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Ascèse ou désir ? Par quel chemin passe la décroissance ?

Tribune publiée dans le journal La Décroissance en décembre 2015

Comme le note Christopher Lasch dans Le seul et vrai paradis – une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, les premiers économistes libéraux que sont Bernard Mandeville, David Hume et Adam Smith estimaient que la réhabilitation morale du désir, condamné par le judéo-christianisme, favoriserait « l’émergence d’une société capable d’une expansion infinie ». En effet, le désir étant potentiellement illimité, sa satisfaction inconditionnelle devrait assurer une production toujours croissante. Ce n’est pourtant qu’après mai 1968, période qui inaugure une nouvelle phase du libéralisme, que le désir est placé au centre de la logique capitaliste. En effet, le « vivre sans temps mort, jouir sans entrave » révolutionnaire de Guy Debord et de ses camarades situationnistes a vite été détourné en puissant slogan publicitaire. Le mariage de l’hédonisme soixante-huitard et du productivisme a donné naissance à un système fou, où l’écoulement d’un nombre de gadgets toujours plus grand est assuré par la création de besoins artificiels, via la publicité – dont le budget, de 500 milliards de dollars par an, est le deuxième mondial, après les dépenses militaires. Un mécanisme parfait pour assurer une croissance économique sans limite. Ainsi, dès lors, le capitalisme a trouvé son moteur principal, grâce à ce que Michel Clouscard nommait l’« idéologie du désir ».

Cette logique d’accumulation a transformé nos modes de vie comme jamais. Une métamorphose impossible sans l’apparition d’une culture de masse qui, selon Lasch, a détruit les cultures populaires traditionnelles au profit d’« un marché universel de marchandises qui rend les individus dépendants de la consommation » (Culture de masse ou culture populaire ?). La télévision, les industries du cinéma, de la musique et de la mode nous dictent aujourd’hui nos comportements, pensées et modes de vie. La liberté promise par le libéralisme se résume en « la possibilité de choisir entre des marchandises plus ou moins similaires ». Le tout formant un système où « l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée », comme le relevait Pier Paolo Pasolini. Le degré d’aliénation atteint par notre société est tel que le désir correspond systématiquement aux standards de la société de consommation.

Si l’augmentation du désir trouve son corollaire dans la croissance économique, l’autolimitation semble l’antidote. Dans Sortir de la société de consommation, Serge Latouche affirme d’ailleurs que « la voie de la décroissance est une ascèse. » Mais est-elle réellement possible dans une société acquise au désir matériel et au plaisir immédiat ? En outre, n’entre-t-elle pas en contradiction avec la possibilité d’une société conviviale et joyeuse ? De fait, parallèlement à l’avènement de la consommation de masse, la dépression a progressé au point que l’Organisation mondiale de la santé estime que cette maladie constituera la première cause d’invalidé du travail en 2020. De plus, le consumérisme crée avant tout de la frustration, les désirs étant condamnés à se renouveler sans cesse, sans jamais être satisfaits. Un paradoxe qu’avait très bien compris Clouscard quand il prophétisait qu’« à la permissivité de l’abondance, de la croissance, des nouveaux modèles de consommation, succède l’interdit de la crise, de la pénurie, de la paupérisation absolue ». Au contraire, l’autolimitation est la condition première du plaisir : c’est parce qu’on n’en abuse pas qu’on peut apprécier les bonnes choses. Plutôt qu’opposer ascèse et désir, comme l’a fait le capitalisme, il faut au contraire voir que les deux notions sont complémentaires. Pour emprunter ce chemin, il faudra, comme le répète souvent Latouche, commencer par « décoloniser nos imaginaires » acquis au consumérisme. Ce qui n’a rien d’une mince affaire.

