Archives du mot-clé écologie

Pierre Madelin : « L’abolition de l’Etat, ce n’est pas pour demain »

Entretien publié initialement le 15 juillet 2017 sur Polony TV

Kevin Boucaud-Victoire reçoit Pierre Madelin, essayiste diplômé en philosophie et installé au Mexique, dans l’Etat du Chiapas. Il vient de faire paraître Après le capitalisme où il analyse les liens entre capitalisme et crise environnementale.

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Recherche socialisme désespérément

Entretien accordé pour le site de la revue Limite dans la cadre de la sortie de La revue du Comptoir, publié le 26 octobre 2016

Nos amis du blog Le Comptoir sortent leur premier numéro papier baptisé « Recherche socialisme désespérément » – un numéro de 119 pages où l’on découvre un travail éditorial et graphique d’une grande qualité. Ces jeunes pousses révolutionnaires sont restées fidèles aux idées qu’elles développent depuis deux ans sur internet, en mêlant analyse, reportage et grands entretiens. Entretien avec Kévin Victoire, co-fondateur du blog Le Comptoir et collaborateur de Limite.

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Antonin Pottier : « Les économistes empêchent l’action contre le changement climatique »

Entretien publié le 4 novembre 2016 sur Le Comptoir

Antonin Pottier est normalien et chercheur au Cerna, le Centre d’économie industrielle de l’École des Mines de Paris. Ses travaux portent sur les aspects socio-économiques du changement climatique et sur l’intégration de l’environnement dans la discipline économique. Il vient de publier « Comment les économises réchauffent la planète » chez Seuil, où il montre pourquoi le discours économique dominant rend difficile la lutte contre le réchauffement climatique.

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Kevin Victoire : « En finir avec le capitalisme et remettre l’humain et ses besoins effectifs au cœur de la société »

Entretien accordé au magazine en ligne Aleteia

Aleteia : D’où vient le besoin d’accumuler si caractéristique de notre société ?
Kevin Victoire : Le « besoin d’accumuler » a été très longtemps condamné par toutes les sociétés. Dans la Grèce antique, l’hybris – c’est-à-dire la démesure – constituait un crime. C’est l’opposition à cet hybris, par la tempérance ou la « juste mesure » d’Aristote, qui fonde l’éthique grecque. L’accumulation de richesse, qu’Aristote nomme la « chrématistique », est alors condamnée moralement. Le mythe du roi Midas, qui acquiert auprès du dieu Dionysos la faculté de transformer tout ce qu’il touche en or, au point de devenir incapable de manger et de boire, illustre très bien ce propos.

L’accumulation sans fin des richesses est également dénoncée dans la tradition judéo-chrétienne. « Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, et qui joignent champ à champ, Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace, Et qu’ils habitent seuls au milieu du pays ! » explique le prophète Isaïe (5, 8). C’est évidemment encore plus clair dans le Nouveau testament où l’accumulation excessive de biens matériels est toujours opposée à l’élévation spirituelle : « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon » (Matthieu 6, 4) ; « Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme ? » (Marc 8, 36), etc.

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La catastrophe écologique : fruit pourri du capitalisme ?

Sortie du livre La catastrophe écologique : fruit pourri du capitalisme ? le 4 mai 2016 aux Altercathos (10€), coécrit avec :

• Patrice de Plunkett est journaliste et blogueur, auteur de Cathos, écolos, mêmes combats ? (Peuple libre) et de Face à l’idole Argent la révolution du pape François (Artège).

• Thierry Jaccaud, ingénieur en gestion de l’environnement de formation, est rédacteur en chef de la revue L’Écologiste, édition française de The Ecologist.

• Marie Frey est journaliste indépendante sous le pseudonyme de Mahaut Herrmann, collaborant avec La VieReporterre et Prier.

• Cyrille Frey est ornithologue, chargé d’études en association de protection de la nature.

• Olivier Rey est chercheur au CNRS, mathématicien et philosophe. Il a enseigné les mathématiques à l’École polytechnique et enseigne aujourd’hui la philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne. Il est l’auteur de l’essai Une question de taille (Stock).

• Monseigneur Dominique Rey est évêque du diocèse de Fréjus-Toulon, auteur de Peut-on être catho et écolo ? (Artège).

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Pour trouver le livre en librairie

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Aurélien Bernier : « Les classes populaires se sentent profondément trahies par la gauche »

Entretien initialement publié initialement sur Le Comptoir le 10 novembre 2014 et co-réalisée avec Aurélien Beleau, Noé Roland & Galaad Wilgos

Aurélien Bernier est un essayiste et militant politique proche de la gauche radicale. Ancien membre du conseil d’administration d’Attac et du M’Pep, sa réflexion s’articule principalement autour de l’écologie — dont la décroissance —, le souverainisme et l’internationalisme. Il est notamment l’auteur de « Désobéissons à l’Union européenne ! » (éditions Mille et une nuits), « Comment la mondialisation a tué l’écologie » (idem) et « La gauche radicale et ses tabous : pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national » (édition Seuil). Nous avons souhaité discuter avec lui de plusieurs sujets au cœur du débat politique : l’Union européenne, la souveraineté, l’écologie et la décroissance.

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Le sankarisme comme boussole pour l’Europe ?

Texte publié initialement le 15 octobre 2014 sur Le Comptoir et inspiré d’un précédent article intitulé « Et si l’Europe devenait sankariste ? »

Le 15 octobre 1987 s’est éteint celui que l’on surnommait le « Che Guevara africain ». Thomas Isodore Sankara a été assassiné à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Ce 27e anniversaire est l’occasion de se replonger dans la vie et les idées du révolutionnaire, qui pourraient servir de boussole pour notre vieille Europe au bord du gouffre.

