Archives du mot-clé Aristote

Notre République est-elle démocratique?

Article publié initialement le 17 juin 2017 sur Slate.fr

L’abstention record du premier tour des législatives peut être qualifiée de catastrophe démocratique. Pourtant, elle s’inscrit dans la logique même d’une Ve République qui infantilise ses citoyens.

Lire la suite ici

Lucio Bukowski : « Je ne conçois plus ma vie sans papier ni encre »

Interview publiée initialement le 9 juillet 2014 sur Sound Cultur’ALL

Lucio-CoverRappeur du collectif L’Animalerie, Lucio Bukowski est presque un cas à part. Au bling-bling du rap mainstream, le lyonnais préfère la littérature, la poésie ou encore la philosophie (notamment anarchiste). Bibliophile assumé, ce MC-poète reste cependant aussi street qu’intello. Alors que le jeune homme sort la semaine prochaine son second album, deux ans après un premier intitulé Sans Signature, Sound Cultur’ALL a décidé de s’entretenir avec lui, pour un entretien un brin intello.

Sound Cultur’ALL : D’abord, présente-toi pour ceux qui ne te connaissent pas !

Lucio Bukowski : Auteur, MC, indépendant, membre de L’Animalerie, bibliophile, Lyonnais et peintre du dimanche.

SC : On parle souvent de tes références littéraires, mais quels sont les artistes qui t’ont le plus inspirés, à la fois dans le rap et hors du rap ?

LB : En effet ce sont avant tout les écrivains et les poètes qui m’ont donné le goût de l’écriture. Plus j’ai lu, et plus j’ai ressenti la nécessité intérieure d’écrire à mon tour vers les 14 ou 15 ans. Cela a été logique, comme un appel des mots, comme si j’avais trouvé naturellement la place qui avait été prévue pour moi. Et assez rapidement cela est devenu une obsession. Je ne conçois plus ma vie sans papier ni encre…

Ceci dit, mes inspirations sont plus larges que les seules œuvres littéraires. Tout m’intéresse, tout  stimule ma curiosité. La peinture, le cinéma, l’astronomie, les sports, la philosophie, l’histoire, la zoologie, la spiritualité, … et bien évidemment la musique (ou plutôt « les » formes musicales telles qu’elles soient). D’où les abondantes et anarchiques références à Rûmî, Bosch, Kitano, Calaferte, Redon, Clouscard, Scriabine, Marvin Hagler, Kropotkine, MF Doom, Tarkovski, Dante et bien d’autres… Chacun à sa façon a exercé une poussée bénéfique sur mes idées ou ma vision du monde. Les citer dans mes textes est une manière de prolonger cet échange, cette absorption d’une âme collective. Pour moi c’est cela aussi l’inspiration : l’ouverture aux messages divers des hommes et la confrontation de ces messages avec nos expériences intimes… puis leur re-traduction dans un langage qui nous est propre.

J’aime « découvrir », tisser des liens entre chaque chose. J’aime l’idée du « moteur immobile » d’Aristote, où encore la vision hindou d’un monde ou chaque partie forme l’atome d’une chaine constituant un immense corps universel (la théorie de la non-dualité de Shankara est magnifique). Pour moi, l’homme qui bâti une maison, la musique de Beethoven, la croissance d’une forêt, l’air dans nos poumons, l’électricité et la peinture du Caravage sont un seul et même mouvement. D’où mes grandes difficultés à créer des morceaux ayant un seul thème précis. Mes chansons sont plutôt des agrégats d’images et d’idées, de sensations… Et toutes appartiennent à un socle commun malgré leur apparente confusion…

« Ce sont avant tout les écrivains et les poètes qui m’ont donné le goût de l’écriture. Plus j’ai lu, et plus j’ai ressenti la nécessité intérieure d’écrire à mon tour vers les 14 ou 15 ans. »

SC : Quel regard portes-tu sur le rap d’aujourd’hui ? Penses-tu que le retour aux années 1990 qui s’opère depuis quelques années est un renouvellement musical ou au contraire une mort du rap ?

