Archives du mot-clé Fakir

Nuit debout : ne soyons pas la farce de Mai-1968 !

Article publié le 11 mai 2016 sur Le Comptoir

Questionné par nos soins lors de la première Nuit debout du 31 mars, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon relevait qu’un lien semblait unir la jeunesse qui se mobilise contre la loi El Khomri et celle qui s’est insurgée en Mai-1968. Les similitudes sont telles que le marxo-spinoziste explique : « C’est comme si à presque cinquante ans de distance, des générations se parlaient. » Ce parallèle mérite d’être analysé, surtout si nous voulons que Nuit debout ne réitère pas les erreurs de son aîné.

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« Merci Patron ! », l’ovni cinématographique qui fait la nique aux riches

Article publié initialement le 10 février 2016 sur Le Comptoir avec Ludivine Bénard et Sylvain Métafiot

« Fâchés avec tout le monde, ou presque », qu’ils disaient. Ils doivent être bien embêtés, les journalistes de Fakir, maintenant qu’ils sont acclamés partout où ils vont. Le canard fondé par François Ruffin en 1999 délaisse cette fois-ci le papier pour nous en mettre plein les yeux. Avec le film “Merci Patron !”, l’heure de la réconciliation nationale, du moins entre les fameux 99 %, a sonné. Il ne peut en être qu’ainsi quand vous ridiculisez, pendant une heure trente, l’homme le plus riche de France. Avec, en fond sonore, cette chanson entêtante des Charlots, l’équipe vous emmène à Poix-du-Nord, dans le vrai ch’nord de la Picardie profonde, du côté des délaissés de la “mondialisation heureuse”, ceux dont le malheur a permis l’immense fortune de Bernard Arnault. Misère sociale, humour, renversements, secrets et mises en scène : rien ne nous est épargné dans ce voyage chez les deuxièmes classes de la vie.

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Le « charlisme », nouveau mythe républicain ?

Article initialement publié le 19 mai 2015 sur Le Comptoir

Quatre mois après le rassemblement du 11 janvier, est-il possible de ne pas être Charlie ? Rien n’est moins sûr, comme le prouvent les réactions démesurées – et la tribune d’excommunication du Premier ministre Manuel Valls – qui ont suivi la sortie du dernier essai un brin provocateur de l’anthropologue Emmanuel Todd intitulé « Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse » (Seuil). Une situation qui nous amène à nous demander si l’unanimisme autour du « charlisme », entendu comme la défense de la liberté d’expression et de la laïcité, ne tient pas du religieux.

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Ruffin passe au crible 30 ans de programme économique du FN

Toujours aussi actif dans le combat culturel, François Ruffin nous propose cette fois une analyse sur l’évolution du programme économique du Front national. Le rédacteur en chef de Fakir part d’un constat simple : aujourd’hui, le discours économique et social du parti d’extrême droite lui paraît de plus en plus proche du sien. En effet, après avoir été un parti ultra-libéral et atlantiste prônant une « révolution fiscale » – entendez par-là, une baisse drastique des impôts – et critiquant les « perversions étatiques » le FN s’est progressivement mué en un parti s’opposant au « capitalisme mondialisé », à la « mondialisation sauvage » ou encore au « règne de la finance ». Ce changement de bord s’accompagne d’un ralliement de plus en plus massif des ouvriers qui était 17,9% à voter pour Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle de 2012 (33% pour les seuls inscrits). Le but de « Pauvres actionnaires ! » est de comprendre comment et pourquoi cette mutation s’est opérée.

La tâche s’annonce plutôt compliquée pour l’auteur. En effet, il commence par chercher dans la documentation déjà existante, ce qui se révèle être un échec : de la littérature orthodoxe (type Caroline Fourest) à celle plus à gauche (comme les analyses syndicales de la CGT, Sud, …), rien de transcendant. Toutes les analyses consistent à dénoncer l’irréalisme présumé du protectionnisme ou de la sortie de l’euro. Pourtant, un travail approfondi semble être une nécessité, surtout pour Ruffin qui est partisan d’un cordon sanitaire avec le parti mariniste, mais partage avec celui-ci certaines critiques (mondialisation, euro). C’est ainsi qu’il décide plutôt de se plonger dans 40 ans de programmes et de discours du FN.

