Archives du mot-clé Front de gauche

Philippe Marlière : « L’euroscepticisme n’est plus un marqueur du clivage gauche / droite »

Entretien publié initialement le 29 mai 2005 sur Le Comptoir

Politologue et professeur de sciences politiques à l’University College de Londres (UCL), Philippe Marlière a milité pendant plus de vingt ans au Parti socialiste, qu’il a quitté en 2009. De 2009 à 2011, il milite au sein du Nouveau parti anticapitaliste (NPA). L’an dernier, il fonde avec l’économiste Liêm Hoang-Ngoc le « club des socialistes affligés », pour regrouper les socialistes opposés à la politique menée par le gouvernement. En début d’année, il a rejoint Ensemble, la troisième force du Front de gauche lancée en 2013, qui compte notamment parmi ses rangs Clémentine Autain. Nous nous sommes entretenus avec lui, à l’occasion de l’anniversaire du « non » au référendum de 2005 sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe, un élément déterminant dans son parcours politique.

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29 mai 2005: le «non» au Traité Constitutionnel, l’occasion manquée de la gauche de la gauche

Tribune initialement publiée le 29 mai 2015 sur Le Figaro Vox

Il y a dix ans, la gauche de la gauche s’était rassemblée pour dire non au Traité constitutionnel européen mais n’a pas su transformer l’essai. Kévin Boucaud Victoire analyse les raisons de cet échec.

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Laurent Bouvet : « Recréer du commun, c’est se remettre à faire de la politique »

Entretien initialement publié le 25 février 2015 sur Le Comptoir

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès. Il a récemment publié « L’Insécurité culturelle – Sortir du malaise identitaire français » (éditions Fayard). Dans cet ouvrage, le politologue tente d’expliquer le malaise des classes populaires françaises sous l’effet de la mondialisation et leurs traductions électorales (notamment la percée du Front national).

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Clément Sénéchal dévoile le spectacle médiatique

 

Le capitalisme n’est pas qu’un système économique. C’est un fait social total, inséparable d’un mode de vie spécifique et d’une culture particulière. N’étant pas anthropologiquement « naturel » – comme certains aimeraient nous le faire croire  – il convient de comprendre comment il survit et comment il se reproduit. Au sein d’une société constamment abreuvée d’informations, il est impossible d’ignorer le rôle que jouent les médias, qu’ils soient traditionnels (journaux, télévision, radio) ou issus du Web (réseaux sociaux, blogs, webzines…). Ancien community manager de Jean-Luc Mélenchon durant la campagne présidentielle de 2012, après un passage chez Mediapart, Clément Sénéchal nous propose une analyse marxiste – largement inspirée par Antonio Gramsci et Guy Debord –  de la structure du monde médiatique actuel.

 

Acte I : Les médias verticaux et la société du spectacle

Médias contre médias, la société du spectacle face à la révolution numérique peut être divisé en deux grandes parties. La première analyse les « médias verticaux » quand la seconde traite des « médias horizontaux ». Les médias verticaux sont les médias traditionnels. Ils sont appelés ainsi car ils sont configurés de telle façon que les informations sont transmises de manière descendante. En effet, les médias traditionnels sont organisés pour que le récepteur soit le plus passif possible. Ce dernier n’est en fait qu’un spectateur de ce que Debord nomme la société du spectacle[i] où les médias ont une place prépondérante. Or, comme le note le situationniste : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Clément Sénéchal analyse donc les médias verticaux dans leur rôle de préservation de la société de classes capitaliste.

Les médias opèrent, selon l’auteur, le même processus de séparation que la production capitaliste et participent au processus d’aliénation par celle-ci. Ils réalisent aussi une dépossession politique. En transformant les individus en simples spectateurs de la société, ils renforcent les élites face aux masses qui se retrouvent extérieures à leur destin. Sénéchal note ainsi que les médias jouent le même rôle que le clergé durant l’Ancien Régime, qui d’après Gramsci représentait la classe des intellectuels traditionnels associée à la noblesse comme classe dominante. Mais si les médias permettent la reproduction du pouvoir, Clément Sénéchal n’oublie pas qu’ils ne représentent pas une classe homogène. En bas de l’échelle, se trouvent les simples journalistes souvent précaires (plus de la moitié des titulaires d’une carte presse ne sont pas en CDI). En haut, nous retrouvons les directions, véritables représentantes du grand Capital et des grands groupes industriels qui détiennent les médias. Dans ce schéma, les éditorialistes jouent le rôle des « intellectuels organiques » dans la théorie gramsciste. Ce sont des « fonctionnaires de la superstructure » – pour reprendre les mots du communiste italien – néolibérale qui organisent le consentement spontané des masses populaires au système. Dans leur mission de conversion à l’idéologie dominante, les médias font l’économie de la dialectique : par un jeu d’occultations, ils font disparaître les principaux antagonismes (de classes notamment) sur lesquels repose la société. Ils permettent également une mise en avant des idées néolibérales, présentées comme les seules valables, et la diabolisation des alternatives.

