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Denis Cheynet : « La dégradation de l’environnement s’accompagne de la dégradation de nos relations humaines »

Article initialement publié le 21 janvier 2019 sur Le Média presse

« Écrivain qui crèvera comme les autres », contributeur au journal d’écologie politique La Décroissance et ingénieur informaticien, Denis Cheynet se présente comme « militant depuis 20 ans contre la société de surconsommation ».  Il a publié l’an dernier aux Éditions rue Fromentin son premier roman d’anticipation, Tu crèveras comme les autres. Nous l’avons interviewé sur ce livre.

« Le roman de Denis Cheynet s’inscrit dans les courants de pensée qui s’interrogent sur les limites nécessaires à la vie (limites éthiques, naturelles, ontologiques) et sur la décroissance. Le lecteur (qui crèvera comme les autres) tient dans ses mains le grand roman sur les impasses technologiques et philosophiques du monde moderne », prévient dans sa préface l’écrivain Patrice Jean. Mais il tient en premier lieu dans ses mains un roman glaçant, qui nous dépeint avec réalisme la catastrophe écologique, qui a en réalité déjà commencé, et la lutte de tous contre tous qui se profile.

Le Média : Croyez-vous au caractère inéluctable de la catastrophe écologique ? Le catastrophisme ne pousse-t-il pas à l’inertie ? 

Crédits : Denis Cheynet

Denis Cheynet : Je suis malheureusement de plus en plus pessimiste. Je crains que nous n’ayons déjà dépassé depuis longtemps le point de non-retour. La question n’est plus de savoir si une catastrophe écologique va se produire, mais quand elle va se produire. La question n’est plus de savoir si nous nous en sortirons, mais combien parmi nous s’en sortiront.

J’ai retenu un chiffre récurrent du livre de Jared Diamond Effondrement. Ce chiffre est 10%. À chaque fois qu’une société s’est écroulée, 90 % de la population a disparu et 10 % seulement ont survécu. Sauf que ces sociétés étaient locales et n’avaient détruit que leur environnement proche. Notre cas est bien différent puisque notre civilisation est mondiale et que nous sommes en train de corrompre l’intégralité de l’écosystème planétaire de manière irréversible. Il est impossible de dire à ce jour si la civilisation humaine pourra continuer à vivre dans un monde devenu stérile.

La question du nucléaire est aussi une question majeure. Dans le cas d’une centrale à charbon, il est facile d’appuyer sur le bouton stop et d’aller vivre un peu plus loin. Le nucléaire, même après l’arrêt d’une centrale, nécessite des interventions humaines et une énergie considérable pour contenir la radioactivité. Il suffit de regarder le nombre de personnes qui travaillent encore sur les sites de Tchernobyl, Fukushima ou même Superphénix, des décennies plus tard, pour se rendre compte à quel point le nucléaire est consommateur de ressources à la fois humaines, énergétiques et logistiques. Si le scénario des 10 % se produit, les survivants seront-ils en mesure de maîtriser la dette nucléaire ? Rien n’est moins certain.

Je vous rejoins lorsque vous dites que le catastrophisme pousse à l’inertie. J’ai écrit ce roman comme un cri d’alarme. J’ai voulu décrire ce qui pourrait se passer si nous continuons ainsi. Mais, ne vous méprenez pas, ce n’est absolument pas un scénario que je trouve souhaitable. Si j’ai écrit ce livre, c’est paradoxalement parce que je garde une lueur d’espoir. J’espère qu’il sera possible de minimiser les effets de la catastrophe écologique et de contenir la souffrance qu’elle engendrera.

Pour répondre à votre question, disons que je préfère faire quelque chose, même si cela ne sert à rien, que de rester les bras croisés à attendre que les choses partent en vrille. Cela pose la question de l’utilitarisme et du sens de nos actions. Cela pose la question du sens de nos vies tout simplement.

Dans votre roman, il ne semble y avoir aucune chance de s’en sortir. Même le couple de fermiers autosuffisants ne survit pas. Existe-t-il une solution ?

