Archives du mot-clé capitalisme

Hommage à George Orwell

Le 21 janvier 1950, Eric Arthur Blair, plus connu sous le nom de George Orwell, décède de la tuberculose. Ce 64ème anniversaire de sa mort peut constituer une bonne occasion de se replonger sur l’œuvre d’un homme à la fois écrivain, journaliste et révolutionnaire, dont la pensée est aujourd’hui plus que jamais d’actualité.

Sur la Guerre d’Espagne

Je me rappelle avoir dit un jour à Arthur Koestler : « L’histoire s’est arrêtée en 1936 », ce à quoi il a immédiatement acquiescé d’un hochement de tête. Nous pensions tous les deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre civile espagnole. Tôt dans ma vie, j’ai remarqué qu’aucun événement n’est jamais relaté avec exactitude dans les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, ni même l’allure d’un mensonge ordinaire. J’ai lu des articles faisant état de grandes batailles alors qu’il n’y avait eu aucun combat, et des silences complets lorsque des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattu être dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d’autres, qui n’avaient jamais tiré un coup de fusil, proclamés comme les héros de victoires imaginaires […]. J’ai vu, en fait, l’histoire rédigée non pas conformément à ce qui s’était réellement passé, mais à ce qui était censé s’être passé selon les diverses « lignes de parti » […]. Ce genre de choses me terrifie, parce qu’il me donne l’impression que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde […]. À toutes fins utiles, le mensonge sera devenu vérité […]. L’aboutissement implicite de ce mode de pensée est un monde cauchemardesque dans lequel le Chef, ou quelque clique dirigeante, contrôle non seulement l’avenir, mais le passé. Si le Chef dit de tel événement qu’il ne s’est jamais produit, alors il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq, alors deux et deux font cinq. Cette perspective m’effraie beaucoup plus que les bombes – et après nos expériences des quelques dernières années, il ne s’agit pas d’une conjecture frivole.

Extrait d’un article intitulé Looking Back on the Spanish War, rédigé en 1942 et publié en 1953.

 

Sur la signification de La Ferme des animaux

Votre question sur La Ferme des animaux. Bien sûr, j’ai conçu ce livre en premier lieu comme une satire de la révolution russe. Mais, dans mon esprit, il y avait une application plus large, dans la mesure où je voulais montrer que cette sorte de révolution (une révolution violente menée comme une conspiration par des gens qui n’ont pas conscience d’être affamés de pouvoir) ne peut conduire qu’à un changement de maîtres. La morale selon moi, est que les révolutions n’engendrent une révolution radicale qui si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. Le tournant du récit c’est le moment où les cochons gardent pour eux le lait et les pommes (Kronstadt). Si les animaux avaient eu alors la bonne idée d’y mettre le holà, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je pense, qu’ils sont devenus pessimistes et qu’ils admettent à l’avance que la seule alternative est entre la dictature et le capitalisme de laisser-faire. Dans le cas des trotskistes s’ajoute une complication particulière : ils se sentent responsables de ce qui s’est passé en URSS jusqu’en 1926 environ, et ils doivent faire l’hypothèse qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à partir de cette date. Je pense au contraire que le processus tout entier pouvait être prédit – et il a été prédit par un petit nombre de gens, Bertrand Russell par exemple – à partir de la nature même du parti bolchevique. J’ai simplement essayé de dire : «  Vous ne pouvez pas avoir une révolution si vous ne la faites pas pour votre propre compte ; une dictature bienveillante ça n’existe pas ».

Lettre écrite le 5 décembre 1946, adressée à Dwight Macdonal, membre de la rédaction de Partisan Review (revue intellectuelle d’inspiration trotskiste)

Sur 1984

Mon roman, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le parti travailliste britannique (dont je suis un sympathisant) mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont déjà été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. Je ne crois pas que le type de société que je décris arrivera nécessairement, mais je crois (compte tenu, bien entendu, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver.  Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racines dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. L’action du livre se déroule en Grande-Bretagne, pour souligner que les peuples de langue anglaise ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout.

Lettre adressée à Francis Henson, membre de la direction du syndicat United Automobile Workers, rédigée en juin 1949 soit quelques jours après la publication de 1984

Boîte noire :

Les tabous de la gauche radicale

Ancien membre du Conseil d’Administration d’Attac et militant anticapitaliste et favorable à la démondialisation, Aurélien Bernier revient avec un ouvrage qui devrait contribuer au débat d’idée au sein de la gauche radicalei. En effet, dans son dernier livre, intitulé La Gauche radicale et ses tabous, essaie de comprendre les échecs de la gauche anticapitaliste depuis la montée de l’extrême droite.

Le constat d’échec de la gauche radicale

Le livre commence sur un constat tragique : alors que le capitalisme néolibéral est à bout de souffle et que les conditions semblent donc favorables aux partis de gauches radicales, ces derniers éprouvent toutes les difficultés du monde à progresser (du Front de gauche en France à Die Linke en Allemagne) et sont souvent battus par l’extrême droite. La petite nuance étant le mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras qui a réussi à battre le parti socialiste (Pasok) et a perdu de peu face au centre droit (Nouvelle Démocratie) aux dernières législatives de juin 2012. Cependant, en Grèce aussi, la montée de l’ex-groupuscule néo-nazi Aube dorée est particulièrement préoccupante.

Pour comprendre le cas français il faut se replonger 30 ans plus tôt. Le 17 juin 1984 où la liste Front national crée la surprise en obtenant 10,95% des suffrages et en talonnant la liste PCF dirigée par Georges Marchais (11,20%). Cette surprise est confirmée aux élections législatives de 1986 où le FN obtient 9,65% des voix et envoie 35 députés à l’Assemblée nationaleii. Le tournant s’effectue réellement en 1988 où le candidat communiste à l’élection Présidentielle, André Lajoinie, est largement battu par Jean-Marie Le Pen (6,76% contre 14,38%). Au départ, tout le monde croit à un phénomène transitoire : le FN n’exprime qu’un ras-le-bol mais ne possède pas de vraie base électorale. Le PCF fait le lien avec la montée du chômage mais ne s’en inquiète pas plus que ça. Et surtout, aucune autocritique n’est formulée, la faute étant rejetée sur la droite traditionnelle et sur les médias. Pourtant on assiste vite à une « lepénisation des esprits » mais aussi, selon l’auteur, à une « anti-lepénisation ». Si l’antiracisme et l’universalisme répondent à juste titre au racisme et au nationalisme du FN, le PCF ne réussira jamais à répondre à la cause principale de la montée de Le Pen : « la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière ». Au contraire, le traumatisme créé par le FN provoque un abandon de toute solution nationale et le parti d’extrême droite se retrouve rapidement en situation de monopole.

Pourtant dans les années 1970, le PCF s’oppose frontalement à la construction européenne. Il ne s’oppose pas à la construction européenne en tant que telle mais à sa philosophie libérale. Cette dernière s’exprime par son ordre juridique qui confisque la souveraineté au peuple pour la transférer au droit communautaire et par son ordre économique qui tend à transformer l’Europe en un vaste marché commercial. Le PS de son côté a toujours soutenu cette construction. Ceci s’explique par une longue conversion au social-libéralisme. Celle-ci s’est effectuée rapidement dans tous les pays d’Europe où les partis socialistes ou sociaux-démocrates se sont tournés vers les États-Unis, dans un contexte de guerre froide, et ont choisi d’abandonner le marxisme. En France si une nouvelle génération de cadres socialistes, dont Michel Rocard est le plus fier représentant, veulent définitivement tourner le dos au marxisme, l’affaire prend plus de temps. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand choisit de s’allier au courant marxiste de Jean-Pierre Chevènement afin de marginaliser les sociaux-libéraux. Dans un second temps il se tourne même vers le PCF. Mais une fois au pouvoir, Mitterrand refuse de rompre avec la mondialisation et l’ordre européen qui mettent en échec son programme. Voilà comment en 1983 le tournant de rigueur est décidé, une « parenthèse libérale », selon Jospin, qui ne sera jamais fermée. Rocard ou Delors prennent officiellement le pouvoir au PS. Même si le PCF gouverne aux côtés du PS jusqu’en 1984 et qu’il perd en crédibilité, il ne trahit pas pour autant ses positions. Il reste le parti de la rupture avec le capitaliste qui défend le protectionnisme et la souveraineté. Même si cette position s’adoucit avec le temps, le PCF est durant le référendum sur le traité de Maastricht l’un des principaux défenseurs du « non ». Ce sont au final les critiques trotskistes sur le supposé chauvinisme « petit-bourgeois » du PCF et son alliance avec le PS de Jospin en 1997 au sein de la « gauche plurielle » qui lui font définitivement abandonner cette position. En parallèle de tout cela, l’altermondialisme est né, développant l’idée (le mythe ?) d’une autre mondialisation régulée et d’une autre Europe sociale. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen, ancien « Reagan français » et défenseur de la construction libérale européenne change avec le traité de Maastricht et se pose en « antimondialiste » et se met à critiquer l’ordre financier ultra-libéral, ce qui lui permet de progresser au sein des classes populairesiii. Depuis, sa fille effectue un gros travail afin de dédiaboliser son parti et l’ancrer chez les classes populaires. Certes, si le Front de gauche s’est converti à la « désobéissance européenne » – plus le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon que le PCF  –, pour Aurélien Bernier ce n’est pas encore suffisant et le mouvement politique reste prisonnier de trois tabous qui sont le protectionnisme, l’Europe et la souveraineté.

Les 3 tabous

Le capitalisme est aujourd’hui largement libre-échangiste. Contrairement au XIXème siècle, le libre-échange ne consiste plus en un simple prolongement du marché national mais aussi à des délocalisations. Ces dernières permettent une compression des salaires et une destruction méthodique des acquis sociaux – notamment par le chantage à la délocalisation. L’auteur plaide pour un protectionnisme qui se distingue de celui du FN car il ne consiste pas à faire croire aux ouvriers et aux patrons que leurs intérêts sont les mêmes – aux dépens de ceux des travailleurs étrangers. Il s’agit de briser le pouvoir du grand Patronat, de corriger les déséquilibre inacceptables dans les échanges internationaux et d’inciter les pays à salaires plus faibles à développer leurs marchés intérieurs (ce qui bénéficierait aux travailleurs).

Le deuxième tabou est celui de l’Europe. Il semble clair que les institutions européennes ont été mises en place de façon à empêcher toute politique non libérale. Elles confisquent dans un premier temps le pouvoir politique aux peuples afin de le redistribuer à une technocratie (la Commission européenne). Dans un second temps, elles empêchent toutes ruptures économiques grâce aux instruments mis en œuvre (monnaie unique, banque centrale indépendante, libre-échange, etc). Aucune politique sociale de gauche ne semble possible dans ces conditions. S’il ne faut pas désigner l’Europe comme un bouc-émissaire facile (car elle ne fait que répondre aux exigences de nos dirigeants), sa construction n’est pas acceptable en tant que telle. Pour l’auteur, désobéir comme le propose le Front de gauche dans son programme de 2012 est encore trop faible. Il faut rompre totalement avec elle afin de recréer une Europe solidaire.

Le dernier tabou est celui de la souveraineté. Aurélien Bernier plaide en faveur de retour à la souveraineté populaire, nationale et internationaliste. Expliquant comment la Nation a été démantelée, d’abord durant la crise des années 1930, puis après la seconde guerre mondialeiv et enfin avec l’avancée du néolibéralisme. Loin d’une vision nationaliste et chauvine, l’auteur défend la Nation comme seul cadre actuel où peut s’exercer la démocratiev, à défaut d’une citoyenneté internationale. Mais sa vision est profondément internationaliste, le but n’étant pas de s’insérer dans une guerre commerciale internationale – comme le souhaite le FNvi. Quand le parti d’extrême droite ne veut que mettre fin aux excès du libéralisme, Bernier veut détruire le capitalisme. Cette exigence exige un nouvel ordre international, c’est pourquoi il défend une vision proche de la Charte de la Havanevii et de la déclaration de Cocoyocviii.

« Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite » Georges Orwell

Critiques et analyses

La réflexion développée par l’auteur est à la fois intéressante et salutaire. Intéressante car elle met en relief certaines faiblesses du discours actuel de la gauche radicale. Salutaire car au lieu de décharger la faute sur la droite et les médias – même s’il est certain que la droite « républicaine » et les médias ont aussi participé à une certaine banalisation du discours du FN – ce travail permet à la gauche radicale de démarrer son autocritique. En effet, il ne fait aucun doute qu’en tout temps, l’extrême droite n’est forte que des faiblesses de la gaucheix. Enfin, le livre montre brillamment que toute solution nationale n’est pas nécessairement nationaliste. Quelques remarques me semblent cependant utiles.

Il existe tout d’abord parfois une certaine confusion dans les termes. Largement discuté par l’économiste Jacques Sapir sur son blog le terme « national-socialisme » pour qualifier le Front national new look semble impropre pour la simple et bonne que même si son discours est davantage porté sur le social, il est encore loin du socialisme (une simple lecture du programme fiscal du parti suffit pour s’en convaincre). Le Front national est aujourd’hui un parti « national-populiste » dans la filiation du mouvement boulangiste du XIXème sièclex, plutôt que du Cercle Proudhon, vrai père du national-socialisme français. Dans cette logique,le terme de « national-socialiste » correspond aujourd’hui mieux à des mouvements comme ceux d’Alain Soral ou encore de Serge Ayoub, c’est-à-dire à des idéologies appartenant à l’extrême droite nationaliste et souhaitant rompre (ou au moins dans le discours) avec le libéralisme. Dans le livre de Bernier, il y a aussi une confusion entre « social-libéralisme » et « social-démocratie ». Le premier terme est une forme de libéralisme, mettant à ce titre la liberté individuelle au centre de toute réflexion, tenant compte des interactions sociales des individus. Le second terme correspond à la forme la plus réformiste du mouvement socialiste. A ce titre, la social-démocratie développe elle aussi une analyse de classe et pense pouvoir réformer le capitalisme. Aujourd’hui il est évident que ce que l’on nomme majoritairement « social-démocratie » n’est qu’une forme de « social-libéralisme ». Les propos sur la lutte des classes de l’ancien Ministre Jérome Cahuzac lors de son dernier débat face à Jean-Luc Mélenchon ne laissent que peu de doutes sur la tendance dominante au PS aujourd’huixi. Il y a enfin dans le livre un amalgame entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. La souveraineté populaire, concept développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social, est un système où le peuple est directement souverain. La souveraineté nationale, concept développé par Emmanuel-Joseph Sieyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? à la suite des écrits de John Locke ou de Montesquieu, est un système où la souveraineté appartient aux représentants de la Nation (elle-même vue comme un corps homogène). Le premier – jamais réellement appliqué en dépit de la Constitution de l’An I – est généralement vu comme un concept de gauche, alors que le deuxième – souvent appliqué – est plutôt vu comme de droitexii, car faisant converger fictivement les intérêts des classes populaires avec ceux des classes dominantes. Même si comme le fait remarquer Jacques Sapir ce sont avant tout deux conceptions de la Nation qui s’affrontentxiii.

Au-delà de ces termes techniques – non fondamentaux dans l’analyse –, l’auteur omet quelques éléments. Tout d’abord, il passe sous silence la stratégie de distanciation du FN vis-à-vis du reste de la droite. Le parti de Le Pen réussit ainsi à passer pour un parti anti-système s’opposant aux partis traditionnels quand le Front de gauche n’arrive toujours pas à s’affranchir du Parti socialiste (erreur qui a causé la mort politique du MRC de Jean-Pierre Chevènement) et reste redevable dans les esprits de la politique libérale menée par le gouvernement actuel. Ensuite, il n’évoque pas le rôle du Parti socialiste dans la montée du FN des années 1980, dans une stratégie de déstabilisation de la droite. Il est aussi dommage qu’Aurélien Bernier ne présente pas la relocalisation sous un aspect écologique. En effet, si les problèmes écologiques ne pourront se régler qu’à l’échelle mondiale, relocaliser la production et consommer locale deviennent des impératifs si on veut réduire les trajets de transport et donc les émissions de Co2.

Enfin, il occulte la question sociétale. Aujourd’hui, le plus effrayant est que la société semble acquise aux valeurs de la droite dure et de l’extrême droite. Alors que la gauche dominait la bataille culturelle dans les années 1980, notamment grâce à l’antiracisme, les français ne croient plus en la capacité des partis de gauche (souvent taxés d’angélisme) à répondre à leur aspiration en matière d’insécurité ou d’immigration, alors qu’il paraît logique que le capitalisme ne peut qu’accroître les problèmes potentielsxiv. Pour redevenir audible, la gauche radicale devra donc aussi réussir à reconstruire un nouveau discours paraissant réaliste pour contrer la montée des idées réactionnaires voire racistes dans la société et reprendre l’hégémonie culturelle au sein de la sociétéxv. La tâche qui reste à accomplir est donc énorme pour la gauche radicale qui devra passer de l’autocritique à la pratique afin de regagner l’électorat populaire qu’il a gagné, car comme le disait Georges Orwell : « Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite »xvi.

Notes
i Dans l’acceptation marxiste, une posture radicale est une posture qui s’avère capable d’identifier le mal à sa racine. Elle se distingue de la posture extrémiste qui s’évertue simplement à tenter de dépasser les limites existantes.

ii Mitterrand a instauré un système intégralement proportionnel afin de contrer l’avancée de la droite et l’effondrement du PS. Dès la dissolution de 1988, le système à deux tours est rétabli.

iii Dans Après la démocratie, le démographe Emmanuel Todd montre que les classes populaires et faiblement diplômées – quelques soient leurs orientations politiques –  ont massivement rejeté le traité de Maastricht comme le TCE. A ce titre, la question européenne relève clairement d’une logique de classes.

iv A ce propos, lire le dernier livre de Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014 : L’Europe sortie de l’Histoire ?

v A ce propos : « Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » Frédéric Lordon, Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas.

vi Pour une souveraineté de gauche se distinguant du nationalisme bourgeois du FN, lire l’excellent ouvrage de Jacques Nikonoff, La confrontation : argumentaire anti-FN

vii Signée le 24 mars 1948 mais pas ratifiée par les États-Unis, la Charte de la Havane prévoyait l’équilibre des balances de paiements. Elle est finalement abandonnée au profit du GATT.

viii Texte publié en 1974, la déclaration de Cocoyoc dénonce la répartition des richesses entre pays du Nord et du Sud et discute de  « l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ».

ix A ce propos quand Georges Orwell s’intéresse à la progression du fascisme – le propos n’étant pas de fasciser le FN –  dans les classes populaires dans Le Quai Wigan, il déclare : « Quand le fascisme progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur lui-même que le socialisme doit s’interroger ».

x A ce propos, dans une lettre adressée à Engels, le socialiste français Paul Lafargue décrit le boulangisme comme « un mouvement populaire» à tendances ambiguës. Pour Jean Jaurès dans L’Idéal de Justice, les choses sont plus claires : il s’agit d’un « grand mélange de socialisme dévoyé » et antirépublicain.

xi A ce propos, il peut être intéressant de lire le texte de Clément Sénéchal sur François Hollande et la social-démocratie.

xii Voir Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiii Voir Souveraineté et Nation de Jacques Sapir, en réponse à Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiv A première vue, l’insécurité est à la fois le fruit de la concentration des inégalités (aussi bien économiques, sociales et culturelles) et d’une société où posséder équivaut à être et où les individus ne reconnaissent plus d’autres valeurs que l’argent.

Quant à l’immigration, si elle a toujours existé, son accroissement est d’abord le fruit de la mondialisation, c’est-à-dire de la « prolétarisation des pays du Sud » (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul dans Changer de Révolution : l’inéluctable prolétariat)  et de la baisse des temps de transports qui en résultent – même si l’histoire coloniale ne peut pas être dédouanée non plus. De plus, le libéralisme en détruisant l’école républicaine ou en organisant une nouvelle ségrégation spatiale a rendu plus difficile l’intégration des immigrés. Et enfin, l’insécurité constante (en matière d’emploi ou culturelle) engendrée par le libéralisme favorise malheureusement le repli des accueillants. S’il faut avoir un discours réaliste sur le phénomène, il ne faut cependant jamais tomber dans le piège qui consiste à faire de l’immigré un danger ou accabler l’immigration de tous les maux.

xv A ce sujet, lire mon article dans RAGEMAG sur Antonio Gramsci, théoricien de l’hégémonie culturelle.

xvi Le quai Wigan

Jacques Ellul, de la critique de la Technique à celle de la croissance

Encart  publié le 27 novembre 2013

Théologien protestant, philosophe marxien, sociologue et historien du droit, Jacques Ellul est un penseur majeur de la fin du XXe siècle. Comme Ivan Illich, anarchiste chrétien également, Ellul a rapidement été considéré par les théoriciens de la décroissance comme un précurseur. Le cœur de la pensée politique du bordelais se situe dans la critique de la technique (ou « système technicien ») largement développée dans deux triptyques : un sur la technique en elle-même (composé de : La Technique ou l’enjeu majeur du siècleLe système technicien et Le bluff technologique) et l’autre sur la révolution anticapitaliste (composé de : Autopsie de la révolutionDe la révolution aux révoltes et Changer de révolution : L’inéluctable prolétariat).

Se référant principalement à la pensée de Karl Marx, Ellul fonde une critique radicale du marxisme orthodoxe et du « communisme réel ». Si le capitalisme du XIXe siècle – analysé par Marx – était bien celui de l’accumulation capitaliste, pour Ellul le XXe est celui de la technique (« Si Marx revenait aujourd’hui, quel phénomène retiendrait-il pour caractériser notre société ? (…) Ce ne serait plus ni le capital ni le capitalisme, mais le développement de la technique, le phénomène de la croissance technicienne »). Selon lui, l’URSS n’a créé qu’une variante du capitalisme, étatique et bureaucratique mais tout aussi technicienne et créatrice d’une nouvelle forme de prolétariat. La célèbre formule de Staline, « l’homme est le capital le plus précieux » en est une parfaite illustration. D’après Ellul, les deux impératifs pour sortir du capitalisme sont la destruction de l’État (et non son dépérissement comme le pensait Marx) et la remise en cause du système technicien qui se développe de manière autonome et qui a pris le pas sur le politique et l’humain (« Il n’y a pas d’autonomie de l’homme face à l’autonomie de la technique »). L’État, pour lui, va toujours de paire avec le développement de la technique qui aliène l’homme et génère une croissance économique non soutenable d’un point de vue écologique.

Mais comme le note Serge Latouche dans son dernier ouvrage, ce dernier ne peut pas être entièrement considéré comme un décroissant. Pas seulement parce qu’il n’a jamais utilisé le terme mais aussi parce que sa critique de la croissance est selon lui stérile, Ellul ne proposant pas de projet politique alternatif. Fervent chrétien, il avait une conception minimale de l’action politique, préférant la dissidence individuelle à la révolution collective. Car avant toute chose, la pensée de Jacques Ellul est marquée par sa foi en Dieu : « Le christianisme, envisagé dans son rapport à la politique, dispose à l’insoumission, à la dissidence, à la récusation même de tout pouvoir, de toute hiérarchie ».

 

« Le rap, c’est l’argent qu’on n’a pas à mettre dans les psy » l’interview Jamais 203

Interview publiée le 25 novembre 2013 sur Sound Cultur’ALL

Mokless
Jeanne Frank ©

Trois MC’s, trois générations, trois univers mais un seul projet. Jamais 203, c’est l’alliance d’un jeune égotrip (Guizmo), d’un ancien que l’on classerait vulgairement dans le « conscient » (Mokless) et d’un punchlineur fou (Despo Rutti). On se retrouve face à une combinaison que personne n’attendait mais qui se révèle à la fin terriblement efficace. C’est pour cette raison queSound Cultur’ALL a eu envie de rencontrer les 3 rappeurs. Finalement, seuls Mokless etGuizmo sont disponibles pour l’entretien… Mais Despo arrive pour la toute fin. Jamais deux sans trois, il paraît…

Sound Cultur’ALL : Vous venez de sortir votre album commun Jamais 203, quels sont les retours sur ce projet ?

Guizmo : Ils sont divers et variés. Certains ont aimé tout de suite, d’autres ont mis du temps et les derniers n’ont pas aimé cette combinaison. Il y a du bon comme du mauvais. Mais il y a beaucoup de bon. Je suis beaucoup connecté sur les réseaux sociaux et les réactions sont encourageantes.