« Tout ce qui était réellement vécu s’est éloigné dans une représentation »  Guy Debord

 

Acte II : Les médias horizontaux et la possibilité d’une révolution culturelle

Mais par opposition aux médias traditionnels, notre société voit l’émergence de ce que l’auteur appelle les « médias horizontaux ». Il s’agit des médias numériques. Horizontaux, car ils révolutionnent littéralement la trajectoire linéaire de l’information entre émetteur et destinataire. En effet, par son caractère contributif, le Web permet de sortir le public de son rôle de simple spectateur. Les médias horizontaux ouvrent donc une brèche dans le système. Sénéchal met 3 types de médias en avant : les sites collaboratifs (comme Wikipédia), les réseaux sociaux et les vrais médias (comme Mediapart). Les premiers permettent une collaboration entre les internautes. Les deuxièmes organisent un contre-pouvoir aux médias et à l’actualité politique, notamment Twitter par le biais des live-tweet durant les émissions et débats télévisés. Les troisièmes en réinventant de nouveaux business models  – plus indépendants, sans publicités ou gros actionnaires – bouleversent l’industrie médiatique. De plus, les commentaires ouverts au public permettent un vrai dialogue entre les journalistes et le grand public, de telle sorte qu’un article vit réellement et ne s’arrête pas à sa publication. Partant de ce constat, Clément Sénéchal y voit une aubaine pour le camp anticapitaliste (socialiste ou communiste) de renverser l’hégémonie culturelle du libéralisme. Il est cependant lucide et sait que c’est loin d’être gagné. En premier lieu parce que, conscient de cette brèche, le Capital (regroupant notamment industries, gouvernements, médias verticaux) s’organise par des moyens multiples : censure, lutte anti-piratage, espionnage, etc.

On peut cependant regretter que les seules difficultés perçues soient celles liées aux réactions du Capital et que celles provenant du numérique lui-même soient ignorées. Car si l’auteur a raison de dire que Jacques Ellul se trompe en faisant de l’autonomie de la technique le moteur de notre société[ii], il a tort de penser que l’analyse du penseur marxien est totalement erronée. En effet, la technique n’est pas neutre, elle bouleverse constamment  les rapports entre les individus. Si le Web est plein de vertus (correctement énumérées dans l’ouvrage), il a le défaut d’affaiblir le lien social. L’hyper-connexion virtuelle entraîne un appauvrissement des rapports humains réels. Cette fragilisation du lien social se conjugue avec une quasi-sacralisation symbolique de l’image. Tout ceci agit de telle sorte que les réseaux sociaux renforcent un narcissisme[iii] dont le sociologue freudo-marxiste Christopher Lasch voyait le trait marquant de la psychologie capitaliste contemporaine, découlant d’une intériorisation du système[iv]. Ainsi, l’hégémonie culturelle du capitalisme est logiquement renforcée par le Web. De plus, la structure d’Internet favorise les comportements mimétiques – et parfois violents et haineux – dont l’anthropologue René Girard s’est fait le spécialiste. Si bien que le Web, qui pourrait être un formidable instrument d’ouverture, se trouve être pour une majorité un lieu d’auto-formatage. La politisation sur Internet est plus l’exception – bien que quantitativement non négligeable – que la règle. Tout ceci explique que sur Twitter, des hashtags absurdes, liés aux émissions de télé-réalité ou parfois ouvertement altérophobes (sur les Juifs, les Blancs, les Noirs, etc.) sont généralement plus populaires que les hashtags politiques. Si les brèches analysées par Clément Sénéchal sont très justes, le chemin vers l’hégémonie culturelle sera sûrement plus complexe qu’il en a l’air.

 « Chaque révolution a été précédée par un travail intense de critique sociale, de pénétration et de diffusion culturelle » Antonio Gramsci

L’analyse est brillamment menée. Ce livre nous éclaire parfaitement sur le rôle des médias dans notre société capitaliste dont le spectacle est une composante essentielle. On peut cependant craindre que ce livre soit assez difficile d’accès aux lecteurs non habitués à la dialectique marxiste. Mais il s’agit avant tout de l’ouvrage d’un socialiste qui a compris pourquoi le philosophe allemand disait que « la première liberté consiste pour la presse à ne pas être une industrie ». Ce qu’elle est aujourd’hui !

 

Pour aller plus loin :

 

[i] Voir Guy Debord, La Société du spectacle (1967)

[ii] Dans un article publié dans Le Journal du MAUSS le 6 décembre 2010 et intitulé Jacques Ellul ou l’impasse de la technique, Jean-Pierre Jézéquel note qu’en transformant la technique en infrastructure et en reléguant l’économie au rang de superstructure, Jacques Ellul reste prisonnier de la dialectique marxiste et de ses erreurs. En effet en voulant à tout prix trouver un facteur dominant de l’évolution de la société, il ne fait que remplacer le déterminisme économique marxiste à un déterminisme technicien.

[iii] A ce propos, un réseau social comme Instagram, une application comme Snaptchat ou la mode récente des selfies sont des manifestations très claires de narcissisme 2.0. Il est d’ailleurs très symptomatique de voir que ces derniers sont particulièrement populaires chez les adolescents, qui représentent les premières générations qui ont intégralement grandi avec Internet.

