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Benoît Borrits : « L’abolition de la propriété dominante favorisera la démocratie dans les entreprises »

Entretien publié le 19 mai 2020 sur le site Le Comptoir

Benoît Borrits est chercheur et animateur de l’association Autogestion. Il dirige également le site economie.org, qui promeut la démocratie économique. Après avoir publié plusieurs livres sur la question des coopératives et des communs, Benoît Borrits publie « Virer les actionnaires : Pourquoi et comment s’en passer ? » (Syllepse). À rebours d’une gauche devenue keynésienne, redistributive et altercapitaliste, il propose une rupture franche et radicale avec le système économique aujourd’hui en place.

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Alpha Taxis et Olvo : Ces coopératives qui résistent à l’ubérisation

Article initialement publié le 10 janvier 2019 sur Le Média presse

Les coopératives peuvent-elles offrir un autre modèle d’entreprise que celui des start-up, vanté par Emmanuel Macron, et donc lutter contre l’ubérisation ? Rencontre avec deux d’entre-elles.

L’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017 devait raccrocher la France au wagon de la modernité. Dès son livre Révolution, publié chez XO en 2016, le candidat s’est fait le chantre d’une société « post-salariale » dominée par l’hypermobilité et la flexibilité, à l’image des « start-up » de la Silicon Valley. « L’esprit start-up, c’est le courage, c’est l’audace, c’est l’agilité. […] Nous devons devenir en 5 ans la nation des start-up. C’est une transformation profonde »déclarait le futur président de la République. Parmi elles, Uber tient une place de choix. L’entreprise aurait en plus aux yeux de Macron des vertus sociales. Il affirmait ainsi en 2016 à Mediapart« allez à Stains, expliquez aux jeunes, qui font chauffeurs Uber, qu’il vaut mieux aller tenir les murs ou dealer. »

L’alliance du progrès technique – avec le smartphone accessible à tous et la 4G – et de jeunes aux dents longues qui ont « envie de devenir milliardaires » donnera du travail à la masse des chômeurs, via l’autoentrepreneuriat. C’est le sens de l’Histoire. La croyance est ancrée dans la tête du président de la République. Pourtant, derrière ce qui se présente comme une modernisation inéluctable, un progrès qu’il serait vain de tenter d’arrêter, se cache un projet de société. Les 3 177 coopératives françaises, en Scop(1) ou Scic(2), qui emploient plus de 57 000 personnes, nous prouvent qu’une autre voie, radicalement différente, est possible et même souhaitable. Alpha Taxi ou Olvo, à Paris, en sont deux exemples parfaits.

L’UBÉRISATION, EXTENSION DE LA RAISON MARCHANDE

À partir de 2014, le néologisme « ubérisation » s’impose dans le vocabulaire, avec l’invasion des plate-formes dites « collaboratives » sur internet. La plus emblématique et la plus célèbre, Uber permet de mettre en relation des voitures de transport avec chauffeur (VTC) avec des clients, qui désirent se déplacer. L’ubérisation correspondrait alors à une simplification de la mise en service, via des applications mobiles. Pourtant, il s’agit d’un phénomène social, économique et sociétal plus profond. Avec Uber, c’est la précarisation de tous et la destruction de toute protection qui est en marche.

Fondée en 2009, par Travis Kalanick et Oscar Salazar, à San Franscisco, Uber débarque à Paris en décembre 2011. La capitale française est la première ville en dehors des États-Unis à accueillir la plate-forme. Le mois suivant, Uber France est créée. L’Hexagone devient alors un laboratoire important pour la multinationale. Son implantation est déjà en partie due à… Macron. En effet, le 22 juillet 2009, une loi simplifie la réglementation du transport de personnes. Elle est une conséquence directe des propositions avancées le 23 janvier 2008 par la commission pour la libération de la croissance française, surnommée « commission Attali », mise en place par Nicolas Sarkozy. Le rapporteur est alors le futur président, encore inconnu du grand public. Elle proposait notamment de déréglementer les taxis. Dans le même temps, le statut d’auto-entrepreneur, encore mis en place grâce aux conseils de la commission Attali, permet d’embaucher des travailleurs en payant très peu de cotisations et d’impôts. La législation permet alors à Travis Kalanick de mener en France sa « bataille politique, contre le connard, qui s’appelle taxi », selon ses propres mots. Mais ce dernier n’est pas son seul ennemi. Le patron d’Uber est bel et bien en guerre contre ce qu’il perçoit comme l’Ancien monde.

