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Débat avec Lenny Benbara sur la gauche, le peuple et les gilets jaunes

Débat publié les 1er et 17 avril sur Reconstruire

3 médias s’entrecroisent : Kevin Victoire, responsable de la revue du Comptoir et journaliste à Marianne, Lenny Benbara, directeur de publication de Le Vent se lève sont réunis pour la première fois par Reconstruire. Dialogue entre deux versions du populisme adossées à deux auteurs (Chantal Mouffe et Jean-Claude Michéa), entre deux jeunes médias engagés dans la construction d’une contre-hégémonie culturelle.

Première partie : « Notre génération se fait moins d’illusions sur le clivage gauche/droite »

Deuxième partie : « Le projet politique « liberté, égalité, fraternité » est un projet culturel »

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Guillaume Faburel : « La métropolisation représente le stade avancé du capitalisme »

Article initialement publié le 20 février 2019 sur Le Média presse

Guillaume Faburel est professeur en géographie, urbanisme et science politique à l’université Lyon 2 et à l’Institut d’études politiques de Lyon. Il a publié  Les métropoles barbares : Démondialiser la ville, désurbaniser la terre (Le Passager clandestin), un essai important, à la fois pour comprendre la dynamique du capitalisme, mais aussi pour lutter contre celui-ci, qui a obtenu le prix 2018 de La Fondation de l’écologie politique. L’auteur revient avec nous sur la question de la métropolisation de notre société.

Le Média : Comment définiriez-vous le processus de métropolisation ?

Guillaume Faburel : Habituellement, la métropolisation, dans un cadre d’urbanisation généralisée, correspond à une polarisation des pouvoirs économiques et politiques dans les grandes villes, avec un modèle générique, celui de la ville-monde. Elle renvoie à la contre-révolution néolibérale de la fin des années 1970. Il y a une repolarisation du capital à l’échelle mondiale dans les grandes villes. Cela crée de nouvelles économies, de nouvelles activités et une nouvelle population-cible. J’insiste également sur l’alliance objective et l’accointance des gouvernements urbains, qui ont accompagné, accéléré et amplifié tout cela. Le Grand Paris en est un bel exemple.

Tout cela n’a pas toujours été officialisé. Nous avons tardivement parlé de réforme territoriale et de nouveau label métropolitain en 2014 et 2015. Mais il s’agit d’un entérinement d’un processus historique de 30 ou 40 ans. Nous sommes déjà largement en métropole. Cela a des incidences, que je regarde sous l’angle socio-anthropologique. Cette mutation a orienté nos expériences de vie, nos modes de vie, nos styles de vie, nos formes de vie. Elle se caractérise par l’accélération, le divertissement, le mouvement, le rendement, la performance, l’opulence, l’obsolescence, etc. Nos vies sont embarquées dans cet accélérateur que sont les métropoles.

En quoi la métropolisation est-elle inscrite dans la dynamique du capitalisme ?

La désindustrialisation répond à la baisse tendancielle du taux de profit ou de rendement – cette notion est très discutée, je ne vois pas pourquoi. Le stade avancé du capitalisme, que l’on peut appeler « tardif », « cognitif », « culturel », est celui de la dématérialisation par la désindustrialisation et de la relocalisation. C’est un nouveau régime d’accumulation, fondé sur d’autres types d’activités. L’économie est dématérialisée et financiarisée. Le rôle des multinationales est essentiel là-dedans. Les grandes villes-mondes représentent le dernier lieu de ce régime d’accumulation.

Pouvons-nous affirmer qu’une classe sociale, la classe créative, les « bobos », est directement issue de ce processus ?

Oui. Quelques collègues un peu fascinés par la catégorie sociologique discutent de la véracité du bobo, du hipster et de la classe créative. Mais je ne rentre pas dans ces débats-là, qui pour moi nous font perdre du temps. Quels que soient les qualificatifs, il y a bien aujourd’hui de nouvelles formes de bourgeoisie soft, un peu molle, un peu barbue, un peu blanche.

Un peu de gauche…

Un peu de gauche aussi, oui. Selon les lieux, elle va prendre des apports culturels qui peuvent varier, va avoir des déterminants sociologiques un peu différents, des sentiments d’appartenance qui renvoient à d’autres stimulations et d’autres subjectivations du monde. Mais il y a bien cette chose-là qui se joue.

Le mouvement des Gilets jaunes est plutôt né hors des métropoles. Est-ce selon vous un hasard ?

Non, pas du tout. Il y a un dédain, un mépris de classe, à l’égard de ce que certains nomment « les territoires perdus de la République » – je ne suis pas fan de ce type de terminologie. Il y a bien deux France et deux réalités socio-anthropologiques et spatiales, donc économiques, qui cohabitent. Je définis les périphéries aussi pour ce qu’elles véhiculent comme alternatives. Je porte dessus un regard sûrement plus positif que d’autres. Il y a des processus de socialisation et d’individuation politique que les Gilets jaunes incarnent assez magistralement pour moi.

Vous avez utilisé le terme : « territoires perdus de la République ». Il est plutôt utilisé pour désigner les banlieues, territoires périphériques des métropoles. Ces derniers n’ont-elles pas créé leur propre prolétariat ? Celui-ci diffère-t-il réellement de celui de la France périphérique ?

Non. Soit on s’échine à rentrer de manière un peu stérile, dans la controverse que Christophe Guilluy a enclenchée. Pour moi, il a soulevé un lièvre. Je trouve inadmissible, la manière dont les petits collègues bardés de tous les statuts, lui taillent des croupières en lui disant qu’il n’est qu’un simple consultant. Il a posé de bonnes questions. Je fais deux pas de côté, néanmoins. D’abord, les périphéries ne me semblent pas forcément avoir l’unité et l’homogénéité qu’il décrit.

Lire aussi : Christophe Guilluy : « Les Gilets jaunes représentent la France des catégories populaires et des petits salaires »

Ceci dit, Guilluy nuance. Dans No society (Flammarion, 2018), il parle également de « périphéries », au pluriel, notant que certaines s’en sortaient mieux que d’autres. Il explique aussi que certaines métropoles, comme Marseille, restent populaires…

Tout à fait. Il a gagné en subtilité, grâce aux critiques.

Deuxième point : je pense qu’il faudrait sortir du débat sur ce qu’est la ou les périphéries pour revenir sur l’idée du centre. Mon ouvrage, Les métropoles barbares, fait cela. Il dévoile la diversité des périphéries, en s’entendant sur l’unité du ou des centres. Je pense que le débat est orphelin de cela. Il va falloir s’interroger sur les responsables de la situation. Les métropoles ont joué un rôle déterminant, qu’elles soient constituées ou non, qu’elles aient le label ou non. Il y a un modèle générique de la croissance infinie, du progrès éternel, qui est l’imaginaire dominant. La relégation vient de là. Cela est inutile de couper le cheveu en quatre pour savoir s’il y a une ou des périphéries. On s’achemine vers des périphéries, avec des passions tristes et des passions joyeuses, des constructions spatiales diverses et variées, la France moche pour certains, et à d’autres endroits, plus magnifiques. Mais il serait temps de parler du centre.

Pour revenir à votre question, il y a des parallèles évidents à faire entre les périphéries internes et les périphéries externes aux territoires métropolitains. Il y a un sentiment partagé de relégation et d’exclusion, qui n’embraye pas politiquement de la même manière. Il y a une maltraitance faite à l’ensemble des subalternes. Ils ont été nichés historiquement par les politiques de la ville, dans des quartiers de banlieue, stigmatisés, ou alors, de manière plus invisibles. Se sont construites des poches de pauvreté et de précarité, dans les banlieues comme dans les périphéries plus lointaines.

Un exode urbain massif semble aujourd’hui impossible. Pensez-vous que les grandes villes peuvent aussi être le théâtre de mises en places d’alternatives radicales, basées sur le triptyque : « habiter, coopérer, auto-gérer », que vous défendez ? Est-il possible de « démétropoliser » les grandes villes ?

Il y a deux étapes : démondialiser et désurbaniser. La désurbanisation est un horizon indépassable. Il va bien falloir questionner l’urbanisation de la planète, pour des raisons écologiques et sociales évidentes. Cela passe d’abord par une démondialisation de nos pensées. Démondialiser la ville et désurbaniser la terre, ce n’est pas simultané. Cela s’inscrit dans une suite logique. Comment démondialiser ? Il peut effectivement y avoir des résistances internes. Elles font belle figure. Cela éclot partout. Il y a une multitude. Les formes d’action et les types de mobilisation n’ont cessé d’amplifier, depuis 10 ou 15 ans. Elles s’accompagnent d’une réoccupation des places, d’un rapport différencié au lieu, avec des modes d’action qui remettent au goût du jour la question de la violence, que je ne prône pas. Là où j’ai un doute, c’est à cause de ce que Slavoj Zizek appelle « la concordance du système ». Je ne vois pas l’efficacité de ces gestes. Je ne crois pas que l’actualité démente mes propos. Ils ont une fonction évidente : socialiser politiquement les primo-militants. Cela cultive des manières d’entrer en résistance, dans des parcours militants et dans des trajectoires personnelles. Ce sont des expériences qui servent de rites initiatiques. Mais pour quelle efficacité sociale et politique ? De la Plaine à Marseille ou Saint-Sauveur à Lille, en passant par des dizaines d’exemples, il y a une puissance symbolique et physique qui se déploie, si forte, que je pense que c’est peine perdue.