[iv] Voir Christopher Lasch, La Culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances (1979)

 

 

 

Pourquoi préférer une monnaie commune à une monnaie unique ?

Texte publié par le laboratoire de réfléxion Gauche d’opposition et paru le 24 février 2014

Vouloir sortir de l’euro est une idée qui se défend. Mais elle n’est pas une fin en elle-même. Ne nous cachons, pas malgré ses faiblesses – qui seront rappelées plus tard – la monnaie unique possède un avantage : à défaut d’être un instrument de coopération économique, elle rend au moins impossible toute guerre monétaire au sein de la zone. De plus, il est évident qu’une sortie non réfléchie peut avoir des effets désastreux aux niveaux économique et humain. Pour finir, il est essentiel de noter que nos gouvernements n’ont pas attendu l’euro, ni même le Serpent Monétaire Européen (SME), pour mener des politiques libérales. En ce sens, nous pouvons affirmer avec Jacques Nikonoff qu’il « existe aujourd’hui une sortie de l’euro par la droite et même par l’extrême droite, et une sortie par la gauche ». L’objet de cette brève est donc de présenter modestement une alternative réaliste et internationaliste à la monnaie unique permettant une sortie du capitalisme (sans être pour autant suffisante) : la monnaie commune.

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Les tabous de la gauche radicale

Ancien membre du Conseil d’Administration d’Attac et militant anticapitaliste et favorable à la démondialisation, Aurélien Bernier revient avec un ouvrage qui devrait contribuer au débat d’idée au sein de la gauche radicalei. En effet, dans son dernier livre, intitulé La Gauche radicale et ses tabous, essaie de comprendre les échecs de la gauche anticapitaliste depuis la montée de l’extrême droite.

Le constat d’échec de la gauche radicale

Le livre commence sur un constat tragique : alors que le capitalisme néolibéral est à bout de souffle et que les conditions semblent donc favorables aux partis de gauches radicales, ces derniers éprouvent toutes les difficultés du monde à progresser (du Front de gauche en France à Die Linke en Allemagne) et sont souvent battus par l’extrême droite. La petite nuance étant le mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras qui a réussi à battre le parti socialiste (Pasok) et a perdu de peu face au centre droit (Nouvelle Démocratie) aux dernières législatives de juin 2012. Cependant, en Grèce aussi, la montée de l’ex-groupuscule néo-nazi Aube dorée est particulièrement préoccupante.

Pour comprendre le cas français il faut se replonger 30 ans plus tôt. Le 17 juin 1984 où la liste Front national crée la surprise en obtenant 10,95% des suffrages et en talonnant la liste PCF dirigée par Georges Marchais (11,20%). Cette surprise est confirmée aux élections législatives de 1986 où le FN obtient 9,65% des voix et envoie 35 députés à l’Assemblée nationaleii. Le tournant s’effectue réellement en 1988 où le candidat communiste à l’élection Présidentielle, André Lajoinie, est largement battu par Jean-Marie Le Pen (6,76% contre 14,38%). Au départ, tout le monde croit à un phénomène transitoire : le FN n’exprime qu’un ras-le-bol mais ne possède pas de vraie base électorale. Le PCF fait le lien avec la montée du chômage mais ne s’en inquiète pas plus que ça. Et surtout, aucune autocritique n’est formulée, la faute étant rejetée sur la droite traditionnelle et sur les médias. Pourtant on assiste vite à une « lepénisation des esprits » mais aussi, selon l’auteur, à une « anti-lepénisation ». Si l’antiracisme et l’universalisme répondent à juste titre au racisme et au nationalisme du FN, le PCF ne réussira jamais à répondre à la cause principale de la montée de Le Pen : « la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière ». Au contraire, le traumatisme créé par le FN provoque un abandon de toute solution nationale et le parti d’extrême droite se retrouve rapidement en situation de monopole.

