourtant, le Front National nous a prouvé récemment qu’entre Défendre les Français, en 1973, et maintenant, peu de choses ont réellement changé : en terme de vertu politique, il ne vaut toujours pas mieux que ceux qu’il traite de « pourris » et l’idéologie qu’il prône n’a pas bougé.

Tout aussi pourri que les autres

Alors qu’il se présente traditionnellement comme le parti de la dissidence, marginalisé par le système, le FN n’hésite pas à profiter de ce dernier dès qu’il en a la possibilité. N’oublions pas que les frontistes ont  participé à plusieurs reprises aux affaires républicaines depuis leur première victoire municipale à Dreux, en 1983. Et, on ne peut pas dire qu’ils se soient mieux débrouillés que la « bandes des quatre » (RPR, UDF, PS et PCF) qu’ils avaient coutume de dénoncer à une certaine époque. On peut même affirmer que la mauvaise gestion est une des marques de fabrique du FN. Les cas les plus retentissants sont ceux de Daniel Simonpieri qui a fait exploser les impôts à Marignane sans aucun résultat positif pour la ville et de Catherine Mégret qui a détruit l’emploi à Vitrolle. Mais pire encore, le clientélisme et les affaires n’ont pas épargné les dirigeants bleu marine, et c’est ce que vient nous rappeler l’Affaire Cahuzac. On peut ainsi citer sommairement : les subventions détournées par

Jean-Marie Le Chevallier (Toulon) pour financer ses vacances et sa campagne législative de 1997, qui sera invalidée pour fraude ; les fermetures arbitraires d’associations pratiquées par Simonpieri et C. Mégret, remplacées par des associations tenues par des proches à eux ; les prises d’intérêts illégales de Jacques Bompard (Orange). Cet affairisme n’est pas le propre des élus mais est aussi inhérent à la direction du parti. Celui-ci serait même la principale cause de l’enrichissement colossale du leader historique du FN, comme l’expliquent Phillipe Cohen et Pierre Péan dans leur ouvrage dédié à l’histoire du Front National. Car c’est bien une fortune colossale que le patriarche des Le Pen, parti de rien, a accumulé dans sa vie en n’hésitant pas à utiliser les caisses de son parti – et à l’endetter – pour améliorer son patrimoine personnel.

Des incohérences économiques pour masquer le fond idéologique

L’attitude des leaders du FN vis-à-vis des morts récentes d’Hugo Chávez et de Margaret Thatcher est très révélatrice de sa vraie nature. En apparence, rendre hommage à l’une des plus grandes figures récentes du socialisme puis en faire de même avec l’incarnation humaine du néo-libéralisme est contradictoire. Mais les frontistes n’ont que faire de ces considérations. La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. Il ne faut pas s’y tromper, en glorifiant l’ex-Président vénézuélien, c’est le patriote anti-impérialiste que le FN glorifie et en pleurant l’ancienne « Dame de Fer », le parti d’extrême-droite ne pleure que l’ultra-conservatrice. Le Front n’est au départ que l’union de tous les grands courants d’extrême-droite, une grande famille qui n’a pour seuls points communs que le nationalisme et une vision réactionnaire de la société. Dans cette optique, corporatisme, libéralisme ou antilibéralisme ne sont que des habillages. En pleine explosion libérale où le mythe de la croissance est dans toutes les têtes, Jean-Marie Le Pen, ex-poujadiste, se convertit au reaganisme – poussé par un électorat petit bourgeois – avant de faire lentement marche arrière avec l’évolution de son électorat, les signes de fatigue du système économique et l’avènement de la mondialisation financière.

« La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. »

Mais c’est sa fille qui poussera la logique jusqu’au bout. Si dénoncer l’ultra-libéralisme mondialisé est aujourd’hui commode pour un parti nationaliste – et à plus forte raison quand la base électorale est majoritairement ouvrière – la mue est loin d’être achevée. On en vient ainsi à comprendre la cacophonie concernant la position du FN vis-à-vis de l’âge du départ du système de retraite et les multiples incohérences de son programme économique et social censé défendre les travailleurs (suppression de l’ISF, allègements patronaux, durcissement de la législation à l’égard des chômeurs, destruction des syndicats, absences de chiffres…).

Le vrai fonds de commerce du FN

Si la conversion du FN à l’antilibéralisme n’est que poudre aux yeux, il en est de même pour beaucoup d’autres changements. Il s’est par exemple enfin rallié à la laïcité républicaine sans avoir à changer quoi que ce soit dans son idéologie. Le parti nationaliste a très bien compris les manquements républicains actuels et défend une laïcité à géométrie variable. Bénéficiant du recul et de la laïcisation de la pratique chrétienne, le Front se sert de la laïcité pour mieux attaquer les communautés musulmane (principalement) et juive. Et c’est bien dans la stigmatisation communautaire que se place le vrai discours du Front National. Les immigrés sont les vrais boucs émissaires du parti et en particulier les musulmans, qui sont le symbole moderne de l’anti-France menaçant notre Nation. D’ailleurs, la bande à Le Pen n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle dénonce la viande hallal et l’arabisation des banlieues ou quand elle voit en l’Islam un danger pour la République. Ce faux revirement s’est opéré dans tous les partis « acceptables » d’extrême-droite : ce qu’entreprend actuellement Marine Le Pen en France, son ex-camarade parlementaire, Alessandra Mussolini, l’a déjà plus ou moins réussi en Italie. Dans ses conditions, pourquoi s’étonner des fréquentations de Marion Marchéchal-Le Pen ou Julien Rochedy ?

