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Anne Lorient : « Dans la rue, les femmes sont des proies sexuelles et subissent des violences »

Article initialement publié le 27 décembre 2019 sur Le Média presse

Ancienne sans-abri, Anne Lorient est aujourd’hui investie dans le monde associatif. Co-auteure de Humains dans le rue : Histoires d’amitiés avec ou sans abri, qui vient de paraître chez Première partie. Elle revient avec nous sur ce que signifie vivre dans la rue, alors que l’hiver, qui chaque année en tue plus d’un.

Après 17 ans dans la rue, qu’elle raconte dans Mes années barbares (La Martinière, 2016), Anne Lorient œuvre aujourd’hui auprès des SDF. Elle a été présidente du Comité de la rue d’Entourage, association qui s’évertue à créer du lien social chez les sans-abris. Avec Humains dans la rue, elle brosse, avec ses co-auteurs, Lauriane Clément et Jean-Marc Potdevin, des portraits de SDF, personnes à qui on donne trop rarement la parole. Mais surtout, cet ouvrage nous permet de mieux appréhender une dure réalité qui nous échappent. « Je suis le pont entre deux mondes, le soi-disant “normal” et celui de la rue. Je m’efforme de démanteler les préjugés et de délivrer des clés pour une meilleure compréhension de ce monde parralèle », explique Anne Lorient. Nous l’avons rencontré dans le XVIIe arrondissement, où elle vit actuellement, pour revenir sur son expérience et plus largement sur ce que vivent les sans-abris.

Le Média : La trêve hivernale a démarré il y a deux semaines [entretien réalisé le 29 novembre – NDLR]. Il est désormais impossible, jusqu’au 31 mars prochain, d’expulser quelqu’un de son logement. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

 

 

 

 

Anne Lorient : C’est une bonne chose. Cela permet de sauver les gens qui sont limites niveau loyer. Mais cela ne change rien, car une fois la période terminée, certains se retrouveront à la rue. La vraie priorité est de ne pas mettre les gens dehors. Certains en difficultés jouent avec les dates. Ils prennent un appartement juste avant le début de la trêve. Cela les protège un peu…

L’hiver approche…

Il est même là !

C’est vrai. L’hiver pour un sans-abri, c’est quoi ?

C’est l’horreur ! Il fait froid, il y a de la neige et beaucoup de pluie. Cela signifie que les tentes et duvets sont inefficaces. Il n’y a rien de pire que l’humidité. C’est enfin la période où il manque le plus de places dans les centres d’hébergement. Par contre, il y a quelques bonnes mesures prises par la mairie de Paris. Ce n’est pas tout blanc ou tout rose. Mais ce n’est pas non plus tout gris et tout noir.

Il y a aussi des mesures prises contre les sans-abris. Certaines communes les chassent, en balançant de mauvaises odeurs, d’autres en diffusant de la musique dans des hauts-parleurs. Ils sont mis dehors des stations de métro…

Nous dérangeons. Il y a la saleté, l’alcoolisme, etc. Nous sommes un mauvais miroir. Les gens ne supportent pas de nous voir et de se dire qu’ils pourraient finir comme cela. C’est encore pire en hiver, le moment où on s’enferme dans son cocon. Se retrouver dehors fait peur. On préfère alors éloigner les sans-abris.

Il y a beaucoup moins de femmes sans-abris que d’hommes…

C’est faux, il y en a autant, mais on ne les voit pas parce qu’elles sont cachées. Elles ont souvent des bébés. Il y a 60 000 bébés sans-abris, qu’on ne voit pas. Par exemple, hier j’ai fait une maraude et je les ai emmenés dans un espace de stockage. Et dans ces box on trouve des familles.

Justement, est-ce dû au fait que c’est plus dur pour une femme de se retrouver sans-abris ?

Elles sont des proies sexuelles, subissent plus de violences, etc. Il y a les règles, qui posent de gros problèmes d’hygiène dehors. Mais nous sommes plus fortes mentalement. Les hommes s’écroulent plus facilement. Ils descendent plus vite en enfers. Nous avons des responsabilités, alors que les hommes sont seuls. Nous n’avons pas le droit de lâcher prise, pour nos bébés.