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Les tabous de la gauche radicale

Ancien membre du Conseil d’Administration d’Attac et militant anticapitaliste et favorable à la démondialisation, Aurélien Bernier revient avec un ouvrage qui devrait contribuer au débat d’idée au sein de la gauche radicalei. En effet, dans son dernier livre, intitulé La Gauche radicale et ses tabous, essaie de comprendre les échecs de la gauche anticapitaliste depuis la montée de l’extrême droite.

Le constat d’échec de la gauche radicale

Le livre commence sur un constat tragique : alors que le capitalisme néolibéral est à bout de souffle et que les conditions semblent donc favorables aux partis de gauches radicales, ces derniers éprouvent toutes les difficultés du monde à progresser (du Front de gauche en France à Die Linke en Allemagne) et sont souvent battus par l’extrême droite. La petite nuance étant le mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras qui a réussi à battre le parti socialiste (Pasok) et a perdu de peu face au centre droit (Nouvelle Démocratie) aux dernières législatives de juin 2012. Cependant, en Grèce aussi, la montée de l’ex-groupuscule néo-nazi Aube dorée est particulièrement préoccupante.

Pour comprendre le cas français il faut se replonger 30 ans plus tôt. Le 17 juin 1984 où la liste Front national crée la surprise en obtenant 10,95% des suffrages et en talonnant la liste PCF dirigée par Georges Marchais (11,20%). Cette surprise est confirmée aux élections législatives de 1986 où le FN obtient 9,65% des voix et envoie 35 députés à l’Assemblée nationaleii. Le tournant s’effectue réellement en 1988 où le candidat communiste à l’élection Présidentielle, André Lajoinie, est largement battu par Jean-Marie Le Pen (6,76% contre 14,38%). Au départ, tout le monde croit à un phénomène transitoire : le FN n’exprime qu’un ras-le-bol mais ne possède pas de vraie base électorale. Le PCF fait le lien avec la montée du chômage mais ne s’en inquiète pas plus que ça. Et surtout, aucune autocritique n’est formulée, la faute étant rejetée sur la droite traditionnelle et sur les médias. Pourtant on assiste vite à une « lepénisation des esprits » mais aussi, selon l’auteur, à une « anti-lepénisation ». Si l’antiracisme et l’universalisme répondent à juste titre au racisme et au nationalisme du FN, le PCF ne réussira jamais à répondre à la cause principale de la montée de Le Pen : « la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière ». Au contraire, le traumatisme créé par le FN provoque un abandon de toute solution nationale et le parti d’extrême droite se retrouve rapidement en situation de monopole.

Pourtant dans les années 1970, le PCF s’oppose frontalement à la construction européenne. Il ne s’oppose pas à la construction européenne en tant que telle mais à sa philosophie libérale. Cette dernière s’exprime par son ordre juridique qui confisque la souveraineté au peuple pour la transférer au droit communautaire et par son ordre économique qui tend à transformer l’Europe en un vaste marché commercial. Le PS de son côté a toujours soutenu cette construction. Ceci s’explique par une longue conversion au social-libéralisme. Celle-ci s’est effectuée rapidement dans tous les pays d’Europe où les partis socialistes ou sociaux-démocrates se sont tournés vers les États-Unis, dans un contexte de guerre froide, et ont choisi d’abandonner le marxisme. En France si une nouvelle génération de cadres socialistes, dont Michel Rocard est le plus fier représentant, veulent définitivement tourner le dos au marxisme, l’affaire prend plus de temps. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand choisit de s’allier au courant marxiste de Jean-Pierre Chevènement afin de marginaliser les sociaux-libéraux. Dans un second temps il se tourne même vers le PCF. Mais une fois au pouvoir, Mitterrand refuse de rompre avec la mondialisation et l’ordre européen qui mettent en échec son programme. Voilà comment en 1983 le tournant de rigueur est décidé, une « parenthèse libérale », selon Jospin, qui ne sera jamais fermée. Rocard ou Delors prennent officiellement le pouvoir au PS. Même si le PCF gouverne aux côtés du PS jusqu’en 1984 et qu’il perd en crédibilité, il ne trahit pas pour autant ses positions. Il reste le parti de la rupture avec le capitaliste qui défend le protectionnisme et la souveraineté. Même si cette position s’adoucit avec le temps, le PCF est durant le référendum sur le traité de Maastricht l’un des principaux défenseurs du « non ». Ce sont au final les critiques trotskistes sur le supposé chauvinisme « petit-bourgeois » du PCF et son alliance avec le PS de Jospin en 1997 au sein de la « gauche plurielle » qui lui font définitivement abandonner cette position. En parallèle de tout cela, l’altermondialisme est né, développant l’idée (le mythe ?) d’une autre mondialisation régulée et d’une autre Europe sociale. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen, ancien « Reagan français » et défenseur de la construction libérale européenne change avec le traité de Maastricht et se pose en « antimondialiste » et se met à critiquer l’ordre financier ultra-libéral, ce qui lui permet de progresser au sein des classes populairesiii. Depuis, sa fille effectue un gros travail afin de dédiaboliser son parti et l’ancrer chez les classes populaires. Certes, si le Front de gauche s’est converti à la « désobéissance européenne » – plus le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon que le PCF  –, pour Aurélien Bernier ce n’est pas encore suffisant et le mouvement politique reste prisonnier de trois tabous qui sont le protectionnisme, l’Europe et la souveraineté.