Kevin Victoire

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Les banques centrales ne sauveront pas le néolibéralisme

Article publié le 9 juillet 2013 sur RAGEMAG

Depuis le début de l’année, ce ne sont plus les montants des dettes publiques ou autres dégradations de notes qui agitent les marchés financiers. Les investisseurs ne réagissent plus qu’aux diverses annonces des grandes banques centrales. Les politiques monétaires expansionnistes de la Réserve fédérale américaine (Fed), de la Banque du Japon voire de la Banque d’Angleterre soutiennent l’environnement économique mondial et préoccupent les marchés.

Dans un contexte mondial compliqué entre crise de la zone euro, redémarrage difficile dans les autres pays développés et ralentissement des grandes économies émergentes et où les niveaux massifs des dettes publiques empêchent toute manœuvre budgétaire, il ne reste plus aux États souverains – comprendre hors euro – que l’outil monétaire. Et ceux-ci s’en donnent à cœur joie, avec la complicité de leurs banques centrales. C’est ainsi que l’on a vu apparaître de nouveaux instruments au sein des banques centrales et la normalisation des politiques monétaires dites « non conventionnelles ».

Au commencement était la crise

Ben Bernanke, président de la Fed Septembre 2008. La crise des subprimes devient une crise financière et économique générale, à cause de la faillite de la banque américaine d’investissement Lehman Brothers. Les États décident de se saisir rapidement du problème en pratiquant des relances budgétaires expansives de type keynésiennes. Les banques centrales ont peur de réitérer les erreurs de la Grande Dépression des années 1930 ou d’un scénario « à la japonaise ». Le danger est la spirale déflationniste dont Irving Fisher a mis en évidence les mécanismes, à la fin des années 1930. La déflation se définit comme la baisse généralisée des prix sur une période assez longue (plusieurs trimestres). Celle-ci a tendance à s’auto-entretenir : si les agents d’une économie s’attendent à voir les prix baisser, ils préfèrent reporter leurs achats, mettant en difficulté les entreprises qui éprouvent des problèmes de ventes. Pour éviter cette situation, les banques centrales doivent injecter de la monnaie dans l’économie. Traditionnellement, les banques centrales contrôlent le volume de monnaie créée en fixant le taux directeur à court terme. Le taux directeur des banques centrales est le taux auquel la banque centrale va faire des crédits aux banques commerciales qui sont en charge de la création monétaire ex nihilo. Le taux directeur des banques centrales se répercute sur les taux bancaires qui jouent sur les flux de crédits. Cependant, quand le taux directeur est nul, les banques centrales semblent désarmées et perdent le contrôle de la politique monétaire. C’est ce qui est arrivé au Japon durant la « décennie perdue » des années 1990. La Banque du Japon a ainsi mis en place ce que l’on appelle communément les politiques non conventionnelles d’assouplissement quantitatif (quantitative easing ou QE). Afin d’augmenter la quantité de monnaie en circulation dans l’économie nippone, la Banque du Japon a procédé à un (timide) programme de rachat de titres, notamment de bons du Trésor. Bien que les résultats de cette première expérience furent modestes, les mesures non conventionnelles vont piloter les politiques de la Fed, de la Banque d’Angleterre et dans une très moindre mesure de la BCE depuis début 2009.

Politiques quantitatives : quelles formes et quels effets ?

