Archives du mot-clé écologie

Vincent Cocquebert : « On sous-traite à une jeunesse fantasmée les grands défis d’aujourd’hui et de demain »

Entretien initialement publié le 28 mars 2019 sur Le Comptoir

Vincent Cocquebert est journaliste et rédacteur en chef de Twenty, magazine consacré à la jeunesse. Il vient de publier aux éditions Arkhé « Millennial burn-out : X, Y, Z… Comment l’arnaque des “générations” consume la jeunesse ». Il revient avec nous sur cet ouvrage.

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Débat avec Lenny Benbara sur la gauche, le peuple et les gilets jaunes

Débat publié les 1er et 17 avril sur Reconstruire

3 médias s’entrecroisent : Kevin Victoire, responsable de la revue du Comptoir et journaliste à Marianne, Lenny Benbara, directeur de publication de Le Vent se lève sont réunis pour la première fois par Reconstruire. Dialogue entre deux versions du populisme adossées à deux auteurs (Chantal Mouffe et Jean-Claude Michéa), entre deux jeunes médias engagés dans la construction d’une contre-hégémonie culturelle.

Première partie : « Notre génération se fait moins d’illusions sur le clivage gauche/droite »

Deuxième partie : « Le projet politique « liberté, égalité, fraternité » est un projet culturel »

Richard Wilkinson : « Le changement climatique exige des sociétés plus égalitaires »

Entretien  publié initialement le 22 février 2019, sur Le Média presse

Richard Wilkinson est professeur émérite d’épidémiologie sociale à l’université de Nottingham. En 2009, il publie avec Kate Pickett The Spirit Level : Why mor equal societies almost always do better. Cet ouvrage important est traduit en français en 2013 aux Petits Matins, sous le titre Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Ils y démontraient, à l’aide d’une batterie d’indicateurs (espérance de vie, sécurité, etc.), que plus les sociétés étaient égalitaires, mieux elles s’en sortaient. Les plus pauvres ne sont pas les seuls à y gagner. Les riches profitent autant de l’égalité. Pour Richard Wilkinson et sa co-autrice, la raison à cela est que les inégalités provoquent de l’anxiété, les individus ayant peur du déclassement. Une théorie qu’ils approfondissent dans leur nouveau livre, Pour vivre heureux, vivons égaux !, publié aux Liens qui Libèrent. Nous avons rencontré le chercheur anglais afin d’en discuter.

Le Média : Pourquoi avoir publié ce livre près de dix ans après L’égalité est meilleure pour tous ?

Richard Wilkinson : Nous l’avons fait pour deux raisons. D’abord, nous voulions montrer que les gens étaient affectés dans leur être et dans leur vie personnelle par l’inégalité. Elle n’est pas extérieure à notre existence. Ensuite, nous voulions évoquer le processus causal qui est sous-jacent aux données qui étaient mises en valeur dans notre premier livre. Nous montrions que les pays plus inégaux étaient plus violents et étaient dans un état sanitaire plus mauvais. Beaucoup de ces problèmes étaient comportementaux : ils connaissent plus de violence, plus de gens y sont emprisonnés, les filles tombent enceintes plus jeunes, etc. Nous voulions montrer qu’il y avait aussi des effets psychologiques et mentaux.

Justement, selon vous, l’inégalité provoque à la fois une chute de la confiance en soi et du narcissisme. Comment expliquez ce double mécanisme ?

L’inégalité diffuse l’idée que certaines personnes valent plus que d’autres. Cela renforce l’importance de la classe sociale. Chacun est alors jugé par les autres à partir de son statut social, ce qui crée de l’anxiété. Car, non seulement nous jugeons les autres en fonction de leur statut, mais nous sommes inquiets de la manière dont les autres nous percevront. « Je voudrais que tu penses que je suis quelqu’un d’amusant, d’intéressant, de joyeux, etc. » Les individus doutent d’eux-mêmes, de leur propre valeur dans la société.

Et pour le narcissisme ?

Vous pouvez répondre de deux manières à l’inquiétude générée par la façon dont vous êtes considérés et jugés. Vous pouvez souffrir d’un manque de confiance en vous. Le contact social devient difficile, au point que certains se retirent de la vie en société. Ce mécanisme provoque des dépressions. Sinon, vous pouvez essayer d’entrer dans un processus d’amélioration de votre image. Une étude révèle que dans les pays inégalitaires, les gens se considèrent souvent au-dessus de la moyenne. Quand on demande aux Français s’ils se croient plus intelligents, plus attrayants ou meilleurs conducteurs que leurs concitoyens, ils répondent que oui. Ils font de l’autopromotion. Une partie de cela est provoquée par le narcissisme, mais également par le consumérisme. Comment nous montrons nous aux autres ? À travers les vêtements que nous portons, nos téléphones portables, nos voitures, etc. « Moi, je veux vous montrer que je suis quelqu’un qui a réussi ! »

En 1979, le sociologue américain Christopher Lasch publiait La culture du narcissisme. Il montrait justement que la société de consommation était une machine à fabriquer du narcissisme, mais aussi de l’anxiété. Prolongez-vous en quelque sorte sa réflexion ?

Je ne pense pas qu’il ait relié cela à l’inégalité, contrairement à nous. Des recherches montrent que dans tous les groupes de revenu, des plus riches aux plus pauvres, il y a des niveaux élevés d’anxiété liés au statut. Nous sommes de plus en plus inquiets et consommons de plus en plus, comme Lasch l’avait perçu. Mais, il n’avait pas compris le rôle de l’inégalité dans ce processus. Elle crée des relations sociales hiérarchisées entre les gens. Cela a un lien très fort avec notre sensibilité au statut social. L’inégalité est une question d’auto-évaluation de sa propre valeur.

