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Coralie Delaume : « L’Union européenne détruit l’Europe »

Article initialement publié le 8 juin 2018 sur le Média presse

Coralie Delaume anime depuis 2011 L’Arène nue, blog devenu au fil des années indispensable pour ceux qui s’intéressent à la question européenne et à ses faiblesses. Elle est par ailleurs l’auteure de « Europe, les États désunis » (2014) et, avec l’économiste David Cayla« La fin de l’Union européenne » (2017), chez Michalon. Elle revient avec nous sur l’état de l’Union européenne.

Le Média : En quelques jours, nous avons assisté à des crises politiques en Espagne et en Italie, qui ont toutes les deux abouti à des changements de gouvernement. Qu’est-ce que cela dit de l’état de l’Union européenne ?

Coralie Delaume/ Crédits : Margot Lhermitte

Coralie Delaume : Tous les pays européens sont en crise en réalité. Les paysages politiques nationaux se transforment radicalement, et les formations politiques traditionnelles, qui ont échoué, sont balayées. C’est bien moins spectaculaire pour l’Espagne que pour l’Italie car c’est un parti de gouvernement traditionnel, le PSOE, qui vient de reprendre les rênes du pays. Selon toute vraisemblance et ainsi que l’écrit le spécialiste du pays Christophe Barret, Pedro Sanchez conduira une politique européiste ordinaire et pratiquera une sorte « d’austérité à visage humain », sur le modèle portugais. Il n’en reste pas moins que la destitution de Mariano Rajoy “rafraîchit” la démocratie espagnole.

L’Italie également semble être dans un processus reconquête démocratique. Le pays a échappé à un “gouvernement technique” comme celui qui lui avait été imposé en 2011, avec à sa tête l’ancien commissaire européen Mario Monti. La coalition très inattendue qui occupe désormais le pouvoir représente la majorité absolue des citoyens, une première depuis longtemps.

Que les gouvernements italien et espagnol plaisent ou déplaisent, qu’ils tiennent ou ne tiennent pas leurs promesses à l’avenir, il n’en reste pas moins que les deux pays viennent de vivre une “secousse démocratique”. On sent une volonté des deux peuples de reprendre la main sur leur propre destin, dans une Europe autoritaire qui brise les reins de la souveraineté populaire partout, et impose de surcroît une austérité généralisée.

Le Premier ministre italien Giuseppe Conte a vivement critiqué la politique migratoire européenne et le système de Dublin(1). A-t-il raison ? Comment la rendre à la fois plus efficace et plus humaniste ?

Il a raison. Mais il faut commencer par comprendre ce qui se passe. L’Union européenne n’est pas une puissance politique. C’est un édifice économico-juridique, où le droit a d’ailleurs été mis au service de l’économie, de manière à bâtir un grand marché dérégulé. L’UE s’est “néolibéralisée” au fil du temps de manière à devenir une petite mondialisation pure et parfaite dans un espace circonscrit. A l’intérieur, tout circule librement, les marchandises, les hommes, les capitaux. Conjointement à cela, tout ce qui vient de l’extérieur entre comme dans du beurre. En Europe, l’idée de frontière est diabolisée et associée au “repli national”. L’Union ne sait d’ailleurs pas vraiment où se situent ses frontières, puisqu’elle s’est construite sur l’idée potentielle d’un élargissement sans fin. Il y a quelques semaines à peine et malgré la multi-crise qu’elle traverse, le président de la Commission Jean-Claude Juncker proposait d’ouvrir des négociations d’adhésion avec la Macédoine et avec l’Albanie…

L’Europe actuelle est un espace liquide, une entité molle et post-polique, totalement inapte à agir dans les domaines régaliens. C’est l’aboutissement des choix qui ont été faits il y a longtemps, au tout début de l’aventure communautaire.

