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Jean-Yves Camus : « La mouvance soralo-complotiste veut profiter des Gilets jaunes »

Entretien initialement publié le 16 janvier 2019 sur Le Média presse

Jean-Yves Camus est politologue et spécialiste de l’extrême droite. Depuis 2014, il dirige l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, think tank proche du Parti socialiste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Le dernier, Les Droites extrêmes en Europe, co-écrit avec l’historien Nicolas Lebourg, est paru en 2015 chez Seuil. Il revient avec nous sur une réunion entre quelques personnalités d’extrême droite (Yvan Benedetti, Alain Soral, Hervé Ryssen, Élie Hatem et Jérôme Bourbon), ce samedi 19 janvier, en marge des Gilets jaunes.

Présents dès les premières manifestations des Gilets jaunes, Alain Soral, président de l’association nationale-socialiste Égalité et Réconciliation, Hervé Ryssen, essayiste « raciste et antisémite »selon ses propres mots, Jérôme Bourbon, directeur du journal Rivarol, Élie Hatem, représentant des Amis de l’Action française (1), et Yvan Benedetti, porte-parole du Parti nationaliste français, ont choisi d’animer ensemble une grande réunion publique ce 19 janvier 2019. Ce rassemblement au thème qui semble directement inspiré du Comité invisible, « La révolution qui vient », a pour objectif de tirer les Gilets jaunes vers l’extrême droite. Mais qu’est-ce qui rapproche réellement ces personnalités, en-dehors du nationalisme et de l’antisémitisme ? Quel danger pour le mouvement social représente cette réunion ? Qu’es-ce qui peut en sortir ? Jean-Yves Camus nous aide à répondre à ces questions.

Le Média : Une grande réunion publique doit se dérouler le samedi 19 janvier entre plusieurs personnalités d’extrême droite. Quelle sera son audience, selon vous ?

Jean-Yves Camus : Je voudrais déjà commencer par rappeler une évidence, que le vocabulaire utilisé par les médias, depuis le début de la crise des Gilets jaunes, a un peu brouillé. Ceux qui vont se réunir à cette occasion ne sont pas l’ultra-droite. Ils ne sont rien de plus que la vieille extrême droite de toujours dans sa version antisémite et complotiste. Ils affirment vouloir une révolution, qui se rapproche de ce que fut la révolution nationale du maréchal Pétain. Ils ne font pas mystère de leurs idées. Rivarol l’explique depuis 1951, numéro après numéro, chaque semaine.

Ce qui me semble « intéressant » dans cette réunion, c’est qu’elle nous permettra de mesurer le nombre de personnes touchées, en-dehors des cercles habituels. Ce genre de rencontres se déroulent plusieurs fois par an. Les anciens d’Europe-Action, les anciens ou actuels de Rivarol et la nébuleuse soralienne se réunissent souvent. Cette fois, il existe un risque. C’est qu’à la faveur du mouvement des Gilets jaunes, la mouvance soralo-complotiste morde au-delà de son auditoire habituel.

Pourquoi cela pourrait être le cas ?

Parmi ces gens qui sont descendus dans la rue pour des raisons d’ordre social, certains sont en recherche d’explications simplistes et globalisantes. Ils sont confrontés à un pouvoir qu’ils détestent, à tort ou à raison. Ils cherchent à comprendre comment il peut se maintenir. Certains ont l’impression qu’un pouvoir politique et un modèle social se maintient, depuis des décennies. Pourtant, de nombreuses personnes se mobilisent contre. Ils peuvent alors être tenté de rechercher une explication totalisante. Ils ont besoin de comprendre comment ce pouvoir se maintient contre un mouvement populaire qui rassemble des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Mon explication, c’est que c’est tout simplement parce qu’il est majoritaire dans les urnes.

Le président Macron a été élu par 66% des voix. La seule manière légitime, selon moi, de changer de modèle, c’est de se mobiliser dans les urnes. Mais d’autres ne pensent pas de cette manière. Ils pensent que ce pouvoir tient parce qu’il y a des ressorts cachés derrière. Il survivrait de manière anti-démocratique et anti-naturelle. C’est là-dessus que joue Soral. Mais sa rhétorique est profondément nocive pour la démocratie. Plus on explique que le pouvoir se maintient par des causes, que l’on dirait en religion « supranaturelles », plus on éloigne de l’action politique. S’il y a quelque part des forces cachées et occultes qui tirent les ficelles, le premier réflexe est de se retirer du jeu politique.