N’est-ce pas une conséquence de notre régime libéral politique et économique ? Dans l’Ancien Régime, nous étions pauvres et nous l’acceptions, car nous savions que nous n’avions aucun moyen de nous élever. Aujourd’hui, le concept de méritocratie nous laisse croire qu’il suffirait d’aller à l’école pour améliorer notre condition. Le revers est que si vous n’y arrivez pas, ce qui est souvent le cas, vous êtes le seul responsable de votre propre échec…

Au début du livre, nous parlons de l’effet de la mobilité sociale, ainsi que de la dissolution des communautés locales. Si vous êtes dans une communauté stable, entourés de gens qui vous ont connu toute votre vie, vous doutez moins de votre statut. Dans notre société, beaucoup de problèmes sont liés à l’apparence. Enfin, il est évident qu’il y a de la politique dans l’inégalité. Le néolibéralisme a mené a plus d’inégalité.

L’égalité a échoué en URSS et dans les pays satellites. À l’inverse, le capitalisme survit tant bien que mal en créant énormément d’inégalité. Vous avez montré que l’égalité est souhaitable, mais est-elle possible dans nos sociétés complexes ?

J’aimerais croire que nos sociétés vont survivre. Mais elles vont faire face à de graves problèmes, avec le changement climatique. Sous les gouvernements communistes, l’égalité s’est accompagnée de dérives : État policier, manque de liberté de parole, etc. Nous voulons, au contraire, atteindre l’égalité en accroissant la démocratie, non pas en la limitant. Notre souhait est d’étendre la démocratie sur le lieu de travail. Notre objectif est de fonder une démocratie économique, qui repose sur la représentation des travailleurs aux conseils d’administrations des entreprises. Il faudrait aussi inciter aux créations de coopératives. Les sociétés directement dirigées par les travailleurs réussissent mieux que les autres : elles sont plus productives et il est plus agréable d’y être. Évidemment, la démocratie en entreprise ferait diminuer les écarts salariaux. Vous pouvez estimer que votre patron peut gagner deux, trois ou quatre fois plus que vous. Mais beaucoup de patrons gagnent deux cents ou trois cents fois plus que leurs employés, ce qui est anormal.

Dans votre livre, vous montrez que les premières sociétés étaient égalitaires, si bien qu’à l’inégalité apparaît finalement comme l’exception, d’un point de vue historique. Pensez-vous que la pression démographique et le progrès technique, qui poussent à la concentration du capital, ont rendu impossible l’égalité ? L’inégalité n’est-elle pas la conséquence de société trop grandes et trop complexes ?

Les premières sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas égalitaires parce qu’elles étaient à petites échelles. Chez les singes, il existe de petits groupes hiérarchisés, avec un mâle dominant. Les autres ont peur de lui et il monopolise l’accès aux femelles. Les sociétés humaines à petites échelles n’étaient pas du tout comme cela. Cependant, l’agriculture a créé de l’inégalité, particulièrement par la croissance des villes et l’imposition. C’est parce qu’elle est extrêmement individualiste. « Je récolte pour ma famille, pas pour la vôtre. » Mais avec le capitalisme moderne, nous produisons tous les uns pour les autres. Je dépends chaque jour de choses fabriquées en Chine, en France, au Japon, en Inde, etc. Le livre que j’ai écrit est lu dans beaucoup de pays. Nous sommes dans cette interdépendance mondiale. Toute la production l’est. La base individualiste des sociétés agricoles, dans lesquelles nous vivons toujours, est obsolète. Nous devons nous organiser de manière plus égalitaire. Dans notre système économique, les actionnaires contrôlent les entreprises. Dans le passé, ils connaissaient bien les sociétés qu’ils possédaient, car ils gardaient pendant des années les actions. Maintenant, elles sont vendues en quelques millisecondes par des ordinateurs.

La nature du travail a aussi changé. La valeur d’une entreprise ne se résume plus à ses machines et à ses bâtiments. Il s’agit de groupes d’individus qui mettent en commun leurs capacités et leurs compétences. La démocratie permet de mieux utiliser leurs expertises. Enfin, j’estime que l’interdépendance moderne et la nature coopérative du travail exigent une nouvelle forme d’organisation.

Selon vous, la mondialisation nous rend tous interdépendants. Mais ce phénomène ne consacre-t-il pas la concurrence généralisée des travailleurs ? La mondialisation n’est-elle pas le premier vecteur d’inégalité à l’échelle du globe depuis 40 ans ?

Non. Au XIXe siècle, les inégalités sont très fortes. Elles commencent à se réduire à partir des années 1930, jusqu’à la fin des années 1970. Puis, elles remontent. Cette baisse est due à l’organisation du monde ouvrier et à la peur du communisme. Celle-ci est bonne pour le capitalisme, puisqu’elle a permis de développer l’État-providence. L’affaiblissement des syndicats a provoqué la privatisation des services publics. Cela a provoqué des inégalités. Il en est de même avec la baisse des impôts pour les tranches les plus élevées. Cette évolution a été commune à tous les pays riches et inégalitaires.

Les États sont aujourd’hui conquis aux multinationales et au capitalisme. Le communisme ne joue plus le rôle d’épouvantail. Votre livre montre que les syndicats ont joué un rôle important dans la baisse des inégalités. Mais aujourd’hui, ils sont trop affaiblis. Quels leviers restent-ils aux citoyens pour conquérir l’égalité ?

Il y a déjà un mouvement croissant de colère contre les très hauts salaires, depuis la crise financière de 2008 et le mouvement Occupy. Je crois qu’il devient de plus en plus clair, que si nous voulons enrayer le changement climatique, nous devons réduire les inégalités. Les Gilets jaunes montrent ce qui se passe, lorsque nous introduisons des mesures environnementales, sans plus d’égalité. La population n’est plus d’accord. Le changement climatique exige des sociétés plus égalitaires.