A l’origine en effet, deux conceptions opposées de l’Europe se sont affrontées en France (la France était alors la locomotive de Europe, presque toutes les initiatives venaient d’elle). La première était une vision intergouvernementale, portée par les gaullistes. Ces derniers souhaitaient bâtir une “Europe puissance”, c’est-à-dire une entité géostratégique indépendante dans grandes puissances de l’époque (les États-Unis et l’URSS), et capable de suivre sa propre voie. Dans les années 1960, il y eut les “plans Fouchet”. L’idée était de créer un “concert des nations européennes”, coopérant étroitement dans le domaine des Affaires étrangères, de la Défense et de l’éducation. Ces plans prévoyaient que les décisions soient prises par des Conseils des ministres dédiés à chaque domaine (Affaires étrangère, Défense et Éducation, donc), c’est à dire par des hommes politiques, des gens responsables devant leurs peuples, non par des techniciens. Par ailleurs, les décisions devaient être prises à l’unanimité, de manière à respecter scrupuleusement la souveraineté de chaque nation (ce qui est la condition nécessaire pour que vive la démocratie dans chaque pays : la souveraineté populaire suppose la souveraineté nationale). En pratique, cela aurait probablement nécessité beaucoup de géométrie variable, car tous les pays n’ont pas les mêmes besoins au même moment ni les mêmes tropismes. La Lituanie et la Grèce ne sont pas confrontées de la même façon à la question migratoire, par exemple. Des groupes de pays, dont la composition aurait sans doute été différente en fonction des sujets traités, auraient pu travailler ensemble sans qu’aucun d’eux ne soit contraint de participer à tout, contrairement à ce qui se passe dans l’Europe de l’uniformité psychorigide que nous connaissons.

Malheureusement, c’est la deuxième conception de l’Europe, celle des “Pères fondateurs”, celle, pour aller vite, de Jean Monnet, qui s’est imposée. C’est une Europe technique, marchande. Supranationale, aussi, puisqu’il s’agissait clairement, dans l’idée de ses concepteurs, d’effacer les nations (jugées guerrières) et d’ôter aux peuples (jugés tempétueux, irrationnels, trop passionnés) la charge de s’auto-gouverner. On a donc fabriqué un grand espace désincarné, a-démocratique, où seule l’économie semble exister, tout en échappant aux choix des peuples puisque la politique économique qui doit être menée (la même pour tous) est fixée une fois pour toute dans les traités. De plus, on a fait en sorte qu’il s’agisse d’un nain géostratégique, aligné sur la diplomatie américaine et défendu par l’OTAN. L’Allemagne – que son désir de s’ancrer définitivement à l’Ouest rendait amoureuse des États-Unis – a d’ailleurs une responsabilité particulière dans l’affaire. En effet, suite à l’échec des plans Fouchet au niveau de l’Europe des Six, de Gaulle s’est tourné vers le chancelier Adenauer et lui a proposé de faire affaire à deux. Ce fut le Traité de l’Élysée. Hélas, les parlementaires allemands ont voté au Bundestag un préambule unilatéral à ce traité, qui le vidait de sa substance. Dans ce préambule, il était acté que l’Allemagne privilégierait quoiqu’il arrive son engagement auprès de l’OTAN.

Bref, si l’Europe se trouve totalement désarmée face à la question migratoire, c’est parce qu’il s’agit d’une question politique, pas d’une question technique. Et parce qu’elle relève du régalien, cependant que les Européens ont fait le choix de considérer qu’on était entré dans la post-histoire, et que ce type de sujets n’existait plus. La Commission essaie bien de trouver des solutions, mais ça ne fonctionne pas. Elle propose des quotas de migrants par pays, en bonne représentante de ce qu’Alain Supiot appelle « la gouvernance par les nombres ». Elle fait des règles de trois, élabore des indicateurs et dessine des diagrammes en bâton, mais elle ignore tout du réel et de ses contingences. Ce n’est, après tout, qu’une administration et, de surcroît, l’administration d’un non-Etat.