LB : Je m’en fiche pour être sincère. Je n’en écoute pas. C’est intéressant : dans l’histoire de la peinture ce genre de phénomènes s’est répété de nombreuses fois… Des artistes qui à défaut d’inspiration sont revenu à des écoles du passé en accentuant leur travail sur plus de technique afin de dissimuler le manque de fond (néo-classicisme, préraphaélisme, néo-impressionnisme, néo-expressionnisme…). C’est un peu ce qu’il se passe dans le rap aujourd’hui. Ajoute à ça le fantasme général d’un « âge d’or » du hip hop… et nous voici dans une sorte de stagnation musicale qui en réalité est propre à tous les courants. Or en art, la stagnation est sans intérêt.

Ceci dit en parallèle, il y a pas mal de gars qui créent véritablement des choses nouvelles et intéressantes. Qui ont su s’échapper de cette « nostalgie 1998 ». Qui inventent même de nouveaux objets sonores, qui expérimentent… Cela ne signifie pas essayer de faire à tout prix de « l’expérimental », faire de la musique avec des cocottes-minutes et des basses électro couplées avec des chants bretons passés à l’envers… Beaucoup de gens confondent le bizarre et l’innovant.

Ce que j’entends par « inventer de nouveaux langages », c’est écrire d’une façon différente, aborder des choses qui ne l’ont pas été (ou en tout cas le faire d’un point de vue inédit)… Si je devais citer un exemple en rap francophone, ce serait Veence Hanao : dans son dernier album, tout est frais, chaque morceau est un bol d’air. Quand j’écoute Mickey Mouse, je me dis : « merde, je n’ai jamais entendu un truc pareil auparavant ». Ça c’est l’essence de l’art…

SC : On te sait « hyperactif » : peux-tu nous en dire plus sur tes projets actuels et en particulier, sur ton prochain album produit par Nestor Kéa ?

LB : L’art raffiné de l’ecchymose n’est pas un album de rap. C’est un carrefour d’influences : rock, musique électronique, chanson, littérature, pamphlet… Avec Nestor Kéa on a voulu assumer entièrement et sans retenue ce qu’on a toujours fait depuis que l’on bosse ensemble (environ 6 ou 7 ans) : de la musique. L’album est totalement libéré des codes « rap ». La plupart des morceaux sont composés et « joués » par Nestor : guitare, violoncelle, basse… Pour le morceau Mon ardoise par exemple, c’est un pianiste qui joue les différentes parties que Nestor à ensuite ré-agencé pour en faire une composition.

Les thèmes sont plutôt noirs, en adéquation avec la musique… Certains thèmes qui reviennent assez souvent dans mes textes sont évidemment toujours présents. Néanmoins j’ai essayé de les traiter différemment : les images sont plus complexes, moins accessibles, parfois noyées dans des reflux d’instruments qui les recouvrent. Il y a un côté un peu labyrinthique dans certains morceaux, à l’image du track d’ouverture Satori où je laisse en suspend une idée que je récupère dans le couplet d’après (ou dans un autre morceau, ou même jamais). Certaines chansons ont été écrites sans réflexion, un peu comme elles venaient. Dans le titre avec Arm (Autre gare, même train), je ne sais toujours pas pourquoi j’ai écrit certaines choses (rires).

En ce qui concerne le son à proprement parlé, la couleur est quand même très rock (guitares électriques, batteries claquantes, grosses basses…) mais atténuée par des éléments plus classiques : pianos, violoncelles, violons… Ce projet possède un côté très « floydien ». A l’image des derniers projets (De la survie des fauves…, L’Homme Vivant, Golgotha ) c’est Tony Tandoory qui a géré le mix et le master. Comme à son habitude, il a su mettre en valeur les compositions (de Nestor en l’occurrence) en jouant pas mal sur ce côté brutal des rythmiques tout en conservant une grande clarté dans les mélodies des différentes instrumentations… Il a su aussi transformer les voix en véritables instruments en les fondant dans le tout et en faisant en sorte que les mots soient malgré tout « lisibles ».