Les 3 tabous

Le capitalisme est aujourd’hui largement libre-échangiste. Contrairement au XIXème siècle, le libre-échange ne consiste plus en un simple prolongement du marché national mais aussi à des délocalisations. Ces dernières permettent une compression des salaires et une destruction méthodique des acquis sociaux – notamment par le chantage à la délocalisation. L’auteur plaide pour un protectionnisme qui se distingue de celui du FN car il ne consiste pas à faire croire aux ouvriers et aux patrons que leurs intérêts sont les mêmes – aux dépens de ceux des travailleurs étrangers. Il s’agit de briser le pouvoir du grand Patronat, de corriger les déséquilibre inacceptables dans les échanges internationaux et d’inciter les pays à salaires plus faibles à développer leurs marchés intérieurs (ce qui bénéficierait aux travailleurs).

Le deuxième tabou est celui de l’Europe. Il semble clair que les institutions européennes ont été mises en place de façon à empêcher toute politique non libérale. Elles confisquent dans un premier temps le pouvoir politique aux peuples afin de le redistribuer à une technocratie (la Commission européenne). Dans un second temps, elles empêchent toutes ruptures économiques grâce aux instruments mis en œuvre (monnaie unique, banque centrale indépendante, libre-échange, etc). Aucune politique sociale de gauche ne semble possible dans ces conditions. S’il ne faut pas désigner l’Europe comme un bouc-émissaire facile (car elle ne fait que répondre aux exigences de nos dirigeants), sa construction n’est pas acceptable en tant que telle. Pour l’auteur, désobéir comme le propose le Front de gauche dans son programme de 2012 est encore trop faible. Il faut rompre totalement avec elle afin de recréer une Europe solidaire.

Le dernier tabou est celui de la souveraineté. Aurélien Bernier plaide en faveur de retour à la souveraineté populaire, nationale et internationaliste. Expliquant comment la Nation a été démantelée, d’abord durant la crise des années 1930, puis après la seconde guerre mondialeiv et enfin avec l’avancée du néolibéralisme. Loin d’une vision nationaliste et chauvine, l’auteur défend la Nation comme seul cadre actuel où peut s’exercer la démocratiev, à défaut d’une citoyenneté internationale. Mais sa vision est profondément internationaliste, le but n’étant pas de s’insérer dans une guerre commerciale internationale – comme le souhaite le FNvi. Quand le parti d’extrême droite ne veut que mettre fin aux excès du libéralisme, Bernier veut détruire le capitalisme. Cette exigence exige un nouvel ordre international, c’est pourquoi il défend une vision proche de la Charte de la Havanevii et de la déclaration de Cocoyocviii.

« Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite » Georges Orwell

Critiques et analyses

La réflexion développée par l’auteur est à la fois intéressante et salutaire. Intéressante car elle met en relief certaines faiblesses du discours actuel de la gauche radicale. Salutaire car au lieu de décharger la faute sur la droite et les médias – même s’il est certain que la droite « républicaine » et les médias ont aussi participé à une certaine banalisation du discours du FN – ce travail permet à la gauche radicale de démarrer son autocritique. En effet, il ne fait aucun doute qu’en tout temps, l’extrême droite n’est forte que des faiblesses de la gaucheix. Enfin, le livre montre brillamment que toute solution nationale n’est pas nécessairement nationaliste. Quelques remarques me semblent cependant utiles.

Il existe tout d’abord parfois une certaine confusion dans les termes. Largement discuté par l’économiste Jacques Sapir sur son blog le terme « national-socialisme » pour qualifier le Front national new look semble impropre pour la simple et bonne que même si son discours est davantage porté sur le social, il est encore loin du socialisme (une simple lecture du programme fiscal du parti suffit pour s’en convaincre). Le Front national est aujourd’hui un parti « national-populiste » dans la filiation du mouvement boulangiste du XIXème sièclex, plutôt que du Cercle Proudhon, vrai père du national-socialisme français. Dans cette logique,le terme de « national-socialiste » correspond aujourd’hui mieux à des mouvements comme ceux d’Alain Soral ou encore de Serge Ayoub, c’est-à-dire à des idéologies appartenant à l’extrême droite nationaliste et souhaitant rompre (ou au moins dans le discours) avec le libéralisme. Dans le livre de Bernier, il y a aussi une confusion entre « social-libéralisme » et « social-démocratie ». Le premier terme est une forme de libéralisme, mettant à ce titre la liberté individuelle au centre de toute réflexion, tenant compte des interactions sociales des individus. Le second terme correspond à la forme la plus réformiste du mouvement socialiste. A ce titre, la social-démocratie développe elle aussi une analyse de classe et pense pouvoir réformer le capitalisme. Aujourd’hui il est évident que ce que l’on nomme majoritairement « social-démocratie » n’est qu’une forme de « social-libéralisme ». Les propos sur la lutte des classes de l’ancien Ministre Jérome Cahuzac lors de son dernier débat face à Jean-Luc Mélenchon ne laissent que peu de doutes sur la tendance dominante au PS aujourd’huixi. Il y a enfin dans le livre un amalgame entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. La souveraineté populaire, concept développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social, est un système où le peuple est directement souverain. La souveraineté nationale, concept développé par Emmanuel-Joseph Sieyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? à la suite des écrits de John Locke ou de Montesquieu, est un système où la souveraineté appartient aux représentants de la Nation (elle-même vue comme un corps homogène). Le premier – jamais réellement appliqué en dépit de la Constitution de l’An I – est généralement vu comme un concept de gauche, alors que le deuxième – souvent appliqué – est plutôt vu comme de droitexii, car faisant converger fictivement les intérêts des classes populaires avec ceux des classes dominantes. Même si comme le fait remarquer Jacques Sapir ce sont avant tout deux conceptions de la Nation qui s’affrontentxiii.