Ruffin dégage sept thèmes où le parti lepenniste a changé de cap : l’étatisme économique, les services publics, la question européenne, le mondialisme, les impôts, les entreprises et la précarité. A sa formation, le FN est avant tout un parti anticommuniste. L’immigration n’est d’ailleurs pas une obsession au départ. Ni chez Jean-Marie Le Pen, qui en 1958, en pleine campagne pour la défense de l’Algérie française, expliquait que les musulmans pouvaient être des citoyens français comme les autres. Ni chez les autres leaders du Front, le parti attend 1984 avant de voir en l’immigration la cause de l’explosion naissante du chômage. Dans ces conditions, l’étatisme français est vu comme une « subversion marxiste ». Jean-Marie Le Pen déclare même lors des législatives 1981 : « Le socialisme c’est au départ l’Etat providence, puis l’Etat patron, pour finir par l’Etat kapo ». Pour le leader FN, qui se voit en « Reagan français », il faut désengager au maximum l’Etat et libérer les entreprises nationalisées. L’Europe est alors un rempart au communisme : même si le parti d’extrême droite n’est pas franchement convaincu, il se rallie à la construction européenne contre l’ « impérialisme soviétique ». Sur la mondialisation, c’est par contre plus subtile. En 1977, le champion du patriotisme économique est le Parti communiste français et son leader de l’époque, Georges Marchais. Ce n’est qu’en 1988 que le FN s’empare du thème, dénonçant sur un tract dans la même phrase « importation sauvage » et « immigration du tiers-monde ». Voilà comment le Front mue en parti libéral, mais non libre-échangiste. Ruffin souligne pertinemment que les « importations sauvages » deviennent le pendant économique de « l’immigration clandestine », dans une vision proche du choc des civilisations entre Nord et Sud. Dans le même temps, on ne peut pas dire que le FN des années 1980 soit très familier avec l’impôt, son leader ne voulait pas moins que le détruire en défendant une « révolution fiscale ». Marine Le Pen a d’ailleurs été sur cette ligne jusqu’en 2004 où la baisse « charges » était sa deuxième préoccupation, après l’immigration, lors des européennes. De leur côté, les entreprises ont longtemps été vues comme des victimes de l’Etat. Au point que l’ancien député FN François Porteu de la Morandière, le 29 avril 1986, parle de « pauvres actionnaires » pour dénoncer un projet de loi visant à instaurer une participation des salariés aux conseils d’administrations des grandes entreprises. Pour finir, combattre la précarité n’est que depuis peu une préoccupation du parti d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen dénonçait même au printemps 2006 les manifestations anti-CPE.

Mais François Ruffin note que si le Front national a bougé sur toutes ces questions, le virage n’est pas aussi fort qu’on pourrait le croire. Certes, le parti est devenu étatiste, se présente aujourd’hui comme le champion de l’anti-Europe et se donne un visage social – et on l’a encore vu récemment avec le soutien de Florian Philippot aux grévistes de la SNCF. Pourtant, cette métamorphose, rendue possible par les chutes du bloc soviétique et du PCF au début des années 1990, est encore très incomplète. D’abord parce que le FN n’a jamais opéré son autocritique. Mais aussi et surtout, parce que sa critique du libéralisme reste floue. Encore aujourd’hui, les mots « actionnaires », « dividendes », « intérim », « contrats aidés » sont introuvables dans le programme du parti d’extrême droite, comme toutes références aux « inégalités ». Pour finir, la lutte des classes est une grande absence du programme du Front. Ruffin souligne à ce propos que les silences de Marine Le Pen en disent beaucoup. Combattre la « mondialisation sauvage », le « capitalisme financier mondialisé », la « finance apatride », sans vraiment expliciter ce qu’il y a derrière ces expressions, et l’ «islamisation » semblent être les batailles du FN, mais pas en finir le capitalisme.

Encore une analyse intéressante du rédacteur en chef de Fakir. Pédagogique et simple à lire, l’ouvrage est enrichi du début à la fin par divers encadrés sur le FN et se termine par un excellent entretien avec Emmanuel Todd. Il est toutefois dommage que le journaliste n’ait pas analysé le rôle du changement sociologique des électeurs du FN (anciennement petit-bourgeois et actuellement plus prolétaire) dans le tournant social du parti. L’influence idéologique de cercles intellectuels de droite ou d’extrême droite, comme la « nouvelle droite » d’Alain de Benoist, ne doit pas non plus être négligeable, comme l’explique Sylvain Crépon. Enfin dans ce récit sur l’histoire du FN quelque chose manque : l’évolution des forces en son sein. En effet, il semble impossible de comprendre le parti frontiste sans étudier l’histoire de sa composition interne. Fondé par l’Ordre nouveau – parti néofasciste du début des années 1970 – et le GUD, afin de rassembler toutes les forces dispersées d’extrême droite (ex-OAS, ex-poujadistes, royalistes, ex-PPF, …), les tournants idéologiques – d’une extrême droite purement anticommuniste et revancharde à un mouvement national-populiste –s’expliquent aussi par la mort progressive de l’ancienne extrême droite formée par l’après-guerre et la décolonisation. Mais peu importe, l’auteur a réussi le principal : pointer du doigt les incohérences du FN sans tomber dans la facilité ambiante.

