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Bruno Amable : « Aufstehen défend l’accueil des migrants dans les meilleures conditions possibles »

Entretien initialement publié sur Le Média presse le 6 septembre 2018

Économiste reconnu pour ses travaux critiques sur le libéralisme, Bruno Amable a publié en 2017 « L’illusion du bloc bourgeois », avec Stefano Palombarini (Raisons d’agir), qui revient sur les recompositions politiques en Europe. Installé en Allemagne, il revient avec nous sur les polémiques autour de Sahra Wagenknecht et son mouvement, Aufstehen.

La polémique enfle depuis quelques jours des deux côtés du Rhin. Le 4 septembre dernier, Sahra Wagenknecht, membre importante de Die Linke, lance son mouvement, Aufstehen. Dans l’Hexagone beaucoup dénoncent ou saluent une gauche anti-migrants. Pour nombre d’observateurs, son but est de concurrencer l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite en pleine ascension outre-Rhin. Pourtant, à bien y regarder, la réalité pourrait être toute autre. Bruno Amable décrypte pour nous tout cela.

Le Média : Ce mardi 4 septembre, Sahra Wagenknecht a lancé son mouvement, Aufstehen. Beaucoup ont parlé d’un mouvement « anti-immigration ». Qu’en est-il réellement ?

Bruno Amable : C’est au choix une incompréhension ou une intoxication. Le mouvement a été très clair sur sa position vis-à-vis de l’immigration. Il défend l’accueil dans les meilleures conditions possibles. En revanche, et c’est très lié au contexte allemand, Aufstehen refuse l’ouverture inconditionnelle des frontières, le « No Border ». Il s’agit d’une position qui est portée par une partie de la gauche et des Verts en Allemagne. Derrière, il peut y avoir des raisons idéologiques strictes. Pour eux, personne ne doit être illégal, les individus peuvent s’installer où ils veulent. Il y a souvent de l’anti-étatisme chez eux. Sinon, les raisons sont tactiques. Cette position est défendue par des gens qui savent que c’est inapplicable, dans cette situation concrète de gouvernement. Cela leur permet de s’afficher comme plus à gauche que les autres, sans que cela leur coûte quoi que ce soit. En revanche, cela a une influence sur une partie de l’électorat effrayée par ce type de position, dans un contexte où, en 2015-2016, donc en relativement peu de temps, l’Allemagne a accueilli plus d’un million de migrants, suite aux événements internationaux. Cela a évidemment posé des problèmes d’accueil. Il faut noter que l’accueil des migrants en Allemagne se déroule dans des conditions nettement meilleures qu’en France, où seuls quelques dizaines de milliers de migrants sont arrivés. Il faut remettre les choses en contexte. Ce n’est pas une position anti-migrants, c’est juste contre le « No Border » d’une partie de la gauche et contre la politique de Merkel.

Celle-ci s’est déroulée en trois temps. La chancelière a d’abord appliquée une politique de fermeture. Peu de temps avant d’ouvrir ses frontières dans les conditions que j’ai évoquées, elle était pour expulser les migrants, même présents depuis longtemps en Allemagne. Il y a eu un épisode très célèbre à la télévision allemande, où elle a dit à une jeune fille présente depuis des années, mais qui avait un mandat d’expulsion, qu’elle ne pouvait rien faire pour elle. Deux raisons l’ont poussé à changer de politique. Une partie du patronat allemand avait besoin de main d’œuvre et a poussé dans ce sens. Ensuite, la question migratoire créait des tensions en Europe, qui risquaient de gêner l’Allemagne. Peu de temps après l’ouverture des frontières, et des problèmes que cela a posé, elle s’est à nouveau montrée ferme. Elle a poussé à un accord entre Erdogan et l’UE, pour garder les migrants hors des frontières européennes.

Lire aussi : « Migrants : La gauche ne peut pas se contenter d’un discours humanitaire ! »

Les médias expliquent que l’ambition de Sahra Wagenknecht est de concurrencer l’AfD. Le spectre de la coalition M5S-Ligue du Nord, ou encore d’une réunion des populismes de gauche et de droite, agitent de nombreux esprits. Aufstehen pourrait-il finir allié avec l’AfD ?