Qu’entendez-vous lorsque-vous parlez du réel ?

Je veux dire que l’Europe n’est pas un monde vierge et plane sur lequel il suffit d’appliquer des formules mathématiques. C’est un continent composé de pays très divers, avec des histoires, des traditions, des positions géographiques différentes.

Des trajectoires démographiques différentes également. Il y a, dans le Monde diplomatique du mois de juin, un dossier remarquable sur la question démographique en Europe. Sa lecture éclaire beaucoup de chose. On y découvre que dans ce domaine, les Vingt-huit ne sont pas logés à la même enseigne, loin de là. Un groupe de pays se trouve dans une situation particulièrement difficile, celui composé des pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Entre une fécondité en berne, une mortalité qui a bondi après la chute de Mur de Berlin et, surtout, l’exode massif d’actifs qui partent chercher du travail à l’Ouest, les PECO se dépeuplent dans des proportions qui donnent le vertige. De quoi générer une angoisse existentielle profonde, une phobie de la « disparition ethnique » évidemment peu propice à l’accueil serein de populations étrangères.

Du coup, on comprend mieux le succès de ces droites conservatrices et anti-immigration à l’Est, du parti de Viktor Orban en Hongrie au PIS en Pologne, en passant par l’ANO de Andrej Babis en Tchéquie. Même la Slovénie, située sur l’ancienne “route des Balkans”, est désormais touchée. Et l’on se doute que ces pays ne céderont pas, qu’ils refuseront de se conformer aux quotas d’accueil de la Commission. De toute façon, il semble évident que les réfugiés ne souhaitent pas s’y installer non plus. L’an dernier, la BBC a consacré un reportage aux réfugiés arbitrairement “relocalisés” dans les pays Baltes. Confrontés à la difficulté de trouver un logement, un travail et au mauvais accueil qui leur est fait, beaucoup repartent dès qu’ils le peuvent. Évidemment.

Que faut-il faire alors ?

Le Monde a trouvé la solution ! Dans un édito publié après la réunion des ministres de l’Intérieur des Vingt-Huit à Luxembourg (5 juin), on peut lire ceci : « Selon un rapport récent du think-tank européen European Stability Initiative, quatre pays, l’Allemagne, la France, l’Italie et la Grèce, ont concentré en 2017 près des trois quarts (72 %) des demandes d’asile (…). Ces quatre pays ont un intérêt prioritaire à réformer et à harmoniser le droit d’asile, et à négocier des accords de réadmission avec les pays d’origine, en particulier les pays africains dont les ressortissants ne peuvent pas prétendre à un statut de réfugié ». On y est : un groupe circonscrit de pays ayant intérêt à travailler ensemble sur un sujet particulier, pourraient s’atteler à une tâche commune, en mode “coopération intergouvernementale”. C’est d’ailleurs ce que dit Hubert Védrine dans une récente interview : « on peut prendre des initiatives nouvelles avec un nombre restreint de partenaires. S’il y a un domaine où les pays membres devraient agir de façon volontaire, coordonnée et rapide, c’est pour doter Schengen de vraies frontières (…) il faut que les ministres de la Justice, de l’Intérieur, des différents pays travaillent ensemble ». Les ministres, donc. Pas les technocraties “indépendantes” qui ne rendent de comptes à personne.

Reste un problème de taille : là où il faudrait une coopération étroite entre pays, le long processus d’intégration économico-juridique qui a prévalu jusque-là a créé de la divergence, de la méfiance voire de l’animosité. Le partage d’une monnaie unique par des pays dont les structures économiques n’ont strictement rien à voir, a généré une compétition féroce et une course à la déflation salariale dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne favorise pas l’amitié entre les peuples. Entre la Grèce et l’Italie d’un côté, l’Allemagne de l’autre, ce n’est pas l’amour fou. Le traitement quasi-injurieux réservé par la presse allemande à la question italienne il y a quelques jours en a à nouveau témoigné. L’Union européenne, le marché et la monnaie unique, sont en train de détruire toute forme de cohésion en Europe.

