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Le football est-il une zone d’autonomie populaire à défendre ?

Article initialement publié le 26 juin 2018 sur Le Média presse

Derrière le spectacle capitaliste, le football reste un sport populaire et collectif. Mais pour combien de temps ?

Depuis le jeudi 14 juin, c’est parti pour un mois de football. Difficile d’échapper au sport le plus populaire du monde et à la deuxième compétition sportive la plus regardée (avec 3,2 milliards de téléspectateurs pour l’édition 2010), juste après les Jeux olympiques. Pendant des semaines, les journalistes vont nous gratifier de leurs commentaires sur la qualité du jeu ou des buts. Le coût exorbitant de la Coupe du monde, qui se chiffre en dizaines de milliards d’euros, les droits TV, sans oublier les salaires indécents des joueurs, seront aussi évoqués. Anne-Sophie Lapix a d’ailleurs lancé les hostilités. « La Coupe du monde de football débute demain et on va pouvoir regarder des millionnaires courir après un ballon » a rallié la journaliste lors du journal de 20h de France 2 du 13 juin. « Mépris de classe », s’est alors excité la toile, la forçant à présenter ses excuses. Si derrière la détestation du foot peut se nicher du dédain pour la populace, juste bonne à s’aliéner, ce n’est pas toujours le cas. Car, avouons-le, ce sport se rapproche chaque jour de l’indécence capitaliste. Pourtant, il est impossible de le résumer à cela. Le philosophe socialiste Jean-Claude Michéa a expliqué que dans le ballon rond, « il reste donc, en réalité, d’innombrables zones d’autonomie populaire à défendre. » Car le foot demeure plus complexe qu’il n’y paraît et oscille encore entre pratique populaire et spectacle capitaliste.

« Le sport est un phénomène de civilisation tellement important qu’il ne devrait être ni ignoré ni négligé par la classe dirigeante et les intellectuels. » Pier Paolo Pasolini

Au commencement était le passing game… ou presque

On l’oublie souvent, mais le football est à l’origine un sport aristocratique. Né dans la première moitié du XIXe siècle, il est pratiqué dans les public school, écoles privées victoriennes. Il véhicule alors les valeurs d’aloirs : les joueurs se doivent d’être héroïques. L’organisation stratégique et la solidarité collective sont inexistantes. Le dribbling game, est alors en vogue. Tout bascule le 31 mars 1883. Ce jour-là, le Blackburn Olympic se hisse en finale de la FA Cup, plus vieille compétition de football créée douze ans auparavant. Il s’agit du premier club ouvrier qui parvient à ce niveau, avec, en prime, un jeu très collectif. En remportant 2-1 le match décisif face aux Old Etonians, équipe issue de la plus prestigieuse école du pays, Eton, Blackburn inaugure une nouvelle ère. Il transforme le football en sport populaire et met au goût du jour le passing game. Le ballon rond ne sera plus jamais le même. Quelques décennies plus tard, George Orwell dira que « personne ne peut joueur au football tout seul. » Enfin, cette victoire accélérera paradoxalement aussi le passage au professionnalisme impulsé par les clubs du bassin industriel. C’est ainsi, comme le souligne Michéa dans Le plus beau but était une passe (Climats, 2014), le foot devient « le premier sport moderne dont les classes ouvrières britanniques […] se sont très vite approprié l’essentiel de la pratique. » Au point de devenir, selon la formule de l’historien marxiste Éric Hobsbawm, la « religion laïque du prolétariat britannique ». C’est le rugby qui reprendra le flambeau du sport aristocratique et amateur.

Nouveau symbole de la lutte des classes, le football subit alors le mépris des élites. Peu à peu, il se diffuse par-delà la Manche et touche tout le Vieux Continent, ou presque, et l’Amérique latine. Le cofondateur du Parti communiste italien Antonio Gramsci voit dans ce sport un « royaume de la liberté humaine exercé au grand air. » Mais pas pour longtemps, car les chefs d’Etat comprennent rapidement l’intérêt qu’il peut présenter pour eux, en terme de contrôle des masses. Ainsi, l’Italie fasciste remporte la deuxième et la troisième Coupe du Monde, en 1934 et 1938. De même, le Real Madrid, club chouchou de Franco, glane les cinq premières Coupe des clubs champions – ancêtre de la Ligue des Champions – de l’histoire, entre 1956 et 1960. Dans Comment ils nous ont volé le football (Fakir éditions, 2014), François Ruffin et le regretté Antoine Dumini évoquent aussi le cas du mondial de 1966, la peu glorieuse “World Cup des arbitres”. La raison de ce surnom est simple : les erreurs d’arbitrage ont joué un rôle décisif dans le sort des équipes durant la compétition. En pleine guerre froide et décolonisation, le Nord décide de prendre sa revanche sur le Sud et l’Est. La Coupe du Monde anglaise en sera le théâtre. Entre fautes non sifflées et expulsions injustifiées, l’arbitrage s’avère être catastrophique. Les Sud-américains sont vite écartés de la compétition – en commençant par la Seleção de Pelé archi-favorite et double tenante du titre, jusqu’aux Argentins traités d’ »animals » par le directeur technique anglais –, puis c’est au tour de l’URSS. La finale oppose l’Allemagne à l’Angleterre. Le pays organisateur remporte le seul titre mondial de son histoire, dans des conditions plus que discutables. Douze ans plus tard, le mondial remporté par l’Argentine à domicile sert de vitrine à la dictature militaire en 1976.

Pourtant des espaces d’autonomie subsistent. Le Brésil gagne à nouveau en 1970, avant l’Argentine en 1978. Le FC Barcelone constitue un bastion de résistance populaire au Real Madrid. Enfin, des joueurs se montrent héroïques, comme le Chilien Carlos Caszely qui refuse de serrer la main de Pinochet lors de la Coupe du monde 1974. Enfin, comment ne pas évoquer le club brésilien de Corinthians, et de sa star, le Dr Sócrates, qui défend radicalement la démocratie et l’autogestion en pleine dictature militaire dans les années 1980. Enfin, la ferveur et le beau jeu persistent. Des entraîneurs comme Gusztáv Sebes, sélectionneur du Onze d’or hongrois des années 1950, ou Bill Shankly, qui a façonné le FC Liverpool dans les années 1960 et 1970, se revendiquent du socialisme ou du communisme. Mais le capitalisme achèvera ce que les régimes autoritaires avaient tenté, en soumettant complètement le football.