Au-delà de ces termes techniques – non fondamentaux dans l’analyse –, l’auteur omet quelques éléments. Tout d’abord, il passe sous silence la stratégie de distanciation du FN vis-à-vis du reste de la droite. Le parti de Le Pen réussit ainsi à passer pour un parti anti-système s’opposant aux partis traditionnels quand le Front de gauche n’arrive toujours pas à s’affranchir du Parti socialiste (erreur qui a causé la mort politique du MRC de Jean-Pierre Chevènement) et reste redevable dans les esprits de la politique libérale menée par le gouvernement actuel. Ensuite, il n’évoque pas le rôle du Parti socialiste dans la montée du FN des années 1980, dans une stratégie de déstabilisation de la droite. Il est aussi dommage qu’Aurélien Bernier ne présente pas la relocalisation sous un aspect écologique. En effet, si les problèmes écologiques ne pourront se régler qu’à l’échelle mondiale, relocaliser la production et consommer locale deviennent des impératifs si on veut réduire les trajets de transport et donc les émissions de Co2.

Enfin, il occulte la question sociétale. Aujourd’hui, le plus effrayant est que la société semble acquise aux valeurs de la droite dure et de l’extrême droite. Alors que la gauche dominait la bataille culturelle dans les années 1980, notamment grâce à l’antiracisme, les français ne croient plus en la capacité des partis de gauche (souvent taxés d’angélisme) à répondre à leur aspiration en matière d’insécurité ou d’immigration, alors qu’il paraît logique que le capitalisme ne peut qu’accroître les problèmes potentielsxiv. Pour redevenir audible, la gauche radicale devra donc aussi réussir à reconstruire un nouveau discours paraissant réaliste pour contrer la montée des idées réactionnaires voire racistes dans la société et reprendre l’hégémonie culturelle au sein de la sociétéxv. La tâche qui reste à accomplir est donc énorme pour la gauche radicale qui devra passer de l’autocritique à la pratique afin de regagner l’électorat populaire qu’il a gagné, car comme le disait Georges Orwell : « Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite »xvi.

Notes
i Dans l’acceptation marxiste, une posture radicale est une posture qui s’avère capable d’identifier le mal à sa racine. Elle se distingue de la posture extrémiste qui s’évertue simplement à tenter de dépasser les limites existantes.

ii Mitterrand a instauré un système intégralement proportionnel afin de contrer l’avancée de la droite et l’effondrement du PS. Dès la dissolution de 1988, le système à deux tours est rétabli.

iii Dans Après la démocratie, le démographe Emmanuel Todd montre que les classes populaires et faiblement diplômées – quelques soient leurs orientations politiques –  ont massivement rejeté le traité de Maastricht comme le TCE. A ce titre, la question européenne relève clairement d’une logique de classes.

iv A ce propos, lire le dernier livre de Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014 : L’Europe sortie de l’Histoire ?

v A ce propos : « Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » Frédéric Lordon, Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas.

vi Pour une souveraineté de gauche se distinguant du nationalisme bourgeois du FN, lire l’excellent ouvrage de Jacques Nikonoff, La confrontation : argumentaire anti-FN

vii Signée le 24 mars 1948 mais pas ratifiée par les États-Unis, la Charte de la Havane prévoyait l’équilibre des balances de paiements. Elle est finalement abandonnée au profit du GATT.

viii Texte publié en 1974, la déclaration de Cocoyoc dénonce la répartition des richesses entre pays du Nord et du Sud et discute de  « l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ».

ix A ce propos quand Georges Orwell s’intéresse à la progression du fascisme – le propos n’étant pas de fasciser le FN –  dans les classes populaires dans Le Quai Wigan, il déclare : « Quand le fascisme progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur lui-même que le socialisme doit s’interroger ».

x A ce propos, dans une lettre adressée à Engels, le socialiste français Paul Lafargue décrit le boulangisme comme « un mouvement populaire» à tendances ambiguës. Pour Jean Jaurès dans L’Idéal de Justice, les choses sont plus claires : il s’agit d’un « grand mélange de socialisme dévoyé » et antirépublicain.

xi A ce propos, il peut être intéressant de lire le texte de Clément Sénéchal sur François Hollande et la social-démocratie.

xii Voir Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiii Voir Souveraineté et Nation de Jacques Sapir, en réponse à Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiv A première vue, l’insécurité est à la fois le fruit de la concentration des inégalités (aussi bien économiques, sociales et culturelles) et d’une société où posséder équivaut à être et où les individus ne reconnaissent plus d’autres valeurs que l’argent.

Quant à l’immigration, si elle a toujours existé, son accroissement est d’abord le fruit de la mondialisation, c’est-à-dire de la « prolétarisation des pays du Sud » (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul dans Changer de Révolution : l’inéluctable prolétariat)  et de la baisse des temps de transports qui en résultent – même si l’histoire coloniale ne peut pas être dédouanée non plus. De plus, le libéralisme en détruisant l’école républicaine ou en organisant une nouvelle ségrégation spatiale a rendu plus difficile l’intégration des immigrés. Et enfin, l’insécurité constante (en matière d’emploi ou culturelle) engendrée par le libéralisme favorise malheureusement le repli des accueillants. S’il faut avoir un discours réaliste sur le phénomène, il ne faut cependant jamais tomber dans le piège qui consiste à faire de l’immigré un danger ou accabler l’immigration de tous les maux.

xv A ce sujet, lire mon article dans RAGEMAG sur Antonio Gramsci, théoricien de l’hégémonie culturelle.