Récemment, Trump a décidé d’augmenter les taxes de certains produits importés en provenance notamment de l’Union européenne. L’UE est-elle la dernière à encore croire au libre-échange ?

Je disais à l’instant que la manière dont on a construit l’Europe en a fait un simple marché, stratégiquement inféodé aux États-Unis et habitué à vivre sous leur aile. Les Américains eux-mêmes ont beaucoup fait, d’ailleurs, pour que le projet supranational de Monnet s’épanouisse et que l’idée d’Europe politique des gaullistes soit enterré : ils ne voulaient pas d’une Europe indépendante, et souhaitaient au contraire qu’elle soit leur pion. Pendant la Guerre froide, ils lui ont assigné le rôle de rempart contre le communisme. A la fin de celle-ci, ils ont considéré que l’UE élargie jouerait le rôle utile de “pôle d’attraction” pour un maximum de pays de l’Est, les détachant ainsi de l’orbite russe.

Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, les Européens ont parfois l’impression que les États-Unis les “lâchent”. C’est particulièrement vrai de l’Allemagne, qui est habituée, depuis la fin de la guerre (et même si les relations se sont beaucoup refroidies sous Schröder autour de la question irakienne) à ce que les Américains soient à ses côté. Ce sont eux qui ont initié la réforme monétaire de 1948 ayant abouti à la création Deutschemark, laquelle a précédé la fondation de la République fédérale d’Allemagne en 1949. C’est George Bush qui, après la chute du Mur de Berlin, a soutenu avec le plus de vigueur le projet de Kohl de réunifier le pays au pas de charge, cependant que les voisins européens de Bonn demeuraient sceptiques. C’est sur Washington que le pays d’Angela Merkel compte aujourd’hui pour sa sécurité, lui que son histoire particulière a conduit à opter pour le pacifisme et qui ne dispose pas des mêmes moyens de se défendre que la France ou la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, la République fédérale ne cesse d’essuyer des reproches de la part de Donald Trump, que ce soit au sujet de ses excédents commerciaux jugés excessifs, ou de sa trop faible participation financière à l’OTAN. Elle se trouve prise au dépourvu et traverse une sorte de crise existentielle.

Et ce sont bien les excédents allemands que Trump a dans le viseur, lorsqu’il décide de prendre quelques mesures protectionniste vis à vis de l’Europe. Ces excédents sont dans le collimateur du Trésor américain depuis des années, et jugés propres à déstabiliser l’économie mondiale. Le fait est que ces excédents ont été obtenus parce que l’Allemagne mène une politique économique mercantiliste et de “tout-à-l’export”. Ceci la rend très dépendantes de ses clients, parmi lesquelles les États-Unis, et Trump le sait. Il mise sur la division des Européens et sur une probable volonté allemande de temporiser, afin que les prochaines marchandises taxées par Washington ne soient pas les berlines allemandes. A-t-il raison ou son attitude va-t-elle au contraire ressouder les Européens ? On en saura plus après le sommet du G7.

Dans votre dernier livre, avec David Cayla, vous pronostiquez la fin de l’UE. Cette perspective se rapproche-t-elle selon vous ? L’UE n’a-t-elle au contraire pas prouvé qu’elle pouvait survivre, même sans le soutien des citoyens ?