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À une époque, les gens à la recherche d’explications globalisantes allaient du côté du marxisme et d’une vraie critique du capitalisme. Pourquoi ce n’est plus le cas ? Soral réussit-il grâce à sa rhétorique faussement marxiste ?

D’abord, pour mettre fin à une fable : Soral n’a rien de marxiste. Il est à la tête d’une entreprise lucrative, qui malheureusement marche relativement bien, et qui est dans le confusionnisme idéologique le plus total. Il n’a pas été gauchiste et le Parti communiste (PCF) a toujours expliqué qu’il n’en a jamais été membre.

Ceci étant dit, pourquoi une partie des électeurs ne va plus du côté du marxisme, comme elle le faisait avant ? D’une part, parce que la gauche a épuisé, me semble-t-il, un cycle qui est celui de sa participation aux affaires. Il existe une déception face au recentrage libéral de la gauche de gouvernement. Il faut se souvenir qu’en 1981 la référence marxiste, ou du moins socialiste, était encore bien présente. Il y a ensuite des questions sociologiques importantes. La classe ouvrière, telle qu’elle existait dans les années 1950, n’existe plus. C’est-à-dire que la classe ouvrière structurée avec une conscience de classe, une culture ouvrière et présente principalement dans les grandes entreprises industrielles du secteur manufacturier (sidérurgie, autres formes d’industrie lourde, etc.) a disparu ou est en voie de marginalisation. Enfin, toutes les études soulignent une déconnexion entre l’appartenance à la classe ouvrière et le sentiment d’appartenance à cette classe. Vous pouvez être objectivement, au sens des classifications de l’Insee, un ouvrier et ne pas vous ressentir comme tel. C’est particulièrement vrai chez les ouvriers spécialisés, qui ont l’impression d’appartenir à la classe moyenne. À l’inverse, un certain nombre de gens qui exercent des métiers très peu spécialisés, et qui vivent avec le salaire minimum ou juste en dessous du seuil de survie, considèrent qu’ils sont des précaires. Il faut y ajouter la baisse tendancielle de l’encadrement syndical, plus prononcée en France que dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Voilà pourquoi l’offre marxiste souffre. À l’ère du digital et des nouveaux médias sociaux, il existe un problème avec la manière dont nous nous informons. Il y a un souci avec la hiérarchie, non pas du vrai et du faux, mais des informations qui nous parviennent.

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Je vais vous prendre un exemple concret. Sur BFM TV, je crois, j’écoutais un représentant des Gilets jaunes de Montargis. Il avait un discours structuré et positif. Il expliquait que sa participation au mouvement des Gilets jaunes avait changé sa vie, parce qu’avant il ne regardait que les émissions de télé-réalité et ne lisait pas les journaux. Il est passé du repli individualiste propre à la société postmoderne à un stade de « conscientisation », qui me paraît positif, grâce à un engagement dans un mouvement sociétal. Mais si on lit en creux, cela signifie qu’il y a quelques mois, il ne regardait que Koh Lanta et ne lisait rien. Combien il y a-t-il de personnes qui ne lisent rien en France ? Parmi elles, certaines s’informent quand même, mais ailleurs. Elles vont sur des « médias de réinformation », qui ont pour particularité de mélanger de l’information vérifiée, rapportant des faits exacts, du commentaire et de l’information beaucoup plus sujette à caution. Celles et ceux qui regardent ces sites ont le sentiment que les médias traditionnels sont intrinsèquement partie prenante d’un système qu’ils exècrent. Subitement, tout ce qui figure sur les « sites alternatifs » devient vrai.

Au-delà de l’antisémitisme et du nationalisme, ces personnalités d’extrême droite restent différentes. Une réconciliation est-elle possible ? Est-il possible de voir émerger un nouveau parti fasciste, comme l’a été le Faisceau dans les années 1920 (2) ?

Si on devait regarder dans les références historiques, on se dirait : « Le Cercle Proudhon est de retour ! » (3) Il faut d’abord voir que les groupuscules d’extrême droite embêtent politiquement le Rassemblement national (RN). Sur tous les plateaux télévisés, ils condamnent l’implication et la violence des groupuscules. Ils doivent être ennuyés par l’implication de certains, qui peuvent discréditer l’ensemble du mouvement.