Comme l’explique Laurent Lasne dans Face aux barbares : Coopération vs ubérisation (éditions Le Tiers Livres, 2018) : « L’ubérisation, qu’Ariel Kyrou désigne comme un “populisme high-tech”, par substitution des technologies de l’exponentiel (qui n’ont besoin ni de solidarité sociale ni de décisions politiques) à la politique, a pour finalité de prendre en charge tous les aspects de la société – éducation, économie, énergie, transport, logement, sécurité – dans un monde gouverné par les lois du marché, et elles seules. » Elle a pour première vocation de transformer le travailleur en « esclave salarié ». Ainsi, le chauffeur Uber roule en moyenne 60h pour gagner un Smic, avec très peu de protections sociales et sans aucune sécurité de l’emploi, à cause du statut d’auto-entrepreneur(3). Mais Uber a aussi tendance à numériser à l’extrême – progrès oblige – l’économie et l’ensemble des rapports sociaux. Enfin, dernière conséquence, et non des moindres, l’ubérisation tend à uniformiser à outrance les grandes métropoles mondiales et à effacer toute spécificité locale ou régionale. Tout cela serait le prix à payer pour une économie plus efficace. Les choses s’avèrent pourtant plus complexes.

En effet, en cassant les prix, pour littéralement tuer la concurrence, Uber n’est même pas rentable. Ainsi, en 2017, Uber était en déficit de 4,5 milliards de dollars, malgré un chiffre d’affaires de 7,5 milliards. Entre 2014 et 2017, les pertes avoisinaient les 10 milliards. Comment survivre dans ces conditions ? C’est simple, Uber compte parmi ses investisseurs les deux principales banques d’investissement américaines Goldman Sachs(4) et Morgan Stanley, mais aussi la société de holding japonaise Softbank, la multinationale de gestion d’actifs Fidelity, ou encore le Fonds public d’investissement d’Arabie saoudite. Tous attendent que la plate-forme, qui n’est pour le moment qu’une bulle financière, obtienne un monopole – après avoir mis tous les chauffeurs de taxi au chômage – et relève enfin ses prix, afin de réaliser des bénéfices faramineux. Le plan a toutes les chances de réussir, si les responsables politiques ne se décident pas à l’entraver(5). En attendant, la résistance s’organise chez les professionnels eux-mêmes. C’est par exemple le cas chez Alpha Taxis, le central des taxis en coopérative à Paris.

ALPHA TAXIS, EN PREMIÈRE LIGNE DANS LA RÉSISTANCE

Alpha Taxis est « notre vitrine », nous explique Emmanuelle Frezza, responsable de la communication du groupement coopératif Gescop. Ce dernier est né le 1er juin 1977, du rassemblement de trois Scop : Barco, Gat et Taxicop. Dans les années 1980, Gescop achète Alpha Taxis, centrale de réservation de taxis, afin de faciliter l’accès aux clients pour les chauffeurs. Ces derniers, qui sont aujourd’hui au nombre de 1 200, sont les seuls sociétaires – équivalent des actionnaires – du groupement. Basée à l’Haÿ-les-Roses, dans le Val-de-Marne (94), Alpha Taxis est actuellement la deuxième centrale parisienne, après G7, qui compte plus de 8 000 chauffeurs. S’il est possible de réserver un véhicule avec un numéro non-surtaxé, une application gratuite sur smartphone, avec géolocalisation, existe aussi. « Nous avons toujours été innovants et précurseurs », nous déclare fièrement Christophe Jacopin, PDG de Gat et codirecteur de Gescop. « Uber prétend avoir tout inventé, mais c’est faux », abonde Emmanuelle Frezza.

