Archives du mot-clé Emmanuel Todd

Grand entretien d’Emmanuel Todd

Entretien-fleuve en deux parties publié le 1 et le 3 mars 2017 au Comptoir, avec Adlene Mohammedi

Jeudi 9 février, Emmanuel Todd nous reçoit dans son appartement parisien pour un entretien fleuve sur l’élection de Donald Trump, les États-Unis et la situation politique mondiale, que nous vous proposons en deux parties. Si notre ligne politique peut diverger de celle du chercheur Todd et de sa promotion d’un capitalisme régulé, il demeure pour nous une référence intellectuelle contemporaine majeure. Anthropologue, historien, démographe, sociologue et essayiste, Todd est ingénieur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Il est principalement connu pour ses travaux sur les systèmes familiaux et leur rôle politique. En quatre décennies, le chercheur s’est notamment illustré en prophétisant l’effondrement de l’URSS (« La chute finale », 1976) et les printemps arabes (« Le rendez-vous des civilisations », avec Youssef Courbage, 2007). Il a également mis en lumière les faiblesses de la construction européenne et de la mondialisation. 

Nuit debout : ne soyons pas la farce de Mai-1968 !

Article publié le 11 mai 2016 sur Le Comptoir

Questionné par nos soins lors de la première Nuit debout du 31 mars, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon relevait qu’un lien semblait unir la jeunesse qui se mobilise contre la loi El Khomri et celle qui s’est insurgée en Mai-1968. Les similitudes sont telles que le marxo-spinoziste explique : « C’est comme si à presque cinquante ans de distance, des générations se parlaient. » Ce parallèle mérite d’être analysé, surtout si nous voulons que Nuit debout ne réitère pas les erreurs de son aîné.

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David Desgouilles : « La gauche a eu tort de snober le débat de l’identité nationale »

Article publié initialement le 5 juin 2015 sur Le Comptoir

Blogueur politique s’intéressant particulièrement à la droite française, David Desgouilles vient de sortir son premier roman, « Le bruit de la douche » (éditions Michalon). Dans cette uchronie pleine d’humour, l’auteur narre ce qui se serait passé si le scandale du Sofitel n’avait pas eu lieu et que Dominique Strauss-Kahn s’était présenté à l’élection présidentielle de 2012. Afin de ne pas passer pour le candidat des « élites mondialisées », l’ex-directeur général du FMI décide de prendre tout le monde à contre-pied et engage une jeune militante socialiste, Anne-Sophie Myotte, conseillère d’Arnaud Montebourg et proche de Jacques Sapir et Emmanuel Todd. Elle réussit à pousser DSK à mener une campagne anti-Terra Nova, afin de reconquérir les classes populaires, contre l’avis des strauss-kahniens de la première heure, dont Pierre Moscovici…

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29 mai 2005: le «non» au Traité Constitutionnel, l’occasion manquée de la gauche de la gauche

Tribune initialement publiée le 29 mai 2015 sur Le Figaro Vox

Il y a dix ans, la gauche de la gauche s’était rassemblée pour dire non au Traité constitutionnel européen mais n’a pas su transformer l’essai. Kévin Boucaud Victoire analyse les raisons de cet échec.

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Le « charlisme », nouveau mythe républicain ?

Article initialement publié le 19 mai 2015 sur Le Comptoir

Quatre mois après le rassemblement du 11 janvier, est-il possible de ne pas être Charlie ? Rien n’est moins sûr, comme le prouvent les réactions démesurées – et la tribune d’excommunication du Premier ministre Manuel Valls – qui ont suivi la sortie du dernier essai un brin provocateur de l’anthropologue Emmanuel Todd intitulé « Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse » (Seuil). Une situation qui nous amène à nous demander si l’unanimisme autour du « charlisme », entendu comme la défense de la liberté d’expression et de la laïcité, ne tient pas du religieux.

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Vous avez dit « gauche réac » ?