Pourtant dans les années 1970, le PCF s’oppose frontalement à la construction européenne. Il ne s’oppose pas à la construction européenne en tant que telle mais à sa philosophie libérale. Cette dernière s’exprime par son ordre juridique qui confisque la souveraineté au peuple pour la transférer au droit communautaire et par son ordre économique qui tend à transformer l’Europe en un vaste marché commercial. Le PS de son côté a toujours soutenu cette construction. Ceci s’explique par une longue conversion au social-libéralisme. Celle-ci s’est effectuée rapidement dans tous les pays d’Europe où les partis socialistes ou sociaux-démocrates se sont tournés vers les États-Unis, dans un contexte de guerre froide, et ont choisi d’abandonner le marxisme. En France si une nouvelle génération de cadres socialistes, dont Michel Rocard est le plus fier représentant, veulent définitivement tourner le dos au marxisme, l’affaire prend plus de temps. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand choisit de s’allier au courant marxiste de Jean-Pierre Chevènement afin de marginaliser les sociaux-libéraux. Dans un second temps il se tourne même vers le PCF. Mais une fois au pouvoir, Mitterrand refuse de rompre avec la mondialisation et l’ordre européen qui mettent en échec son programme. Voilà comment en 1983 le tournant de rigueur est décidé, une « parenthèse libérale », selon Jospin, qui ne sera jamais fermée. Rocard ou Delors prennent officiellement le pouvoir au PS. Même si le PCF gouverne aux côtés du PS jusqu’en 1984 et qu’il perd en crédibilité, il ne trahit pas pour autant ses positions. Il reste le parti de la rupture avec le capitaliste qui défend le protectionnisme et la souveraineté. Même si cette position s’adoucit avec le temps, le PCF est durant le référendum sur le traité de Maastricht l’un des principaux défenseurs du « non ». Ce sont au final les critiques trotskistes sur le supposé chauvinisme « petit-bourgeois » du PCF et son alliance avec le PS de Jospin en 1997 au sein de la « gauche plurielle » qui lui font définitivement abandonner cette position. En parallèle de tout cela, l’altermondialisme est né, développant l’idée (le mythe ?) d’une autre mondialisation régulée et d’une autre Europe sociale. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen, ancien « Reagan français » et défenseur de la construction libérale européenne change avec le traité de Maastricht et se pose en « antimondialiste » et se met à critiquer l’ordre financier ultra-libéral, ce qui lui permet de progresser au sein des classes populairesiii. Depuis, sa fille effectue un gros travail afin de dédiaboliser son parti et l’ancrer chez les classes populaires. Certes, si le Front de gauche s’est converti à la « désobéissance européenne » – plus le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon que le PCF  –, pour Aurélien Bernier ce n’est pas encore suffisant et le mouvement politique reste prisonnier de trois tabous qui sont le protectionnisme, l’Europe et la souveraineté.

Les 3 tabous

Le capitalisme est aujourd’hui largement libre-échangiste. Contrairement au XIXème siècle, le libre-échange ne consiste plus en un simple prolongement du marché national mais aussi à des délocalisations. Ces dernières permettent une compression des salaires et une destruction méthodique des acquis sociaux – notamment par le chantage à la délocalisation. L’auteur plaide pour un protectionnisme qui se distingue de celui du FN car il ne consiste pas à faire croire aux ouvriers et aux patrons que leurs intérêts sont les mêmes – aux dépens de ceux des travailleurs étrangers. Il s’agit de briser le pouvoir du grand Patronat, de corriger les déséquilibre inacceptables dans les échanges internationaux et d’inciter les pays à salaires plus faibles à développer leurs marchés intérieurs (ce qui bénéficierait aux travailleurs).

Le deuxième tabou est celui de l’Europe. Il semble clair que les institutions européennes ont été mises en place de façon à empêcher toute politique non libérale. Elles confisquent dans un premier temps le pouvoir politique aux peuples afin de le redistribuer à une technocratie (la Commission européenne). Dans un second temps, elles empêchent toutes ruptures économiques grâce aux instruments mis en œuvre (monnaie unique, banque centrale indépendante, libre-échange, etc). Aucune politique sociale de gauche ne semble possible dans ces conditions. S’il ne faut pas désigner l’Europe comme un bouc-émissaire facile (car elle ne fait que répondre aux exigences de nos dirigeants), sa construction n’est pas acceptable en tant que telle. Pour l’auteur, désobéir comme le propose le Front de gauche dans son programme de 2012 est encore trop faible. Il faut rompre totalement avec elle afin de recréer une Europe solidaire.

Le dernier tabou est celui de la souveraineté. Aurélien Bernier plaide en faveur de retour à la souveraineté populaire, nationale et internationaliste. Expliquant comment la Nation a été démantelée, d’abord durant la crise des années 1930, puis après la seconde guerre mondialeiv et enfin avec l’avancée du néolibéralisme. Loin d’une vision nationaliste et chauvine, l’auteur défend la Nation comme seul cadre actuel où peut s’exercer la démocratiev, à défaut d’une citoyenneté internationale. Mais sa vision est profondément internationaliste, le but n’étant pas de s’insérer dans une guerre commerciale internationale – comme le souhaite le FNvi. Quand le parti d’extrême droite ne veut que mettre fin aux excès du libéralisme, Bernier veut détruire le capitalisme. Cette exigence exige un nouvel ordre international, c’est pourquoi il défend une vision proche de la Charte de la Havanevii et de la déclaration de Cocoyocviii.

« Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite » Georges Orwell

Critiques et analyses

La réflexion développée par l’auteur est à la fois intéressante et salutaire. Intéressante car elle met en relief certaines faiblesses du discours actuel de la gauche radicale. Salutaire car au lieu de décharger la faute sur la droite et les médias – même s’il est certain que la droite « républicaine » et les médias ont aussi participé à une certaine banalisation du discours du FN – ce travail permet à la gauche radicale de démarrer son autocritique. En effet, il ne fait aucun doute qu’en tout temps, l’extrême droite n’est forte que des faiblesses de la gaucheix. Enfin, le livre montre brillamment que toute solution nationale n’est pas nécessairement nationaliste. Quelques remarques me semblent cependant utiles.