SC : N’as-tu pas peur qu’en sortant autant de projets et de formats courts, ta musique ne soit qu’éphémère ? C’est d’ailleurs un défaut que tu partages avec l’ensemble de ta génération : est-ce que ce que le rap est prisonnier de ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelle « la modernité liquide » – à savoir une époque où tout est accéléré, dématérialisé et instable ?

LB : Je ne vends pas des barres chocolatées. Je pratique un art. Retenir mon élan et prévoir des sorties de projets en fonction de ce que les lois de la communication me dictent serait une véritable trahison envers moi-même. Je sors beaucoup de projets car les pulsions créatrices sont importantes. Tu considères cela comme un « défaut », moi non. C’est comme si tu avais dit à Mozart : « Oh mon gars tu créés beaucoup trop là ! Faut que tu ralentisses parce qu’un sociologue a dit que ce n’était pas bien… » Qui aurait songé à reproché à Cézanne de trop peindre ?

J’expulse ce qui monte en moi puis je l’offre aux quelques auditeurs qui s’y retrouvent et cela s’arrête là. Très honnêtement, que ma musique soit « éphémère » ou non je m’en fiche : ce n’est pas mon objet. Céline disait : « La postérité est un discours fait aux asticots. »

D’ailleurs ta théorie ne se vérifie pas : les gens qui découvrent les projets au fur et à mesure se rendent compte qu’il y en a eu 12 avant et vont écouter des EP d’il y a 4 ans. J’aime bien cette idée de découverte d’une œuvre à rebours…

SC : Un truc surprenant pour un rappeur, c’est que tu sembles très détaché de ton collectif L’Animalerie : pourquoi ?

LB : Détaché de L’Animalerie ? Je suis dans quasi toutes les vidéos collectives, je fais presque tous mes concerts avec Oster Lapwass et Anton (avec lesquels on prépare d’ailleurs un album commun), je suis invité dans tous les projets des copains qui sont sortis jusque-là et j’ai au moins trois tee-shirts de L’Animalerie… Si ça c’est être détaché du crew (rires) !

Plus sérieusement, cette sensation que tu as provient sûrement du fait que je sors également beaucoup de projets avec d’autres personnes qui ne font pas partie de la bande (Nestor, Tcheep, Mani, Kyo Itachi (en préparation), Haymaker…). Mais c’est ce qui me plait dans L’Animalerie : tu fais ce que tu veux avec qui tu veux…

SC : Le thème de la solitude est récurent dans ton rap. Celle-ci est-elle indispensable à toute création artistique et/ou intellectuelle ? D’ailleurs, à ce propos, Charles Bukowski a déclaré : « la solitude me nourrit, sans elle je suis comme un autre privé de nourriture et d’eau. »

LB : Oui cela je le pense profondément. La solitude est le seul état où tu te retrouves véritablement face à toi-même. Elle exacerbe tes sentiments, affine tes idées, démystifie ta vision du monde et surtout de ta propre conscience… Cela ne signifie pas s’isoler de tout et de tous : tu peux être quelqu’un de solitaire et vivre avec ta femme, voir tes potes, être affable avec tes collègues de boulot… Simplement il y a une nécessité de fréquents retranchements dans le silence et l’introspection. La solitude est un peu un état de refus. Peut-être même une forme de fuite… Dans le cas de ma musique, cet état d’esprit est à la source de tout. C’est un étrange équilibre entre tristesse et bonheur…

Paradoxalement j’aime écrire dans des lieux de passages, comme les bars. Cette frénésie tout autour marque encore plus le contraste avec la solitude. D’ailleurs à certaines heures de la journée, j’ai l’impression que ces lieux de passages deviennent en fait les réceptacles de toutes les âmes solitaires du coin. C’est drôle quand j’étais gosse, j’allais souvent manger avec mes parents dans une célèbre chaîne de restaurants en « libre-service » dans la galerie marchande du supermarché après avoir fait les courses du vendredi soir… et j’en ai gardé une image en particulier : je ressentais une peine immense quand je voyais un homme ou une femme manger seuls, assis à leur table, l’œil un peu éteint… Aujourd’hui je me demande s’ils étaient simplement esseulés et tristes, ou s’ils mûrissaient un roman ou une toile.