La marchandisation du football

L’élection du brésilien Joao Havelange à la tête de la Fédération internationale de football association (FIFA) le 10 juin 1974 fait entrer le football de plein pied dans le capitalisme. Le businessman ne s’en cache pas, il est « là pour vendre un produit appelé football. » Le ballon rond s’intègre au fil du temps à la société du spectacle, « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande », d’après Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle (éditions Gérard Lebovici, 1988). Des contrats juteux avec Adidas et Coca-Cola, nouveaux sponsors officiels de la FIFA, garantissent des entrées d’argent supérieures au nécessaire. Un nouveau pallier est franchi en décembre 1995, avec l’arrêt Bosman. Ce décret de la Cour de justice des communautés européennes (CJCE), qui porte le nom de son inspirateur, le médiocre défenseur belge Jean-Marc Bosman, garantit la liberté de circulation des joueurs au sein de l’Union européenne. Accordé pour les meilleures raisons du monde, ce droit va s’avérer être le meilleur allié du capitalisme en favorisant l’inflation des transferts et des prix des superstars. Ensuite, Sepp Blatter, qui devient directeur de la FIFA en 1998, accélère les choses.

Les niveaux d’endettement des clubs, de plus en plus détenus par des milliardaires ou des fonds financiers, atteignent des records, pendant que les bulles sur les transferts et les droits TV – qui éclateront probablement un jour – enflent. Les joueurs Africains ou d’Amérique latine, aux coûts plus faibles se prolétarisent. Leurs conditions se rapprochent parfois de l’esclavage. Le jeu aussi subit des transformations. La mondialisation harmonise les jeux. Fini le joga bonito brésilien, « football de poésie » selon Pier Paolo Pasolini (Les terrains : écrits sur le sport, Le Temps des cerises, 2012), la Seleção s’adapte à la rationalité européenne. De plus en plus d’équipes jouent pour encaisser moins de buts que leurs adversaires, plutôt que de jouer pour en marquer plus. Le catenaccio ultra-défensif, pratiqué par les Italiens se diffuse. En 1998, Aimé Jacquet fait même triompher l’équipe de France avec pour mot d’ordre « le beau jeu est une utopie ». Le culte de la performance transforme les joueurs en robots transhumains. Johan Cruyff, et ses soixante clopes par jour ou les attaquants rock’n’roll comme George Best ne sont plus. Avant les joueurs, jusqu’à Platini, pouvaient ressembler à nos voisins. Aujourd’hui, malgré une technique exceptionnelle Cristiano Ronaldo ne dégage rien. Les prolétaires sont tenus à l’écart de certains stades, comme en Angleterre où le prix des places a augmenté de manière démesurée.

Enfin, les institutions footballistiques font tout pour préserver les grandes nations ou les grands clubs des grandes compétitions, en augmentant les places qualificatives, afin d’éviter des éliminations surprises, coûteuses sur le plan financier, quitte à tuer le suspens, élément crucial dans le foot. L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano résume parfaitement la situation dans Le Football : Ombre et lumière (Climats, 1997) : « L’histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir. À mesure que le sport s’est transformé en industrie, il a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. En ce monde de fin de siècle, le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n’est pas rentable. […] Le jeu est devenu spectacle, avec peu de protagonistes et beaucoup de spectateurs, football à voir, et le spectacle est devenu l’une des affaires les plus lucratives du monde, qu’on ne monte pas pour jouer mais pour empêcher qu’on ne joue. La technocratie du sport professionnel a peu à peu imposé un football de pure vitesse et de grande force, qui renonce à la joie, atrophie la fantaisie et proscrit l’audace. »

Une réalité plus nuancée

Existe-t-il encore des raisons de se passionner pour le football ? Dans leur livre, Antoine Dumini et François Ruffin trouvent dans le foot amateur, avec l’exemple de l’Olympique eaucourtois, des raisons d’espérer. Les auteurs rappellent ces bénévoles animés par « la joie de jouer pour jouer » et l’envie de transmettre leur passion, loin de tout calcul économique. Ils évoquent « le miracle des maillots pliés », repris en décembre dernier par le député lors d’un discours mémorable dans l’hémicycle. François Ruffin entend par-là le travail de l’ombre de ceux qui apportent l’aide logistique qui permet au foot amateur d’exister. N’oublions pas que le foot professionnel n’existerait pas sans ces îlots de solidarité et de désintéressement. Rappelons-nous aussi que le foot amateur nous nourrit régulièrement d’exploits en Coupe de France, comme celui des Herbiers, club de troisième division qui a réussi à se hisser en finale cette année face à l’ogre parisien. Ajoutons ceux qui maintiennent allumées les braises de la rébellion contre le système, comme le Red Star ou le Ménilmontant FC 1871, club antifasciste et autogéré. Il est néanmoins un peu simpliste de croire que seul le foot amateur ou semi-professionnel peut encore procurer du plaisir. Car c’est d’abord parce que les sportifs de haut niveau procurent des émotions incomparables qu’ils transmettent leur passion aux amateurs.

« Par bonheur, on voit encore sur les terrains, très rarement il est vrai, un chenapan effronté qui s’écarte du livret et commet l’extravagance de feinter toute l’équipe rivale, et l’arbitre, et le public dans les tribunes, pour le simple plaisir du corps qui se jette dans l’aventure interdite de la liberté », souligne Edouardo Galeano. Les premiers matchs de cette Coupe du Monde, de l’extérieur de Quaresma contre l’Iran à la frappe de Coutinho face à la Suisse, en passant par la tête de Yerry Mina sur une passe remarquable de James Rodriguez, sont là pour nous le remémorer. La dernière Ligue des champions nous a aussi gratifié de deux formidables retournés madrilènes, de Cristiano Ronaldo en quarts de finale contre la Juventus Turin et de Gareth Bale en finale face à Liverpool. « Il y a dans le football des moments qui sont exclusivement poétiques : il s’agit des moments du but. Chaque but est toujours une invention, est toujours une subvention du code : chaque but a un caractère inéluctable, est foudroiement, stupeur, irréversibilité. Telle la parole du poète », théorisait Pier Paolo Pasolini. Près de 43 ans plus tard, la logique marchande n’a pas encore tout détruit et les propos du poète restent d’actualité… Mais pour combien de temps ?

Légende : Tag à Bagnolet en 2015

Crédits : Kévin Boucaud-Victoire

Zidane peut-il réussir ailleurs qu’au Real Madrid

Article initialement publié le 31 mai 2018 sur Le Média presse

En annonçant son départ du Real Madrid, où il a tout gagné, Zidane crée un petit séisme dans le monde du foot. L’entraineur va paradoxalement devoir faire à nouveau ses preuves, après avoir pourtant battu tous les records.