Article publié le 6 mai 2015 sur Le Comptoir

La gauche n’a jamais semblé aussi divisée qu’aujourd’hui. Si certains se revendiquent clairement progressistes, d’autres, plus réticents, se questionnent davantage et s’attirent les foudres des premiers. Les insultes fusent, les coups bas pleuvent. Parmi ces attaques, le terme de « réactionnaire » revient quasi automatiquement pour qualifier quiconque ne s’inscrit pas dans ce mouvement en avant. Alors, existe-t-elle réellement, cette « gauche réac », ou n’est-elle qu’un fantasme ?

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La dictature du vote obligatoire

Article publié initialement sur Le Comptoir le 29 avril 2015

Rendre le vote obligatoire : voilà une idée qui est souvent remise sur le tapis. Plutôt que proposer une mesure qui risquerait d’affaiblir la démocratie, les politiques feraient mieux de la remiser au grenier et prendre le temps de se pencher sérieusement sur les maux dont souffre le système qu’ils représentent.

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Abstention : la démocratie est morte, vive la démocratie

 

Le résultat des élections européennes qui se sont déroulées dimanche dernier (25 mai 2014) ont été une nouvelle claque pour la classe politique. Tous les commentateurs se sont focalisés sur le Front national (FN) qui est arrivé en tête avec 24 % des suffrages exprimées. Mais le vrai fait marquant est le niveau élevé d’abstention qui a atteint 57,5 % des électeurs (et 73 % chez les moins de 35 ans). Ce chiffre, certes en baisse par rapport aux Européennes de 2009, en dit long sur l’état de notre démocratie et devrait interroger sérieusement. Mais évidemment aucun des grands spécialistes acclamés par le système ne se posera les bonnes questions, préférant se faire passer pour plus stupides qu’ils ne le sont.

 

Les dernières Européennes ont subi un nouveau boycott massif des citoyens français. Certes, cela tient en grande partie à la spécificité de cette élection et on peut parier sans trop prendre de risque que le prochain grand scrutin national connaîtra une abstention moins massive. En effet, les Européennes ont le paradoxe d’être à la fois une élection d’une extrême importance – l’Union européenne (UE) jouant un rôle centrale dans la politique nationale – et sans vrai enjeux – le Parlement européen n’est au fond qu’une super chambre d’enregistrement, sans pouvoir de modification radicale. Il faut ajouter à ceci la complexité de la construction européenne et son éloignement par rapport aux citoyens. Pour finir, il ne faut pas oublier que certains petits partis (comme le M’Pep ou le MRC) et des intellectuels (comme Emmanuel Todd) ont appelé au boycott, et même si leur rôle a sûrement été limité, il n’a pas été inexistant. Mais pourtant, une vraie tendance de fond existe. Depuis une trentaine d’années, l’abstention augmente tendanciellement, au point d’être devenu le vrai premier parti des classes populaires. On assiste ainsi plus que jamais à ce que l’intellectuel Cornelius Castoriadis appelait la « montée de l’insignifiance ». Il convient alors de comprendre comment et pourquoi le peuple français, dont Karl Marx avait analysé le caractère fondamentalement politique, se transforme en peuple apolitique. Deux raisons complémentaires et indissociables peuvent être retenues : la première porte sur le système politique, la seconde sur notre société et les individus qui la composent.

 

« Si voter ça servait à quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit » Coluche

 

La dépossession du pouvoir politique

« Le principe de base de la constitution démocratique c’est la liberté. (…) Et l’une des formes de la liberté c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant » écrivait Aristote au IVème siècle avant J-C[i]. Une vision très éloignée de ce que l’on tient aujourd’hui pour principe démocratique. Pourtant, en 1762, Jean-Jacques Rousseau montrait que le suffrage universel n’était pas suffisant pour garantir un système politique donnant le pouvoir au peuple[ii]. L’élection seule fonde une « aristocratie élective » (aristos, les « meilleurs » en grec, l’élection étant le choix des meilleurs). Si le peuple est libre les jours d’élection, il est loin de posséder le pouvoir le reste du temps. Notre Vème République, véritable « monarchie républicaine », n’est qu’une forme d’aristocratie élective. La conséquence de cette forme de gouvernance est d’infantiliser le peuple. Dépossédé, il s’habitue à n’être consulté que sur des choix limités. Le peuple ne se compose plus de citoyens, mais d’«esclaves incapables de se gouverner » pour reprendre une formule aristotélicienne.