SC : Dans quelle mesure la poésie nourrit ton rap ?

LB : Ça je ne l’analyse pas vraiment. Je lis énormément, et ça me fait écrire énormément. Le contacte avec les visions, les styles et les mots font fourmiller les idées. Ce qui est certain, c’est que la littérature et la poésie m’ont permis d’acquérir un bagage lexical important, ce qui est tout de même l’élément essentiel quand tu affirmes « écrire ».

D’un côté, tu es très critique envers les institutions, l’autorité et le capitalisme et de l’autre, envers la modernité et ce que certains, comme Jean-Claude Michéa, appellent « la religion du progrès ». Tu te définirais comme « anarchiste conservateur » ?

LB : Je ne sais pas. Je n’aime pas trop ça entrer dans un groupe politiquement ou socialement prédéfinit. C’est plus complexe il me semble. Vraiment je ne sais pas… J’essaye seulement de refuser ce qui me parait vain et injuste, et de défendre ce qui me parait essentiel et bénéfique (fondamentalement) pour les hommes et les femmes. Je ne souhaite pas être un militant mais seulement un homme de bien à ma minuscule échelle : « Soit le changement que tu souhaites pour le monde.» (Nabilla)

SC : Tu es plus quel genre d’anarchiste : Bakounine, Kropotkine ou Orwell ?

LB : Kropotkine, à cause de L’Entraide, et Orwell, à cause de sa « common decency ». Chez Bakounine ce qui me gène, c’est le rejet absolu et sans condition de la spiritualité. Je préfère être ouvert à toutes choses. Je hais les frontières closes telles qu’elles soient : elles ne font naître que des haines.

« La réalité c’est qu’un paquet de mecs de partout en France continu à voir le rap comme ce moyen d’expression libéré des contraintes diverses qu’imposent l’industrie du disque à ses obséquieux domestiques. »

SC : Dans Sans Signature, tu définis le rap comme étant à l’origine une « culture libertaire ». Mais tu ne penses pas que le hip hop « peace, love and having’ fun », très festif et consumériste du début était plus proche de ce que Michel Clouscard nommait le « libéralisme-libertaire » que du socialisme libertaire d’un Bakounine ou un Kropotkine ?

LB : Oui tu as tout à fait raison… en ce qui concerne les Etats-Unis en tout cas. Mais en France la réception du hip hop s’est faite de manière différente. Elle s’est teintée d’une couleur sociale d’entrée. Elle a laissé espérer quelque chose qui s’est effondré assez vite avec les signatures en major et la médiatisation. Néanmoins, les premiers temps le rap est apparu comme un moyen simple et abordable de faire de la musique. Pour nous, ça a été une occasion formidable d’écrire et de se libérer, du moins d’échapper à des langages artistiques et musicaux qui ne nous parlaient pas forcément. Et surtout il n’y avait pas encore de codification, du coup la liberté artistique était un champ vierge.

Mais bon malgré ce qu’est devenue en partie cette musique (la partie la plus voyante), la réalité c’est qu’un paquet de mecs de partout en France continu à voir le rap comme ce moyen d’expression libéré des contraintes diverses qu’imposent l’industrie du disque à ses obséquieux domestiques. Je préfère parler de ces gens…

SC : Tu déclares souvent qu’avoir étudié l’histoire t’as fait prendre conscience de ton désintérêt pour cette discipline. Pourtant, ton rap n’est pas dénué de références historiques (« l’Empire Canut », par exemple). De plus, tu ne penses pas que l’histoire, avec ses « 10 000 ans d’humanité », est l’une des clés de compréhension du monde ?

LB : L’histoire oui ! L’histoire officielle non !