xvi Le quai Wigan

Thomas Porcher, économiste : « le gaz de schiste ne crée pas d’emplois »

Texte publié le 12 août 2013 sur RAGEMAG

Le gaz de schiste est le sujet brûlant du moment. D’un côté, ses partisans avancent qu’il permet une réindustrialisation outre-Atlantique, ainsi qu’une baisse des prix. De l’autre, ses détracteurs rétorquent que les risques sismiques et environnementaux sont trop élevés. François Hollande a tranché puisqu’il interdit pour le moment l’exploitation du gaz de schiste mais ne l’exclut pas définitivement si de nouvelles techniques, autres que la fracturation hydraulique, voyaient le jour. Guettant la croissance comme des personnages de Beckett, les politiques gardent la porte ouverte. Face aux lobbys qui se font de plus en plus pressants, le gouvernement résistera-t-il longtemps ? Une option qui devrait pourtant être définitivement exclue, alors que, comme le rappelle Thomas Porcher dans son dernier ouvrage sur le sujet, l’exploitation des gaz de schiste, ce sont des risques considérables pris pour des gains pour le moins incertains. L’économiste revient ici sur les principales données du problème.

Alors que le gaz de schiste se révèle être une manne pour l’économie américaine, vous expliquez dans votre dernier livre que les gains seraient nuls pour l’économie française. Pouvez-vous développer ?

Les gains seraient nuls pour l’économie française, premièrement parce que les gains économiques liés au gaz de schiste sont dus au fait que les prix ont baissé aux États-Unis. Or les marchés du gaz américain et européen ne marchent pas pareil. Le marché outre-Atlantique est un marché spot qui répercute directement les mouvements de l’offre et de la demande, alors qu’ici nous avons un marché de contrats à terme, plus rigide. Or pour faire bouger les prix, il faudrait que l’on puisse renégocier ces contrats. Si nous produisons 5-10 % de gaz de schiste, ce ne sera pas suffisant pour aller voir les exportateurs pour renégocier : ils vont simplement nous rire au nez ! Donc la seule solution pour faire baisser les prix, ça serait de produire massivement. Et encore, rien n’indique que même comme cela les prix baisseraient. Le deuxième problème concerne les créations d’emploi : aux États-Unis, le gaz de schiste a créé 600 000 emplois, pour 500 000 puits. En France, si nous voulons créer 100 000 emplois, il faudra 90 000 puits. Le gaz en général n’a jamais créé d’emploi, c’est pour cela que l’on parle de rente gazière. Pour qu’il y ait un effet sur le marché du travail, il faut avoir recours au forage massif, comme les États-Unis.

Le commissaire à l’Environnement de l’Union Européenne a déclaré, je cite, « l’Union Européenne n’interdira pas la fracturation hydraulique ». Comment prenez-vous cette nouvelle ?

Il y a une telle hétérogénéité en Europe quant à la question du gaz de schiste que c’était la seule conclusion possible. L’Angleterre s’y engage, avec le système fiscal le plus avantageux du monde, la Pologne s’y engage également, alors que la France refuse. La Commission ne pouvait pas l’interdire. Mais les États gardent une marge de manœuvre puisque la Bulgarie et la France ont interdit la fracturation hydraulique. Ce n’est pas le meilleur signal pour la transition énergétique mais compte-tenu de l’hétérogénéité européenne, la Commission ne pouvait pas faire mieux.

En France, le ministère de l’Environnement est le plus instable (14 ministres ou secrétaires d’État en 20 ans) : est-ce révélateur du vrai pouvoir des lobbys industriels ?

Les lobbys ont un pouvoir énorme et des relations politiques mais je ne vois pas comment ils peuvent influencer directement les changements de ministre. C’est vrai que l’on traverse une période de crise difficile où l’on doit à la fois relancer la production industrielle et l’emploi tout en ne portant pas atteinte à l’environnement. C’est une équation assez compliquée à mener et c’est pour cela je pense qu’il y a beaucoup de ministres de l’Environnement qui ont fait des sorties de route. C’est un domaine qui demande des moyens et des investissements. Je suis peut-être naïf mais je ne pense pas que les lobbys soient responsables des changements de ministre.

On pourrait penser notamment au passage éclair de Nicole Bricq l’an dernier, écartée parce qu’elle s’opposait aux forages en Guyane.

Oui, même si on ne saura jamais. L’enchaînement des faits semble donner raison à cette version, mais nous ne savons pas si en interne il y a eu d’autres problèmes. Le fin mot de l’histoire nous ne le connaîtrons jamais.

La vigueur du débat actuel sur le gaz de schiste révèle-t-elle un manque de prise de conscience sur les questions environnementales ?

C’est en partie vrai. Les gens qui soutiennent le gaz de schiste vivent souvent loin des zones potentielles d’exploitation donc ne sont pas exposés aux dommages. Après, le débat aujourd’hui est très mal mené, parce que d’un côté nous estimons les coûts environnementaux et de l’autre les gains, puis nous mettons les deux en balance, en étant persuadés que les gains économiques seront très forts. Or, comme je le démontre dans mon livre, les gains seront beaucoup plus faibles que ce qu’affirment les lobbys industriels. Donc, les coûts environnementaux sont certains et les gains économiques sont faibles : la balance penche donc largement du côté des pertes. Aux États-Unis par contre, on voit clairement que les questions environnementales sont reléguées au deuxième/troisième plan, voire quatrième ou cinquième plan. Chez nous, le débat n’en est pas à ce niveau-là. L’Europe est une zone relativement vertueuse, que ce soit en termes d’émissions de CO2, de transition énergétique et d’écologie en règle générale.