Légende : Richard Wilkinson, avec Kate Pickett

Crédits : Les Liens qui libèrent

Murray Bookchin : Et si le municipalisme libertaire était la solution ?

Article initialement publié le 6 décembre 2018

La gestion démocratique de la ville pourrait-elle être une solution à la crise écologique, au capitalisme, mais aussi au sexisme et au racisme ? C’était en tout cas la thèse de Murray Bookchin, anarchiste américain important, dont la biographie rédigée par sa seconde épouse, Janet Biehl (Écologie ou catastrophique : La vie de Murray Bookchin, L’amourier), vient d’être traduite.

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Aurélien Bernier : « La gauche a été écrasée intellectuellement par la mondialisation »

Entretien initialement publié le 7 novembre 2018 sur Le Média presse

Ancien militant d’Attac, Aurélien Bernier a collaboré pour Le Monde diplomatique et L’Humanité dimanche. Il est l’auteur de nombreux essais, dont Les OGM en guerre contre la société (Mille et une nuits, 2005), Désobéissons à l’Union européenne ! (Mille et une nuits, 2011), Comment la mondialisation a tué l’écologie (Mille et une nuits, 2012), La gauche radicale et ses tabous : Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national (Seuil, 2014), ou encore La démondialisation ou le chaos : démondialiser, décroître et coopérer (Utopia, 2016). Au fil de ces ouvrages, Aurélien Bernier tente d’articulier critique de la mondialisation et de la construction européenne, écologie politique radicale et internationalisme. Il vient de publier Les voleurs d’énergie. Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz, du pétrole (Utopia). Nous l’avons rencontré au Lieu-Dit, célèbre bar parisien prisé par la gauche radicale, avant un débat avec Coralie Delaume et David Cayla. Il revient avec nous sur l’actualité de la gauche radicale.

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Fabrice Nicolino : « L’agriculture industrielle ne nourrira pas 10 milliards d’êtres humains »

Entretien publié initialement le 13 septembre 2018 sur Le Média presse

Fabrice Nicolino est journaliste et essayiste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’écologie ou l’agriculture et publie ce 13 septembre aux éditions Les Liens qui Libèrent, Nous voulons des coquelicotsavec François Veillerette. Il revient avec nous sur cette ouvrage, qui constitue un manifeste contre l’utilisation des pesticides chimiques. 
« Les pesticides sont des poisons qui détruisent tout ce qui est vivant. Ils sont dans l’eau de pluie, dans la rosée du matin, dans le nectar des fleurs et l’estomac des abeilles, dans le cordon ombilical des nouveaux-nés, dans le nid des oiseaux, dans le lait des mères, dans les pommes et les cerises. Les pesticides sont une tragédie pour la santé. » Voilà comment nous préviennent Fabrice Nicolino, journaliste, et François Veillerette, militant écologiste qui a notamment présidé Greenpeace France. Les deux auteurs publient un livre-manifeste, ainsi qu’un appel, intitulé « Nous voulons des coquelicots », en espérant un soulèvement pacifique contre l’effacement d’un monde.

Le Média : Pourquoi voulez-vous des coquelicots ?

Fabrice Nicolino : Le coquelicot est un symbole. C’est une fleur fragile et très belle. Avant le grand massacre des pesticides, il y avait des coquelicots partout dans les champs de blés, mais aussi des bleuets. Ce sont des fleurs que l’on qualifie de « messicoles », c’est-à-dire qui poussent pendant les moissons. La campagne en était remplie. Les pesticides qui ont déferlé à partir de la fin des années 1950 et du début des années 1960 les a presque fait disparaître. Il y en a dans les bas-côtés ou dans certains champs non-traités. Mais cette fleur réapparaît dès que les pesticides arrêtent d’être répandus. Elle est résistante et possède un pouvoir de germination long. Certains disent 100 ans, d’autres 500 ans. C’est-à-dire que la graine est fertile très longtemps. Il y a donc des graines encore présentes depuis 50 ans ou plus qui peuvent repousser. « Nous voulons des coquelicots » c’est une manière de dire originalement que nous souhaitons un monde différent. Nous voulons un mode coloré, avec des lumières, des fleurs sauvages et tout ce qui s’ensuit : des abeilles, des oiseaux, etc.

En ouvrant votre livre, on pourrait s’attendre à ce que vous commenciez en parlant de coquelicots. Mais au contraire, vous évoquez le triste sort des insectes, dont le nombre recule en France…

Parce qu’il faut des clés dans cette histoire sombre. Sinon rien n’est compréhensible. Il faut expliquer qu’il s’est passé quelque chose de fulgurant dans toutes les sociétés du Nord et la plupart du Sud : l’apparition de pesticides de synthèse. Il faut le raconter. Si nous voulons des coquelicots, c’est parce qu’ils ne sont plus là. Et si c’est le cas, c’est parce qu’il y a des causes économiques, politiques et écologiques derrière.

En quoi est-ce si important pour nous ?

Personne n’est obligé de se sentir touché. Mais nous le sommes directement. Il y a des centaines d’études scientifiques, publiées dans les plus grandes revues internationales, comme The Nature ou Science. Certes, elles ne sont pas intouchables. Mais elles montrent avec clarté que les pesticides sont reliés à l’augmentation très importante d’un grand nombre de maladies chez les êtres humains, notamment beaucoup de maladies neurologiques, comme Parkinson. Elles sont parfois considérées comme des maladies professionnelles pour des paysans exposés constamment aux pesticides dans le cadre de leur travail. Mais tout est complexe. Il n’existe aucune connaissance qui permet de dire : « Vous avez été exposés à cela, donc vous avez ceci. » Nous savons juste qu’il existe un très grand nombre de molécules pesticides, qui sont des molécules toxiques, qui jouent sur la reproduction des humains, leur fertilité ou sur phénomènes aussi connus que le diabète et l’obésité. Ce n’est pas la cause unique, mais cela s’ajoute à d’autres phénomènes.