Je m’explique : j’ai bouffé 10 années d’enseignement universitaire dans ce domaine vaste et indéfini qu’est l’histoire… et je n’ai appris qu’une seule chose : comment les puissants (0,5 % environ de l’humanité) se sont refilés les uns aux autres notre monde depuis toujours. D’accord, je caricature un peu, mais enfin l’histoire « officielle » c’est à peu de choses près cela. La raison en est simple : pourquoi ceux qui détiennent le pouvoir (peu importe l’époque et la géographie) auraient-ils enseignés à leurs peuples de quelles façons ils les contrôlent afin de rester riches et puissants ?

Pour le collège et le lycée : Marc-Aurèle qui écrit sur le bonheur tout en brûlant des chrétiens, Montesquieu qui écrit sur la liberté tout en possédant je ne sais combien d’esclaves, 1789 vu comme une libération du peuple, Napoléon vu comme l’archétype du génie français, 1905 vu comme la libération de la France des griffes autoritaires de l’Eglise, la 1er guerre mondiale (pognon, pognon, pognon…), le traité de Versailles vu comme une punition juste de L’Allemagne, l’ONU (sans commentaire), le Plan Marshall vu comme une aide des Américains, la décolonisation vue comme un geste de bonté de de Gaulle, l’ultralibéralisme vu comme la liberté de chacun de devenir millionnaire et de baiser un maximum de femmes en buvant du champagne… L’enseignement historique dans ce pays est devenu une vaste plaisanterie.

D’ailleurs en France on porte un intérêt tellement poussé à l’histoire que cela ne choque personne que les livres de nos enfants soient publiés par un marchand de bombes… qui n’est pas vraiment un grand opposant aux puissants ni un fervent défenseur des valeurs humaines, j’imagine…

Pour ce qui est de l’enseignement universitaire c’est un peu moins vulgaire, plus raffiné, plus complexe, mais le résultat est sensiblement le même : histoire des puissants de l’Antiquité, histoire des puissants du Moyen-âge, histoire des puissants de l’Ancien Régime, histoire des puissants de la Renaissance, histoire des puissants de l’Epoque Contemporaine…

En réalité, la véritable histoire demande de la curiosité, de la recherche, le tout détaché absolument de l’université et des publications officielles. Quand tu vois qu’un génie comme René Girard a été méprisé par les « autorités intellectuelles » de ce pays parce qu’il n’était pas universitaire ! Mais qui lit René Girard de toute façon… quelle idée…

Par exemple j’ai découvert il y a un an ou deux les recherches de Cheik Anta Diop, et notamment ses travaux sur l’Afrique précoloniale. Concrètement il explique qu’avant l’invasion blanche, l’Afrique ne se résumait pas à quelques types dans la jungle avec des tam-tam et à peine de mots pour communiquer (ce qu’on t’enseigne encore à peu de choses près) mais plutôt à de vastes empires modernes (réseaux de transport, systèmes bancaires, commerce développé, urbanisme étendu, riche industrie…), à des systèmes linguistiques élaborés et extrêmement variés, des spiritualités réellement « humanistes » et « naturalistes », des réseaux d’entraide des plus fortunés vers les moins fortunés (avec l’image des rois pauvres, dont tous les biens sont offerts aux basses classes par soucis d’un équilibre naturel du monde)… Et bien en 3 années d’histoire de l’Afrique à l’université, je n’ai jamais entendu prononcer le nom de Cheik Anta Diop

SC : Un mot pour finir ?

LB : Vivons de la bonne façon. Pas de celle que l’on nous impose.

