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Jean-Yves Camus : « La mouvance soralo-complotiste veut profiter des Gilets jaunes »

Entretien initialement publié le 16 janvier 2019 sur Le Média presse

Jean-Yves Camus est politologue et spécialiste de l’extrême droite. Depuis 2014, il dirige l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, think tank proche du Parti socialiste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Le dernier, Les Droites extrêmes en Europe, co-écrit avec l’historien Nicolas Lebourg, est paru en 2015 chez Seuil. Il revient avec nous sur une réunion entre quelques personnalités d’extrême droite (Yvan Benedetti, Alain Soral, Hervé Ryssen, Élie Hatem et Jérôme Bourbon), ce samedi 19 janvier, en marge des Gilets jaunes.

Présents dès les premières manifestations des Gilets jaunes, Alain Soral, président de l’association nationale-socialiste Égalité et Réconciliation, Hervé Ryssen, essayiste « raciste et antisémite »selon ses propres mots, Jérôme Bourbon, directeur du journal Rivarol, Élie Hatem, représentant des Amis de l’Action française (1), et Yvan Benedetti, porte-parole du Parti nationaliste français, ont choisi d’animer ensemble une grande réunion publique ce 19 janvier 2019. Ce rassemblement au thème qui semble directement inspiré du Comité invisible, « La révolution qui vient », a pour objectif de tirer les Gilets jaunes vers l’extrême droite. Mais qu’est-ce qui rapproche réellement ces personnalités, en-dehors du nationalisme et de l’antisémitisme ? Quel danger pour le mouvement social représente cette réunion ? Qu’es-ce qui peut en sortir ? Jean-Yves Camus nous aide à répondre à ces questions.

Le Média : Une grande réunion publique doit se dérouler le samedi 19 janvier entre plusieurs personnalités d’extrême droite. Quelle sera son audience, selon vous ?

Jean-Yves Camus : Je voudrais déjà commencer par rappeler une évidence, que le vocabulaire utilisé par les médias, depuis le début de la crise des Gilets jaunes, a un peu brouillé. Ceux qui vont se réunir à cette occasion ne sont pas l’ultra-droite. Ils ne sont rien de plus que la vieille extrême droite de toujours dans sa version antisémite et complotiste. Ils affirment vouloir une révolution, qui se rapproche de ce que fut la révolution nationale du maréchal Pétain. Ils ne font pas mystère de leurs idées. Rivarol l’explique depuis 1951, numéro après numéro, chaque semaine.

Ce qui me semble « intéressant » dans cette réunion, c’est qu’elle nous permettra de mesurer le nombre de personnes touchées, en-dehors des cercles habituels. Ce genre de rencontres se déroulent plusieurs fois par an. Les anciens d’Europe-Action, les anciens ou actuels de Rivarol et la nébuleuse soralienne se réunissent souvent. Cette fois, il existe un risque. C’est qu’à la faveur du mouvement des Gilets jaunes, la mouvance soralo-complotiste morde au-delà de son auditoire habituel.

Pourquoi cela pourrait être le cas ?

Parmi ces gens qui sont descendus dans la rue pour des raisons d’ordre social, certains sont en recherche d’explications simplistes et globalisantes. Ils sont confrontés à un pouvoir qu’ils détestent, à tort ou à raison. Ils cherchent à comprendre comment il peut se maintenir. Certains ont l’impression qu’un pouvoir politique et un modèle social se maintient, depuis des décennies. Pourtant, de nombreuses personnes se mobilisent contre. Ils peuvent alors être tenté de rechercher une explication totalisante. Ils ont besoin de comprendre comment ce pouvoir se maintient contre un mouvement populaire qui rassemble des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Mon explication, c’est que c’est tout simplement parce qu’il est majoritaire dans les urnes.

Le président Macron a été élu par 66% des voix. La seule manière légitime, selon moi, de changer de modèle, c’est de se mobiliser dans les urnes. Mais d’autres ne pensent pas de cette manière. Ils pensent que ce pouvoir tient parce qu’il y a des ressorts cachés derrière. Il survivrait de manière anti-démocratique et anti-naturelle. C’est là-dessus que joue Soral. Mais sa rhétorique est profondément nocive pour la démocratie. Plus on explique que le pouvoir se maintient par des causes, que l’on dirait en religion « supranaturelles », plus on éloigne de l’action politique. S’il y a quelque part des forces cachées et occultes qui tirent les ficelles, le premier réflexe est de se retirer du jeu politique.