Il n’existe pas de causalité directe ? Par exemple, le Antilles, où le sol est empoisonné par le chlordécone, connaît un taux surélevé de cancers de la prostate….

Le chlordécone a été interdit aux États-Unis en 1976 après un scandale sanitaire qui a fait le tour du monde à l’époque, mais que tout le monde a oublié. Dans une usine qui produisait ce que l’on appelait « Curlone », mais qui correspond au chlordécone, un grand nombre d’ouvriers ont eu des problèmes neurologiques. On en a conclu que cela venait d’une exposition massive et constante à ce produit. Il y a eu, outre-Atlantique, des centaines d’articles. Mais en France, nous avons continué de l’utiliser pour combattre les charançons dans les bananes en Guadeloupe et en Martinique. Les planteurs békés, les vieilles familles blanches et riches des Antilles, ont décidé de l’utilisation du produit, malgré ce que nous savions. Nous avions connaissance de ce qui s’était passé. Il a été décidé d’ignorer le danger. Des rapports officiels de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) révèlent que des autorisations ont disparu. Cela laisse supposer qu’il y a eu une magouille monstrueuse autour de cela et des dérogations.

Cela a duré jusqu’en 1993. Le chlordécone est tellement stable chimiquement que les sols guadeloupéens et martiniquais sont empoisonnés pour au moins 400 ans. Des générations vont se taper se truc-là. Les conséquences pour les humains sont tragiques. Beaucoup de maladies neurologiques sont inexplicables en Guadeloupe. C’est le record du monde, rapporté à la population, du nombre de cancers de la prostate. Même cela n’est pas démontrable par A+B. Dans l’état actuel des connaissances, il n’est même pas possible de prouver que la cigarette provoque le cancer du poumon.

En gros, il y a une corrélation entre les phénomènes, mais rien ne prouve la causalité ?

Il y a une infinité de raisons de penser que c’est vrai. Il est toutefois impossible d’apporter une preuve absolue, pas à 100%. C’est sûr et certain que le chlordécone est responsable de cette merde ! C’est sûr et certain que la gauche et la droite sont tous les fautives. Henri Nallet, qui a été ministre de l’Agriculture de François Mitterrand à partir de 1985, est emblématique. Il est d’ailleurs maintenant impliqué dans l’Affaire du Mediator, en tant que lobbyiste pour les laboratoires Servier. Il a commencé sa carrière comme chargé de mission à la FNSEA, il est mouillé à fond dans tout cela. Nallet a ensuite été ministre de l’Agriculture. Il a toujours servi les intérêts industriels. Il a signé l’autorisation de l’utilisation du chlordécone en tant que ministre de l’Agriculture. Mais personne ne lui demande de compte. Qu’attendons-nous pour l’interpeller sur son autorisation d’utiliser un produit nuisible pour tout l’écosystème, dont les humains ? C’est pareil pour Jean-Pierre Soisson, « ministre d’ouverture » de Mitterrand en 1988. Ministres de gauche, ministres de droite, même infamie.

Dans votre livre, vous montrez que le problème des pesticides est connu depuis des décennies en France. Pourquoi les choses ont si peu évolué ?

Il y a un basculement dans la perception des pesticides avec le livre de Rachel Carson, Printemps silencieux, en 1962. L’histoire commence après la Seconde Guerre mondiale. Les chimistes ont mis en place de nouveaux pesticides de synthèse chimique, très efficaces. Tout le monde perçoit cela presque comme un miracle, même le DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane). Rachel Carson, qui est une biologiste très connu aux États-Unis, fait démarrer une autre histoire. C’est important de dire cela. Elle raconte tout dans son livre qui a été relu par des sommités de l’époque. C’est vraiment un ouvrage indiscutable. Il apporte des éléments prouvant que les pesticides sont dangereux et toxiques. L’industrie a presque 20 ans d’âge. Elle est déjà très puissante. Elle ne peut pas reculer. Va alors se jouer une opération de désinformation, trucages et mensonges. Comme elle ne peut pas admettre qu’elle produit des poisons, elle va attaquer de manière inouïe Rachel Carson. Elle est accusée d’être hystérique, puisque c’est une femme, d’être lesbienne, puisqu’elle n’est pas mariée, d’être une agente du KGB, etc. Ici, il se passe la même chose. Pourquoi ? Parce qu’un lobby pro-pesticides très puissant a été créé volontairement en 1945. Il ne faut pas faire d’anachronisme. À l’époque, tout le monde pensait que les pesticides étaient une bonne chose. Ils ont rassemblé à l’INRA, qui est un institut de recherche public fondé en 1946, les services du ministère de l’Agriculture, des agronomes, des scientifiques, des industriels, etc. Cette structure qui défend les pesticides n’a jamais été attaquée. Pire, elle a même été renforcée. Sans réforme radicale dans ce domaine, le problème persistera. Nous aurons des gens qui défendent les pesticides, malgré ce que nous savons dessus.

Justement, il y a quelques années sortait votre Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture. Vous y décriviez la mort des paysans et une agriculture en crise. Les pesticides ne dépendent-ils pas d’un système plus large, qu’il faut entièrement remettre en question ?