 

Le rôle de l’idiot utile

Le FN n’a donc pas changé et c’est tant mieux pour notre système. Car loin d’être une quelconque menace fasciste, le Front n’est ni plus ni moins que l’épouvantail qui permet à notre régime de survivre. Mitterrand avait bien compris le potentiel de Jean-Marie Le Pen en la matière et c’est pour cela qu’il a décidé de l’instrumentaliser. Son discours identitaire permet de diviser les Français selon leurs communautés d’origine. La gauche mitterrandienne a sciemment abandonné le petit peuple, l’a laissé à la merci de l’extrême-droite qui est apparue comme la seule en mesure de s’adresser à la France d’en bas. Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites.

« Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites. »

Parallèlement, la montée du FN a aidé à faire avaler aux Français issus de l’immigration l’illusion d’un pays raciste et hostile à son existence, contribuant à son auto-marginalisation. Diaboliser le parti lepeniste tout en le promouvant c’est aussi un moyen d’étouffer toute vraie contestation et remise en cause de la société. Impossible de critiquer l’euro et la mondialisation néolibérale – qui ont déjà montré leurs limites – sans être taxé de xénophobe. Pointer du doigt les limites de nos institutions, l’alternance sans alternative politique de ces 40 dernières années ou les points de convergence entre l’UMP et le PS renvoie irrémédiablement au populisme frontiste. Et quand tout ceci ne suffit pas, nos dirigeants jouent à l’antifascisme spectacle en faisant mine de combattre la bête immonde qu’ils ont eux-mêmes mise en place ou en agitant le chiffon du vote utile pour mettre fin au danger républicain.

Alors qu’il se nourrit des errements du système, le Front National sert sa cause. Il l’a d’ailleurs bien compris et c’est pour cela qu’il l’utilise pour ses propres intérêts électoraux ou financiers. La mondialisation, l’abandon des classes populaires par la gauche gouvernementale, l’insécurité (culturelle ou au sens strict) sont autant de phénomènes qui ont permis de faire du parti d’extrême-droite l’une des principales forces politiques du paysage politique hexagonal. Mais, à mesure qu’il grossit, une remise en cause du système semble de plus en plus compliquée. Un paradoxe pas si nouveau que ça puisque George Orwell voyait déjà dans la montée du nationalisme une conséquence des manquements de la gauche et dans les fronts antifascistes une posture faussement démocrate de la classe exploitante.

Boite Noire

Willaxxx : « Celui qui parle mal de Boobi, je lui coupe la barbichette. »

Interview publiée le 12 avril  avec Mathilde Hamet et Margaux Duquesnes 

Mathilde est derrière la caméra, Kévin pose les questions et Margaux organise : toutes les conditions sont réunies pour avoir une grande rencontre. Le concept est simple, le jeune homme ne nous répond qu’en personnage et nous avons choisi qu’il ne serait que Kaares. Bref, il est temps de passer aux choses sérieuses : on vous laisse ainsi admirer la vidéo postée plus haut.

 

Boîte noire

Nordine Idir : « Le Parti Communiste est toujours révolutionnaire. »

Interview publiée le 5 avril 

On croyait le communisme mort. La chute de l’URSS devait être la chute finale et la victoire ultime du capitalisme. Cependant, la crise a rebattu les cartes et la critique du capitalisme semble plus que jamais valide. Pendant ce temps, le Parti Communiste Français en pleine agonie s’est offert une seconde jeunesse par le biais du Front de Gauche. Des raisons suffisantes pour interviewer Nordine Idir – secrétaire général du Mouvement Jeunes Communistes Français – et évoquer avec lui l’avenir du mouvement.

Être communiste en 2013 pour toi ça veut dire quoi ?

C’est tout d‘abord défendre des idéaux de solidarité, de vivre ensemble, de justice sociale. Mais ce n’est pas que les défendre, c’est aussi les traduire concrètement. C’est ensuite vouloir combattre les discriminations et faire en sorte que l’on puisse choisir son mode de vie comme on l’entend, sa sexualité, son travail et son parcours de vie. Cela passe forcément par des garanties collectives. Ce communisme-là, je le vois comme le partage des pouvoirs, des savoirs et aussi des droits. Cette ambition de solidarité et de vivre ensemble n’est accessible que si nous avons les mêmes droits. Mais le communisme c’est avant tout un partage et une mise en commun, on en revient au terme originel. Nous ne sommes pas là pour nier les individus mais pour les épanouir.

Et l’ancienne idée de « dictature du prolétariat », elle en est où ?

C’est une référence qui a été abandonnée mais je ne suis pas sûr que ça soit un recul sur les ambitions. Je le comprends comme une évolution même si je n’ai pas vécu les débats de l’époque. Je l’interprète comme la recherche d’une nouvelle dynamique d’union de toutes les forces sociales pour aboutir à une transformation sociale radicale et révolutionnaire. L’idée d’une véritable lutte collective et populaire qui se fait par le bas a été cependant préservée. Nous continuons de mettre le peuple toujours au cœur de tout. Le débat autour du terme n’est peut-être plus d’actualité mais nous avons toujours la même ambition.