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À une époque, les gens à la recherche d’explications globalisantes allaient du côté du marxisme et d’une vraie critique du capitalisme. Pourquoi ce n’est plus le cas ? Soral réussit-il grâce à sa rhétorique faussement marxiste ?

D’abord, pour mettre fin à une fable : Soral n’a rien de marxiste. Il est à la tête d’une entreprise lucrative, qui malheureusement marche relativement bien, et qui est dans le confusionnisme idéologique le plus total. Il n’a pas été gauchiste et le Parti communiste (PCF) a toujours expliqué qu’il n’en a jamais été membre.

Ceci étant dit, pourquoi une partie des électeurs ne va plus du côté du marxisme, comme elle le faisait avant ? D’une part, parce que la gauche a épuisé, me semble-t-il, un cycle qui est celui de sa participation aux affaires. Il existe une déception face au recentrage libéral de la gauche de gouvernement. Il faut se souvenir qu’en 1981 la référence marxiste, ou du moins socialiste, était encore bien présente. Il y a ensuite des questions sociologiques importantes. La classe ouvrière, telle qu’elle existait dans les années 1950, n’existe plus. C’est-à-dire que la classe ouvrière structurée avec une conscience de classe, une culture ouvrière et présente principalement dans les grandes entreprises industrielles du secteur manufacturier (sidérurgie, autres formes d’industrie lourde, etc.) a disparu ou est en voie de marginalisation. Enfin, toutes les études soulignent une déconnexion entre l’appartenance à la classe ouvrière et le sentiment d’appartenance à cette classe. Vous pouvez être objectivement, au sens des classifications de l’Insee, un ouvrier et ne pas vous ressentir comme tel. C’est particulièrement vrai chez les ouvriers spécialisés, qui ont l’impression d’appartenir à la classe moyenne. À l’inverse, un certain nombre de gens qui exercent des métiers très peu spécialisés, et qui vivent avec le salaire minimum ou juste en dessous du seuil de survie, considèrent qu’ils sont des précaires. Il faut y ajouter la baisse tendancielle de l’encadrement syndical, plus prononcée en France que dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Voilà pourquoi l’offre marxiste souffre. À l’ère du digital et des nouveaux médias sociaux, il existe un problème avec la manière dont nous nous informons. Il y a un souci avec la hiérarchie, non pas du vrai et du faux, mais des informations qui nous parviennent.

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Je vais vous prendre un exemple concret. Sur BFM TV, je crois, j’écoutais un représentant des Gilets jaunes de Montargis. Il avait un discours structuré et positif. Il expliquait que sa participation au mouvement des Gilets jaunes avait changé sa vie, parce qu’avant il ne regardait que les émissions de télé-réalité et ne lisait pas les journaux. Il est passé du repli individualiste propre à la société postmoderne à un stade de « conscientisation », qui me paraît positif, grâce à un engagement dans un mouvement sociétal. Mais si on lit en creux, cela signifie qu’il y a quelques mois, il ne regardait que Koh Lanta et ne lisait rien. Combien il y a-t-il de personnes qui ne lisent rien en France ? Parmi elles, certaines s’informent quand même, mais ailleurs. Elles vont sur des « médias de réinformation », qui ont pour particularité de mélanger de l’information vérifiée, rapportant des faits exacts, du commentaire et de l’information beaucoup plus sujette à caution. Celles et ceux qui regardent ces sites ont le sentiment que les médias traditionnels sont intrinsèquement partie prenante d’un système qu’ils exècrent. Subitement, tout ce qui figure sur les « sites alternatifs » devient vrai.

Au-delà de l’antisémitisme et du nationalisme, ces personnalités d’extrême droite restent différentes. Une réconciliation est-elle possible ? Est-il possible de voir émerger un nouveau parti fasciste, comme l’a été le Faisceau dans les années 1920 (2) ?

Si on devait regarder dans les références historiques, on se dirait : « Le Cercle Proudhon est de retour ! » (3) Il faut d’abord voir que les groupuscules d’extrême droite embêtent politiquement le Rassemblement national (RN). Sur tous les plateaux télévisés, ils condamnent l’implication et la violence des groupuscules. Ils doivent être ennuyés par l’implication de certains, qui peuvent discréditer l’ensemble du mouvement.