Evidemment, ça n’explique pas tout. La dépossession politique n’est pas exclusivement due à la Vème République. Celle-ci est d’ailleurs elle-même dépossédée. Sorte de bonapartisme républicain, notre système d’inspiration gaulliste repose sur un pouvoir exécutif fort. Pourtant, jamais dans l’histoire de notre pays le gouvernement n’a semblé autant incapable de gouverner. « L’Etat ne peut pas tout » déclarait l’ancien premier ministre Lionel Jospin, en abandonnant les ouvriers de Michelin, en 2000. On pourrait même se demander s’il peut encore faire autre chose que des cadeaux à la bourgeoisie. La mondialisation et l’Union européenne – qui représente une forme totale de mondialisation à l’échelle régionale –, en mettant en hyper-concurrence les travailleurs et en transformant les entreprises en énormes prédateurs au-dessus des frontières et cadres nationaux (et donc des lois démocratiques), a rendu le capitalisme tout puissant. C’est bien une guerre de classes qui se joue, avec un rapport de force déséquilibré. Dans ce contexte, les autorités politiques sont transformées en simples techniciens, gestionnaire du grand Capital[iii]. Les citoyens sont donc doublement dépossédés, car le pouvoir échappe même à ceux qui leur ont confisqué. Conscients intuitivement de cela, les électeurs n’ont plus grand intérêt à voter. Ils voient clairement le manège qui se déroule devant leurs yeux : la politique n’est plus qu’une alternance sans alternative. Peu importe le résultat, le libéralisme est toujours vainqueur.

Et quand le peuple a le choix, comme lors du référendum sur le traité constitutionnel du 2005, si ce choix n’est pas conforme au souhait des élites, ces dernières n’hésitent pas à afficher leur dédain pour l’expression populaire en passant outre le résultat. Dur d’espérer changer quelque chose par le vote. Pourtant, l’explication de l’abstention par la dépossession du pouvoir ne peut se suffire à elle-même. Car, le vote ne représente finalement qu’une partie infime de la politique. Si les citoyens voulaient réellement reprendre le contrôle des choses, ils se révolteraient activement et pas seulement passivement en boycottant les urnes. Il s’agit donc aussi d’une régression de la politique en son sens le plus large, au sens de la civilité.

 

« L’homme est un animal politique qui traîne la patte » Lucio Bukowski

 

Individualisme et destruction du communautaire

Le désintérêt pour la vie de la Cité (polis) est un symptôme de notre époque. C’est donc  dans la particularité de notre société qu’il faut chercher les conséquences. Nous vivons à l’ère de l’individualisme. Ce dernier ne doit pas être entendu comme une simple montée de la liberté individuelle. Il faudrait plutôt retenir la définition du philosophe Emmanuel Mounier pour qui « l’individu est la dissolution de la personne dans la matière »[iv]. En résulte un repli inévitable vers la sphère privée, qui dégénère en effacement du public. C’est ainsi que l’on passe de l’individualisme à l’obsession narcissique. Forme vide, l’homme post-moderne n’est plus capable d’envisager les choses collectivement, ni de penser un quelconque changement social. « Pour Narcisse le monde est un miroir ; pour l’individualiste farouche d’antan, c’était un lieu sauvage et vide qu’il pouvait façonner par la volonté », écrivait l’historien et sociologue Christopher Lasch en 1979[v].

Or, la politique ne peut être une chose individuelle. C’est d’ailleurs l’idée qui est exprimée par Aristote quand il définit l’homme comme étant un zoon politikon. La traduction d’« animal politique » n’est pas suffisante, politikon en grec ne renvoyait pas qu’à la qualité civique, mais aussi au social et au communautaire. La politique ne peut pas exister pleinement dans une société où les citoyens ne sont que simplement liés par des rapports contractuels – et c’est sans doute la plus grande erreur de Jean-Jacques Rousseau. Elle est affaire de communauté[vi], de passion, de sentimentalité, de partage et de traditions. Voilà pourquoi une fois que l’homme devient une « monade isolée, repliée sur elle-même », selon l’expression de Marx[vii], il n’est plus qu’« un animal politique qui traîne la patte », comme le scande le rappeur Lucio Bukowski.

