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Le football est-il une zone d’autonomie populaire à défendre ?

Article initialement publié le 26 juin 2018 sur Le Média presse

Derrière le spectacle capitaliste, le football reste un sport populaire et collectif. Mais pour combien de temps ?

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Pasolini, ce communiste poétique et solitaire

Article publié le 15 avril 2018 sur Le Média presse

Du mercredi 4 avril – jour où il a été diffusé à l’écran – au 11 avril, Pasolini d’Abel Ferrara est disponible sur le site d’Arte en streaming. Ce film qui retrace les dernières heures du célèbre cinéaste et écrivain communiste est une occasion parfaite pour nous pencher sur son œuvre iconoclaste.

« Scandaliser est un droit. Être scandalisé est un plaisir. Et le refus d’être scandalisé est une attitude moraliste. » Le film commence avec ces mots de William Dafoe qui incarne Pier Paolo Pasolini. Trois phrases qui illustrent parfaitement sa carrière. Mis à la porte du Parti communiste italien (PCI) en 1949, ainsi que de l’éducation nationale, à cause d’une histoire de mœurs (il a eu des relations sexuelles avec un adolescent lors d’une fête de village), le Bolognais a collectionné les procès à cause de son œuvre. Le 1er novembre 1975, Pasolini est sur le point d’achever son film le plus scandaleux : Salò ou les 120 Journées de Sodome. Cette libre adaptation du marquis de Sade se veut une critique impitoyable du capitalisme et de la société de consommation, qui asservissent le sexe et le marchandisent. Le film de Ferrara nous montre des scènes de vie de Pasolini, sa relation avec sa mère ou sur un terrain de foot, sport qu’il affectionnait particulièrement. On y retrouve aussi des extraits de la dernière interview qu’il a accordée quelques heures avant sa mort au journaliste Furio Colombo, que la revue radicale Ballast a eu la bonne idée de remettre en ligne il y a quelques années. Puis, il y a cette tragédie sur la plage d’Ostie, près de Rome. Pasolini s’y rend avec un jeune prostitué. Dans le film de Ferrara, il est passé à tabac par une bande de jeunes, qui lui roulent dessus avec sa propre voiture, une Alfa Romeo Giulia GT. A la fin, on peut apercevoir sa mère pleurer la mort de son dernier fils. Pour rappel, l’aîné, Guido Pasolini, résistant et militant antifasciste, a été assassiné le 7 février 1945.

UN PERSONNAGE SUBVERSIF

Le film de Ferrara présente la mort de Pier Paolo Pasolini comme un simple crime crapuleux, limite homophobe. La nuit du meurtre, Giuseppe Pelosi, jeune prostitué de 17 ans avec qui le réalisateur aurait eu des relations sexuelles, est arrêté au volant de la fameuse Alfa Romeo. Il affirme avoir agit seul et pour une affaire sexuelle. Il est condamné pour homicide « avec le concours d’inconnus ». Certes, il n’existe aucune preuve, mais il semblerait pourtant que l’affaire soit plus complexe. Revenons à l’entretien qu’il accorde à Furio Colombo et dont il exige qu’elle soit titrée : « Nous sommes tous en danger. » Il sonne comme un testament. « En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », explique-t-il. Selon lui, alors que le moment est décisif, les intellectuels manquent à leur devoir en n’analysant pas comme il se doit le capitalisme. « Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, “absurde”, contraire au bon sens », affirme-t-il avec conviction pour justifier sa critique féroce de la société. Le ton de l’interview peut aussi laisser entendre que Pasolini craignait pour sa vie.

A ce moment, il travaillait alors depuis trois ans sur son dernier roman, Pétrole, demeuré inachevé et publié à titre posthume. Celui-ci contiendrait un chapitre volé, « Lumières sur l’ENI », où l’écrivain faisait des révélations chocs sur une affaire touchant le gouvernement italien, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière. Quoiqu’il en soit, Pasolini dérangeait. Le communiste n’avait jamais de mots assez durs contre le pouvoir démocrate-chrétien. Il vomissait plus que tout la droite cléricale-fasciste. Le réalisateur de L’Evangile selon saint Matthieu n’était pas tendre vis-à-vis de l’Eglise catholique, institution qu’il affectionnait mais dont il estimait qu’elle s’était écartée de son rôle d’avocat des plus pauvres, en s’arrangeant avec le capitalisme et la bourgeoisie. Il était également très critique à l’égard de ses camarades du PCI, coupables selon lui de manquer de radicalité. Enfin, il affirmait avec détermination : « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie. » Pour Pasolini, « le bourgeois […] est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui ». Un détour par sa vie et sa pensée semble alors indispensable.

UN COMMUNISTE À PART

Fasciné par les classes populaires, et politisé par son défunt grand frère, Pasolini adhère en 1947 au PCI. « Ce qui m’a poussé à devenir communiste, c’est un soulèvement d’ouvriers agricoles contre les grands propriétaires du Frioul, au lendemain de la guerre. J’étais pour les braccianti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’ensuite », confesse-t-il. Il décide alors de se former intellectuellement en lisant d’abord l’auteur du Capital, puis surtout l’Italien, co-fondateur du PCI, auquel il dédiera en 1957 un recueil de poèmes, Les cendres de Gramsci. Après sa mise à l’écart du Parti, il clame : « Je resterai toujours communiste. » Mais un marxiste un peu particulier, admettons-le, qui ne croit guère au progrès, fait l’éloge des traditions, détruites par la société industrielle. Enfin, bien qu’athée, le poète s’inspire de la doctrine sociale de l’Eglise catholique. Ainsi, si Pasolini prône la collectivisation des moyens de production, ce n’est pas pour socialiser les usines, mais pour les détruire. Contrairement à la vulgate marxiste qui voit d’un bon œil le développement de la société industrielle, l’écrivain veut lutter contre. Il reproche également à son ancien parti, pour lequel il votera toujours, de vouloir au fond intégrer le prolétariat au capitalisme. Tandis que le PCI revendique de meilleurs salaires pour les ouvriers, en attendant la révolution, Pasolini préfère « la pauvreté des Napolitains au bien-être de la République italienne ». Pour le réalisateur, le confort matériel est une dangereuse illusion, qui n’a fait que détruire les classes populaires.

Il en veut aussi aux intellectuels petit-bourgeois de son époque, proche de la gauche radicale, qui croient au « sens de l’Histoire », comme d’autres croient en Dieu.  « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement “dans” l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette “acceptation réaliste” découle de l’usage de la raison. […] Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. […] C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. […] Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile », pouvons-nous lire dans Lettres luthériennes, un de ses grands essais pamphlétaires publié en 2000. « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés », raconte-t-il dans sa dernière interview, à rebours de l’intelligentsia de gauche de son temps. Pour Pasolini, la bourgeoisie est « une maladie très contagieuse ; c’est si vrai qu’elle a contaminé presque tous ceux qui la combattent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immigrés du Sud, en passant par les bourgeois d’opposition, et les “solitaires” (comme moi) ». Cette maladie est inoculée par la société de consommation, qu’il perçoit comme le nouveau totalitarisme.

CONTRE LE « FASCISME DE CONSOMMATION »

Pour le communiste le premier élément qui permet au capitalisme de se propager est la culture de masse, la télévision en premier lieu. « La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante », écrit-il dans Contre la Télévision. « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir » ajoute-t-il en commentant une émission italienne populaire. Une arme qui est bien évidemment utilisée par le pouvoir politique pour abrutir et apaiser le peuple. La seconde arme du capitalisme est la mode, qui conforme les jeunes aux critères de la société de consommation. C’est ainsi que cette dernière a  « transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels » et ce, « grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision) ». « Le capitalisme contemporain fonctionne désormais beaucoup plus grâce à la séduction qu’à la répression », constate l’Italien dans ses Écrits corsaires, recueil pamphlétaire publié quelques temps après son décès (1976).