« Habiter, coopérer, auto-gérer », je le vois plutôt dans l’invisibilité de la multitude périphérique. Pourquoi ? Parce que le triptyque a un certain rapport au vivant, à l’écologie à la fois sociale et existentielle. On peut en discuter et en débattre. Mais je pense que les résistances sont plutôt vaines en villes. Certes, il y a eu quelques succès retentissants, comme les marches anti-touristes à Venise. Mais nous avons besoin d’un peu d’espace et d’un peu de terre. Il faut reprendre le rythme, il faut repenser à soi et au gouvernement de soi. Et l’entassement généralisé, le surpeuplement des villes-mondes, rendent, à mon avis, la chose impossible.

Lire aussi : « Nous ne sommes ni périphériques, ni invisibles », par Marion Messina

Dans son numéro de février 2019, La Décroissance titre sur « la faillite de la banlieue totale ». Ils y critiquent le périurbain, zones périphériques aux métropoles, qui ne sont pas pour autant rurales. Il s’accompagne d’une dépendance aux grandes villes et à la voiture. Finalement, la métropole n’a-t-elle pas créé sa propre périphérie ? Démétropoliser ne risquerait pas de mener à un accroissement du périurbain ? Dans ce cas, le problème resterait intact…

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Le périurbain est une externalité négative de la centralité urbaine et de son imaginaire. Aujourd’hui, il est négligé et ou maltraité. On parle d’anomie sociale, de France moche, de zones pavillonnaires, de droit de propriété et de réactionnaires. La manière dont mes collègues universitaires en parlent est déplorable. Il ne faut pas avoir une lecture strictement spatialiste. Les périmètres métropolitains cherchent à s’étendre, afin de réinjecter dans leur propre mode de fonctionnement un périurbain qu’on aurait négligé. Sauf qu’il existe 16 millions de périurbains en France et nous n’allons pas leur demander de s’entasser en ville. Ils n’en ont de toute manière pas les moyens. Je crois sincèrement que pour des questions d’environnement, de modes de vie, de nécessités personnelles ou de relégation, il y a des choix positifs réalisés derrière cela.

Le périurbain n’est pas si subi que cela. Il y a de plus en plus de choix positifs. Il ne faut pas croire que la démétropolisation se réduirait à baisser le rideau ou baisser les bras face à la périrubanisation. Nous devons affronter cette réalité. La considérer avec un peu plus de bienveillance. Ce n’est pas en étendant les périmètres de la métropole, qui est dans une logique de repolarisation, concentration et surpeuplement que nous allons arriver à grand-chose. L’expansion du périmètre à l’échelle du périurbain risque de faire de ces lieux des lieux de densification. C’est pour continuer l’œuvre historique d’entassement et d’étouffement, alors même que ces gens ont choisi un peu d’aération, un peu de ralentissement et un peu de ménagement. Je n’enferme pas la périphérie dans le périurbain, comme le font certains collègues.

La grande ville s’est imposée dans l’imaginaire collectif. Pour les libéraux ou pour les marxistes, il s’agit du lieu de l’émancipation, de la révolution, etc. Aujourd’hui, elle est un lieu de culture (théâtres, musés, concerts) et elle génère plus d’emplois. Est-il encore possible de lutter contre elle ?

Avec notre imaginaire, notre système d’accumulation, cette téléologie de l’émancipation par le progrès et la culture ouvriériste qui va avec, non, c’est impossible. Il va falloir décoloniser quelques-uns de nos imaginaires. Mais je constate également, et je suis loin d’être le seul ou le premier, que le rapport au travail est train d’évoluer, et avec lui celui au salariat. Le rapport à la terre commence à faire de même. La valeur catastrophe, l’effondrement ou la collapsologie, progressent. Je le vois avec mes étudiants, qui ont entre 20 et 25 ans. Ils n’ont plus la révolution à l’esprit, mais la catastrophe. Ils ont commencé à intérioriser l’effondrement engagé. Sur toutes ces choses qui renvoient à nos imaginaires instituant plus qu’institués, créatifs plus que cognitifs, je me dis que nous sommes en pleine phase de mutation. Il y a un conflit de classes qui se joue derrière. Il y a également un conflit de générations qui n’a jamais été dit et que devra être un jour élucidé. Si nous partons de l’imaginaire antérieur, cela va être compliqué. Mais si nous sommes attentifs aux signaux faibles de cette multitude, il me semble qu’il y a des mouvements d’envergure engagés. Je le perçois avec la réception de mon livre, mais aussi avec d’autres écrits. Il me semble qu’il y a une résonance, un écho. Quelque chose se réalise. Est-ce que cela va mener à une démondialisation de la ville d’abord, puis une désurbanisation définitive de la terre, ensuite ? Nous pouvons en douter avec nos lunettes d’aujourd’hui. Mais je crois qu’il faudrait regarder d’un peu plus près les grands mouvements qui affectent nos imaginaires structurants.

Légende : Paris de nuit

Crédits : Pixabay License

Christophe Guilluy : « Les Gilets jaunes représentent la France des catégories populaires et des petits salaires »

Entretien initialement publié le 11 février 2019 sur Le Média presse

Géographe, Christophe Guilluy est avant tout connu pour sa cartographie des classes populaires, dont est né le concept de « France périphérique », qu’il affine un peu plus à chaque ouvrage. Selon lui, contrairement aux idées reçues, la majorité des classes populaires ne vit pas dans les grandes métropoles. Reléguées dans des zones loin des pouvoirs économiques, politiques et culturelles, dans cette « France périphérique », qui inclut zones rurales, périurbaines et petites villes, les classes populaires sont oubliées et méprisées des « élites ». Les banlieues ne formeraient donc pas les seuls quartiers populaires. Son dernier livre, No Society. La fin de la classe moyenne occidentale, est sorti en 2018 chez Flammarion. Les travaux du géographe nous paraissent aujourd’hui importants pour comprendre la révolte des Gilets jaunes, auxquels est consacré le dossier du troisième numéro de 99%, encore en vente sur notre site.

Le Média : Dans vos travaux, vous avez beaucoup ana­lysé la France périurbaine. Or, pour Hervé Le Bras, la mobilisation des Gilets jaunes correspond principale­ment à la diagonale du vide et donc à une France très rurale. Qu’en pensez-vous ?

Christophe Guilluy : Justement, ce n’est pas la France périurbaine que j’ai analysé, mais la France périphé­rique.

Mais qui comprend la France périurbaine….

Il y a du périurbain dans la France des métropoles et dans la France périphérique. Il y a une incompréhension ou une volonté de ne pas comprendre ce que je raconte. J’ai élaboré le concept de « France périphérique » entre la fin des années 1990 et le début des années 2000. Je travaillais sur les quartiers de logements sociaux en Seine-Saint-Denis, où je suis né. Je me suis rendu compte que ce n’étais qu’une fraction des classes populaires. Cela m’a emmené avec un autre géographe, Christophe Noyé, à élaborer les premières cartes de répartition dans l’espace des classes populaires. Nous avons analysé la répartition des ouvriers, des employés, des petits revenus, des petits retraités, etc. Évidemment, nous retrouvions parmi ces classes populaires des banlieues. Mais ce n’était qu’une minorité. La cartographie nous disait que la répartition dans l’espace des catégories populaires avait complètement changé. Aujourd’hui ces gens vivent très loin des zones d’emplois les plus actives, qui sont essentiellement des grandes métropoles.

En quoi est-ce si important ?

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Je suis arrivé à la conclusion que les classes populaires vivent sur des territoires qui étaient très différenciés. J’ai été contraint de trouver un concept englobant qui ne passait pas par les typologies habituelles. L’incompréhension vient de là. La France périphérique n’est pas spécifiquement urbaine, rurale ou périurbaines. Elle est un peu tout cela. Le point commun entre ces territoires très différents, c’est que nous trouvons une majorité de catégories populaires. Il peut aussi y avoir des catégories supérieures, mais elles sont minoritaires. Nous avons bien une représentation sociale de la France. C’est pour cela que je dis qu’on se trompe en utilisant des typologies qui ne sont plus pertinentes. Les catégories de l’Insee qui divisent l’espace entre rural, urbain, etc. ne dit absolument rien. Aujourd’hui, quand on regarde les premières cartes de répartition des Gilets jaunes, c’est assez frappant. Dans La France périphérique (Flammarion, 2014), nous avons fait un indicateur de fragilité sociale. C’est un copié-collé de la carte des premières manifestations de novembre. Les Gilets jaunes ne proviennent pas exclusivement de la France rurale. Ils cassent complètement les représentations géographiques et sociales. On constate aussi qu’il n’y a plus l’opposition traditionnelle entre la France de l’est et celle de l’ouest. Les Gilets jaunes se répartissent équitablement entre l’est et l’ouest de l’Hexagone, entre petites villes, campagnes et « périurbain subi ». Le géographe Laurent Chalard distingue le « périurbain subi » de la France périphérique et le « périurbain choisi » de la France des métropoles. Par exemple, les Yvelines il s’agit de périurbain riche de grandes métropoles. Cela n’a rien avoir avec celui de Charleville-Mézières.