Parmi les invités du 19 janvier, il y aura Maître Élie Hatem, qui se prétend représentant de l’AF, mais il appartient à une scission. Il s’agit d’une petite association du nom de « Amitié Action française », qui évolue dans un sens plutôt soralien. Les autres membres de l’AF ont suivi un autre chemin Ils ne s’écartent pas du maurassisme, mais considèrent qu’Alain Soral est au-delà de la ligne. Ils ne l’apprécient pas pour une quantité de raisons, qui ne tiennent pas à sa position sur le sionisme, mais à son confusionnisme, son absence de colonne vertébrale, à son absence de culture nationaliste, à son style de vie, etc. Pour plein de gens à l’AF, Soral n’est pas proche de la maison, ne serait-ce qu’intellectuellement.

Je ne crois pas en l’émergence d’un grand parti fasciste. Ces derniers temps, on a beaucoup affirmé que « l’ultra-droite » était en train de multiplier le nombre de ses adhérents. Pourtant, si nous prenons le chiffre donné par Christophe Castaner lui-même, il y a entre 200 et 300 personnes impliquées à Paris dans des heurts violents. C’est à peu près le même nombre que le noyau dur qui, après chaque manifestation contre la loi Taubira, allait de son côté au contact des forces de l’ordre. On a eu une mouvance qui agit par scissiparité.

Ensuite, ceux qui ont un peu d’expérience politique, y compris à gauche de la gauche, sait que les querelles d’egos prennent vite le pas dans cette famille. Les bisbilles, qui proviennent de la marginalité politique, finissent par provoquer des départs et des scissions. Les alliances sont éphémères. Très vite la scissionnite reprend le dessus. Nous sommes face à une mouvance qui est un véritable bouillon de culture. En plus, elle n’a plus de maison commune. Du temps de Jean-Marie Le Pen, c’était le Front national. Vous retrouviez un certain nombre de gens qui étaient tolérés par la direction et qui parallèlement militaient dans des groupuscules : Yvan Benedetti, Alexandre Gabriac et bien d’autres. Il y a eu des candidats monarchistes, même légitimistes, du FN. Il y a aussi eu des militants pro-Pétain, de l’Oeuvre française, etc. Marine Le Pen a mis fin à tout cela. L’une des premières mesures après son élection à la tête du FN, après le congrès de Tours de 2011, c’est précisément de rappeler l’interdiction de la double appartenance. Puis elle a pris des mesures de suspension, qui se sont transformés en départ définitifs, comme les militants de l’Oeuvre française, composé notamment d’Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti. Ils étaient élus. Marine Le Pen s’est privée de gens qui localement, comme Benedetti était à Vénissieux, arrivaient à entrer dans des conseils municipaux avec des scores non-négligeables. Gabriac était quant à lui conseiller régional [Rhône-Alpes – NDLR].

Donc, je ne crois pas en l’émergence d’un parti fasciste. Pour les élections européennes, c’est très compliqué. Cela pose les questions des moyens. Cela peut être, comme cela a été plusieurs fois le cas, des annonces de listes communes, qui n’iront pas jusqu’au bout. Avec les listes RN et Les Patriotes, le créneau est en plus encombré.

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Et il semble également impossible de réussir à s’entendre avec Alain Soral…

En effet ! Il y a déjà eu une liste, celle de Soral et du Parti antisioniste aux élections européennes en Île-de-France, en 2009. Si les scores ont été malheureusement élevés, supérieurs à 5%, dans certaines communes, c’était dans un contexte particulier de très faible participation électorale. Il y avait aussi un effet parfaitement pervers. Dans les communes, comme Garges-les-Gonesses, Orly, Aubervilliers et Stains, où cette liste a réussi des scores impressionnants, ce sont autant de gens qui ont été éloignés de l’action politique. Regarder une vidéo d’Alain Soral n’est pas une action politique. Cela peut au mieux se transformer en geste commercial, si vous achetez ce que vous trouvez sur son site. Ce n’est pas un engagement associatif, ce n’est pas un engagement dans un parti politique, ce n’est pas une volonté de transformer la société. Cela vous laisse scotché derrière votre ordinateur à avaler la parole du gourou.

Notes :

(1) Le 12 janvier dernier, l’Action française a publié un communiqué afin de rappeler qu’elle n’avait plus aucun rapport avec Élie Hatem.