D’ailleurs, vous avez aussi abandonné récemment la faucille et le marteau. Aujourd’hui, le communisme n’a pas bonne publicité, car il renvoie toujours à l’URSS. Ne serait-il pas pertinent de changer aussi le nom du parti ?

Non, je ne pense pas. D’abord, ces abandons de symboles ou autres ne sont pas des abandons en tant que tels, ce sont des évolutions. Notre ambition est toujours la même. Ce qu’il faut savoir, c’est s’ils sont audibles auprès de la population.

« Nous ne sommes pas là pour nier les individus mais pour les épanouir. »

En tout cas, ce ne sont pas eux qui font notre projet. La preuve : cela n’a jamais été le symbole du MJCF et nous sommes pourtant révolutionnaires. Pour ce qui est de l’URSS, je pense que ça change dans la tête des nouvelles générations.  Les caricatures sont en train de s’effacer, car le capitalisme montre tous les jours son injustice. Même si nous avons fait des erreurs, nous ne sommes pas passéistes. Et il existe aussi d’autres modèles dans le monde tout autant condamnables, voire plus. Ensuite, il y a eu des avancées sociales en URSS même si l’implication populaire a été bâillonnée, menant à une désaffection.

À l’inverse, il existe des régimes d’économie capitaliste peu scrupuleux sur les droits humains ou le partage des richesses qui sont peu condamnés. N’oublions pas que nous avons un regard très européen : d’autres exemples de communisme vivent, notamment en Amérique latine. Il suffit de regarder Cuba qui a la population la mieux éduquée du continent devant les États-Unis et la mieux soignée (sic). Ses institutions ne peuvent être analysées avec nos grilles de lecture. Les latino-américains l’ont bien compris : ce pays constitue une référence dans la région. Nous pouvons ici en débattre et analyser, en restant critique bien sûr. Pour en revenir au nom, le communisme annonce ce que nous sommes et c’est très important pour nous.

Comment expliquerais-tu la chute du PCF au cours des années 1990 et 2000 ?

Je ne sais pas exactement. Le recul est même un peu plus long dans la durée. Nous l’analysons comment ? Je dirais qu’il y a eu des évolutions structurelles du capitalisme et des offensives réactionnaires de la classe dominante dans un contexte de crise économique. Il s’agissait d’une vraie stratégie pour casser méthodiquement les voies de financement de la sécurité sociale et de tous les dispositifs de mise en commun. Du coup, toutes les avancées sociales arrachées par le mouvement ouvrier et les compromis sociaux se sont retrouvés affaiblis et en incapacité de répondre aux besoins.

« Il ne faut pas oublier que les partis communistes de tous les pays occidentaux ont connu un vrai recul et le français est peut-être celui qui s’en est le mieux sorti a posteriori. »

On ne peut éluder l’explosion du chômage de masse qui a explosé à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les communistes ont certainement éprouvé des difficultés pour aller parler avec tous les exploités qui se sont retrouvés éclatés. Il y a eu un affaiblissement mais pas une chute. Surtout, il ne faut pas oublier que les partis communistes de tous les pays occidentaux ont connu un vrai recul et le français est peut-être celui qui s’en est le mieux sorti a posteriori.

Est-ce dû, selon toi, à une différence de ligne entre les anciens dirigeants plus tournés sur la défense des travailleurs – Thorez, Duclos et Marchais – et  les nouveaux dirigeants plus centrés sur la lutte contre les discriminations et sur le sociétal – à savoir Hue, Buffet et Laurent ?

Je n’en suis pas sûr. Je ne suis pas historien mais je pense que cette dichotomie est fausse. Parce si nous prenons le parti de la fondation au Front Populaire, il y a déjà eu de grandes évolutions. A l’époque, le parti était un parti de masse qui travaillait avec les organisations ouvrières et les socialistes. Pourtant, la lutte contre les discriminations, notamment celles faites aux femmes ou aux étrangers – par le biais des colonies – était au cœur des combats. La vraie difficulté aujourd’hui est de les rendre audibles, car les associations qui rendaient possible la solidarité et qui étaient liées au mouvement ouvrier se sont affaiblies. Mais les questions de discriminations ne s’opposent pas aux questions de classe parce que les femmes sont parmi les plus exploitées – 80% du temps partiel – et sont sous-payées. Il faut à tout prix lutter pour les sans-papiers, contre les discriminations religieuses, etc. Ce n’est pas contradictoire au contraire, il faut trouver un moyen de les articuler.

Est-ce que tu penses que le communisme à l’heure actuelle peut encore séduire la jeunesse ?