Mokless : On avait déjà balancé 5 titres, soit 30% du projet. Là, on est à une semaine de sortie de l’album [ndlr : l’interview a été réalisée le 5 novembre]. Je pense que le public était  sceptique au départ. Les gens se demandaient ce que c’était et ne comprenaient pas le mélange de nos 3 univers. Ils attendaient les solos de Despo et Guizmo ainsi que mon prochain projet avec la Scred.

SC : Justement vous possédez chacun votre univers. Comment vous êtes-vous enrichis mutuellement ?

G : Je pense que Mokless m’a énormément apporté niveau écriture. Pour ce qui est de la tournure des punchlines et de l’interprétation, c’est Despo qui m’a inspiré. Après je ne sais pas ce que je leur ai apporté mais je pense que ça a été réciproque.

M : Moi, Guizmo m’a apporté sa fougue, sa jeunesse, son amour du risque et son côté « je suis le meilleur ». Il m’a transmis un vrai esprit de compétition qui m’a permis de me relancer. J’ai beaucoup appris de lui. On a beau être un ancien, on a toujours à apprendre, même d’un jeune. Guizmo est d’une autre génération et possède les codes de la jeunesse actuelle : il sait leur parler. Il m’a appris de ce côté. Sur le plan musical, c’est un MC qui prend des risques sur des sons actuels, donc il m’a emmené vers de nouvelles pistes.

SC : Et comment s’est déroulée la création de l’album ? Pour les choix d’instrus ou de thèmes par exemple ?

G : C’était un peu tout le monde ! Parfois c’était moi, d’autre fois Despo ou Mokless. Willy [ndlr : deYonea & Willy, les producteurs des 3 MC’s], qui a réalisé l’album presque dans sa totalité, a beaucoup participé.

M : Oui il nous proposait par exemple souvent des instrus qui l’inspiraient. Il suggérait aussi des thèmes. Et puis parfois, j’avais un texte en tête et je me disais qu’il pouvait bien coller sur l’instru. Pareil avec Guizmo ou Despo. Chacun a apporté sa pierre à l’édifice. Yonea aussi a participé. Parfois quand j’écrivais, je lui demandais des conseils. Il pouvait par exemple me perfectionner certaines punchlines. C’était un vrai partage avec beaucoup d’échanges.

SC : Vous avez parlé de Yonea & Willy, quel rôle ont-ils joué dans la conception de l’album ?

G : Déjà Willy a réalisé et produit le bum-al. Yonea était peut-être plus en retrait mais il produit également et a été présent sur quelques réalisations. Ils ont une grosse partie du boulot sur les épaules.

M : Pour moi Willy est la colonne vertébrale de ce projet : il a été sur tous les morceaux, même si parfois il nous laissait carte blanche sur des titres. C’est grâce à lui que le disque ne fait qu’un. On est beaucoup à apporter notre patte mais au final il n’y a qu’un CD, qu’un album, qu’un projet. Après plusieurs écoutes, on ressent cette unité.

« Quand tu vas faire des ateliers avec des petits jeunes, ça favorise ton amour pour le mouvement. Ça ne crève jamais, il y a toujours un truc à faire dans le pe-ra, c’est chant-mé. »Guizmo

SC : Comment vous concevez le rap chacun ?

G : Le rap c’est un exutoire, c’est l’argent qu’on n’a pas à mettre dans les psy.

M : Pour moi le rap c’est toute ma iv. J’ai commencé jeune et j’ai fait que ça. Je suis beaucoup impliqué dans mon rap. J’aime ça. Quand je me lève le matin, j’ai envie d’écrire mes pulsions sur une feuille. Faire du son, des concerts ou échanger avec le public sont devenus mécaniques. Je me suis habitué à trainer avec des gars qui font du pe-ra, à avoir le même langage, les mêmes codes, la même passion. Le hip hop c’est un tout et ce n’est pas forcément Skyrock, Booska-P et Génération. Je respecte ces trois-là mais le hip hop va beaucoup plus loin. Il y en a dans toute la France comme par exemple avec les ateliers. Par exemple récemment on s’est retrouvé à Set dans la ville de Demi-Portion et on a partagé de vrais moments de hip hop.

G : Mais même quand tu vas faire des ateliers avec des petits jeunes, ça favorise ton amour pour le mouvement. Ça ne crève jamais, il y a toujours un truc à faire dans le pe-ra, c’est chant-mé.

« Si tu as envie de vivre du rap, il faut te bouger le cul. Si tu restes là à faire ta reusta et à attendre ta Sacem, il n’y a pas de soucis. Mais dans ce cas, bonne chance ! » Mokless

SC : Mokless, t’as parlé de Demi-Portion. Comment s’est passé le featuring avec lui et celui avec Le Rat Luciano ?

G : C’est moi qui suis allé voir Le Rat à Marseille et je suis remonté avec son couplet et le mien. Les autres ont posé leurs couplets sur Panam. Quant à Demi-Portion, c’est la famille, c’est un artiste Y&W : il a posé ici.

M : Il vient souvent à Paris. En plus, c’est un artiste qui gravite autour de nous. On l’a déjà invité respectivement sur nos albums. C’était un plaisir de l’inviter encore sur ce projet-là. Il y a aussi eu Shotla de Barbès Clan.

G : Et puis Haroun et Koma de la Scred !

SC : Ça c’est la famille !

M : Voilà ça c’est la famille on va dire. Mais Demi-P aussi.

SC : Vous avez un peu évoqué la question sur Rapélite mais vous vivez du rap ?

G : Ah on fait des millions mais on ne le dit pas à chaque interview, sinon on va se faire taxer ! (rires)

SC : Mais n’avez pas à travailler à côté ?

M : Millionnaire, c’est de l’ironique quand il dit ça.

SC : J’avais compris !

M : Mais honnêtement on vit du rap. On fait des concerts, on sort des projets, on s’occupe dumarchandising et de plein de choses qui gravitent autour du rap. Si tu as envie de vivre du rap, il faut te bouger le cul. Si tu restes là à faire ta reusta et à attendre ta Sacem, il n’y a pas de soucis. Mais dans ce cas, bonne chance ! Mais ce n’est pas ma finalité. Le gent-ar est venu après. Moi, quand j’ai commencé à faire du rap, je ne vais pas te mentir, il n’y avait pas d’argent. Il y avait 4 M&M’s et une bouteille d’Oasis (rires). Et un jour on m’a donné un cachet, on m’a dit « tiens ! ». On m’a proposé de faire et vendre des t-shirts. Après j’étais lancé : j’ai fait des concerts, j’ai fait monter mon blaze et je me suis rendu compte qu’il y avait finalement de l’argent dans le rap et que je pouvais en vivre. Donc pourquoi j’irais chercher du taf et charbonner pour un patron qui me casse les c*** ? Je préfère vivre de ma passion même si je ne prends pas des 10 000 euros par mois. Mais au moins ça va, Dieu merci. Il y a à manger dans le frigo donc tout va bien.

Mokless
Jeanne Frank ©

 

 

SC : Vous êtes un peu des représentants des quartiers « populaires ». Est-ce que vous avez vu des choses changer depuis que Sarkozy n’est plus au pouvoir ?

G : C’est pareil. Quand il était là, on baisait tout parce qu’il disait qu’il aurait notre peau et qu’on ne ferait rien. Maintenant qu’il s’est taillé, on était déjà tellement habitué à tout baiser qu’on n’a pas arrêté.

M : La gauche c’est comme la droite et la droite c’est comme la gauche. PS ou UMP, c’est de la merde. C’est pareil. Je vais même te dire un truc. Quand tu me demandes si j’ai remarqué un changement, je vais te dire que oui. En bas de chez moi, il y avait un rue où on trouvait une quinzaine de chard-clo qui s’abritaient. Depuis que la gauche est passée, ils ont mis de gros pots de fleurs à cet endroit-là et les sans-abris ne peuvent plus y rester. Et j’ai compris que ça avait changé : la gauche n’a pas la volonté de s’attaquer à la misère, elle veut juste la déplacer. Elle n’est pas là pour régler les problèmes mais pour les cacher. Mais c’est normal. S’ils étaient réglés, les politiques n’auraient pas de boulot. Imagine si tout le monde mettait ses papiers à la poubelle : le service de propreté de Paris n’aurait plus d’utilité. Là c’est pareil : ils entretiennent les problèmes. Comment ça se fait qu’en France, des gens crèvent de faim ? C’est comme de l’esclavage ! On est en 2013, des patrons s’en mettent plein les poches et pendant ce temps, certains n’ont pas d’appartement. Les footeux gagnent des millions pour taper dans un ballon. On va attendre le Qatar pour sauver la France ou quoi ? Franchement c’est abusé : le constat est triste. Mais c’est un constat sur la société. Nous on est là et on s’en sort mais combien de nos frères galèrent ? Et je ne te parle pas que des mecs de cité. Même pour le petit çais-fran dans son quartier de che-ri c’est triste. L’avenir est sombre. Droite ou gauche : je ne vois pas de différence. Je me demande sincèrement où est le parti qui va nous représenter ? Mais on manque de repère. Dans les livres d’histoire, ils ont sauté les lignes. Et encore je trouve que ma génération passe encore. Mais celle qui arrive derrière c’est pire : ils n’ont rien dans la tête. Leur mentor c’est un rappeur. Nos textes sont leur Bible. Ils écoutent les rappeurs et les voient comme des dieux.

G : Combien de rappeurs ont envoyé des mecs au placard ? Ils les ont envoyé braquer ou dealer.

M : On est tous complices du mal à notre échelle. Chacun participe à ces conneries. Même nous, sans te mentir, on a dû enfoncer des gens. Mais on essaie de limiter la casse. Quand dans une chanson je dis : « complice du mal, je vois le monde qui se dégrade », c’est que je le comprends. Je suis là à acheter des Nikes. Je vis dans une contradiction. Il va peut-être falloir changer des choses. Il faut que chacun commence à balayer devant sa porte si on veut que les choses changent pour nos gosses.

SC : Vous vous posez en exemples en écrivant vos textes ?

M : Oui ça arrive mais pas toujours. Parfois, on veut partager un message. Mais d’autres fois, je peux être dans un état second, en écrivant et ne penser qu’à délirer, loin de ces problèmes-là. On peut avoir envie de faire des trucs plus légers. Il ne faut pas oublier qu’on fait de la musique avant tout. On n’est pas des politiciens.

G : On fait surtout du divertissement.

M : Oui, c’est un juste milieu à trouver. En tant que rappeurs, on est dans le système. On ne peut pas se prétendre « antisystèmes » alors qu’on vit dedans. Il faut être cohérent. On se doit de jouer le jeu. Sinon, je rappe dans ma chambre pour mes 4 cousins. Ce que je veux, c’est qu’est un maximum de personnes puisse m’écouter dans toute la France, voire dans le Monde entier. Je suis un artiste, j’ai envie d’être écouté et de vivre de ma musique, c’est normal. Mais si on peut vivre de notre musique sans envoyer nos petits refrès dans le mur, ça serait formidable.

G : Je pense pareil que Mokless. Oui, on est des défenseurs et des porte-parole du tier-quar. Mais on veut aussi montrer aux petits qu’on se lève pour faire notre truc et qu’on galère pour réussir. C’est parfois compliqué, il y a de longues périodes sans voir nos familles. En tournée, il nous arrive d’être fatigués et de ne plus avoir de voix mais il faut donner un maximum au public. Ce sont des sacrifices. On veut pousser les autres à faire comme nous, même si c’est hors du pe-ra.

SC : Et la montée du FN dans les médias, ça vous inquiète ?

G : Non. C’est juste qu’il ne se passe plus rien. Mohamed Merah c’est fini, les cités c’est passé, Ben Laden n’est plus là. Il faut un truc à donner aux gens. Mais c’est juste un coup de pouce pour la gauche. Tout le monde dit que Marine va passer mais, à mon humble avis, elle n’ira nulle part. Les politiques ont juste besoin d’une opposition forte pour créer des débats et garder la population en haleine.