Parmi les invités du 19 janvier, il y aura Maître Élie Hatem, qui se prétend représentant de l’AF, mais il appartient à une scission. Il s’agit d’une petite association du nom de « Amitié Action française », qui évolue dans un sens plutôt soralien. Les autres membres de l’AF ont suivi un autre chemin Ils ne s’écartent pas du maurassisme, mais considèrent qu’Alain Soral est au-delà de la ligne. Ils ne l’apprécient pas pour une quantité de raisons, qui ne tiennent pas à sa position sur le sionisme, mais à son confusionnisme, son absence de colonne vertébrale, à son absence de culture nationaliste, à son style de vie, etc. Pour plein de gens à l’AF, Soral n’est pas proche de la maison, ne serait-ce qu’intellectuellement.

Je ne crois pas en l’émergence d’un grand parti fasciste. Ces derniers temps, on a beaucoup affirmé que « l’ultra-droite » était en train de multiplier le nombre de ses adhérents. Pourtant, si nous prenons le chiffre donné par Christophe Castaner lui-même, il y a entre 200 et 300 personnes impliquées à Paris dans des heurts violents. C’est à peu près le même nombre que le noyau dur qui, après chaque manifestation contre la loi Taubira, allait de son côté au contact des forces de l’ordre. On a eu une mouvance qui agit par scissiparité.

Ensuite, ceux qui ont un peu d’expérience politique, y compris à gauche de la gauche, sait que les querelles d’egos prennent vite le pas dans cette famille. Les bisbilles, qui proviennent de la marginalité politique, finissent par provoquer des départs et des scissions. Les alliances sont éphémères. Très vite la scissionnite reprend le dessus. Nous sommes face à une mouvance qui est un véritable bouillon de culture. En plus, elle n’a plus de maison commune. Du temps de Jean-Marie Le Pen, c’était le Front national. Vous retrouviez un certain nombre de gens qui étaient tolérés par la direction et qui parallèlement militaient dans des groupuscules : Yvan Benedetti, Alexandre Gabriac et bien d’autres. Il y a eu des candidats monarchistes, même légitimistes, du FN. Il y a aussi eu des militants pro-Pétain, de l’Oeuvre française, etc. Marine Le Pen a mis fin à tout cela. L’une des premières mesures après son élection à la tête du FN, après le congrès de Tours de 2011, c’est précisément de rappeler l’interdiction de la double appartenance. Puis elle a pris des mesures de suspension, qui se sont transformés en départ définitifs, comme les militants de l’Oeuvre française, composé notamment d’Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti. Ils étaient élus. Marine Le Pen s’est privée de gens qui localement, comme Benedetti était à Vénissieux, arrivaient à entrer dans des conseils municipaux avec des scores non-négligeables. Gabriac était quant à lui conseiller régional [Rhône-Alpes – NDLR].

Donc, je ne crois pas en l’émergence d’un parti fasciste. Pour les élections européennes, c’est très compliqué. Cela pose les questions des moyens. Cela peut être, comme cela a été plusieurs fois le cas, des annonces de listes communes, qui n’iront pas jusqu’au bout. Avec les listes RN et Les Patriotes, le créneau est en plus encombré.

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Et il semble également impossible de réussir à s’entendre avec Alain Soral…

En effet ! Il y a déjà eu une liste, celle de Soral et du Parti antisioniste aux élections européennes en Île-de-France, en 2009. Si les scores ont été malheureusement élevés, supérieurs à 5%, dans certaines communes, c’était dans un contexte particulier de très faible participation électorale. Il y avait aussi un effet parfaitement pervers. Dans les communes, comme Garges-les-Gonesses, Orly, Aubervilliers et Stains, où cette liste a réussi des scores impressionnants, ce sont autant de gens qui ont été éloignés de l’action politique. Regarder une vidéo d’Alain Soral n’est pas une action politique. Cela peut au mieux se transformer en geste commercial, si vous achetez ce que vous trouvez sur son site. Ce n’est pas un engagement associatif, ce n’est pas un engagement dans un parti politique, ce n’est pas une volonté de transformer la société. Cela vous laisse scotché derrière votre ordinateur à avaler la parole du gourou.

Notes :

(1) Le 12 janvier dernier, l’Action française a publié un communiqué afin de rappeler qu’elle n’avait plus aucun rapport avec Élie Hatem.