Cette analyse pousse Pasolini à voir dans ce qu’on commence à appeler la “société de consommation” le nouveau fascisme, bien plus efficace que le précédent. Alors que sous Mussolini, les différentes composantes de l’Italie populaire (prolétariat, sous-prolétariat, paysannerie) avaient réussi à conserver leurs particularismes culturels, le “fascisme de consommation” a homogénéisé les modes de vie comme jamais auparavant. Dans Écrits corsaires, Pasolini explique : « Le fascisme avait en réalité fait d’eux [les classes populaires] des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de leur âme, dans leur façon d’être. » Elle réussit cet exploit en promettant un confort illusoire. L’âme du peuple a ainsi non seulement été « égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais ». La société de consommation a alors réussi à créer un homme nouveau. Dans Lettres luthériennes, il souligne que « cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et la moralité). Elle exige que ces hommes vivent du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes ». L’émergence de la figure du “rebelle”, qui se croit de gauche mais est surtout un petit-bourgeois parfaitement intégré au système, est pour lui le grand responsable de cette révolution anthropologique.

Pour l’écrivain, derrière la transgression et la « “tolérance” de l’idéologie hédoniste », se cache « la pire des répressions de toute l’histoire humaine ». Ce conformisme touche tous les domaines, et en premier lieu la sexualité. Or, « la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. Bref, la fausse libération du bien-être a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté […] le résultat d’une liberté sexuelle “offerte” par le pouvoir est une véritable névrose générale. » C’est cette réalité qu’il voulait dénoncer avec Salò ou les 120 Journées de Sodome. Si pour Pasolini ces transformations ont pour conséquence d’éradiquer l’humanité elle-même, il n’est pas défaitiste pour autant. Il continue par exemple de croire que « le communisme est en mesure de fournir une nouvelle vraie culture, une culture qui sera morale, l’interprétation de l’existence entière ». Mais pour cela, le communisme se devra de faire un détour vers le passé pour y retrouver certaines « valeurs anciennes » afin de refaire vivre la « fraternité perdue ». Une espérance qui l’éloignera toujours de la droite réactionnaire qui fait aujourd’hui tout pour le récupérer, au mépris de son antifascisme.

Crédits : Paola Severi Michelangeli/ Creative commons

Entretien pour le magazine hongrois « Mandiner »

Entretien publié initialement sur le site hongrois Mandiner, j’en reproduis ici la totalité en français.

Dans les trois premiers épisodes de notre série d’entretiens avec des penseurs contemporains français, nous avons discuté avec des intellectuels qui illustrent bien la diversité de la droite française. Jacques de Guillebon, rédacteur en chef de L’Incorrect, magazine récemment lancé, veut réconcilier l’aile droite des Républicains et le Front national ; Alain de Benoist, père de la Nouvelle Droite, abandonne la tradition judéo-chéritenne et souhaite refonder l’Europe sur des bases païennes ; la philosophe libérale-conservatrice, Chantal Delsol défend Macron, tout en soulignant les dangers de l’idéologie du progrès.

Dans le nouvel épisode de notre série, nous aborderons la question de la gauche français qui est autant diverse que le camp conservateur. Personne ne le sait mieux que Kévin Boucaud-Victoire qui vient de publier un livre sur l’histoire de la gauche francais: dans La guerre des gauches, le jeune penseur présente l’évolution des différents courants de la gauche depuis 1789 jusqu’aux manifestations contre la loi travail en 2016. Selon Boucaud-Victoire, on peut distinguer trois grands groupes au sein de la gauche française : la gauche qui a adhéré à l’économie du marché et au libéralisme culturel, défendant les libertés individuelles, groupe marginalisé après le Front populaire des années 30, mais dominant depuis la présidence Mitterrand ; la gauche étatiste, centralisatrice, basée sur les valeurs de la République une et indivisible et la laïcité, avec des représentants comme Georges Clemenceau ; enfin, la gauche radicalement anticapitaliste qui a donné naissance aux mouvements alternatifs actuels.

Kévin Boucaud-Victoire, économiste de formation, a travaillé comme économiste assistant jusqu’en 2012. Il a participé a une émission radio portant sur la musique, la danse, le street art (Common Wave). Entre 2012 et 2014, il a été rédacteur en chef du site culturel Sound Cultur’ALL. Il a été journaliste de Ragemag, de L’Humanité, il a publié des articles dans les éditions françaises de Slate et de Vice. Depuis 2017, il est rédacteur du site catholique Aleteia. Il est co-fondateur de Le Comptoir, revue de gauche alternative. En outre, il a travaillé aussi comme professeur de sciences économiques et sociales.

Dans notre interview, nous l’interrogeons sur des sujets comme l’anarchisme conservateur, l’agonie de la gauche, les visions de Macron, la décroissance, l’idéologie du progrès, les safe space et la construction européenne.

Vous écrivez de votre difficulté de vous situer sur le plan idéologique. Vous vous définissez comme socialiste et anticapitaliste radical, mais vous vous sentiez proche aussi d’un certain « anarchisme conservateur », qui, tout en étant égalitaire et méfiant vis-à-vis l’autorité, est conscient que « dans l’héritage de nos sociétés plurimillénaires, certaines choses méritent d’être conservées. » Mais ces tendances si différentes ne sont pas inconciliables, contradictoires ? Qu’est-ce qui relie Proudhon et Chesterton, Gramsci et Bernanos ?

A part une critique radicale – c’est-à-dire qui va à la racine – de la société dans laquelle ils vivent, un rejet du capitalisme et une attention particulière pour les classes populaires, pas grand-chose. Nous pourrions réunir Chesterton et Bernanos pour leur catholicisme. Mais le second, venant des Camelots du roi, est plus conservateur et plus radical que le premier. Proudhon et Gramsci pourraient également être rassemblés pour leur socialisme. Sauf qu’ils sont issus de traditions « ennemies », l’anarchisme et le communisme marxiste, au sein de cette famille. Mais ce que je peux apprécier chez ces penseurs c’est une absence de dogmatisme, leur profondeur d’analyse ainsi que la radicalité et l’attention aux plus faibles que j’évoquais plus haut.

« Je suis infiniment plus proche de l’esprit de l’Insurrection de Budapest de 1956 et de la République des conseils éphémères qui a suivi, que de l’URSS. »

Mais revenons à votre question : où me situer ? J’ai conscience qu’à une époque où les camps et frontières idéologiques doivent être clairement établis et où s’est répandue une sale manie de la classification, certaines de mes positions peuvent perturber. Malgré l’horreur que j’éprouve pour le dogmatisme et l’enfermement idéologique, je me considère avant toute chose comme socialiste. Evidemment pas comme l’affreux parti qui porte ce nom et a donné indirectement naissance au président Macron. J’entends par-là, à la suite de Pierre Leroux, député français sous la Deuxième République (1848), « la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule : liberté, fraternité, égalité, unité, mais qui les conciliera tous ». Cela inclus une opposition frontale au capitalisme, à l’exploitation, à la domination et à l’aliénation – concept marxiste trop souvent mis de côté.  Pour prendre un exemple qui je l’espère vous parlera, je suis infiniment plus proche de l’esprit de l’Insurrection de Budapest de 1956 et de la République des conseils éphémères qui a suivi, que de l’URSS.

Nous en arrivons à l’expression « anarchiste conservateur », boutade de George Orwell reprise par le sinologue Simon Leys et le philosophe Jean-Claude Michéa plus tard. Elle décrit un tempérament que vous avez décrit dans votre question, plus qu’une vraie position politique et idéologique. Je ne pense pas devoir revenir sur le volant « anarchiste », antiautoritaire et égalitariste.

Et pour le conservatisme ?

Pour ce qui est du conservatisme, les socialistes se sont souvent trompés sur la nature du capitalisme. Loin d’être un système conservateur, patriarcal et raciste – même si ces éléments existent dans nos sociétés et doivent être combattus –, alliance du trône et de l’autel, il s’agit bel et bien d’un système progressiste et moderne. Rappelons que dans Le Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. (…) En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. » Ils relèvent aussi que « la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. » Selon eux, « ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. »

Un certain socialisme a eu historiquement tort de proposer de faire table rase du passé et de créer un homme nouveau. Il faut relever que Marx lui-même était victime de ce que l’anarcho-syndicaliste Georges Sorel a nommé « les illusions du progrès ». C’est sûrement parce que même un génie demeure un homme de son temps, victime de certains déterminismes sociaux – et petit bourgeois dans le cas du communiste. Voilà pourquoi j’insiste sur le fait qu’aucune société décente ne pourra s’édifier sans conserver certaines valeurs et structures qui font de nous des humains et que le capitalisme tend à faire disparaître.  L’urgence écologique renouvelle cette question, puisqu’il s’agit dans ce cas de conserver ce qui permet la possibilité d’une vie humaine sur notre planète. Par contre, je refuse le conservatisme quand il est synonyme de maintien des injustices et des privilèges bourgeois.