M : Le FN va à l’encontre de ce que je pense et de ce que je suis. Ils ont tellement dit de conneries que pour moi ce parti est la peste. Mais pour moi, on n’a pas besoin d’être du FN pour être un enfoiré. Tu prends un mec commeValls, il ne vaut pas mieux que le FN. Aujourd’hui, les mecs de gauches ne sont pas différents du FN : ils ne peuvent pas nous piffrer, nous les arabes et les noirs. Ils ne nous aiment pas, c’est du mytho, de la poudre aux yeux. Certes, j’ai invité Olivier Besancenot dans mon album parce que je me reconnais dans son combat. Mais la politique ce n’est pas trop mon truc. J’aime en parler dans mes textes parce que la vie c’est la politique. Si tu n’as pas compris ça, tu n’as rien compris. Quand on évoque la précarité, quand on parle de conflits internationaux, tout ça c’est politique et on s’y intéresse. Je veux comprendre le pourquoi du comment. Je vais te dire, c’est la gauche qui a expulsé Léonarda, pas la droite. Pas besoin d’être au FN pour faire des trucs crapuleux. Regarde Lampedusa : les gens crèvent et la gauche au pouvoir ne fait rien contre ça. Regarde ce qui se passe dans le monde arabe. Aujourd’hui, on regrette Khadafi. En tout cas, le constat est triste et amère. Des gens qui pensent que l’Europe est l’Eldorado et qui prêts à perdre leur vie dans des barques, il y en a des tonnes. Moi, j’en connais. Combien de famille brisées ou de gens qui sont partis et jamais revenus ?

SC : On va en revenir un peu plus à vous. Guizmo, t’en es où de tes albums tous les 6 mois ?

G : J’ai fait Normal. Puis 6 mois après, j’ai fait La Banquise. Puis 6 mois après, j’ai fait C’est tout. Puis, il y a l’EP avec Mokless et Despo, et moins de 6 mois après, il y a l’album. Là, je suis sur un solo.

SC : Tu ne t’es pas avancé un peu trop tôt ?

G : Non, c’est ce que j’avais envie de faire. Je ne suis plus un zonard. Avant d’être signé sur Y&W, j’étais un chien de la casse, je n’avais pas de maison, j’étais tout le temps fonce-dé. Je ne me respectais pas beaucoup. Je vivais comme un rat. C’était sûrement inconsciemment mon moyen de tout quitter : la rue et les galères. C’était ma seule alternative. J’ai décidé de me consacrer au rap et de ne rien faire d’autre à côté. Quand tu es rappeur, tu dois te consacrer à ta musique. Si tu es contrôleur à côté, tu n’es pas un rappeur, tu es un contrôleur qui fait du rap. Si tu es caissier, tu es un caissier qui fait du rap. Mais dans ce cas, tu n’es pas un rappeur ! J’ai décidé d’arrêter le rap de chambre et d’en faire ma vie. Et ce n’est pas plus mal. Ça m’a fait ralentir la tiz et le bédo. Ça m’a fait arrêter dormir n’importe où et n’importe comment.

« La France avec son système scolaire nous a rendus démissionnaires. » Guizmo

SC : Et Mokless, tu conseilles toujours aux jeunes de France de se barrer ?

M : Ça dépend des destinations. Il reste de bons endroits. J’ai beaucoup de potes qui s’en sortent bien à Londres ou Berlin. En plus, ce n’est pas loin et ce n’est pas cher d’y aller. Rio, il y a la Coupe du Monde qui dynamise la ville.

G : Il y a Milan et Rome.  Ils peuvent aller en Espagne. Il y a des coins qui bougent. En France, on n’a pas ce respect des étudiants. Regarde aux Etats-Unis, même pour leurs remises de diplômes, ils ont de grandes cérémonies avec leurs familles.

M : C’est vrai qu’en France, les jeunes sont mal renseignés sur leurs études.

G : En France, on croit que les étudiants allemands ou américains sont cons. D’accord nos programmes scolaires sont 10 fois plus poussés. Mais qui va à l’école ? C’est comme si j’avais une Rolex mais que je ne savais pas lire l’heure. Ça ne sert à rien ! Carrément maintenant ce sont les parents qui demandent d’envoyer leurs enfants en professionnel. Ma propre mère a dit à mes frères et moi « la vie est comme ça, certains sont faits pour l’école et d’autres non ». La France avec son système scolaire nous a rendus démissionnaires. On devrait normalement glorifier le travail. Ce n’est pas normal qu’un petit de 10 ans rentre chez lui en stress. Les profs ne connaissent pas l’exigence de nos parents vis-à-vis du travail scolaire. Le petit doit rentrer chez lui, la boule au ventre, il a des devoirs à faire et un mot dans son carnet à faire signer. Et le lendemain, il se fait réprimer par le prof qui lui apprend que Charlemagne est son ancêtre, alors que son père ne parle pas un mot de français. Aujourd’hui, les enfants ne vont à l’école que pour papa et maman. La plupart des gens qui ont le bac s’arrêtent juste après. Ils passent le bac parce que ça fait bien de ramener un diplôme à la maison. Ils en ont rien à foutre et savent qu’ils ne feront rien avec. J’ai même des potes qui ont des licences d’histoire à la Sorbonne et ils ne font rien avec ça. Il n’y a pas de boulot pour eux. Ils finissent par passer le BAFA et devenir moniteurs de centres-aérés.

M : Non mais c’est sûr que partir peut toujours être une bonne chose dans la vie. Ce n’est pas « barrez-vous ! » juste pour se casser de la France mais « barrez-vous » pour revenir plus fort. Les jeunes étudiants français sont très mal renseignés sur leurs possibilités. On est tellement mal renseignés qu’on croit qu’Erasmus c’est une compagnie aérienne. Il ne faut pas avoir honte et peur d’avouer qu’on tourne en rond ici. Partir, c’est mieux que la routine. Imagine que tu n’arrives pas à avancer ici, que tu envoies des CV partout mais qu’on te recale. Il vaut mieux partir, découvrir d’autres mentalités et d’autres gens. Tu apprends une autre langue et tu découvres une autre culture. En France, il y a trop d’assistanat. Il faut que les jeunes se prennent en main. Il faut insuffler aux jeunes une motivation.

G : Il est là le problème Mokless. Les gens sont trop assistés. Dans certains pays européens, dès le collège, on oriente les jeunes vers un cursus qui leur apprend un vrai métier. A la fin, ils font ce pour quoi ils ont été formés. Il n’y a qu’en France, frère, où tu vas voir des mecs avec un BTS électrotechnique qui sont commerciaux ! Pourquoi il y a une séparation entre deux Frances ? Parce que la spécialisation ne marche que pour les boulots de merde. Si tu n’as pas envie des artisans, cordonnier ou charpentier, ect, tu ne trouves rien. Il y en a qui ont cet esprit du terroir français mais combien ? En France, tu fais un CAP cuisine ou hôtellerie, t’es sûr d’être cuistot ou d’aller servir des gens. Par contre pour devenir chimiste ou faire des études de balistique pour entrer dans la police scientifique c’est plus compliqué. Et sans oublier les différences de salaire : le type de la PJ a plus de mérite que le mec qui bosse 16h par jour sur les chantiers ? On dévalorise certains métiers. Et c’est comme ça dès l’école. On dévalorise certaines écoles. Mais les écoliers sont tous les mêmes. Du mec de cité à celui du 16ème, ils sont pareils. Ils veulent draguer des meufs et leur moment préféré, c’est quand ils ont 2h pour manger le midi. Ils aiment se poser avec leurs potes et si, avec un peu de chances, ils ont leurs diplômes, tant mieux : ça fait plaisir aux parents. Ce n’est pas normal. On a par exemple des formations payées : tu te lèves le matin pour aller bosser et apprendre un métier et ce n’est pas respecté. Aux states, c’est respecté.

« Les jeunes étudiants français sont très mal renseignés sur leurs possibilités. On est tellement mal renseignés qu’on croit qu’Erasmus c’est une compagnie aérienne. » Mokless

SC : Oui mais à chaque système ses défauts. Aux States par exemple, les études coûtent beaucoup plus chères qu’en France. Des gens s’endettent à vie pour les études de leurs enfants.

G : Les études supérieures, coûtent chères mais c’est normal.

SC : En France, la fac est gratuite ou presque…

M : On est d’accord qu’il y a des trucs biens en France et on ne va pas cracher dans la soupe.

G : Mais les études supérieures qu’ils payent là-bas sont équivalentes ici à HEC. HEC tu payes aussi en France.

SC : Tu payes beaucoup moins qu’à Harvard !

G : Oui mais quand t’es diplômé d’Harvard, t’as assuré tes arrières pour toute ta vie.

SC : Pour en revenir à toi Mokless, c’est quoi la suite avec la Scred Connexion ?

M : On a créé un site depuis plus d’un an. On a une scred radio. Et il y a surtout un album en préparation d’ici 2014. L’aventure continue avec Haroun, Koma et Morad. On fait pleins de concerts. La Scred est toujours là et on ne s’est pas séparés. Jamais 203 n’annonce pas la fin de la Scred Connexion, juste qu’un mec du crew a sorti un album avec deux autres MC’s.

SC : Et un projet solo à venir ?

M : Oui, j’ai mon album, L’Ironie du son, qui va aussi sortir en 2014. Je vais balancer quelques extraits avant. Le Poids des Mots aura une suite.

SC (pour Despo Rutti qui nous a rejoint depuis peu) : Despo, sur Rapélite tu disais que l’album était un classique. Tu assumes toujours ?

Despo : Bien sûr, j’assume toujours ce que je dis. Ce disque c’était un challenge, maintenant il y a peu de gens qui prennent des risques donc j’assume et je suis fier de cet album. Et je suis aussi content d’avoir collaboré avec Mokless et Guizmo sur tout un projet. On en reparlera dans quelques années et on sera contents de l’avoir fait !

SC : Ça fait un bail qu’on attend ton solo, il en est où ?

D : Mon prochain album sortira en 2014, il en quasiment fini, je suis impatient de le présenter !

SC : Un mot pour finir ?

M : On n’a pas dit notre dernier mot !

Lire la suite ici

 

 

Serge Latouche : « La croissance est morte dans les années 1970 »

Interview initialement publiée sur RAGEMAG

Économiste et contributeur historique de la Revue du MAUSS, suivant la voie tracée par Georgescu-RoegenEllulIllichCastoriadis ou encore Polanyi, Serge Latouche est aujourd’hui l’un des principaux critiques de la notion de « croissance économique ». En opposition avec l’orthodoxie économique, comme tout anti-utilitariste, il étudie « l’après-développement » dans un cadre décroissant et rejette l’économisme en sciences sociales. Alors que l’intellectuel vient de publier un livre sur Jacques Ellul, nous nous sommes entretenus avec lui sur des thèmes actuels qui traversent toute son œuvre.

Les statistiques de croissance du PIB au 2e trimestre viennent d’être publiées [NDLR : l’interview a été réalisée le 20 septembre] et il semblerait que la zone euro retrouve le chemin de la croissance : qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est totalement bidon ! D’une part, savoir si la croissance est de +0,5% ou -0,5% n’a pas de sens : n’importe quelle personne qui a fait des statistiques et de l’économie sait que pour que cela soit significatif, il faut des chiffres plus grands. Ensuite, de quelle croissance s’agit-il ? Nous avons affaire à cette croissance que nous connaissons depuis les années 1970, à savoir une croissance tirée par la spéculation boursière et immobilière. Dans le même temps, le chômage continue de croître et la qualité de vie continue de se dégrader dangereusement. Il faut bien comprendre que la croissance est morte dans les années 1970 environ. Depuis, elle est comparable aux étoiles mortes qui sont à des années-lumière de nous et dont nous percevons encore la lumière. La croissance que notre société a connue durant les Trente Glorieuses a disparu et ne reviendra pas !

La récession était-elle l’occasion idéale pour jeter les bases d’une transition économique ?

Oui et non : le paradoxe de la récession est qu’elle offre les possibilités de remettre en question un système grippé, mais en même temps, le refus de l’oligarchie dominante de se remettre en cause – ou de se suicider – la pousse à maintenir la fiction d’une société de croissance sans croissance. Par conséquent, elle rend encore plus illisible le projet de la décroissance. Depuis le début de la crise, il y a un tel délire obsessionnel autour de la croissance que les projets alternatifs ne sont pas audibles auprès des politiques. Il faut donc chercher de manière plus souterraine.