(2) Le Faisceau est un parti fasciste fondé sur l’exemple du parti de Mussolini, par Georges Valois, après une scission avec l’Action française.
(3) Cercle de réflexion réunissant autour de la figure d’Édouard Berth, disciple de Georges Sorel, des anarcho-syndicalistes et des monarchistes, relié à l’Action française (AF). Pour certain, cette synthèse nationale-socialiste aurait inspiré le fascisme.

Repenser le socialisme avec Gramsci

Texte publié initialement le 18 novembre sur Ballast

« Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire », écrivait en février 1917 le penseur Antonio Gramsci. On aurait tort, nous explique l’auteur du présent article, de négliger cette figure essentielle du marxisme de la première moitié du XXsiècle — aucun grand courant contemporain, pourtant, ne se revendique du co-fondateur du Parti communiste italien. Benito Mussolini aurait lancé : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». L’oracle fit fausse route : jamais Gramsci ne fut plus productif qu’entre les quatre murs entre lesquels le fascisme le maintint… À l’heure où Manuel Valls tempête contre le « passéisme » d’un socialisme qu’il entend bien abandonner au profit d’une « gauche » qui aurait enfin l’audace d’être, avec les succès que l’on sait, « pragmatique, réformiste et républicaine », n’aurait-on pas quelque intérêt à rouvrir un peu les vieux tiroirs ? 

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Hommage à George Orwell

Le 21 janvier 1950, Eric Arthur Blair, plus connu sous le nom de George Orwell, décède de la tuberculose. Ce 64ème anniversaire de sa mort peut constituer une bonne occasion de se replonger sur l’œuvre d’un homme à la fois écrivain, journaliste et révolutionnaire, dont la pensée est aujourd’hui plus que jamais d’actualité.

Sur la Guerre d’Espagne

Je me rappelle avoir dit un jour à Arthur Koestler : « L’histoire s’est arrêtée en 1936 », ce à quoi il a immédiatement acquiescé d’un hochement de tête. Nous pensions tous les deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre civile espagnole. Tôt dans ma vie, j’ai remarqué qu’aucun événement n’est jamais relaté avec exactitude dans les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, ni même l’allure d’un mensonge ordinaire. J’ai lu des articles faisant état de grandes batailles alors qu’il n’y avait eu aucun combat, et des silences complets lorsque des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des soldats qui avaient bravement combattu être dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d’autres, qui n’avaient jamais tiré un coup de fusil, proclamés comme les héros de victoires imaginaires […]. J’ai vu, en fait, l’histoire rédigée non pas conformément à ce qui s’était réellement passé, mais à ce qui était censé s’être passé selon les diverses « lignes de parti » […]. Ce genre de choses me terrifie, parce qu’il me donne l’impression que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde […]. À toutes fins utiles, le mensonge sera devenu vérité […]. L’aboutissement implicite de ce mode de pensée est un monde cauchemardesque dans lequel le Chef, ou quelque clique dirigeante, contrôle non seulement l’avenir, mais le passé. Si le Chef dit de tel événement qu’il ne s’est jamais produit, alors il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq, alors deux et deux font cinq. Cette perspective m’effraie beaucoup plus que les bombes – et après nos expériences des quelques dernières années, il ne s’agit pas d’une conjecture frivole.

Extrait d’un article intitulé Looking Back on the Spanish War, rédigé en 1942 et publié en 1953.

 

Sur la signification de La Ferme des animaux

Votre question sur La Ferme des animaux. Bien sûr, j’ai conçu ce livre en premier lieu comme une satire de la révolution russe. Mais, dans mon esprit, il y avait une application plus large, dans la mesure où je voulais montrer que cette sorte de révolution (une révolution violente menée comme une conspiration par des gens qui n’ont pas conscience d’être affamés de pouvoir) ne peut conduire qu’à un changement de maîtres. La morale selon moi, est que les révolutions n’engendrent une révolution radicale qui si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. Le tournant du récit c’est le moment où les cochons gardent pour eux le lait et les pommes (Kronstadt). Si les animaux avaient eu alors la bonne idée d’y mettre le holà, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je pense, qu’ils sont devenus pessimistes et qu’ils admettent à l’avance que la seule alternative est entre la dictature et le capitalisme de laisser-faire. Dans le cas des trotskistes s’ajoute une complication particulière : ils se sentent responsables de ce qui s’est passé en URSS jusqu’en 1926 environ, et ils doivent faire l’hypothèse qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à partir de cette date. Je pense au contraire que le processus tout entier pouvait être prédit – et il a été prédit par un petit nombre de gens, Bertrand Russell par exemple – à partir de la nature même du parti bolchevique. J’ai simplement essayé de dire : «  Vous ne pouvez pas avoir une révolution si vous ne la faites pas pour votre propre compte ; une dictature bienveillante ça n’existe pas ».