Dans votre livre, vous expliquez comment vous êtes tombée dans cet engrenage, à partir du viol de votre grand frère. Pensez-vous que dans la majorité des cas, ce sont des traumatismes qui poussent les gens à la rue ?

90% des sans-abris sont mal construits au départ. Ils connaissent des fractures dans leur enfance, que ce soit de l’inceste, comme moi, de l’abandon, de la violence, de la DDASS. Quand vous vous retrouvez à la rue, vous avez deux options. Soit vous avez une super construction personnelle, de la famille, des amis, etc. et vous ne tombez pas, ou moins. Soit vous êtes mal construits et vous vous effondrez tout de suite. Car vous n’avez pas les ressorts. Vous ne pouvez ni vous appuyez sur une famille, ni sur des amis solides – qui sont souvent des sans-abris comme vous, avec eux vous n’irez pas loin.

Vous avez réussi à vous réinsérer dans la vie sociale. La chute semble plus simple que la remontée…

D’après les statistiques, la chute dure en moyenne un an, alors qu’il faut cinq ans pour remonter. Comment on y arrive ? Avec beaucoup de courage et de volonté. Et un peu de chance. Mais je ne suis pas complètement réinsérée. Je suis encore entre les deux mondes.

Est-ce possible de revenir à la vie « normale » ?

Je ne sais pas. J’ai conservé des réflexes de la rue. Quand je ne vais pas bien, je vais aller marcher trois heures dehors. Je suis quelqu’un de très directe, qui n’aime pas l’hypocrisie. Dans le monde dit « normal », il y en a beaucoup. Je ne supporte pas. C’est compliqué, mais on est obligé de faire des efforts par rapport à nos enfants.

Vous œuvrez auprès de l’association Entourage. Pourquoi l’avoir choisi ?

J’ai quitté l’association il y a quinze jours en réalité ! Pourquoi j’étais chez eux ? Parce que c’est la seule association qui écoute vraiment les SDF et qui les placent au cœur de leur travail. J’aimais aller avec eux dans les entreprises. C’est un monde que je ne connais pas, je n’ai jamais travaillé de ma vie. J’ai peu rencontré des chef-d’entreprise, etc.

Et est-ce que l’identité « catholique » d’Entourage la rend particulière ?

Entourage n’est pas catholique, même si ses dirigeants le sont. En affirmant cela, vous risquez de faire hurler ses adhérents. Certains revendiquent être laïcs. Mais c’est vrai qu’Entourage joue sur le réseau catholique pour faire ses sensibilisations, intervenir dans des conférences, etc.

Surtout que les catholiques se veulent, en théorie, charitables….

Ouverts au moins…

Maintenant que vous avez quitté Entourage, vous abandonnez les maraudes ?

J’ai créé ma propre association, à mon nom. Je réalise mes propres collectes. Actuellement, je récupère des jouets pour Noël. Je fais mes maraudes. Je sais où je vais et avec qui. Et je fais de la sensibilisation dans les écoles. Je vais bientôt partir aller dans un lycée à Toulouse. Je veux sensibiliser les enfants, les adolescents et les étudiants.

Ne pensez-vous pas que l’action associative, pourtant indispensable, ne permet pas à l’État de se dédouaner de son rôle ?

Non, puisqu’elle en fait aussi. Elle est aussi présente sur le terrain. Je pense que tout le monde joue son rôle.

Mais quand on voit le nombre de logements vides à Paris…

Ça c’est autre chose.

Mais on pourrait le réquisitionner pour les SDF, non ?

Les choses commencent à changer. Pour cet hiver, des salles de tribunaux vides vont être transformées en dortoirs. Des choses vont se faire, mais il ne suffit pas de claquer des doigts. Je travaille beaucoup avec le ministère du Logement.

Légende : Femme sans-abris

Crédits : Anne-Onyme / Pixabay / Creative Commons

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Suffrage féminin et lutte de classes, par Rosa Luxemburg

De Flora Tristan à Angela Davis, en passant par Louise Michel et Emma Goldman, le féminisme occupe une place non négligeable dans la tradition socialiste. Rosa Luxemburg est sans nul doute celle qui a su le mieux allier marxisme et émancipation des femmes. Liant féminisme et lutte de classes – ce qui explique qu’elle n’a jamais de mots assez dures pour « les femmes de la bourgeoisie » – l’allemande se place dans une perspective révolutionnaire et prolétarienne. Dans le texte qui suit, publié en mai 1912, la cofondatrice de la Ligue spartakiste évoque la question du suffrage féminin.