Lire aussi : Anne Steiner : « La seule réaction syndicale à la hauteur des événements serait un appel à la grève générale illimitée » 

Paradoxalement, je suis géographe, mais je ne crois qu’aux gens. Un territoire cela n’existe pas. Pour moi, il n’y a pas de déterminisme géographique. Je pars des gens pour arriver aux territoires et pas l’inverse. La typologie géographique ne dit absolument rien. Quand un bobo s’installe dans le Lubéron, il ne se met pas à voter FN et il n’achète pas un berger-allemand. Ce qui compte, c’est le destin de ces catégories populaires, le champ du possible. Et le résultat est que ces territoires périphériques créent très peu d’emplois.

Peut-on parler réelle­ment de France d’en bas pour qualifier les Gilets jaunes ?

Oui, c’est la France de catégories populaires et des petits salaires. Il ne s’agit pas exclusivement la France des pauvres. Mais l’instrumentalisation des pauvres par la bourgeoisie est vieille comme le monde. Dans les débats, on fait souvent l’impasse sur quelque chose : les pauvres sont issus des classes populaires à 99%. Il y a un lien organique entre ces dernières, même si elles travaillent, et les pauvres. Dans les milieux populaires, et c’est le cas chez les Gilets jaunes, il y a des gens qui occupent un emploi, heureusement. Mais ils sont parfois passés par la case pauvreté. Ils ont souvent dans leur entourage une sœur, un cousin, un père, etc. qui est pauvre. La pauvreté est intégrée au monde populaire. Mais la bourgeoisie, au moins depuis le XIXe siècle, fait tout pour scinder en deux les pauvres et les milieux populaires. Mais il n’y a pas d’oppositions de principe. C’est pareil avec les minorités.

Effectivement, les Gilets jaunes ne sont pas les plus pauvres, puisque être contraint de prendre sa voiture pour travailler exige d’avoir un emploi, même mal payé…

Les mouvements sociaux ne sont jamais portés par les pauvres. Ils sont trop fracassés. Quand on est pauvre, on pense juste à boucler non pas les fins de mois, mais les fins de journée. On ne se mobilise pas, c’est évident. Mais il n’y a pas d’opposition. On peut être dans les milieux populaires et avoir conscience de la pauvreté parce qu’elle est très proches. Pourquoi ? Parce que ces gens ont des petits salaires et vivent sur des territoires où il y a très peu de créations d’emploi. La case pauvreté vous attend très probablement, si vous perdez votre emploi. Le champ du possible se restreint pour soi-même et pour ses enfants hors des métropoles.

Lire aussi : Nicolas Framont : « Ce ne sont pas les Gilets jaunes qui ont rallumé la mèche de la lutte des classes, c’est Macron »

Les Gilets jaunes se sont beaucoup mobilisés sur des ronds-points. Qu’est-ce que cela représente pour eux, selon vous ?

C’est très symbolique, puisque le mouvement est parti de la taxe carbone Ils sont sur des territoires où le déplacement en voiture est une obligation. Ce n’est pas un choix. Bien évidemment, la question du rond-point s’impose. La grande difficulté de la question sociale est dispersée. Le système statistique français est très bon pour repérer les questions de concentration. Mais il est très nul pour les dispersions. Avec Christopher Noyé nous avons fait cet indicateur de fragilité sociale pour montrer à quel point il était difficile de toucher les classes populaires, parce qu’elles sont dispersées dans l’espace. C’est un problème politique, mais aussi pour les syndicats. En plus les représentations tendent à invisibiliser tous ces territoires. La typologie de l’Insee vise toujours à marginaliser. Par exemple, si vous prenez les ruraux, c’est 10% à 15% de la population, c’est marginal. Si vous parlez du périurbain, pareil, c’est 15%. Mes travaux ont permis d’expliquer que le rural, plus les petites villes, plus certaines villes moyennes forment un tout. Du coup, j’ai démontré que les classes populaires sont encore majoritaires, ce qui a gêné les classes dominantes.

La classe moyenne devait, à terme, englober, selon la classe dirigeante, deux Français sur trois. Il semble pourtant qu’elle est en voie de précarisation. Les classes populaires sont-elles en train de grossir à cause de ce phénomène ?

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Bien sûr. C’est le sens de ce que j’écris depuis le début. Dans mon dernier livre, No Society, je me penche sur la classe moyenne, au sens culturel. Je laisse de côté la définition économique. Savoir à quel niveau de revenu on entre dans la classe moyenne, c’est une construction intellectuelle. Le plus important pour moi, c’est qu’hier, la classe moyenne était majoritaire. Il s’agissait en effet des « deux Français sur trois » de Valéry Giscard d’Estaing. Les gens étaient intégrés économiquement, donc politiquement et donc culturellement. Tout cela formait un tout. Aujourd’hui, nous voyons bien que cette catégorie qui allait de l’ouvrier au cadre, n’a plus de sens.

Elle commence à disparaître à partir des années 1980. Il s’agit d’une conséquence du modèle mondialisé. La société devient de plus en plus clivé. Comme l’a montré Thomas Piketty, il y a une vraie poussée des inégalités. Le système économique fait exploser la classe moyenne dans le sens culturel, en France, en Europe ou aux États-Unis. Nous sommes bien dans un mouvement de recomposition des classes sociales. Ce qui m’intéresse dans ce mouvement, c’est que j’appelle « le mouvement réel des sociétés », c’est-à-dire celui du plus grand nombre et donc des classes populaires. Selon moi, il s’imposera de toute façon. C’est pour cela que les Gilets jaunes ne me surprennent pas. Nous avons là des gens qui peuvent être ouvriers, petits indépendants, paysans, etc. Hier, certains étaient considérés comme des catégories de gauche, comme les ouvriers, et d’autres de droite, comme les paysans. Aujourd’hui, ils se retrouvent et ont une perception commune des effets du système économique mondialisé. Cela montre bien une recomposition sociale, politique et culturelle. L’essentiel des partis politiques l’ont raté.

En-dehors des ronds-points il existe un deuxième type de mobilisation au sein des métropoles. S’agit-il de montrer aux pouvoirs économiques, politiques et médiatiques qu’ils existent ? Ou s’agit-il d’un affrontement de la France périphérique contre celle des métropoles ?

Il faut bien insister sur le fait que le mouvement des Gilets jaunes est d’abord un mouvement existentiel. Il s’agit pour eux de dire : « Nous existons et nous voulons être pris au sérieux. » C’est très important symboliquement de venir à Paris et dans les grandes métropoles. Ce sont les espaces où ils n’ont plus leur place. À cause du modèle économique, on n’a plus besoin de ces gens pour faire tourner la boutique. Venir au cœur du système, c’est venir au cœur des grandes métropoles, qui sont devenus des grands espaces hyper-embourgeoisés. On me rétorque à chaque fois : « Oui, mais il y a des banlieues. » C’est une instrumentalisation des pauvres et des minorités. On instrumentalise leur présence pour bien montrer que la ville est ouverte. Selon ce discours notre système correspond à celui d’une société où tout le monde aurait sa place. Mais l’instrumentalisation des minorités marche de moins en moins, notamment dans les quartiers de logements sociaux.

Légende : Christophe Guilluy

Crédits : Philippe Matsas pour Flammarion

Bernard Friot se prononce contre l’Union européenne… et pour le communisme

Article initialement publié le 7 février 2019 sur Le Média presse

Connu pour ses analyses sur le travail, Bernard Friot s’exprime rarement sur l’Union européenne et l’euro. Les Citoyens souverains, « collectif écosocialiste, féministe et anti-raciste, favorable à une sortie de l’Union européenne, de l’euro, de l’OTAN, à un audit sur la dette et un Frexit de gauche » ont invité l’économiste et sociologue afin de discuter avec lui de ces questions.

Ils étaient environ une centaine ce mardi 5 février, à Pantin, en Seine-Saint-Denis, venus écouter Bernard Friot. Les organisateurs ont décidé de sortir l’économiste et sociologue communiste de sa zone de confort en le questionnant sur les Gilets jaunes, mais aussi et surtout sur l’Union européenne et la souveraineté nationale. Ramzi Kebaili et Yazid Arifi, tous les deux membres du collectif Citoyens souverains, ont eu la lourde tâche d’animer la soirée, qui s’est conclue par une heure de questions du public.

L’UNION EUROPÉENNE, LE SYNDICAT DU CAPITAL

Celle-ci commence par un rappel des théories de Bernard Friot. Ce dernier se présente comme un défenseur de la souveraineté populaire sur le travail. Celle-ci n’est possible, selon lui que grâce au « salaire à la qualification », souvent appelé « salaire à vie ». D’après l’économiste, le « salaire » ne se crée en tant qu’institution qu’au XXe siècle. Il s’agit d’une victoire communiste qui diffère de « la rémunération capitaliste contre la reconnaissance d’un besoin pour exécuter des tâches ». En effet, le salariat, tel qu’il a été défendu par la CGT, rémunère une qualification et non une tâche. Le défi, selon Friot, est d’attacher ce salaire à une personne et non à un poste, comme c’est déjà le cas dans la fonction publique. Friot explique que pour réussir une révolution, il faut changer deux institutions fondamentales : le statut des producteurs et le régime de propriété. C’est ce qu’a réalisé la bourgeoisie pour renverser le mode de production féodale. Pour le communiste, il faut maintenant que le prolétariat soit libéré du marché du travail et remplace la propriété patrimoniale par la propriété d’usage. On pourra alors parler de « souveraineté populaire sur le travail ».