Je vais peut-être vous effrayer, mais je ne pense pas qu’il existe de solution globale pour maintenir le niveau de population mondiale actuelle. Nous étions un milliard d’êtres humains avant la révolution industrielle et l’utilisation massive d’énergies fossiles. Je vois mal comment nous pourrions tous nous en sortir, même en devenant tous ultra-écolos et en mettant en place des mesures drastiques.

Nous finirons tous par mourir un jour. La question est de savoir si nous accepterons cette mort, de manière digne, ou si nous serons prêts à la pire des barbaries pour retarder cette mort le plus longtemps possible.

Lire aussi : Julien Wosnitza : « Aucune solution ne peut nous éviter un affrontement »

Votre héros semble peu attaché à sa petite amie. Son travail ne présente aucun vrai intérêt. Il se rend compte qu’aucune de ses compétences n’est réellement utile pour survivre. Vouliez-vous souligner la superficialité de notre société ?

Bien évidemment. Je pense que nous vivons dans une société en perte totale de sens. La dégradation de l’environnement s’accompagne de la dégradation de nos relations humaines.

Bien qu’étant agnostique, plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’une société qui n’a plus ni religion ni spiritualité est une société en péril. Car que nous reste-t-il à part la consommation d’objets et la consommation sexuelle ?

Les hommes et les femmes se font la guerre au lieu d’accepter d’être interdépendants. Les stars s’affichent à la une des journaux en exhibant des enfants qu’ils ont achetés et fait fabriquer par des mères porteuses. La marchandisation du vivant et le transhumanisme me font froid dans le dos.

Dans notre société libérale, tout ce qui peut être fait est fait, même si cela est complètement absurde et va à l’encontre du bien-être général. C’est assez effrayant.

L’insoutenabilité écologique de notre modèle économique a été démontrée il y a presque 50 ans. Pourquoi rien n’est réellement fait ?

Je pense que l’esprit humain a énormément de difficultés à se projeter, que ce soit de manière géographique et temporelle. Il est difficile à ce jour d’être solidaire de l’ensemble des habitants de la planète et de porter sur nos épaules toute la souffrance du monde. Et pourtant, elle existe, aujourd’hui, maintenant et à un degré insupportable.

On le voit avec le mouvement des gilets jaunes qui s’insurgent contre l’augmentation du prix du diesel ou contre une toute petite mesure de réduction de la vitesse, qu’il est impossible de se projeter dans le futur. Comment réagiront ces gens, dans 10 ou 20 ans, si le prix de l’essence est multiplié par 4 ou par 20 ?

Dans ce contexte, s’intéresser à ce qui se passera de l’autre côté de la planète et dans 20 ans, est totalement hors de notre portée.

De plus, personne n’est prêt à remettre en cause son confort individuel. Si un programme politique cohérent était proposé, impliquant une forte augmentation du prix de l’électricité et de l’essence ainsi que des mesures drastiques de baisse de notre consommation, personne ne voterait pour ce projet. Un tel programme, qui va à l’encontre totale de ce que nous souhaitons dans notre grande majorité serait pourtant indispensable pour réellement faire quelque chose.

Pourquoi avoir écrit un roman plutôt qu’un essai ?

Je n’ai jamais eu envie d’écrire un essai, peut-être parce que j’ai l’impression que tout a déjà été écrit et réécrit. Le scénario vers lequel nous nous orientons est déjà connu depuis les années 1950.

En écrivant un roman, je voulais m’adresser directement à Frédéric, le personnage du roman, qui ne lit pas beaucoup de livres et qui ne lira de toute façon jamais les essais dont vous parlez. Je voulais le bousculer et le faire réagir. Pour cela, il fallait que ce roman soit accessible et facile à lire, avec un rythme soutenu et une histoire qui s’enchaîne, de chapitre en chapitre et à toute allure.

Malgré sa noirceur, j’espère que certains passages auront fait rire mes lecteurs. J’aime l’humour noir.