Rosa Luxemburg
Rosa Luxemburg

« Pourquoi n’y a-t-il pas d’organisation pour les femmes travailleuses en Allemagne ? Pourquoi entendons-nous si peu parler du mouvement des femmes travailleuses ? » C’est par ces questions qu’Emma Ihrer, l’une des fondatrices du mouvement des femmes prolétariennes d’Allemagne, introduisait son essai de 1898 : Les femmes travailleuses dans la lutte des classes. A peine quatorze ans se sont écoulés depuis, qui ont vu une grande expansion du mouvement des femmes prolétariennes. Plus de cent cinquante mille femmes sont organisées dans des syndicats et sont parmi les contingents les plus actifs des luttes économiques du prolétariat. Plusieurs milliers de femmes politiquement organisées ont rallié la bannière du prolétariat: le journal des femmes sociales-démocrates [Die Gleichheit (« L’Egalité »), édité par Clara Zetkin], compte plus de cent mille abonné-e-s ; le suffrage féminin est l’un des points vitaux du programme de la social-démocratie.

L’importance du suffrage féminin

De tels faits pourraient précisément nous inciter à sous-estimer l’importance de la lutte pour le suffrage féminin. Nous pourrions penser : même sans l’égalité des droits politiques des femmes, nous avons réalisé d’énormes progrès dans l’éducation et l’organisation des femmes. Ainsi, le suffrage féminin n’est pas une nécessité urgente. Mais si nous pensions cela, nous serions dans l’erreur. Durant ces quinze dernières années, l’éveil politique et syndical des masses du prolétariat féminin a été magnifique. Mais cela n’a été possible, que parce que les femmes travailleuses ont pris un intérêt vivant dans les combats politiques et parlementaires de leur classe, en dépit du fait qu’elles étaient privées de leurs droits. Jusqu’ici, les femmes travailleuses ont été soutenues par le suffrage masculin, auquel elles ont bien sûr pris part, certes indirectement seulement. Les larges masses des hommes et des femmes de la classe ouvrière considèrent déjà les campagnes électorales comme des causes communes. Dans tous les meetings électoraux sociaux-démocrates, les femmes constituent une large fraction des participants, parfois la majorité. Elles sont toujours intéressées et passionnément concernées.

Dans tous les districts où existe une organisation social-démocrate sérieuse, les femmes soutiennent la campagne. Et ce sont les femmes qui font un travail inestimable en distribuant des tracts et en gagnant des abonnements à la presse social-démocrate, cette arme si importante de ces campagnes.

« Dans tous les cas, la classe ouvrière a toujours dû prouver sa maturité pour la liberté politique par un soulèvement révolutionnaire de masse victorieux. »

L’Etat capitaliste n’a pas été en mesure d’empêcher les femmes de porter ces charges et ces efforts de la vie politique. Pas à pas, l’Etat a été en effet forcé de leur allouer et de leur garantir cette possibilité en leur accordant les droits syndicaux et de réunion. Seul le dernier des droits politiques est dénié aux femmes : le droit de voter, de décider directement des représentant-e-s du peuple dans les domaines législatif et exécutif, de devenir un membre élude tels corps. Mais ici, comme dans tous les autres domaines de la vie sociale, le mot d’ordre est : « ne pas laisser les choses progresser ! » Mais les choses ont commencé à avancer. L’Etat actuel a reculé devant les femmes du prolétariat lorsqu’il les a admises dans les réunions publiques, dans les associations politiques. Et l’Etat n’a pas concédé cela volontairement, mais par nécessité, sous la pression irrésistible de la classe ouvrière montante. Ce n’est pas moins la poussée passionnée des femmes prolétaires elles- mêmes, qui a forcé l’Etat policier germano-prussien à (…) ouvrir grandes les portes des organisations politiques aux femmes.