Non pas du tout ! Mais il constate que l’AfD a gagné énormément de voix en peu de temps, au point que selon les derniers sondages, il pourrait être le deuxième parti, après la CDU et devant le SPD. Selon eux, il existe des gens qui votent pour l’AfD et ne devraient pas, parce que c’est un parti d’extrême droite traditionnel. La politique sociale affichée, c’est de la poudre aux yeux. En réalité, ils sont très libéraux sur le plan économique. Le cœur de l’AfD est le même que celui de n’importe quel parti d’extrême droite : il s’agit plutôt de gens relativement aisés et ultra-conservateurs. En revanche, elle prospère chez les populations délaissées, qui se sentent abandonnés par la gauche, comme le FN en France. Le SPD a quand même été le parti qui a lancé les grandes réformes néolibérales en Allemagne. L’idée est d’essayer de retirer des griffes de l’AfD des gens désemparés, qui, au lieu de se soucier des migrants en premier lieu, devraient se préoccuper des questions sociales, de l’investissement public ou de la faiblesse des salaires, etc. Ils veulent s’adresser à des électeurs perdus, mais ne désirent pas concurrencer l’AfD.

L’immigration économique est de plus en plus critiquée à gauche, pas seulement en Allemagne. Le concept marxiste d' »armée de réserve des travailleurs » ressurgit. Qu’en pensez-vous ?

Il faut contextualiser tout cela. L’impact des migrants sur la situation des salariés autochtones dépend de beaucoup de choses. Cela dépend des institutions du marché du travail. Est-ce qu’il y a des salaires minimums ? Est-ce qu’il y a des conventions collectives protectrices ? Il y a aussi la question de l’accès aux services publics, aux écoles, aux garderies, etc. Cela dépend beaucoup des investissements publics. Or, en Allemagne, ces dernières décennies, celui-ci a été faible. Dans le même temps, il y a eu une pression à la baisse sur les salaires. Évidemment, l’arrivée des migrants ne devrait, a priori, pas avoir un impact positif. Quand l’investissement public est insuffisant, il est clair qu’une population supplémentaire ne va pas améliorer la situation pour ceux qui ont déjà du mal à trouver une place dans les structures d’accueil normales. C’est la même chose pour les salaires, et c’est le calcul d’une partie du patronat et des conservateurs. Ils utilisent le prétexte de l’insertion professionnelle des migrants pour dire que le salaire minimum doit être levé. Ce n’a pas marché, mais ils ont tenté à la faveur de l’arrivée massive des migrants de faire sauter des protections sur le marché du travail.

Justement, comme vous l’avez souligné, en 2015, l’Allemagne accueillait 1,1 million de migrants. Quelles ont été les conséquences sur l’opinion publique ?

Elles ont été très diverses. La première réaction n’a pas été une réaction de rejet. Il y a certes eu un peu d’inquiétude, notamment sur les structures d’accueil. Merkel a surtout laissé les administrations locales se débrouiller. Du coup, les Landers et les communes où sont arrivés les premiers migrants ont été mises en grandes difficultés. Pour le reste de la population, nous avons aussi eu des démonstrations de solidarité, d’associations, églises, etc. Il n’y a pas eu, au départ, des pogroms d’extrême droite. En revanche, ce qui a beaucoup joué dans l’opinion, c’est Cologne et les incidents du 1er janvier 2016. Ils ont lentement, mais sûrement, instillé l’idée que les migrants ne sont pas forcément les bienvenus. Ajoutons une campagne active de l’AfD, classique de l’extrême droite. Nous en avons eu une triste illustration lors des violences à Chemnitz ces derniers jours.

Légendes : Sahra Wagenknecht, 10 mai 2017

Crédits : Flickr

Coralie Delaume : « La victoire sans appel de Syriza est une vraie preuve de sang-froid »

Texte initialement publié le 29 janvier 2015 sur Le Comptoir

Coralie Delaume est blogueuse et essayiste. Taulière du blog L’arène nue, elle a publié l’an dernier « Europe, les États désunis », chez Michalon. Nous avons souhaité nous entretenir avec elle sur les derniers événements européens, notamment l’accession au pouvoir en Grèce du parti de gauche dite « radicale » Syriza et de son leader, Alexis Tsipras.

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Angela Merkel : la néo-dame d’acier

Texte publié le 15 mai 2013 

À chaque décennie sa personnalité marquante. Si l’Europe des années 1980 a eu Miss Maggie, celle des années 2010 possède Frau Angie. La première, feue Margaret Thatcher, a imposé à l’Angleterre la loi impitoyable des marchés et y a brisé les syndicats, entraînant dans son sillage tout le Vieux Continent. La seconde, Angela Merkel, se fait le chantre de l’(hyper)-austérité depuis quelques années, de la modération salariale européenne généralisée et de la fin de l’action étatique. La dernière en date de la « dame d’acier » est une attaque en bonne et due forme contre le peu de souveraineté que possèdent encore les pays de la zone euro. Mais le plus inquiétant est certainement l’alignement politique dont font preuve nos dirigeants.