Houellebecq

« La gauche, en tout cas, est à l’agonie, ses idées sont mortes (…) la vérité, c’est qu’il n’y a plus en France que la droite et l’extrême droit. La gauche a perdu sa force mobilisatrice » – déclare Michel Houellebecq dans sa dernière interview. A-t-il raison ?

Houellebecq a une capacité hors du commun pour sentir l’air du temps, mais n’est pas un analyste politique. Comme souvent, il dit à la fois quelque chose de vrai, mais de trop simpliste. La gauche est à l’agonie, tant politique sur le plan des idées. Ce fait ne peut être nié, même s’il peut être nuancé par la percée électorale de la France insoumise, qui a eu le mérite de mettre des idées neuves sur la table. Mais depuis l’arrivée au pouvoir de « l’extrême centre », la droite n’est pas en meilleur état. Il suffit de lire l’édito de Jacques de Guillebon dans le numéro 5 de L’Incorrect – nouveau magazine français qui entend construire des ponts entre la droite « républicaine » conservatrice et l’extrême droite catholique. « Il faut dire que l’audace n’est pas leur fort, leur courage nullement leur came », écrit le directeur de la rédaction à propos des responsables de droite, qu’il accuse de « paresse intellectuelle ». Il faut dire que ces dernières décennies, la droite a tout misé sur le libéralisme économique et que l’arrivée aux commandes de Macron la désoriente. Pour se différencier, elle doit surjouer le conservatisme moral et l’identité – même s’ils sont incompatibles avec le libéralisme économique qu’elle prône par ailleurs – et chasser sur les terres du FN.

En réalité, la capacité de mobilisation de la droite ces dernières années est exclusivement le résultat de la perte de l’hégémonie culturelle de la gauche de gouvernement. Cette dernière ralliée au capitalisme dans les années 1980 a préservé sa place dans le camp du Bien, avec un discours entièrement tourné vers les valeurs (tolérance, ouverture, etc.) et avec un vernis « social ». Or, il semble désormais que sur le sans-frontiérisme, le multiculturalisme, ou encore l’identité, la gauche est devenue inaudible. C’est cela la fameuse « droitisation de la société », qui n’est en rien une victoire de la vieille droite. Comprenant cela grâce à Patrick Buisson, la droite sarko-wauquiezienne s’est emparée de ces thématiques, pour mieux les trahir ensuite.

Ainsi, le journaliste américain Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite ?, paru en 2004 outre-Atlantique et en 2013 chez nous, montrait comment la droite prospérait électoralement auprès des classes populaires sur un programme sociétalement conservateur pour ensuite une fois au pouvoir appliquer le néolibéralisme. « Votez pour interdire l’avortement et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital (…). Votez pour faire la nique à ces universitaires politiquement corrects et vous aurez la déréglementation de l’électricité (…). Votez pour résister au terrorisme et vous aurez la privatisation de la sécurité », écrivait-il. Le quinquennat de Sarkozy illustre bien cela et je suis prêt à parier que ça serait pareil avec cet arriviste de Wauquiez.

Pour finir, je vais modérer mon propos de base. Si la gauche institutionnelle agonise, il existe une « gauche hors les murs », qui innove sur le plan des idées. Ce sont des intellectuels comme Serge Latouche, Bernard Friot, Jean-Claude Michéa, Frédéric Lordon, Dany-Robert Dufour, ou encore Serge Halimi. De même, la presse alternative, parfois bénévole, et l’édition participent à un renouvellement de la pensée. Je pense à La Décroissance, Fakir, Le Monde diplomatique, Ballast, Frustration, Le Vent Se Lève, les éditions de L’échappée, Le Passager clandestin, Agone… Ou Le Comptoir pour lequel j’écris.

« Je suis le plus en accord avec le programme La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon » – avez-vous déclaré. Quel regard portez-vous sur les perspectives de ce mouvement ? Est-ce que Mélenchon est un représentant authentique de la gauche alternative que vous soutenez ?

La France insoumise (FI) a incontestablement rafraîchi la gauche radicale. Il suffit de comparer le score de Jean-Luc Mélenchon a la dernière présidentielle – 19,58 %, le meilleur résultat pour un candidat à la gauche du PS depuis Jacques Duclos, candidat PCF de 1969 (21,27 %) – avec ceux de la dernière candidate communiste, Marie-George Buffet (1,93 %), en 2007. La VIe République, qui serait plus démocratique que l’actuelle, le souverainisme affiché, la radicalisation sur les questions écologiques et le populisme, qui substitut le clivage gauche-droite à peuple-élites, me paraissent être d’excellentes choses. Mais Mélenchon et la FI ont aussi leurs défauts.

Amateur de foot, j’aime comparer Mélenchon à notre Zidane national, capable d’être sur une autre planète durant toute une Coupe du Monde, finale comprise, et de tout détruire sur un coup de tête. En une sortie malheureuse, un coup de gueule mal placé, Mélenchon peut aussi de réduire à néant un long travail. Sinon, je n’adhère pas au jacobinisme de Mélenchon – je me situe dans une tradition plus proche du Proudhon et du socialisme libertaire, radicalement décentralisatrice – ni à son progressisme, qui parfois nous ramène la Troisième République et d’autres fois flirte avec le transhumanisme. Son autoritarisme ne me rassure pas non plus. Ajoutons que la structure ultra-centralisée de la France insoumise, trop centrée autour du chef, ne me plaît pas. Ensuite, je pense que Mélenchon a dernièrement fait quelques erreurs stratégiques, comme quand il a tenté de se soustraire aux syndicats.

Pour finir, la FI n’est pas exactement le mouvement dont je rêve, mais il reste le plus proche de ce que je défends. C’est aussi la seule opposition crédible que je vois à Macron, donc j’espère qu’elle perdurera.

Orwell

Vous considérez George Orwell et Simone Weil comme les modèles d’une gauche vraiment populaire. « L’enracinement, la common decency et l’attachement aux lieux, traditions et à la communauté qui en émane, conduisent Weil et Orwell vers un patriotisme socialiste » – écrivez-vous. Quelle est l’actualité de ces auteurs ?

Ils sont d’abord indémodables pour leur volonté de comprendre ce que vivent ceux qu’ils entendent défendre. « Quand je pense que les grands chefs bolcheviks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux — Trotski sûrement pas, Lénine je ne crois pas non plus — n’avait sans doute mis le pied dans une usine et par suite n’avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté des ouvriers, la politique m’apparaît comme une sinistre rigolade », écrivait Simone Weil. Aujourd’hui, nombre d’hommes politiques sont comparables à ces « grands chefs bolcheviks » qu’elle fustige. Ils m’apparaissent alors comme des inspirateurs d’un populisme, si celui-ci est compris comme une politique qui est réellement prise d’empathie pour les classes populaires.

Sur les questions écologiques et la critique du progrès technique, nous avons encore beaucoup à apprendre de ces deux penseurs.  Heureusement, l’écologie politique radicale s’inspire d’eux. Leur patriotisme, compris comme l’amour des siens me paraît aussi très important. Pour Orwell, « la théorie selon laquelle « les prolétaires n’ont pas de patrie » (…) finit toujours par être absurde dans la pratique. » Il écrit aussi : « Aucun révolutionnaire authentique n’a jamais été internationaliste. » Ce n’est pas qu’il ne croit pas en l’internationalisme – pour rappel, Simone Weil et lui ont parcouru des kilomètres pour aller se battre en Espagne –, mais qu’il comprend que la révolution ne prend naissance que dans un amour concret de son prochain et pas grâce à des abstractions théoriques. Les deux comprennent aussi le caractère moral du socialisme, qui ne peut pas être que « scientifique » comme le pensent les marxistes. Enfin, leur critique de tout autoritarisme me semble encore importante aujourd’hui.

Emmanuel Macron

Quel regard portez-vous sur Emmanuel Macron et sur ses grandes visions ? Est-ce qu’il représente un phénomène éphémère, ou il sera capable de transformer profondément la France ?