« J’ai pris la décision de ne pas continuer. » C’est avec ces quelques mots que Zinédine Zidane a annoncé une des décisions les plus difficiles de sa vie, cinq jours après sa troisième victoire d’affilé en Ligue des champions. « Je pense que c’est le bon moment pour tout le monde », a-t-il renchéri. Pouvait-il réellement en être autrement ? Ce genre de champion ne peut pas se satisfaire de la victoire et a toujours besoin de se surpasser, ce qui n’est pas possible quand on survole les débats depuis trois ans. Le Français a expliqué son choix : « Je devais le faire. Je souhaite à cette équipe de continuer à gagner, et pour ça elle a besoin de voir autre chose, d’entendre un autre discours. » Et ajoutons que dans le football contemporain 29 mois pour un entraîneur, c’est presque long. A titre de comparaison, parmi les 16 entraîneurs présents en huitième de finale de Ligue des champions, seuls quatre dépassent Zizou en termes de longévité : Allegri (Juventus), Pochettino (Tottenham) – qui selon les premières rumeurs pourraient le succéder sur le banc des Merengue –, Klopp (Liverpool) et Senol Güne au Besiktas.

Un parcours exceptionnel

Deux questions se posent à ce jour. La première : où ira Zidane, qui affirme avoir besoin de temps pour réfléchir ? Vers un autre grand club ou remplacer son ancien coéquipier Didier Deschamps à la tête de l’équipe de France ? « J’étais joueur de cette équipe de France, oui ça serait bien, un jour de l’entraîner, mais pour le moment il y a un entraîneur en place (Didier Deschamps) qui fait un boulot formidable, mais oui j’ai cet objectif, cette ambition », a déjà prévenu Zizou en mars 2015. Petit bémol : Deschamps est en contrat jusqu’en 2020. Il faudrait donc une démission du sélectionneur ou un mauvais parcours des Bleus en Russie, que personne ne souhaite, pour que cela se réalise immédiatement. La seconde question est plus subtile. Que vaut réellement Zidane comme entraîneur ? Car bien qu’il ait battu tous les records en moins de deux ans et demi, des doutes planent sur ses compétences réelles.

Les génies font rarement de grands coachs, les joueurs offensifs encore moins. Il y a certes eu Johan Cruyff, triple ballon d’or (1971, 1973 et 1974) et premier entraîneur barcelonais à remporter la Ligue des champions, en 1992, avec en prime un jeu flamboyant. Mais c’est à peu près tout. Alors quand en janvier 2016 Zidane prend la tête de l’équipe première, un doute subsiste : et si le costume était trop grand ? Laurent Blanc et Didier Deschamps semblaient taillés pour devenir coach. Mais Zidane ? L’idée ne lui a d’ailleurs traversé l’esprit que relativement tard. Il y est en fait presque poussé par la Maison Blanche, avec qui il a tout gagné comme joueur, dont la Ligue des champions en 2002 avec un but phénoménal, et par les circonstances. Mi-2009, il est élu ambassadeur du Real Madrid et devient conseiller du président Florentino Pérez. Deux ans plus tard, il remplace Jorge Valdano, comme nouveau directeur sportif des Merengue. Dans la foulée, il s’inscrit à la formation de manageur général de club sportif du Centre de droit et d’économie du sport de Limoges. Il y côtoie d’anciens joueurs comme Éric Carrière et Olivier Dacourt. Zidane reçoit son diplôme en janvier 2014. Quelques mois auparavant, l’ancien meneur de jeu devient l’entraîneur adjoint de Carlo Ancelotti. Zizou est notamment en charge de l’aspect tactique de l’équipe qui remporte la “Decima”, dixième Ligue des Champions du Real. C’est pourtant la suite qui est plus intéressante. Lors de la saison 2014-2015, le Français coache le Real Madrid Castilla, l’équipe réserve qui évolue en troisième division espagnole. C’est durant cette saison qu’il apprend réellement les rudiments du métier, en plus de décrocher le diplôme d’entraineur qui lui manquait encore. Zidane reste un an et demi à ce poste, avant de devoir remplacer au sein de l’équipe première un Rafael Benítez décrié par les supporters et les dirigeants. Les choses semblent alors précipitées et pourtant…

La suite, on la connaît tous : un titre de champion d’Espagne (2017), une Supercoupe d’Espagne (2017), deux Supercoupe de l’UEFA (2016 et 2017), deux Coupe du Monde des clubs (2017 et 2017) et surtout trois Ligue des Champions. Rappelons que Zidane a été le premier entraîneur à décrocher la prestigieuse compétition européenne deux fois consécutives, puis trois. N’oublions pas non plus qu’il a été le premier à la remporter dès sa première année sur le banc d’une équipe professionnelle. Le bilan est qu’il n’a jamais été éliminé en Ligue des Champions : du jamais vu. Pourtant, il est difficile de percevoir Zizou comme le plus grand coach, car ces trois titres semblent trop faciles.

Réinventer le métier d’entraîneur

Une chose est sûre, avec Zidane, point de révolution tactique. S’il semble attaché au 4-3-3 et prône un style offensif et une importante possession de balle, il admet volontiers ne pas « inventer le football ». En deux ans et demi, n’a pas laissé son empreinte sur le jeu du Real, ni fait preuve de fulgurance tactique, contrariement à Pep Guardiola, José Mourinho, Diego Simeone ou encore Jürgen Klopp son adversaire malheureux du 26 mai. Cette année le Real ne semblait pas plus fort que ses adversaires, que la Juventus Turin, le Bayern Munich ou Liverpool, qu’il a successivement battu. Les choix tactiques de l’ancien meneur de jeu sont bons, mais pas exceptionnels. Certains parleront du coaching gagnant de Zizou, qui fait entrer Gareth Bale, décisif et auteur du plus beau but en finale depuis… celui de son entraîneur en 2002. Certes, le Gallois n’est plus un titulaire indiscutable à cause de ses multiples blessures. Mais il demeure un grand joueur, le plus cher à ce jour du Real Madrid et le cinquième du monde (101 millions d’euros). Surtout, point de bouleversement tactique avec cette rentrée. Car, la force du Real, et donc de Zidane, réside dans un effectif exceptionnel, tant dans le onze de départ que sur le banc de touche.