« Helicopter Ben » arrose l’Amérique de petits billets Si la première banque centrale qui se lance sur la voie du QE est la Banque d’Angleterre, c’est la Fed qui en est la principale utilisatrice, surtout depuis son second programme lancé en novembre 2010. Face à une dette abyssale ne laissant aucune marge de manœuvre et une sortie de crise plus compliquée que prévue, le président de la banque centrale américaine, Ben Bernanke, décide d’abaisser son taux directeur (« the overnight federal fund rate ») à 0 % et de lancer un programme de rachat d’actifs de 75 milliards de dollars par mois afin de faire baisser le taux de chômage à 6,5 % (à condition que l’inflation ne dépasse pas les 2,5 % par an). Une action d’une ampleur inédite qui équivaut à 4 % du PIB américain et environ 40 % de leur déficit. La Fed prévoit d’acheter principalement des bons du Trésor (« treasuries bonds ») et des créances hypothécaires (« morthage-backed securities » ou MBS). Plus récemment, c’est le Japon qui a décidé de refaire appel à cette méthode. Arrivé au pouvoir en décembre 2012, le Premier ministre libéral Shinzo Abe choisit principalement l’outil monétaire pour sauver son pays enlisé une énième fois dans la récession et la déflation. La Banque du Japon annonce ainsi en avril dernier qu’elle va accroître fortement ses achats de titres en vue de doubler en deux ans sa base monétaire (c’est-à-dire la monnaie créée par la Banque du Japon et qui figure à son passif sous la forme de dépôts bancaires voire de billets). Dans les cas de la Fed et de la Banque du Japon, l’objectif est le même : redresser l’activité économique en favorisant l’endettement et en faisant baisser le taux de change (par l’augmentation de monnaies en circulation sur les marchés internationaux).

« Arrivé au pouvoir en décembre 2012, le Premier ministre libéral Shinzo Abe choisit principalement l’outil monétaire pour sauver son pays, enlisé une énième fois dans la récession et la déflation. »

Pourtant, si ces politiques monétaires quantitatives permettent effectivement de soutenir l’activité, elles sont insuffisantes pour la relancer durablement et peuvent même présenter des effets secondaires non désirables. En rachetant auprès des banques divers actifs, les banques centrales leur fournissent de nouvelles liquidités, espérant qu’elles soient placées dans le circuit économique sous forme de crédits. Cependant, en période de crise, et plus fortement en présence de « trappes à liquidités » (situation exceptionnelle où toute nouvelle liquidité est gardée par les agents plutôt que d’être réinjectée dans l’économie), augmenter le crédit n’est pas si simple pour la simple et bonne raison que les prêteurs sont réticents à prêter, se méfiant de la situation financière des emprunteurs. Ces derniers non solvables ne veulent pas forcément emprunter. Certes, les banques centrales conscientes du problème ajoutent des volets qualitatifs à leurs politiques quantitatives en jouant sur les types de titres achetés et leurs faibles substituabilités ou sur leurs maturités (durée de vie). En pratique, seule une faible part est réinjectée dans l’économie réelle, la majorité des liquidités servant à nourrir les marchés financiers et favoriser les bulles. On comprend aisément dans ce contexte pourquoi notre CAC 40 atteignait des records en avril-mai dernier, alors que l’économie hexagonale était plongée en récession : parce que les actions françaises étaient massivement achetées par des investisseurs américains ou japonais qui dépensaient leur surplus de liquidités. De plus, les baisses des changes peuvent ne pas mener au rééquilibrage des balances commerciales, par la baisse des prix à l’exportation et le renchérissement des importations, car les autres pays sont tentés de contre-attaquer en soutenant à la baisse leurs monnaies et le risque de « guerre des monnaies » est réel. Cette dernière annulerait les effets des changes et serait déstabilisatrice pour l’économie mondiale.