Après cette mise au point, les organisateurs décident de questionner le sociologue sur l’actualité. Yazid Arifi, vêtu d’un gilet jaune, constate que le mouvement en cours s’articule autour de deux luttes : une pour plus de pouvoir d’achat, auquel s’intègre la justice fiscale, et la démocratie, dont la revendication du référendum d’initiative citoyenne. Il demande alors à Bernard Friot comment il perçoit tout cela. Pour l’intellectuel, « les Gilets jaunes tendent aux organisations syndicales et politiques de gauche un miroir. Elles se battent pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale. Elles ont renoncé à changer le travail et se battent pour un meilleur partage des richesses, par en haut, avec un bon État et un bon impôt. »Pourtant, « l’impôt est toujours ponctionné sur les pauvres, puisqu’elle repose majoritairement sur la TVA, moins payée par les plus riches. » Pour Friot, l’impôt est un mauvais outil, qui ne permet pas d’accoucher d’une société plus juste. La raison est que la bourgeoisie, qui tient la production, possède tous les moyens de chantage pour y échapper et prend donc en otage l’ensemble de la société. La lutte des classes est avant tout un combat contre ce chantage. À partir du moment où la gauche, dans son ensemble, a abandonné l’idée de conquérir la souveraineté des travailleurs, elle est devenue social-démocrate. L’impôt lui apparaît alors comme l’outil pour obtenir un meilleur partage des richesses. La bourgeoisie sait très bien que la fiscalité ne peut être révolutionnaire. C’est pour cela que Macron a proposé d’augmenter la prime d’activité, mais pas le SMIC. Friot estime néanmoins, que les Gilets jaunes ne sont pas tombés dans ce piège, et réclament bel et bien une hausse des salaires. Quant à la démocratie, le communiste admet que ce n’est pas sa spécialité. Il estime néanmoins que l’électeur nuit au citoyen et que les manifestants ont raison de combattre la représentativité.

Ramzi Kebaili, qui publiera prochainement un livre intitulé Quitter l’Europe pour créer une nation inclusive, pose alors la question de la souveraineté nationale. Friot explique avoir voté contre le traité de Maastricht, instaurant la monnaie unique. Pour lui, elle est nocive. « Rien n’est amendable dans l’Union européenne, il s’agit d’une institution créée pour le capital et contre le socialisme », explique-t-il. Si la classe révolutionnaire refuse d’affronter l’Union européenne, véritable « syndicat du capital », elle sera vaincue.  Mais il ne s’agit pas de sortir pour rester dans le capitalisme. Contrairement à Marine Le Pen, il ne veut pas d’une « solidarité avec le capitalisme français ». La souveraineté nationale n’est rien sans la souveraineté populaire sur le travail. L’économiste n’entend pas mobiliser sur un « non », mais sur un « oui » au communisme, excluant les nationalistes et autres libéraux.

Lire aussi : Pour une souveraineté nationale de gauche

Ramzi Kebaïli #RIC@Montreuil22Juin

Grand succès du débat des citoyens souverains avec Bernard Friot, pour revoir la vidéo : https://www.facebook.com/citoyenssouverains/videos/393413378099979/ 
Prochaine échéance : séminaire de lecture d’Imperium de Frédéric Lordon, dimanche 17 février à Paris. Contact: citoyenssouverains@gmail.com

Voir les autres Tweets de Ramzi Kebaïli #RIC


Légende : Yazid Arifi, Bernard Friot et Ramzi Kébaili (de gauche à droite)

Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

Nicolas Framont : « Ce ne sont pas les Gilets jaunes qui ont rallumé la mèche de la lutte des classes, mais Macron »

Entretien initialement publié le 30 janvier 2019 sur Le Média presse

Nicolas Framont est sociologue, auteur notamment de Les Candidats du système (Bord de l’eau, 2017), co-rédacteur en chef de la revue Frustration et membre de la France insoumise. Il revient avec nous sur le mouvement des Gilets jaunes, quelques jours avant l’Acte XII.

Le Média : Comment qualifier la sociologie des Gilets jaunes ? S’agit-il de la « France d’en bas » ?

Nicolas Framont : Le mouvement des Gilets jaunes est déjà difficile à mesurer quantitativement – une même manifestation parisienne se découpant souvent en plusieurs cortèges autonomes, les comptages sont souvent aléatoires – mais alors sociologiquement, c’est encore plus difficile. D’autant que nous avons à faire à un mouvement que l’on peut découper en strate d’engagement, des porte-paroles identifiées qui doivent désormais consacrer leur quotidien à la cause aux citoyens qui marquent leur solidarité en posant le gilet jaune sur leur tableau de bord, en passant pour les habitants d’un quartier qui se relaient – parfois jours et nuits – sur un rond-point !

On sait en tout cas ce que n’est pas la sociologie des Gilets jaunes : les cadres et professions intellectuelles supérieures sont la catégorie sociale la moins solidaire du mouvement et qui se définit le moins comme tel, selon les enquêtes – nécessairement imparfaites – publiées sur le sujet. Une tendance confirmée par la composition très nette de la première manifestation des « Foulards rouges » à Paris le 27 janvier : des retraités aisés semblaient surreprésentés, avec des slogans et des symboles clairement identifiables à la partie politisée et bourgeoise de la population française : le drapeau européen, la référence répulsive aux « populismes », l’appel à « réformer », etc.

J’ai le sentiment que c’est le premier mouvement social très clivant socialement que nous connaissons depuis des décennies. On sait bien que même Mai 68, d’abord un mouvement ouvrier massif, était aussi celui des étudiants aisés du quartier latin. Depuis le début des années 2000, les mouvements sociaux à répétition ont comporté une frange de gauche diplômée et bourgeoise. Le Parti socialiste, monopolisé par des bourgeois mais se proclamant au service des classes populaires, a longtemps permis cette « mixité sociale » des clivages politiques en France. C’est pourquoi nombre de sociologues racontaient que la lutte des classes était enterrée et que les distinctions politiques seraient affaires de « valeurs », d’identité individuelle et non plus de position sociale. Comme souvent, les chercheurs ont décrit ce qu’ils voulaient voir plutôt que ce qu’ils voyaient réellement : un pays où le niveau montant d’inégalité rendait un retour de conflictualité de classe sur le plan politique inévitable. Dès 2013, je travaillais sur une enquête dont l’un des résultats majeurs était la montée d’un sentiment d’appartenance aux classes populaires et à l’idée que la société française était caractérisée par le conflit de classe. À l’époque, ce résultat a été traité comme une anomalie statistique ! Il décrivait pourtant un phénomène qui allait nous éclater au visage quelques années plus tard…

Je ne crois pas que ce soit les Gilets jaunes qui aient rallumé la mèche de la lutte des classes. Ce moment de franche affirmation d’un antagonisme social a eu lieu pendant l’élection présidentielle de 2017 : alors que les précédents candidats victorieux jouaient la confusion des genres et des classes – Sarkozy le grand bourgeois bling-bling mais au parler populaire, Hollande qui « n’aime pas les riches » tout en renonçant à toute fiscalité offensive … – Macron s’est adressé aux classes supérieures, en assumant (presque) sa position sociale, en proposant sans fard une vision néolibérale de la vie en société. Hymne européen lors de sa victoire (quoi de plus clivant socialement que l’attachement à « la belle idée européenne » ?), mépris de classe assumé, et surtout politique uniquement destinée aux classes supérieures : le patronat choyé par les ordonnances réformant le code du travail de septembre 2017, les riches particuliers comblés par la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, les financiers par l’adoption de la « flat tax »… « ni droite ni gauche : pour les bourgeois », aurait pu être son slogan. C’est donc bien la « France d’en haut » qui a ouvert les hostilités, et une absence de réponse populaire – celle que nous connaissons maintenant – aurait représenté une capitulation collective.

Est-ce que face à cette France de l’oligarchie agressive c’est une « France d’en bas » qui se mobilise ? Cette expression, reprise par de nombreux politiques au début des années 2000, remonte vraisemblablement à Balzac qui, dans son roman les Illusions perdues désignait ainsi les habitants de la « ville basse », ouvrière et populaire par contraste avec ceux de la « ville haute », bourgeoise et prospère, en prenant pour modèle la topographie bien marquée d’Angoulême.

Pour ma part j’ai tendance à considérer que cette expression s’ajoute à la longue liste des termes visant à euphémiser la violence des clivages sociaux dans un pays capitaliste où la frange supérieure se radicalise et monopolise de plus en plus de richesses et de pouvoir. De plus, c’est une expression ambiguë, qui peut sous-entendre une certaine infériorité intrinsèque du « bas » peuple en opposition à la « hauteur » de ses « élites ». Or, quand on sait que le fait d’être riche et puissant n’a absolument rien à voir avec une quelconque grandeur d’âme ou supériorité intellectuelle naturelle – notre système éducatif élitiste et les nombreuses études sur ses mécanismes montrant bien que la bourgeoisie se reproduit avec une rigueur mathématique et que le talent n’a rien à faire là-dedans – on ne voit pas bien en quoi ce sous-entendu serait pertinent.

Le mouvement des Gilets jaunes doit nous pousser à appeler un chat un chat : en France comme dans la plupart des pays du monde, il existe des classes populaires, caractérisées par le salariat et subissant une compression de leur revenu et une dépossession des moyens d’expression politique et médiatique. Et ce processus est orchestré plus ou moins consciemment par une classe bourgeoise, laquelle est caractérisée par la possession de patrimoine, la maîtrise de notre économie et la monopolisation de la représentation politique et des canaux médiatiques.

Beaucoup parlent de « France périphérique » pour qualifier les Gilets jaunes. Qu’en pensez-vous ?