Il existe tout d’abord parfois une certaine confusion dans les termes. Largement discuté par l’économiste Jacques Sapir sur son blog le terme « national-socialisme » pour qualifier le Front national new look semble impropre pour la simple et bonne que même si son discours est davantage porté sur le social, il est encore loin du socialisme (une simple lecture du programme fiscal du parti suffit pour s’en convaincre). Le Front national est aujourd’hui un parti « national-populiste » dans la filiation du mouvement boulangiste du XIXème sièclex, plutôt que du Cercle Proudhon, vrai père du national-socialisme français. Dans cette logique,le terme de « national-socialiste » correspond aujourd’hui mieux à des mouvements comme ceux d’Alain Soral ou encore de Serge Ayoub, c’est-à-dire à des idéologies appartenant à l’extrême droite nationaliste et souhaitant rompre (ou au moins dans le discours) avec le libéralisme. Dans le livre de Bernier, il y a aussi une confusion entre « social-libéralisme » et « social-démocratie ». Le premier terme est une forme de libéralisme, mettant à ce titre la liberté individuelle au centre de toute réflexion, tenant compte des interactions sociales des individus. Le second terme correspond à la forme la plus réformiste du mouvement socialiste. A ce titre, la social-démocratie développe elle aussi une analyse de classe et pense pouvoir réformer le capitalisme. Aujourd’hui il est évident que ce que l’on nomme majoritairement « social-démocratie » n’est qu’une forme de « social-libéralisme ». Les propos sur la lutte des classes de l’ancien Ministre Jérome Cahuzac lors de son dernier débat face à Jean-Luc Mélenchon ne laissent que peu de doutes sur la tendance dominante au PS aujourd’huixi. Il y a enfin dans le livre un amalgame entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. La souveraineté populaire, concept développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social, est un système où le peuple est directement souverain. La souveraineté nationale, concept développé par Emmanuel-Joseph Sieyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? à la suite des écrits de John Locke ou de Montesquieu, est un système où la souveraineté appartient aux représentants de la Nation (elle-même vue comme un corps homogène). Le premier – jamais réellement appliqué en dépit de la Constitution de l’An I – est généralement vu comme un concept de gauche, alors que le deuxième – souvent appliqué – est plutôt vu comme de droitexii, car faisant converger fictivement les intérêts des classes populaires avec ceux des classes dominantes. Même si comme le fait remarquer Jacques Sapir ce sont avant tout deux conceptions de la Nation qui s’affrontentxiii.

Au-delà de ces termes techniques – non fondamentaux dans l’analyse –, l’auteur omet quelques éléments. Tout d’abord, il passe sous silence la stratégie de distanciation du FN vis-à-vis du reste de la droite. Le parti de Le Pen réussit ainsi à passer pour un parti anti-système s’opposant aux partis traditionnels quand le Front de gauche n’arrive toujours pas à s’affranchir du Parti socialiste (erreur qui a causé la mort politique du MRC de Jean-Pierre Chevènement) et reste redevable dans les esprits de la politique libérale menée par le gouvernement actuel. Ensuite, il n’évoque pas le rôle du Parti socialiste dans la montée du FN des années 1980, dans une stratégie de déstabilisation de la droite. Il est aussi dommage qu’Aurélien Bernier ne présente pas la relocalisation sous un aspect écologique. En effet, si les problèmes écologiques ne pourront se régler qu’à l’échelle mondiale, relocaliser la production et consommer locale deviennent des impératifs si on veut réduire les trajets de transport et donc les émissions de Co2.

Enfin, il occulte la question sociétale. Aujourd’hui, le plus effrayant est que la société semble acquise aux valeurs de la droite dure et de l’extrême droite. Alors que la gauche dominait la bataille culturelle dans les années 1980, notamment grâce à l’antiracisme, les français ne croient plus en la capacité des partis de gauche (souvent taxés d’angélisme) à répondre à leur aspiration en matière d’insécurité ou d’immigration, alors qu’il paraît logique que le capitalisme ne peut qu’accroître les problèmes potentielsxiv. Pour redevenir audible, la gauche radicale devra donc aussi réussir à reconstruire un nouveau discours paraissant réaliste pour contrer la montée des idées réactionnaires voire racistes dans la société et reprendre l’hégémonie culturelle au sein de la sociétéxv. La tâche qui reste à accomplir est donc énorme pour la gauche radicale qui devra passer de l’autocritique à la pratique afin de regagner l’électorat populaire qu’il a gagné, car comme le disait Georges Orwell : « Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite »xvi.

Notes
i Dans l’acceptation marxiste, une posture radicale est une posture qui s’avère capable d’identifier le mal à sa racine. Elle se distingue de la posture extrémiste qui s’évertue simplement à tenter de dépasser les limites existantes.

ii Mitterrand a instauré un système intégralement proportionnel afin de contrer l’avancée de la droite et l’effondrement du PS. Dès la dissolution de 1988, le système à deux tours est rétabli.

iii Dans Après la démocratie, le démographe Emmanuel Todd montre que les classes populaires et faiblement diplômées – quelques soient leurs orientations politiques –  ont massivement rejeté le traité de Maastricht comme le TCE. A ce titre, la question européenne relève clairement d’une logique de classes.

iv A ce propos, lire le dernier livre de Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014 : L’Europe sortie de l’Histoire ?

v A ce propos : « Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » Frédéric Lordon, Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas.

