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Bernard Friot se prononce contre l’Union européenne… et pour le communisme

Article initialement publié le 7 février 2019 sur Le Média presse

Connu pour ses analyses sur le travail, Bernard Friot s’exprime rarement sur l’Union européenne et l’euro. Les Citoyens souverains, « collectif écosocialiste, féministe et anti-raciste, favorable à une sortie de l’Union européenne, de l’euro, de l’OTAN, à un audit sur la dette et un Frexit de gauche » ont invité l’économiste et sociologue afin de discuter avec lui de ces questions.

Ils étaient environ une centaine ce mardi 5 février, à Pantin, en Seine-Saint-Denis, venus écouter Bernard Friot. Les organisateurs ont décidé de sortir l’économiste et sociologue communiste de sa zone de confort en le questionnant sur les Gilets jaunes, mais aussi et surtout sur l’Union européenne et la souveraineté nationale. Ramzi Kebaili et Yazid Arifi, tous les deux membres du collectif Citoyens souverains, ont eu la lourde tâche d’animer la soirée, qui s’est conclue par une heure de questions du public.

L’UNION EUROPÉENNE, LE SYNDICAT DU CAPITAL

Celle-ci commence par un rappel des théories de Bernard Friot. Ce dernier se présente comme un défenseur de la souveraineté populaire sur le travail. Celle-ci n’est possible, selon lui que grâce au « salaire à la qualification », souvent appelé « salaire à vie ». D’après l’économiste, le « salaire » ne se crée en tant qu’institution qu’au XXe siècle. Il s’agit d’une victoire communiste qui diffère de « la rémunération capitaliste contre la reconnaissance d’un besoin pour exécuter des tâches ». En effet, le salariat, tel qu’il a été défendu par la CGT, rémunère une qualification et non une tâche. Le défi, selon Friot, est d’attacher ce salaire à une personne et non à un poste, comme c’est déjà le cas dans la fonction publique. Friot explique que pour réussir une révolution, il faut changer deux institutions fondamentales : le statut des producteurs et le régime de propriété. C’est ce qu’a réalisé la bourgeoisie pour renverser le mode de production féodale. Pour le communiste, il faut maintenant que le prolétariat soit libéré du marché du travail et remplace la propriété patrimoniale par la propriété d’usage. On pourra alors parler de « souveraineté populaire sur le travail ».

Après cette mise au point, les organisateurs décident de questionner le sociologue sur l’actualité. Yazid Arifi, vêtu d’un gilet jaune, constate que le mouvement en cours s’articule autour de deux luttes : une pour plus de pouvoir d’achat, auquel s’intègre la justice fiscale, et la démocratie, dont la revendication du référendum d’initiative citoyenne. Il demande alors à Bernard Friot comment il perçoit tout cela. Pour l’intellectuel, « les Gilets jaunes tendent aux organisations syndicales et politiques de gauche un miroir. Elles se battent pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale. Elles ont renoncé à changer le travail et se battent pour un meilleur partage des richesses, par en haut, avec un bon État et un bon impôt. »Pourtant, « l’impôt est toujours ponctionné sur les pauvres, puisqu’elle repose majoritairement sur la TVA, moins payée par les plus riches. » Pour Friot, l’impôt est un mauvais outil, qui ne permet pas d’accoucher d’une société plus juste. La raison est que la bourgeoisie, qui tient la production, possède tous les moyens de chantage pour y échapper et prend donc en otage l’ensemble de la société. La lutte des classes est avant tout un combat contre ce chantage. À partir du moment où la gauche, dans son ensemble, a abandonné l’idée de conquérir la souveraineté des travailleurs, elle est devenue social-démocrate. L’impôt lui apparaît alors comme l’outil pour obtenir un meilleur partage des richesses. La bourgeoisie sait très bien que la fiscalité ne peut être révolutionnaire. C’est pour cela que Macron a proposé d’augmenter la prime d’activité, mais pas le SMIC. Friot estime néanmoins, que les Gilets jaunes ne sont pas tombés dans ce piège, et réclament bel et bien une hausse des salaires. Quant à la démocratie, le communiste admet que ce n’est pas sa spécialité. Il estime néanmoins que l’électeur nuit au citoyen et que les manifestants ont raison de combattre la représentativité.