La fin de l’UE est déjà là. Le vote britannique relatif au Brexit a mis fin au mythe du caractère irrévocable de l’adhésion à l’Union. Celui de l’irréversibilité de l’euro est en train de se fissurer. La coalition italienne a d’abord souhaité nommer un ministre de l’économie hostile à la monnaie unique, Paolo Savona, finalement installé aux Affaires européennes. La presse annonce l’entrée possible au gouvernement d’Alberto Bagnaï, un économiste italien fort en gueule, auteur d’un best-seller au titre évocateur : « Le crépuscule de l’euro – Pourquoi et comment la fin de la monnaie unique sauverait la démocratie et la prospérité en Europe ». En Allemagne enfin, 154 économistes – dont le très connu Hans-Werner Sinn et Jurgen Stark, un ancien de la BCE qui en a démissionné parce qu’il trouvait que sa politique devenait trop “laxiste” – ont récemment publié un manifeste. Ils y appelaient d’une part à refuser les propositions d’intégration supplémentaires formulées par Emmanuel Macron, et d’autre part… à prévoir que soit intégrée aux traités une clause de sortie de l’euro.

Bref, ça sent le sapin pour l’Union européenne. Ça peut être long, car des intérêts financiers colossaux sont en jeu, et que tout sera fait pour maintenir la bête en vie aussi longtemps que possible. En revanche, lorsque ce sera fait, l’Europe demeurera. Car l’Union n’est pas l’Europe. Au contraire, elle la détruit. Les possibilités de coopérations intergouvernementales demeureront, dans mille et un domaines : science, culture, industrie, affaires étrangères, etc. Si toutefois les différents pays parviennent à se sortir de la gangue maastrichienne sans trop de dommages et ont encore envie de faire des choses ensemble.

(1) Règlement européen qui oblige aux demandeurs d’asile de demander celle-ci dans le premier pays de l’Union européenne dans lequel il a mis les pieds.

Photo de une : Drapeaux européens

Crédits : PIXNIO

David Cayla et Coralie Delaume : « L’Europe de l’économie et du droit, ça ne marche pas »

Interview publié le 27 janvier 2017 sur le site Le Comptoir

Blogueuse et essayiste, Coralie Delaume est taulière de L’Arène nue et auteur de « Europe, les États désunis » (Michalon, 2014). Maître de conférence à Angers, David Cayla est membre des Économistes atterrés, collectif hostile à la doctrine néolibérale et à la toute-puissance des marchés financiers. Ils viennent de publier « La fin de l’Union européenne » chez Michalon. Nous leur avons posé quelques questions sur ce très bon ouvrage, qui met en évidence les lacunes de la construction européenne.

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Vous avez dit « gauche réac » ?

Article publié le 6 mai 2015 sur Le Comptoir

La gauche n’a jamais semblé aussi divisée qu’aujourd’hui. Si certains se revendiquent clairement progressistes, d’autres, plus réticents, se questionnent davantage et s’attirent les foudres des premiers. Les insultes fusent, les coups bas pleuvent. Parmi ces attaques, le terme de « réactionnaire » revient quasi automatiquement pour qualifier quiconque ne s’inscrit pas dans ce mouvement en avant. Alors, existe-t-elle réellement, cette « gauche réac », ou n’est-elle qu’un fantasme ?

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Coralie Delaume : « La victoire sans appel de Syriza est une vraie preuve de sang-froid »

Texte initialement publié le 29 janvier 2015 sur Le Comptoir

Coralie Delaume est blogueuse et essayiste. Taulière du blog L’arène nue, elle a publié l’an dernier « Europe, les États désunis », chez Michalon. Nous avons souhaité nous entretenir avec elle sur les derniers événements européens, notamment l’accession au pouvoir en Grèce du parti de gauche dite « radicale » Syriza et de son leader, Alexis Tsipras.