Ce concept, popularisé par le géographe Christophe Guilluy, a eu le grand mérite d’éclairer la réalité du séparatisme social des plus riches : après des décennies de gentrification des centres-villes, une même classe sociale a réussi à en faire leur monopole. Cela a sans doute des effets sur la perception que les plus aisés ont du reste de la population.

Cependant, l’idée d’une France périphérique qui se distinguerait d’une part des centres-villes bourgeois et d’autre part des « banlieues » peuplées de Français « issus de l’immigration » est quand même assez éloignée des faits. D’abord, les centres-villes restent des lieux mixtes socialement, d’ailleurs très inégalitaires. Même Paris intramuros présente des variations de revenus énormes. Ensuite les banlieues sont globalement des espaces beaucoup plus hétérogènes que dans la représentation médiatique que les autres s’en font. Enfin, les petites villes et les zones périurbaines ne sont pas des espaces uniquement populaires et « blancs ». Pour le sociologue Eric Charmes, qui a enquêté sur le sujet, ce n’est pas un espace de relégation sociale.

La spatialisation des clivages sociaux a certainement un intérêt politique : quand des Gilets jaunes parlent des ministres qui, vivant dans les beaux quartiers parisiens, sont déconnectés de la vie réelle des gens comme eux, ils illustrent assez simplement ce qu’ils dénoncent. Et c’est vrai que la localisation d’institutions comme l’Assemblée Nationale, dans le très riche 7e arrondissement de Paris, ou le lieu de résidence du président de la République, dans la très chic ville du Touquet, joue un rôle dans la perception que nos représentants ont du reste de la population. Dans leurs travaux sur la bourgeoisie, les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont bien montré ce que vivre dans de « beaux » et monumentaux quartiers faisait à la mentalité des jeunes bourgeois : un sentiment d’importance, de grandeur historique, de légitimité à être ce qu’on est.

Est-ce que les zones commerciales de la France périphérique produisent l’effet inverse sur les citoyens de classes populaires ? Est-ce que les banlieues pavillonnaires aux maisons identiques font se sentir bien peu de chose ? Difficile à affirmer. Je crois que l’espace joue un rôle très important dans la formation de l’identité bourgeoise, mais parmi un grand nombre de paramètres (la façon de se tenir, l’éducation suivie, les pratiques culturelles jouent aussi un grand rôle). Autrement dit, pour les bourgeois comme pour les autres, le lieu où l’on vit est un paramètre parmi d’autres de notre identité sociale. Mais je crois que c’est important d’affirmer que ce qui joue d’abord un rôle crucial dans notre place dans une société clivée ce n’est pas donc tant notre lieu de vie que la position sociale qui a fait que nous y vivons.

Après, il est certain que l’éloignement de son travail et l’usage quotidien de la voiture, qui concerne tout particulièrement les périurbains, a joué un rôle dans le déclenchement de ce mouvement, lié à la hausse de la fiscalité du carburant. Mais ça ne définit pas les raisons profondes du mouvement. Je crois que s’il n’y avait pas eu d’augmentation de la taxe sur le diesel, autre chose aurait mis le feu aux poudres. Et les flammes de la contestation auraient pris ailleurs.

Les Gilets jaunes font preuve d’une vraie défiance à l’égard des médias. Pourquoi ?

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que quand j’allume la télé sur C dans l’air, je suis moi-même pris d’une très grande rage, tant ce qu’on y raconte est biaisé, brouillon et à mille lieues éloigné de ce que je vois autour de moi. Quand je zappe sur BFM TV, j’écoute des « experts » et une simple recherche Google me permet de constater que « l’expert économie » travaille aussi pour un think tank libéral, que tel « chroniqueur politique » était aux jeunesses UMP, que tel « expert nutrition » intervient régulièrement pour le lobby de l’agroalimentaire. Quand j’entends un éditorialiste, de type Christophe Barbier ou Nathalie Saint-Cricq, je me demande de quel droit ces gens peuvent assener de telles opinions politiques en les faisant passer pour des vérités générales. Autant dire que j’ai plutôt du mal à expliquer la difficulté qu’ont certain à comprendre cette défiance.

Mais puisque ce n’est pas évident pour tout le monde, je peux proposer quelques pistes, et conseiller la lecture des chroniques de Samuel Gontier sur le site de Telerama, les analyses d’Arrêt sur Images et celles d’Acrimed.

D’abord, toute personne qui participe à un mouvement social sait ce que « traitement objectif de l’information » veut dire. Selon les opinions politiques des journalistes traitant votre mouvement, vous pouvez vous retrouver avec un article positif, encourageant et bienveillant, ou des données biaisées, une focale sur les échecs au détriment des réussites, sur la violence au détriment du pacifisme… Puisque l’analyse d’un mouvement social est un domaine qui se prête particulièrement bien à la spéculation (car il est difficile de comprendre les intentions d’une foule, de compter le nombre d’individus qui la compose, d’évaluer l’échec ou la réussite d’une mobilisation en particulier si des objectifs n’ont pas été clairement définis…), on peut se retrouver avec une succession d’articles qui, de semaine en semaine, annoncent chaque samedi une « mobilisation en baisse » et un « mouvement qui s’essouffle », et ce, alors même que les effectifs fluctuent et remontent… La plupart des chaînes d’infos en continu nous on servit cette « analyse » depuis début décembre, et voilà où nous en sommes… Forcément la confiance dans les médias en prend un coup !

Quand on a affaire de près à des plateaux de télévision, comme l’ont fait nombre de Gilets jaunes, et que l’on voit les choses de l’intérieur, le sérieux et l’objectivité médiatique – symbolisés par l’uniformité des visages maquillés et la blancheur du mobilier – pâtissent de la réalité vécue. Pour ma part, du haut de ma petite expérience des plateaux de chaînes nationales, j’ai pu constater comment un écharpage politique entre éditorialistes et pseudos-experts aussi acharnés que n’importe quels idéologues – on le voit pendant les coupures pubs et dans les loges, quand ils se racontent leurs vacances et qu’ils crachent entre amis sur Mélenchon et les cheminots – est travesti en « discussion sur l’Actualité entre Experts Informés ». J’ai moi-même pu bénéficier de cette comédie bien huilée : bien des journalistes sont contents de pouvoir me présenter comme « Sociologue » plutôt que de préciser que je suis membre de la France insoumise. Lorsque j’ai commencé à travailler pour son groupe parlementaire, et que le conflit d’intérêt devenait donc patent, certains journalistes m’appelant pour parler abstention ou « crise de la représentation politique » balayait cette utile précision d’un revers de main… S’ils le font pour moi, pour combien d’autres « experts » et « sociologues » le font-ils ?

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Alors évidement, tout cela tient à des conditions de travail, à une urgence perpétuelle et à cette obsession de trouver quelqu’un pour « commenter l’actu » ou de « décrypter un événement » (alors qu’il s’agit le plus souvent de donner son opinion plus ou moins bien informée). On sait bien que les millionnaires qui possèdent une partie de nos médias ne sont pas obsédés par la rigueur scientifique et la profondeur des analyses, car  vite il faut conclure avant la coupure pub ! Mais les médias de service public, qui ne sont pas soumis à ces logiques, sont-ils pour autant épargnés par la défiance populaire ?

Pas vraiment, car comme les médias privés, ils sont associés – à juste titre – à un système médiatique, qui passe par une série de réflexes professionnels (parler d’analyse plutôt que d’opinion par exemple, surjouer l’objectivité, suivre « le fil de l’actu » comme si votre vie en dépendait…) et par des prismes idéologiques relativement homogènes. Évidemment, les représentants de la profession auraient beau jeu de me répondre « Pas du tout, si vous voulez une analyse de gauche, achetez Libé, si vous voulez un prisme de droite, lisez le Figaro, c’est le plu-ra-lisme », mais qui croit encore en ces fariboles ? Les clivages politiques présents dans la presse papier (à quelques exceptions près) sont les clivages politiques existant dans la bourgeoisie, entre, disons, les bourgeois culturels et les bourgeois bling-bling. Les bourgeois du XIe arrondissement de Paris et ceux de Neuilly. Des bourgeois qui n’aiment pas les mêmes pièces de théâtres mais qui s’entendent sur l’impératif de la construction européenne, les bienfaits globaux du libre-échange, l’importance vitale de la « démocratie représentative » et le danger des « populismes ». Bref, Libé et le Figaro, pour les Français populaires, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Il existe de nombreuses analyses très crédibles pour expliquer cela. Je donnerai pour ma part une hypothèse, qui me semble trop rarement émise. Exercer le journalisme, apparaître sur un plateau télé pour « décrypter l’info » est devenu un privilège de classe. Selon le dernier »baromètre de la diversité » du CSA, les cadres et professions intellectuelles supérieures composent 60% des personnes qui apparaissent à la télévision. Dans les fictions comme dans les programmes d’information, ils apparaissent donc 6 fois plus qu’ils ne sont numériquement dans la population française. Sans surprise, les ouvriers sont sous-représentés. Dans les écoles de journalisme, les enfants de classes supérieures sont aussi largement sur-représentés. Dans une enquête pour Frustration, je prenais un exemple connu de tous pour illustrer cette surreprésentation bourgeoise à la télévision qui mène à une surexposition du point de vue bourgeois sur les choses : la météo des neiges. De décembre à mars, presque toutes les chaînes diffusent un bulletin météorologique et d’enneigement des stations de ski françaises, comme si cette info intéresserait tout le monde. Or, deux tiers des Français ne partent pas du tout en vacances l’hiver et seulement 8 % d’entre eux vont skier au moins une fois tous les deux ans. Et la moitié des effectifs de ces vacances sont cadres ou professions intellectuelles supérieures. À qui sert donc la météo des neiges ? Il n’y a donc pas besoin d’écouter Ruth Elkrief pour voir que le point de vue bourgeois s’impose sur nos écrans.