Bien sûr que oui. La mort des paysans a été programmée. Je ne suis pas là pour défendre le monde d’avant, des petits villages et des petites fermes en terre battue. À la sortie de la guerre, il y avait plein de choses à changer dans ce monde. Mais on a vendu autre chose aux paysans. On leur a faire croire que derrière la modernisation, ils vivraient plus confortablement et comme en ville. C’était de la manipulation. Derrière ce progrès promis, se cachaient des intérêts politiques et économiques. Ils voulaient détruire la paysannerie, qui leur paraissait retardataire, au profit d’une agriculture industrielle et exportatrice qui allait leur faire gagner beaucoup d’argent. Par exemple, les industriels et les politiques qui lui sont liés se sont mis en tête de vendre de la viande. Il y avait 20 millions de bovins en France. Des marchés comme l’Italie et l’Allemagne étaient très demandeurs. Quand de Gaulle est revenu au pouvoir en 1958, il voulait se servir de l’agriculture et en faire une arme industrielle, afin de financer des infrastructures lourdes. Les dirigeants voulaient liquider l’agriculture, sans que cela soit pensé. Ils n’en avaient rien à faire de ce secteur, ni des paysans. Ils ont créé un monstre, en vidant les campagnes pour remplir les banlieues. Ce pays a été déséquilibré par des millions d’emplois perdus à la campagne. Cela a donné des mégapoles comme l’Île-de-France, où s’entassent 11 millions de personnes. Parallèlement à la volonté de financer des infrastructures, ils désiraient aussi de la main-d’oeuvre pour l’industrie, pendant les Trente Glorieuses. Nous avons donc sacrifé les campagnes pour remplir les banlieues de chômeurs, pratiquement à vie.

Il y avait une autre voie possible. Elle passait par l’amélioration des conditions de vie et le maintien d’un réseau de petites villes. C’est un phénomène global. Les petites villes en France sont moribondes – les villages n’en parlons même pas. Pourquoi ? Je me balade souvent dans le pays et dans tous les centres-villes, on voit des magasin avec des enseignes « A vendre ». Tout s’effondre, parce que des crétins de politique, de tous bords, de droite comme de gauche, ont fait les mauvais choix. Ils ont vendu leurs villes aux hypermarchés, au commerce de masse et aux grands parking à la périphérie des villes. Ils ont construit des monstres commerciaux, qui attirent toute la population. Les petits commerces de proximité se sont tous cassé la gueule. Mais le drame pour moi c’est cette industrialisation à outrance, sans aucune réflexion, ni aucun débat humain. Nous pouvons appeler cela une révolution, mais au sens négatif du terme. Il s’agit d’un processus qui échappe au contrôle humain.

Le modèle paysan que vous prônez est-il possible dans une société où seuls 5% de la population travail dans le secteur agricole ? Existe-t-il d’autres moyens que l’agriculture industrielle pour nourrir une population importante avec si peu de personnes travaillant dans le secteur ?

La question est planétaire. Je refuse de la poser dans les limites de la France. Il est certain que ce modèle va faire faillite. Nous nous dirigeons vers 10 milliards d’humains sur Terre et l’industrie de l’agriculture a ruiné quantité de sols. Quand vous déversez autant de pesticides sur un sol, vous tuez sa fertilité naturelle. Un sol, c’est une couche de 10 ou 15 cm d’épaisseur, en général. Les produits chimiques la détruisent et éradiquent les insectes et micro-organismes qui lui sont indispensables. L’agriculture industrielle est aussi en train d’assécher des nappes phréatiques décisives pour le sort de tous les êtres humains. Par exemple, prenez la nappe d’Ogallala, dans le centre des États-Unis, qui fait 15 000 km de long. L’agriculture industrielle américaine l’a percée, elle ne se recharge plus au rythme où nous l’utilisons pour l’irrigation.

L’agriculture industrielle ne nourrira pas 10 milliards d’êtres humains. Dans ce monde fou, de plus en plus de gens veulent manger de la viande. Or, elle exige des pâturages massifs et des millions d’hectares. Il y a déjà 70% des terres agricoles en Europe qui sont destinées au bétail. En exportant ce modèle délirant en Chine et en Inde, nous sommes sûrs d’arriver à une impasse totale. Il y aura une fracture énorme entre ceux qui ont de l’argent et vont consommer de la viande et ceux qui n’en ont pas et ne mangeront pas. Nous allons vers une vraie tragédie planétaire. Il n’y a qu’une seule solution, certes compliquée. Il s’agit de l’agriculture paysanne, c’est-à-dire celle qui se passe de pesticide et qui est économe en eau. C’est l’agroécologie, pour aller vite, c’est-à-dire un système avec des gens à la campagne, qui bossent, avec une main-d’œuvre abondante. En France, nous pourrions très facilement le faire, dans des conditions nouvelles, avec internet, le numérique, etc. Mais nous pourrions imaginer qu’avec ce chômage de masse, qui pourrit tant de vies, nous pourrions recréer de l’activité dans les campagnes, avec un ou deux millions d’emplois supplémentaires. Beaucoup de calculs ont été réalisés dans plusieurs études. Ce n’est pas intouchable mais c’est sérieux. Il est presque certain que l’agriculture biologique, l’agroécologie et l’agriculture paysanne, qui ne forment qu’un seul et même système, sont les seules capables de nourrir la planète, en mobilisant une main-d’œuvre très importante. La robotisation et la numérisation du monde sont en train de détruire par centaines de millions les emplois.

Légende : Fabrice Nicolino

Crédits : Agence Anne et Arnaud

Nicolas Hulot renonce sur l’huile de palme face à Total

Article initialement publié sur Le Média presse le 17 mai 2018

Le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a donné, à demi-mot, ce 16 mai 2018, son aval pour la reconversion de la raffinerie Total de la Mède, en bio-raffinerie. Problème : ce projet s’avère nocif pour l’environnement.