La décroissance est souvent amalgamée à la récession. Pourtant, vous affirmez que celle-ci n’est qu’une décroissance dans une société de croissance et qu’une vraie décroissance doit se faire au sein d’une société qui s’est départie de l’imaginaire de la croissance. Pouvez-vous détailler ?

Le projet alternatif de la décroissance ne devait pas être confondu avec le phénomène concret de ce que les économistes appellent « croissance négative », formulation étrange de leur jargon pour désigner une situation critique dans laquelle nous assistons à un recul de l’indice fétiche des sociétés de croissance, à savoir le PIB. Il s’agit, en d’autres termes, d’une récession ou d’une dépression, voire du déclin ou de l’effondrement d’une économie moderne. Le projet d’une société de décroissance est radicalement différent du phénomène d’une croissance négative. La décroissance, comme symbole, renvoie à une sortie de la société de consommation. A l’extrême limite, nous pourrions opposer la décroissance « choisie » à la décroissance « subie ». La première est comparable à une cure d’austérité entreprise volontairement pour améliorer son bien-être, lorsque l’hyperconsommation en vient à nous menacer d’obésité. La seconde est la diète forcée pouvant mener à la mort par famine.

Nous savons, en effet, que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi, en raison du chômage, de l’accroissement de l’écart qui sépare riches et pauvres, des atteintes au pouvoir d’achat des plus démunis et de l’abandon des programmes sociaux, sanitaires, éducatifs, culturels et environnementaux qui assurent un minimum de qualité de vie. Nous pouvons imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! Mais cette régression sociale et civilisationnelle est précisément ce que nous commençons déjà à connaître.

Depuis la récession de 2009, l’écart entre la croissance du PIB et celle de la production industrielle s’est accentué dans les pays développés : sommes-nous entrés dans une nouvelle phase de la société technicienne ?

Oui et non là encore. Oui, dans la mesure où depuis de nombreuses années, on parle de « nouvelle économie », « d’économie immatérielle », « d’économie de nouvelles technologies » ou encore « d’économie numérique ». On nous a aussi parlé de « société de services ». Nous voyons bien que ce phénomène n’est pas nouveau et qu’il y avait déjà dans les sociétés industrielles un phénomène de désindustrialisation. Pourtant, ce n’était pas un changement dans le sens où l’industrialisation existe toujours. Mais elle est partie en Inde, en Chine ou dans les « BRICS ». Il y a eu une délocalisation du secteur secondaire, ce qui nous amène à réimporter, à un chômage très important et à cette croissance spéculative. Nos économies se sont spécialisées dans les services haut de gamme : les services financiers, les marques, les brevets, etc. La production est délocalisée tout en conservant la marque, ce qui est plus rentable. Mais nous assistons aussi à un développement par en bas des services dégradés ou à la personne et à une nouvelle forme de domesticité qui se développe avec cette désindustrialisation.

Est-ce que vous confirmeriez les prévisions de Jacques Ellul qui voyait la naissance d’une dichotomie entre d’un côté les « nations-capitalistes » du Nord et de l’autre les « nations-prolétaires » du Sud ?

Cela n’est pas nouveau, ni totalement exact ! Les nations occidentales se prolétarisent aussi. Avec la mondialisation, nous assistons surtout à une tiers-mondisation des pays du Nord et un embourgeoisement des pays du Sud. Il y a par exemple aujourd’hui 100 à 200 millions de Chinois qui appartiennent à la classe moyenne mondiale, voire riche.

Le 20 août dernier, nous avons épuisé les ressources de la Terre pour 2013 et nous vivons donc à « crédit » vis-à-vis de celle-ci jusqu’à la fin de l’année. Il faudrait donc réduire d’environ un tiers notre consommation en ressources naturelles si nous voulons préserver notre planète. N’a-t-on pas atteint le point de non-retour ? La décroissance se fera-t-elle aux dépens des pays en voie de développement ?

Déjà soyons clairs, la décroissance est avant tout un slogan qui s’oppose à la société d’abondance. Ensuite, il ne s’agit surtout pas de régler les problèmes des pays du Nord aux dépens de ceux du Tiers-Monde. Il faudra résoudre simultanément les problèmes et du Nord et ceux du Sud. Évidemment, ce que vous évoquez, et que l’on appelle l’over shoot day, n’est qu’une moyenne globale. La réduction de l’empreinte écologique pour un pays comme la France n’est pas de l’ordre de 30%, mais de 75%. Une fois explicité comme cela, les gens se disent que ça va être dramatique. Justement, ce n’est pas nécessaire : nos modes de vie sont basés sur un gaspillage fantastique de la consommation et encore plus de la production, donc des ressources naturelles. Il ne faudra donc pas forcément consommer moins, mais consommer mieux. Tout d’abord, la logique consumériste pousse à accélérer l’obsolescence des produits. Il ne s’agit donc pas forcément de consommer moins mais de produire moins en consommant mieux.

« L’idée n’est pas de décroître aux dépens des pays pauvres, qui eux doivent au contraire augmenter leur consommation et leur production, mais de changer cette logique de gaspillage forcenée et de fausse abondance. »

Au lieu de consommer une seule machine à laver dans notre vie, nous en consommons 10 ou 15, de même pour les réfrigérateurs et je ne parle même pas des ordinateurs ! Il faut donc un mode de production où les individus ne consomment qu’une seule voiture, une seule machine à laver, etc. Cela réduirait déjà énormément l’empreinte écologique. Nous savons aussi que la grande distribution entraîne un grand gaspillage alimentaire. Environ 40% de la nourriture va à la poubelle, soit à cause des dates de péremptions dans les magasins, soit chez les particuliers qui ont emmagasiné de la nourriture qui finit par périmer. L’idée n’est pas de décroître aux dépens des pays pauvres, qui eux doivent au contraire augmenter leur consommation et leur production, mais de changer cette logique de gaspillage forcenée et de fausse abondance.

Nicholas Georgescu-Roegen, affirmait : « Chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d’une baisse du nombre de vies à venir. » La décroissance doit-elle être accompagnée d’un contrôle démographique pour être soutenable ?

Il est toujours délicat d’aborder la question démographique. Les prises de position sur le sujet sont toujours passionnelles car touchant à la fois aux croyances religieuses, au problème du droit à la vie, à l’optimisme de la modernité avec son culte de la science et du progrès, elles peuvent déraper très vite vers l’eugénisme, voire le racisme au nom d’un darwinisme rationalisé. La menace démographique, vraie ou imaginaire, peut donc être facilement instrumentalisée pour mettre en place des formes d’écototalitarisme. Il importe donc de cerner les différentes dimensions du problème et de peser les arguments en présence, avant de se prononcer sur la taille d’une humanité « soutenable ».

Si l’insuffisance des ressources naturelles et les limites de la capacité de régénération de la biosphère nous condamnent à remettre en question notre mode de vie, la solution paresseuse consisterait, en effet, à réduire le nombre des ayants droit afin de rétablir une situation soutenable. Cette solution convient assez bien aux grands de ce monde puisqu’elle ne porte pas atteinte aux rapports sociaux et aux logiques de fonctionnement du système. Pour résoudre le problème écologique, il suffirait d’ajuster la taille de l’humanité aux potentialités de la planète en faisant une règle de trois. Telle n’est évidemment pas la position des objecteurs de croissance, ce qui n’empêche qu’ils soient taxés de malthusianisme parfois par ceux-là mêmes qui condamnent les deux tiers de l’humanité à l’extermination.

Il est clair que si une croissance infinie est incompatible avec un monde fini, cela concerne aussi la croissance de la population. La planète, qui n’a que 55 milliards d’hectares, ne peut pas supporter un nombre d’habitants illimité. C’est la raison pour laquelle presque tous les auteurs de référence de la décroissance, ceux qui ont mis en évidence les limites de la croissance (Jacques Ellul, Nicholas Georgescu-Roegen, Ivan Illich, René Dumont, entre autres) ont tiré le signal d’alarme de la surpopulation. Et pourtant, ce ne sont pas, pour la plupart, des défenseurs du système… Même pour Castoriadis, « la relation entre l’explosion démographique et les problèmes de l’environnement est manifeste ».

« Dans le projet de la décroissance, il ne s’agit pas de retrouver une ancienne société disparue mais d’inventer une nouvelle société de solidarité. »

Cela étant, ce que la décroissance remet en cause, c’est avant tout la logique de la croissance pour la croissance de la production matérielle. Même si la population était considérablement réduite, la croissance infinie des besoins entraînerait une empreinte écologique excessive. L’Italie en est un bon exemple. La population diminue, mais l’empreinte écologique, la production, la consommation, la destruction de la nature, des paysages, le mitage du territoire par la construction, la cimentification continuent de croître. On a pu calculer que si tout le monde vivait comme les Burkinabés, la planète pourrait supporter 23 milliards d’individus, tandis que si tout le monde vivait comme les Australiens, d’ores et déjà le monde serait surpeuplé et il faudrait éliminer les neuf dixièmes de la population. Il ne pourrait pas faire vivre plus de 500 millions de personnes. Qu’il y ait 10 millions d’habitants sur Terre ou 10 milliards, note Murray Bookchin, la dynamique du « marche ou crève » de l’économie de marché capitaliste ne manquerait pas de dévorer toute la biosphère. Pour l’instant, ce ne sont pas tant les hommes qui sont trop nombreux que les automobiles… Une fois retrouvé le sens des limites et de la mesure, la démographie est un problème qu’il convient d’affronter avec sérénité.

Si une croissance infinie est incompatible avec un monde fini, cela concerne aussi la croissance démographique. La population ne peut, elle non plus, croître indéfiniment. La réduction brutale du nombre des consommateurs ne changerait pas la nature du système, mais une société de décroissance ne peut pas évacuer la question du régime démographique soutenable.

Que faire pour changer de régime ? Combattre l’individualisme ?

Les gens accusent souvent les partisans de la décroissance d’être des passéistes. Pourtant, nous ne souhaitons pas un retour en arrière. Mais, comme le préconisaient Ivan Illich ou même Castoriadis, il s’agit d’inventer un futur où nous retenons certains aspects du passé qui ont été détruits par la modernité. Sur ce sujet, un grand sociologue français, Alain Touraine, vient de sortir un livre intitulé La Fin des sociétés. C’est vrai qu’avec la mondialisation, on assiste à la fin des sociétés.

À ce sujet, un ancien Premier ministre anglais, Margareth Thatcher, a dit : « Il n’existe pas de société, il n’existe que des individus ». C’est énorme de dire cela ! Donc, dans le projet de la décroissance, il ne s’agit pas de retrouver une ancienne société disparue, mais d’inventer une nouvelle société de solidarité. C’est-à-dire qu’il faut réinventer du lien social, parfois par la force des choses comme avec la fin du pétrole, sur la base d’une économie de proximité, avec une relocalisation de la totalité de la vie. Ce n’est pas un repli sur soi, mais une nouvelle redécouverte de la culture, de la vie, de la politique et de l’économie.

Justement, relocaliser les activités humaines serait une nécessité écologique. Mais la réindustrialisation potentielle qui en découlerait ne serait-elle pas une entrave à la décroissance ?

Non, parce qu’il ne s’agit pas de la réindustrialisation prônée par notre système. Madame Lagarde, quand elle était ministre de l’Économie, avait inventé le néologisme « rilance » : de la rigueur et de la relance. Pour nous, c’est exactement le contraire : nous ne voulons ni rigueur, ni relance, ni austérité. Évidemment qu’il faut sortir de la récession et récréer des emplois, non pas pour retrouver une croissance illimitée, mais pour satisfaire les besoins de la population. En fait, la réindustrialisation dans une optique de décroissance est plus artisanale qu’industrielle. Il faut se débarrasser des grosses entreprises au profit d’une économie composée de petites unités à dimensions humaines. Ces dernières peuvent être techniquement très avancées mais ne doivent en aucun cas être les monstres transnationaux que nous connaissons actuellement. Elles doivent être plus industrieuses qu’industrielles, plus entreprenantes qu’entrepreneuses et plus coopératives que capitalistes. C’est tout un projet à inventer.

L’État moderne se comporte toujours comme un soutien au productivisme, soit en favorisant l’offre pour les libéraux, soit en favorisant la demande pour les keynésiens. La décroissance a-t-elle besoin d’une disparition de l’État ?