Ramzi Kebaili, qui publiera prochainement un livre intitulé Quitter l’Europe pour créer une nation inclusive, pose alors la question de la souveraineté nationale. Friot explique avoir voté contre le traité de Maastricht, instaurant la monnaie unique. Pour lui, elle est nocive. « Rien n’est amendable dans l’Union européenne, il s’agit d’une institution créée pour le capital et contre le socialisme », explique-t-il. Si la classe révolutionnaire refuse d’affronter l’Union européenne, véritable « syndicat du capital », elle sera vaincue.  Mais il ne s’agit pas de sortir pour rester dans le capitalisme. Contrairement à Marine Le Pen, il ne veut pas d’une « solidarité avec le capitalisme français ». La souveraineté nationale n’est rien sans la souveraineté populaire sur le travail. L’économiste n’entend pas mobiliser sur un « non », mais sur un « oui » au communisme, excluant les nationalistes et autres libéraux.

Lire aussi : Pour une souveraineté nationale de gauche

Ramzi Kebaïli #RIC@Montreuil22Juin

Grand succès du débat des citoyens souverains avec Bernard Friot, pour revoir la vidéo : https://www.facebook.com/citoyenssouverains/videos/393413378099979/ 
Prochaine échéance : séminaire de lecture d’Imperium de Frédéric Lordon, dimanche 17 février à Paris. Contact: citoyenssouverains@gmail.com

Voir les autres Tweets de Ramzi Kebaïli #RIC


Légende : Yazid Arifi, Bernard Friot et Ramzi Kébaili (de gauche à droite)

Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

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Pasolini, pourfendeur du “fascisme de consommation”

Article publié le 4 novembre 2015 sur Le Comptoir

Alors que l’œuvre artistique, notamment cinématographique, de Pier Paolo Pasolini a traversé les âges, sa pensée politique reste, quarante ans après son assassinat, bien plus méconnue. Pourtant, la critique originale qu’il formule de la société de consommation gagnerait à être revisitée, notamment à gauche.

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Aymeric Monville : « Il n’y a pas d’idées à droite, il n’y a que la force des préjugés »

Article initialement publié le 10 juin sur Le Comptoir

Philosophe marxiste et rédacteur en chef adjoint de la revue La PenséeAymeric Monville est également directeur des éditions Delga, fondées en 2004. Nous avons souhaité le rencontrer pour en parler.

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Comprendre et lutter contre l’avènement du néo-capitalisme avec Michel Clouscard

Article publié initialement le 21 février 2015 sur Le Comptoir

Le 21 février 2009 décédait Michel Clouscard. L’anniversaire de sa mort est une excellente occasion pour redécouvrir sa pensée à la fois originale et fidèle au marxisme, qui reste d’une actualité criante.

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Repenser le socialisme avec Gramsci

Texte publié initialement le 18 novembre sur Ballast

« Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire », écrivait en février 1917 le penseur Antonio Gramsci. On aurait tort, nous explique l’auteur du présent article, de négliger cette figure essentielle du marxisme de la première moitié du XXsiècle — aucun grand courant contemporain, pourtant, ne se revendique du co-fondateur du Parti communiste italien. Benito Mussolini aurait lancé : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». L’oracle fit fausse route : jamais Gramsci ne fut plus productif qu’entre les quatre murs entre lesquels le fascisme le maintint… À l’heure où Manuel Valls tempête contre le « passéisme » d’un socialisme qu’il entend bien abandonner au profit d’une « gauche » qui aurait enfin l’audace d’être, avec les succès que l’on sait, « pragmatique, réformiste et républicaine », n’aurait-on pas quelque intérêt à rouvrir un peu les vieux tiroirs ? 

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Denis Collin : « La forme achevée de la république est la république sociale »

Entretien initialement publié sur Le Comptoir le 3 novembre 2014 et co-réalisé avec Galaad Wilgos

 Denis Collin est un philosophe spécialiste de la pensée de Karl Marx — quoique refusant le qualificatif de « marxiste » —, mais également de Machiavel et Spinoza. Penseur de la lutte de classes, il tente de concilier les traditions socialiste et républicaine. Il co-anime par ailleurs le site d’information politique La Sociale.

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Kropotkine et le communalisme

Le gouvernement « socialiste » (ou plutôt social-libéral, voire « sociétal-libéral ») a décidément tout faux. Pas encore remis de la double raclée des Municipales et des Européennes, Manuel Valls et François Hollande décident de ne rien changer à leur politique et continuent leur course frénétique vers le libéralisme mondialisé, qui détruit les structures de vie collective de la société et jette le peuple dans les mains du « national-populisme » (et du FN). Au menu cette fois : la réforme territoriale. S’il est évident que celle-ci doit avoir lieu, tant notre pays est un mille-feuille administratif et bureaucrate incompréhensible et si la décentralisation n’est pas mauvaise en soi (car elle peut permettre de ramener le politique plus proche des citoyens), les solutions envisagées risquent d’empirer la situation. Au triptyque républicain communes/départements/Etat, le PS veut substituer une forme de néo-féodalisme capitaliste dominé par les métropoles, les hyper-régions (sans cohésion culturelles) et l’Union européenne déjà en place. Il faut ajouter à cela un déni démocratique, car aucun débat n’a lieu sur la question et le premier ministre a écarté l’idée du référendum.