vi Pour une souveraineté de gauche se distinguant du nationalisme bourgeois du FN, lire l’excellent ouvrage de Jacques Nikonoff, La confrontation : argumentaire anti-FN

vii Signée le 24 mars 1948 mais pas ratifiée par les États-Unis, la Charte de la Havane prévoyait l’équilibre des balances de paiements. Elle est finalement abandonnée au profit du GATT.

viii Texte publié en 1974, la déclaration de Cocoyoc dénonce la répartition des richesses entre pays du Nord et du Sud et discute de  « l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ».

ix A ce propos quand Georges Orwell s’intéresse à la progression du fascisme – le propos n’étant pas de fasciser le FN –  dans les classes populaires dans Le Quai Wigan, il déclare : « Quand le fascisme progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur lui-même que le socialisme doit s’interroger ».

x A ce propos, dans une lettre adressée à Engels, le socialiste français Paul Lafargue décrit le boulangisme comme « un mouvement populaire» à tendances ambiguës. Pour Jean Jaurès dans L’Idéal de Justice, les choses sont plus claires : il s’agit d’un « grand mélange de socialisme dévoyé » et antirépublicain.

xi A ce propos, il peut être intéressant de lire le texte de Clément Sénéchal sur François Hollande et la social-démocratie.

xii Voir Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiii Voir Souveraineté et Nation de Jacques Sapir, en réponse à Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiv A première vue, l’insécurité est à la fois le fruit de la concentration des inégalités (aussi bien économiques, sociales et culturelles) et d’une société où posséder équivaut à être et où les individus ne reconnaissent plus d’autres valeurs que l’argent.

Quant à l’immigration, si elle a toujours existé, son accroissement est d’abord le fruit de la mondialisation, c’est-à-dire de la « prolétarisation des pays du Sud » (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul dans Changer de Révolution : l’inéluctable prolétariat)  et de la baisse des temps de transports qui en résultent – même si l’histoire coloniale ne peut pas être dédouanée non plus. De plus, le libéralisme en détruisant l’école républicaine ou en organisant une nouvelle ségrégation spatiale a rendu plus difficile l’intégration des immigrés. Et enfin, l’insécurité constante (en matière d’emploi ou culturelle) engendrée par le libéralisme favorise malheureusement le repli des accueillants. S’il faut avoir un discours réaliste sur le phénomène, il ne faut cependant jamais tomber dans le piège qui consiste à faire de l’immigré un danger ou accabler l’immigration de tous les maux.

xv A ce sujet, lire mon article dans RAGEMAG sur Antonio Gramsci, théoricien de l’hégémonie culturelle.

xvi Le quai Wigan

Nordine Idir : « Le Parti Communiste est toujours révolutionnaire. »

Interview publiée le 5 avril 

On croyait le communisme mort. La chute de l’URSS devait être la chute finale et la victoire ultime du capitalisme. Cependant, la crise a rebattu les cartes et la critique du capitalisme semble plus que jamais valide. Pendant ce temps, le Parti Communiste Français en pleine agonie s’est offert une seconde jeunesse par le biais du Front de Gauche. Des raisons suffisantes pour interviewer Nordine Idir – secrétaire général du Mouvement Jeunes Communistes Français – et évoquer avec lui l’avenir du mouvement.

Être communiste en 2013 pour toi ça veut dire quoi ?

C’est tout d‘abord défendre des idéaux de solidarité, de vivre ensemble, de justice sociale. Mais ce n’est pas que les défendre, c’est aussi les traduire concrètement. C’est ensuite vouloir combattre les discriminations et faire en sorte que l’on puisse choisir son mode de vie comme on l’entend, sa sexualité, son travail et son parcours de vie. Cela passe forcément par des garanties collectives. Ce communisme-là, je le vois comme le partage des pouvoirs, des savoirs et aussi des droits. Cette ambition de solidarité et de vivre ensemble n’est accessible que si nous avons les mêmes droits. Mais le communisme c’est avant tout un partage et une mise en commun, on en revient au terme originel. Nous ne sommes pas là pour nier les individus mais pour les épanouir.

Et l’ancienne idée de « dictature du prolétariat », elle en est où ?

C’est une référence qui a été abandonnée mais je ne suis pas sûr que ça soit un recul sur les ambitions. Je le comprends comme une évolution même si je n’ai pas vécu les débats de l’époque. Je l’interprète comme la recherche d’une nouvelle dynamique d’union de toutes les forces sociales pour aboutir à une transformation sociale radicale et révolutionnaire. L’idée d’une véritable lutte collective et populaire qui se fait par le bas a été cependant préservée. Nous continuons de mettre le peuple toujours au cœur de tout. Le débat autour du terme n’est peut-être plus d’actualité mais nous avons toujours la même ambition.

D’ailleurs, vous avez aussi abandonné récemment la faucille et le marteau. Aujourd’hui, le communisme n’a pas bonne publicité, car il renvoie toujours à l’URSS. Ne serait-il pas pertinent de changer aussi le nom du parti ?

Non, je ne pense pas. D’abord, ces abandons de symboles ou autres ne sont pas des abandons en tant que tels, ce sont des évolutions. Notre ambition est toujours la même. Ce qu’il faut savoir, c’est s’ils sont audibles auprès de la population.