Depuis le début de la crise, le couple franco-allemand, moteur de l’Union européenne a du plomb dans l’aile. Si notre ex-président Sarkozy s’agitait dans tous les sens pour laisser croire en l’existence d’un bras de fer permanent entre les deux parties, Hollande ne s’embarrasse même pas de ces considérations. Angela Merkel est donc devenue il y a presque 5 ans le seul capitaine du navire euro, au grand dam des Grecs, des Espagnols, des Portugais ou des Italiens. Afin d’asseoir cette domination, la chancelière fédérale allemande eut la bonne idée d’évoquer la fin de la souveraineté des États, préférant sûrement la tyrannie des marchés à l’expression populaire.

Merkel et le libéralisme teuton

L’Allemagne est traditionnellement considérée comme à l’origine de l’économie sociale de marché (Soziale Marktwirtschaft), fille héritière de l’ordolibéralisme. Ce modèle économique qui se veut original prétend combiner les traits traditionnels du capitalisme néolibéral avec un certain degré de protection sociale. En réalité, il repose avant tout sur la libre concurrence, la stabilité de la politique monétaire et un État économe qui régule uniquement par le droit. L’économie sociale de marché s’oppose donc radicalement à toute forme de socialisme, mais aussi au keynésianisme social-démocrate et au néolibéralisme classique, hédoniste et consumériste. Cependant, ce modèle n’a de social que le nom et la monnaie unique a révélé cette imposture aux yeux de tous. L’Union que nous connaissons est avant tout une zone hyper-mondialisée, régulée par le droit supranational (notamment par la directive rédigée par l’ordolibéral Bolkestein) donc, par ricochet, d’hyper-concurrence, gérée par une politique monétaire neutre. Un contexte dont l’Allemagne va tirer mieux parti que les autres pays européens, en pratiquant une politique de modération salariale et d’austérité budgétaire afin de profiter au maximum de ses avantages comparatifs. Une stratégie qui a le double défaut d’accroître les inégalités outre-Rhin mais aussi de forcer indirectement les autres pays européens à suivre cette méthode.

« Chantre de l’austérité et pourfendeuse de toute coopération entre les États, la chancelière allemande impose aux peuples européens une version germanisée du consensus de Washington et de son corrolaire, TINA. »

Cependant, si cette politique est inhérente au système allemand – pour  preuve, la politique de rigueur a été mise en place par les sociaux-démocrates allemands (SPD) –, Angela Merkel en est le prophète absolu. C’est d’ailleurs dans cette unique perspective que se situe son action. Chantre de l’austérité et pourfendeuse de toute coopération entre les États, la chancelière allemande impose aux peuples européens une version germanisée du « consensus de Washington » et de son corollaire, « TINA ». Consciente de la défiance croissante à son encontre et de la recrudescence de germanophobie causée par ses méthodes, Angie a trouvé un moyen d’arriver à ses fins : demander aux États d’abandonner leur souveraineté, au moins partiellement. Cette solution indolore en apparence n’est que le stade suprême de l’Europe rêvée par le CDU : une destruction organisée de l’action étatique au profit d’une harmonisation concurrentielle vers le bas. L’Europe de la paix dans ces conditions sera avant tout l’Europe des marchés.

 