Cette dimension échappe aux politologues contemporains, car la conception moderne de la politique est erronée. La dichotomie, certes pratique dans une perspective gramscienne[viii], entre « société civile » et « société politique » est fausse. Le politique et le social ne peuvent être dissociés et le premier n’est possible que s’il existe un lieu puissant de rencontre des personnes dans l’espace public (l’agora athénienne) faisant le lien entre l’espace purement public (l’ekklesia) et celui exclusivement privé (l’oikos). Mais aujourd’hui, l’agora est asphyxiée par les marchés (financiers et économiques), sans que personne ne s’en inquiète. Pourtant, c’est bien là que se joue la dépolitisation, dans une nouvelle anthropologie réfractaire à la notion de bien commun, imposée par le capitalisme.

 

La montée de l’abstention révèle beaucoup sur notre société. Nous ne sommes plus dirigés que par des politicards qui ne proposent rien d’autre que de gérer les affaires de la classe bourgeoise. Fini les projets de civilisations, il n’y a plus que luttes de pouvoir, combats d’égos et calculs intéressés. Cette évolution n’est pas nouvelle, puisque Charles Péguy n’avait de cesse de déplorer ce phénomène et écrivait en 1910 : « Tout commence en mystique et tout finit en politique »[ix]. Ce qui est change réellement, c’est la violence de cela, l’illusion – à quelques exceptions près – n’opérant plus du tout. Dans le même temps, les citoyens sont de moins en moins capables de vivre les uns avec les autres et de s’imaginer un destin commun. L’impasse dans laquelle nous sommes plongés semble profonde et une chose est certaine : le FN n’est pas une solution.

 

Pour aller plus loin :

 

 

[i] Aristote, Politique

[ii]Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social

[iii]Tâche qu’ils ont eux-mêmes choisi et qui ne vient d’aucune force mystérieuse.

[iv]Emmanuel Mounier, Le Personnalisme (1949)

[v] Christopher Lasch, La culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances

[vi]Pour comprendre la distinction fondamentale entre « société » et « communauté », ainsi que le passage de l’un à l’autre, se reporter au livre du sociologue allemand Ferdinand Tönnies intitulé Communauté et Société(1887). En résumé, on peut dire que la première est d’autre affective et relève de la tradition et des mœurs, quand la seconde est froide et individualiste.

[vii]Voir par exemple Sur la question juive et la critique des droits de l’homme développée par le philosophe, déjà présentée sur ce blog.

[viii]Le penseur communiste italien Antonio Gramsci utilise cette dichotomie afin d’expliquer comment le maintien politique du pouvoir dépend de l’acceptation de la « société civile » et l’importance de celle-ci dans le processus de prise de pouvoir.

[ix] Charles Péguy, Notre Jeunesse

Le cul entre deux chaises

Sabrina Benali est une jeune journaliste passionnée par l’écriture. Française d’origine algérienne, Sabrina décide de nous livrer – peut-être de manière un peu prématurée – une autobiographie intitulée Le cul entre deux chaises. Pour ceux qui ne l’ont pas compris, « le cul entre deux chaises » désigne la situation de l’auteur – mais aussi de nombreux autres franco-maghrébins voire de franco-autre chose – obligée de vivre constamment entre deux cultures : celle de son pays d’origine et celle du pays d’accueil de ses parents.

La vie de l’auteur

Le livre commence en 1998, le 12 juillet pour être plus précis. Ce soir-là, l’Équipe de France de football est championne du monde pour la première fois de son histoire. Le héros national se nomme Zinédine Zidane, français d’origine algérienne. Sabrina a 8 ans et pendant que tout un pays découvre (ou croit découvrir) la France « Black-Blanc-Beur », unie malgré sa diversité, elle se rend compte de son appartenance à un peuple. C’est aussi et surtout le début d’une quête d’identité personnelle. A l’époque, Sabrina se rend chaque été en Algérie durant les grandes vacances. Un pays qu’elle n’apprécie pas beaucoup, dont la culture lui semble très éloignée d’elle. Elle éprouve du mal à comprendre ses cousins et cousines, malgré les cours d’arabes qu’elle reçoit en primaire (et qui se soldent par un échec) et préfèrerait partir au ski en hivers comme certains de ses camarades franco-espagnols. Même si à cette époque la majorité de ses amis sont comme elle, c’est-à-dire d’origine maghrébine, elle n’éprouve aucun problème d’identité : elle parle en français, raisonne en français, rêve en français, etc.