Cela dépend de ce que nous mettons derrière le mot « État ». Même si l’objectif n’est pas de maintenir cet État-nation, bien sûr qu’une société de décroissance devra inventer ses propres institutions. Elles devront être plus proches du citoyen avec une coordination au niveau transnational. Celle-ci est vitale, car beaucoup de phénomènes environnementaux sont globaux : il est alors impossible d’imaginer un repli total. Il faudra donc inventer de nouvelles formes qui diffèrent de l’appareil bureaucratique moderne.

La décroissance implique aussi un changement de mode de vie. Comment faire pour lutter contre la société marchande sans se marginaliser ?

Effectivement, il faut les deux. Il y a d’ailleurs dans les objecteurs de croissance des gens très investis dans des coopératives alternatives comme des écovillages. De plus, il faut tenir les deux bouts de la chaîne : une société ne change pas du jour au lendemain. Il faut donc penser la transition sans attendre un changement global simultané. Les meilleurs exemples sont les villes en transition où l’on essaie de réorganiser l’endroit où l’on vit afin de faire face aux défis de demain comme la fin du pétrole. Ce qui m’intéresse surtout dans les villes en transition, c’est leur mot d’ordre : « résilience », qui consiste à résister aux agressions de notre société. Mais cela n’implique pas de revenir à l’âge de pierre, comme les Amish. Au contraire, cela implique une qualité de vie maximale sans détruire la planète.

« De toute manière, le projet ne se réalisera ni totalement ni globalement. La société de décroissance est un horizon de sens, mais pas un projet clé en main réalisable de façon technocratique. »

Changer de régime économique est-il possible pour un pays seul ? Une initiative isolée ?

Ça rappelle le vieux débat qui a opposé Staline à Trotsky pour savoir si le socialisme pouvait se faire dans un seul pays. Mais en réalité, la réponse n’est pas « oui » ou « non ». La question ne peut pas être posée de façon manichéenne, simplement parce que nous ne pouvons pas changer le monde du jour au lendemain et il faut bien commencer ! Donc, le commencement se fait petit à petit, au niveau local, en visant le global. La parole d’ordre des écologistes fut pendant longtemps : « Penser globalement, agir localement ». Ce n’est pas qu’il ne faille pas agir globalement, mais c’est plus compliqué. Donc le point de départ est local pour une visée plus large. De toute manière, le projet ne se réalisera ni totalement ni globalement. La société de décroissance est un horizon de sens, mais pas un projet clé en main réalisable de façon technocratique.

La décroissance, selon vous, commencerait-elle par une démondialisation pour tendre vers une forme d’altermondialisme ?

Je n’aime pas le terme « altermondialisme ». Il s’agit évidemment d’une démondialisation, qui n’est pas une suppression des rapports entre les pays. Mais qu’est-ce que la mondialisation que nous vivons ? Ce n’est pas la mondialisation des marchés mais la marchandisation du Monde. Ce processus a commencé au moins en 1492 quand les Amérindiens ont découvert Christophe Colomb (rires). Démondialiser veut surtout dire retrouver l’inscription territoriale de la vie face au déménagement plantaire que nous connaissons. Car la mondialisation est surtout un jeu de massacres ! C’est-à-dire que nous détruisons ce qui fonctionnait traditionnellement bien dans les différents pays pour les asservir aux marchés. Par exemple, l’agriculture était fleurissante en Chine mais le capitalisme occidental a déraciné la majorité des paysans qui sont devenus des min gong : des ouvriers qui s’entassent en périphérie des grandes villes, comme Pékin ou Shanghai. Mais, dans le même temps, ces ouvriers chinois détruisent nos emplois et notre industrie. Nous nous détruisons mutuellement. Il faut au contraire que nous nous reconstruisons les uns les autres. La solution est une relocalisation concertée par un dialogue interculturel et non pas par l’imposition de l’universalisme occidental.

Les nouvelles technologies, et plus globalement la technique et la science, peuvent-elles être employées contre l’oligarchie ou sont-elles intrinsèquement néfastes ?

«  La solution est une relocalisation concertée par un dialogue interculturel et non pas par l’imposition de l’universalisme occidental. »

Ça c’est une très grande question, très difficile. Jacques Ellul avait énormément réfléchi dessus et n’avait jamais dit qu’elles étaient intrinsèquement mauvaises. Il pensait même que, dans certaines situations, elles pouvaient être utiles à la société d’avenir. Celle qui est, selon lui, intrinsèquement mauvaise, c’est la structure sociale dans laquelle la technique et la science sont produites et utilisées. Alors bien évidemment, il faut les détourner et c’est ce que certains font. Il y a une sorte de guérilla. Sur internet, par exemple, nous le voyons. Dans ma jeunesse, nous parlions de retourner les armes contre l’ennemi. Dans une société de décroissance, qui n’est plus une société dominée par la marchandisation et le capital, ces techniques fonctionneraient autrement. Il y a aussi plein de choses intéressantes créées par le génie humain qui ne sont pas utilisées, car elles ne correspondent pas à logique du système. Nous aurons besoin de ces derniers dans une société différente. Nous devons, en réalité, surtout concevoir un nouvel esprit. Notre système est dominé – d’un point de vue technico-scientifique – par un esprit prométhéen de maîtrise de la nature, que nous ne maîtrisons pourtant pas. Il faudra donc se réinsérer dans une vision plus harmonieuse des rapports entre l’Homme et la nature.

Jacques Ellul estimait que le travail était aliénant. Est-ce à dire que la décroissance doit passer par l’abolition du salariat ?

« Il faut réintroduire l’esprit du don – qui n’a pas totalement disparu – dans les rapports de clientèle et dans les marchandages. » 

Il n’y a pas d’urgence à l’abolir. Dans l’immédiat, il faut surtout créer les postes de salariés nécessaires. Il faut surtout réduire l’emprise de la nécessité en développant notamment la gratuité. Je pense que l’idée d’un revenu universel, ou au moins d’un revenu minimal assurant la survie, n’est pas une mauvaise chose car il réduirait l’espace de la nécessité. Dans une société de décroissance, il faudra des échanges d’activités et d’œuvres qui auront remplacé le travail. Mais ce n’est évidemment plus l’échange marchand obsédé par le profit. Il faut réintroduire l’esprit du don – qui n’a pas totalement disparu – dans les rapports de clientèle et dans les marchandages. En Afrique, par exemple, il existe encore une sorte de métissage entre la logique marchande et celle du don. Ce qu’il faut surtout abolir, c’est le travail salarié en tant qu’abstraction inhumaine.

Pensez-vous que la monnaie s’oppose à la logique du don et qu’en conséquence, une société de décroissance doit abolir le système monétaire ?

Sûrement pas ! Par contre, il doit y avoir l’abolition de certaines fonctions de la monnaie. Il faut par exemple en finir avec la monnaie qui engendre de la monnaie, car l’accumulation monétaire est très perverse. Mais la monnaie comme instrument de mesure et d’échange est une nécessité dans une société complexe. Je dirais même que c’est un acquis de la civilisation.

Des personnalités de gauche comme de droite se revendiquent aujourd’hui de la décroissance. Qu’en pensez-vous ?

Que la décroissance soit un projet politique de gauche constitue, pour la plupart des objecteurs de croissance, une évidence, même s’il en existe aussi une version de droite. Allons plus loin : il s’agit du seul projet politique capable de redonner sens à la gauche. Pourtant, ce message-là se heurte à une résistance très forte et récurrente. La décroissance constitue un projet politique de gauche parce qu’elle se fonde sur une critique radicale du libéralisme, renoue avec l’inspiration originelle du socialisme en dénonçant l’industrialisation et remet en cause le capitalisme conformément à la plus stricte orthodoxie marxiste.

Tout d’abord, la décroissance est bien évidemment une critique radicale du libéralisme, celui-ci entendu comme l’ensemble des valeurs qui sous-tendent la société de consommation. On le voit dans le projet politique de l’utopie concrète de la décroissance en huit R (Réévaluer, Reconceptualiser, Restructurer, Relocaliser, Redistribuer, Réduire, Réutiliser, Recycler). Deux d’entre eux, réévaluer et redistribuer, actualisent tout particulièrement cette critique. Réévaluer, cela signifie, en effet, revoir les valeurs auxquelles nous croyons, sur lesquelles nous organisons notre vie, et changer celles qui conduisent au désastre. L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le local sur le global, l’autonomie sur l’hétéronomie, le raisonnable sur le rationnel, le relationnel sur le matériel, etc. Surtout, il s’agit de remettre en cause le prométhéisme de la modernité tel qu’exprimé par Descartes (l’homme « comme maître et possesseur de la nature ») ou Bacon (asservir la nature). Il s’agit tout simplement d’un changement de paradigme. Redistribuer s’entend de la répartition des richesses et de l’accès au patrimoine naturel entre le Nord et le Sud comme à l’intérieur de chaque société. Le partage des richesses est la solution normale du problème social. C’est parce que le partage est la valeur éthique cardinale de la gauche que le mode de production capitaliste, fondé sur l’inégalité d’accès aux moyens de production et engendrant toujours plus d’inégalités de richesses, doit être aboli.

Dans un deuxième temps, la décroissance renoue avec l’inspiration première du socialisme, poursuivie chez des penseurs indépendants comme Elisée Reclus ou Paul Lafargue. La décroissance retrouve à travers ses inspirateurs, Jacques Ellul et Ivan Illich, les fortes critiques des précurseurs du socialisme contre l’industrialisation. Une relecture de ces penseurs comme William Morris, voire une réévaluation du luddisme, permettent de redonner sens à l’écologie politique telle qu’elle a été développée chez André Gorz ou Bernard Charbonneau. L’éloge de la qualité des produits, le refus de la laideur, une vision poétique et esthétique de la vie sont probablement une nécessité pour redonner sens au projet communiste.

Pour finir, la décroissance constitue une critique radicale de la société de consommation et du développement, la décroissance est une critique ipso facto du capitalisme. Paradoxalement, on pourrait même présenter la décroissance comme un projet radicalement marxiste, projet que le marxisme (et peut-être Marx lui-même) aurait trahi. La croissance n’est, en effet, que le nom « vulgaire » de ce que Marx a analysé comme accumulation illimitée de capital, source de toutes les impasses et injustices du capitalisme. Pour sortir de la crise qui est inextricablement écologique et sociale, il faut sortir de cette logique d’accumulation sans fin du capital et de la subordination de l’essentiel des décisions à la logique du profit. C’est la raison pour laquelle la gauche, sous peine de se renier, devrait se rallier sans réserve aux thèses de la décroissance.

Tout le monde se souvient de l’échec de la commission Stiglitz-Sen mise en place par l’ex-Président Sarkozy dans le but de trouver un indicateur de « bien-être » autre que le simple PIB. Le problème ne viendrait-il pas de l’obsession des mesures quantitatives ?

Il est certain que nous devons nous débarrasser de l’obsession des mesures quantitatives. Notre objectif n’est pas de mesurer le bonheur puisque cet objectif n’est par définition pas mesurable. Mais je ne crois pas que nous puissions parler d’échec de la commission Stiglitz-Sen, puisqu’elle a quand même proposé des indicateurs alternatifs pertinents. D’un autre côté, et malgré toutes les critiques qui peuvent lui être adressées, le PIB est tout à fait fonctionnel dans la logique de la société mondialisée de croissance. Il existe bien sûr d’autres indicateurs intéressants comme l’Happy Planet Index (HPI) mis au point par la fondation anglaise New Economics Foundation, mais ce dernier n’est pas fonctionnel dans notre système. Il est cependant intéressant comme indicateur critique du PIB. Pourquoi ? Parce que les États-Unis est en termes de PIB au 1er rang mondial, en termes de PIB par tête au 4ème rang et en termes de bonheur au 150ème rang ! La France se situe dans les mêmes ordres de grandeur. Tout cela signifie que si nous mesurons le bonheur par l’espérance de vie, l’empreinte écologique et le sentiment subjectif du bonheur — qui sont les trois critères du HPI —, les pays qui arrivent en tête sont le Vanuatu, le Honduras, le Venezuela et d’autres pays de ce type [ndlr : le trio de tête de 2012 est composé, dans l’ordre, du Costa Rica, du Vietnam et de la Colombie] . Malheureusement, il n’est pas fonctionnel dans notre système. Un autre indice de ce type qui pourrait être retenu, c’est l’empreinte écologique qui est elle-même synthétique. Le problème n’est pas de trouver l’indicateur miracle mais bel et bien de changer la société. Ces indices ne sont que des thermomètres et ce n’est pas en cassant le thermomètre que la température du malade change.