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5 livres à (se faire) offrir pour Noël

Article publié initialement le 22 décembre 2015 sur le Comptoir avec Frédéric Santos, Vincent Froget et Noé Roland

La fête de Noël approche à grands pas et sa débauche consumériste avec. Au Comptoir, nous avons eu l’idée de joindre l’utile à l’agréable et de vous proposer une sélection de livres à offrir, tous sortis dans le courant de l’année 2014. Ces cinq livres que nous vous proposons – que nous aurions aimé être plus variés – sont les livres que la rédaction a trouvés, pour diverses raisons, les plus intéressants au cours de l’année qui s’achève et est à l’image des affinités politiques et intellectuelles de l’équipe. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et ne perdez jamais de vue ce qu’est l’esprit de cette fête : un moment de partage fraternel. NB : Il est évidemment fortement déconseillé d’aller acheter ces livres sur Amazon ou à la Fnac…

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Coralie Delaume autopsie le rêve européen

Blogueuse politique officiant sur divers supports, notamment sur L’Arène Nue qu’elle a créé en 2011, Coralie Delaume sort son premier ouvrage intitulé Europe, les États Désunis. En pleine crise prolongée des institutions européennes – autant sur le plan politique que sur le plan économique – et à peine deux mois avant les élections européennes, ce réquisitoire peut s’avérer très utile.

Le livre est organisé en deux grandes parties. La première concerne le trio institutionnel moteur de l’Union européenne, à savoir : la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE). La seconde est une réflexion sur l’état actuel de l’Europe.

L’analyse institutionnelle permet de situer le cadre idéologique de la construction européenne. Née du discrédit jeté sur les nations et les peuples par les deux guerres mondiales, celle-ci repose sur deux piliers : le juridisme et l’économicisme.  Le problème provient du fait que cette création post-nationale et économique, en plus d’être profondément libérale,  implique des sacrifices démocratiques. Afin d’appuyer son argumentation, Coralie n’hésite pas à détricoter le « mythe Monnet » – mythe plus présent dans la tête de nos élites que dans l’esprit des gens ordinaires – ou à recontextualiser le rêve européen de Victor Hugo. Dans cette optique, la Commission européenne n’est qu’un « bastion du techno-atlantisme », à l’image de ce que Jean Monnet avait prévu, qui a pour mission principale de se substituer aux États. Cet organisme qui échappe à la démocratie (ou aux démocraties européennes pour être plus précis) concentre en son sein les pouvoirs législatif et exécutif – Montesquieu[i] et Rousseau[ii] doivent se retourner dans leur tombe. De son côté, la BCE indépendante des États – comme le veut l’orthodoxie libérale et surtout l’ordolibéralisme allemand, père de l’économicisme européen – est aussi très sévèrement critiquée par l’auteur. L’économicisme européen illustre parfaitement un paradoxe mis en évidence par Béatrice Hibou : « Plus on déréglemente, plus on bureaucratise »[iii]. La bureaucratisation de l’Union est mise en place par la CJUE. Coralie explique à juste titre qu’un excès de législation répond au défaut de législateur né de l’impuissance du Parlement européen. Une législation qui s’est mise en place par « petits pas » et qui est progressivement devenue supérieure au droit national[iv]. Celle-ci est comparée à une forme juridique du slogan TINA[v] si cher à Margaret Thatcher. De plus en plus complexe, elle a fini par transformer notre Constitution en vrai « chewing-gum » (5 amendements depuis 1992) à coups de traités mais aussi de droits dérivés.