Pour devenir sociétaire, il suffit d’acheter un lot de parts sociales, qui coûte 60 000 euros. En achetant une action le chauffeur acquiert le droit d’exploiter une des licences – dont le prix d’acquisition sur le marché avoisine aujourd’hui les 115 000 euros à Paris –, qui reste la propriété de la coopérative. Les chauffeurs demeurent libres de travailler au rythme qu’ils souhaitent comme des indépendants. Intégrer la Scop « permet de sortir de la solitude, dans un métier très dur », nous affirme Emmanuelle Frezza. Comme dans n’importe quelle coopérative, les bénéfices sont redistribués aux sociétaires, qui votent aussi à l’assemblée générale annuelle, qui décide des orientations de l’entreprise. Mais ce n’est pas tout. « Plusieurs services peuvent être mutualisés, comme l’assurance, la formation continue », détaille Christophe Jacopin. « Les chauffeurs bénéficient aussi, grâce à Mutacop, d’une indemnité supplémentaire en cas de maladie, ils ne sont pas seuls pour négocier avec les constructeurs de véhicules », ajoute-t-il. Enfin, aspect très appréciable, Gescop « essaie de trouver une solution avec les chauffeurs lorsqu’ils ont une panne. » Des protections dont ne bénéficie pas un chauffeur VTC.

Capture d’écran du site d’Alpha Taxis

Comme leurs confrères, les chauffeurs d’Alpha Taxis ont souffert de l’arrivée d’Uber en France. « Certains d’entre eux ont vu leurs chiffres d’affaires réduits de 50%, il y a eu beaucoup de burn-out », décrit le PDG de Gat. « Avant les chauffeurs, poursuit-il, faisaient leurs recettes en neuf heures de travail, maintenant en dix-onze heures. » Pour la responsable de la communication, « la profession a vacillé ». La coopérative a alors été à la pointe de la résistance à l’ubérisation. La structure a su mobiliser un grand nombre de sociétaires, lorsque les chauffeurs ont décidé de porter plainte contre la plate-forme Heetch (6). Gescop a su réunir 832 dossiers plaignants, contre 343 chez G7, où les chauffeurs ne sont qu’affiliés. Il a aussi fallu affronter le « taxi bashing des médias », nous raconte Emmanuelle Frezza. « Aujourd’hui, il y a le mouvement des Gilets jaunes, mais nous étions un peu les premiers à lutter contre la précarité », explique fièrement un chauffeur de taxi. « Les taxis sont capables de s’adapter à tout, c’est un vrai métier. Ils sont loin d’être aussi archaïques qu’on l’imagine », affirme Christophe Jacopin.

Alpha Taxis met énormément en avant les valeurs qu’elle prône, qui entrent frontalement en opposition avec celles d’Uber. L’entreprise ne tourne pas autour du profit, mais plutôt de la solidarité. L’écologie est également importante, selon Emmanuelle Frezza. La responsable de la communication nous explique que Gescop « accompagne les sociétaires à acquérir des véhicules “propres” », qui représentent actuellement 50% de la flotte. « Nous sommes à la pointe de l’innovation technologique, environnementale et sociale », affirme Christophe Jacopin. Tout n’est pourtant pas rose au sein de la coopérative. Un chauffeur de taxi nous explique « qu’il ne se sent pas représenté syndicalement », alors que les sociétaires cotisent aussi pour cela. Il s’estime cependant « satisfait d’appartenir à cette structure », à une époque où « le gouvernement est en marche vers la déréglementation ».

Pour Benoît Borrits, animateur de l’association Autogestion, et, par ailleurs, auteur de plusieurs ouvrages dont Coopératives contre capitalisme (Syllepse, 2015) et Au-delà de la propriété : Pour une économie des communs (La Découverte, 2018), décrit Alpha Taxis comme « une coopérative ancienne et solide, qui a su prendre les bons tournants technologiques ». Mais elle n’est pas le seul modèle de résistance à l’ubérisation. Olvo« une aventure entrepreneuriale importante », selon Benoît Borrits, en représente un autre.

OLVO, LA LIVRAISON COOPÉRATIVE

Le transport de personnes n’est évidemment pas le seul secteur touché par « l’ubérisation ». La livraison est l’un des plus impactés, avec UberEATS, Foodora et surtout Deliveroo. Comme le géant californien, l’entreprise britannique multiplie les auto-entrepreneurs, qui livrent pour les restaurants à vélo, au mépris de toute forme de protection sociale. Ajouter à cela un changement de rémunération, en septembre 2017, défavorable aux coursiers. Mais contrairement à Alpha Taxis, Olvo n’est pas dans l’affrontement avec Deliveroo. Elle cherche plutôt à s’émanciper d’elle. Située dans le Xe arrondissement de Paris, à côté de Belleville, la SARL n’est pas encore juridiquement une coopérative, mais en a déjà toutes les caractéristiques. Les seize salariés participent tous aux décisions, même de recrutement, de l’entreprise. Si chacun a sa propre fonction, il n’y a pas de privilégié : tout le monde roule.