Pour aller plus loin :

 

 

Abstention : la démocratie est morte, vive la démocratie

 

Le résultat des élections européennes qui se sont déroulées dimanche dernier (25 mai 2014) ont été une nouvelle claque pour la classe politique. Tous les commentateurs se sont focalisés sur le Front national (FN) qui est arrivé en tête avec 24 % des suffrages exprimées. Mais le vrai fait marquant est le niveau élevé d’abstention qui a atteint 57,5 % des électeurs (et 73 % chez les moins de 35 ans). Ce chiffre, certes en baisse par rapport aux Européennes de 2009, en dit long sur l’état de notre démocratie et devrait interroger sérieusement. Mais évidemment aucun des grands spécialistes acclamés par le système ne se posera les bonnes questions, préférant se faire passer pour plus stupides qu’ils ne le sont.

 

Les dernières Européennes ont subi un nouveau boycott massif des citoyens français. Certes, cela tient en grande partie à la spécificité de cette élection et on peut parier sans trop prendre de risque que le prochain grand scrutin national connaîtra une abstention moins massive. En effet, les Européennes ont le paradoxe d’être à la fois une élection d’une extrême importance – l’Union européenne (UE) jouant un rôle centrale dans la politique nationale – et sans vrai enjeux – le Parlement européen n’est au fond qu’une super chambre d’enregistrement, sans pouvoir de modification radicale. Il faut ajouter à ceci la complexité de la construction européenne et son éloignement par rapport aux citoyens. Pour finir, il ne faut pas oublier que certains petits partis (comme le M’Pep ou le MRC) et des intellectuels (comme Emmanuel Todd) ont appelé au boycott, et même si leur rôle a sûrement été limité, il n’a pas été inexistant. Mais pourtant, une vraie tendance de fond existe. Depuis une trentaine d’années, l’abstention augmente tendanciellement, au point d’être devenu le vrai premier parti des classes populaires. On assiste ainsi plus que jamais à ce que l’intellectuel Cornelius Castoriadis appelait la « montée de l’insignifiance ». Il convient alors de comprendre comment et pourquoi le peuple français, dont Karl Marx avait analysé le caractère fondamentalement politique, se transforme en peuple apolitique. Deux raisons complémentaires et indissociables peuvent être retenues : la première porte sur le système politique, la seconde sur notre société et les individus qui la composent.

 

« Si voter ça servait à quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit » Coluche

 

La dépossession du pouvoir politique

« Le principe de base de la constitution démocratique c’est la liberté. (…) Et l’une des formes de la liberté c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant » écrivait Aristote au IVème siècle avant J-C[i]. Une vision très éloignée de ce que l’on tient aujourd’hui pour principe démocratique. Pourtant, en 1762, Jean-Jacques Rousseau montrait que le suffrage universel n’était pas suffisant pour garantir un système politique donnant le pouvoir au peuple[ii]. L’élection seule fonde une « aristocratie élective » (aristos, les « meilleurs » en grec, l’élection étant le choix des meilleurs). Si le peuple est libre les jours d’élection, il est loin de posséder le pouvoir le reste du temps. Notre Vème République, véritable « monarchie républicaine », n’est qu’une forme d’aristocratie élective. La conséquence de cette forme de gouvernance est d’infantiliser le peuple. Dépossédé, il s’habitue à n’être consulté que sur des choix limités. Le peuple ne se compose plus de citoyens, mais d’«esclaves incapables de se gouverner » pour reprendre une formule aristotélicienne.

Evidemment, ça n’explique pas tout. La dépossession politique n’est pas exclusivement due à la Vème République. Celle-ci est d’ailleurs elle-même dépossédée. Sorte de bonapartisme républicain, notre système d’inspiration gaulliste repose sur un pouvoir exécutif fort. Pourtant, jamais dans l’histoire de notre pays le gouvernement n’a semblé autant incapable de gouverner. « L’Etat ne peut pas tout » déclarait l’ancien premier ministre Lionel Jospin, en abandonnant les ouvriers de Michelin, en 2000. On pourrait même se demander s’il peut encore faire autre chose que des cadeaux à la bourgeoisie. La mondialisation et l’Union européenne – qui représente une forme totale de mondialisation à l’échelle régionale –, en mettant en hyper-concurrence les travailleurs et en transformant les entreprises en énormes prédateurs au-dessus des frontières et cadres nationaux (et donc des lois démocratiques), a rendu le capitalisme tout puissant. C’est bien une guerre de classes qui se joue, avec un rapport de force déséquilibré. Dans ce contexte, les autorités politiques sont transformées en simples techniciens, gestionnaire du grand Capital[iii]. Les citoyens sont donc doublement dépossédés, car le pouvoir échappe même à ceux qui leur ont confisqué. Conscients intuitivement de cela, les électeurs n’ont plus grand intérêt à voter. Ils voient clairement le manège qui se déroule devant leurs yeux : la politique n’est plus qu’une alternance sans alternative. Peu importe le résultat, le libéralisme est toujours vainqueur.