Mais pourtant, la mayonnaise ne prenait plus sous Benítez, entraîneur pourtant reconnu. De son côté, le Français pour lui d’avoir été un très grand joueur, qui a en plus évolué au sein du club, respecté de tous, même d’un Cristiano Ronaldo souvent trop capricieux. Zidane a aussi l’avantage de connaître sur le bout des doigts la maison, qui compte en son sein beaucoup de jeunes pousses formées à domicile. L’ancien meneur de jeu a en quelque sorte réinventer son métier au Real, entre l’entraîneur, le manager sportif et le directeur des ressources humaines. Et il l’a fait avec un talent certain. Pourtant une question persiste : Zidane peut-il réussir hors du Real ? Les prochains mois seront décisifs. Quoiqu’il en soit, près de 20 ans après son doublée au stade de France face au Brésil, Zizou semble plus que jamais béni des dieux.

Photo : Zinédine Zidane

Crédits : Raphaël Labbé/ Flickr

Bill Shankly : le coach rouge qui a façonné Liverpool

Article initialement publié le 25 mai 2018 sur Le Média presse

Le Liverpool FC s’apprête à affronter le Real Madrid ce 26 mai en finale de Ligue des Champions, treize ans après sa dernière victoire spectaculaire. L’occasion parfaite pour se repencher sur l’homme qui a façonné le club dans les années 1960 et 1970 : Bill Shankly.
« Même le président Mao n’aurait jamais pu bâtir une aussi belle démonstration de force rouge », se vantait Bill Shankly, à propos de son équipe. Evidemment, l’entraîneur faisait référence au rouge qui orne toujours le maillot de Liverpool, mais pas seulement. Quand il quitte le banc du club en 1974, Liverpool n’est pas qu’un club de foot, c’est la fierté d’une ville ouvrière. Lorsque les joueurs de Shankly réalisent le doublée championnat d’Angleterre/Coupe de l’UEFA, le premier de l’histoire du club, l’Ecossais est plus qu’un entraîneur. C’est un « working class hero », pour reprendre les mots de John Lennon, lui-même originaire de la ville du Lancashire. Pourtant, les choses n’étaient pas écrites d’avance. « Si vous aviez vu Anfield [stade du club] quand je suis arrivé. J’ai dû moi-même apporter mon eau. Il n’y en avait pas assez pour rincer les toilettes », se remémorait-il dans la presse. Aujourd’hui encore, on ne peut rien comprendre de la ferveur populaire que suscitent les Reds, si on ne s’intéresse pas d’abord à ce personnage hors du commun qu’était Bill Shankly, disparu en 1981.

Un mec ordinaire

« Pour une fois, j’ai voulu écrire sur un type bien », résume David Peace, qui a consacré un roman à l’Ecossais, Rouge ou mort, paru en 2014. Plus qu’une simple biographie ou qu’une œuvre littéraire, The Times qualifie le livre d’ »épopée qui rappelle davantage Beowulf ou L’Iliade qu’un roman conventionnel sur le sport ». Quant au philosophe passionné de foot Jean-Claude Michéa, il affirme aux micros de France culture qu’il s’agit d’« un ouvrage majeur du socialisme« . A première vue, ces descriptions peuvent sembler exagérées. Pourtant, quelques mois après sa retraite, l’entraîneur constatait aussi « notre football était une forme de socialisme ». Néanmoins, point de théorie, ni de plan pour renverser la bourgeoisie dans le roman, comme dans la vie de Bill Shankly. Mais en racontant les quinze années de l’Ecossais à la tête de Liverpool, David Peace décrit un monde populaire, empreint de passion et de fraternité, cette fameuse décence ordinaire” (“common decency”), que l’écrivain George Orwell avait perçu chez les ouvriers de Manchester ou les anarchistes de Catalogne. Enfin, Rouge ou mort nous raconte un football qui appartient définitivement au passé. Déjà, parce que Shankly était un entraîneur dont le travail s’inscrivait dans la longueur, ce qui n’est plus possible aujourd’hui, comme en témoigne le départ de l’anachronique Arsène Wenger du banc d’Arsenal. Ensuite, même en ayant été joueur professionnel et coach d’envergure internationale, il demeurait quelqu’un d’ordinaire.

Bill Shankly quitte l’école à 14 ans pour partir travailler à la mine, comme les autres adolescents de son village. Toute sa vie, il restera ancré dans la réalité. C’est ce qui explique qu’il peut s’exclamer avant une finale importante : « La pression, c’est travailler à la mine. La pression, c’est être au chômage. La pression, c’est essayer d’éviter de se faire virer pour 50 shillings par semaine. Cela n’a rien à voir avec la Coupe d’Europe ou la finale de la Cup. Ça, c’est la récompense ! » Il y apprend aussi le rejet des politiciens, des propriétaires miniers et des patrons quel qu’ils soient. Une vingtaine d’années avant d’arriver à Liverpool, Shankly est déjà rouge vif. « Liverpool était fait pour moi et j’étais fait pour Liverpool », résume-t-il. Mais s’il se sent communiste, son cœur est surtout au football. C’est par ce sport qu’il arrive à s’évader. Il joue dans son village et est repéré par l’équipe nationale d’Ecosse junior. C’est grâce à cela qu’il devient professionnel. Après une carrière honorable, mais pas fabuleuse, dans des clubs moyens en Angleterre, il prend sa retraite en 1949, à l’âge de 36 ans. Il démarre alors une carrière d’entraîneur, qui ne décollera que dix ans plus tard, à Liverpool.

Un coach extraordinaire

Lorsqu’il arrive en décembre en 1959, le club végète dans le ventre mou de la deuxième division anglaise. L’équipe phare de la ville est Everton. L’éternel rival a déjà pour lui 5 titres de champions d’Angleterre et joue les premiers rôles dans l’élite, depuis sa remontée en 1954. Les conditions ne sont pas évidentes. Le public est exigeant et la direction du club est très pressante. Shankly ne s’entend pas avec ses chefs. Il a une idée bien précise du foot et se bat pour l’imposer, même quand la victoire n’est pas au rendez-vous. D’après lui, « dans un club de football, il y a une sainte trinité : les joueurs, le manager et les supporters. Les présidents n’ont rien à voir là-dedans. Ils sont juste-là pour signer les chèques. » Cela finira par payer. La ferveur populaire est déjà là et transcende tout. Trois ans après l’arrivée de Shankly, Liverpool remporte la deuxième division et monte en première division. L’histoire est en marche. Deux ans après, en 1964, les Reds renouent avec leur glorieux passé, en étant sacrés champions d’Angleterre 17 ans après leur dernier titre.