Tandis que la refonte des régions est largement analysée et critiquée, le projet d’intercommunalité est souvent mis de côté. C’est sous-estimer le rôle de la Commune. Celle-ci est le premier stade d’exercice d’une démocratie véritable (s’exerçant par le bas). Pour que les citoyens soient incités à l’action politique, il faut qu’ils se reconnaissent dans leur environnement et aient envie de participer activement à la vie de la Cité (Polis en grec). Les communes sont donc le premier lieu de révolte sociale (comme le montrent la Commune de Paris de 1871, la révolte de Kronstadt en 1921 en URSS ou la révolte espagnole de 1936). C’est une chose qu’avait bien compris le géographe russe Piotr Kropotkine, théoricien de l’anarcho-communisme(ou du communisme libertaire) et communaliste. Le texte qui suit est extrait d’un de ses articles intitulé La Commune publié en 1881 dans Le Révolté, journal qu’il a fondé, et ensuite publié dans un recueil regroupant plusieurs de ses meilleurs textes et intitulé Paroles d’un révolté (1895).

Quand nous disons que la révolution sociale doit se faire par l’affranchissement des communes, et que ce sont les communes, absolument indépendantes, affranchies de la tutelle de l’Etat, qui pourront seules nous donner le milieu nécessaire à la révolution et le moyen de l’accomplir, on nous reproche de vouloir rappeler à la vie une forme de la société qui s’est déjà survécue, qui a fait son temps.  « Mais, la Commune – nous dit-on – est un fait d’autrefois ! En cherchant à détruire l’Etat et à mettre à sa place les communes libres, vous tournez vos regards vers le passé : vous voulez ramener en plein Moyen Âge, rallumer les guerres antiques entre elles, et détruire les unités nationales, si péniblement conquises dans le cours de l’histoire ! » (…) Constatons d’abord que cette comparaison avec le passé n’a qu’une valeur relative. Si, en effet, la Commune voulue par nous n’était réellement qu’un retour vers la Commune du Moyen Âge, ne faudrait-il pas reconnaître que la Commune, aujourd’hui, ne peut revêtir les formes qu’elle prenait il y a sept siècles ? Or, n’est-il pas évident que, s’établissant de nos jours, dans notre siècle de chemins de fer et de télégraphes, de science cosmopolite et de recherche de la vérité pure, la Commune aurait eu une organisation si différente de celle qu’elle a eu au douzième siècle, que nous serions en présence d’un fait absolument nouveau, placé dans des conditions nouvelles et qui nécessairement amènerait des conséquences absolument différentes ?

[…]

En s’affranchissant du seigneur, la Commune du Moyen Âge ne s’affranchissait-elle aussi de ces riches bourgeois, qui, par la vente des marchandises et des capitaux, s’étaient conquis des richesses privées au sein de la cité ? Point du tout ! Après avoir démoli les tours de son seigneur, l’habitant de la ville vit bientôt se dresser, dans la Commune même, des citadelles de riches marchands cherchant à le subjuguer, et l’histoire intérieure des communes du Moyen Âge est celle d’une lutte acharnée entre les riches et les pauvres, lutte qui nécessairement finit par l’intervention du roi. L’aristocratie se développant de plus en plus au sein même de la Commune, le peuple, retombé vis-à-vis du riche seigneur de la ville haute dans la servitude qu’il subissait déjà de la part du seigneur du dehors, comprit qu’il n’avait plus rien à défendre dans la Commune ; il déserta les remparts qu’il avait dressés, et qui, par l’effet du régime individualiste, étaient devenus les boulevards d’un nouveau servage. N’ayant rien à perdre, il laissa les riches marchands se défendre eux-mêmes, et ceux-ci furent vaincus : efféminés par le luxe et les vices, sans soutien dans le peuple, ils durent bientôt céder aux sommations des hérauts du roi et leur remirent les clefs de leurs cités. En d’autres communes, ce furent les riches eux-mêmes qui ouvrirent les portes de leurs villes aux armées impériales, royales ou ducales, pour fuir la vengeance populaire, prête à tomber sur eux.