Lettre écrite le 5 décembre 1946, adressée à Dwight Macdonal, membre de la rédaction de Partisan Review (revue intellectuelle d’inspiration trotskiste)

Sur 1984

Mon roman, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le parti travailliste britannique (dont je suis un sympathisant) mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont déjà été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. Je ne crois pas que le type de société que je décris arrivera nécessairement, mais je crois (compte tenu, bien entendu, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver.  Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racines dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. L’action du livre se déroule en Grande-Bretagne, pour souligner que les peuples de langue anglaise ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, pourrait triompher partout.

Lettre adressée à Francis Henson, membre de la direction du syndicat United Automobile Workers, rédigée en juin 1949 soit quelques jours après la publication de 1984

Boîte noire :

Le FN ou l’idiot utile du système

Article publié  le 18 avril 2013

Alors que l’on pensait que l’affaire Cahuzac et la perte de confiance à l’encontre de nos politiques profiteraient en premier lieu au FN, adepte du « tous pourris », il semblerait finalement que les choses puissent être plus compliquées pour le parti de la dynastie Le Pen. En effet, tandis que le PS se discréditait peu à peu, une pluie de révélations s’est abattue sur l’auto-proclamé « parti de la résistance ». Le rôle de Philippe Péninque dans l’ouverture du compte de l’ex-ministre du Budget nous a révélé les liens du FN avec le système, l’existence d’un compte de Jean-Marie en Suisse nous a rappelé la fortune engrangée par le patriarche du clan Le Pen et les amitiés « douteuses » de Marion nous ont encore une fois prouvé que le Front n’avait pas changé.

Le Front National est toujours sujet à débats. Fasciste pour certains, résistant pour d’autres, il est souvent difficile de démêler le vrai du faux. Alors qu’on dit le parti dédiabolisé et fréquentable, il soulève toujours autant de haine et de passion. Le parti d’extrême-droite a subi en 40 ans énormément de changements : modifications légères de nom et de logo, renouvellement à la tête de la structure, nettoyage de l’intérieur et, pour finir, passage d’un discours ultra-libéral à un message dénonçant ce dernier. Pourtant, le Front National nous a prouvé récemment qu’entre Défendre les Français, en 1973, et maintenant, peu de choses ont réellement changé : en terme de vertu politique, il ne vaut toujours pas mieux que ceux qu’il traite de « pourris » et l’idéologie qu’il prône n’a pas bougé.

Tout aussi pourri que les autres

Alors qu’il se présente traditionnellement comme le parti de la dissidence, marginalisé par le système, le FN n’hésite pas à profiter de ce dernier dès qu’il en a la possibilité. N’oublions pas que les frontistes ont  participé à plusieurs reprises aux affaires républicaines depuis leur première victoire municipale à Dreux, en 1983. Et, on ne peut pas dire qu’ils se soient mieux débrouillés que la « bandes des quatre » (RPR, UDF, PS et PCF) qu’ils avaient coutume de dénoncer à une certaine époque. On peut même affirmer que la mauvaise gestion est une des marques de fabrique du FN. Les cas les plus retentissants sont ceux de Daniel Simonpieri qui a fait exploser les impôts à Marignane sans aucun résultat positif pour la ville et de Catherine Mégret qui a détruit l’emploi à Vitrolle. Mais pire encore, le clientélisme et les affaires n’ont pas épargné les dirigeants bleu marine, et c’est ce que vient nous rappeler l’Affaire Cahuzac. On peut ainsi citer sommairement : les subventions détournées par

Jean-Marie Le Chevallier (Toulon) pour financer ses vacances et sa campagne législative de 1997, qui sera invalidée pour fraude ; les fermetures arbitraires d’associations pratiquées par Simonpieri et C. Mégret, remplacées par des associations tenues par des proches à eux ; les prises d’intérêts illégales de Jacques Bompard (Orange). Cet affairisme n’est pas le propre des élus mais est aussi inhérent à la direction du parti. Celui-ci serait même la principale cause de l’enrichissement colossale du leader historique du FN, comme l’expliquent Phillipe Cohen et Pierre Péan dans leur ouvrage dédié à l’histoire du Front National. Car c’est bien une fortune colossale que le patriarche des Le Pen, parti de rien, a accumulé dans sa vie en n’hésitant pas à utiliser les caisses de son parti – et à l’endetter – pour améliorer son patrimoine personnel.