Outre ce constat institutionnel et idéologique, le livre dresse un « beau » portrait de ce qu’est aujourd’hui l’Union européenne de façon plus concrète. Le problème du leadership européen, dont l’Allemagne ne veut pas réellement est d’abord évoqué. Pourtant, le moteur de l’Union se trouve aujourd’hui bien outre-Rhin. Le souci est que les Allemands veulent les avantages européens – un grand marché économique – mais ne veulent pas les inconvénients – la peur de « payer » pour les autres, pourtant nécessaire dans l’optique d’un saut fédéraliste. Les conséquences économiques de la monnaie unique et l’installation d’une Europe à deux vitesses sont parfaitement analyser. Au « Sud » les PIIGS (Portugal, Italie, Irlande, Grèce et Espagne : un acronyme méprisant et méprisable qui en dit très long sur la solidarité européenne) auxquels nous pouvons ajouter la France se débattent tant bien que mal pour enrayer le chômage (plus de 25% de la population active en Espagne ou en Grèce !!), alors que le « Nord » composé de l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, les Pays-Bas (même s’ils sont actuellement en difficulté à cause de l’éclatement d’une bulle immobilière) et la Finlande se porte relativement mieux. Ces conséquences économiques ne sont pas sans conséquences politiques, loin de là. Aujourd’hui, cette Europe qui bénéficie d’un culte quasi-religieux de la part de nos élites politiques, économiques et intellectuelles divise les peuples. En résulte une montée des nationalismes, des mouvements comme le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo ou encore des séparatismes au sein des régions riches coincés chez les pauvres (comme la Catalogne en Espagne). En France, l’Union européenne rime de plus en plus avec pessimisme, désillusion politique – surtout depuis que nos dirigeants se sont assis sur la volonté populaire et le rejet du TCE en 2005 – et montée du Front national, sorte de parti parasite qui grignote les miettes (de plus en plus importantes) qu’on lui laisse.

Brillant, instructif, nourri de références (de Marcel Gauchet à Patrick Artus en passant par Frédéric Lordon, Cornelius Castoriadis, George Orwell ou encore Jean-Michel Quatrepoint) et souvent drôle – l’ironie étant, dans ce livre comme ailleurs, un trait marquant de la plume de l’auteur – cet ouvrage   constitue une très bonne sortie de ce début d’année. La charge portée par Coralie Delaume contre cette Union européenne supranationale et néolibérale est sérieuse. Les critiques que je pourrais formuler à l’égard de ce livre sont très minimes. La première serait sur l’utilisation du mot « populisme » pour caractériser la montée du néonationalisme.  Certes, l’auteur met des guillemets pour parler du populisme, mais elle participe quand même au discrédit jeté par nos élites sur le concept de « peuple » et contribue à faire oublier que le populisme est à l’origine un mouvement entendant adapter le socialisme aux réalités populaires[vi]. Il serait certainement plus judicieux de parler de « national-populisme », forme dégénérée du populisme (et du socialisme selon Jean Jaurès[vii]) qui exacerbe le peuple au sens national et l’essentialise. La seconde critique concerne les raisons de l’absence de débats sur l’euro. Si Coralie a raison de montrer que nos élites politiques font preuves d’une irrationalité criante pour éviter toute remise en question de la monnaie unique, elle oublie aussi d’expliquer que c’est aussi parce qu’elle correspond à des intérêts de classes (même si la question est très brièvement soulevée). La construction européenne doit en partie beaucoup aux lobbys de la classe dominante (au premier rang duquel l’European Round Table, grand lobby industriel) qui a tout intérêt à la sauver quitte à mettre à la rue tous les peuples européens.

Mais si la perfection n’est pas de ce monde, cet ouvrage est  à se procurer d’urgence par tous ceux qui défendent l’idée d’une Europe des nations, dont on oublie trop souvent qu’elle correspond à l’idéal internationaliste de Jaurès[viii].

Boîte noire :


[i] Voir De l’Esprit des lois (1748)

[ii] Voir Du Contrat Social (1762)

[iii] La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012

[iv] L’auteur rappelle que cette supériorité a commencé en 1964 avec l’arrêt Costa contre ENEL

[v] Acronyme de « There is no alternative » ou en français « Il n’y a pas d’autre alternative » signifiant qu’il n’y a pas d’autre option possible que le capitalisme néolibéral mondialisé.

[vi] C’était en tout cas la préoccupation du mouvement Narodniki russe du XIXème siècle qui a créé en 1901 le Parti socialiste révolutionnaire (SR), tout comme du People’s party américain qui s’est également constitué au XIXème siècle.

[vii] A propos du général Boulanger dans L’Idéal de justice

[viii] Lire à ce sujet le chapitre X de L’Armée Nouvelle de Jaurès (1911)