Je l’espère en tout cas, c’est un peu ma mission et mon rôle. Mais je pense que oui ! Toutes les mobilisations que notre génération a connues, notamment sous la droite, portaient en elles des exigences de justice ou d’égalité. Ce sont forcément des choses que nous portons en nous que ça soit dans l’éducation, l’accès à l’emploi ou à la mobilité. À travers la planète, que ça soit en Amérique latine, en Europe ou au Maghreb, les jeunes sont au cœur des grandes luttes d’émancipation. Après, il y a tout un travail pour devenir majoritaire et c’est pour cela qu’il faut réaliser des avancées dès maintenant. En tant que militants d’organisations, nous devons travailler à construire ces ambitions fortes.

Mais nous avons l’impression que la jeunesse actuelle nourrie à la consommation de masse et aux nouvelles technologies n’a jamais été aussi séduite par le capitalisme. Et c’est encore plus vrai dans les milieux populaires…

Je ne partage pas cette analyse, notamment sur les jeunes de classes populaires. C’est vrai qu’ils veulent posséder des marques et semblent s’attacher au consumérisme. Et ce fait est d’autant plus vrai que ces jeunes sont pauvres. C’est logique car la société nous répète sans cesse que nous sommes rien si nous ne possédons pas. Mais la consommation en soi n’est pas un ennemi. La vraie question est de savoir comment donner accès à tout ça, c’est-à-dire comment les aider à avoir les moyens de s’offrir les nouvelles technologies ou à pouvoir s’habiller correctement. Donc pour reprendre ta question, ce n’est pas contradictoire de vouloir porter de la marque et vouloir changer la société ! Dans notre organisation, nous avons des militants assez représentatifs de la jeunesse, avec tous les « styles » imaginables, qui consomment comme le reste de la société et ça ne les empêche pas d’aspirer à un changement radical. Je pense qu’il faut sortir de ce débat-là.  Nous avons cependant bien conscience des dangers du consumérisme. Quand nous posons nos exigences de services publics et de mise en commun, c’est aussi parce que nous avons conscience que certaines choses doivent échapper aux lois du marché.

Justement, selon toi, l’avenir du communisme ne passe pas par une remise en cause du consumérisme, donc in fine du productivisme et du mythe de la croissance ?

Effectivement, les économistes libéraux mettent toujours en avant le problème de la croissance. Les exigences de profits immédiats placent en ce moment davantage les « problèmes de déficits, de coût du travail et de compétitivité ». Mais la question de produire des richesses pour ensuite les partager et garantir un niveau de vie digne à tout le monde est un vrai enjeu. Et c’est bien en mettant en commun un de tas de choses via les services publics que les citoyens pourront prendre les bonnes orientations. Je pense notamment à la planification écologique parce qu’il y a de vrais enjeux derrière : comment nourrir demain 9 milliards d’individus, produire les voitures propres de demain – car la mobilité est une vraie nécessité – ou comment produire de manière propre ? Nous ne posons donc pas la croissance comme un mythe, mais comme un moyen de créer des richesses utiles pour le bien commun et donc la société. Cependant, il est vrai que certaines choses n’auront peut-être plus d’intérêt à être produites demain mais ce n’est pas à moi de le décider, c’est à l’intelligence collective de le faire. Les grands choix ne sont pas à prendre par les grandes multinationales qui mettent en concurrence les peuples mais bien par ces derniers.

Sur l’écologie on sait qu’il existe au sein du Front de Gauche plusieurs sensibilités. Jusqu’à présent, les communistes n’ont pas été aussi loin que le Parti de Gauche et son « écosocialisme » dans cette direction. C’est toujours vrai ?

En tout cas, l’écosocialisme n’est pas une notion que nous nous approprions. Par contre, je sais qu’elle est portée par plusieurs formations de gauche : des écologistes, des membres du Parti socialiste, évidemment des membres du Parti de Gauche et dans d’autres courants. Mais pour nous, j’en reviens à ce que je disais tout à l’heure, nous nous plaçons dans la perspective du communisme, c’est-à-dire de la mise en commun et du partage des pouvoirs et des savoirs.

« Les grands choix ne sont pas à prendre par les grandes multinationales qui mettent en concurrence les peuples mais bien par ces derniers. »

Mais évidemment, cette dimension écologie est incontournable car il en va de la survie de l’humanité. Cependant, nous l’envisageons toujours dans une idée de changement plus global. Ce qui nous guette, c’est une reprise de l’écologie par le capitalisme pour ouvrir de nouveaux marchés afin de mettre en concurrence les peuples, les culpabiliser et accroître les inégalités. Pourtant, l’articulation entre écologie et justice sociale bien que complexe est un sujet majeur. Même si nous n’utilisons pas tous le même terme, la compagne du Front de Gauche a montré que l’on défendait tous autant l’écologie.

D’ailleurs, penses-tu que la bannière du Front de Gauche était indispensable au PCF pour reconquérir l’électorat à gauche de la gauche ?

Je pense le Front de Gauche avant tout comme un rassemblement et un mouvement. La société est complexe et nous ne pourrons pas la changer seuls. Il nous faudra être majoritaire et donc gagner le rapport de force. L’idée était donc de nous rassembler avec ceux qui étaient les plus proches de nous. Et puis, en tant que communistes pour nous l’idée du rassemblement est indispensable. Vue l’ampleur de la crise et celle de l’offensive du patronat et des multinationales, nous étions dans l’obligation de rebâtir une union forte. Cependant, les différences continuent de vivre. Notre mouvement n’a d’ailleurs pas vocation à rester figé, au contraire nous sommes prêts à accueillir tous ceux qui veulent nous rejoindre. Jusqu’ici, tous les grands changements ont eu lieu quand le peuple a dépassé tous les schémas établis. Ce qui fait la force du Front de Gauche c’est que nous ne sommes pas sûrs des postures et qu’il y a du débat interne. On a annoncé la fin de l’Histoire pendant 20 ans mais l’ampleur de la crise montre que nos solutions étaient les bonnes. Mais ça demandera beaucoup de travail et ça passera par le rassemblement.