Macron représente l’aboutissement de la logique libérale, le « bloc bourgeois » et les intérêts du capital mondialisé. Il est l’enfant de 40 ans d’« alternance unique » – comme dirait Michéa – entre centre gauche et centre droit. Macron est de son époque. C’est l’incarnation de la société du spectacle que Guy Debord définissait comme « le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image », ainsi que « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande ».

Mais le président est aussi le symptôme d’une époque où la communication a pris le pas sur les idées. Les médias, qui le soutiennent très majoritairement, ont tenté de faire de lui un philosophe, héritier de Paul Ricoeur, en politique. Or, comme l’a montré le philosophe Harold Bernat dans Le néant et le politique, c’est du vent et ça révèle juste la faiblesse intellectuelle des journalistes français. Enfin, c’est un mégalomane qui suinte le mépris de classe envers les gens ordinaires, « ceux qui ne sont rien », pour reprendre sa propre formule.

Je vais cependant lui reconnaître quelques qualités. D’abord sa qualité d’incarnation. Après deux présidents, Sarkozy et Hollande, qui ont abaissé comme jamais la fonction, il a compris l’importance des symboles. Ensuite, c’est un excellent tacticien politique. Il a entrevu la crise politique qui se dessinait en France, l’affaiblissement des deux grands partis traditionnels et la recomposition idéologique en cours, qu’il a accéléré. Macron a réussi à capitaliser sur le « dégagisme » – c’est-à-dire le « tous pourris » –, alors qu’il représentait cette élite que les Français voulaient voir dégager. Alors que le clivage gauche-droite, sorte de guerre civile bourgeoise et parlementaire, était à bout de souffle, il a senti qu’il fallait faire fusionner les deux camps pour sauver le système. Sans une opposition à la hauteur, nous aurons Macron pendant 10 ans au pouvoir.

Vous souhaitez voir advenir « un monde beaucoup plus petit, enfin à échelle beaucoup plus humaine » ou « l’homme vivrait dans un référentiel plus petit, principalement centré sur sa commune ». Comment peut-on contribuer individuellement à la réalisation de cette vision ?

« Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros », explique le mathématicien et philosophe Olivier Rey. Nos sociétés sont devenues trop grandes et impersonnelles. Pour Platon, la cité idéale ne devait pas dépasser 5 000 membres. Ajoutons que la démocratie a besoin de débats, de concertations, impossibles à l’échelle de l’Etat-nation.

L’idéal serait évidemment de transformer en profondeur nos sociétés. Mais la révolution n’est pas pour demain. En attendant, on peut s’investir dans des associations, des initiatives locales ou même tenter de reprendre le pouvoir politique localement. Il faut retisser des liens de proximité.

Le capitalisme postmoderne, la mondialisation dépeuple les campagnes. En février, The New York Times a publié un reportage sur l’agonie d’Albi ou la vie est quasiment disparu du centre-ville, les magasins, les bistrots, les écoles sont fermés les uns après les autres. Est-ce que « la France profonde » serait vraiment condamnée à la mort ?

Si la mondialisation libérale se poursuit, oui. Il faut comprendre que cette dernière, en organisant une concurrence territoriale, rend sur-attractive les métropoles au détriment des autres zones. J’invite à ce sujet à lire les travaux en nouvelle économie géographique de Paul Krugman, lauréat du « Nobel d’économie » de 2008 – pas un dangereux bolchevik donc – qui montre très bien comment  la production a tendance à se concentrer quelques régions ou même quelques villes qui deviennent densément peuplées et bénéficiant de revenus plus élevés.

Derrière cette mort des campagnes, dont les élites sont complices quand elles ne sont pas partie, il y a la mort de la France. Ce sont des symboles de la culture et de l’identité nationale qui disparaissent. Tant que la droite libérale ne prendra pas ce problème en compte, elle sera disqualifiée dans tous les débats sur l’identité nationale qu’elle organise avec pour seule vraie volonté de stigmatiser les immigrés. Une étude Ifop avait révélé que les coins qui voyaient leurs commerces et services publics – surtout La Poste – disparaître avaient plus de chance de voter FN. Ce sont des Français qui sont désocialisés et fragilisés. Si elle veut vraiment conquérir les classes populaires, la gauche doit intégrer pleinement ce problème. Pour finir un monde de métropole, c’est-à-dire régit entièrement par des relations impersonnelles et une accélération constante du temps et des flux, serait invivable !

Nous avons récemment publié une interview de Chantal Delsol qui, à propos du progrès illimité, déclare que « nous irons vers des excès inimaginables, qui pourront briser l’humain et son humanité, il nous faudra des catastrophes pour apercevoir les limites, qui sont anthropologiques ». Vous êtes aussi fort critique envers l’idéologie du progrès ; est-ce que vous êtes d’accord avec cette prophétie sinistre ? 

Complètement ! L’homme est un être fini. Pour devenir adulte, il lui faut accepter cet état de fait. Jusqu’ici l’illimitation était condamnée par toutes les religions et philosophies traditionnelles. Ainsi, chez les Grecs, l’hybris, c’est-à-dire la démesure, était l’équivalent du péché chrétien. Qui s’en rendait coupable se faisait châtier par Némésis.

Depuis quelques siècles, les choses ont peu à peu changé. Les Occidentaux ont cru pouvoir se faire « comme maitre et possesseur de la nature », pour reprendre une expression de Descartes. On s’est mis à croire en une rationalité illimitée, qui s’accomplirait dans un progrès technique, qui amènerait lui-même le progrès moral. Or, on a simplement créé un monde artificiel, qui ne convient pas à l’homme, d’où la prolifération de pathologies. La prochaine étape doit être le transhumanisme : créer une humanité augmentée, débarrassée finalement de ce qui la rend humain. Nous sommes aux portes de cela et c’est très effrayant.

C’est sûrement ce qui explique le succès de la série d’anticipation Black Mirror. Non seulement elle est angoissante, mais chaque épisode nous montre une possibilité réaliste d’évolution de nos sociétés. Mais en plus de briser notre humanité, mais cela détruit la nature, comme nous le constatons chaque jour. « On juge le degré de maturité d’une société à sa capacité à s’autolimiter », soulignait Cornelius Castoriadis. Finalement nous sommes beaucoup moins « avancés » que bien de sociétés primitives ou traditionnelles. Ce qui est par contre dommage avec Delsol, c’est qu’en bonne libérale-conservatrice, elle peut avoir des constats justes, mais s’arrête en chemin. Du coup, elle ne voit pas que l’extension sans limite du marché, causée par le capitalisme, relève de la même logique.

« Je ne crois pas non plus en une démocratie directe absolue. (…) C’est par contre un horizon vers lequel on peut tendre, avec des institutions adéquates, mais aussi un niveau d’instruction, de moralité et de socialisation suffisant. »

Vous croyez à la théorie de la décroissance qui est sans doute une belle idée, mais on peut arguer que l’homme veut éviter dans toutes circonstances la stagnation. N’est-il pas donc utopique de supposer que les sociétés renonceraient volontiers à la croissance ?

C’est parce que nous regardons les choses avec nos lunettes du XXIe siècle. Si on s’intéresse à l’histoire de l’humanité, ce qu’on constate c’est que la croissance est l’exception. Longtemps, la croissance annuelle avait été en moyenne proche de 0 % – et même négative sur certaines longues périodes, comme entre l’an I et l’an 1 000 –, elle franchit la barre des 2 % pour les pays industrialisés à partir de 1830. Elle connaît ensuite un nouveau boum de 1950 à 1973 durant les « Trente glorieuses » où les pays d’Europe de l’ouest, les États-Unis et le Japon connaissent des taux de croissance annuel fluctuant entre 3 % et 9 %.

Une société post-croissance – c’est-à-dire qui ne s’intéresserait plus à la croissance économique – ne stagnerait pas nécessairement. Jusqu’au XIXe l’humanité a connu d’énormes évolutions et bouleversements intellectuels, religieux, civilisationnelles, techniques, etc. Malheureusement nous sommes maintenant malades de la croissance. Toute action politique est conditionnée à quelques points de PIB. Pourtant, deux Américains ont selon moi tout dit à ce sujet : l’économiste Kenneth Ewart Boulding et le politique Bob Kennedy. « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste », nous a expliqué le premier. Le second a remarqué que : « Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. (…) En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. (…) En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. »

Vous soulignez le déficit démocratique de la Ve République qui « a tendance à accorder trop de pouvoir à la majorité relative et presque rien aux minorités, même importantes » – et qui « infantilise les citoyens, en le déresponsabilisant ». Vous croyez à la démocratie directe. Mais la démocratie directe n’est-elle pas porteuse de dangers à une époque où la politique rationnelle cède sa place à une politique basée sur les pires sentiments, suscités par les médias ?