Pour aller plus loin :

Quand Fakir utilise le football comme miroir de la mondialisation

Fakir Editions ne chôme décidément pas en ce début d’année et nous sort son troisième livre en autant de mois. Après l’Europe et le FN, la bande à Ruffin s’attaque au football. Alors que la Coupe du monde brésilienne approche, le ballon rond est un excellent prétexte pour analyser l’évolution de la mondialisation durant ces dernières décennies. C’est ce que s’efforcent de faire François Ruffin et Antoine Dumini dans Comment ils nous ont volé le football : la mondialisation racontée par le ballon.

Sport populaire par excellence, le football est devenu en quelques décennies une des industries les plus rentables du capitalisme contemporain. Mais quoi de plus normal pour un fait de société si important ? En effet, le ballon rond était destiné à suivre les dérives de notre société du spectacle. Les deux auteurs font démarrer l’histoire à la Coupe du monde 1966. Cette dernière est restée célèbre, pour des raisons peu glorieuses, car elle restera à jamais dans les mémoires comme la « World Cup des arbitres ». La raison de ce surnom est simple : les erreurs d’arbitrage ont joué un rôle décisif dans le sort de la compétition. En pleine guerre froide et décolonisation, le foot sert d’affrontement géopolitique entre les pays du Nord et ceux du Sud et de l’Est. Après deux titres remportés par le Brésil de Pelé (1958 et 1962), les Européens doivent reprendre leur sport. La Coupe du monde qui se déroule en Angleterre, pays inventeur du foot, est l’occasion parfaite. Entre fautes non sifflées et expulsions injustifiées, l’arbitrage s’avère être catastrophique. Les Sud-américains sont vite écartés de la compétition – en commençant par la Seleção de Pelé archi-favorite, jusqu’aux Argentins traités d’« animals » par le directeur technique anglais –, puis c’est au tour de l’URSS. La finale oppose l’Allemagne à l’Angleterre. Le pays organisateur remporte le seul titre mondial de son histoire, dans des conditions plus que discutables.

Les auteurs multiplient les histoires à l’image de celle-ci. La corruption du football est dans un premier temps politique. Le ballon rond a été par exemple l’instrument de blanchiment du fascisme franquiste, par le biais du club vedette du régime : le Real Madrid. Mais peu à peu, les intérêts économiques ont pris le pas. L’élection du brésilien à la tête de Joao Havelange à la Fifa (Fédération internationale de football association) en 1974 fait entrer le football de plein pied dans le capitalisme. Des contrats juteux avec Adidas et Coca-Cola garantissent les entrées d’argent. Depuis 1998, Sepp Blatter a pris la relève à la tête de l’organisation et a permis au foot d’être plus libéral et mondialisé que jamais. Il faut dire, qu’il est bien aidé par l’arrêt Bosman introduit en décembre 1995. Ce décret, relevant de la Cours de justice des communautés européennes (CJCE), qui porte le nom de son inspirateur (le médiocre joueur belge Jean-Marc Bosman), garantit la liberté de circulation des joueurs au sein de l’Union européenne. Une fois ce droit accordé, l’inflation en termes de transferts a pu pleinement exploser. A l’instar du philosophe Jean-Claude Michéa, Dumini et Ruffin voient dans l’arrêt Bosman le point de départ d’une nouvelle ère ultra-libérale du ballon rond. De la capitalisation des clubs et des championnats (en commençant par la Barclays Premier League anglaise), à la prolétarisation des joueurs du Sud (présentant des coûts de main d’œuvre plus faibles), en passant par les niveaux d’endettement records (et la bulle qui menace d’éclater) : cet ouvrage n’oublie rien. Mais, en marge de ce réquisitoire contre le foot business, ce livre montre que tout n’est pas gris. Les auteurs nous narrent l’histoire de Carlos Caszely, joueur et opposant au régime de Pinochet, évoquent l’exemple du club brésilien de Corinthians (et de sa star, le Dr Socrates) développant un modèle révolutionnaire (auto-gestionnaire et radicalement démocratique) ou encore parlent des coups de gueule des supporters contre l’argent-roi. L’immersion dans le monde amateur (auquel appartiennent les deux journalistes) nous rappelle que le foot reste un sport populaire et beau.

Cet ouvrage est un ouvrage de passionnés. Nos deux auteurs sont des amoureux du ballon rond, ce qui leur permet de garder le lien avec le peuple. Ce sont aussi des anticapitalistes convaincus. C’est ces deux élement qui font la différence. En dénonçant les travers du foot, Ruffin et Dumini défendent ce sport qu’ils adorent. Ils mettent aussi en évidence les dangers du capitalisme, fait social total pervertissant peu à peu toutes les sphères de notre monde. Bref, à quand un changement radical qui nous permettrait de récupérer ce qui a de la valeur dans nos vies, en commençant par le football ?

Pour aller plus loin :