Au commencement était deux coursiers de Deliveroo. Leeroyd Levi fait cela « par passion ». À côté, il est développeur en start-up. Il rencontre chez Deliveroo Lucile Mercier, coursière à plein temps, désormais sa compagne. « Olvo est née de l’ubérisation », nous raconte Leeroyd Levi. Ensemble, ils se rendent compte qu’il y a « une brèche » dans laquelle ils peuvent s’engouffrer : « Deliveroo ne fait pas les grosses commandes, alors qu’il existe un vrai besoin. » Le couple va se spécialiser dedans. En 2015, ils fondent ensemble Olvo, sans capital, avec seulement 1 700 euros pour s’acheter un vélo cargo, qui peut transporter beaucoup de marchandises. Ils ne prennent que des commandes de plus de 200€. Le couple est progressivement rejoint par d’autres jeunes, aux profils très variés : certains ont étudié en école de commerce, comme Hugo Simon, le cogérant, en école de cinéma et d’autres n’ont pas suvi d’étude. « Il y a plus de sur-diplômés en recherche de sens », concède Leeroyd.

Légende : Paul Roudo, Leeroyd Levi et Hugo Simon (de gauche à droite), dans les locaux d’Olvo // Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

Au départ, Deliveroo est leur seul client. Au fur-et-à-mesure, ils se diversifient. Les coursiers livrent aujourd’hui, des matelas, des fûts de bière de 30 kg, du pain pour des boulangers, ou encore des prothèses dentaires. Pampa, start-up qui livre des bouquets de fleurs à vélo, située en face d’Olvo, est un client historique. L’entreprise travaille aussi pour Delicorner, qui livre de façon écologique des fruits frais bio, des fruits secs et des snacks sains, à des entreprises de toute taille. Leeroyd explique qu’ils ont une préférence « pour les entreprises coopératives, bio et locales »« Nous ne sommes pas avides, mais nous devons quand même faire face à un défi économique », ajoute-t-il. Actuellement, la coopérative livre à Paris et dans les communes limitrophes. Des entreprises peuvent faire appel à la coopérative cyclo-logistique, mais depuis le mois d’octobre, des particuliers aussi.

Pour en arriver là, il a fallu faire quelques sacrifices. Leeroyd et Lucile n’ont fait aucun emprunt, ni aucune levée de fonds, comme les start-up. Ils ont dû travailler 45 heures par semaine, sans se payer, pendant deux ans. Aujourd’hui, ils y arrivent, mais modestement. À terme, ils aimeraient augmenter les salaires, mais en gardant peu d’écart entre ceux qui ont plus de responsabilités et ceux qui en ont moins. Un objectif qui semble à portée de main, à condition de continuer sur cette lancée.

Légende : Locaux de Pampa, voisine d’Olvo // Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

Dans Face aux barbares, Laurent Lasne parle d’ « éroder le capitalisme pour le vider de sa substance », grâce aux coopératives. Pour le moment, il faut admettre que l’objectif est loin d’être atteint. Mais les coopératives offrent un autre modèle de société que celui de la « start-up nation ». Si elles sont moins rentables à court terme – quoi que ce n’est pas certain –, leurs résultats à plus long terme sont meilleurs. Ainsi, en France, 67% d’entre-elles survivent plus de 5 ans, contre 60% pour la moyenne des entreprises. Leur généralisation est-elle souhaitable, pour changer de système économique ? Benoît Borrits pense que oui, à condition que cela s’accompagne d’une socialisation du système bancaire et, au moins partielle, des revenus. Mais, selon lui, « ce n’est possible que si les bonnes décisions politiques sont prises ». Il plaide notamment pour « la suppression du statut d’auto-entrepreneur ». Une mesure qui a peu de chances d’éclore avec ce gouvernement. En attendant que les représentants politiques se décident à agir, les coopératives actuelles forment des poches de résistance éthique à l’ubérisation. En espérant qu’elles perdurent.