Et quand le peuple a le choix, comme lors du référendum sur le traité constitutionnel du 2005, si ce choix n’est pas conforme au souhait des élites, ces dernières n’hésitent pas à afficher leur dédain pour l’expression populaire en passant outre le résultat. Dur d’espérer changer quelque chose par le vote. Pourtant, l’explication de l’abstention par la dépossession du pouvoir ne peut se suffire à elle-même. Car, le vote ne représente finalement qu’une partie infime de la politique. Si les citoyens voulaient réellement reprendre le contrôle des choses, ils se révolteraient activement et pas seulement passivement en boycottant les urnes. Il s’agit donc aussi d’une régression de la politique en son sens le plus large, au sens de la civilité.

 

« L’homme est un animal politique qui traîne la patte » Lucio Bukowski

 

Individualisme et destruction du communautaire

Le désintérêt pour la vie de la Cité (polis) est un symptôme de notre époque. C’est donc  dans la particularité de notre société qu’il faut chercher les conséquences. Nous vivons à l’ère de l’individualisme. Ce dernier ne doit pas être entendu comme une simple montée de la liberté individuelle. Il faudrait plutôt retenir la définition du philosophe Emmanuel Mounier pour qui « l’individu est la dissolution de la personne dans la matière »[iv]. En résulte un repli inévitable vers la sphère privée, qui dégénère en effacement du public. C’est ainsi que l’on passe de l’individualisme à l’obsession narcissique. Forme vide, l’homme post-moderne n’est plus capable d’envisager les choses collectivement, ni de penser un quelconque changement social. « Pour Narcisse le monde est un miroir ; pour l’individualiste farouche d’antan, c’était un lieu sauvage et vide qu’il pouvait façonner par la volonté », écrivait l’historien et sociologue Christopher Lasch en 1979[v].

Or, la politique ne peut être une chose individuelle. C’est d’ailleurs l’idée qui est exprimée par Aristote quand il définit l’homme comme étant un zoon politikon. La traduction d’« animal politique » n’est pas suffisante, politikon en grec ne renvoyait pas qu’à la qualité civique, mais aussi au social et au communautaire. La politique ne peut pas exister pleinement dans une société où les citoyens ne sont que simplement liés par des rapports contractuels – et c’est sans doute la plus grande erreur de Jean-Jacques Rousseau. Elle est affaire de communauté[vi], de passion, de sentimentalité, de partage et de traditions. Voilà pourquoi une fois que l’homme devient une « monade isolée, repliée sur elle-même », selon l’expression de Marx[vii], il n’est plus qu’« un animal politique qui traîne la patte », comme le scande le rappeur Lucio Bukowski.

Cette dimension échappe aux politologues contemporains, car la conception moderne de la politique est erronée. La dichotomie, certes pratique dans une perspective gramscienne[viii], entre « société civile » et « société politique » est fausse. Le politique et le social ne peuvent être dissociés et le premier n’est possible que s’il existe un lieu puissant de rencontre des personnes dans l’espace public (l’agora athénienne) faisant le lien entre l’espace purement public (l’ekklesia) et celui exclusivement privé (l’oikos). Mais aujourd’hui, l’agora est asphyxiée par les marchés (financiers et économiques), sans que personne ne s’en inquiète. Pourtant, c’est bien là que se joue la dépolitisation, dans une nouvelle anthropologie réfractaire à la notion de bien commun, imposée par le capitalisme.