Légende : Paysage apocalyptique 

Crédits : CC0 Public Domain / Pxhere

Julien Wosnitza : « Aucune solution ne peut nous éviter un effondrement »

Entretien initialement publié sur Le Média presse le 14 mai

Diplômé en finance et ancien banquier, Julien Wosnitza s’est politisé en 2016 avec Nuit debout. C’est à travers ce mouvement qu’il découvre les luttes écologiques comme celles de Notre-Dame des-Landes ou de Bure. Il s’engage ensuite au sein de l’ONG Sea Shepherd pour plusieurs missions, l’aidant à prendre conscience que notre civilisation est en danger de mort. A tout juste 24 ans, il publie son premier ouvrage, « Pourquoi tout va s’effondrer ? », aux éditions Les Liens qui Libèrent. Un livre passionnant sur la catastrophe environnementale qui a déjà commencé, qui tente d’apporter de modestes solutions. Nous l’avons sollicité afin qu’il nous éclaire sur ce qui risque de nous mener au désastre et ce que nous pourrions mettre en oeuvre pour l’éviter.

« Tout va s’effondrer. Ce n’est pas une intuition mais une réalité. Tous les faisceaux d’indices, toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global. […] Et que fait-on ? Rien ! Ou presque rien. Pire, nous croyons encore pouvoir résoudre ces crises fondamentales par le système qui les a précisément engendrées », nous prévient Julien Wosnitza. Le constat n’est pas nouveau. Depuis quelques années, la “collapsologie”, science de l’effondrement de notre civilisation industrielle, est de plus en plus populaire. Pablo Servigne, co-auteur avec Raphaël Stevens de Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015) et réalisateur de la postface de Pourquoi tout va s’effondrer, n’y est pas étranger. Mais cet « appel à agir avant qu’il ne soit trop tard » réussit l’exploit d’apporter un regard neuf sur la question.

Le Média : Diplômé en finance, vous n’étiez pas destinés à être militant écologiste : comment s’est opéré le déclic ?

Julien Wosnitza : Justement, après avoir étudié l’économie et la finance plus ou moins profondément, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un système complètement hors-sol. L’économie telle qu’enseignée en école de commerce n’a absolument rien de réel, pour la simple et bonne raison qu’elle ne prend jamais en compte la finitude des ressources : on fait la course à la croissance, alors qu’une croissance infinie dans un monde fini est impossible.

Selon vous, l’effondrement est inévitable, nous pouvons seulement « limiter la hauteur de la chute », pourquoi ?

Parce qu’absolument tous les éléments de notre vie sont interconnectés, et que tout est dans un état d’équilibre extrêmement précaire. On est à l’aube de réactions en chaîne d’ampleur encore jamais vues. Les exemples sont divers et vont de la fonte des glaces jusqu’à notre consommation quotidienne. C’est vraiment lorsque j’ai compris que tout est interconnecté que j’ai compris qu’aucune solution ne pouvait nous éviter un effondrement.

Par contre, il y a des actions qui peuvent limiter la hauteur de chute de l’effondrement : développer la permaculture, stopper la consommation d’animaux, dépolluer les océans…

Julien Wosnitza

Nous savons depuis au moins 1970 et le rapport « Halte à la croissance ? : Rapport sur les limites de la croissance » du Club de Rome que notre mode de vie est nocif, pourtant rien n’a été fait depuis. Pourquoi la prise de conscience n’a pas été suivie d’actes concrets ? La croissance est-elle la nouvelle religion de notre société ?

Avec une croissance de 3% par an, notre consommation double tous les 23 ans. Globalement, depuis que je suis né, l’humanité consomme deux fois plus de ressources. Le problème c’est qu’on vit sur une grosse boule au milieu du vide intersidéral, et que cette boule n’est pas extensible.

Dennis Meadows, l’auteur du rapport au club de Rome en 1972, nous a déjà prédit un effondrement aux alentours de 2030, et malheureusement ses calculs, actualisés régulièrement, sont quasiment parfaitement justes jusqu’à aujourd’hui.