Entre la réduction du nucléaire souhaitée et la faible productivité des énergies renouvelables, le gaz de schiste ne risque-t-il pas de passer aux yeux de l’opinion comme notre seule chance ?

C’est un peu ce qu’ils sont en train de faire ! Mais il y a autre chose dans l’équation : l’efficacité énergétique. Par exemple, 40 % de l’énergie thermique est consommée dans les bâtiments. Donc avec une meilleure isolation, nous pourrions à la fois créer des emplois et améliorer notre balance énergétique. Mais si nous continuons les choses de la même façon, sans vouloir changer nos habitudes, le gaz de schiste sera toujours présent dans le débat. Il faut penser à rénover, changer la fiscalité, etc. Mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dedans.

Selon vous, est-ce que l’émergence du gaz de schiste aux États-Unis aura des conséquences géopolitiques ?

Non, c’est une bêtise. Dans les années 1970, quand le prix du baril à commencé à exploser, nous avons cherché du pétrole en Afrique et en Amérique du Sud. Beaucoup de spécialistes ont cru à la fin de l’OPEP car de nouvelles zones d’extraction avaient été trouvées. Regardez : 30 ans plus tard, le Moyen-Orient est toujours là. Est-ce que le gaz et le pétrole de schiste devraient signer la fin du Moyen-Orient ? Ce qui donne du pouvoir au Moyen-Orient ce n’est pas ses réserves mais le fait qu’il produise par quotas. Vu qu’il ne produit pas à pleine capacité, dès qu’il y a un problème comme en Libye ou en Iran, l’Arabie Saoudite peut aligner plus de barils sur le marché. Elle joue le rôle de swing supplier, c’est-à-dire qu’elle est productrice d’appoint. Mais les États-Unis n’ont jamais joué ce rôle-là, car pour cela, il faut une volonté politique. Aujourd’hui, vous avez la Russie, le premier pays producteur au monde, qui ne pèse rien géopolitiquement parlant, parce qu’elle produit à pleine capacité. Il n’y aura pas de bouleversement géopolitique tant qu’il n’y aura pas de volonté politique de devenir swing supplier.

Les compagnies pétrolières semblent tirer de juteux bénéfices, en particulier en répercutant plus fortement les hausses de prix que les baisses. Plutôt que de reprocher à des firmes privées de chercher à faire du profit, ne vaudrait-il pas mieux nationaliser ce secteur central pour la souveraineté énergétique du pays qu’est l’exploitation pétrolière ?

Les gens qui disent qu’il vaut mieux produire du gaz de schiste en France plutôt que de l’acheter à la Russie, en Algérie ou en Hollande oublient qu’en réalité nous allons l’acheter à Total ou à Esso. Cela revient donc quasiment au même : l’énergie sera achetée à une compagnie privée. Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix, car malgré quelques exceptions notables, une entreprise nationale est là pour servir l’État.

« Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix. »

Attendre que les prix à la pompe élevés forcent les acteurs économiques à enclencher la transition énergétique est un vœu pieux. Toutefois, n’est-ce pas un frein à cette transition que de faire de la baisse des prix une priorité ?

Penser que la transition énergétique va s’enclencher avec la hausse des prix est une grosse connerie ! Pourquoi ? Lorsque que j’ai commencé ma thèse, le prix du pétrole était à 20$. À l’époque, on me disait : « Tu verras que quand le baril sera à 40$, la transition énergétique va s’enclencher d’elle-même ». Aujourd’hui, il est à 110$ et il n’y a pas eu de transition énergétique. Nous voyons que les consommateurs se sont un peu adaptés mais aussi qu’il y a des gens qui sont prisonniers de leur consommation. Par exemple, un mec qui habite en province et qui fait 50 kilomètres pour aller travailler n’a pas d’autre alternative. Il va consommer autant d’essence, mais va diminuer sa consommation d’autres biens et notamment de loisirs. Pour ces gens-là, il n’y a pas d’élasticité-prix, alors que les Parisiens, grâce aux transports, ont le choix.  Ce n’est pas par le bas, à savoir les consommateurs, que l’on doit réglementer mais par le haut, c’est-à-dire les producteurs. Croire que l’ajustement se fera par le marché autorégulateur, c’est tout simplement faux.

La hausse des prix pourrait quand même inciter les acheteurs à choisir des voitures plus écologiques ?

Ça dépend. Est-ce qu’il ne serait pas plus simple d’obliger les producteurs à construire des modèles qui polluent moins ? Les consommateurs ont effectivement adapté leurs comportements, mais ça a mis 4 ans. Il faut attendre qu’ils renouvellent leurs véhicules. Après, il y a toujours des effets de modes. Les Parisiens, par exemple, achètent beaucoup de petites voitures, alors qu’ils ont les moyens de prendre les transports : seulement 14 % d’entre eux prennent leur voiture, les autres utilisent les transports. Les provinciaux, par contre, ont de plus grosses voitures plus consommatrices, alors qu’ils les utilisent beaucoup plus et pour de plus grands trajets. Les liens ne sont donc pas si évidents que cela.

Quelles conséquences aura, selon vous, le passage du pic pétrolier mondial ? Faut-il s’attendre à une explosion des prix ? À des ruptures dans les circuits d’approvisionnement ?