 

La montée de l’abstention révèle beaucoup sur notre société. Nous ne sommes plus dirigés que par des politicards qui ne proposent rien d’autre que de gérer les affaires de la classe bourgeoise. Fini les projets de civilisations, il n’y a plus que luttes de pouvoir, combats d’égos et calculs intéressés. Cette évolution n’est pas nouvelle, puisque Charles Péguy n’avait de cesse de déplorer ce phénomène et écrivait en 1910 : « Tout commence en mystique et tout finit en politique »[ix]. Ce qui est change réellement, c’est la violence de cela, l’illusion – à quelques exceptions près – n’opérant plus du tout. Dans le même temps, les citoyens sont de moins en moins capables de vivre les uns avec les autres et de s’imaginer un destin commun. L’impasse dans laquelle nous sommes plongés semble profonde et une chose est certaine : le FN n’est pas une solution.

 

Pour aller plus loin :

 

 

[i] Aristote, Politique

[ii]Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social

[iii]Tâche qu’ils ont eux-mêmes choisi et qui ne vient d’aucune force mystérieuse.

[iv]Emmanuel Mounier, Le Personnalisme (1949)

[v] Christopher Lasch, La culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances

[vi]Pour comprendre la distinction fondamentale entre « société » et « communauté », ainsi que le passage de l’un à l’autre, se reporter au livre du sociologue allemand Ferdinand Tönnies intitulé Communauté et Société(1887). En résumé, on peut dire que la première est d’autre affective et relève de la tradition et des mœurs, quand la seconde est froide et individualiste.

[vii]Voir par exemple Sur la question juive et la critique des droits de l’homme développée par le philosophe, déjà présentée sur ce blog.

[viii]Le penseur communiste italien Antonio Gramsci utilise cette dichotomie afin d’expliquer comment le maintien politique du pouvoir dépend de l’acceptation de la « société civile » et l’importance de celle-ci dans le processus de prise de pouvoir.

[ix] Charles Péguy, Notre Jeunesse

Paul Lafargue : Droit à la paresse

« Paressons en toute chose, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »

Un revenu universel comme traduction économique du droit à la paresse si cher à Paul Lafargue ? Dans son célèbre ouvrage paru en 1880, le mari de Laura Marx – fille et traductrice en français de Karl – conteste la « valeur travail » pour revenir à une conception de la vie plus proche des Grecs antiques. Pour ces derniers, les citoyens devaient utiliser leur temps à la gestion de la Cité, à la réflexion et aux arts (« Pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours »).

Lafargue dénonce au sein de sa société – et c’est valable pour la nôtre – un amour irrationnel pour le travail. Celui-ci est le fruit d’une nouvelle alliance de la bourgeoisie avec l’Eglise. En effet après avoir combattu cette dernière, alors alliée de la noblesse, la classe capitaliste a vu chez elle un parfait instrument de domination. Les intérêts bourgeois trouvent un parfait complément dans le moralisme chrétien. Il cite alors Adolphe Thiers, homme d’Etat et premier président de la IIIème République, qui déclare : « Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’hom­me qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis » ».

Le résultat de tout ceci est que les ouvriers au XIXème siècle travaillent de plus en plus, alors que le machinisme aurait dû impliquer l’inverse. La société industrielle prévoit d’ailleurs moins de jours fériés que l’Ancien Régime. Le capitalisme est ainsi l’organisation de la production de masse. Pour éviter la surproduction, les bourgeois sont, selon le socialiste français, « contraints » de ne pas travailler et de surconsommer grâce à la plus-value empochée sur le travail de leurs ouvriers. Il plaide ainsi pour une réduction du temps de travail et un partage plus égalitaire du travail et de la paresse. Cette dernière serait garantie par le progrès technique qui permet la liberté de l’organisation du temps. La seule façon selon Lafargue de renouer avec la tradition grecque : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d’acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accom­plissent docilement d’elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »

Boîte noire :