Les matchs sont épiques, surtout les derbys avec Everton et les confrontations avec les voisins de Manchester United et Manchester City. Mais pas seulement, parce que le championnat comprend aussi Arsenal, Chelsea, Nottingham Forest ou Leeds. Autant d’équipes contre lesquelles il ne faut pas perdre, à domicile comme à l’extérieur, et où chaque action est disputée. David Peace décrit ainsi un match de l’hiver 1965 ainsi : « Sur le banc, le banc d’Anfield. Dans l’air glacial, sous le vent cinglant. Bill entend les chants, les chants de Noël. Ce sont 53.430 spectateurs qui chantent Noël. Pour dégivrer l’air, pour réchauffer le vent. Pour faire bouillir l’air, pour brûler le vent. Mais sur le sol, le sol pris dans la glace, sur le terrain, le terrain dur comme de la pierre. Il n’y a pas de réjouissances, les joies de Noël n’existent pas… » Shankly respire le foot. « Mon travail, c’est ma vie », explique-t-il. Le repos n’existe pas, car quand il n’est pas en train d’entraîner ou en compétition, il réfléchit tactique, au point que sa femme, qui l’accompagne sans cesse, passe malheureusement au second plan. « Le football, ce n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus important que cela », répète l’entraîneur. Le jeu se couple d’une philosophie de vie bien particulière.

Un grand d’Europe

« Ma vision du communisme n’a pas grand-chose à voir avec la politique. C’est un art de vivre. C’est de l’humanisme. Je crois que le seul moyen d’y arriver dans la vie, c’est l’effort collectif. J’en demande peut-être beaucoup, mais c’est la façon dont je vois le football », précise-t-il. Son football est socialiste. Certes, pas au sens du « football socialiste » du Onze d’or hongrois de la première moitié des années 1950 de Gusztáv Sebe, basé sur le passing game et l’offensive. Car ce « foot total » ne correspond pas au jeu anglais, moins esthétique que les jeux hollandais ou espagnol, mais plus physique. Il l’est parce que le collectif passe avant tout et que les joueurs sont en osmose total avec les ouvriers. Liverpool découvre logiquement avec la scène internationale. Lors de sa première compétition, les Reds arrivent en demi-finale de la Coupe des clubs champions, stoppés par un Inter Milan plus expérimenté à ce niveau. Quelques mois après, Liverpool découvre une autre compétition européenne. Vainqueur de la Coupe d’Angleterre face à Leeds, les joueurs se retrouvent en Coupe des vainqueurs de coupe. L’équipe de Shankly se hisse jusqu’en finale, au terme d’une compétition de longue haleine. Malheureusement, l’heure de gloire n’est pas encore arrivée et les Reds sont défaits par le vainqueur de la Coupe d’Allemagne, le Borussia Dortmund, en matchs aller-retour, en mai 1966, quelques semaines avant la seule victoire – litigieuse à domicile – de l’Angleterre en Coupe du Monde.

Liverpool joue dans la cours des très grands. Mais il lui manque encore quelque chose : un génie. Cette « recrue pas comme les autres », comme la décrit Peace, va se présenter à Shankly durant l’été 1971. En voyant Kevin Keegan, tout juste âgé de 20 ans, l’entraineur sait qu’il fera de grandes choses. Et il ne se trompe pas. C’est avec lui qu’il réalise le doublée et gagne sa première compétition internationale, la Coupe de l’UEFA. Par contre, la Coupe des clubs champions échappe encore et toujours à Shankly, éliminé au deuxième tour de l’édition de 1974. Il se retire la même année, après une ultime victoire en Coupe d’Angleterre. Il est alors remplacé par son adjoint de toujours, Bob Paisley. En neuf ans, ce dernier gagne tout dont six championnats d’Angleterre et trois Coupes d’Europe des clubs champions, un total de dix-neuf titres. Il devient l’entraîneur le plus titré du club, l’un des plus beaux palmarès d’Europe et Shankly a sa part de responsabilité. Car Paisley est son héritier, celui qui fait briller Keegan. Le numéro 10 remporte deux ballons d’or, en 1978 et 1979, alors qu’il vient de rejoindre Hambourg. Reconnaissant, il demande à Shankly de recevoir avec lui le trophée.

Pendant ce temps, le coach profite de sa retraite et observe la société. Pendant deux ans, avant de mourir, il assiste impuissant à la transformation de l’Angleterre, à l’affaiblissement de la classe ouvrière et à l’effondrement du syndicalisme, suite à la nomination de Margaret Thatcher comme Premier ministre. Il ne désespère pourtant pas. Il a quelque chose qui le fait vivre : le foot. Et enfin, il l’associe à une devise que ne doivent pas oublier les joueurs de Liverpool : « Le football est un sport simple, rendu compliqué par les gens qui n’y connaissent rien. »

Photo : Statue de Bill Shankly devant Anfield

Crédits : Stuart Frisby/ Flickr

Neymar, un joueur de foot chrétien de plus à Paris ?

Article initialement publié sur Aleteia le 1er août 2017

Une : Soren Stache | DPA | AFP

L’attaquant du FC Barcelone serait à deux doigts de s’engager au PSG et de devenir par le même coup le joueur le plus cher du monde. L’occasion de revenir sur le parcours de ce fervent chrétien.

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Cruyff, un joueur engagé ? Histoire d’une méprise…

Encart publié dans l’article de Ludovic Alidovitch intitulé “L’inconscient socialiste de Johan Cruyff” sur Le Comptoir

Une théorie très en vogue voudrait que Cruyff soit un homme de gauche. Après tout, le Hollandais vient de Betondorp, quartier d’Amsterdam réputé communiste et laïcard, portait les cheveux longs, symbole de rébellion dans les années 1970, et surtout n’a pas participé la Coupe du monde en Argentine en 1978… Beaucoup y ont vu un boycott de la dictature de Videla. Grossière erreur, comme le rappelle le So Foot de l’été 2015 dédié au Néerlandais.

Trois hypothèses cohabitent. La première vient de Cruyff lui-même. En 2008, dans une radio catalane, l’ancien joueur évoque une tentative d’enlèvement qui se serait déroulée en 1977 avec flingue sur la tempe et femme ligotée, alors que ses trois enfants dormaient dans une pièce à côté. Johan Cruyff explique qu’après cet événement il n’avait plus vraiment la tête au foot : « Mes enfants allaient à l’école accompagnés par la police, des policiers dormaient chez nous, j’allais aux matchs avec un garde du corps. Tout cela vous fait prendre conscience de beaucoup de choses. » Cinq ans auparavant déjà, en 1972, l’Ajax de Cruyff, vainqueur de la Coupe des clubs champions, dispute la finale aller de la Coupe intercontinentale en Argentine. « Le match est ponctué d’incidents et des rumeurs de kidnapping autour de certains joueurs hollandais circulent » note So Foot.