Est-il possible de qualifier politiquement ce mouvement ?

Je crois que les mouvements sociaux liés à la lutte des classes sont peu qualifiables politiquement. Ce ne sont pas des partis politiques, ils ne sont pas entièrement cohérents (ou ne feignent pas de l’être). C’est évidemment ce que leur reprochent les tenants de l’ordre établi, qui aimeraient que le mouvement entre dans le moule de la démocratie représentative (ou oligarchie élective) et tranche sur tout un tas de questions en « jouant le jeu ». C’est aussi ce qui rebute nombre de gens « politisés » qui ne savent pas bien où situer ce mouvement et donc mesurer sa respectabilité.

Or, je crois (comme beaucoup) que le mouvement des Gilets jaunes renoue avec une conception matérialiste de la politique, qui tranche avec l’idéalisme républicain. La politique était tellement devenue le propre des classes moyennes et supérieures, ces dernières décennies, qu’elle a été définie presque comme des idéaux détachés de sa condition et de son quotidien. Avec quelque part l’idée qu’on s’engage politiquement « pour les autres », un peu comme l’action humanitaire. D’où la confusion des esprits quant à des qualificatifs politiques qui perdaient tout leur sens à force d’être déconnectés d’enjeux matériels. En ce moment, un certain nombre de bourgeois politisés veulent « unir la gauche ». Mais lequel est capable de dire ce qu’ils entendent par là ? Ce n’est plus politique, c’est familial, clanique, traditionnel…

On voit bien que l’engagement politique d’un gilet jaune qui part bloquer le rond-point près de chez lui n’a absolument rien à voir avec les motifs d’un Raphaël Glucksmann, qui souhaite unir la « gauche pro-européenne ». Les Gilets jaunes qui ont démarré le mouvement ont fait un calcul simple et bassement matériel sur l’augmentation de leur dépenses de transport. Et ont conclu que cette fiscalité allait leur rendre la vie impossible. Puis ils se sont réunis, ils se sont battu, ont construit des revendications liées au partage des richesses et au fonctionnement de la démocratie. Pourtant, la plupart des gilets jaunes refusent de se qualifier politiquement. Le parcours d’un Raphaël Glucskmann n’a évidemment rien à voir avec ça. Lui ne cesse de se qualifier politiquement mais n’évoque jamais sa condition matérielle. Pourtant, qui est le plus politique ?

Légende : Gilets jaunes à République

Crédits : Koja

Jean-Yves Camus : « La mouvance soralo-complotiste veut profiter des Gilets jaunes »

Entretien initialement publié le 16 janvier 2019 sur Le Média presse

Jean-Yves Camus est politologue et spécialiste de l’extrême droite. Depuis 2014, il dirige l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, think tank proche du Parti socialiste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Le dernier, Les Droites extrêmes en Europe, co-écrit avec l’historien Nicolas Lebourg, est paru en 2015 chez Seuil. Il revient avec nous sur une réunion entre quelques personnalités d’extrême droite (Yvan Benedetti, Alain Soral, Hervé Ryssen, Élie Hatem et Jérôme Bourbon), ce samedi 19 janvier, en marge des Gilets jaunes.

Présents dès les premières manifestations des Gilets jaunes, Alain Soral, président de l’association nationale-socialiste Égalité et Réconciliation, Hervé Ryssen, essayiste « raciste et antisémite »selon ses propres mots, Jérôme Bourbon, directeur du journal Rivarol, Élie Hatem, représentant des Amis de l’Action française (1), et Yvan Benedetti, porte-parole du Parti nationaliste français, ont choisi d’animer ensemble une grande réunion publique ce 19 janvier 2019. Ce rassemblement au thème qui semble directement inspiré du Comité invisible, « La révolution qui vient », a pour objectif de tirer les Gilets jaunes vers l’extrême droite. Mais qu’est-ce qui rapproche réellement ces personnalités, en-dehors du nationalisme et de l’antisémitisme ? Quel danger pour le mouvement social représente cette réunion ? Qu’es-ce qui peut en sortir ? Jean-Yves Camus nous aide à répondre à ces questions.

Le Média : Une grande réunion publique doit se dérouler le samedi 19 janvier entre plusieurs personnalités d’extrême droite. Quelle sera son audience, selon vous ?

Jean-Yves Camus : Je voudrais déjà commencer par rappeler une évidence, que le vocabulaire utilisé par les médias, depuis le début de la crise des Gilets jaunes, a un peu brouillé. Ceux qui vont se réunir à cette occasion ne sont pas l’ultra-droite. Ils ne sont rien de plus que la vieille extrême droite de toujours dans sa version antisémite et complotiste. Ils affirment vouloir une révolution, qui se rapproche de ce que fut la révolution nationale du maréchal Pétain. Ils ne font pas mystère de leurs idées. Rivarol l’explique depuis 1951, numéro après numéro, chaque semaine.

Ce qui me semble « intéressant » dans cette réunion, c’est qu’elle nous permettra de mesurer le nombre de personnes touchées, en-dehors des cercles habituels. Ce genre de rencontres se déroulent plusieurs fois par an. Les anciens d’Europe-Action, les anciens ou actuels de Rivarol et la nébuleuse soralienne se réunissent souvent. Cette fois, il existe un risque. C’est qu’à la faveur du mouvement des Gilets jaunes, la mouvance soralo-complotiste morde au-delà de son auditoire habituel.

Pourquoi cela pourrait être le cas ?

Parmi ces gens qui sont descendus dans la rue pour des raisons d’ordre social, certains sont en recherche d’explications simplistes et globalisantes. Ils sont confrontés à un pouvoir qu’ils détestent, à tort ou à raison. Ils cherchent à comprendre comment il peut se maintenir. Certains ont l’impression qu’un pouvoir politique et un modèle social se maintient, depuis des décennies. Pourtant, de nombreuses personnes se mobilisent contre. Ils peuvent alors être tenté de rechercher une explication totalisante. Ils ont besoin de comprendre comment ce pouvoir se maintient contre un mouvement populaire qui rassemble des dizaines de milliers de personnes dans les rues. Mon explication, c’est que c’est tout simplement parce qu’il est majoritaire dans les urnes.

Le président Macron a été élu par 66% des voix. La seule manière légitime, selon moi, de changer de modèle, c’est de se mobiliser dans les urnes. Mais d’autres ne pensent pas de cette manière. Ils pensent que ce pouvoir tient parce qu’il y a des ressorts cachés derrière. Il survivrait de manière anti-démocratique et anti-naturelle. C’est là-dessus que joue Soral. Mais sa rhétorique est profondément nocive pour la démocratie. Plus on explique que le pouvoir se maintient par des causes, que l’on dirait en religion « supranaturelles », plus on éloigne de l’action politique. S’il y a quelque part des forces cachées et occultes qui tirent les ficelles, le premier réflexe est de se retirer du jeu politique.

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À une époque, les gens à la recherche d’explications globalisantes allaient du côté du marxisme et d’une vraie critique du capitalisme. Pourquoi ce n’est plus le cas ? Soral réussit-il grâce à sa rhétorique faussement marxiste ?

D’abord, pour mettre fin à une fable : Soral n’a rien de marxiste. Il est à la tête d’une entreprise lucrative, qui malheureusement marche relativement bien, et qui est dans le confusionnisme idéologique le plus total. Il n’a pas été gauchiste et le Parti communiste (PCF) a toujours expliqué qu’il n’en a jamais été membre.

Ceci étant dit, pourquoi une partie des électeurs ne va plus du côté du marxisme, comme elle le faisait avant ? D’une part, parce que la gauche a épuisé, me semble-t-il, un cycle qui est celui de sa participation aux affaires. Il existe une déception face au recentrage libéral de la gauche de gouvernement. Il faut se souvenir qu’en 1981 la référence marxiste, ou du moins socialiste, était encore bien présente. Il y a ensuite des questions sociologiques importantes. La classe ouvrière, telle qu’elle existait dans les années 1950, n’existe plus. C’est-à-dire que la classe ouvrière structurée avec une conscience de classe, une culture ouvrière et présente principalement dans les grandes entreprises industrielles du secteur manufacturier (sidérurgie, autres formes d’industrie lourde, etc.) a disparu ou est en voie de marginalisation. Enfin, toutes les études soulignent une déconnexion entre l’appartenance à la classe ouvrière et le sentiment d’appartenance à cette classe. Vous pouvez être objectivement, au sens des classifications de l’Insee, un ouvrier et ne pas vous ressentir comme tel. C’est particulièrement vrai chez les ouvriers spécialisés, qui ont l’impression d’appartenir à la classe moyenne. À l’inverse, un certain nombre de gens qui exercent des métiers très peu spécialisés, et qui vivent avec le salaire minimum ou juste en dessous du seuil de survie, considèrent qu’ils sont des précaires. Il faut y ajouter la baisse tendancielle de l’encadrement syndical, plus prononcée en France que dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Voilà pourquoi l’offre marxiste souffre. À l’ère du digital et des nouveaux médias sociaux, il existe un problème avec la manière dont nous nous informons. Il y a un souci avec la hiérarchie, non pas du vrai et du faux, mais des informations qui nous parviennent.