Des incohérences économiques pour masquer le fond idéologique

L’attitude des leaders du FN vis-à-vis des morts récentes d’Hugo Chávez et de Margaret Thatcher est très révélatrice de sa vraie nature. En apparence, rendre hommage à l’une des plus grandes figures récentes du socialisme puis en faire de même avec l’incarnation humaine du néo-libéralisme est contradictoire. Mais les frontistes n’ont que faire de ces considérations. La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. Il ne faut pas s’y tromper, en glorifiant l’ex-Président vénézuélien, c’est le patriote anti-impérialiste que le FN glorifie et en pleurant l’ancienne « Dame de Fer », le parti d’extrême-droite ne pleure que l’ultra-conservatrice. Le Front n’est au départ que l’union de tous les grands courants d’extrême-droite, une grande famille qui n’a pour seuls points communs que le nationalisme et une vision réactionnaire de la société. Dans cette optique, corporatisme, libéralisme ou antilibéralisme ne sont que des habillages. En pleine explosion libérale où le mythe de la croissance est dans toutes les têtes, Jean-Marie Le Pen, ex-poujadiste, se convertit au reaganisme – poussé par un électorat petit bourgeois – avant de faire lentement marche arrière avec l’évolution de son électorat, les signes de fatigue du système économique et l’avènement de la mondialisation financière.

« La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. »

Mais c’est sa fille qui poussera la logique jusqu’au bout. Si dénoncer l’ultra-libéralisme mondialisé est aujourd’hui commode pour un parti nationaliste – et à plus forte raison quand la base électorale est majoritairement ouvrière – la mue est loin d’être achevée. On en vient ainsi à comprendre la cacophonie concernant la position du FN vis-à-vis de l’âge du départ du système de retraite et les multiples incohérences de son programme économique et social censé défendre les travailleurs (suppression de l’ISF, allègements patronaux, durcissement de la législation à l’égard des chômeurs, destruction des syndicats, absences de chiffres…).

Le vrai fonds de commerce du FN

Si la conversion du FN à l’antilibéralisme n’est que poudre aux yeux, il en est de même pour beaucoup d’autres changements. Il s’est par exemple enfin rallié à la laïcité républicaine sans avoir à changer quoi que ce soit dans son idéologie. Le parti nationaliste a très bien compris les manquements républicains actuels et défend une laïcité à géométrie variable. Bénéficiant du recul et de la laïcisation de la pratique chrétienne, le Front se sert de la laïcité pour mieux attaquer les communautés musulmane (principalement) et juive. Et c’est bien dans la stigmatisation communautaire que se place le vrai discours du Front National. Les immigrés sont les vrais boucs émissaires du parti et en particulier les musulmans, qui sont le symbole moderne de l’anti-France menaçant notre Nation. D’ailleurs, la bande à Le Pen n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle dénonce la viande hallal et l’arabisation des banlieues ou quand elle voit en l’Islam un danger pour la République. Ce faux revirement s’est opéré dans tous les partis « acceptables » d’extrême-droite : ce qu’entreprend actuellement Marine Le Pen en France, son ex-camarade parlementaire, Alessandra Mussolini, l’a déjà plus ou moins réussi en Italie. Dans ses conditions, pourquoi s’étonner des fréquentations de Marion Marchéchal-Le Pen ou Julien Rochedy ?

 

Le rôle de l’idiot utile

Le FN n’a donc pas changé et c’est tant mieux pour notre système. Car loin d’être une quelconque menace fasciste, le Front n’est ni plus ni moins que l’épouvantail qui permet à notre régime de survivre. Mitterrand avait bien compris le potentiel de Jean-Marie Le Pen en la matière et c’est pour cela qu’il a décidé de l’instrumentaliser. Son discours identitaire permet de diviser les Français selon leurs communautés d’origine. La gauche mitterrandienne a sciemment abandonné le petit peuple, l’a laissé à la merci de l’extrême-droite qui est apparue comme la seule en mesure de s’adresser à la France d’en bas. Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites.

« Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites. »

Parallèlement, la montée du FN a aidé à faire avaler aux Français issus de l’immigration l’illusion d’un pays raciste et hostile à son existence, contribuant à son auto-marginalisation. Diaboliser le parti lepeniste tout en le promouvant c’est aussi un moyen d’étouffer toute vraie contestation et remise en cause de la société. Impossible de critiquer l’euro et la mondialisation néolibérale – qui ont déjà montré leurs limites – sans être taxé de xénophobe. Pointer du doigt les limites de nos institutions, l’alternance sans alternative politique de ces 40 dernières années ou les points de convergence entre l’UMP et le PS renvoie irrémédiablement au populisme frontiste. Et quand tout ceci ne suffit pas, nos dirigeants jouent à l’antifascisme spectacle en faisant mine de combattre la bête immonde qu’ils ont eux-mêmes mise en place ou en agitant le chiffon du vote utile pour mettre fin au danger républicain.

Alors qu’il se nourrit des errements du système, le Front National sert sa cause. Il l’a d’ailleurs bien compris et c’est pour cela qu’il l’utilise pour ses propres intérêts électoraux ou financiers. La mondialisation, l’abandon des classes populaires par la gauche gouvernementale, l’insécurité (culturelle ou au sens strict) sont autant de phénomènes qui ont permis de faire du parti d’extrême-droite l’une des principales forces politiques du paysage politique hexagonal. Mais, à mesure qu’il grossit, une remise en cause du système semble de plus en plus compliquée. Un paradoxe pas si nouveau que ça puisque George Orwell voyait déjà dans la montée du nationalisme une conséquence des manquements de la gauche et dans les fronts antifascistes une posture faussement démocrate de la classe exploitante.

Boite Noire

Patriotisme : Jaurès et Che Guevara étaient-ils fascistes ?

Texte publié le 26 février sur RAGEMAG 

Concept souvent malmené, la patrie n’est pas toujours en odeur de sainteté à gauche. Accusé d’être un concept bourgeois qui divise les prolétaires ou renvoyant aux heures les plus sombres de notre histoire, le patriotisme est accablé de tous les maux. Entre les attaques de Marx & Engels dans Le Manifeste du Parti Communiste et le tristement célèbre « Travail, Famille, Patrie » pétainiste, on arrive aisément à comprendre d’où vient le malaise. Pourtant, Robespierre, Jaurès, Che Guevara, Lumumba, Orwell, Sankara : autant de grands hommes de gauche qui n’ont jamais hésité à se définir comme patriotes.

Rappelez-vous 1792, quand les troupes françaises repoussaient les Prussiens en scandant « Vive la nation ! » .  La République naissait, le patriotisme avec. Défendre la patrie, c’était défendre un espace politique commun au nom de l’égalité et de la liberté de tous. Le lien du sang disparaissait et laissait place à un lien moral et social. Un nouveau concept émergeait à mi-chemin entre Du Contrat Social de Rousseau et La Théorie des climats de Montesquieu. Être patriote c’était surtout être républicain, universaliste, mais aussi internationaliste. Jusqu’à la IIIe République, protéger la patrie c’était protéger le peuple en commençant par sa base : le prolétariat. Mais le concept ne s’est pas arrêté à nos frontières hexagonales, puisqu’il a progressivement été repris aux quatre coins du monde par des révolutionnaires, notamment tiers-mondistes et anticolonialistes.