Il me semble justement que la démocratie représentative – joli oxymore – n’a pas préservé des excès que vous pointez. Les élites aiment, pour conserver leur pouvoir, faire des classes laborieuses, des classes dangereuses mues par leurs ressentiments. C’est tout juste si ces classes méritent d’être instruites. Voltaire écrivait d’ailleurs : « Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par peuple la populace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. »

Mais si les classes populaires ne sont pas capables de savoir ce qui est bon pour elles, je ne vois pas en quoi elles sont aptes à choisir de bons représentants. D’ailleurs quand elles votent mal, pour Donald Trump ou pour le Brexit, nos analystes sont à deux doigts d’expliquer qu’il faut leur retirer le droit de vote. Mais quand on y regarde de plus près, il n’existe aucun moyen de sélection des gens aptes à choisir ce qui est bon pour la communauté. Au final, seule la délibération collective peut y emmener. En plus, on pourrait aussi avancer que les élites sont souvent ceux qui disposent de plus de volonté de puissance, sont guidés par leurs propres intérêts, qui ne sont pas ceux des classes populaires, et sont rendues, par leur richesse, plus narcissiques !

Je ne crois pas non plus en une démocratie directe absolue. « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes », relevait Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat social. C’est par contre un horizon vers lequel on peut tendre, avec des institutions adéquates, mais aussi un niveau d’instruction, de moralité et de socialisation suffisant.

« Une autre condition importante du succès [de la gauche populaire, de la décroissance], c’est ce que Gramsci nomme l’hégémonie culturelle, c’est-à-dire, faire en sorte que certaines idées deviennent majoritaires dans la société » – dites-vous. Selon beaucoup de penseurs de droite, ce sont actuellement les soixante-huitards adhérés au libéralisme, les disciples et les héritiers intellectuels de l’École de Francfort et du poststructuralisme qui exercent une hégémonie dans la vie intellectuelle occidentale – et « les fruits » de cette hégémonie sont nombreux: les « safe space », l’idéologie du genre poussée à l’extrême, ou, plus récemment, « l’écriture inclusive » en France. Que pensez-vous de ces phénomènes ?

L’héritage de Mai 68 est compliqué. Chez la jeunesse étudiante on trouvait des revendications radicalement anticapitalistes comme d’autres petites bourgeoises. Et, contrairement à ce que suggère votre question, il est bien dommage que l’École de Francfort – école marxiste qui a analysait les conséquences culturelles du capitalisme – ne trouvent aujourd’hui plus de vrais représentants.

Après Mai 68 l’hégémonie à gauche, surtout dans les milieux universitaire, est passée de la séquence Lukács – École de Francfort – Socialisme ou barbarie – Henri Lefebvre – Internationale situationniste à une autre séquence Althusser – Bourdieu – Foucault – Deleuze – Derrida. Si la première, malgré son évidente hétérogénéité était vraiment radicale, la seconde, l’est moins, malgré l’intérêt réel que peuvent aussi présenter ces auteurs. Comme le résume Michéa, une certaine gauche, plus ou moins inspirée de ces dernier, s’est mise à « liquider progressivement la contestation anticapitaliste en substituant partout à la vieille question sociale (tenue à présent pour grise et archaïque) le seul combat festif et multicolore, pour « l’évolution des mœurs »».

En 2015, le philosophe anarchiste Renaud Garcia a entrepris dans un essai remarquable, Le Désert de la critique : déconstruction et politique, le bilan de cette gauche que nous pourrions nommer « déconstructiviste », car elle se borne à déconstruire la pensée, les idées, les postulats, la vision du monde de l’adversaire, plutôt que d’en opérer la critique ou la démystification. Elle a entrepris une « prolifération des luttes » – antiracistes, féministes, etc. –, au détriment de la lutte globale et inclusive pour une autre société. Les luttes individuelles et particulières prennent peu à peu le pas sur les combats collectifs. Evidemment, ces combats sociétaux sont aussi très importants, car aucune société socialiste digne de ce nom ne peut s’accommoder de racisme, de sexisme ou d’homophobie. Le problème est de croire que c’est en détruisant toute norme et en rejetant toute lutte des classes que la question pourra se régler. Au contraire, en atomisant toujours plus la société et en transformant l’homme en « monade isolée repliée sur elle-même » (Marx), elle fait le jeu du libéralisme le plus dur. Cependant, la droite a beau jeu de dénoncer Mai 68, mais quelqu’un comme Sarkozy en est le digne héritier !

Vous êtes cofondateur d’une revue socialiste, Le Comptoir et rédacteur d’un site d’information catholique, Aleteia. Quel regard portez-vous sur l’Église catholique ? Faut-il ancrer la gauche dans l’héritage chrétien d’Europe ?

« Mais si l’Eglise disparaît c’est d’abord parce que les églises sont vides le dimanche ! « Montre ta croix » est un joli mot d’ordre, mais je préfère : « Porte ta croix ! » »

A titre personnel, je suis d’un côté chrétien (protestant) et de l’autre socialiste. S’il est impossible de séparer radicalement le spirituel du politique chez un homme, à moins d’un dédoublement de personnalité, les deux ne se confondent pas totalement. Disons que mon socialisme est un christianisme laïcisé. Mais le christianisme est loin d’être le seul chemin qui mène au socialisme. L’attention aux plus faibles, la fraternité, le sens des limites, le respect de la création ou l’universalisme sont aussi présents, dans différentes versions, dans les autres religions du abrahamique. De même nous avons beaucoup à apprendre du bouddhisme, du taoïsme ou de l’hindouisme. J’ajouterais même que les paganismes gréco-romains ou égyptiens ont aussi à nous enseigner.

Par contre, la gauche doit se rappeler de l’apport essentiel du christianisme à la civilisation européenne. En France, elle a souvent tendance à s’enfermer dans un laïcisme obtus, qui ressemble à de l’athéisme militant et dans un progressisme naïf qui fait pense que la France est née pendant la Révolution grâce à des principes aussi abstraits que « Les droits de l’homme et du citoyen ». La religion possède également une dimension anthropologique. En se penchant plus sur le christianisme, la gauche comprendrait sûrement mieux le peuple qu’elle entend incarner, mais également l’islam, qu’elle n’arrive pas à appréhender parce que le religieux ne représente plus rien pour elle. Ce qui ne signifie évidemment pas s’arc-bouter ou fantasmer sur une France chrétienne, qui n’est plus.

Pour ce qui est de l’Eglise catholique d’une manière générale, je crois que le pape François est le réformateur dont elle avait besoin pour enrayer son déclin. Même s’il est moins bon théologien que Ratzinger, son appel à aller vers les périphéries et sa théologie du peuple me semblent nécessaires. J’ajouterais que son encyclique Laudato Si’ (« Loué sois-tu ») sur l’écologie intégrale est très importante. De plus, en tant qu’Argentin, il apporte un regard neuf sur une religion dont l’épicentre est en train de se déplacer hors d’Europe.

Si je reviens en France – car l’Eglise est certaine une, mais est aussi plurielle –, je dois avouer que la situation est difficile. Après avoir incarné la majorité depuis plus de 1 000 ans, le catholicisme devient une minorité presque comme les autres. En crise, elle est tentée par le repli identitaire, souvent accompagnée paradoxalement par une baisse de la pratique. Beaucoup de catholiques déplorent – à juste titre – l’effacement de leur religion. Mais si l’Eglise disparaît c’est d’abord parce que les églises sont vides le dimanche ! « Montre ta croix » est un joli mot d’ordre, mais je préfère : « Porte ta croix ! » « Le grand malheur de ce monde, la grande pitié de ce monde, ce n’est pas qu’il y ait des impies, mais que nous soyons des chrétiens si médiocres », écrivait Georges Bernanos (Le Chemin de la Croix-des-Âmes). Les catholiques devraient méditer sur ces paroles plutôt que de se crisper ou attribuer tous les malheurs au pape François, comme le fait la frange de droite du catholicisme.

Est-ce que vous suivez les débats internationaux autour de la politique du gouvernement hongrois ? 