(2) Le Faisceau est un parti fasciste fondé sur l’exemple du parti de Mussolini, par Georges Valois, après une scission avec l’Action française.
(3) Cercle de réflexion réunissant autour de la figure d’Édouard Berth, disciple de Georges Sorel, des anarcho-syndicalistes et des monarchistes, relié à l’Action française (AF). Pour certain, cette synthèse nationale-socialiste aurait inspiré le fascisme.

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« Alain Soral a su lier un style décontracté, une préoccupation pour les classes défavorisées et un vieil antisémitisme »

Article initialement publié le 3 janvier 2019 sur Le Média presse

Le Collectif des 4 regroupe un psychanalyste, un sociologue, un politologue et un spécialiste de l’extrême droite française, tous anonymes. Ensemble, ils ont analysé le discours d’Alain Soral, polémiste national-socialiste et antisémite. Le cas Alain Soral : Radiographie d’un discours d’extrême droite (Le Bord de l’eau, 2018) « lève ainsi l’énigme sur le renouveau du discours d’extrême droite en France ainsi que sa banalisation », d’après les auteurs. Rencontre avec l’un d’eux, le sociologue.

En 2007, après des passages au Parti communiste français (PCF) et au Front national (FN), Alain Soral fonde Égalité et Réconciliation (E&R). Avec pour slogan « gauche du travail et droite des valeurs », l’association d’extrême droite se présente comme « nationaliste de gauche ». Le polémiste cherche alors à unir catholiques et « musulmans patriotes », selon ses propres mots, contre le « sionisme », faux-nez d’un vrai antisémitisme(1). En dix ans, Soral est devenu un véritable phénomène de société. Son discours conspirationniste attire un public nombreux et divers, dont une large partie ne provient pas de l’extrême droite. Comprendre l’Empire : Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ? (éditions Blanche), son ouvrage majeur, publié en 2011, est un best-seller, pendant que le site d’E&R s’impose comme le premier site politique français. Le Collectif des 4 nous aide à comprendre le phénomène.

Le Média : Pourquoi avoir écrit à quatre intellectuels de spécialités différentes cet ouvrage sur Alain Soral ?

Le sociologue : Nous sommes partis du constat qu’il n’existait pas de livre sérieux sur Soral. Il représente pourtant un phénomène public et dangereux. Son site, E&R, draine un public important. Malgré l’importance du phénomène, nous avons remarqué qu’il existait un matériau secondaire important et pourtant inexploité : ses discours et vidéos sur Internet. Ce n’est pas un matériau premier, puisqu’il ne s’agit pas d’entretiens directs avec lui. Ce n’est pas non plus un matériau analytique. Mais avec ses vidéos nous avions déjà énormément de matière. De plus, nous avons préféré l’analyse de ses discours à ses livres, parce que cela nous permet d’analyser les occurrences, les récurrences et sa manière de parler, y compris le vocabulaire sexuel dont il use pour dénoncer ses adversaires du soi-disant « Système ». Nous avons pu, de cette manière, déceler la « pensée » de Soral, et mettre en évidence la circularité de ses propos. Soral se prétend être un intellectuel, mais sa pensée est grossière : fonctionnalisme délirant, holisme sociologique accablant, absence de toute démonstration empirique. Ce qui est particulier dans son discours, c’est l’absence de médiation : tout phénomène local s’insère mécaniquement dans son explication globale sur la toute-puissance supposée du « sionisme international ». Par exemple, le scandale Spanghero, sur la viande de cheval dans nos assiettes, renvoie in fine à la politique de Netanyahou. C’est un discours délirant, paranoïde, qui n’est jamais soumis au critère de la falsifiabilité : Strauss-Kahn devait être élu par le « Système » ; ce ne fut pas le cas, ce qui prouve que le « Système » a trouvé une manipulation encore plus fine…. Soral se sent en symbiose avec la Grande Histoire, tel le Rédempteur dans un cadre apocalyptique : dans la logique de sa logorrhée, il érige l’ennemi menaçant auquel il est enjoint de résister – il invite d’ailleurs le Christ à s’asseoir à sa droite dans son canapé, pour terrasser le Mal. Seule l’analyse systématique de ses vidéos (nous en avons visionné 1500 heures sur une période de 2010 à 2018) permettait de mettre tout cela en évidence.