Le pic, j’y ai cru mais depuis j’ai compris que la technologie permettait d’aller chercher du pétrole n’importe où. Aujourd’hui, on trouve du pétrole à 6 000 mètres de profondeur : que ce soit le gaz de schiste ou le sable bitumineux – du sable que l’on presse pour faire sortir du pétrole – c’est hallucinant, nous avons des réserves pour des années maintenant. Sauf qu’il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. On sait aujourd’hui que ces comportements portent atteinte à la planète via les émissions de CO2 donc il faut en changer, c’est certain. Maintenant le pic pétrolier n’arrivera pas demain, ce qui est sûr c’est que pour aller chercher du pétrole à 6 000 mètres de profondeur en Guyane, il faut que le prix du pétrole soit élevé, sinon, ce n’est pas assez rentable et de même pour le gaz. Nous observerons donc une hausse tendancielle.

 « Il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. »

L’énergie est le sang de notre économie. Les baisses de PIB au sein des pays industrialisés sont souvent précédées par des contractions en approvisionnement énergétique. Le cœur du problème ne serait pas notre dépendance à l’énergie ?

Complètement ! Il faut être moins dépendant de l’énergie. Mais l’erreur est de croire que c’est au consommateur de changer ses habitudes et qu’il faut le brimer. Les consommateurs sont contraints. Pourquoi est-ce qu’ils achètent des t-shirts à 5€ fabriqués au Bangladesh ou des diesels ? C’est parce qu’ils n’ont pas le choix de faire autrement ! Tout le monde préférerait s’acheter des t-shirts Made in France ou des voitures moins polluantes mais peu de gens en ont les moyens. Pour faire avancer les choses, réglementons le producteur ! Interdisons les t-shirts à 5€ et les diesels trop polluants. La réglementation doit s’opérer par le haut. La consommation d’énergie pourrait diminuer si la réglementation sur les habitats était renforcée ou si le prix des transports était abaissé. Il est anormal que l’eau d’une piscine, qui est un bien secondaire, ait le même coût que l’eau que nous buvons, alors que c’est un bien primaire. Logiquement, la première devrait être plus chère que la seconde. Mais pour cela, il ne faut pas laisser agir les marchés librement. Les gens doivent être prêts à faire des efforts, il faut arrêter de souhaiter une taxation très simple, c’est-à-dire minimale. La réglementation par le haut va jouer un rôle majeur dans la transition énergétique de ces prochaines années.

 

Le gaz de schiste, une belle histoire américaine ?

L’exploitation du gaz de schiste a permis ces dernières années un rebond notoire de l’activité économique aux États-Unis. Ce gaz non conventionnel représente désormais plus de 20 % de la production de gaz américaine et si la croissance d’exploitation suit le rythme actuel, l’indépendance énergétique de la superpuissance pourrait être en vue à hauteur des années 2020. Plus de 600 000 emplois ont été créés grâce à la filière et le prix du gaz a été divisé par trois en quatre ans. Néanmoins, la durabilité de cette énergie reste très hypothétique. Les puits fournissent en moyenne 80 % de leur production totale les deux premières années puis s’épuisent inexorablement, appelant le forage de milliers d’autres puits chaque année, demandant des investissements massifs sans aucun bénéfice de long terme et mettant donc les exploitants dans une situation d’endettement permanent. Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour la formation d’une bulle financière : des capitaux cherchant désespérément des investissements rentables en cette période de crise et une filière présentant des rendements à court terme importants avec un recours systématique à l’endettement.

Et quand bien même le prix du gaz viendrait à remonter, les bénéfices des compagnies ne seraient que très provisoires étant donnée la difficulté croissante à rentabiliser des gisements toujours plus profonds. Car une énergie plus rare se vend certes plus cher mais lorsque l’exploitation demande autant d’énergie qu’elle n’en rapporte, aucun gain n’est possible. Dépenser un baril de pétrole (ou l’équivalent en énergie tirée du gaz) pour extraire un baril de pétrole : voilà la limite contre laquelle le système productiviste va bientôt se heurter.

Concernant l’exploitation du gaz en France, viennent s’ajouter d’autres difficultés, comme le problème du réseau de gazoducs inexistant en France et celui du réseau routier pour l’acheminement de l’eau de fracturation : les routes françaises accueillent beaucoup moins facilement les convois de camions qu’aux États-Unis. Sans compter bien sûr l’impact environnemental causé par la pollution des nappes phréatiques et surtout par le relargage toujours plus massif de gaz à effet de serre.

Grégoire Goessens

Boîte noire

L’Europe doit-elle devenir sankariste ?

Texte publié sur RAGEMAG 1 février 2012

Et si notre modèle salutaire venait du Tiers-Monde ? Dans notre vieille Europe donneuse de leçons, cette idée paraît inconcevable. Comment, nous, phare de l’humanité depuis des siècles pourrions-nous recevoir de leçons ? Et pourtant, il n’est pas si idiot de penser que nous puissions trouver les solutions à nos problèmes en réécoutant celui que l’on surnomme « le Che Guevara africain ».

 

Activiste politique burkinabé depuis la fin des années 1970, Thomas Sankara accède au pouvoir le 4 août 1983. Président du Conseil National de la Révolution de la Haute-Volta, il s’efforce de remettre son pays sur le droit chemin. La Haute-Volta devient le Burkina Faso ou « Pays des Hommes intègres ». La lutte contre la corruption est un impératif. Nous pouvons aussi ajouter au programme : anti-impérialisme, alphabétisation, redressement économique et productif, réformes sociales. L’Homme devient rapidement une figure populaire en Afrique et dans tout le Tiers-Monde. La romance entre le leader et son peuple a duré un peu plus de 4 ans. Car, le 15 octobre 1987, Sankara est trahi par son bras droit, Blaise Compaoré. Le Président est assassiné avec les complicités présumées de Mitterrand, Chirac et Kadhafi. L’histoire pourrait s’arrêter là, si les opinions politiques du révolutionnaire burkinabé ne restaient pas autant d’actualité. Pire : quand nous voyons comment notre Union Européenne marche sur la tête, il est temps de se demander si une forte dose de sankarisme ne pourrait pas nous sauver…

 « Nous préférons un pas avec le peuple que 10 pas sans le peuple » : un exemple pour la construction européenne ?