Très peu, non. Si je connais Viktor Orbán et désapprouve sa politique vis-à-vis des migrants et son sécuritarisme, je dois avouer que je ne suis pas réellement votre vie politique. Mon avis n’est au fond que superficiel. Il y a quand même eu le référendum anti-migrant d’octobre 2016 que j’avais un peu suivi, car nos médias en parlaient. Mais comme souvent, la presse hexagonale n’était pas au niveau et je n’ai moi-même pas cherché à aller plus loin.

Que pensez-vous de l’état actuel de la construction européenne ? Qu’est-ce que l’Europe signifie pour la gauche populaire ?

L’Union européenne – que je distingue soigneusement de l’Europe, ère civilisationnelle – devrait signifier pour elle « libéralisme ». « Le traité de Maastricht agit comme une assurance-vie contre le retour à l’expérience socialiste pure et dure », se vantait Alain Madelin, note homme politique le plus libéral. Malheureusement au nom d’un internationalisme abstrait – qui n’a pas grand-chose à voir avec l’internationalisme prolétarien de Marx, Engels et Bakounine – la gauche populaire refuse souvent cette vérité. Depuis petit j’entends parler d’une « autre Europe », « sociale », qui serait « possible ». Ma génération sait que tout cela est une chimère.

Heureusement, depuis la mésaventure de Syriza en Grèce – parti qui se met maintenant à limiter le droit de grève ! –, une grande partie de la gauche radicale, du moins en France, a compris la leçon. Elle n’était pourtant pas si dure à comprendre puisque début 2015, Juncker, président de la Commission européenne l’avait clairement formulée : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

Anti-démocratique, l’Union européenne ne fonctionne plus non plus d’un point de vue économique. Elle est même depuis des années le trou noir de l’économie mondiale. Or, c’était son unique raison d’être. Les citoyens, surtout les plus fragiles socialement, en prennent conscience et s’en détournent. Le Brexit en est une conséquence. Je doute que cette UE puisse survivre éternellement. Pourtant, internationaliste, je crois en la possibilité d’une coopération internationale.

Attentats du 13 novembre : bienvenue dans la réalité

Article publié initialement le 18 novembre 2015 sur Le Comptoir

Blessée en son cœur, la France ne sait pas comment réagir aux attaques dont elle a été victime ce vendredi 13 novembre. Alors que la paix semblait régner depuis la fin de la décolonisation, sous la double bénédiction de l’Union européenne et du libre-marché, la réalité reprend ses droits. Ici comme ailleurs, la mort peut frapper. N’importe qui et n’importe où. Et pour lutter contre la barbarie qui vient, la France doit aussi prendre en compte ses propres erreurs. Car c’est notamment sur le terreau de ses échecs successifs, en matière de politique nationale ou internationale, que s’est développé le monstre qu’elle doit aujourd’hui combattre.

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Pasolini, pourfendeur du “fascisme de consommation”

Article publié le 4 novembre 2015 sur Le Comptoir

Alors que l’œuvre artistique, notamment cinématographique, de Pier Paolo Pasolini a traversé les âges, sa pensée politique reste, quarante ans après son assassinat, bien plus méconnue. Pourtant, la critique originale qu’il formule de la société de consommation gagnerait à être revisitée, notamment à gauche.

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Vous avez dit « gauche réac » ?

Article publié le 6 mai 2015 sur Le Comptoir

La gauche n’a jamais semblé aussi divisée qu’aujourd’hui. Si certains se revendiquent clairement progressistes, d’autres, plus réticents, se questionnent davantage et s’attirent les foudres des premiers. Les insultes fusent, les coups bas pleuvent. Parmi ces attaques, le terme de « réactionnaire » revient quasi automatiquement pour qualifier quiconque ne s’inscrit pas dans ce mouvement en avant. Alors, existe-t-elle réellement, cette « gauche réac », ou n’est-elle qu’un fantasme ?

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Sócrates : entre football et romantisme révolutionnaire

Article publié le 4 décembre 2014 sur Le Comptoir

Il y a trois ans jour pour jour, la planète football perdait un de ses plus éminents ambassadeurs : le docteur Sócrates. Capitaine de l’équipe de Brésil dans les années 1980, le milieu de terrain s’est illustré à la fois pour son jeu, mais également pour son militantisme. Pour l’anniversaire de sa mort, nous avons décidé de nous repencher sur ce joueur profondément révolutionnaire, issu d’une famille passionnée de philosophie.

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Repenser le socialisme avec Gramsci

Texte publié initialement le 18 novembre sur Ballast

« Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire », écrivait en février 1917 le penseur Antonio Gramsci. On aurait tort, nous explique l’auteur du présent article, de négliger cette figure essentielle du marxisme de la première moitié du XXsiècle — aucun grand courant contemporain, pourtant, ne se revendique du co-fondateur du Parti communiste italien. Benito Mussolini aurait lancé : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». L’oracle fit fausse route : jamais Gramsci ne fut plus productif qu’entre les quatre murs entre lesquels le fascisme le maintint… À l’heure où Manuel Valls tempête contre le « passéisme » d’un socialisme qu’il entend bien abandonner au profit d’une « gauche » qui aurait enfin l’audace d’être, avec les succès que l’on sait, « pragmatique, réformiste et républicaine », n’aurait-on pas quelque intérêt à rouvrir un peu les vieux tiroirs ? 

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One, two, three, viva l’Algérie !

A la fois fête populaire par excellence et avatar du capitalisme – depuis que Joao Havelange, ex-président de la Fifa, a décidé en 1974 de faire du football, ce « royaume de loyauté humaine exercé au grand air » dixit le communiste Antonio Gramsci, un simple produit à vendre –, la Coupe du monde déchaîne les passions. En témoignent les manifestations de joie hier (jeudi 26 juin), en marge de la (belle) qualification de la sélection algérienne pour les prochaines 1/8ème de finale.  Une fête qui aurait pu être parfaite, mais qui a connu quelques débordements. Une aubaine pour l’extrême droite identitaire, qui ne manque pas de surfer dessus, et pour les médias toujours demandeurs de sensationnel. Dans le même temps, sans doute des interrogations pour de nombreux français.

 

« Chaque but a un caractère inéluctable, est foudroiement, stupeur, irréversibilité. Telle la parole poétique. » Pier Paolo Pasolini

Football, joies et débordements…

Pour commencer, il faut remarquer que la popularité (dans les deux sens du terme) du football en fait un sport particulièrement propice à la fois aux envolés de joies pures comme nous l’avons vu hier, ainsi qu’aux débordements. C’est pour cela que George Orwell, bien qu’adorant jouer au foot et grand amoureux du « peuple », écrivait qu’« au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de guerre » et poursuivait en ajoutant que :  « ce qui est très révélateur, ce n’est pas tant le comportement des joueurs que celui des spectateurs ; et, derrière ceux-ci, des peuples qui se mettent en furie à l’occasion de ces absurdes affrontements et croient sérieusement – du moins l’espace d’un moment – que courir, sauter et taper dans un ballon sont des activités où s’illustrent les vertus nationales ». Il faut ensuite dire qu’en raison du caractère historique de l’événement d’hier (première fois que l’Algérie atteint ce stade de la compétition) et du rapport charnel qu’entretiennent les Algériens avec leur pays (qui est largement dû à une histoire très difficile et dont la France n’est pas étrangère) ainsi que leur nombre dans l’Hexagone, tout ceci était prévisible. Pour finir,  on doit rappeler que la majorité des Français d’origine algérienne (ou franco-algériens) ou Algériens qui fêtaient hier soir le faisaient dans un esprit très bon enfant et c’est pour cela que de nombreux autres Français  – dont je fais moi-même partie – les ont suivis et se sont réjouis avec eux. Ces manifestations ont pu cependant légitimement déranger certains compatriotes (je ne parle évidemment pas des racistes, islamophobes, arabophobes, dont le malheur fait notre bonheur) en raison du désordre occasionné, comme chaque à manifestation populaire. Mais rien de bien grave, en général, tout est oublié le lendemain. Cependant, les scènes de violence stupides – qui sont aujourd’hui malheureusement monnaie courante dans chaque manifestation et qui ne sont pas propre à la victoire algérienne – qui se sont déroulées n’avaient pas leur place dans ce type de rassemblement. Il n’est évidemment pas question de faire comme les médias, clergé contemporain de la société du spectacle décrite par Guy Debord[i], qui aliènent le spectateur[ii] et qui font du vrai « un moment du faux », en faisant une obsession du phénomène. Il faut surtout être responsable face à l’extrême droite identitaire, qui a compris la simplicité à instrumentaliser ce genre d’événements, en témoignent Julien Rochedy, leader du FNJ, qui parle d’invasion (non, le ridicule ne tue toujours pas apparemment et c’est bien dommage) ou le compte twitter de « Français de souche » qui raille les partisans de l’intégration… Les incohérences d’une extrême droite qui entretien une atmosphère de guerre civile sous couvert d’apaisement.