Enfin, nous estimions qu’il était intéressant de nous mettre à plusieurs, afin d’analyser avec des angles différents son discours. Regrouper quelqu’un qui connaît bien l’extrême droite, pouvant situer le discours, un sociologue, capable de se pencher sur les mécanismes intellectuels de Soral, un psychanalyste, qui a une analyse fine des manières qu’il a de parler, et un politiste, nous semblait une bonne approche pluridisciplinaire. Résultat : c’est le premier livre sérieux sur Soral, par contraste avec d’autres qui dénoncent uniquement l’affairisme du personnage ou qui se contentent d’insultes à l’encontre de la « fachosphère » (à l’instar du journaliste Frédéric Haziza).

Depuis quelques années les vidéos d’Alain Soral font moins de vues. Son apogée semble se situer entre 2011 et 2013, après la sortie de Comprendre l’Empire. Pourquoi s’y intéresser maintenant ?

Parce qu’il reste très influent dans la fachosphère. Nous pensons que sur le plan de l’hégémonie culturelle, cette phraséologie d’union « des Français de souche » et des « populations immigrées musulmanes » – je reprends ses termes à lui – face aux « sionistes » relève d’un coup de force symbolique très puissant et malheureusement très prégnant, et qui a eu une influence certaine, par-delà E&R. Il suffit de constater les rapports entre Soral et un personnage comme Hervé Ryssen [essayiste nationaliste, suprémaciste blanc et négationniste – NDLR], et récemment la pénétration de la « galaxie Soral-Dieudonné » dans le mouvement des Gilets jaunes…

En quoi le discours d’un Soral diffère-t-il de celui d’Édouard Drumont dans La France juive (1886) ?

L’extrême droite française est traditionnellement élitiste (aristocratique), contre-révolutionnaire et catholique – à la différence, par exemple, de la tradition fasciste italienne. Là où Soral a frappé très fort, c’est qu’il a réussi à créer une extrême droite un peu « punk ». Il a su lier un style décontracté, une préoccupation affichée pour les classes défavorisées et le vieil antisémitisme des Protocoles des Sages de Sion (1901). Soral est un phénomène français : une des raisons de son succès tient précisément à ce qu’il a su mobiliser un public jeune et aussi d’origine extra-européenne, en mêlant des traditions qui ne se trouvaient pas dans l’extrême droite française : le nationalisme et le « socialisme ». Si l’on suit les travaux de Zeev Sternhell, la France a été le bastion intellectuel de la contre-révolution (Maistre, Bonald…) parce qu’il y avait cet élitisme chrétien et traditionaliste. Le coup de force symbolique de Soral est d’emprunter au fascisme italien un style et un contenu liant un certain socialisme avec du nationalisme. Drumont, comme les autres nationalistes français de tradition, n’avait pas de préoccupation pour les classes populaires. Il ne raisonnait pas en termes de classes sociales.

Drumont a néanmoins défendu la Commune de Paris, qu’il percevait comme une révolution socialiste et patriote. En France, nous avons aussi connu le Cercle Proudhon, alliance entre des monarchistes et des anarcho-syndicalistes, dans les années 1920. Il y a aussi eu Jacques Doriot, communiste devenu fasciste, avec le Parti populaire français (PPF). Soral ne se situe-t-il pas dans cette tradition pré-fasciste ?

Absolument. Mais le PPF a émergé dans le contexte très particulier de la collaboration. Ce n’est pas une tradition d’extrême droite qui s’est construite de manière autonome. Le Cercle Proudhon était éphémère et fut extrêmement minoritaire. La vraie tradition d’extrême droite, c’est Maurras, après Bonald et Maistre, des défenseurs de la contre-révolution aristocratique, antidémocratique et catholique. Soral est le catalyseur d’une tradition nationaliste qui n’appartient pas au corpus français.

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Vous évoquez notamment le vocabulaire « vulgaire » de Soral, et son côté viril pour expliquer son succès. N’est-ce qu’une question de style ?