Les choses commencent à changer à l’adolescence. Après un collège en ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire), Sabrina se retrouve au lycée en… ZEP. Pourtant, en seconde, grâce à ses parents, elle réussit à se retrouver dans une classe sans franco-maghrébin. Et là c’est le drame : elle se sent complexée et n’est pas à l’aise dans cette classe « où des prénoms comme Marine, Elodie ou Damien étaient la norme ». Au bout d’une année difficile, elle réussit à accéder en 1ère STG, LA classe des cancres – selon ses propres mots – où elle retrouve ses anciens amis d’origine maghrébine. Elle se sent à nouveau chez elle dans une classe où les « blancos » minoritaires et où elle peut crier au racisme et à l’injustice à la moindre réflexion de ses profs. Mais c’est aux dépens de ses résultats qui chutent vertigineusement. Elle passe finalement en terminal dans un autre établissement, non classé ZEP et où la seule autre française d’origine maghrébine de sa classe devient sa meilleure amie. Sabrina obtient finalement son baccalauréat.

Sabrina entre dans la vie adulte et à la fac. En parallèle, elle est caissière dans un supermarché. Si elle y garde globalement un bon souvenir, ses origines maghrébines lui desservent parfois,  comme avec cette cliente qui lui demande de retourner travailler en Algérie. D’autres anecdotes sont plus drôles comme celles avec ces Maghrébins qui essaient de la draguer ou ceux qui viennent systématiquement lui parler en arabe. Elle découvre dans le même temps le monde étudiant, qui n’a rien à voir avec le monde « ZEPiens ». Sabrina a parfois du mal à trouver sa place, « piégée » par sa culture arabo-musulmane : elle ne peut pas sortir en boite avec ses camarades ou rester au restaurant jusqu’à 22h-23h car chez elle ça ne se fait pas et sa mère lui interdit. Ajoutons à cela que par pratique religieuse, elle ne consomme pas d’alcool. Elle envie au départ ses copines de fac, puis elle s’y fait… Jusqu’à ses 20 ans où libérée elle part étudier à 150 kilomètre de chez elle. Mais ça ne se passe pas aussi facilement qu’elle l’aurait cru. Elle se sent en décalage avec ses amis « franco-français », elle n’a pas le même humour et doit se forcer à perdre son accent « banlieusard ». Puis Sabrina entre totalement dans la vie active où elle doit encore essayer de suivre dans un monde qui ne lui est pas forcément facile.

Réflexions développées dans le livre

Ce livre est aussi – et surtout – l’occasion de mener une réflexion sur la double culture de l’auteur et ses conséquences. Car au fond, ce qu’elle décrit est aussi vrai pour elle que pour tous les « doublement cultivés » comme elle les appelle. Sabrina prend notamment le temps de nous expliquer le poids de sa culture maghrébine et de l’islam (les deux s’entremêlant souvent) dans sa vie. Ces derniers peuvent sembler être lourds à porter, entre les restrictions alimentaires, la sévérité (non excessive) de ses parents quant à ses sorties ou encore les limites dans sa vie sentimentale (et sexuelle). Elle déclare à ce sujet : « Oui la religion est l’un des piliers de cette double culture et personnellement même si j’ai eu des passages difficiles je le vis relativement bien aujourd’hui ». Pourtant, cette culture arabo-musulmane lui permet de se construire une identité et favorise sa sociabilité avec ses amis franco-maghrébins. La difficulté provient moins d’un islam étouffant – l’auteur avoue même que malgré ses fortes convictions spirituelles, son intérêt pour sa religion reste limité – que du regard des autres dans une France orpheline de toutes croyances religieuses (aussi bien politiques que religieusesi). Dans ces conditions le musulman est toujours vu comme bizarre où différent et est sujet à de nombreux clichés. A ce propos, le poids des préjugés est un sujet très présent dans le livre. D’abord les préjugés dont l’auteur est victime et qui la renvoient constamment à ses origines ou à sa religion et qui peuvent lui porter parfois préjudices (dans le monde professionnel notamment). Mais il y a aussi ses préjugés sur les autres. Il y a ensuite les siens sur les français dits « de souche » face à qui elle complexe au départ et qu’elle voit toujours en petits bourgeois biens éduqués, prétentieux et hédonistes. Elle en a également envers les Maghrébins (non français), surnommés les « clandos » étant vus de manière négative .