Notes :

(1) Une Société coopérative et participative (Scop) est une entreprise de forme SA, SARL ou SAS, dont les salariés sont les associés majoritaires : ils détiennent au moins 51% du capital social et 65% des droits de vote. Le profit est donc redistribué entre-eux. Les salariés peuvent ne pas tous être associés, mais ils ont tous vocation à le devenir.
(2) Une Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) ressemble à la Scop, mais ne concerne pas que les salariés. Des clients, bénévoles, collectivités territoriales, etc. peuvent aussi être associés.
(3) Ajoutons, comme le souligne Laurent Lasne, le profil des chauffeurs Uber « est le reflet du miroir de la carte de la pauvreté francilienne. Les villes dont les micro-entrepreneurs ont immatriculé le plus de société dans ce secteur sont toutes situées en Seine-Saint-Denis (Saint-Denis, Drancy, Montreuil, Bobigny, Aubervilliers, Pantin, Aulnay-sous-Bois), départements caractérisés par un chômage des jeunes supérieur à la moyenne nationale… » Les chômeurs habitant les territoire péri-urbains et ruraux, non-intégrés à la mondialisation, quant à eux, sont exclus.
(4) Laurent Lasne relève qu’un nombre très élevé d’anciens employés de la célèbre banque ont rejoint Uber.
(5) En France, grâce aux combats menés par les chauffeurs de taxi, la loi Thévenoud, dont le décret d’application est paru le 30 décembre 2014 réglemente légèrement l’activité des VTC, en obligeant les chauffeurs à justifier d’un certificat d’assurance pour le transport de personne à titre onéreux. Enfin, depuis juin 2015, UberPop, qui proposait du covoiturage, a été interdit. Certains pays ont décidé d’interdire Uber. C’est le cas dans la capitale belge par exemple.
(6) Application française de covoiturage. Le 2 mars, elle reçoit une lourde amende, pour mise en relations illicites de chauffeurs avec des clients, qui l’oblige à revenir sur une activité classique de VTC.

Benoît Borrits : « L’économie des communs s’inscrit dans une société de liberté »

Article publié le 15 juin 2018 sur Le Média Presse

Chercheur militant et essayiste, Benoît Borrits s’est spécialisé sur les coopératives, dans lesquelles il perçoit une alternative possible au capitalisme. En 2015, il publie « Coopératives contre capitalisme » (Syllepse), avant de récidiver en 2017 avec « Travailler autrement : les coopératives » (éditions du Détour). Il est par ailleurs animateur de l’association Autogestion. Il vient de sortir « Au-delà de la propriété : pour une économie des communs », aux éditions La Découverte, préfacé par Pierre Dardot, un des grands spécialistes de la question des communs. Il revient avec nous sur cet ouvrage et sur ses solutions pour sortir du dilemme entre économie de marché et étatisation.

La question de la propriété est, depuis le XIXe siècle, au cœur du mouvement ouvrier et de sa remise en question du capitalisme. Pour tenter d’y répondre, le “socialisme réellement existant”, à l’exception notable et complexe de la Yougoslavie de Tito, a misé sur la propriété collective étatique. Une impasse historique, qui selon certains, comme Cornelius Castoriadis, co-fondateur de Socialisme ou barbarie, n’a été qu’un capitalisme d’Etat. Pour lui, « la présentation du régime russe comme “socialiste” − ou comme ayant un rapport quelconque avec le socialisme − est la plus grande mystification connue de l’histoire ». Quoi qu’il en soit, il apparaît évident qu’une autre voie doit être trouvée.

Au cours des années 1970, l’autogestion était très à la vogue, au sein de ce que l’on a appelé “la deuxième gauche” (PSU, CFDT), du conseillisme ou de l’anarchisme. Devenue un peu désuète, c’est elle que tente de réhabiliter Benoît Borrits, de manière radicale. Selon lui, il ne faut pas substituer la propriété privée des moyens de production à la propriété collective, mais l’abolir. C’est ainsi que les communs, ressources partagées, gérées, et maintenues collectivement par une communauté, apparaissent comme la solution. Benoît Borrits s’attache alors à promouvoir d’autres types d’entreprises – des coopératives qui appartiennent aux travailleurs, supervisées par les usagers et qui échappent aux lois du marché –, couplé avec un autre système économique, plus socialisé, et une autre forme de démocratie, ancré dans des expériences concrètes.

Le Média : En quoi le mouvement coopératif peut-il, selon vous, relancer le socialisme ?