Boîte noire

Laurent Mauduit : « Hollande a continué la politique de Sarkozy »

Texte publié le 2 avril dans RAGEMAG

Jamais aucun Président de la République n’avait semblé si affaibli aussi tôt dans son mandat que François Hollande. Alors que Léon Blum et le Front populaire portaient un espoir nouveau et que les premières années de la mitterrandie se plaçaient sous le signe du changement, l’actuel Gouvernement socialiste ne s’est même pas embarrassé de fausses illusions. La Révolution copernicienne est en marche au PS et le quinquennat est placé sous le signe du « réalisme ». Laurent Mauduit, journaliste économique, co-fondateur de Mediapart et auteur notamment de Les Imposteurs de l’économie et L’Etrange capitulation – à paraître bientôt – décrypte pour nous les premières réformes économiques et sociales du Gouvernement.

 

 

Comment jugez-vous la politique économique menée par François Hollande depuis 10 mois ?

Elle est stupéfiante ! Dans le passé, il y a eu dans l’histoire de la gauche des promesses non tenues, voire des reniements, plus ou moins spectaculaires, et des échecs. Mais toujours, tous les gouvernements de gauche ont cherché, au moins au début,  à honorer leurs engagements ou certains d’entre eux. Ce fut le cas sous le Front populaire, en 1936, où le gouvernement prit de grandes mesures sociales, dont les congés payés, avant de baisser les bras. Ce fut le cas encore en 1981, où pendant presque un an, le gouvernement de Pierre Mauroy prit les mesures que vous savez (plan de relance, hausse du Smic et des prestations, nationalisations…), avant de négocier en 1982-1983 le virage de la « rigueur » – en fait, le virage de l’austérité. Et ce fut aussi le cas sous Lionel Jospin : le premier ministre arriva au pouvoir en 1997, avec un programme très ancré à gauche, puis changea progressivement de cap.

Or, François Hollande, lui, n’a pas un seul instant cherché à appliquer une politique de gauche. Le jour même où il a accédé à l’Elysée, cela a été, vous vous en souvenez, la douche froide : refus d’un véritable coup de pouce au salaire minimum, plan d’austérité budgétaire, cadeau de 20 milliards d’euros aux grandes entreprises, hausse de la TVA, l’impôt le plus injuste. Bref, il faut dire les choses telles qu’elles sont : sur l’essentiel, Hollande a continué la politique de Sarkozy.

Vous l’avez d’ailleurs observé lors de son dernier passage, véritablement consternant, à France 2. Aucune mesure pour lutter contre le chômage, alors qu’il explose ! Aucune mesure pour soutenir le pouvoir d’achat, alors qu’il s’effondre ! C’est donc une politique économique stupéfiante, oui, parce que tous ceux qui ont voté contre Sarkozy à la présidentielle peuvent avoir le sentiment qu’on  leur a volé leur victoire.

« Il faut dire les choses telles qu’elles sont : sur l’essentiel, Hollande a continué la politique de Sarkozy. »

Au regard de la liste des économistes qui soutenaient François Hollande durant la campagne, tout ceci était écrit, non ?

Pendant la campagne présidentielle, François Hollande s’est effectivement affiché avec des économistes qui ont soutenu ou mis en œuvre la politique économique gravement inégalitaire conduite par Nicolas Sarkozy. Je pense en particulier à plusieurs économistes qui ont été membres sous Sarkozy d’une commission de réflexion présidée par Jacques Attali, à l’origine d’un rapport ultra-libéral préconisant des mesures antisociales, et qui ensuite, sentant les vents tourner, se sont ralliés à Hollande.

Or, François Hollande n’a pas fait que s’afficher avec certains de ces économistes ou experts. Une fois élu, il s’est aussi appuyé sur certains d’entre eux. Je pense par exemple à Emmanuel Macron qui a été le secrétaire de cette Commission Attali et qui est aujourd’hui le secrétaire général adjoint de l’Elysée. Quand on s’appuie de la sorte sur  des experts de « l’ancien régime », il est assez prévisible que la politique de « l’ancien régime » soit aussi poursuivie.

« Je trouve que ce que l’on vit avec Hollande est inédit. Jamais, dans le passé, nous n’avions vu les socialistes capituler  sans même avoir combattu. »

Mais est-ce que tout était écrit, tout de même ? Honnêtement, je ne le pensais pas. Car François Hollande ne faisait pas partie du clan des ultra-libéraux du Parti socialiste – style Dominique Strauss-Kahn. Donc, il y a quand même une part de surprise : je ne m’attendais pas à ce que la politique économique soit aussi vite et aussi spectaculairement ancrée à droite. Oui, une vraie surprise, une insupportable surprise : je ne m’attendais pas à ce que les choses se passent de manière si caricaturale, que François Hollande en vienne par exemple à mettre en chantier une réforme du marché du travail, pour faciliter les licenciements, digne de ce que préconise le Fonds Monétaire International.