Autre sujet du livre : le communautarisme, notion souvent dévoyée et souvent floue dans le débat public. Sabrina s’en réclame : si elle n’a pas choisi d’être communautaire, ce dernier s’est imposé à elle. C’est à force de ghettoïsation qu’elle se sent naturellement plus à l’aise à côté de ceux qui lui ressemblent. Elle refuse cependant l’ultra communautarisme qui est un repli total de la communauté.

Au final, s’il ne s’agit pas d’une œuvre littéraire et/ou intellectuelle majeure, cet ouvrage est intéressant sur plusieurs aspects. Il permet notamment une prise de conscience – pour ceux qui ne sont pas confrontés directement à la situation. Ce livre est à la fois le reflet des fractures sociales et culturelles actuelles mais aussi de l’état de la République sensée être « une et indivisible ». Dans un pays en crise morale, où il les gens ne vivent plus ensembles, les français issus de cultures étrangères n’ont pour seul refuge que la culture de leurs parents, qu’ils ne reçoivent que partiellement. La recherche d’identité devient alors infinie, car comme le rappelle l’historien et sociologue américain Christopher Lasch, il est impossible de se créer soi-même un « moi » et une identité à la carteii comme notre société moderne le prétend. Il en résulte une crise identitaire inévitable.

Nous vivons dans une société où chacun est poussé à vivre selon son mode de vie particulier – même si sous le poids de la culture consuméristeiii et du spectacleiv tous deux inhérents à nos sociétés, les gens finissent par agir de façon mimétique et ultra-conformiste – et dans ce contexte, les différentes communautés n’ont alors que trop peu de choses en commun. Ces dernières doivent se tolérer (expression qui revient souvent dans le livre) mutuellement mais comme le rappelle Christopher Lasch : « la tolérance sans valeur commune n’est qu’indifférence »v.  La ghettoïsation confinant les communautés entre-elles accentue le phénomène. Dans cette situation, les clichés issus des anciennes sociétés colonialesvi persistent. Plus grave, l’expulsion des classes populaires « franco-françaises » vii des métropoles a créé le fantasme d’une France fracturée entre immigrés (ou fils d’immigrés) pauvres et Blancs bourgeois ou issus des classes moyennes éduquées.

Le danger derrière tout cela est d’accoucher d’une France réellement communautaire. S’il est normal et légitime que des gens issus d’une même culture (et souvent également d’une même réalité sociale) se sentent naturellement attirés les uns vers les autres, le communautarisme – contrairement à ce que pense l’auteur – est plus que cela. Un pays communautariste est un pays organisé en communautés séparées voire antagonistes. Il en résulte quatre problèmes principaux : un affaiblissement démocratiqueviii, un risque de reproduction de discrimination par la ghettoïsationcix , une paralysie du changement social (parce que les intérêts communautaires s’opposent aux intérêts de classesx) et un risque de guerre de tous contre tous. Des problèmes sur lesquels devront un jour se pencher réellement les politiques quand on sait que jusqu’à présent la gauche de pouvoir s’est surtout bornée à instrumentaliser les « diversitaires » – comme ils aiment les appeler – et que la droite dite « républicaine » est souvent tombée dans la stigmatisation, sans parler de l’extrême droite…


i Dans Après la démocratie, Emmanuel Todd explique même que cette perte de croyances collectives est le fait le plus marquant de notre époque contemporaine

ii Voir La Culture de l’égoïsme de Christopher Lasch & Cornélius Castoriadis

iii Voir La société de consommation de Jean Baudrillard

iv Voir La société du spectacle de Guy Debord

v Voir La Révolte des élites de Christopher Lasch

vi Pour la fabrication des clichés par le colonialisme, voir par exemple Peaux noires, masques blancs de Frantz Fanon. Fanon y explique comment la division de la société débouche sur des représentations psychiques précises. Si les institutions coloniales ont aujourd’hui disparus, il est fort probable que les représentations raciales qu’elles ont engendré perdurent encore, au moins pour certaines d’entre-elles.