Ceci a réellement mis la machine en mouvement. Les progrès irrésistibles de la lutte des classes prolétarienne ont jeté les droits des femmes travailleuses dans le tourbillon de la vie politique. Utilisant leurs droits syndicaux et de réunion, les femmes prolétariennes ont pris une part très active dans la vie parlementaire et dans les campagnes électorales. C’est seulement la conséquence inévitable, le résultat logique du mouvement, qui fait qu’aujourd’hui, des millions de femmes prolétaires crient avec défiance et pleine d’assurance en elles-mêmes: gagnons le suffrage

Il était une fois, dans l’ère idyllique de l’absolutisme d’avant-1848, une classe ouvrière qui n’était pas réputée « assez mûre » pour exercer les droits politiques. Cela ne peut pas être dit des femmes travailleuses d’aujourd’hui, parce qu’elles ont démontré leur maturité politique.

Tout le monde sait que sans elles, sans l’aide enthousiaste des femmes prolétariennes, le part social-démocrate n’aurait pas remporté la victoire glorieuse du 12 janvier [1912], en obtenant 4,25 millions de voix. Dans tous les cas, la classe ouvrière a toujours dû prouver sa maturité pour la liberté politique par un soulèvement révolutionnaire de masse victorieux. C’est seulement lorsque le Droit Divin sur le trône et les meilleurs et les plus nobles des hommes de la nation ont senti le poing calleux du prolétariat sur leurs faces et son genou sur leurs poitrines, qu’ils ont fait confiance dans la « maturité » politique du peuple, et cela, ils l’ont réalisé à la vitesse de la lumière. Aujourd’hui, c’est au tour des femmes du prolétariat de rendre l’Etat capitaliste conscient de leur maturité. Cela est le fait d’un mouvement de masse constant et puissant, qui doit user de tous les moyens de lutte et de pression du prolétariat.

« Le suffrage féminin, c’est le but. Mais le mouvement de masse qui pourra l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, mais une préoccupation de classe commune des femmes et des hommes du prolétariat. »

Le suffrage féminin, c’est le but. Mais le mouvement de masse qui pourra l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, mais une préoccupation de classe commune des femmes et des hommes du prolétariat. Le manque actuel de droits pour les femmes en Allemagne n’est qu’un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple. Et il est intimement lié à cet autre pilier de la réaction: la monarchie. Dans ce pays avancé, hautement industrialisé, qu’est l’Allemagne du XXème siècle, au temps de l’électricité et de l’aviation, l’absence de droits politiques pour les femmes est autant une séquelle réactionnaire du passé mort, que l’est le règne de Droit Divin sur le trône. Les deux phénomènes : le pouvoir politique dirigeant comme instrument du ciel et les femmes, cloîtrées au foyer, non concernées par les tempêtes de la vie publique, par la politique et la lutte des classes – les deux phénomènes plongent leurs racines dans les circonstances obsolètes du passé, de l’époque du servage à la campagne et des guildes dans les villes. En ces temps- là, ils étaient justifiables et nécessaires. Mais autant la monarchie, que l’absence de droits pour les femmes, ont été déracinées par le développement du capitalisme moderne et sont devenues des caricatures ridicules. Elles se perpétuent dans notre société moderne, non pas parce que les gens ont négligé de les abolir, non pas à cause de la persistance et de l’inertie des circonstances. Non ils existent encore parce que les deux – la monarchie et les femmes sans droits – sont devenues de puissants outils au service d’intérêts hostiles à ceux du peuple. Les pires défenseurs et les plus brutaux de l’exploitation et de l’asservissement du prolétariat sont retranchés derrière le trône et l’autel, comme derrière l’asservissement politique des femmes. La monarchie et le manque de droits des femmes sont devenus les plus importants instruments de la classe capitaliste régnante.