La capitulation française

Mais le plus inquiétant reste l’étrange capitulation à laquelle s’adonnent les politiques européens. Si Maggie a servi indirectement de modèle durant les années 1980, aussi bien aux sociaux-démocrates qu’aux sociaux-libéraux et aux conservateurs, plus personne aujourd’hui n’ose contester la domination d’Angie. La polémique récente au sein du Parti socialiste français en est un parfait exemple. Au départ, on a une remise en question légitime du modèle européen par l’aile gauche du PS, Jean-Christophe Cambadélis et le président du Perchoir, Claude Bartolone. Ces derniers, dans un texte destiné à préparer la convention du PS, invitent le parti à s’indigner contre « les recettes qui ont conduit au pire : le libre-échange commercial comme seul horizon des relations extérieures, l’austérité comme étalon à l’intérieur de nos frontières ». Les réactions qui ont fait suite à ces propos prouvent l’impossibilité de débattre sereinement sur le sujet, puisque la droite française est rapidement montée au créneau pour dénoncer cette infâme « germanophobie » et que ce sont les Allemands eux-mêmes qui ont eu le dernier mot. Passons sur la curieuse amnésie qui semble frapper l’UMP, oubliant la volonté affichée par Sarkozy en début de quinquennat de ringardiser le couple franco-allemand au profit d’une nouvelle idylle atlantiste avec le Royaume-Uni. Le vrai danger est l’assimilation abjecte de toute critique du modèle allemand à de la germanophobie et de facto à un repli nationaliste nauséabond renvoyant aux années 1930. Outre le mépris que semblent afficher nos politiques pour la réalité historique de notre pays, c’est bien une collaboration vis-à-vis du néolibéralisme mondialisé qui se joue sous couvert d’antinationalisme.  

« Outre le mépris que semblent afficher nos politiques pour la réalité historique de notre pays, c’est bien une collaboration vis-à-vis du néolibéralisme mondialisé qui se joue sous couvert d’antinationalisme. »

Et si le problème était plus profond ?

Néanmoins, ce qui se passe en Europe depuis 3 ans devrait nous emmener à réfléchir réellement au système dans lequel nous évoluons. À cause des différences entre les pays et la mise en place de la zone euro, celle-ci n’est pas une zone monétaire optimale au sens du Nobel d’économie 1999, Robert Mundell. L’austérité merkélienne  et la soumission aux marchés ne sont en fait que l’aboutissement de la logique de cette construction supranationale absurde. Pour analyser la construction de la monnaie unique, le trilemme d’incompatibilité de Rodrik fournit une excellente grille d’analyse. Celui-ci stipule que l’on ne peut avoir simultanément une zone économique totalement mondialisée, des États souverains et de la démocratie. L’euro ne permet actuellement que les deux premières : une zone économique totalement intégrée avec des États indépendants. Dans ces conditions, les choix des États sont limités car une partie du champ d’action leur échappe totalement. La démocratie est donc implicitement détruite et les décisions des gouvernements sont soumises aux contrôles des marchés économiques et financiers.

Les deux solutions possibles pour sortir de cette tyrannie libérale sont les suivantes : l’abandon de la souveraineté des États ou la remise en cause de l’intégration économique. Si la première est très séduisante sur le papier, elle n’est que chimérique, car elle ignore les différences culturelles, politiques et économiques entre les nations qui sont trop grandes pour prétendre instaurer une démocratie supranationale s’entendant sur le plus petit dénominateur commun. Si les frontières économiques ont disparu, les barrières linguistiques ou institutionnelles subsistent malgré tout et les replis nationalistes ont tendance à s’amplifier quand le particulier risque de s’effacer totalement au profit de l’universel. L’économiste McCallum mettait d’ailleurs en évidence en 2000 l’existence « d’effets-frontières » : même quand les barrières commerciales et physiques sont supprimées, les frontières fictives persistent et freinent les échanges. Le fédéralisme européen dans ces conditions n’est qu’une destruction pure du pouvoir politique au profit d’une régulation par l’économie et le droit. Il ne reste dans ces conditions plus que la solution de la remise en cause de l’hyper-intégration européenne sans s’engouffrer dans le piège du repli nationaliste. En somme, rétablir la souveraineté nationale pour mettre fin à la dictature du libéralisme et rétablir la liberté des citoyens.

« L’austérité merkélienne et la soumission aux marchés ne sont en fait que l’aboutissement de la logique de cette construction supranationale absurde. »

Le parallèle entre Maggie et Angie est certes pertinent mais reste incomplet. Si la seconde rejoue la partition de la première, elle le fait de manière différente. En effet, Merkel ne fait que se jouer des failles de notre système. Contrairement à Thatcher, elle ne sert que de faire-valoir à la tyrannie libérale et n’a pas à l’imposer directement. Dans ce contexte, la lutte a changé de nature et résister à la chancelière ne suffit plus, il faut avant tout lutter contre les institutions libérales qui permettent l’existence d’Angie.

« Ce que nous devons conquérir, la souveraineté du pays, nous devons l’enlever à quelqu’un qui s’appelle le monopole. Le pouvoir révolutionnaire, ou la souveraineté politique, est l’instrument de la conquête économique pour que la souveraineté nationale soit pleinement réalisée. » Ernesto Che Guevara

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