Benoît Borrits

Benoît Borrits : La fin des pays du “socialisme réel” a conforté l’idée qu’il n’y aurait pas d’alternative au capitalisme, thèse que les libéraux ont évidemment largement popularisée. Pourtant, de nombreux conflits sociaux ayant comme dénominateur commun la contestation de la propriété sont apparus ces dernières années. Le propre de ces combats est de revendiquer le droit d’usage contre le droit des propriétaires d’aliéner un bien ou d’en restreindre l’accès. On peut prendre comme exemple la lutte des populations contre la privatisation de l’eau (Cochabamba en Bolivie ou plus récemment, Naples), contre les nouvelles enclosures autour de la connaissance (logiciels libres ou contestation des brevets) ou encore tout ce qui relève de la privatisation des services publics. Le phénomène des reprises d’entreprises par les travailleurs, que ce soit en Argentine ou en Europe (Fralib devenu Scop-TI, par exemple), relève de la même logique : les utilisateurs des outils de production contestent aux propriétaires le droit de fermer une usine et entendent bien poursuivre leur activité productive.

Ces différents combats s’inscrivent dans la pratique du Commun : une auto-institution de règles démocratiques de gestion d’une ressource. Très souvent, la forme juridique retenue est la coopérative, une entreprise dont le capital est second car au service de l’objet social, ce qui implique qu’il a une rémunération limitée et que les décisions se prennent sur la base d’une voix par personne.

Deux formes de coopératives existent à ce jour selon la nature des sociétaires : la coopérative d’usager.e.s et la coopérative de travail. Dans la première ce sont les usager.e.s qui sont membres et cela signifie alors que les salarié.e.s restent dans une position subordonnée proche de celle qui existe dans les autres entreprises et qui ne permet pas réellement l’émancipation du travail. Dans la seconde, ce sont les travailleur.se.s qui sont membres mais cela signifie qu’ils doivent investir, donc se priver de revenus, pour pouvoir se trouver un marché, avec l’effet retors qu’ils seront parfois demain peu enclins à ouvrir le sociétariat à de nouveaux entrants qui eux, n’auront pas investi, d’où un phénomène de dégénérescence coopérative…

Le mouvement coopératif peut néanmoins être un moyen de relancer la notion d’appropriation sociale à la condition expresse qu’il soit accompagné de mesures politiques. La première qui est défendue dans cet essai est celle d’une socialisation plus poussée des revenus : que les revenus des travailleur.se.s ne soient plus directement connectés au comportement de l’entreprise dans laquelle ils ou elles travaillent ; que des travailleur.se.s qui se lancent dans une nouvelle entreprise aient les moyens de vivre avant que l’entreprise n’équilibre ses comptes ; qu’une partie de la richesse produite par toutes les entreprises soit mutualisée pour être répartie de façon équitable. La seconde est celle de la constitution d’un secteur financier socialisé – que l’on différenciera d’étatisé – qui permettrait de financer les entreprises en fonction de budgets d’investissements décidés par les citoyen.ne.s en fonction de critères écologiques et sociaux afin de ne plus dépendre de capitaux privés à la recherche du meilleur rendement.

Cette approche permettra d’envisager de dépasser la forme coopérative par une entreprise sans propriétaire que les travailleur.se.s devront alors gérer, avec une intervention des usager.e.s dès que cela s’avérera nécessaire, c’est-à-dire lorsque l’entreprise est en position de monopole ou d’oligopole.

Vous distinguez dans votre livre “communs sociaux” et “communs productifs”. Pouvez-vous revenir dessus ?

Le commun productif est cette entreprise que je viens de décrire : une entreprise intégralement financée par un système financier socialisé et donc sans propriétaire. À partir de cet état de fait, elle est de facto codirigée par ses salarié.e.s et ses usager.e.s avec des pouvoirs différenciés : les travailleur.se.s sont maîtres de l’organisation de leur travail mais la définition des produits ainsi que les prix ou modes de distribution doivent faire l’objet d’une codécision avec les usager.e.s.

Les communs sociaux sont ces systèmes de financement et de socialisation des revenus. L’essai en a détaillé quelques uns. La particularité de ces communs est qu’ils sont établis sur une base géographique : ce sont les citoyen.ne.s d’une zone géographique donnée – un pays, une région ou un ensemble de pays – qui s’érigent en commun et déterminent des modalités de cotisations qui s’appliquent de façon solidaire et donc obligatoire à l’image de la sécurité sociale telle qu’elle a été conçue en 1945.