Rochedy
Un Rochedy ça ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnait…

 

« Ce n’est pas le seul modèle français qui s’effondre, c’est le modèle occidental tout entier qui se désintègre. » Jean Baudrillard

Vous avez dit problèmes d’identités ?

La société française est aujourd’hui en proie à des problèmes identitaires. Mais, ils ne sont pas forcément à chercher là où l’on croit. Qu’on se le dise, rien n’empêche à un français d’origine algérienne (chinoise, camerounaise, tunisienne, portugaise, etc.) de se sentir attaché à son pays d’origine tout en étant pleinement français. Nombre d’entre eux soutiennent la France et leur pays d’origine. Certains ne vibrent pas devant l’Équipe de France ? Et alors ? Est-ce que tous les français dits « de souche » exaltent à chaque but des Bleus ? Et enfin, d’autres – bien moins nombreux qu’on ne le pense –  affichent leur mépris pour la France, ce qui est plus triste… Il convient donc de comprendre pourquoi. La première raison est sociale. La seule chose qu’ils constatent est que le discours républicain, qui prétend qu’ils sont des citoyens comme les autres, ne correspond pas aux faits. Et tous les beaux slogans démagos de SOS Racisme et l’antiracisme de spectacle ne changeront rien à cette réalité. Contrôles au faciès, difficultés pour accéder au marché de l’emploi ou pour avoir un logement, difficultés économiques : voilà ce qu’ils constatent. Certes, ils ne sont pas les seuls à souffrir en France. Certes, la Corrèze est plus pauvre que la Seine-Saint-Denis, qui a l’avantage d’être proche des lieux de créations de richesse. Mais l’impression d’être regardés comme des Français de secondes zones, enfermés dans leurs quartiers est très spécifique.

La deuxième cause est historique. Les plaies ne sont toujours pas refermées entre la France est ses anciennes colonies. Parmi celles-ci, l’Algérie est celle qui a eu l’histoire la plus douloureuse à bien des égards. On a d’un côté une France qui assume mal son histoire, cherchant soit à l’évacuer (comme en témoigne la faible place dans nos manuels d’histoire de la colonisation), soit à tomber dans la repentance caricaturale (dans un complexe de culpabilité dur à surmonter). De l’autre, dans les anciennes colonies, le ressentiment n’est pas toujours dépassé (mais il ne faut pas oublier que la décolonisation est récente), alimenté, il faut le dire, par la « Françafrique » et par l’incapacité d’établir des relations équilibrées et solidaires. De plus la structure coloniale, qui était une machine déshumanisante et aliénante, a laissé des traces dans les imaginaires, à la fois chez les ex-colons et chez les ex-colonisés. C’est pour cela que lucide, le psychiatre révolutionnaire Frantz Fanon dissociait indépendance et décolonisation. La seconde est « très simplement le remplacement d’une “espèce” d’hommes par une autre “espèce” d’hommes ».

La troisième raison touche la France dans son ensemble et est une conséquence du capitalisme mondialisé. Dans une note rédigée il y a presque trente ans, Guy Debord avait déjà bien saisi le problème, ce qui lui a fait écrire :

« Tout est faux dans la « question des immigrés », exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie – c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique – l’a apportée, et le spectacle l’a traitée. On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre. (…)
Faut-il donc les assimiler ou « respecter les diversités culturelles » ? Inepte faux choix. Nous ne pouvons plus assimiler personne : ni la jeunesse, ni les travailleurs français, ni même les provinciaux ou vieilles minorités ethniques (Corses, Bretons, etc.) car Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ? Le camp de concentration n’a créé aucun Allemand parmi les Européens déportés. La diffusion du spectacle concentré ne peut uniformiser que des spectateurs. On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de « diversités culturelles ». Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture.
 »

Des propos qui peuvent être complétés par ceux de Jean Baudrillard, qui réagissant dans les colonnes de Libération aux émeutes de 2005, déclarait : « Notre frontière a bien été violée par le nuage radioactif, et le «modèle français» s’effondre bien sous nos yeux. Mais, rassurons-nous, ce n’est pas le seul modèle français qui s’effondre, c’est le modèle occidental tout entier qui se désintègre ». Le capitalisme, « fait social total » pour reprendre les mots de l’anthropologue socialiste Marcel Mauss, tend à uniformiser nos modes de vie par la marchandisation. Ainsi, il détruit tout lien social et laisse les individus seuls face aux marchés. Dans ces conditions, la France n’est plus réduite qu’à être un segment du marché capitaliste mondialisé. Une évolution largement anticipée par Karl Marx qui écrivait en 1848[iii] : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. (…)  Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. (…) En un mot, elle se façonne un monde à son image. » Les immigrés et les français issus de l’immigration sont sommés de « s’intégrer ». Mais de s’intégrer à quoi ? Au capitalisme mondialisé ? Pourtant, les vilaines « racailles » pointées du doigt par les inquisiteurs de l’anti-France, vêtues en Nike, un Iphone à la main et rêvant de Ferrari (pour caricaturer) semblent parfaitement intégrées. Ces jeunes sont mêmes de ce point de vue plus « français » qu’algériens ou musulmans (même si ces termes ne s’opposent pas) et c’est pour cela que le problème identitaire est double (vis-à-vis de la France et du pays d’origine). Les canaux traditionnels de l’intégration qui étaient : l’école républicaine, le service militaire (dont je ne suis pas forcément un partisan du rétablissement), l’Église (catholique surtout), les syndicats et les partis (principalement le Parti communiste français) ne sont plus, ou agonisent. L’expulsion des prolétaires hors des métropoles, dans la France périurbaine[iv] y joue aussi pour beaucoup : l’ouvrier « de souche » était celui qui accueillait son frère immigré. Les « lois d’imitation », mises en évidence par le sociologue français Gabriel Tarde[v], nécessaires à toute sociabilisation ne peuvent plus jouer leur rôle.

« Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes. » Christopher Lasch

Les républicains (souvent respectables) avocats de l’« assimilation » ne voient pas qu’ils défendent un concept anachronique et mort sociologiquement. Ils idéalisent en plus une assimilation qui ne marchait parfaitement qu’à partir de la troisième génération. Héritage du jacobinisme (lui-même héritier dans ce domaine de l’Ancien Régime et des théories de Jean Bodin), l’assimilation est un processus brutal (au figuré aujourd’hui, mais au propre à une époque) de destruction des identités minoritaires qui appliquée aux immigrés ne fait que prolonger le déracinement subit par l’immigration. Elle partage avec la « religion du progrès » la volonté de faire table rase du passé, même si dans son cas c’est pour insérer dans une identité déjà existante et pas pour créer un « homme nouveau ». Certes, les assimilationnistes perçoivent très bien les dangers d’une société organisée en communautés repliées sur elle-même – et dont potentiellement multi-conflictuelle–, mais ils ne voient qu’ils s’accrochent à un reliquat du passé. L’avenir sera dans une société interculturelle (et non multiculturelle) qui cultive le bien commun, tout respectant les différences. On pourra peut-être enfin revenir au problème fondamental : celui de la lutte de classes… Ah oui, j’oubliais : « One, two, three, viva l’Algérie ! »

Pour aller plus loin :

 

[i] Voir Guy Debord – La société du spectacle (1967)

[ii] Le lettriste écrivait à ce propos : « Plus il [le spectateur] accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir ».