La rupture avec la croissance n’est-elle pas aussi une rupture avec l’économie comme science au profit d’autres disciplines comme la philosophie ou la sociologie ?

Oui, il s’agit bien d’une rupture avec l’économie. Mais celle-ci ne s’effectue pas seulement avec l’économie en tant que science mais aussi avec l’économie en tant que pratique. Il faut réenchâsser l’économique dans le social, au niveau théorique mais surtout au niveau pratique. Au niveau théorique d’abord parce que la « science économique » est une fausse science, et que la manière de vivre des Hommes appartient à l’éthique au sens aristotélicien du terme et donc à la philosophie ou à la sociologie. Sinon, pour paraphraser Lévi-Strauss, il n’existe qu’une seule science humaine : l’anthropologie. Au niveau pratique ensuite, en réintroduisant l’économique dans les pratiques de la vie et pas ne pas la laisser dans l’obsession du quantitatif avec la valorisation de l’argent, du profit ou du PIB.

Retour de la croissance en Europe ?

La majorité des analystes s’accordent – ceux de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en tête – pour le dire : la zone euro semble sortie de la récession ! Même si elle masque des disparités, cette évolution favorable du taux de croissance du PIB est commune à tous les pays. Dans le même temps, le chômage amorce un léger repli. Pourtant est-ce suffisant pour se réjouir ?

Rien n’est moins certain. Si croissance il y a, elle devrait rester très faible. Elle resterait proche de 0% en France et de 1,5% en Allemagne. Ces niveaux sont sensiblement inférieurs aux croissances potentielles des deux pays (respectivement de l’ordre de 1,5% et 2%). Dans ces conditions, il semble impossible de voir le chômage réellement et durablement diminuer. La situation est encore plus compliquée dans les pays les plus en difficulté de la zone (Portugal, Grèce, Espagne, Italie, Irlande) où la récession laissera de lourdes séquelles. En Grèce et en Espagne, par exemple, où les taux de chômage dépassent les 25%, il faudra des décennies de solide croissance pour retrouver un niveau d’emploi « acceptable ». Car l’austérité, qui a permis à ces pays de corriger leurs déséquilibres extérieurs, a fait chuter le PIB grec d’un quart et a ramené les Espagnols à leur niveau de consommation de 1995.

Mais ces hypothèses sont des plus optimistes. Cette croissance reste conditionnée à l’environnement économique mondial. Or, un ralentissement chinois n’est toujours pas exclu et nous savons pertinemment que les pays émergents ne peuvent aujourd’hui plus jouer le rôle de moteur. Dans le même temps, la situation budgétaire américaine inquiète. Mais au-delà de tous ces facteurs à risque, les décideurs devront un jour réfléchir sur ce concept dont les promesses passées semblent s’être estompées.

Kévin Victoire

Sur le Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales

Le M.A.U.S.S., ou Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales, est une revue intellectuelle interdisciplinaire née en 1981 autour d’un noyau de savants francophones (Alain Caillé, Gérald Berthoud, Ahmet Insel, Serge Latouche, Paulette Taieb). L’histoire dit que c’est autour d’un déjeuner que Gérald Berthoud, anthropologue suisse, et Alain Caillé, sociologue français, eurent l’idée de commencer cette aventure. Discutant d’un colloque sur le don de plusieurs jours auquel ils avaient assisté (au Centre Thomas-More de l’Arbresle), ils se rendirent compte du cynisme plus ou moins assumé de tous les universitaires présents. En effet, nul ne semblait admettre la possibilité que le don eût une raison altruiste, désintéressée, pour origine. Creusez un peu, « déconstruisez » les motivations humaines et vous tomberez toujours, in fine, sur un fondement égoïste : telle semblait être la doxa des savants, dans des disciplines aussi diverses que l’économie, la sociologie ou la psychanalyse.

Pensez-vous, en pleine effervescence autour du concept d’homo œconomicus – entendre par là l’idée que l’homme serait par nature un individu asocial, rationnel, égoïste et calculateur – la critique se faisait bien silencieuse. La science économique, de velléités autarciques (« on s’occupe de l’économie et vous du reste »), tendait soudain à l’impérialisme disciplinaire. Sous l’impulsion d’universitaires, au premier rang desquels se trouvait l’économiste néo-classique Gary Becker, l’homo œconomicus passait du marché aux autres domaines de l’humanité (famille, amour, amitié…). Des sociologues comme Raymond Boudon (phare de l’individualisme méthodologique) ou Alain Touraine se servaient ainsi de ce postulat pour avancer leurs thèses et chercher à expliquer les comportements humains. Par ailleurs, et ce de manière surprenante, il en allait de même pour le sociologue Pierre Bourdieu : lecteur attentif de Gary Becker, ne parlait-il pas de faire une « économie générale de la pratique » ? D’après Caillé, la notion même de désintéressement n’était pour lui qu’un « masque, qu’une série d’apparences », et d’ailleurs, il reprochait aux économistes non pas de généraliser leur modèle, mais de ne pas le faire suffisamment.

C’est donc en prenant contact avec d’autres universitaires partageant le même constat que fut créée l’association de loi 1901, et celle-ci publia pour la première fois en 1982 le Bulletin du MAUSS, ancêtre de la revue du même nom. L’appellation tenait à un double mouvement : une critique de l’économisme ainsi qu’un hommage à la sociologie du don de Marcel Mauss, dont ils se voulaient les héritiers. Néanmoins, toujours d’après Caillé, leur notion de l’utilitarisme restait extrêmement vague, voire sommaire : il s’agissait surtout de s’opposer à la « mathématique des calculs et des peines » de Jeremy Bentham, et plus généralement à la représentation du monde qui ramène tout à la question « à quoi ça sert ? ». Au fil du temps, leur vision de l’utilitarisme s’est affinée, et le Bulletin s’est mis à comprendre que, loin d’être seulement l’idéologie de la bourgeoisie (telle que l’analysait la vulgate marxiste), l’utilitarisme était une représentation du monde qui existait déjà durant l’Antiquité et qui s’est radicalisée sous la modernité. L’invasion de toutes les sphères humaines par l’économie, auparavant « encastrée » dans une culture, en serait ainsi l’apothéose.

Le Bulletin du MAUSS, au départ édité avec des moyens modestes a grandi avec le temps. Servant surtout de bulletin de liaison extra-universitaire entre les chercheurs qui y participaient, peu reproduit, il devint après plusieurs années la grande revue interdisciplinaire que l’on connaît aujourd’hui. Il est alors repris par les éditions La Découverte, et est renommé pour l’occasion Revue du MAUSS trimestrielle (1989-1992), puis Revue du MAUSS semestrielle (1993-). On est loin du maigre bulletin quasi-potache d’une bande d’universitaires atypiques : elle trône désormais aux côtés des plus grandes revues de sciences humaines, et touche à de nombreuses thématiques, du Care à la prison en passant par les socialismes oubliés. Jacques Généreux, Jean-Claude Michéa, Cornelius Castoriadis, Jean-Pierre Le Goff, Jacques Sapir, Jean-Louis Prat, autant de noms qui y seront passés à un moment ou à un autre. La troupe est devenue Internationale, leur bébé adulte, et ce dernier demeure l’un des plus précieux outils de compréhension du monde à disposition des adversaires du capitalisme, ce « fait social total » comme aurait dit leur maître.

Galaad Wilgos

Boîte noire

Les banques centrales ne sauveront pas le néolibéralisme

Article publié le 9 juillet 2013 sur RAGEMAG

Depuis le début de l’année, ce ne sont plus les montants des dettes publiques ou autres dégradations de notes qui agitent les marchés financiers. Les investisseurs ne réagissent plus qu’aux diverses annonces des grandes banques centrales. Les politiques monétaires expansionnistes de la Réserve fédérale américaine (Fed), de la Banque du Japon voire de la Banque d’Angleterre soutiennent l’environnement économique mondial et préoccupent les marchés.

Dans un contexte mondial compliqué entre crise de la zone euro, redémarrage difficile dans les autres pays développés et ralentissement des grandes économies émergentes et où les niveaux massifs des dettes publiques empêchent toute manœuvre budgétaire, il ne reste plus aux États souverains – comprendre hors euro – que l’outil monétaire. Et ceux-ci s’en donnent à cœur joie, avec la complicité de leurs banques centrales. C’est ainsi que l’on a vu apparaître de nouveaux instruments au sein des banques centrales et la normalisation des politiques monétaires dites « non conventionnelles ».

Au commencement était la crise

Ben Bernanke, président de la Fed Septembre 2008. La crise des subprimes devient une crise financière et économique générale, à cause de la faillite de la banque américaine d’investissement Lehman Brothers. Les États décident de se saisir rapidement du problème en pratiquant des relances budgétaires expansives de type keynésiennes. Les banques centrales ont peur de réitérer les erreurs de la Grande Dépression des années 1930 ou d’un scénario « à la japonaise ». Le danger est la spirale déflationniste dont Irving Fisher a mis en évidence les mécanismes, à la fin des années 1930. La déflation se définit comme la baisse généralisée des prix sur une période assez longue (plusieurs trimestres). Celle-ci a tendance à s’auto-entretenir : si les agents d’une économie s’attendent à voir les prix baisser, ils préfèrent reporter leurs achats, mettant en difficulté les entreprises qui éprouvent des problèmes de ventes. Pour éviter cette situation, les banques centrales doivent injecter de la monnaie dans l’économie. Traditionnellement, les banques centrales contrôlent le volume de monnaie créée en fixant le taux directeur à court terme. Le taux directeur des banques centrales est le taux auquel la banque centrale va faire des crédits aux banques commerciales qui sont en charge de la création monétaire ex nihilo. Le taux directeur des banques centrales se répercute sur les taux bancaires qui jouent sur les flux de crédits. Cependant, quand le taux directeur est nul, les banques centrales semblent désarmées et perdent le contrôle de la politique monétaire. C’est ce qui est arrivé au Japon durant la « décennie perdue » des années 1990. La Banque du Japon a ainsi mis en place ce que l’on appelle communément les politiques non conventionnelles d’assouplissement quantitatif (quantitative easing ou QE). Afin d’augmenter la quantité de monnaie en circulation dans l’économie nippone, la Banque du Japon a procédé à un (timide) programme de rachat de titres, notamment de bons du Trésor. Bien que les résultats de cette première expérience furent modestes, les mesures non conventionnelles vont piloter les politiques de la Fed, de la Banque d’Angleterre et dans une très moindre mesure de la BCE depuis début 2009.

Politiques quantitatives : quelles formes et quels effets ?

« Helicopter Ben » arrose l’Amérique de petits billets Si la première banque centrale qui se lance sur la voie du QE est la Banque d’Angleterre, c’est la Fed qui en est la principale utilisatrice, surtout depuis son second programme lancé en novembre 2010. Face à une dette abyssale ne laissant aucune marge de manœuvre et une sortie de crise plus compliquée que prévue, le président de la banque centrale américaine, Ben Bernanke, décide d’abaisser son taux directeur (« the overnight federal fund rate ») à 0 % et de lancer un programme de rachat d’actifs de 75 milliards de dollars par mois afin de faire baisser le taux de chômage à 6,5 % (à condition que l’inflation ne dépasse pas les 2,5 % par an). Une action d’une ampleur inédite qui équivaut à 4 % du PIB américain et environ 40 % de leur déficit. La Fed prévoit d’acheter principalement des bons du Trésor (« treasuries bonds ») et des créances hypothécaires (« morthage-backed securities » ou MBS). Plus récemment, c’est le Japon qui a décidé de refaire appel à cette méthode. Arrivé au pouvoir en décembre 2012, le Premier ministre libéral Shinzo Abe choisit principalement l’outil monétaire pour sauver son pays enlisé une énième fois dans la récession et la déflation. La Banque du Japon annonce ainsi en avril dernier qu’elle va accroître fortement ses achats de titres en vue de doubler en deux ans sa base monétaire (c’est-à-dire la monnaie créée par la Banque du Japon et qui figure à son passif sous la forme de dépôts bancaires voire de billets). Dans les cas de la Fed et de la Banque du Japon, l’objectif est le même : redresser l’activité économique en favorisant l’endettement et en faisant baisser le taux de change (par l’augmentation de monnaies en circulation sur les marchés internationaux).