Mais cette explication fait de nombreux sceptiques. Une motivation économique pourrait également être à l’origine de ce choix. Cruyff a un contrat d’exclusivité avec la marque Puma, alors que la fédération néerlandaise est sponsorisée par Adidas. En 1974, le joueur s’en était sorti en arborant un maillot à deux bandes, au lieu de trois. Mais cette fois, Adidas ne veut rien laisser passer. Deux joueurs sous contrat avec Puma décident cependant de disputer la Coupe du monde avec deux bandes. Il s’agit des jumeaux Willy et René Van de Kerhof, qui seront sanctionnés en fin de compétition.

Pour d’autres, notamment ses ex-coéquipiers de sélection, Cruyff n’aurait pas participé au mondial argentin à cause de la jalousie de sa femme Danny. Pour Johnny Rep, ex-attaquant des Oranjes et de l’Ajax, « s’il n’est pas venu, ça n’a rien à voir avec la dictature en Argentine. Ni avec une tentative de kidnapping. Pendant la Coupe du monde 74, il y a eu cette affaire avec les femmes dans la piscine de l’hôtel (les Hollandais auraient participé à une orgie la veille de la finale contre l’Allemagne, ce qui expliquerait leur défaite, NDLR). À cause de cette histoire, Cruyff a eu de gros problèmes avec sa femme. Du coup, tout le monde savait qu’il ne viendrait pas en Argentine. »

Quelle que soit la vérité, Cruyff n’a jamais eu aucun mobile politique. Jean-Marie Brohm, membre du comité de boycott de la Coupe du monde en Argentine, explique d’ailleurs : « Nous n’avions jamais cru […] que Cruyff n’était pas allé au mondial 78 pour des raisons politiques. » Et pour cause, si personne ne connaît les convictions de l’ancienne vedette, une chose est sûre : il était très libéral et l’argent a toujours été son moteur. Il est d’ailleurs l’un des premiers symboles du foot business, n’hésitant pas à admettre cyniquement : « Je gagne plus que ce que je dépense… Mais combien je dépense ? Aucune idée. » David Endt, ancien attaché de presse de l’Ajax Amsterdam, résumait ainsi : « il pourrait être élu président, sérieusement… Et il serait très à droite ! Il a grandi dans un quartier socialiste, certes, mais son père était commerçant, il cherchait à se faire de l’argent et la manière de penser était plutôt droitière. »

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5 livres à (se faire) offrir pour Noël

Article publié initialement le 22 décembre 2015 sur le Comptoir avec Frédéric Santos, Vincent Froget et Noé Roland

La fête de Noël approche à grands pas et sa débauche consumériste avec. Au Comptoir, nous avons eu l’idée de joindre l’utile à l’agréable et de vous proposer une sélection de livres à offrir, tous sortis dans le courant de l’année 2014. Ces cinq livres que nous vous proposons – que nous aurions aimé être plus variés – sont les livres que la rédaction a trouvés, pour diverses raisons, les plus intéressants au cours de l’année qui s’achève et est à l’image des affinités politiques et intellectuelles de l’équipe. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et ne perdez jamais de vue ce qu’est l’esprit de cette fête : un moment de partage fraternel. NB : Il est évidemment fortement déconseillé d’aller acheter ces livres sur Amazon ou à la Fnac…

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Sócrates : entre football et romantisme révolutionnaire

Article publié le 4 décembre 2014 sur Le Comptoir

Il y a trois ans jour pour jour, la planète football perdait un de ses plus éminents ambassadeurs : le docteur Sócrates. Capitaine de l’équipe de Brésil dans les années 1980, le milieu de terrain s’est illustré à la fois pour son jeu, mais également pour son militantisme. Pour l’anniversaire de sa mort, nous avons décidé de nous repencher sur ce joueur profondément révolutionnaire, issu d’une famille passionnée de philosophie.

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One, two, three, viva l’Algérie !

A la fois fête populaire par excellence et avatar du capitalisme – depuis que Joao Havelange, ex-président de la Fifa, a décidé en 1974 de faire du football, ce « royaume de loyauté humaine exercé au grand air » dixit le communiste Antonio Gramsci, un simple produit à vendre –, la Coupe du monde déchaîne les passions. En témoignent les manifestations de joie hier (jeudi 26 juin), en marge de la (belle) qualification de la sélection algérienne pour les prochaines 1/8ème de finale.  Une fête qui aurait pu être parfaite, mais qui a connu quelques débordements. Une aubaine pour l’extrême droite identitaire, qui ne manque pas de surfer dessus, et pour les médias toujours demandeurs de sensationnel. Dans le même temps, sans doute des interrogations pour de nombreux français.

 

« Chaque but a un caractère inéluctable, est foudroiement, stupeur, irréversibilité. Telle la parole poétique. » Pier Paolo Pasolini

Football, joies et débordements…

Pour commencer, il faut remarquer que la popularité (dans les deux sens du terme) du football en fait un sport particulièrement propice à la fois aux envolés de joies pures comme nous l’avons vu hier, ainsi qu’aux débordements. C’est pour cela que George Orwell, bien qu’adorant jouer au foot et grand amoureux du « peuple », écrivait qu’« au niveau international le sport est ouvertement un simulacre de guerre » et poursuivait en ajoutant que :  « ce qui est très révélateur, ce n’est pas tant le comportement des joueurs que celui des spectateurs ; et, derrière ceux-ci, des peuples qui se mettent en furie à l’occasion de ces absurdes affrontements et croient sérieusement – du moins l’espace d’un moment – que courir, sauter et taper dans un ballon sont des activités où s’illustrent les vertus nationales ». Il faut ensuite dire qu’en raison du caractère historique de l’événement d’hier (première fois que l’Algérie atteint ce stade de la compétition) et du rapport charnel qu’entretiennent les Algériens avec leur pays (qui est largement dû à une histoire très difficile et dont la France n’est pas étrangère) ainsi que leur nombre dans l’Hexagone, tout ceci était prévisible. Pour finir,  on doit rappeler que la majorité des Français d’origine algérienne (ou franco-algériens) ou Algériens qui fêtaient hier soir le faisaient dans un esprit très bon enfant et c’est pour cela que de nombreux autres Français  – dont je fais moi-même partie – les ont suivis et se sont réjouis avec eux. Ces manifestations ont pu cependant légitimement déranger certains compatriotes (je ne parle évidemment pas des racistes, islamophobes, arabophobes, dont le malheur fait notre bonheur) en raison du désordre occasionné, comme chaque à manifestation populaire. Mais rien de bien grave, en général, tout est oublié le lendemain. Cependant, les scènes de violence stupides – qui sont aujourd’hui malheureusement monnaie courante dans chaque manifestation et qui ne sont pas propre à la victoire algérienne – qui se sont déroulées n’avaient pas leur place dans ce type de rassemblement. Il n’est évidemment pas question de faire comme les médias, clergé contemporain de la société du spectacle décrite par Guy Debord[i], qui aliènent le spectateur[ii] et qui font du vrai « un moment du faux », en faisant une obsession du phénomène. Il faut surtout être responsable face à l’extrême droite identitaire, qui a compris la simplicité à instrumentaliser ce genre d’événements, en témoignent Julien Rochedy, leader du FNJ, qui parle d’invasion (non, le ridicule ne tue toujours pas apparemment et c’est bien dommage) ou le compte twitter de « Français de souche » qui raille les partisans de l’intégration… Les incohérences d’une extrême droite qui entretien une atmosphère de guerre civile sous couvert d’apaisement.