Femmes bourgeoises vs femmes prolétaires

« A part quelques-unes d’entre elles, qui exercent une activité ou une profession, les femmes de la bourgeoisie ne participent pas à la production sociale. Elles ne sont rien d’autre que des consommatrices de la plus-value que leurs hommes extorquent au prolétariat. Elles sont les parasites des parasites du corps social. »

En vérité, notre Etat est intéressé à priver de vote les femmes travailleuses et elles seules. Il craint à juste titre qu’elles n’en viennent à menacer les institutions traditionnelles du pouvoir de classe, par exemple le militarisme (duquel aucune femme travailleuse consciente ne peut s’empêcher d’être une ennemie mortelle), la monarchie, le vol systématique que représentent les droits et taxes sur l’alimentation, etc. Le suffrage féminin est une horreur et une abomination pour l’Etat capitaliste actuel, parce que derrière lui se tiennent des millions de femmes qui renforceraient l’ennemi de l’intérieur, c’est-à-dire la social-démocratie révolutionnaire. S’il n’était question que du vote des femmes bourgeoises, l’Etat capitaliste ne pourrait en attendre rien d’autre qu’un soutien effectif à la réaction. Nombre de ces femmes bourgeoises qui agissent comme des lionnes dans la lutte contre les « prérogatives masculines » marcheraient comme des brebis dociles dans le camp de la réaction conservatrice et cléricale si elles avaient le droit de vote. En fait, elles seraient certainement bien plus réactionnaires que la fraction masculine de leur classe.

A part quelques-unes d’entre elles, qui exercent une activité ou une profession, les femmes de la bourgeoisie ne participent pas à la production sociale. Elles ne sont rien d’autre que des consommatrices de la plus-value que leurs hommes extorquent au prolétariat. Elles sont les parasites des parasites du corps social. Et les consommateurs sont généralement plus frénétiques et cruels pour défendre leurs « droits » à une vie parasitaire, que l’agent direct du pouvoir et de l’exploitation de classe. L’histoire de toutes les grandes luttes révolutionnaire confirme cela de façon effrayante. Prenez la grande Révolution Française. Après la chute des Jacobins, lorsque Robespierre fut conduit enchaîné sur son lieu d’exécution, les putains dénudées d’une bourgeoisie ivre de victoire, dansaient de joie, sans vergogne, autour du héros déchu de la Révolution. Et en 1871, à Paris, lorsque la Commune héroïque des travailleuses a été défaite par les mitrailleuses, les femmes bourgeoises déchaînées ont dépassé en bestialité leurs hommes dans leur revanche sanglante contre le prolétariat vaincu. Les femmes des classes détentrices de la propriété défendront toujours fanatiquement l’exploitation et l’asservissement du peuple travailleur, duquel elles reçoivent indirectement les moyens de leur existence socialement inutile.

Économiquement et socialement, les femmes des classes exploiteuses ne sont pas un segment indépendant de la population. Leur unique fonction sociale, c’est d’être les instruments de la reproduction naturelle des classes dominantes. A l’opposé, les femmes du prolétariat sont économiquement indépendantes. Elles sont productives pour la société, comme les hommes.

Par cela, je n’ai pas en vue leur investissement dans l’éducation des enfants ou leur travail domestique, par lesquels elles aident les hommes à subvenir aux besoins de leur famille avec des salaires insuffisants. Ce type de travail n’est pas productif, au sens de l’économie capitaliste actuelle, quelle que soit l’ampleur des sacrifices et de l’énergie consentis, de même que les milliers de petits efforts cumulés. Ce n’est que l’affaire privée du travailleur, son bonheur et sa bénédiction, qui pour cela n’existe pas aux yeux de la société actuelle. Aussi longtemps que le capitalisme et le salariat dominent, le seul type de travail considéré comme productif est celui qui génère de la plus- value, du profit capitaliste. De ce point de vue, la danseuse de music-hall, dont les jambes suintent le profit dans les poches de son employeur est une travailleuse productive, tandis que toutes les peines des femmes et des mères prolétariennes entre les quatre murs de leurs foyers sont considérées comme improductives.

Cela paraît brutal et absurde, mais reflète exactement la brutalité et l’absurdité de notre économie capitaliste actuelle. Le fait de voir cette cruelle réalité clairement et distinctement voilà la première tâche des femmes du prolétariat.