« Nous ne sommes pas là pour nier les individus mais pour les épanouir. »

En tout cas, ce ne sont pas eux qui font notre projet. La preuve : cela n’a jamais été le symbole du MJCF et nous sommes pourtant révolutionnaires. Pour ce qui est de l’URSS, je pense que ça change dans la tête des nouvelles générations.  Les caricatures sont en train de s’effacer, car le capitalisme montre tous les jours son injustice. Même si nous avons fait des erreurs, nous ne sommes pas passéistes. Et il existe aussi d’autres modèles dans le monde tout autant condamnables, voire plus. Ensuite, il y a eu des avancées sociales en URSS même si l’implication populaire a été bâillonnée, menant à une désaffection.

À l’inverse, il existe des régimes d’économie capitaliste peu scrupuleux sur les droits humains ou le partage des richesses qui sont peu condamnés. N’oublions pas que nous avons un regard très européen : d’autres exemples de communisme vivent, notamment en Amérique latine. Il suffit de regarder Cuba qui a la population la mieux éduquée du continent devant les États-Unis et la mieux soignée (sic). Ses institutions ne peuvent être analysées avec nos grilles de lecture. Les latino-américains l’ont bien compris : ce pays constitue une référence dans la région. Nous pouvons ici en débattre et analyser, en restant critique bien sûr. Pour en revenir au nom, le communisme annonce ce que nous sommes et c’est très important pour nous.

Comment expliquerais-tu la chute du PCF au cours des années 1990 et 2000 ?

Je ne sais pas exactement. Le recul est même un peu plus long dans la durée. Nous l’analysons comment ? Je dirais qu’il y a eu des évolutions structurelles du capitalisme et des offensives réactionnaires de la classe dominante dans un contexte de crise économique. Il s’agissait d’une vraie stratégie pour casser méthodiquement les voies de financement de la sécurité sociale et de tous les dispositifs de mise en commun. Du coup, toutes les avancées sociales arrachées par le mouvement ouvrier et les compromis sociaux se sont retrouvés affaiblis et en incapacité de répondre aux besoins.

« Il ne faut pas oublier que les partis communistes de tous les pays occidentaux ont connu un vrai recul et le français est peut-être celui qui s’en est le mieux sorti a posteriori. »

On ne peut éluder l’explosion du chômage de masse qui a explosé à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les communistes ont certainement éprouvé des difficultés pour aller parler avec tous les exploités qui se sont retrouvés éclatés. Il y a eu un affaiblissement mais pas une chute. Surtout, il ne faut pas oublier que les partis communistes de tous les pays occidentaux ont connu un vrai recul et le français est peut-être celui qui s’en est le mieux sorti a posteriori.

Est-ce dû, selon toi, à une différence de ligne entre les anciens dirigeants plus tournés sur la défense des travailleurs – Thorez, Duclos et Marchais – et  les nouveaux dirigeants plus centrés sur la lutte contre les discriminations et sur le sociétal – à savoir Hue, Buffet et Laurent ?

Je n’en suis pas sûr. Je ne suis pas historien mais je pense que cette dichotomie est fausse. Parce si nous prenons le parti de la fondation au Front Populaire, il y a déjà eu de grandes évolutions. A l’époque, le parti était un parti de masse qui travaillait avec les organisations ouvrières et les socialistes. Pourtant, la lutte contre les discriminations, notamment celles faites aux femmes ou aux étrangers – par le biais des colonies – était au cœur des combats. La vraie difficulté aujourd’hui est de les rendre audibles, car les associations qui rendaient possible la solidarité et qui étaient liées au mouvement ouvrier se sont affaiblies. Mais les questions de discriminations ne s’opposent pas aux questions de classe parce que les femmes sont parmi les plus exploitées – 80% du temps partiel – et sont sous-payées. Il faut à tout prix lutter pour les sans-papiers, contre les discriminations religieuses, etc. Ce n’est pas contradictoire au contraire, il faut trouver un moyen de les articuler.

Est-ce que tu penses que le communisme à l’heure actuelle peut encore séduire la jeunesse ?

Je l’espère en tout cas, c’est un peu ma mission et mon rôle. Mais je pense que oui ! Toutes les mobilisations que notre génération a connues, notamment sous la droite, portaient en elles des exigences de justice ou d’égalité. Ce sont forcément des choses que nous portons en nous que ça soit dans l’éducation, l’accès à l’emploi ou à la mobilité. À travers la planète, que ça soit en Amérique latine, en Europe ou au Maghreb, les jeunes sont au cœur des grandes luttes d’émancipation. Après, il y a tout un travail pour devenir majoritaire et c’est pour cela qu’il faut réaliser des avancées dès maintenant. En tant que militants d’organisations, nous devons travailler à construire ces ambitions fortes.