«Elle ne sera pas uniquement communaliste, elle sera communiste ; révolutionnaire en politique, elle le sera aussi dans les questions de production et d’échange »

Mais la première préoccupation de la Commune du dix-neuvième siècle ne sera-t-elle pas de mettre fin à ces inégalités sociales ? De s’emparer de tout le capital social accumulé dans son sein et de le mettre à la disposition de ceux qui veulent s’en servir pour produire et pour augmenter le bien-être général ? Son premier soin ne sera-t-il pas de briser la force du capital et de rendre à jamais impossible la création de l’aristocratie qui causa la chute des Communes du Moyen Âge ? Ira-t-elle prendre pour alliés l’évêque et le moine ? Enfin, imitera-t-elle des ancêtres qui ne cherchaient dans la Commune que la création d’un État dans l’État ? qui, abolissant le pouvoir du seigneur et du roi, ne savaient faire mieux que de reconstituer, jusque dans ses minimes détails, toujours le même pouvoir, oubliant que ce pouvoir, pour être limité par les murs de la ville, n’en conserverait pas moins tous les vices de son modèle ? Les prolétaires de notre siècle imiteront-ils ces Florentins qui, tout en abolissant les titres de noblesse ou en les faisant porter comme une flétrissure, laissaient naître une nouvelle aristocratie, celle de la grosse bourse ? Feront-ils enfin comme ces artisans qui, arrivés à l’Hôtel-de-ville, imitaient dévotement leurs devanciers, et reconstituaient toute cette échelle de pouvoirs qu’ils venaient de renverser ? Changeront-ils seulement les hommes, sans toucher aux institutions ?

Certainement non. La Commune du dix-neuvième siècle, forte de son expérience, fera mieux. Elle sera commune autrement que par le nom. Elle ne sera pas uniquement communaliste, elle sera communiste ; révolutionnaire en politique, elle le sera aussi dans les questions de production et d’échange. Elle ne supprimera pas l’État pour le reconstituer, et bien des communes sauront prêcher d’exemple, en abolissant le gouvernement de procuration, en se gardant de confier leur souveraineté aux hasards du scrutin.

[…]

Maintenant, quelle différence ! La Commune de Paris victorieuse se serait-elle bornée à donner des institutions municipales plus ou moins libres ? Le prolétariat parisien brisant ses chaînes, c’eut été la révolution sociale dans Paris d’abord, puis dans les communes rurales. La Commune de Paris, lors-même qu’elle soutenait la lutte à son corps défendant, a néanmoins dit au paysan : Prends ta terre, toute la terre! Elle ne se serait pas bornée à des paroles, et l’eût-il fallu, ses vaillants fils seraient allés en armes dans les villages lointains aider le paysan à faire sa révolution : chasser les accapareurs du sol, et s’en emparer pour la rendre à tous ceux qui veulent et qui savent en tirer les moissons. La Commune du Moyen Âge cherchait à se circonscrire dans ses murs ; celle du XIXe siècle cherche à s’étendre, à s’universaliser.

[…]

« Aujourd’hui déjà les sociétés libres commencent à couvrir tout l’immense champ de l’activité humaine »

Pour le bourgeois du Moyen Âge, la Commune était un Etat isolé, nettement séparé des autres par ses frontières. Pour nous, « Commune » n’est plus une agglomération territoriale ; c’est plutôt un nom générique, un synonyme de groupements d’égaux, ne connaissant ni frontières ni murailles. La Commune sociale cessera bien vite d’être un tout nettement défini. Chaque groupe de la Commune sera nécessairement attiré vers d’autres groupes similaires des autres communes ; il se groupera, se fédérera avec eux par des liens au moins aussi solides que ceux qui le rattachent à ses concitadins, constituera une commune d’intérêts dont les membres sont disséminés dans mille cités et villages. Tel individu ne trouvera la satisfaction de ses besoins qu’en se groupant avec d’autres individus ayant les mêmes goûts et habitant cent autres communes. Aujourd’hui déjà les sociétés libres commencent à couvrir tout l’immense champ de l’activité humaine.

[…]

Cette tendance prenant son libre essor, et trouvant un nouveau champ immense d’application, servira de base à la société future. C’est par libres groupements que s’organisera la Commune sociale et ces groupements mêmes bouleverseront les murailles, les frontières. Ce seront des millions de communes non plus territoriales, mais se tendant la main à travers les fleuves, les chaînes de montagnes, les océans, unissant les individus disséminés aux quatre coins du globe et les peuples en une seule et même famille d’égaux.

 

Pour aller plus loin :