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La marche des femmes sur Versailles en 1789

 

L’exploitation des femmes prolétaires

En effet, précisément de ce point de vue, la revendication des femmes prolétariennes de droits politiques égaux est ancrée dans une base économique ferme. Aujourd’hui, des millions de femmes travailleuses créent du profit capitaliste, tout comme les hommes – dans les usines les ateliers, les fermes, le bâtiment, les bureaux, les magasins. Elles sont pour cela productives dans la société actuelle, dans le strict sens scientifique du terme. Chaque jour élargit le champ d’exploitation des femmes par le capitalisme. Chaque nouveau progrès de l’industrie ou de la technologie crée de nouvelles places pour les femmes dans le processus du profit capitaliste. Ainsi, chaque jour et chaque pas en avant du progrès industriel ajoutent une nouvelle pierre aux fondations solides des droits politiques égaux pour les femmes. L’éducation des femmes et leur intelligence sont devenues nécessaires à la machine économique elle-même. La femme étroitement recluse dans le « cercle familial » patriarcal répond aussi peu aux attentes du commerce et de l’industrie, qu’à ceux de la politique. C’est vrai, l’Etat capitaliste a négligé son devoir, même dans ce domaine. Jusqu’ici, ce sont les syndicats et les organisations sociales-démocrates qui ont fait le plus pour éveiller l’esprit et le sens moral des femmes.

« Nous ne dépendons pas de la justice de la classe dominante, mais seulement de la force révolutionnaire de la classe ouvrière et du cours du développement social qui prépare les bases de son pouvoir. »

Cela fait des décennies déjà, que les sociaux-démocrates sont réputés être les travailleurs les plus capables et intelligents d’Allemagne. De la même façon, les syndicats et la social-démocratie ont arraché les femmes à leur existence étroite et bornée, ainsi qu’à l’abrutissement misérable et étriqué de la tenue du ménage. La lutte de classe prolétarienne a élargi leurs horizons, rendu leur esprit plus flexible, développé leur pensée; elle leur a montré de grandes perspectives, dignes de leurs efforts. Le socialisme a suscité la renaissance mentale de la masse des femmes prolétariennes – en faisant d’elles aussi, sans aucun doute, des travailleuses productives et compétentes pour le capital.

Au vu de tout cela, le fait que les femmes prolétariennes sont privées de droits politiques est une vil injustice, ceci d’autant plus qu’il s’agit maintenant d’un demi mensonge. Après tout, une masse de femmes prennent activement part à la vie politique. Pour autant, la social-démocratie ne recourt pas à l’argument de l’« injustice ». C’est la différence essentielle entre nous et le socialisme antérieur, sentimental et utopique.

« Dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale. » Charles Fourrier

Nous ne dépendons pas de la justice de la classe dominante, mais seulement de la force révolutionnaire de la classe ouvrière et du cours du développement social qui prépare les bases de son pouvoir. Ainsi, l’injustice en elle-même n’est certainement pas un argument de nature à renverser les institutions réactionnaires.

En revanche, si un sentiment d’injustice se développe dans de larges secteurs de la société – relève Friedrich Engels, le co-fondateur du socialisme scientifique – voilà un indice sûr que les bases économiques de la société ont changé considérablement, que les conditions actuelles entrent en conflit avec la marche du développement. Le formidable mouvement actuel de millions de femmes prolétariennes, qui considèrent leur privation de droits politiques comme une injustice criante, est un tel signe infaillible, un signe que les bases sociales du système dominant sont pourries et que ses jours sont comptés.

Charles Fourrier
Charles Fourier, socialiste utopique et féministe avant l’heure

Il y a cent ans, le français Charles Fourier, l’un des premiers grands prophètes des idéaux socialistes, a écrit ces mots mémorables : « dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale ». Ceci est parfaitement vrai pour la société actuelle. La lutte de masse en cours pour les droits politiques des femmes est seulement l’une des expressions et une partie de la lutte générale du prolétariat pour sa libération. En cela réside sa force et son avenir. Grâce au prolétariat féminin, le suffrage universel, égal et direct des femmes, ferait avancer considérablement et intensifierait la lutte des classes du prolétariat. C’est la raison pour laquelle la société bourgeoise déteste et craint le suffrage féminin. Et c’est pourquoi nous le défendons et nous l’obtiendrons. En luttant pour le suffrage féminin, nous rapprocherons aussi l’heure où la société actuelle tombera en ruines sous les coups de marteau du prolétariat révolutionnaire.

Source : ici

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