[iii] Karl Marx – Manifeste du Parti communiste (1848)

[iv] Lire à ce propos Christophe Guilluy – Les Fractures françaises(2012)

[v] Voir Gabriel Tarde – Les lois de l’imitation (1890)

Clément Sénéchal dévoile le spectacle médiatique

 

Le capitalisme n’est pas qu’un système économique. C’est un fait social total, inséparable d’un mode de vie spécifique et d’une culture particulière. N’étant pas anthropologiquement « naturel » – comme certains aimeraient nous le faire croire  – il convient de comprendre comment il survit et comment il se reproduit. Au sein d’une société constamment abreuvée d’informations, il est impossible d’ignorer le rôle que jouent les médias, qu’ils soient traditionnels (journaux, télévision, radio) ou issus du Web (réseaux sociaux, blogs, webzines…). Ancien community manager de Jean-Luc Mélenchon durant la campagne présidentielle de 2012, après un passage chez Mediapart, Clément Sénéchal nous propose une analyse marxiste – largement inspirée par Antonio Gramsci et Guy Debord –  de la structure du monde médiatique actuel.

 

Acte I : Les médias verticaux et la société du spectacle

Médias contre médias, la société du spectacle face à la révolution numérique peut être divisé en deux grandes parties. La première analyse les « médias verticaux » quand la seconde traite des « médias horizontaux ». Les médias verticaux sont les médias traditionnels. Ils sont appelés ainsi car ils sont configurés de telle façon que les informations sont transmises de manière descendante. En effet, les médias traditionnels sont organisés pour que le récepteur soit le plus passif possible. Ce dernier n’est en fait qu’un spectateur de ce que Debord nomme la société du spectacle[i] où les médias ont une place prépondérante. Or, comme le note le situationniste : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Clément Sénéchal analyse donc les médias verticaux dans leur rôle de préservation de la société de classes capitaliste.

Les médias opèrent, selon l’auteur, le même processus de séparation que la production capitaliste et participent au processus d’aliénation par celle-ci. Ils réalisent aussi une dépossession politique. En transformant les individus en simples spectateurs de la société, ils renforcent les élites face aux masses qui se retrouvent extérieures à leur destin. Sénéchal note ainsi que les médias jouent le même rôle que le clergé durant l’Ancien Régime, qui d’après Gramsci représentait la classe des intellectuels traditionnels associée à la noblesse comme classe dominante. Mais si les médias permettent la reproduction du pouvoir, Clément Sénéchal n’oublie pas qu’ils ne représentent pas une classe homogène. En bas de l’échelle, se trouvent les simples journalistes souvent précaires (plus de la moitié des titulaires d’une carte presse ne sont pas en CDI). En haut, nous retrouvons les directions, véritables représentantes du grand Capital et des grands groupes industriels qui détiennent les médias. Dans ce schéma, les éditorialistes jouent le rôle des « intellectuels organiques » dans la théorie gramsciste. Ce sont des « fonctionnaires de la superstructure » – pour reprendre les mots du communiste italien – néolibérale qui organisent le consentement spontané des masses populaires au système. Dans leur mission de conversion à l’idéologie dominante, les médias font l’économie de la dialectique : par un jeu d’occultations, ils font disparaître les principaux antagonismes (de classes notamment) sur lesquels repose la société. Ils permettent également une mise en avant des idées néolibérales, présentées comme les seules valables, et la diabolisation des alternatives.

« Tout ce qui était réellement vécu s’est éloigné dans une représentation »  Guy Debord

 

Acte II : Les médias horizontaux et la possibilité d’une révolution culturelle

Mais par opposition aux médias traditionnels, notre société voit l’émergence de ce que l’auteur appelle les « médias horizontaux ». Il s’agit des médias numériques. Horizontaux, car ils révolutionnent littéralement la trajectoire linéaire de l’information entre émetteur et destinataire. En effet, par son caractère contributif, le Web permet de sortir le public de son rôle de simple spectateur. Les médias horizontaux ouvrent donc une brèche dans le système. Sénéchal met 3 types de médias en avant : les sites collaboratifs (comme Wikipédia), les réseaux sociaux et les vrais médias (comme Mediapart). Les premiers permettent une collaboration entre les internautes. Les deuxièmes organisent un contre-pouvoir aux médias et à l’actualité politique, notamment Twitter par le biais des live-tweet durant les émissions et débats télévisés. Les troisièmes en réinventant de nouveaux business models  – plus indépendants, sans publicités ou gros actionnaires – bouleversent l’industrie médiatique. De plus, les commentaires ouverts au public permettent un vrai dialogue entre les journalistes et le grand public, de telle sorte qu’un article vit réellement et ne s’arrête pas à sa publication. Partant de ce constat, Clément Sénéchal y voit une aubaine pour le camp anticapitaliste (socialiste ou communiste) de renverser l’hégémonie culturelle du libéralisme. Il est cependant lucide et sait que c’est loin d’être gagné. En premier lieu parce que, conscient de cette brèche, le Capital (regroupant notamment industries, gouvernements, médias verticaux) s’organise par des moyens multiples : censure, lutte anti-piratage, espionnage, etc.

On peut cependant regretter que les seules difficultés perçues soient celles liées aux réactions du Capital et que celles provenant du numérique lui-même soient ignorées. Car si l’auteur a raison de dire que Jacques Ellul se trompe en faisant de l’autonomie de la technique le moteur de notre société[ii], il a tort de penser que l’analyse du penseur marxien est totalement erronée. En effet, la technique n’est pas neutre, elle bouleverse constamment  les rapports entre les individus. Si le Web est plein de vertus (correctement énumérées dans l’ouvrage), il a le défaut d’affaiblir le lien social. L’hyper-connexion virtuelle entraîne un appauvrissement des rapports humains réels. Cette fragilisation du lien social se conjugue avec une quasi-sacralisation symbolique de l’image. Tout ceci agit de telle sorte que les réseaux sociaux renforcent un narcissisme[iii] dont le sociologue freudo-marxiste Christopher Lasch voyait le trait marquant de la psychologie capitaliste contemporaine, découlant d’une intériorisation du système[iv]. Ainsi, l’hégémonie culturelle du capitalisme est logiquement renforcée par le Web. De plus, la structure d’Internet favorise les comportements mimétiques – et parfois violents et haineux – dont l’anthropologue René Girard s’est fait le spécialiste. Si bien que le Web, qui pourrait être un formidable instrument d’ouverture, se trouve être pour une majorité un lieu d’auto-formatage. La politisation sur Internet est plus l’exception – bien que quantitativement non négligeable – que la règle. Tout ceci explique que sur Twitter, des hashtags absurdes, liés aux émissions de télé-réalité ou parfois ouvertement altérophobes (sur les Juifs, les Blancs, les Noirs, etc.) sont généralement plus populaires que les hashtags politiques. Si les brèches analysées par Clément Sénéchal sont très justes, le chemin vers l’hégémonie culturelle sera sûrement plus complexe qu’il en a l’air.

 « Chaque révolution a été précédée par un travail intense de critique sociale, de pénétration et de diffusion culturelle » Antonio Gramsci

L’analyse est brillamment menée. Ce livre nous éclaire parfaitement sur le rôle des médias dans notre société capitaliste dont le spectacle est une composante essentielle. On peut cependant craindre que ce livre soit assez difficile d’accès aux lecteurs non habitués à la dialectique marxiste. Mais il s’agit avant tout de l’ouvrage d’un socialiste qui a compris pourquoi le philosophe allemand disait que « la première liberté consiste pour la presse à ne pas être une industrie ». Ce qu’elle est aujourd’hui !

 

Pour aller plus loin :

 

[i] Voir Guy Debord, La Société du spectacle (1967)

[ii] Dans un article publié dans Le Journal du MAUSS le 6 décembre 2010 et intitulé Jacques Ellul ou l’impasse de la technique, Jean-Pierre Jézéquel note qu’en transformant la technique en infrastructure et en reléguant l’économie au rang de superstructure, Jacques Ellul reste prisonnier de la dialectique marxiste et de ses erreurs. En effet en voulant à tout prix trouver un facteur dominant de l’évolution de la société, il ne fait que remplacer le déterminisme économique marxiste à un déterminisme technicien.

[iii] A ce propos, un réseau social comme Instagram, une application comme Snaptchat ou la mode récente des selfies sont des manifestations très claires de narcissisme 2.0. Il est d’ailleurs très symptomatique de voir que ces derniers sont particulièrement populaires chez les adolescents, qui représentent les premières générations qui ont intégralement grandi avec Internet.

[iv] Voir Christopher Lasch, La Culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances (1979)