Rochedy
Un Rochedy ça ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnait…

 

« Ce n’est pas le seul modèle français qui s’effondre, c’est le modèle occidental tout entier qui se désintègre. » Jean Baudrillard

Vous avez dit problèmes d’identités ?

La société française est aujourd’hui en proie à des problèmes identitaires. Mais, ils ne sont pas forcément à chercher là où l’on croit. Qu’on se le dise, rien n’empêche à un français d’origine algérienne (chinoise, camerounaise, tunisienne, portugaise, etc.) de se sentir attaché à son pays d’origine tout en étant pleinement français. Nombre d’entre eux soutiennent la France et leur pays d’origine. Certains ne vibrent pas devant l’Équipe de France ? Et alors ? Est-ce que tous les français dits « de souche » exaltent à chaque but des Bleus ? Et enfin, d’autres – bien moins nombreux qu’on ne le pense –  affichent leur mépris pour la France, ce qui est plus triste… Il convient donc de comprendre pourquoi. La première raison est sociale. La seule chose qu’ils constatent est que le discours républicain, qui prétend qu’ils sont des citoyens comme les autres, ne correspond pas aux faits. Et tous les beaux slogans démagos de SOS Racisme et l’antiracisme de spectacle ne changeront rien à cette réalité. Contrôles au faciès, difficultés pour accéder au marché de l’emploi ou pour avoir un logement, difficultés économiques : voilà ce qu’ils constatent. Certes, ils ne sont pas les seuls à souffrir en France. Certes, la Corrèze est plus pauvre que la Seine-Saint-Denis, qui a l’avantage d’être proche des lieux de créations de richesse. Mais l’impression d’être regardés comme des Français de secondes zones, enfermés dans leurs quartiers est très spécifique.

La deuxième cause est historique. Les plaies ne sont toujours pas refermées entre la France est ses anciennes colonies. Parmi celles-ci, l’Algérie est celle qui a eu l’histoire la plus douloureuse à bien des égards. On a d’un côté une France qui assume mal son histoire, cherchant soit à l’évacuer (comme en témoigne la faible place dans nos manuels d’histoire de la colonisation), soit à tomber dans la repentance caricaturale (dans un complexe de culpabilité dur à surmonter). De l’autre, dans les anciennes colonies, le ressentiment n’est pas toujours dépassé (mais il ne faut pas oublier que la décolonisation est récente), alimenté, il faut le dire, par la « Françafrique » et par l’incapacité d’établir des relations équilibrées et solidaires. De plus la structure coloniale, qui était une machine déshumanisante et aliénante, a laissé des traces dans les imaginaires, à la fois chez les ex-colons et chez les ex-colonisés. C’est pour cela que lucide, le psychiatre révolutionnaire Frantz Fanon dissociait indépendance et décolonisation. La seconde est « très simplement le remplacement d’une “espèce” d’hommes par une autre “espèce” d’hommes ».

La troisième raison touche la France dans son ensemble et est une conséquence du capitalisme mondialisé. Dans une note rédigée il y a presque trente ans, Guy Debord avait déjà bien saisi le problème, ce qui lui a fait écrire :

« Tout est faux dans la « question des immigrés », exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie – c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique – l’a apportée, et le spectacle l’a traitée. On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre. (…)
Faut-il donc les assimiler ou « respecter les diversités culturelles » ? Inepte faux choix. Nous ne pouvons plus assimiler personne : ni la jeunesse, ni les travailleurs français, ni même les provinciaux ou vieilles minorités ethniques (Corses, Bretons, etc.) car Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ? Le camp de concentration n’a créé aucun Allemand parmi les Européens déportés. La diffusion du spectacle concentré ne peut uniformiser que des spectateurs. On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de « diversités culturelles ». Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture.
 »

Des propos qui peuvent être complétés par ceux de Jean Baudrillard, qui réagissant dans les colonnes de Libération aux émeutes de 2005, déclarait : « Notre frontière a bien été violée par le nuage radioactif, et le «modèle français» s’effondre bien sous nos yeux. Mais, rassurons-nous, ce n’est pas le seul modèle français qui s’effondre, c’est le modèle occidental tout entier qui se désintègre ». Le capitalisme, « fait social total » pour reprendre les mots de l’anthropologue socialiste Marcel Mauss, tend à uniformiser nos modes de vie par la marchandisation. Ainsi, il détruit tout lien social et laisse les individus seuls face aux marchés. Dans ces conditions, la France n’est plus réduite qu’à être un segment du marché capitaliste mondialisé. Une évolution largement anticipée par Karl Marx qui écrivait en 1848[iii] : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. (…)  Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. (…) En un mot, elle se façonne un monde à son image. » Les immigrés et les français issus de l’immigration sont sommés de « s’intégrer ». Mais de s’intégrer à quoi ? Au capitalisme mondialisé ? Pourtant, les vilaines « racailles » pointées du doigt par les inquisiteurs de l’anti-France, vêtues en Nike, un Iphone à la main et rêvant de Ferrari (pour caricaturer) semblent parfaitement intégrées. Ces jeunes sont mêmes de ce point de vue plus « français » qu’algériens ou musulmans (même si ces termes ne s’opposent pas) et c’est pour cela que le problème identitaire est double (vis-à-vis de la France et du pays d’origine). Les canaux traditionnels de l’intégration qui étaient : l’école républicaine, le service militaire (dont je ne suis pas forcément un partisan du rétablissement), l’Église (catholique surtout), les syndicats et les partis (principalement le Parti communiste français) ne sont plus, ou agonisent. L’expulsion des prolétaires hors des métropoles, dans la France périurbaine[iv] y joue aussi pour beaucoup : l’ouvrier « de souche » était celui qui accueillait son frère immigré. Les « lois d’imitation », mises en évidence par le sociologue français Gabriel Tarde[v], nécessaires à toute sociabilisation ne peuvent plus jouer leur rôle.