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Je vais vous prendre un exemple concret. Sur BFM TV, je crois, j’écoutais un représentant des Gilets jaunes de Montargis. Il avait un discours structuré et positif. Il expliquait que sa participation au mouvement des Gilets jaunes avait changé sa vie, parce qu’avant il ne regardait que les émissions de télé-réalité et ne lisait pas les journaux. Il est passé du repli individualiste propre à la société postmoderne à un stade de « conscientisation », qui me paraît positif, grâce à un engagement dans un mouvement sociétal. Mais si on lit en creux, cela signifie qu’il y a quelques mois, il ne regardait que Koh Lanta et ne lisait rien. Combien il y a-t-il de personnes qui ne lisent rien en France ? Parmi elles, certaines s’informent quand même, mais ailleurs. Elles vont sur des « médias de réinformation », qui ont pour particularité de mélanger de l’information vérifiée, rapportant des faits exacts, du commentaire et de l’information beaucoup plus sujette à caution. Celles et ceux qui regardent ces sites ont le sentiment que les médias traditionnels sont intrinsèquement partie prenante d’un système qu’ils exècrent. Subitement, tout ce qui figure sur les « sites alternatifs » devient vrai.

Au-delà de l’antisémitisme et du nationalisme, ces personnalités d’extrême droite restent différentes. Une réconciliation est-elle possible ? Est-il possible de voir émerger un nouveau parti fasciste, comme l’a été le Faisceau dans les années 1920 (2) ?

Si on devait regarder dans les références historiques, on se dirait : « Le Cercle Proudhon est de retour ! » (3) Il faut d’abord voir que les groupuscules d’extrême droite embêtent politiquement le Rassemblement national (RN). Sur tous les plateaux télévisés, ils condamnent l’implication et la violence des groupuscules. Ils doivent être ennuyés par l’implication de certains, qui peuvent discréditer l’ensemble du mouvement.

Parmi les invités du 19 janvier, il y aura Maître Élie Hatem, qui se prétend représentant de l’AF, mais il appartient à une scission. Il s’agit d’une petite association du nom de « Amitié Action française », qui évolue dans un sens plutôt soralien. Les autres membres de l’AF ont suivi un autre chemin Ils ne s’écartent pas du maurassisme, mais considèrent qu’Alain Soral est au-delà de la ligne. Ils ne l’apprécient pas pour une quantité de raisons, qui ne tiennent pas à sa position sur le sionisme, mais à son confusionnisme, son absence de colonne vertébrale, à son absence de culture nationaliste, à son style de vie, etc. Pour plein de gens à l’AF, Soral n’est pas proche de la maison, ne serait-ce qu’intellectuellement.

Je ne crois pas en l’émergence d’un grand parti fasciste. Ces derniers temps, on a beaucoup affirmé que « l’ultra-droite » était en train de multiplier le nombre de ses adhérents. Pourtant, si nous prenons le chiffre donné par Christophe Castaner lui-même, il y a entre 200 et 300 personnes impliquées à Paris dans des heurts violents. C’est à peu près le même nombre que le noyau dur qui, après chaque manifestation contre la loi Taubira, allait de son côté au contact des forces de l’ordre. On a eu une mouvance qui agit par scissiparité.

Ensuite, ceux qui ont un peu d’expérience politique, y compris à gauche de la gauche, sait que les querelles d’egos prennent vite le pas dans cette famille. Les bisbilles, qui proviennent de la marginalité politique, finissent par provoquer des départs et des scissions. Les alliances sont éphémères. Très vite la scissionnite reprend le dessus. Nous sommes face à une mouvance qui est un véritable bouillon de culture. En plus, elle n’a plus de maison commune. Du temps de Jean-Marie Le Pen, c’était le Front national. Vous retrouviez un certain nombre de gens qui étaient tolérés par la direction et qui parallèlement militaient dans des groupuscules : Yvan Benedetti, Alexandre Gabriac et bien d’autres. Il y a eu des candidats monarchistes, même légitimistes, du FN. Il y a aussi eu des militants pro-Pétain, de l’Oeuvre française, etc. Marine Le Pen a mis fin à tout cela. L’une des premières mesures après son élection à la tête du FN, après le congrès de Tours de 2011, c’est précisément de rappeler l’interdiction de la double appartenance. Puis elle a pris des mesures de suspension, qui se sont transformés en départ définitifs, comme les militants de l’Oeuvre française, composé notamment d’Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti. Ils étaient élus. Marine Le Pen s’est privée de gens qui localement, comme Benedetti était à Vénissieux, arrivaient à entrer dans des conseils municipaux avec des scores non-négligeables. Gabriac était quant à lui conseiller régional [Rhône-Alpes – NDLR].

Donc, je ne crois pas en l’émergence d’un parti fasciste. Pour les élections européennes, c’est très compliqué. Cela pose les questions des moyens. Cela peut être, comme cela a été plusieurs fois le cas, des annonces de listes communes, qui n’iront pas jusqu’au bout. Avec les listes RN et Les Patriotes, le créneau est en plus encombré.

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Et il semble également impossible de réussir à s’entendre avec Alain Soral…

En effet ! Il y a déjà eu une liste, celle de Soral et du Parti antisioniste aux élections européennes en Île-de-France, en 2009. Si les scores ont été malheureusement élevés, supérieurs à 5%, dans certaines communes, c’était dans un contexte particulier de très faible participation électorale. Il y avait aussi un effet parfaitement pervers. Dans les communes, comme Garges-les-Gonesses, Orly, Aubervilliers et Stains, où cette liste a réussi des scores impressionnants, ce sont autant de gens qui ont été éloignés de l’action politique. Regarder une vidéo d’Alain Soral n’est pas une action politique. Cela peut au mieux se transformer en geste commercial, si vous achetez ce que vous trouvez sur son site. Ce n’est pas un engagement associatif, ce n’est pas un engagement dans un parti politique, ce n’est pas une volonté de transformer la société. Cela vous laisse scotché derrière votre ordinateur à avaler la parole du gourou.

Notes :

(1) Le 12 janvier dernier, l’Action française a publié un communiqué afin de rappeler qu’elle n’avait plus aucun rapport avec Élie Hatem.

(2) Le Faisceau est un parti fasciste fondé sur l’exemple du parti de Mussolini, par Georges Valois, après une scission avec l’Action française.
(3) Cercle de réflexion réunissant autour de la figure d’Édouard Berth, disciple de Georges Sorel, des anarcho-syndicalistes et des monarchistes, relié à l’Action française (AF). Pour certain, cette synthèse nationale-socialiste aurait inspiré le fascisme.

Anne Steiner : « La seule réaction syndicale à la hauteur des événements serait un appel à la grève générale illimitée »

Entretien initialement publié le 14 janvier 2019 sur Le Média presse

Sociologue et maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Anne Steiner travaille sur la violence politique. Aux éditions L’Échappée, elle a publié deux ouvrages sur les émeutes anarcho-syndicalistes : Le goût de l’émeute : manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la « Belle Époque » (2012) et Le Temps des révoltes : Une histoire en cartes postales des luttes sociales à la « Belle Époque » (2015). Elle revient avec nous sur la mobilisation des Gilets jaunes et surtout sur les points communs entre les Gilets jaunes et les anarcho-syndicalistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

Refus de représentations et de couleurs politiques, action directe et violence : depuis les émeutes anarcho-syndicalistes de la Belle Époque (1879-1914), la France n’avait pas connu un tel mouvement social. Pourtant, le parallèle semble vite atteindre ses limites. Héritiers des Communards, les anarcho-syndicalistes appartenaient à une organisation, la CGT, s’inscrivait dans un cadre idéologique précis, défini dans la Charte d’Amiens (1906), et avait un but bien défini : l’abolition du capitalisme et de l’État bourgeois. Pour les Gilets jaunes, tout cela semble plus flou. Anne Steiner, sociologue et spécialiste nous aide à faire le point.

Le Média : Les Gilets jaunes ont commencé par des blocages sur des ronds-points et des ouvertures de péages. Depuis, le mouvement a évolué vers d’autres formes, avec en plus des rassemblements en grandes villes, qui sont souvent le théâtre d’affrontements musclés avec les forces de l’ordre. Sommes-nous passés des manifestations à l’émeute ?

Anne Steiner : Toute manifestation est susceptible de se transformer en émeute dès lors qu’elle n’est pas efficacement encadrée par un service d’ordre. Le modèle de la manifestation « raisonnable » avec autorisation préalable et trajet négocié s’est mis en place assez tardivement en France. Le premier exemple en a été la manifestation organisée à Paris, le 17 octobre 1909, pour protester contre l’exécution du pédagogue libertaire catalan Francisco Ferrer après qu’une première manifestation spontanée, le 13 octobre, ait tourné à l’émeute avec barricades, tramways et kiosques brûlés, rues dépavées, conduites de gaz mises à nu et enflammées, policiers revolvérisés… Mais c’est seulement après la Première Guerre mondiale que s’impose le modèle de la manifestation autorisée et contrôlée par les organisateurs eux-mêmes, un modèle qui, nonobstant quelques débordements en marge des cortèges, est resté dominant pendant plusieurs décennies.