Sa posture est effectivement l’une des recettes de son succès. Il se présente décontracté, avec un langage « jeune » et une violence verbale indéniable, qui peut séduire. Il y a aussi un vocabulaire sexuel très présent. Le psychanalyste qui a travaillé avec nous l’a très bien cerné. Cela tourne beaucoup autour de la sodomie et de l’analité (« Je vous encule », « Je ne veux pas me faire enculer »). Enfin, il y a un discours sur la virilité : puissance et vérité sont confondues. Celui qui a raison est celui qui est fort (c’est le sens de son « dialogue », organisé par Dieudonné en décembre 2016, avec le suprémaciste blanc Daniel Conversano, où Soral le frappe à deux reprises). On peut faire l’hypothèse que ce discours de virilité donne une consistance subjective à de jeunes hommes d’origine immigrée en difficulté sociale et d’intégration. Ils peuvent trouver là une identification « surmoïque », comme disent les psychanalystes. Soral joue sur ce registre à travers la question de l’islam. Il explique qu’il aime cette religion parce qu’elle comporterait encore des hommes virils, qui savent ce qu’est un homme et là où est la vraie place des femmes. Je ne sais pas si c’est ce qui fait sens chez les jeunes musulmans qui adhèrent au discours de Soral, car nous ne les avons pas interrogés. Mais c’est possible. C’est en tout cas un coup de force que d’utiliser la virilité pour mobiliser cette population-là au service d’un antisémitisme européen classique.

L’instrumentalisation de l’antisionisme a-t-elle permis à Soral de conquérir un public initialement non-acquis à l’extrême droite ? Quelle est l’influence de Soral en banlieue ?

Historiquement à gauche, il a existé un antisionisme qui ne se confondait pas avec de l’antisémitisme. Ce n’est pas du tout le cas chez Soral, qui opère un glissement permanent entre le « sioniste » et le « Juif ». Ce qui est dans la Torah (la Bible juive) déterminerait ce qui se passe en Israël. L’antisionisme est un cache-sexe de l’antisémitisme, il n’y a pas d’ambiguïté là-dessus. Effectivement, Soral tente d’instrumentaliser l’identification que peuvent faire certaines populations immigrées en France avec la question palestinienne, pour les entraîner vers de l’antisémitisme traditionnel. Je pense que le grand crime moral de Soral est d’avoir converti à l’antisémitisme européen des populations qui n’étaient pas spontanément concernées par cela, à travers le prisme de l’antisionisme. De jeunes Français musulmans de 20 ans, qui ne lisaient pas Drumont ont découvert ce type de référence.

Soral se présente comme « national-socialiste » et « non racialiste « . Est-ce vrai ? Le vocabulaire raciste revient quand même souvent : Obama est un « faux nègre », Najat Vallaud-Belkacem une « agente marocaine », etc.

Nous avons essayé de prendre au sérieux Soral à travers ce qu’il dit. Nous n’avons pas souhaité le catégoriser et entrer dans l’invective ou l’insulte comme on le fait trop souvent. Le dénoncer comme « facho » empêche de penser en quoi son fascisme est spécifique par rapport à d’autres. Il s’affiche comme « national-socialiste non-racialiste » (cf. Dialogues désaccordés, livre co-écrit avec Eric Naulleau). Il explique qu’il se distingue du nationalisme allemand et qu’il n’a pas de point de vue génétique ou biologique dans son rapport aux Juifs. Sur ce point, il tient une position maurassienne traditionnelle. Soral n’est pas raciste en ce sens et il faut le prendre au mot. Mais ce qui est également vrai, c’est qu’il utilise largement le racisme pour stigmatiser ses « ennemis ». Obama n’est pas critiqué comme étant l’agent de l’impérialisme américain ou du Mossad, il est rabattu sur la figure du nègre de maison. C’est pareil pour Taubira. De même quand on regarde dans sa vie privée (qui est passée dans le domaine public, puisqu’il y a eu jugement), il traite le mannequin noir Binti [en 2016, Soral a été condamné pour harcèlement et menaces à l’encontre de Binti Bangoura – NDLR], de la manière la plus raciste qui soit. Donc, effectivement, d’un point de vue théorique, il se dit « national-socialiste non-raciste ». Mais quand il désigne un ennemi, il le fait par sa « race ».

Quel rôle joue la misogynie et l’homophobie dans la rhétorique soralienne ?

Nous sommes dans ce que Theodor Adorno appelait « la personnalité autoritaire », dans son livre du même nom [publié en 1950 – NDLR]. Selon Adorno, en général, lorsque l’on stigmatise les Juifs, on est souvent en même temps raciste, misogyne et homophobe. Je pense que Soral correspond bien à ce phénomène. Après, comme nous ne l’avons pas directement interrogé je me garderai bien d’émettre un avis clinique sur lui. Vous savez cependant qu’en psychanalyse, depuis « Le cas Schreber » de Freud, le refoulement de l’homosexualité est le facteur explicatif essentiel dans l’émergence d’un discours paranoïde…

Sachant qu’il a lui-même admis avoir pratiqué…

Effectivement. Il dit avoir testé les relations avec les hommes, et en même temps il ne cesse de dénigrer les « fiottes » et les « pédés « . Il rejette tout ce qui n’est pas masculin et viril : les femmes, les homosexuels et aussi les Juifs (associés dans l’imaginaire à la faiblesse et à la passivité).