Pourquoi rien n’a été fait ? Parce qu’il faudrait diviser par 10 notre niveau de vie d’Occidentaux, et qu’aucun politique ne sera jamais élu avec un programme ayant pour but de vivre comme un Tibétain ou un Bhoutanais.

Selon vous, les initiatives individuelles ne sont pas la solution. Vous pointez aussi les blocages politiques. D’où peut venir le changement selon vous ?

Pour moi le changement ne viendra tout simplement pas. J’ai arrêté de me faire des illusions il y a bien longtemps. Allez faire comprendre aux Américains de diviser leur mode de vie par 15, qu’on rigole.

Les initiatives individuelles du quotidien ont du sens uniquement si elles sont coordonnées, et c’est cette coordination que nous n’avons pas : on voit bien la difficulté et le temps nécessaire pour faire changer les mentalités, ne serait-ce que sur le sujet de la viande.

On veut tous changer la planète, mais on ne veut pas avoir de coupures d’électricités, on ne veut pas de rationnement, et on veut de la viande et du poisson régulièrement. Tant que ça tient ça va, mais la chute va faire mal.

Si jamais on veut du positif, le changement (s’il vient) viendra des ZADs, des permaculteurs, des initiatives de dépollution… Mais l’État ne soutient réellement aucune de ces initiatives.
#MakeOurPlanetGreatAgain, on commence quand ?

La question du progrès technique est absente de votre livre. N’a-t-il pourtant pas joué un rôle déterminant ? La question d’une technique “conviviale” et du “low-tech”, pour reprendre le terme de Philippe Bihouix, est-elle importante ?

On a l’habitude de se cacher derrière le fameux « On trouvera bien quelque chose » pour justifier nos propres inactions. Même si on « trouve quelque chose », comprenez par-là une avancée technologique permettant de limiter grandement la chute, il faudrait le temps de la mettre en place à grande échelle, la capacité industrielle de le faire et surtout les matériaux nécessaires à cette production.

On me parle régulièrement de la fusion nucléaire comme la solution à tous nos problèmes, sauf que non, ce serait une solution pour l’approvisionnement électrique, rien d’autre.

Et l’autre problème dans le fait de s’en remettre toujours à la technologie, c’est que celle-ci est demandeuse de métaux rares, dont nous allons bientôt tomber à court.

Dans ce contexte, une approche low-tech est donc primordiale : apprenons de la nature et imitons là, creusons nos cerveaux plutôt que des puits de pétrole.

Depuis ce 5 mai, la France est en dette vis-à-vis de la Terre ? Dans son programme de 2017, la France insoumise proposait une “règle verte” interdisant de prélever à la Terre plus que ce qu’elle est capable de fabriquer. Comment jugez-vous cette mesure ?

Que c’est une excellente mesure sur le papier. En pratique c’est quasiment injouable, sans diminuer notre niveau de vie par un facteur que les Français n’auraient jamais accepté.

Et puis on aurait pris quoi comme référentiel ? La surface de la France ? On n’a ni pétrole, ni gaz, ni charbon en France : on aurait du coup arrêté toute activité liée à ces trois énergies ?

Si on avait pris le référentiel “Monde”, on aurait pris notre part au prorata de la population mondiale ? Ça aurait conduit à rationner tout le monde à des niveaux de vies bien inférieurs à ceux actuels. Et puis on aurait pris quel référentiel de temps ? « Ce que la Terre est capable de fabriquer » certes, mais quand ? En 1900, la Terre était capable de produire beaucoup plus de phytoplancton qu’aujourd’hui, alors qu’aujourd’hui on a tué 99,6% des baleines bleues. Jadis, les populations d’animaux sauvages et surtout de poissons étaient bien plus conséquentes, donc elles se régénéraient beaucoup plus vite qu’aujourd’hui.

La France Insoumise avait de loin le programme écologique le plus ambitieux de ces élections, mais malheureusement bien loin des réalités. Disons que ce programme était le moins fou parmi des programmes indécents écologiquement.

Crédits photo : Pixabay/ Creative Commons