« Nous préférons dix pas sans le peuple qu’un avec » pourrait parfaitement remplacer la devise actuelle de l’Union Européenne, In varietate concordia (« Unis dans la diversité »). La construction européenne est devenue un dogme en lui-même. Seule compte l’intégration, peu importe l’avis des peuples européens. Les exemples récents sont nombreux. Nous nous rappelons tous du traité constitutionnel de Rome de 2004 et du référendum français. Par contre, nous oublions vite que le référendum était plus l’exception que la règle : sur les 25 pays concernés, 15 avaient choisi de bâillonner leurs citoyens en passant directement par la voie parlementaire. Qui connaît l’importance juridique de ce traité ne peut y voir qu’un déni de démocratie. Alors que le double « non » franco-hollandais aurait dû enterrer à jamais ce traité, nos dirigeants ont la bonne idée de nous le refourguer en 2008 sous le nom de traité modificatif de Lisbonne. Cette fois, seuls les Irlandais ont leur mot à dire et les 24 autres peuples européens se font tout simplement entuber. Rebelote avec le TSCG de 2012 qui touche à la souveraineté des états européens sans que personne n’ait le droit de se prononcer. Sans oublier le gentil mensonge de François Hollande qui avait promis de le renégocier en cas d’élection. À chaque fois, un seul et même argument est avancé : l’Europe doit aller de l’avant et les peuples européens ne doivent surtout pas enrayer le mouvement. Nos dirigeants se méfient des citoyens comme de la peste et les méprisent, considérant qu’ils sont trop bêtes pour savoir ce qui est bon pour eux. Mais, comme l’a si justement dit Sankara : « Malheur à ceux qui bâillonnent. » C’est pour cela qu’il a décidé d’impliquer le peuple aux décisions du pays, celui-ci ayant la capacité d’infléchir la politique nationale. Car, comme l’expliquait le leader, une politique qui se met en place en faisant taire une partie des citoyens est illégitime. En réalité, nous pouvons le dire, Sankara n’agissait que pour le bien de son peuple… Europe, entends-tu ?

« Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement. »

Dette, patriotisme économique, écologie : et si Sankara était le modèle à suivre ?

Sankara, c’est aussi de grandes réformes économiques. Son principal fait d’armes se porte sur la dette. Le 29 juillet 1987 à Addis Abeba, devant l’Organisation de l’Unité Africaine, le Président burkinabé prononce un discours marquant sur le sujet. Il explique comment il compte ne pas rembourser la dette de son pays, jugée illégitime car contractée à cause de la colonisation. Sauf que la situation budgétaire, même hors du remboursement de la dette, est calamiteuse. Les recettes fiscales sont très faibles et les salaires des fonctionnaires phagocytent presque tout le budget (70%). Dans ces conditions, il semble impossible d’investir pour l’éducation, les services publics ou l’économie. C’est ainsi que le révolutionnaire entame toute une série de réformes fiscales. La bourgeoisie voltaïque est mise à contribution. Sankara et ses ministres roulent en R5 toutes pourries et prennent l’avion comme tout le monde. Les dépenses de fonctionnement sont assainies et redirigées vers l’investissement. Les salaires dans la fonction publique diminuent de 5 à 12%. Par contre, la gratuité des loyers est décrétée. Il s’agit pour le pays de s’en sortir par lui-même, sans aide extérieure. Le patriotisme économique est donc exalté et le protectionnisme renforcé. Le leader refuse aussi les aides alimentaires étrangères et préfère développer l’agriculture locale grâce à une réforme agraire qui répartit mieux les terres et prépare l’arrivée de l’engrais dans les techniques de culture. La production de coton locale est aussi relancée et la mode du vêtement traditionnel burkinabé est lancée par le biais des fonctionnaires qui sont obligés de le porter. À l’heure où tout le monde s’en fout, la question de l’écologie est intégrée par Sankara, lequel veut faire de l’agro-écologie une politique nationale. Celle-ci a plusieurs objectifs : la souveraineté alimentaire, la revalorisation de la vie paysanne et de l’agriculture familiale, l‘adaptation à la croissance démographique et aux effets du changement climatique et enfin, la sauvegarde de l’environnement et des ressources naturelles. Tant de positions qui pourraient bien inspirer notre Vieux Continent agonisant.

« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »

Tandis que l’Europe a choisi de mépriser le peuple et de kidnapper la démocratie, il y a 25 ans Sankara a fait le choix de s’appuyer dessus. Alors que l’Europe est au bord du désastre budgétaire, il y a 25 ans Sankara a su réfléchir au problème d’un point de vue moral et pragmatique et agir contre. À l’heure du déclin industriel européen et de la phobie mondialiste, il y a 25 ans, Sankara a utilisé le patriotisme économique pour relancer l’économie locale et a évoqué l’idée du protectionnisme africain (rappelant le protectionnisme européen agité par Emmanuel Todd ou Jacques Sapir). Au moment de l’impasse écologique, il y a 25 ans Sankara a saisi le problème à bras le corps. À quand une même prise de conscience en Europe ?

 Boîte Noire

  • Pour en savoir plus sur Sankara, c’est par  ;
  • Pour un protectionnisme européen, c’est par ici ;
  • On doit vraiment rembourser cette satanée dette ?
  • Les rappeurs aiment bien Sankara.