C’est donc la combinaison de ces deux communs, les communs productifs (correspondant aux entreprises actuelles) et les communs sociaux qui permettent d’envisager un dépassement de la propriété grâce à un équilibre des pouvoirs.

Vous défendez un modèle d’entreprises sans fonds propres, entièrement financés par un système bancaire entièrement mutualisé. Cette forme ne risque-t-elle pas de s’avérer dangereuse pour les entreprises ?

Cette forme serait effectivement dangereuse si le système bancaire restait dans des mains privées. On voit aujourd’hui les ravages en terme de dépendance que provoque l’endettement auprès d’agents privés, que cela soit le fait d’États ou de PME à la merci des banques.

Dans le cadre du système financier socialisé que cet essai décrit, les budgets d’investissements ont été démocratiquement discutés et les montants seront alloués en fonction de finalités (transition énergétique, mobilité, outil industriel…), de modalités de crédit (crédit simple remboursé sur plusieurs années, ligne de crédit pour financer un Besoin en fonds de roulement, apports pour financer de la recherche et développement). De ce point de vue, il n’y a pas à craindre que l’entreprise soit à cours de financement du fait d’une mauvaise opinion des marchés : les sommes destinées à l’investissement existent et le rôle du Fonds socialisé d’investissement est de réaliser le programme d’investissements décidé par les citoyen.ne.s.

Un autre élément de réponse à cette question est que le risque d’entreprises qui étaient auparavant assumées par les actionnaires – et ce même si ceux-ci ont dans les dernières années largement reporté ce risque sur les salarié.e.s – sera désormais pris en charge par les travailleur.se.s. Cela signifie que leur rémunération sera désormais variable puisqu’elle correspond à leurs anciens salaires – fixes – plus les bénéfices – variables – des anciens actionnaires. Si les travailleur.se.s vont, toutes choses égales par ailleurs, désormais gagner plus puisqu’il n’y aura plus d’actionnaire à rémunérer, on peut aussi comprendre que cette variabilité puisse inquiéter les salarié.e.s. Cependant, il est possible de stabiliser ces revenus par une mutualisation plus ou moins importante entre les entreprises. Tout ceci concoure donc à un système économique beaucoup plus stable où les défaillances seront plus rares.

L’économie des communs s’inscrit dans une société de liberté. Si la propriété dominante, c’est-à-dire une propriété dont on n’a pas l’usage et qui donne au propriétaire un droit sur des usagers (locataires, salarié.e.s…), doit être prohibée, rien ne peut a priori interdire aux salarié.e.s d’investir dans leur propre entreprise. Cela signifie que cet investissement n’est réalisé que par des travailleur.se.s de l’entreprise et ne pourra nullement être valorisé sur un marché boursier ou de gré-à-gré. Cet investissement est donc un effort en vue de revenus futurs. Pourquoi faire cet effort et se priver de revenus immédiats si un secteur financier socialisé est capable de financer la totalité des actifs de l’entreprise ? Voilà pourquoi on peut raisonnablement penser que les travailleur.se.s seront enclins à ne pas constituer de fonds propres, ce qui signifie la fin de la notion même de propriété.

Une question reste entière dans votre livre : comment arriver à cette économie des communs que vous défendez ? L’Etat peut-il jouer un rôle ? Faut-il une prise de pouvoir ou faut-il changer la société par le bas ?

Cette économie des communs rompt radicalement avec l’ancien projet “socialiste” dans lequel l’appropriation sociale se réalisait par la propriété étatique des moyens de production. Le principe de base de cette économie des communs est que ce sont les citoyen.ne.s, qui peuvent être parfois en position de salarié.e.s, parfois en position d’usager.e.s, qui codécident. Donc, les citoyen.ne.s seront les acteurs de la transformation sociale et non l’État et/ou quelque parti d’avant-garde.

D’une certaine façon, les initiatives d’auto-organisation économique que réalisent les citoyen.ne.s, ici en reprenant leur entreprise sous forme de Scop, ailleurs en organisant une coopérative d’usagers pour établir des circuits courts de distribution, de production d’énergie renouvelable ou autres, sont les ferments de cette nouvelle économie des communs. Ceci étant, on constate que, depuis des décennies, les gouvernements successifs pratiquent des politiques sociales défavorables aux salarié.e.s dans l’unique but d’entretenir les valorisations boursières. C’est cette politique qu’il convient de stopper et cela suppose d’avoir un gouvernement qui, au minimum, pratique une politique résolue de hausse de la part des salaires dans la valeur ajoutée et donne les outils juridiques pour permettre aux salarié.e.s et usager.e.s de reprendre les entreprises et de constituer les communs de mutualisation de revenus et de socialisation des investissements. Ce nouveau gouvernement proviendra probablement d’un processus électoral dans lequel le mouvement social aura su s’exprimer dans le sens d’un changement de société.