En juillet 2017, Nicolas Hulot affirmait fièrement vouloir « mettre fin à l’importation en France de produits contribuant à la déforestation. » Le ministre d’Emmanuel Macron visait alors plusieurs produits, comme le bois, le soja, le coton, l’hévéa et le cacao, mais aussi et surtout l’huile de palme. D’après un rapport du Parlement européen, « 40 % de la déforestation mondiale est imputable au passage à des plantations en monoculture de palmiers à huile à grande échelle ». Ce phénomène fragilise l’écosystème et menace les populations d’orangs-outans, de rhinocéros et de tigres. Pourtant, les importations de l’huile végétales contre lesquelles Nicolas Hulot prétendait partir en guerre s’apprêtent à doubler, avec sa bénédiction. En cause, un projet de bio-raffinerie de Total qui utilisera 500.000 tonnes par an, venues d’Indonésie et de Malaisie.

Un projet à 275 millions d’euros

En 2015, Total annonçait la reconversion de sa raffinerie de la Mède, dans les Bouches-du-Rhône. Le groupe a alors cessé d’y raffiner du brut, pour investir dans d’autres projets : un dépôt pétrolier, une ferme solaire et une bio-raffinerie, pour la bagatelle de 275 millions d’euros. Les biocarburants doivent utiliser entre 60% et 70% d’huiles végétales (soja, colza, tournesol, maïs, palme) et le reste d’huiles alimentaires usagées (huile de friture) et d’huiles résiduelles (graisse animale, huiles issues de l’industrie papetière ou résidus de palme…). Validé par le préfet, le projet doit être mis en place cet été. Nicolas Hulot a promis de l’encadrer. Clément Sénéchal, chargé de campagne Forêts pour Greenpeace France, nous affirme pourtant que le ministre « n’a rien obtenu de nouveau, contrairement à ce qu’il prétend ». « La France ouvre donc tout grand les vannes de l’huile de palme, à rebours de la lutte contre le changement climatique. […] Comment un Ministre de la Transition Écologique et Solidaire peut-il ainsi servir de caution à un projet industriel destructeur pour les forêts et la biodiversité de notre planète ? Nicolas Hulot, qui a évoqué un éventuel départ du gouvernement à l’été, semble en réalité avoir déjà démissionné sur ce dossier », dénonce-t-il dans un communiqué sur le site de l’ONG publié ce 16 mai. Enfin, selon lui, la France va à rebours des engagements pris lors de la COP21, qui s’est déroulé à Paris en 2015, dont l’article porte justement sur la préservation des forêts.

Total affirme pourtant que les biocarburants sont écologiques. Ils seraient « deux fois moins polluants que les carburants traditionnelles ». Ce n’est pas de l’avis de Clément Sénéchal qui nous explique qu’au contraire, les « émissions de gaz à effet de serre sont trois fois supérieures aux carburants fossiles. » Il nous rappelle aussi leur impact dans « la variabilité des prix  » des matières premières utilisées, qui ont de vrais impacts sociaux, ainsi que « la pression foncière », qu’ils engendrent. Il est néanmoins probable qu’en lançant ce projet, la célèbre entreprise pétrolière et gazière croyait réellement bien faire. Selon Clément Sénéchal, durant une quinzaine d’années, les directives européennes encourageaient les biocarburants. Des aides fiscales et des subventions sont mises en place, afin de favoriser leur production malgré leur faible rendement. Les résultats sont spectaculaires. Entre 1995-2015 la production mondiale d’huile de palme a augmenté de 335%. Aujourd’hui, sept millions de tonnes d’huile de palme sont importées chaque année au sein de l’UE, soit une consommation annuelle de plus de 12 litres d’huile de palme par Européen, ce qui fait de la zone le deuxième importateur mondial. Sans surprise, 75% en France et 46% en Europe est utilisée dans les seuls biocarburants. Pour Sénéchal, « nous avons créé un monstre qui, aujourd’hui, nous échappe. »

L’Union européenne contre l’huile de palme

Mais l’huile de palme n’est depuis peu plus en odeur de sainteté. Début avril, les députés européens ont massivement voté pour l’adoption d’un rapport d’initiative qui vise à limiter le recours à l’huile de palme dans l’Union. Si l’objectif annoncé est de supprimer progressivement l’huile de palme dans les biocarburants d’ici 2021, la législation est moins contraignante qu’elle en a l’air, puisqu’il surtout de « sortir l’huile de palme des aides européennes, ce à quoi s’oppose la France », souligne Clément Sénéchal. Quoiqu’il en soit, le projet de la raffinerie de Mede rencontre une vive contestation, notamment dans les milieux écologiques, mais pas seulement. La section CGT de Mede y est aussi opposée. Face à ces levées de boucliers, Total affirme qu’elle ne dépassera pas un taux d’incorporation de 7%, comme l’autorise la législation hexagonale et « prend l’engagement de limiter l’approvisionnement en huile de palme brute à un volume inférieur à 50% des volumes de matières premières qui seront traitées sur le site, soit au plus 300 000 tonnes par an ». Pas de quoi calmer les craintes légitimes.

Photo : Nicolas Hulot dans les espaces Générations climat, 7 décembre 2015

Crédits : COP PARIS/ Wikimedia commons

Julien Wosnitza : « Aucune solution ne peut nous éviter un effondrement »

Entretien initialement publié sur Le Média presse le 14 mai

Diplômé en finance et ancien banquier, Julien Wosnitza s’est politisé en 2016 avec Nuit debout. C’est à travers ce mouvement qu’il découvre les luttes écologiques comme celles de Notre-Dame des-Landes ou de Bure. Il s’engage ensuite au sein de l’ONG Sea Shepherd pour plusieurs missions, l’aidant à prendre conscience que notre civilisation est en danger de mort. A tout juste 24 ans, il publie son premier ouvrage, « Pourquoi tout va s’effondrer ? », aux éditions Les Liens qui Libèrent. Un livre passionnant sur la catastrophe environnementale qui a déjà commencé, qui tente d’apporter de modestes solutions. Nous l’avons sollicité afin qu’il nous éclaire sur ce qui risque de nous mener au désastre et ce que nous pourrions mettre en oeuvre pour l’éviter.