Un problème trop profond pour être résolu si simplement

Haruhiko Kuroda, président de la Banque du Japon a.k.a. « monsieur anti-déflation » La crise que nous connaissons n’a pas pour origine un problème d’offre de monnaie. La raréfaction du crédit, si elle est réelle, n’est qu’une conséquence et pas une cause. Ce qui se passe depuis 2008 est simple : on voit s’effondrer un système fondé sur une contradiction. Le néolibéralisme repose sur deux piliers : l’encouragement à la surconsommation et la compression des salaires par la mondialisation. Le capitalisme a besoin d’accumuler, de produire simplement pour produire mais, dans une société d’abondance matérielle, il se heurte à la limitation des besoins, avant de bientôt se heurter à la limitation des ressources. Il lui faut donc créer de faux besoins, fabriquer de nouveaux désirs pour garder cette dynamique. Mais cette logique bute sur celle de la maximisation des profits, qui a besoin que les coûts de production soient les plus faibles possible. La mondialisation permet dans les pays industrialisés de dévaloriser le travail tandis que la financiarisation permet, par le biais du crédit, d’offrir un complément de revenu nécessaire au consommateur. Aux États-Unis, le pays de la consommation de masse, la libéralisation de la finance dans les années 1970-1980 a soutenu artificiellement la consommation et donc la croissance durant des décennies. Mais c’est elle qui a aussi causé la crise des subprimes qui est d’abord une crise de surendettement. Si la situation japonaise est plus singulière, elle n’est pas si différente. L’économie nippone est entrée en situation de crise après une longue période d’euphorie financière qui a débouché sur une bulle spéculative. L’éclatement de cette bulle en 1991, en plus du déclin démographique, explique que le Japon ne connaît plus de croissance, ni de hausse des prix depuis les vingt dernières années. Dans ces conditions, inonder de liquidités pour relancer la machine revient à appliquer toujours les mêmes vieilles mauvaises formules avec un nouveau moule, en espérant que le gâteau devienne meilleur.

« Dans ces conditions, inonder de liquidités pour relancer la machine revient à appliquer toujours les mêmes vieilles mauvaises formules avec un nouveau moule, en espérant que le gâteau devienne meilleur. »

Le vieux capitalisme vertueux et modéré de l’après-guerre confronté à une crise de la production a dû inéluctablement se métamorphoser pour survivre. Devenu consumériste, il s’est trop reposé sur les seuls endettements privé et public. Malheureusement ces derniers ne peuvent plus servir de moteur. L’outil budgétaire étant abîmé par les dettes abyssales contractées par les pays développés, les banques centrales ont dû prendre le relai des États en menant des politiques exceptionnellement agressives. Si ces dernières servent encore de béquille à un système qui peine à tenir sur ses jambes, elles ne permettront jamais aux économies de remarcher normalement. Surtout que ces politiques, pour rester efficaces, doivent rester exceptionnelles. C’est pour cela que la Fed pense déjà à stopper progressivement son programme de rachats d’actifs, avec des conséquences qui pourraient se révéler désastreuses.

La théorie des « néo-chartalistes » de la monnaie

La crise financière mondiale a révélé les faiblesses de l’économie dominante et de cette opinion largement répandue dans les médias de la non-pertinence des politiques de relance keynésiennes. Pourtant, alors que la récession était bien installée, les vieilles recettes néo-libérales de lutte contre les déficits et le « fardeau » de la dette ont refait surface. Pour autant, d’autres théories alternatives ont pu éclore au cours de cette crise. C’est le cas de la théorie des « néo-chartalistes » de la monnaie. D’après ses défenseurs (Randall Wray, Jan Kruger), l’État décide de ce qui peut servir de monnaie. Cette dernière est vue comme un avoir sur des taxes à payer. L’État crée la monnaie en dépensant, et détruit cette monnaie par le pouvoir de taxer les individus. Une fois en circulation, cette monnaie « souveraine » peut être utilisée de deux manières différentes :

  • comme un employeur de dernier recours, qui pourrait se résumer à la formule suivante : tous ceux qui sont prêts à travailler autour du salaire minimum actuel auraient l’assurance d’obtenir un emploi pour quiconque prêt à travailler mais qui ne trouverait pas de travail dans le secteur privé. L’aide aux vieillards, enfants et malades ; des surveillants à l’école, des artistes ou des musiciens ; des travailleurs de l’environnement ; la restauration des immeubles abandonnés ou d’installations communautaires sont notamment envisagés.
  • en réaffirmant l’importance de la politique budgétaire, ce qui contraste avec le rôle négligeable qu’elle joue dans la macroéconomie dominante. Le but est de montrer comment le secteur privé domestique ne peut accumuler des actifs financiers que si le secteur public domestique accepte de s’endetter (ou si le pays dispose d’un solde du compte courant positif, dans une économie ouverte), montrant ainsi que la dette publique n’est pas nécessairement un mal.

Aurélien Beleau

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