Cette politique menée par le Gouvernement, n’est-ce pas avant tout le fruit de 30 ans de reniements socialistes ?

Je ne dirais pas exactement les choses comme cela. Oui, il y a eu beaucoup de reniements, beaucoup de dérives. Mais il faut bien comprendre ce qui s’est joué. En fait, les socialistes ont accédé au pouvoir en 1981, voici un peu plus de trente ans, au moment où le monde entier a été submergé par une vague libérale, partie des pays anglo-saxons. Puis, ensuite, il y a eu l’effondrement du Mur,  le modèle du capitalisme anglo-saxon s’est propagé partout, jusqu’en France. Or, il s’agit d’un capitalisme beaucoup plus intransigeant, beaucoup plus tyrannique. D’années en années, les socialistes n’ont donc cessé de reculer face à ce nouveau capitalisme. D’abord, ils se sont montrés de plus en plus impuissants. Puis, parfois, ils se sont montrés complices. Et, avec Hollande, c’est un peu la fin de cette histoire qui se joue : les socialistes ont rendu les armes dès le premier jour face à la finance, sans même combattre.

C’est un peu l’aboutissement d’une histoire. J’insiste sur ce point parce que je trouve que ce que l’on vit avec Hollande est inédit. Jamais, dans le passé, nous n’avions vu les socialistes capituler  sans même avoir combattu. C’est pour cela que, dans mon dernier livre, je parle d’une « étrange capitulation », en résonance avec l’essai du grand historien Marc Bloch qui, parlant de la débâcle française de juin 1940 face à l’armée allemande, évoque une « étrange défaite ». Et il a cette formule : « Le pis est que nos ennemis y furent pour peu de choses ». C’est un peu la même chose aujourd’hui : les socialistes n’ont plus ni âme ni ressort. Ils courent tout droit à l’échec par leur propre faute.

 L’ANI et la loi de séparation des banques, vous en pensez quoi ?

Beaucoup de mal ! La réforme du marché du travail, c’est tout bénéfice pour le patronat ; c’est le dynamitage de pans entiers du Code du travail et notamment du droit du licenciement. Or, il faut bien avoir à l’esprit ce qu’est le droit du licenciement : ce n’est pas une garantie contre les licenciements ; c’est une garantie pour pouvoir exercer des recours en cas de mesures illégitimes ou de mesures abusives. Il y a donc quelque chose de très inquiétant à observer que le gouvernement socialiste a œuvré à un recul du droit. Cela équivaut à un recul de notre démocratie et à une avancée de la société de l’arbitraire.

« La séparation entre activité commerciale et activité spéculative a été purement cosmétique. Pour dire vrai, il n’y a quasiment pas eu de séparation. »

Et la loi de séparation des banques, c’est au final une imposture. « Mon ennemi, c’est la finance » avait promis François Hollande. Et finalement, il n’a pas tenu parole. La séparation entre activité commerciale et activité spéculative a été purement cosmétique. Pour dire vrai, il n’y a quasiment pas eu de séparation. Et le reproche auquel s’expose le gouvernement est exactement le même que celui qu’adressait en mars 1937 Marceau Pivert à Léon Blum : « Vous avez capitulé face aux banques ». Plus que jamais, la politique économique que nous suivons est celle que dicte la finance.

Que Karine Berger, appartenant à l’aile gauche du PS et renommée pour ses compétences économiques, soit rapporteur de la loi de séparation des banques  vous inspire quoi ?

Je ne sais pas pourquoi vous dites d’elle qu’elle appartient à l’aile gauche. Ce n’est vraiment pas le regard que j’ai sur elle. Sur toutes les grandes questions, elle a collé à la politique économique du gouvernement, sans se distinguer le moins du monde. C’est aussi le paradoxe de cette crise. En d’autres temps, il y a toujours eu des débats à gauche, et jusqu’à l’intérieur du Parti socialiste. Mais cette fois, non : pas de débat. Tout juste y a t-il eu quelques vaguelettes, à l’occasion de la réforme du marché du travail.

Karine Berger se situe pourtant dans le courant post-keynésien. N’est-ce pas le signe que les mutations du capitalisme ces 30 dernières années ont effacé les différences entre keynésiens et libéraux ?

Encore une fois, je ne classerai pas cette députée dans le courant post-keynésien. Quelqu’un comme Pierre-Alain Muet, oui, mais pas elle. Mais, au-delà de son propre cas, c’est vrai, je viens de le dire, ce qui est effectivement terrifiant, c’est qu’il n’y a plus effectivement de débat de doctrine au sein du Parti socialiste. Nous traversons une crise historique, et le PS apparaît totalement désarmé, incapable de « penser » cette crise.

Mais peut-on encore réellement réguler la finance au niveau national ?