« Tout va s’effondrer. Ce n’est pas une intuition mais une réalité. Tous les faisceaux d’indices, toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global. […] Et que fait-on ? Rien ! Ou presque rien. Pire, nous croyons encore pouvoir résoudre ces crises fondamentales par le système qui les a précisément engendrées », nous prévient Julien Wosnitza. Le constat n’est pas nouveau. Depuis quelques années, la “collapsologie”, science de l’effondrement de notre civilisation industrielle, est de plus en plus populaire. Pablo Servigne, co-auteur avec Raphaël Stevens de Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015) et réalisateur de la postface de Pourquoi tout va s’effondrer, n’y est pas étranger. Mais cet « appel à agir avant qu’il ne soit trop tard » réussit l’exploit d’apporter un regard neuf sur la question.

Le Média : Diplômé en finance, vous n’étiez pas destinés à être militant écologiste : comment s’est opéré le déclic ?

Julien Wosnitza : Justement, après avoir étudié l’économie et la finance plus ou moins profondément, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un système complètement hors-sol. L’économie telle qu’enseignée en école de commerce n’a absolument rien de réel, pour la simple et bonne raison qu’elle ne prend jamais en compte la finitude des ressources : on fait la course à la croissance, alors qu’une croissance infinie dans un monde fini est impossible.

Selon vous, l’effondrement est inévitable, nous pouvons seulement « limiter la hauteur de la chute », pourquoi ?

Parce qu’absolument tous les éléments de notre vie sont interconnectés, et que tout est dans un état d’équilibre extrêmement précaire. On est à l’aube de réactions en chaîne d’ampleur encore jamais vues. Les exemples sont divers et vont de la fonte des glaces jusqu’à notre consommation quotidienne. C’est vraiment lorsque j’ai compris que tout est interconnecté que j’ai compris qu’aucune solution ne pouvait nous éviter un effondrement.

Par contre, il y a des actions qui peuvent limiter la hauteur de chute de l’effondrement : développer la permaculture, stopper la consommation d’animaux, dépolluer les océans…

Julien Wosnitza

Nous savons depuis au moins 1970 et le rapport « Halte à la croissance ? : Rapport sur les limites de la croissance » du Club de Rome que notre mode de vie est nocif, pourtant rien n’a été fait depuis. Pourquoi la prise de conscience n’a pas été suivie d’actes concrets ? La croissance est-elle la nouvelle religion de notre société ?

Avec une croissance de 3% par an, notre consommation double tous les 23 ans. Globalement, depuis que je suis né, l’humanité consomme deux fois plus de ressources. Le problème c’est qu’on vit sur une grosse boule au milieu du vide intersidéral, et que cette boule n’est pas extensible.

Dennis Meadows, l’auteur du rapport au club de Rome en 1972, nous a déjà prédit un effondrement aux alentours de 2030, et malheureusement ses calculs, actualisés régulièrement, sont quasiment parfaitement justes jusqu’à aujourd’hui.

Pourquoi rien n’a été fait ? Parce qu’il faudrait diviser par 10 notre niveau de vie d’Occidentaux, et qu’aucun politique ne sera jamais élu avec un programme ayant pour but de vivre comme un Tibétain ou un Bhoutanais.

Selon vous, les initiatives individuelles ne sont pas la solution. Vous pointez aussi les blocages politiques. D’où peut venir le changement selon vous ?

Pour moi le changement ne viendra tout simplement pas. J’ai arrêté de me faire des illusions il y a bien longtemps. Allez faire comprendre aux Américains de diviser leur mode de vie par 15, qu’on rigole.

Les initiatives individuelles du quotidien ont du sens uniquement si elles sont coordonnées, et c’est cette coordination que nous n’avons pas : on voit bien la difficulté et le temps nécessaire pour faire changer les mentalités, ne serait-ce que sur le sujet de la viande.

On veut tous changer la planète, mais on ne veut pas avoir de coupures d’électricités, on ne veut pas de rationnement, et on veut de la viande et du poisson régulièrement. Tant que ça tient ça va, mais la chute va faire mal.

Si jamais on veut du positif, le changement (s’il vient) viendra des ZADs, des permaculteurs, des initiatives de dépollution… Mais l’État ne soutient réellement aucune de ces initiatives.
#MakeOurPlanetGreatAgain, on commence quand ?

La question du progrès technique est absente de votre livre. N’a-t-il pourtant pas joué un rôle déterminant ? La question d’une technique “conviviale” et du “low-tech”, pour reprendre le terme de Philippe Bihouix, est-elle importante ?

On a l’habitude de se cacher derrière le fameux « On trouvera bien quelque chose » pour justifier nos propres inactions. Même si on « trouve quelque chose », comprenez par-là une avancée technologique permettant de limiter grandement la chute, il faudrait le temps de la mettre en place à grande échelle, la capacité industrielle de le faire et surtout les matériaux nécessaires à cette production.

On me parle régulièrement de la fusion nucléaire comme la solution à tous nos problèmes, sauf que non, ce serait une solution pour l’approvisionnement électrique, rien d’autre.

Et l’autre problème dans le fait de s’en remettre toujours à la technologie, c’est que celle-ci est demandeuse de métaux rares, dont nous allons bientôt tomber à court.

Dans ce contexte, une approche low-tech est donc primordiale : apprenons de la nature et imitons là, creusons nos cerveaux plutôt que des puits de pétrole.

Depuis ce 5 mai, la France est en dette vis-à-vis de la Terre ? Dans son programme de 2017, la France insoumise proposait une “règle verte” interdisant de prélever à la Terre plus que ce qu’elle est capable de fabriquer. Comment jugez-vous cette mesure ?