vii A ce propos, lire Les fractures françaises du géographe Christophe Guilluy

viii Voir Du Contrat Sociale de Jean-Jacques Rousseau, où le philosophe explique clairement comment la défense d’intérêts particuliers de groupes communautaires peut s’opposer frontalement à l’intérêt général.

ix Chose qu’explique très bien Christopher Lasch dans La Révolte des élites : « Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes ».

x Voir les travaux de Thomas Schelling, lauréat du prix Nobel d’économie en 2005 et notamment son article intitulé Dynamic Models of Segregation (Modèles dynamiques de ségrégation) publié en 1971 où il montre comment ségrégation peut apparaître sans racisme, juste par préférences communautaires : http://sweetrandomscience.blogspot.fr/2013/08/rediffusion-de-lete-theorie-du-ghetto_19.html

L’Europe doit-elle devenir sankariste ?

Texte publié sur RAGEMAG 1 février 2012

Et si notre modèle salutaire venait du Tiers-Monde ? Dans notre vieille Europe donneuse de leçons, cette idée paraît inconcevable. Comment, nous, phare de l’humanité depuis des siècles pourrions-nous recevoir de leçons ? Et pourtant, il n’est pas si idiot de penser que nous puissions trouver les solutions à nos problèmes en réécoutant celui que l’on surnomme « le Che Guevara africain ».

 

Activiste politique burkinabé depuis la fin des années 1970, Thomas Sankara accède au pouvoir le 4 août 1983. Président du Conseil National de la Révolution de la Haute-Volta, il s’efforce de remettre son pays sur le droit chemin. La Haute-Volta devient le Burkina Faso ou « Pays des Hommes intègres ». La lutte contre la corruption est un impératif. Nous pouvons aussi ajouter au programme : anti-impérialisme, alphabétisation, redressement économique et productif, réformes sociales. L’Homme devient rapidement une figure populaire en Afrique et dans tout le Tiers-Monde. La romance entre le leader et son peuple a duré un peu plus de 4 ans. Car, le 15 octobre 1987, Sankara est trahi par son bras droit, Blaise Compaoré. Le Président est assassiné avec les complicités présumées de Mitterrand, Chirac et Kadhafi. L’histoire pourrait s’arrêter là, si les opinions politiques du révolutionnaire burkinabé ne restaient pas autant d’actualité. Pire : quand nous voyons comment notre Union Européenne marche sur la tête, il est temps de se demander si une forte dose de sankarisme ne pourrait pas nous sauver…

 « Nous préférons un pas avec le peuple que 10 pas sans le peuple » : un exemple pour la construction européenne ?

« Nous préférons dix pas sans le peuple qu’un avec » pourrait parfaitement remplacer la devise actuelle de l’Union Européenne, In varietate concordia (« Unis dans la diversité »). La construction européenne est devenue un dogme en lui-même. Seule compte l’intégration, peu importe l’avis des peuples européens. Les exemples récents sont nombreux. Nous nous rappelons tous du traité constitutionnel de Rome de 2004 et du référendum français. Par contre, nous oublions vite que le référendum était plus l’exception que la règle : sur les 25 pays concernés, 15 avaient choisi de bâillonner leurs citoyens en passant directement par la voie parlementaire. Qui connaît l’importance juridique de ce traité ne peut y voir qu’un déni de démocratie. Alors que le double « non » franco-hollandais aurait dû enterrer à jamais ce traité, nos dirigeants ont la bonne idée de nous le refourguer en 2008 sous le nom de traité modificatif de Lisbonne. Cette fois, seuls les Irlandais ont leur mot à dire et les 24 autres peuples européens se font tout simplement entuber. Rebelote avec le TSCG de 2012 qui touche à la souveraineté des états européens sans que personne n’ait le droit de se prononcer. Sans oublier le gentil mensonge de François Hollande qui avait promis de le renégocier en cas d’élection. À chaque fois, un seul et même argument est avancé : l’Europe doit aller de l’avant et les peuples européens ne doivent surtout pas enrayer le mouvement. Nos dirigeants se méfient des citoyens comme de la peste et les méprisent, considérant qu’ils sont trop bêtes pour savoir ce qui est bon pour eux. Mais, comme l’a si justement dit Sankara : « Malheur à ceux qui bâillonnent. » C’est pour cela qu’il a décidé d’impliquer le peuple aux décisions du pays, celui-ci ayant la capacité d’infléchir la politique nationale. Car, comme l’expliquait le leader, une politique qui se met en place en faisant taire une partie des citoyens est illégitime. En réalité, nous pouvons le dire, Sankara n’agissait que pour le bien de son peuple… Europe, entends-tu ?

« Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement. »

Dette, patriotisme économique, écologie : et si Sankara était le modèle à suivre ?

Sankara, c’est aussi de grandes réformes économiques. Son principal fait d’armes se porte sur la dette. Le 29 juillet 1987 à Addis Abeba, devant l’Organisation de l’Unité Africaine, le Président burkinabé prononce un discours marquant sur le sujet. Il explique comment il compte ne pas rembourser la dette de son pays, jugée illégitime car contractée à cause de la colonisation. Sauf que la situation budgétaire, même hors du remboursement de la dette, est calamiteuse. Les recettes fiscales sont très faibles et les salaires des fonctionnaires phagocytent presque tout le budget (70%). Dans ces conditions, il semble impossible d’investir pour l’éducation, les services publics ou l’économie. C’est ainsi que le révolutionnaire entame toute une série de réformes fiscales. La bourgeoisie voltaïque est mise à contribution. Sankara et ses ministres roulent en R5 toutes pourries et prennent l’avion comme tout le monde. Les dépenses de fonctionnement sont assainies et redirigées vers l’investissement. Les salaires dans la fonction publique diminuent de 5 à 12%. Par contre, la gratuité des loyers est décrétée. Il s’agit pour le pays de s’en sortir par lui-même, sans aide extérieure. Le patriotisme économique est donc exalté et le protectionnisme renforcé. Le leader refuse aussi les aides alimentaires étrangères et préfère développer l’agriculture locale grâce à une réforme agraire qui répartit mieux les terres et prépare l’arrivée de l’engrais dans les techniques de culture. La production de coton locale est aussi relancée et la mode du vêtement traditionnel burkinabé est lancée par le biais des fonctionnaires qui sont obligés de le porter. À l’heure où tout le monde s’en fout, la question de l’écologie est intégrée par Sankara, lequel veut faire de l’agro-écologie une politique nationale. Celle-ci a plusieurs objectifs : la souveraineté alimentaire, la revalorisation de la vie paysanne et de l’agriculture familiale, l‘adaptation à la croissance démographique et aux effets du changement climatique et enfin, la sauvegarde de l’environnement et des ressources naturelles. Tant de positions qui pourraient bien inspirer notre Vieux Continent agonisant.

« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »

Tandis que l’Europe a choisi de mépriser le peuple et de kidnapper la démocratie, il y a 25 ans Sankara a fait le choix de s’appuyer dessus. Alors que l’Europe est au bord du désastre budgétaire, il y a 25 ans Sankara a su réfléchir au problème d’un point de vue moral et pragmatique et agir contre. À l’heure du déclin industriel européen et de la phobie mondialiste, il y a 25 ans, Sankara a utilisé le patriotisme économique pour relancer l’économie locale et a évoqué l’idée du protectionnisme africain (rappelant le protectionnisme européen agité par Emmanuel Todd ou Jacques Sapir). Au moment de l’impasse écologique, il y a 25 ans Sankara a saisi le problème à bras le corps. À quand une même prise de conscience en Europe ?

 Boîte Noire

  • Pour en savoir plus sur Sankara, c’est par  ;
  • Pour un protectionnisme européen, c’est par ici ;
  • On doit vraiment rembourser cette satanée dette ?
  • Les rappeurs aiment bien Sankara.