Tout est affaire de volonté ! Si on veut combattre la finance, il y a des réformes qui peuvent se mener au niveau national et d’autres seulement au niveau européen. Pour  organiser une véritable séparation des activités bancaires, on peut le faire au niveau national mais pour re-réguler la finance, la désarmer, il faut se battre au moins à l’échelon européen…

Finalement, l’Europe et la mondialisation n’ont-elles pas tué la social-démocratie en rendant le rapport de force défavorable pour les salariés ?

Oui, l’effondrement du Mur et l’émergence au plan mondial du capitalisme anglo-saxon ont été marqués par un nouveau rapport de force entre le capital et le travail, très favorable au premier et défavorable au second.

Mais la social-démocratie n’était pas vouée immanquablement à rendre les armes. Car cette crise historique aurait pu – aurait dû –  sonner le retour d’un nouveau réformisme, un réformisme de gauche.

Regardez la violence de la crise tout particulièrement dans le Sud de l’Europe : au Portugal, en Espagne, en Italie, et surtout en Grèce et à Chypre. Eh bien ! La France de Hollande aurait pu prendre la tête de la contestation, contre l’intransigeance de l’Allemagne de Merkel, pour ouvrir la voie à une autre Europe. Une Europe sociale, qui tourne le dos au néo-libéralisme…

« Les dangers de la droite radicale n’ont jamais été aussi forts en France que lorsque les partis de gauche ont renoncé à leur mission de transformation sociale. »

A ne pas prendre la tête de cette contestation, quel risque encourt donc la social-démocratie ? Je pense que le risque de suicide dont vous parlez est réel. Pis que cela ! A ne pas offrir de perspective de sortie de crise, à conduire une politique assez peu différente de celle de Sarkozy, le PS alimente le vote protestataire et populiste. Les dangers de la droite radicale n’ont jamais été aussi forts en France que lorsque les partis de gauche ont renoncé à leur mission de transformation sociale.

 

Boîte noire :

Fabe – Détournement de son [Chronique]

Texte publié sur Sound Cultur’ALL le 12 mars 2013

Fabe-Detournement-de-son-Pochette-CDIl y a moins de 2 semaines, le monde du rap français a tremblé : Fabe’s back ! Eh non, vous ne rêvez pas. Mais, les vœux de tous les puristes et pseudo-puristes n’ont pas été exaucé pour autant. Befa ne revient pas dans les médias pour nous parler de rap mais de religion. Petite piqure de rappel pour ceux qui ne maîtrisent pas le sujet. Fabe est un rappeur originaire du XVIIIème arrondissement de Paris qui débarque dans le rap game en 1995 avec Befa surprend ses frères. Trois albums et la création de la Scred Connexion plus tard, Befa surprend ses fans en quittant précipitamment le rap en 2000. La raison est simple, l’artiste s’est converti à l’islam et a décidé de se consacrer à l’étude de cette religion. Mais sa réapparition médiatique donne un excellent prétexte pour chroniquer son plus grand classique : Détournement de son.

« Si Jean-Marie courrait aussi vite que j’l’emmerde il serait tellement loin » L’Impertinent

La chanson la plus célèbre de cet album est sans doute L’Impertinent. C’est d’ailleurs sous ce nom que devait sortir au départ le skeud, avant que le morceau Scred Connexion extrait de Cut Killer Show – Opération freestylen’annonce  : « Détournement de son, on tourne action ! » Provocations, rimes techniques, scratchs et instrus signés Cut Killer : ce son reflète parfaitement l’album. Le fil conducteur du disque est clair. Befa nous sert un rap conscient/engagé, toujours réfléchi et… impertinent. Les thèmes abordés sont cependant assez variés. Le MC fait dans l’exercice de style comme dans Exercice de style (justement) où les membres du groupe 1 Bario 5 S’pry tirent leur épingle du jeu (avec parmi eux, un certain Sëar Lui-Même). On a aussi des titres  plus personnels comme Quand je serai grand ou encore Au Fond de nos cœurs. Beaucoup de featurings aussi : la Scred Connexion au complet (avec la première apparition de Morad) sur Ça ou rien,Koma seul sur Tu peux pas te tromper, Al et son couplet stratosphérique sur Correspondance, Chinaprésente sur Superstars, Superhéros et enfin Neg Lyrical, Rachid et Neg Madnik sur Code Noir. Outre Cut, la liste des producteurs fait saliver : Cutee B, Stofkry, Ivan, Dj Mehdi, Wood Willey et Logilo.

« ­ La cité c’est pas ta mère et si tu crèves, elle aura d’autres enfants » Visionnaire

Détournement de son est assurément l’opus le plus abouti de Fabe. Plus engagé et surtout bien mieux produit que ses grands frères, Befa surprend ses frères et Le fond et la forme,  et plus hargneux que son petit frère, La rage de dire. Insolent, dérangeant mais toujours intelligent, l’artiste emmène son auditeur à réfléchir tout en lui faisant bouger la tête. Certainement l’un des tous meilleurs solos de l’Histoire du rap français. 1998 restera à jamais gravé dans le cœur des kiffeurs de rap français, Détournement de son avec.