Que c’est une excellente mesure sur le papier. En pratique c’est quasiment injouable, sans diminuer notre niveau de vie par un facteur que les Français n’auraient jamais accepté.

Et puis on aurait pris quoi comme référentiel ? La surface de la France ? On n’a ni pétrole, ni gaz, ni charbon en France : on aurait du coup arrêté toute activité liée à ces trois énergies ?

Si on avait pris le référentiel “Monde”, on aurait pris notre part au prorata de la population mondiale ? Ça aurait conduit à rationner tout le monde à des niveaux de vies bien inférieurs à ceux actuels. Et puis on aurait pris quel référentiel de temps ? « Ce que la Terre est capable de fabriquer » certes, mais quand ? En 1900, la Terre était capable de produire beaucoup plus de phytoplancton qu’aujourd’hui, alors qu’aujourd’hui on a tué 99,6% des baleines bleues. Jadis, les populations d’animaux sauvages et surtout de poissons étaient bien plus conséquentes, donc elles se régénéraient beaucoup plus vite qu’aujourd’hui.

La France Insoumise avait de loin le programme écologique le plus ambitieux de ces élections, mais malheureusement bien loin des réalités. Disons que ce programme était le moins fou parmi des programmes indécents écologiquement.

Crédits photo : Pixabay/ Creative Commons

ZAD du Moulin à Kolbsheim : la future Notre-Dame-des-Landes ?

Article initialement publié le 11 avril 2018 sur le site de Média presse

Quoi qu’il arrive à Notre-Dame-des-Landes, une chose est sûre : le mouvement zadiste ne mourra pas. Alors que l’Etat déploie une force impressionnante pour évacuer le site, près de Strasbourg, des militants écologistes résistent courageusement à un grand projet inutile.

Mercredi 4 avril, comme tous les mercredis depuis le 24 janvier, quelques dizaines de manifestants se donnent rendez-vous devant la préfecture du Bas-Rhin, à Strasbourg. Un rassemblement qui « a une saveur particulière avec le démarrage de l’enquête publique concernant le volet environnemental du projet », précisent-ils sur leur page Facebook. La raison de la gronde est simple : le mardi 23 janvier, l’Etat a donné à Vinci le feu vert pour la construction de l’autoroute qui fera 24 km de long, qui contiendra un péage. Dès le lendemain, entre 50 et 60 personnes se réunissent devant la préfecture. Malgré le caractère spontané du rassemblement, il ne doit rien au hasard, mais est le fruit de plusieurs mois de politisation autour de ce projet.

UN GRAND PROJET D’AUTOROUTE INUTILE

Depuis le 14 juillet dernier, une dizaine de zadistes occupent la forêt de Kolbsheim, près de Strasbourg. Avec le soutien de la population locale, ils s’opposent au projet de Grand Contournement Ouest de Strasbourg (GCO ou A355). Celui-ci doit, comme son nom l’indique, contourner l’A35, afin de le désengorger et limiter les embouteillages. L’idée née dans les années 1970 et retombe vite dans l’oubli. Le projet a ressurgi au milieu des années 1990. En 2003, des agriculteurs, élus locaux et citoyens commencent à s’opposer à l’autoroute. Ils créent alors le collectif « GCO non merci », encore actif aujourd’hui. Des événements sont fréquemment organisés dans la forêt, afin de soutenir les zadistes. Jusqu’à 2014, les opposants au projet pouvaient compter sur le soutien du maire PS de Strasbourg, Roland Ries, qui depuis a changé de camp. C’est ce qui explique que Vinci, par l’intermédiaire de ses filiales ARCOS et SOCOS, a pu obtenir l’autorisation tant convoitée.


Il semblerait pourtant que le projet soit vraiment inutile. Dès 2005, une expertise indépendante est réalisée, sur demande des opposants par la Direction Régionale de l’Equipement. Le « rapport TTK » démontre le peu d’impact sur le trafic du projet, tout en mettant l’accent sur les aspects négatifs. Parmi les « effets pervers », il relève la « croissance des trafics routiers domicile-travail, étalement urbain et dégradation de l’environnement » généré par ce type de projets. En 2013, rapport du CGEDD (Conseil général de l’environnement et du développement durable) estime que celui-ci sera de l’ordre de 6 à 14 %. Cette étude indépendante de 51 pages préconise « la poursuite de la politique ambitieuse de développement de l’usage des transports en commun en orientant les efforts tant vers la zone périphérique de la CUS que vers l’extérieur de celle-ci » et la construction d’une autoroute plus modeste.  De plus, l’autoroute sacrifiera 350 hectares de terres, parmi les plus fertiles, et de forêt.

Forts de ces études et malgré les tentatives d’intimidation de Vinci, rapportées par Marianne, les opposants sont donc déterminer à ne rien lâcher. Ils multiplient les événements. Ainsi, le vendredi 6 avril, à l’occasion de l’anniversaire de l’opération « Occupe ton rond-point », ils ont occupé le rond-point de la place de la République à Strasbourg, entre 16h30 et 19h. Le lendemain, un atelier participatif étaient initié dans la ZAD, tandis que le dimanche, ils bénéficiaient d’un stand dans le cadre de la semaine pour l’Environnement 2018, à la Maison Mimir à Strasbourg. Les zadistes  encouragent dans le même temps leurs soutiens à participer à l’enquête publique en cours, sur l’impact du GCO sur l’eau et les espèces menacées, du 4 avril jusqu’au 11 mai. Ce 10 avril, les opposants au projet ont organisé plusieurs actions sur des ponts autours de Strasbourg.

Site de la ZAD

Site du Collectif GCO non merci

Crédits : Collectif GCO non merci/ Flickr