Entre patriotisme et internationalisme

L’histoire a commencé avec le plus célèbre des révolutionnaires et son bras-droit : Robespierre et Saint-Just. Toutes leurs actions n’ont été dictées que par l’amour du peuple. Celui que l’on surnommait l’Archange de la Révolution déclara même : « Un patriote est celui qui soutient la République en masse ; quiconque la combat en détail est un traître. » Cette donnée ne doit pas masquer qu’ils ont aussi été précurseurs de l’internationalisme socialiste. Ainsi, la version de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen que l’Incorruptible a proposée aux Jacobins le 23 avril 1793 disait dans l’article 35 : « Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s’entraider selon leur pouvoir comme les citoyens du même État. » Cette articulation entre patriotisme et internationalisme a existé très longtemps au sein de la gauche française. C’est ce qui a poussé Jaurès dans L’Armée nouvelle en 1911 à écrire notamment : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène », tandis que Clémenceau durant la Première Guerre mondiale appelle à un patriotisme intraitable dans le journal L’Homme enchaîné. Même si cette position s’est marginalisée à gauche, il existe encore des gens comme Régis Debray – ex-compagnon de route du Che – capable de s’en réclamer en se définissant par exemple comme « gaulliste d’extrême gauche ». De plus, un Mélenchon qui à chaque meeting chante La Marseillaise devant le drapeau tricolore ne peut-il pas être qualifié de patriote ? Au sein du socialisme, ce sentiment a réussi à dépasser nos frontières avec, par exemple, George Orwell qui parlait de « patriotisme révolutionnaire » tout en étant capable d’affronter le fascisme arme à la main en Espagne. Mais c’est surtout dans le Tiers-Monde que cette posture trouve le meilleur écho.

« Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. » Jean Jaurès

 

Le patriotisme libérateur du Tiers-Monde

Qui d’autre qu’Ernesto Che Guevara symbolise le mieux l’internationalisme socialiste ? Argentin de naissance, rappelons que son principal fait d’armes est sa participation à la Révolution cubaine. Une fois fait citoyen cubain, c’est au Zaïre aux côtés de Patrice Lumumba qu’il ira lutter avant de mourir dans les maquis boliviens. Cependant, beaucoup ignorent encore qu’il signait toutes ses lettres par la devise castriste : « Patria o muerte. Venceremos » (en français : « la patrie ou la mort, nous vaincrons ») . En 1967, le Che écrivît Message à la Tricontinentale dans lequel il parle de son projet de « grande patrie » pour l’Amérique latine. Cette idéologie fut plus tard celle du révolutionnaire burkinabé Thomas Sankara qui ira jusqu’à faire du slogan « la patrie ou la mort, nous vaincrons » la devise de son pays. Évidemment, le patriotisme n’est pas que le fait de Castro, Guevara et Sankara, mais c’est un sentiment libérateur pour l’ensemble du Tiers-Monde. C’est lui qui a guidé tous les grands mouvements de décolonisation dont Lumumba avec ses appels à « l’unité nationale » est l’un des plus illustres symboles. Même hors de la décolonisation, le patriotisme est puissant chez les différents mouvements socialistes dont l’ex-président égyptien Nasser est un leader. Actuellement, c’est le président Chávez qui représente le mieux cette tendance. Admiré par une grande partie de la gauche radicale d’aujourd’hui, le vénézuélien n’hésite pas à paraphraser de Gaulle pour expliquer que son souci est la grandeur de son pays. Donc, à moins d’imaginer que Jaurès et Robespierre n’étaient que des précurseurs du fascisme et que le Che ou Chávez en sont les successeurs, il n’y a aucune raison pour que le patriotisme soit un gros mot à gauche.

« La patrie ou la mort, nous vaincrons. » Che Guevara

« La nation, c’est le seul bien des pauvres » aurait dit Jaurès. Difficile de ne pas le croire. Le prolétariat n’a rien d’autre à revendiquer que le lieu où il vit et les gens qui l’entourent. Il n’a pas les moyens financiers de la bourgeoisie pour passer son temps entre voyages touristiques, étudiants ou professionnels. Il ne peut compter que sur l’État pour le protéger. Et cette donnée est vraie et universelle. Être patriote c’est vouloir d’abord protéger les plus faibles et revendiquer l’égalité. Il ne faut absolument pas confondre ce sentiment inclusif avec le nationalisme qui n’est qu’une de ses perversions comme l’amour-propre exclusif est une perversion de l’amour de soi chez Rousseau. Il préfigure l’internationalisme comme l’amour de soi préfigure l’amour des autres, toujours chez le même auteur. C’est par le respect des autres peuples et leur reconnaissance à pouvoir disposer d’eux-mêmes qu’on se sent concerné par leurs sorts et impliqué dans leurs destinées. Abandonner ce thème à l’extrême-droite, c’est la laisser se poser en seule protectrice des pauvres alors que l’on sait pertinemment qu’elle ne peut fondamentalement pas l’être. Malheureusement, chez trop de « gauchistes » – au sens péjoratif du terme – cette posture juste et égalitaire est assimilée à des relents de fascisme.

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