« Arrivé au pouvoir en décembre 2012, le Premier ministre libéral Shinzo Abe choisit principalement l’outil monétaire pour sauver son pays, enlisé une énième fois dans la récession et la déflation. »

Pourtant, si ces politiques monétaires quantitatives permettent effectivement de soutenir l’activité, elles sont insuffisantes pour la relancer durablement et peuvent même présenter des effets secondaires non désirables. En rachetant auprès des banques divers actifs, les banques centrales leur fournissent de nouvelles liquidités, espérant qu’elles soient placées dans le circuit économique sous forme de crédits. Cependant, en période de crise, et plus fortement en présence de « trappes à liquidités » (situation exceptionnelle où toute nouvelle liquidité est gardée par les agents plutôt que d’être réinjectée dans l’économie), augmenter le crédit n’est pas si simple pour la simple et bonne raison que les prêteurs sont réticents à prêter, se méfiant de la situation financière des emprunteurs. Ces derniers non solvables ne veulent pas forcément emprunter. Certes, les banques centrales conscientes du problème ajoutent des volets qualitatifs à leurs politiques quantitatives en jouant sur les types de titres achetés et leurs faibles substituabilités ou sur leurs maturités (durée de vie). En pratique, seule une faible part est réinjectée dans l’économie réelle, la majorité des liquidités servant à nourrir les marchés financiers et favoriser les bulles. On comprend aisément dans ce contexte pourquoi notre CAC 40 atteignait des records en avril-mai dernier, alors que l’économie hexagonale était plongée en récession : parce que les actions françaises étaient massivement achetées par des investisseurs américains ou japonais qui dépensaient leur surplus de liquidités. De plus, les baisses des changes peuvent ne pas mener au rééquilibrage des balances commerciales, par la baisse des prix à l’exportation et le renchérissement des importations, car les autres pays sont tentés de contre-attaquer en soutenant à la baisse leurs monnaies et le risque de « guerre des monnaies » est réel. Cette dernière annulerait les effets des changes et serait déstabilisatrice pour l’économie mondiale.

Un problème trop profond pour être résolu si simplement

Haruhiko Kuroda, président de la Banque du Japon a.k.a. « monsieur anti-déflation » La crise que nous connaissons n’a pas pour origine un problème d’offre de monnaie. La raréfaction du crédit, si elle est réelle, n’est qu’une conséquence et pas une cause. Ce qui se passe depuis 2008 est simple : on voit s’effondrer un système fondé sur une contradiction. Le néolibéralisme repose sur deux piliers : l’encouragement à la surconsommation et la compression des salaires par la mondialisation. Le capitalisme a besoin d’accumuler, de produire simplement pour produire mais, dans une société d’abondance matérielle, il se heurte à la limitation des besoins, avant de bientôt se heurter à la limitation des ressources. Il lui faut donc créer de faux besoins, fabriquer de nouveaux désirs pour garder cette dynamique. Mais cette logique bute sur celle de la maximisation des profits, qui a besoin que les coûts de production soient les plus faibles possible. La mondialisation permet dans les pays industrialisés de dévaloriser le travail tandis que la financiarisation permet, par le biais du crédit, d’offrir un complément de revenu nécessaire au consommateur. Aux États-Unis, le pays de la consommation de masse, la libéralisation de la finance dans les années 1970-1980 a soutenu artificiellement la consommation et donc la croissance durant des décennies. Mais c’est elle qui a aussi causé la crise des subprimes qui est d’abord une crise de surendettement. Si la situation japonaise est plus singulière, elle n’est pas si différente. L’économie nippone est entrée en situation de crise après une longue période d’euphorie financière qui a débouché sur une bulle spéculative. L’éclatement de cette bulle en 1991, en plus du déclin démographique, explique que le Japon ne connaît plus de croissance, ni de hausse des prix depuis les vingt dernières années. Dans ces conditions, inonder de liquidités pour relancer la machine revient à appliquer toujours les mêmes vieilles mauvaises formules avec un nouveau moule, en espérant que le gâteau devienne meilleur.

« Dans ces conditions, inonder de liquidités pour relancer la machine revient à appliquer toujours les mêmes vieilles mauvaises formules avec un nouveau moule, en espérant que le gâteau devienne meilleur. »

Le vieux capitalisme vertueux et modéré de l’après-guerre confronté à une crise de la production a dû inéluctablement se métamorphoser pour survivre. Devenu consumériste, il s’est trop reposé sur les seuls endettements privé et public. Malheureusement ces derniers ne peuvent plus servir de moteur. L’outil budgétaire étant abîmé par les dettes abyssales contractées par les pays développés, les banques centrales ont dû prendre le relai des États en menant des politiques exceptionnellement agressives. Si ces dernières servent encore de béquille à un système qui peine à tenir sur ses jambes, elles ne permettront jamais aux économies de remarcher normalement. Surtout que ces politiques, pour rester efficaces, doivent rester exceptionnelles. C’est pour cela que la Fed pense déjà à stopper progressivement son programme de rachats d’actifs, avec des conséquences qui pourraient se révéler désastreuses.

La théorie des « néo-chartalistes » de la monnaie

La crise financière mondiale a révélé les faiblesses de l’économie dominante et de cette opinion largement répandue dans les médias de la non-pertinence des politiques de relance keynésiennes. Pourtant, alors que la récession était bien installée, les vieilles recettes néo-libérales de lutte contre les déficits et le « fardeau » de la dette ont refait surface. Pour autant, d’autres théories alternatives ont pu éclore au cours de cette crise. C’est le cas de la théorie des « néo-chartalistes » de la monnaie. D’après ses défenseurs (Randall Wray, Jan Kruger), l’État décide de ce qui peut servir de monnaie. Cette dernière est vue comme un avoir sur des taxes à payer. L’État crée la monnaie en dépensant, et détruit cette monnaie par le pouvoir de taxer les individus. Une fois en circulation, cette monnaie « souveraine » peut être utilisée de deux manières différentes :

  • comme un employeur de dernier recours, qui pourrait se résumer à la formule suivante : tous ceux qui sont prêts à travailler autour du salaire minimum actuel auraient l’assurance d’obtenir un emploi pour quiconque prêt à travailler mais qui ne trouverait pas de travail dans le secteur privé. L’aide aux vieillards, enfants et malades ; des surveillants à l’école, des artistes ou des musiciens ; des travailleurs de l’environnement ; la restauration des immeubles abandonnés ou d’installations communautaires sont notamment envisagés.
  • en réaffirmant l’importance de la politique budgétaire, ce qui contraste avec le rôle négligeable qu’elle joue dans la macroéconomie dominante. Le but est de montrer comment le secteur privé domestique ne peut accumuler des actifs financiers que si le secteur public domestique accepte de s’endetter (ou si le pays dispose d’un solde du compte courant positif, dans une économie ouverte), montrant ainsi que la dette publique n’est pas nécessairement un mal.

Aurélien Beleau

Boîte noire :

Clouscard : trajectoire d’un visionnaire solitaire

Né en 1928 à Montpinier, Clouscard fait partie des penseurs français ayant réalisé la critique du capitalisme la plus radicale et la plus aboutie de la fin du XXe siècle. Ce proche du Parti Communiste Français rattache sa pensée à trois philosophes : Rousseau, Hegel et Marx. Il s’efforce ainsi de prouver que le premier est le père du socialisme démocratique et que les seconds sont ses fils théoriques. Le Tarnais définit Rousseau comme le fondateur de la conception morale et des définitions modernes de l’égalitarisme et de la liberté, par le biais du matérialisme dialectique et historique. Il oppose à cette philosophie le néo-kantisme de Sartre, Lacan, Foucault, Levi-Strauss ou encore Barthes, qui est, selon lui, fondamentalement contre-révolutionnaire. C’est à partir de cela qu’il pourra poser les bases de sa critique du nouveau visage du capitalisme de nature libérale-libertaire.

 

Mai 68 : tout est permis mais rien n’est possible

Le plus grand exploit de Clouscard est d’avoir compris immédiatement le caractère contre-révolutionnaire de mai 68. Tandis que toute l’intelligentsia – principalement de gauche – y voit une avancée sociale majeure, il dénonce l’imposture qui se trame. Dans ce qui reste à ce jour son œuvre la plus célèbre, Néo-fascisme et idéologie du désir, il analyse avec lucidité les forces en actions. Il explique ainsi qu’il s’agit d’une lutte opposant trois personnalités symbolisant chacune une composante différente de la bourgeoisie. Nous avons alors le « libertaire » Daniel Cohn-Bendit, de Gaulle dans le rôle du conservateur et Pompidou dans la peau du libéral débonnaire. Si le Président de la République de l’époque représente la bourgeoisie traditionnelle et vertueuse qui sert de rempart au capitalisme fou, il n’en va pas de même pour les deux autres protagonistes. L’ancien Premier ministre, et ex-directeur général de la banque Rothschild, préfigure le néolibéralisme, à savoir ce capitalisme inhumain qui asservit les hommes en les transformant en consommateurs compulsifs. Mais ce basculement d’un capitalisme traditionnel à un capitalisme libéral est freiné par le conservatisme du gaullisme, qu’il faut donc liquider à tout prix. C’est là qu’intervient « Dany le rouge », le (libéral)-libertaire. La libéralisation totale des mœurs qu’il prône permet d’émanciper les Français des vieilles valeurs, pour les soumettre à la consommation de masse. Ce libertarisme – qui n’a pas grand chose à voir avec le libertarisme authentique – n’est que le fruit du freudo-marxisme, qui défend une libéralisation de la conscience de classe au profit de l’assouvissement des envies. La séduction du capitalisme peut enfin atteindre son apogée et le consumérisme devient indépassable. Mai 68 annonce alors le partage du gâteau entre les trois pouvoirs de l’actuel consensus : social-démocrate, libéral, libertaire. Au premier, on laisse la gestion administrative, au second la gestion économique, enfin au dernier celle des mœurs devenues nécessaires au marché du désir. Ce nouveau système est en constante révolution interne. L’ancienne description marxiste d’un capitalisme en mouvement perpétuel et détestant la stabilité est plus que jamais d’actualité.

« Le capitalisme a viré à gauche au niveau politico-culturel et a viré à droite au niveau économico-social. »

Le retour à l’État-nation

L’autre bataille du philosophe, bien moins connue, est celle de la défense de l’État-nation. Sur le sujet, il se place plus du côté de Rousseau et de Hegel que de Marx. Comme le premier, il pense que l’État est seul légitime pour maintenir la liberté et l’égalité des citoyens. Comme le second, il pense que l’État-nation est une construction historique indépassable. Conscient du lien inaltérable entre l’infrastructure économique et l’environnement économique qui fondent ensemble la seule superstructure protectrice, le capitalisme ne peut être soumis que par le contrat social citoyen qui met en relation toutes les composantes de l’économie. Depuis la révolution de 1789, les grandes avancées n’ont pu être obtenues que par l’État-nation. Son dépassement n’est donc pas souhaitable. Le capitalisme libéral ne s’exprime, dans sa forme moderne, qu’à travers la mondialisation et l’Union européenne qui détruisent toutes les marches de manœuvres économiques. Voilà pourquoi Clouscard va s’engager contre Maastricht et pour le retour à la souveraineté nationale, comprenant encore une fois avant tout le monde le danger de la monnaie unique. Il ne sera que trop peu écouté.

« L’État a été l’instance superstructurale de la répression capitaliste. C’est pourquoi Marx le dénonce. Mais aujourd’hui, avec la mondialisation, le renversement est total. Alors que l’État-nation a pu être le moyen d’oppression d’une classe par une autre, il devient le moyen de résister à la mondialisation. C’est un jeu dialectique. »

Intellectuel très en avance sur son temps, Michel Clouscard aura été trop marginalisé au sein de son propre camp, qui lui a toujours préféré les fils du néo-kantisme. Sûrement le signe que le libéralisme a gagné, au sein même de la gauche dite « antilibérale ». On retiendra surtout de lui qu’il a su comprendre avant tout le monde que la libéralisation des mœurs prônée par la bourgeoisie n’est autre que la liberté de produire et de consommer, et donc de n’être qu’une simple variable d’ajustement au sein du nouveau capitalisme de séduction.

Boîte noire