Mais nous avons l’impression que la jeunesse actuelle nourrie à la consommation de masse et aux nouvelles technologies n’a jamais été aussi séduite par le capitalisme. Et c’est encore plus vrai dans les milieux populaires…

Je ne partage pas cette analyse, notamment sur les jeunes de classes populaires. C’est vrai qu’ils veulent posséder des marques et semblent s’attacher au consumérisme. Et ce fait est d’autant plus vrai que ces jeunes sont pauvres. C’est logique car la société nous répète sans cesse que nous sommes rien si nous ne possédons pas. Mais la consommation en soi n’est pas un ennemi. La vraie question est de savoir comment donner accès à tout ça, c’est-à-dire comment les aider à avoir les moyens de s’offrir les nouvelles technologies ou à pouvoir s’habiller correctement. Donc pour reprendre ta question, ce n’est pas contradictoire de vouloir porter de la marque et vouloir changer la société ! Dans notre organisation, nous avons des militants assez représentatifs de la jeunesse, avec tous les « styles » imaginables, qui consomment comme le reste de la société et ça ne les empêche pas d’aspirer à un changement radical. Je pense qu’il faut sortir de ce débat-là.  Nous avons cependant bien conscience des dangers du consumérisme. Quand nous posons nos exigences de services publics et de mise en commun, c’est aussi parce que nous avons conscience que certaines choses doivent échapper aux lois du marché.

Justement, selon toi, l’avenir du communisme ne passe pas par une remise en cause du consumérisme, donc in fine du productivisme et du mythe de la croissance ?

Effectivement, les économistes libéraux mettent toujours en avant le problème de la croissance. Les exigences de profits immédiats placent en ce moment davantage les « problèmes de déficits, de coût du travail et de compétitivité ». Mais la question de produire des richesses pour ensuite les partager et garantir un niveau de vie digne à tout le monde est un vrai enjeu. Et c’est bien en mettant en commun un de tas de choses via les services publics que les citoyens pourront prendre les bonnes orientations. Je pense notamment à la planification écologique parce qu’il y a de vrais enjeux derrière : comment nourrir demain 9 milliards d’individus, produire les voitures propres de demain – car la mobilité est une vraie nécessité – ou comment produire de manière propre ? Nous ne posons donc pas la croissance comme un mythe, mais comme un moyen de créer des richesses utiles pour le bien commun et donc la société. Cependant, il est vrai que certaines choses n’auront peut-être plus d’intérêt à être produites demain mais ce n’est pas à moi de le décider, c’est à l’intelligence collective de le faire. Les grands choix ne sont pas à prendre par les grandes multinationales qui mettent en concurrence les peuples mais bien par ces derniers.

Sur l’écologie on sait qu’il existe au sein du Front de Gauche plusieurs sensibilités. Jusqu’à présent, les communistes n’ont pas été aussi loin que le Parti de Gauche et son « écosocialisme » dans cette direction. C’est toujours vrai ?

En tout cas, l’écosocialisme n’est pas une notion que nous nous approprions. Par contre, je sais qu’elle est portée par plusieurs formations de gauche : des écologistes, des membres du Parti socialiste, évidemment des membres du Parti de Gauche et dans d’autres courants. Mais pour nous, j’en reviens à ce que je disais tout à l’heure, nous nous plaçons dans la perspective du communisme, c’est-à-dire de la mise en commun et du partage des pouvoirs et des savoirs.

« Les grands choix ne sont pas à prendre par les grandes multinationales qui mettent en concurrence les peuples mais bien par ces derniers. »

Mais évidemment, cette dimension écologie est incontournable car il en va de la survie de l’humanité. Cependant, nous l’envisageons toujours dans une idée de changement plus global. Ce qui nous guette, c’est une reprise de l’écologie par le capitalisme pour ouvrir de nouveaux marchés afin de mettre en concurrence les peuples, les culpabiliser et accroître les inégalités. Pourtant, l’articulation entre écologie et justice sociale bien que complexe est un sujet majeur. Même si nous n’utilisons pas tous le même terme, la compagne du Front de Gauche a montré que l’on défendait tous autant l’écologie.

D’ailleurs, penses-tu que la bannière du Front de Gauche était indispensable au PCF pour reconquérir l’électorat à gauche de la gauche ?

Je pense le Front de Gauche avant tout comme un rassemblement et un mouvement. La société est complexe et nous ne pourrons pas la changer seuls. Il nous faudra être majoritaire et donc gagner le rapport de force. L’idée était donc de nous rassembler avec ceux qui étaient les plus proches de nous. Et puis, en tant que communistes pour nous l’idée du rassemblement est indispensable. Vue l’ampleur de la crise et celle de l’offensive du patronat et des multinationales, nous étions dans l’obligation de rebâtir une union forte. Cependant, les différences continuent de vivre. Notre mouvement n’a d’ailleurs pas vocation à rester figé, au contraire nous sommes prêts à accueillir tous ceux qui veulent nous rejoindre. Jusqu’ici, tous les grands changements ont eu lieu quand le peuple a dépassé tous les schémas établis. Ce qui fait la force du Front de Gauche c’est que nous ne sommes pas sûrs des postures et qu’il y a du débat interne. On a annoncé la fin de l’Histoire pendant 20 ans mais l’ampleur de la crise montre que nos solutions étaient les bonnes. Mais ça demandera beaucoup de travail et ça passera par le rassemblement.

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