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Clouscard : trajectoire d’un visionnaire solitaire

Né en 1928 à Montpinier, Clouscard fait partie des penseurs français ayant réalisé la critique du capitalisme la plus radicale et la plus aboutie de la fin du XXe siècle. Ce proche du Parti Communiste Français rattache sa pensée à trois philosophes : Rousseau, Hegel et Marx. Il s’efforce ainsi de prouver que le premier est le père du socialisme démocratique et que les seconds sont ses fils théoriques. Le Tarnais définit Rousseau comme le fondateur de la conception morale et des définitions modernes de l’égalitarisme et de la liberté, par le biais du matérialisme dialectique et historique. Il oppose à cette philosophie le néo-kantisme de Sartre, Lacan, Foucault, Levi-Strauss ou encore Barthes, qui est, selon lui, fondamentalement contre-révolutionnaire. C’est à partir de cela qu’il pourra poser les bases de sa critique du nouveau visage du capitalisme de nature libérale-libertaire.

 

Mai 68 : tout est permis mais rien n’est possible

Le plus grand exploit de Clouscard est d’avoir compris immédiatement le caractère contre-révolutionnaire de mai 68. Tandis que toute l’intelligentsia – principalement de gauche – y voit une avancée sociale majeure, il dénonce l’imposture qui se trame. Dans ce qui reste à ce jour son œuvre la plus célèbre, Néo-fascisme et idéologie du désir, il analyse avec lucidité les forces en actions. Il explique ainsi qu’il s’agit d’une lutte opposant trois personnalités symbolisant chacune une composante différente de la bourgeoisie. Nous avons alors le « libertaire » Daniel Cohn-Bendit, de Gaulle dans le rôle du conservateur et Pompidou dans la peau du libéral débonnaire. Si le Président de la République de l’époque représente la bourgeoisie traditionnelle et vertueuse qui sert de rempart au capitalisme fou, il n’en va pas de même pour les deux autres protagonistes. L’ancien Premier ministre, et ex-directeur général de la banque Rothschild, préfigure le néolibéralisme, à savoir ce capitalisme inhumain qui asservit les hommes en les transformant en consommateurs compulsifs. Mais ce basculement d’un capitalisme traditionnel à un capitalisme libéral est freiné par le conservatisme du gaullisme, qu’il faut donc liquider à tout prix. C’est là qu’intervient « Dany le rouge », le (libéral)-libertaire. La libéralisation totale des mœurs qu’il prône permet d’émanciper les Français des vieilles valeurs, pour les soumettre à la consommation de masse. Ce libertarisme – qui n’a pas grand chose à voir avec le libertarisme authentique – n’est que le fruit du freudo-marxisme, qui défend une libéralisation de la conscience de classe au profit de l’assouvissement des envies. La séduction du capitalisme peut enfin atteindre son apogée et le consumérisme devient indépassable. Mai 68 annonce alors le partage du gâteau entre les trois pouvoirs de l’actuel consensus : social-démocrate, libéral, libertaire. Au premier, on laisse la gestion administrative, au second la gestion économique, enfin au dernier celle des mœurs devenues nécessaires au marché du désir. Ce nouveau système est en constante révolution interne. L’ancienne description marxiste d’un capitalisme en mouvement perpétuel et détestant la stabilité est plus que jamais d’actualité.

« Le capitalisme a viré à gauche au niveau politico-culturel et a viré à droite au niveau économico-social. »

Le retour à l’État-nation

L’autre bataille du philosophe, bien moins connue, est celle de la défense de l’État-nation. Sur le sujet, il se place plus du côté de Rousseau et de Hegel que de Marx. Comme le premier, il pense que l’État est seul légitime pour maintenir la liberté et l’égalité des citoyens. Comme le second, il pense que l’État-nation est une construction historique indépassable. Conscient du lien inaltérable entre l’infrastructure économique et l’environnement économique qui fondent ensemble la seule superstructure protectrice, le capitalisme ne peut être soumis que par le contrat social citoyen qui met en relation toutes les composantes de l’économie. Depuis la révolution de 1789, les grandes avancées n’ont pu être obtenues que par l’État-nation. Son dépassement n’est donc pas souhaitable. Le capitalisme libéral ne s’exprime, dans sa forme moderne, qu’à travers la mondialisation et l’Union européenne qui détruisent toutes les marches de manœuvres économiques. Voilà pourquoi Clouscard va s’engager contre Maastricht et pour le retour à la souveraineté nationale, comprenant encore une fois avant tout le monde le danger de la monnaie unique. Il ne sera que trop peu écouté.

« L’État a été l’instance superstructurale de la répression capitaliste. C’est pourquoi Marx le dénonce. Mais aujourd’hui, avec la mondialisation, le renversement est total. Alors que l’État-nation a pu être le moyen d’oppression d’une classe par une autre, il devient le moyen de résister à la mondialisation. C’est un jeu dialectique. »

Intellectuel très en avance sur son temps, Michel Clouscard aura été trop marginalisé au sein de son propre camp, qui lui a toujours préféré les fils du néo-kantisme. Sûrement le signe que le libéralisme a gagné, au sein même de la gauche dite « antilibérale ». On retiendra surtout de lui qu’il a su comprendre avant tout le monde que la libéralisation des mœurs prônée par la bourgeoisie n’est autre que la liberté de produire et de consommer, et donc de n’être qu’une simple variable d’ajustement au sein du nouveau capitalisme de séduction.

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