Vous ne prenez pas question sur la souveraineté. Le cadre européen et libre-échangiste ne risque-t-il pas de s’avérer problématique ? La BCE ne risque-t-elle pas de mener une politique monétaire défavorable ?

Il ne faut pas penser l’économie des communs comme étant plus fragile que l’économie capitaliste. Parce qu’elle sera contrôlée par ses salarié.e.s et ses usager.e.s, parce qu’elle sera profondément démocratique et exprimera les choix des citoyen.ne.s, elle sera infiniment plus enviable que l’ancienne économie. S’il est certain, comme nous venons de le dire, que la présence d’un gouvernement progressiste permettant la prise en main de l’économie par les salarié.e.s et les usager.e.s, est indispensable, il est aussi évident que, pendant un temps donné et dans l’économie ouverte qui est la nôtre, celle-ci cohabitera avec des pays dans lesquels des gouvernements libéraux et pro-capital seront aux commandes. Est-ce un problème en soi ? N’avons-nous pas aujourd’hui une cohabitation entre des entreprises classiques et des coopératives qui ne suivent pas les mêmes règles ? Les coopératives sont-elles actuellement en position d’infériorité par rapport aux autres entreprises ? L’actuel mouvement des Scop en France ne crée-t-il pas proportionnellement plus d’emplois que le reste de l’économie ?

Si un gouvernement réellement progressiste arrivait aux affaires et permettait la constitution de communs de financement des entreprises, il n’y aurait alors aucune raison que nous soyons en position d’infériorité par rapports aux détenteurs de capitaux puisque nous disposerions alors de moyens de financement collectifs.

Il est clair qu’une telle politique ne correspond nullement aux recommandations de la Commission européenne qui, sous couvert d’une recherche de “compétitivité”, préconise des politiques favorables aux possédants destinées à soutenir les cours boursiers de entreprises. Il ne s’agit cependant que de recommandations et aucunement d’obligations. Par contre, il est clair que l’adhésion à l’euro signifie l’équilibre de notre politique budgétaire. Ceci n’interdit nullement de pratiquer des programmes sociaux et des investissements qui, plutôt que d’être financés par le déficit public, le seront par prélèvements sur le capital : les politiques de stabilité budgétaire imposées par Bruxelles et la BCE doivent être retournées contre leurs instigateurs. Enfin, comme ceci a été démontré dans cet essai, l’investissement socialisé n’a pas forcément besoin d’une politique monétaire spécifique et le Fond socialisé d’investissement peut très bien fonctionner dans le cadre d’un euro partagé par différents pays.

Si les traités de libre-échange sont néfastes à l’égard des droits sociaux et de l’environnement, ceux-ci n’ont d’effets que dans le cadre d’une économie où les individus sont atomisés par rapport aux marchés. Dans la mesure où les communs productifs seront codirigés par les salarié.e.s et usager.e.s, il est clair que cela ouvre de nouvelles possibilités de délibérations collectives pour s’approvisionner auprès des entreprises de notre choix. Un des critères de cette nouvelle économie est justement la transparence à l’égard des modes de production, de la structure des prix et le choix des salarié.e.s et usager.e.s se portera probablement sur des entreprises qui pratiquent cette transparence et certainement pas des multinationales qui détruisent l’environnement et n’ont que le prix comme unique argument.

Le cadre de l’Union européenne, qui apparaît a priori comme un obstacle, peut au contraire constituer une opportunité pour une économie où salarié.e.s et usager.e.s sont en position de citoyenneté réelle, une économie infiniment plus désirable que celle qui existe actuellement. Si nous sommes convaincus de cette supériorité, alors le basculement d’un pays significatif dans l’économie des communs sera le signal annonciateur d’une transformation en profondeur de l’Union européenne… si celle-ci existe encore au moment où cela se produira.

Photo de une : Barricade de Barcelone le 19 juillet 1936, la veille d’une révolution libertaire

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