« Si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes. » Christopher Lasch

Les républicains (souvent respectables) avocats de l’« assimilation » ne voient pas qu’ils défendent un concept anachronique et mort sociologiquement. Ils idéalisent en plus une assimilation qui ne marchait parfaitement qu’à partir de la troisième génération. Héritage du jacobinisme (lui-même héritier dans ce domaine de l’Ancien Régime et des théories de Jean Bodin), l’assimilation est un processus brutal (au figuré aujourd’hui, mais au propre à une époque) de destruction des identités minoritaires qui appliquée aux immigrés ne fait que prolonger le déracinement subit par l’immigration. Elle partage avec la « religion du progrès » la volonté de faire table rase du passé, même si dans son cas c’est pour insérer dans une identité déjà existante et pas pour créer un « homme nouveau ». Certes, les assimilationnistes perçoivent très bien les dangers d’une société organisée en communautés repliées sur elle-même – et dont potentiellement multi-conflictuelle–, mais ils ne voient qu’ils s’accrochent à un reliquat du passé. L’avenir sera dans une société interculturelle (et non multiculturelle) qui cultive le bien commun, tout respectant les différences. On pourra peut-être enfin revenir au problème fondamental : celui de la lutte de classes… Ah oui, j’oubliais : « One, two, three, viva l’Algérie ! »

Pour aller plus loin :

 

[i] Voir Guy Debord – La société du spectacle (1967)

[ii] Le lettriste écrivait à ce propos : « Plus il [le spectateur] accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir ».

[iii] Karl Marx – Manifeste du Parti communiste (1848)

[iv] Lire à ce propos Christophe Guilluy – Les Fractures françaises(2012)

[v] Voir Gabriel Tarde – Les lois de l’imitation (1890)

Quand Fakir utilise le football comme miroir de la mondialisation

Fakir Editions ne chôme décidément pas en ce début d’année et nous sort son troisième livre en autant de mois. Après l’Europe et le FN, la bande à Ruffin s’attaque au football. Alors que la Coupe du monde brésilienne approche, le ballon rond est un excellent prétexte pour analyser l’évolution de la mondialisation durant ces dernières décennies. C’est ce que s’efforcent de faire François Ruffin et Antoine Dumini dans Comment ils nous ont volé le football : la mondialisation racontée par le ballon.

Sport populaire par excellence, le football est devenu en quelques décennies une des industries les plus rentables du capitalisme contemporain. Mais quoi de plus normal pour un fait de société si important ? En effet, le ballon rond était destiné à suivre les dérives de notre société du spectacle. Les deux auteurs font démarrer l’histoire à la Coupe du monde 1966. Cette dernière est restée célèbre, pour des raisons peu glorieuses, car elle restera à jamais dans les mémoires comme la « World Cup des arbitres ». La raison de ce surnom est simple : les erreurs d’arbitrage ont joué un rôle décisif dans le sort de la compétition. En pleine guerre froide et décolonisation, le foot sert d’affrontement géopolitique entre les pays du Nord et ceux du Sud et de l’Est. Après deux titres remportés par le Brésil de Pelé (1958 et 1962), les Européens doivent reprendre leur sport. La Coupe du monde qui se déroule en Angleterre, pays inventeur du foot, est l’occasion parfaite. Entre fautes non sifflées et expulsions injustifiées, l’arbitrage s’avère être catastrophique. Les Sud-américains sont vite écartés de la compétition – en commençant par la Seleção de Pelé archi-favorite, jusqu’aux Argentins traités d’« animals » par le directeur technique anglais –, puis c’est au tour de l’URSS. La finale oppose l’Allemagne à l’Angleterre. Le pays organisateur remporte le seul titre mondial de son histoire, dans des conditions plus que discutables.

Les auteurs multiplient les histoires à l’image de celle-ci. La corruption du football est dans un premier temps politique. Le ballon rond a été par exemple l’instrument de blanchiment du fascisme franquiste, par le biais du club vedette du régime : le Real Madrid. Mais peu à peu, les intérêts économiques ont pris le pas. L’élection du brésilien à la tête de Joao Havelange à la Fifa (Fédération internationale de football association) en 1974 fait entrer le football de plein pied dans le capitalisme. Des contrats juteux avec Adidas et Coca-Cola garantissent les entrées d’argent. Depuis 1998, Sepp Blatter a pris la relève à la tête de l’organisation et a permis au foot d’être plus libéral et mondialisé que jamais. Il faut dire, qu’il est bien aidé par l’arrêt Bosman introduit en décembre 1995. Ce décret, relevant de la Cours de justice des communautés européennes (CJCE), qui porte le nom de son inspirateur (le médiocre joueur belge Jean-Marc Bosman), garantit la liberté de circulation des joueurs au sein de l’Union européenne. Une fois ce droit accordé, l’inflation en termes de transferts a pu pleinement exploser. A l’instar du philosophe Jean-Claude Michéa, Dumini et Ruffin voient dans l’arrêt Bosman le point de départ d’une nouvelle ère ultra-libérale du ballon rond. De la capitalisation des clubs et des championnats (en commençant par la Barclays Premier League anglaise), à la prolétarisation des joueurs du Sud (présentant des coûts de main d’œuvre plus faibles), en passant par les niveaux d’endettement records (et la bulle qui menace d’éclater) : cet ouvrage n’oublie rien. Mais, en marge de ce réquisitoire contre le foot business, ce livre montre que tout n’est pas gris. Les auteurs nous narrent l’histoire de Carlos Caszely, joueur et opposant au régime de Pinochet, évoquent l’exemple du club brésilien de Corinthians (et de sa star, le Dr Socrates) développant un modèle révolutionnaire (auto-gestionnaire et radicalement démocratique) ou encore parlent des coups de gueule des supporters contre l’argent-roi. L’immersion dans le monde amateur (auquel appartiennent les deux journalistes) nous rappelle que le foot reste un sport populaire et beau.

Cet ouvrage est un ouvrage de passionnés. Nos deux auteurs sont des amoureux du ballon rond, ce qui leur permet de garder le lien avec le peuple. Ce sont aussi des anticapitalistes convaincus. C’est ces deux élement qui font la différence. En dénonçant les travers du foot, Ruffin et Dumini défendent ce sport qu’ils adorent. Ils mettent aussi en évidence les dangers du capitalisme, fait social total pervertissant peu à peu toutes les sphères de notre monde. Bref, à quand un changement radical qui nous permettrait de récupérer ce qui a de la valeur dans nos vies, en commençant par le football ?

Pour aller plus loin :