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On a vu Alain Soral se disputer violemment avec d’autres membres, plus jeunes, de la réacosphère : Daniel Conversano, Marsault, le Raptor Dissident, ou encore Papacito. La nouvelle génération est-elle en rupture avec le discours de Soral ? L’islamophobie a-t-elle remplacé l’antisémitisme ?

Il y a toujours eu une fracture au sein de l’extrême droite quant à l’identification de « l’ennemi principal », notamment depuis le conflit israélo-palestinien. Dans les années 1960, le mouvement fasciste français « Occident », par exemple, percevait Israël comme un rempart et le bras armé de l’Occident contre le déferlement des hordes arabes… À l’inverse, une extrême droite spécialement antisémite, comme celle de Soral, s’attaque d’abord aux Juifs.

D’un point de vue sociologique, il existe une concurrence de champ (au sens de Pierre Bourdieu) au sein de la fachosphère pour savoir qui aura l’hégémonie, voire le monopole du discours. Il y a les « anciens » (comme Soral) contre la jeune génération (Raptor, Papacito, etc.) Sur le plan strictement intellectuel, il existe un continuum entre ces gens-là. Je ne pense pas qu’on puisse opposer, comme Soral le fait, une vraie ligne nationaliste antisémite avec ce qu’il appelle les « nationaux-sionistes ». Sur le fond, il s’agit de la même nébuleuse. Mais il y a une concurrence entre cette nouvelle jeunesse qui utilise bien les réseaux sociaux, et Soral. J’ajoute qu’il y a aussi un méli-mélo mental chez Soral, qui est plein de contradictions et n’est pas clair sur ce qu’il veut. Il aime à la fois Trump et la Corée du Nord, il s’affirme national-socialiste et prône en même temps le rétablissement du catholicisme comme religion d’État (et se rapproche à cet effet de l’Action française).

Soral a prétendu réaliser une synthèse de la gauche et de la droite, dans ce qu’elle a de meilleure, selon lui. A-t-il eu de l’influence à gauche finalement ?

Je ne pense pas que Soral a eu de l’influence à gauche. Je pense par contre qu’au sein de cette dernière il y a une simplification de l’analyse de classe, qui conduit certains à reprendre à leur compte une dénonciation abstraite du « Système » ou de l’ « Oligarchie », des « petits » contre les « gros », qui relève de la phraséologie d’extrême droite. Ayant perdu sa boussole marxiste, la gauche radicale n’en a conservé que l’anti-impérialisme et un soutien de principe aux « dominés », même quand ces derniers ne défendent pas une politique d’émancipation sociale, politique, et laïque.

Note :

(1) Le politologue Julien Salingue, spécialiste du conflit israélo-palestinien, explique par exemple : « L’“antisionisme” de Soral n’est pas un vrai antisionisme. […] L’antisionisme, c’est l’opposition au projet historique de construction d’un État juif en Palestine et maintenant que cet État existe, c’est l’opposition à sa perpétuation comme État juif et discriminatoire. L’“antisionisme” de Soral est une opposition à un sionisme qui serait une entité transnationale qui gouvernerait le monde, qui aurait une politique bancaire, une politique économique, une politique sociale, etc. Ça n’a rien à voir avec le sionisme ! Je veux dire, que “le sionisme” n’a pas d’opinion sur le mariage homo ou sur la crise économique ! Non, le sionisme est un courant politique précis, avec différentes sensibilités en son sein, qui voulait la création de l’État d’Israël et veut le maintenir tel quel. Derrière cet amalgame, nous savons très bien que ceux qui sont visés ne sont pas les sionistes, mais les Juifs. »

Légende : Alain Soral, chez Thierry Ardisson, en 2002

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Institut National de l’Audiovisuel

Les libéraux et l’épouvantail rouge-brun

Article publié initialement le 2 octobre 2018

Le rouge-brun est devenu l’épouvantail confortable des libéraux pour défendre leur projet économique et politique. Pourtant, il relève largement du fantasme.

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