On a pu voir durant la mobilisation contre la réforme du code du travail en 2016 que ce modèle vacillait et que les organisations syndicales n’avaient plus la force, ni peut-être la volonté, de s’opposer à la tentation émeutière portée par des éléments de plus en plus nombreux et déterminés. Mais il y a une grande différence entre la violence des cortèges de tête, esthétisée, codée, ritualisée même, et sous-tendue par une théorie insurrectionaliste, et la violence des Gilets jaunes, beaucoup plus spontanée, non élitiste, au sens où tout un chacun, quelque soit son âge et sa vision du monde, peut s’y retrouver, y prendre part. Cette violence évoque, bien plus que celle portée par le cortège de tête, celle des cortèges indisciplinés de la Belle Époque « livrés au hasard des inspirations individuelles » que Jaurès, dans un plaidoyer en faveur du droit de manifester, opposait aux grands rassemblements de rue organisés sous le contrôle et la responsabilité du prolétariat lui-même.

Il y a chez les Gilets jaunes un refus ou du moins une désinvolture par rapport aux règles établies depuis 1935 soumettant le droit de manifester à une déclaration préalable et à un itinéraire établi. Dès lors, leurs rassemblements peuvent être considérés comme séditieux et se voient exposés à une répression brutale des forces de l’ordre, ce qui suscite en retour une montée de la violence des manifestants, y compris de la part de ceux et celles qui n’avaient nullement l’intention d’en découdre avec les policiers et gendarmes. Le basculement de la manifestation à l’émeute advient d’autant plus abruptement qu’il n’y a pas d’intention préalable de commettre des violences, qu’il ne s’agit pas de détruire quelque misérable McDonald’s comme le premier mai 2018 pour se disperser ensuite, mais de livrer un combat à mains nues et à visage découvert jusqu’à l’épuisement d’une colère que rien ne peut venir apaiser. L’émeute survient quand la peur déserte les corps et les esprits, quand on ne craint plus les coups, les mutilations, les arrestations, les condamnations, quand la rage s’empare d’une foule sans leaders, ni organisation, sans « catéchisme révolutionnaire », quand elle s’empare de toutes et tous, sans aucune détermination préalable de genre, d’âge, de condition physique…

Refus de toute représentation, de couleur politique et action directe : les Gilets jaunes ressemblent-ils à la CGT anarcho-syndicaliste ?

On ne peut pas comparer les Gilets jaunes, mouvement de masse protéiforme, à une organisation comme la CGT syndicaliste révolutionnaire qui, si elle refusait toute main mise des partis sur les syndicats, avait une vision claire des buts à atteindre et des moyens à utiliser. Il s’agissait de faire advenir une société sans classe ni État par l’action directe et par la grève générale.

En revanche, il est tout à fait possible de faire des analogies entre les grèves de la période syndicaliste révolutionnaire (1000 à 1500 grèves par an sur l’ensemble du territoire et dans tous les secteurs d’activité ente 1906 et 1912), et la mobilisation des Gilets jaunes. Car ces mouvements surgissent souvent au sein de populations faiblement politisées, peu syndiquées, vivant dans des petites villes ou même des villages comme les serruriers de Picardie, les boutonniers de l’Oise, les chaussonniers de Raon l’Étape (je parle au masculin mais la part de la main d’œuvre féminine y est très importante). Le niveau de violence de ces conflits est souvent très élevé avec demeures patronales incendiées ou dynamitées, contremaîtres et patrons brûlés ou pendus en effigie, usines sabotées, bâtiments administratifs attaqués, et rudes affrontements avec la troupe.

Et l’on voit les victimes de ces exactions, découvrant comme au sortir d’un songe, la haine qu’ils suscitent dans le cœur de ces ouvriers et ouvrières qu’ils pensaient pouvoir continuer à opprimer, en toute impunité, à coups de règlements toujours plus draconiens, d’exigence de productivité accrue, de baisses de salaire. Exactement comme les classes dominantes sont prises d’effroi en voyant entrer brutalement en éruption ce peuple de « Gilets jaunes » qu’elles croyaient apathique et à jamais vaincu, ce peuple qui a encaissé pendant plusieurs décennies les délocalisations, l’asphyxie des petites villes et des villages dans lesquels ils se trouvent relégués, la suppression des services publics, la perte de tout pouvoir de décision politique, la multiplication des taxes, et le mépris de moins en moins dissimulé des gouvernants.

Autre point commun, on observe dans les mouvements sociaux de la période syndicaliste révolutionnaire, une remise en question de la démocratie représentative, une méfiance par rapport aux partis politiques et par rapport aux députés qu’on appelle ironiquement les quinze mille ou les QM depuis que leur indemnité parlementaire est passée de 9000 à 15 000 francs annuel. Pour améliorer leur condition, les acteurs de ces mobilisations croient davantage à la grève et à l’épreuve de force avec le pouvoir qu’à l’action parlementaire. Ils ne sont pas réformistes. Il y a un véritable désenchantement par rapport à la République qu’ils ont pourtant chérie.

Contrairement aux émeutes anarcho-syndicalistes, tout se passe le week-end et il n’y a pas de manifestations en semaine. Comment l’expliquez-vous ? Les syndicats traditionnels sont-ils responsables de cet état de fait ?

Les mouvements émeutiers de la Belle Époque adviennent pour la plupart dans un contexte de grèves longues et dures. Et dans un tel cadre, la mobilisation est bien sûr quotidienne. Mais en revanche, la grande révolte des viticulteurs du midi en 1907 a un mode de mobilisation comparable à celui des gilets jaunes avec des rendez-vous hebdomadaires chaque dimanche, seul jour chômé de la semaine. Ils se retrouvent à 15 000 à Capestang le 21 avril 1907, 80 000 à Narbonne le 5 mai, 150 000 à Béziers le 12 mai, 250 000 à Carcassonne le 26 mai, 800 000 à Montpellier le 9 juin. On voit toute une population qui vit de la monoculture de la vigne se soulever contre la paupérisation qui la frappe. Comme les gilets jaunes, les viticulteurs du Languedoc, se disaient apolitiques et n’avaient comme interlocuteur que le gouvernement auquel ils demandaient une législation contre la fraude. À ceux qui s’interrogeaient sur leur appartenance de classe et leurs préférences politiques ou qui les accusaient d’être réactionnaires, ils répondaient : « Qui sommes-nous ? Nous sommes ceux qui doivent partout : au boulanger, à l’épicier, au percepteur et au cordonnier, ceux que poursuivent les créanciers, ceux que relancent les huissiers, ceux que traquent les collecteurs d’impôts. Nous sommes ceux qui aiment la République, ceux qui la détestent et ceux qui s’en foutent. »

Le mouvement des Gilets jaunes ne démarre pas à partir d’une grève. Leur seul interlocuteur est l’État. Ils lui demandent une fiscalité plus juste et une hausse du salaire minimum puisque c’est à l’État qu’il revient de fixer ce montant. C’est une lutte de classes puisqu’elle pose le problème de la répartition des richesses et du pouvoir, mais elle n’a pas l’entreprise comme terrain. Aussi les syndicats sont hors-jeu. Et la seule réaction syndicale à la hauteur des événements serait un appel à la grève générale illimitée qui n’aurait bien sûr aucune chance d’aboutir. Certains salariés pourraient peut-être, profitant de l’affaiblissement de l’exécutif, se lancer dans un mouvement de revendication et utiliser l’arme de la grève. Mais quoiqu’il en soit, le principe des manifestations le samedi me semble très pertinent car il permet à tous, grévistes ou non grévistes d’y participer. Durant la mobilisation contre la réforme du code du travail, si les effectifs des manifestations, qui avaient toujours lieu en semaine, ont décru au fil du temps, c’est en partie parce que qu’il était impossible à beaucoup de salariés de poser de nouvelles journées de grève.

La question du rapport aux forces de l’ordre reste ouverte. Le mouvement doit-il chercher à attirer une partie d’entre elles ?

Au début du mouvement, il y a eu plusieurs tentatives de fraternisation avec les forces de l’ordre, notamment sur les ronds-points. Et bien entendu, policiers et gendarmes auraient pu se retrouver dans les revendications des Gilets jaunes puisqu’ils partagent les mêmes conditions de vie, salaires modestes, et souvent habitat péri-urbain. Mais dès les premières manifestations en ville, les Gilets jaunes ont fait l’expérience de la répression, ils ont été tour à tour nassés, bloqués, aspergés de gaz lacrymogène, soumis à des tirs de LBD ou de grenades offensives, matraqués. Cela a détruit toute illusion d’un possible passage à la sédition des forces chargées de maintenir l’ordre. Seul rempart du gouvernement contre la colère du peuple, celles-ci ont obtenu la compensation financière qu’elles réclamaient et, selon toute vraisemblance, elles tiendront bon.

Pour beaucoup de Gilets jaunes, qui n’avaient jamais manifesté, et qui, dans leur ensemble, ne nourrissaient aucun sentiment d’hostilité à l’égard de la police, cette brutale confrontation avec la répression a constitué un véritable choc. Elle a fait naître une haine incommensurable et une volonté d’en découdre, suscitant en retour un accroissement des brutalités policières. Le nombre de blessés graves est impressionnant. Une femme, qui ne manifestait même pas, a été tuée à Marseille sans qu’on entende le ministre de l’intérieur ou le chef du gouvernement s’excuser. Si la victime collatérale de ce tir de grenade avait été une habitante des beaux quartiers de la Capitale, gageons qu’elle aurait eu droit à davantage d’égards ! Il est, de même, tout à fait inédit d’entendre un ancien ministre, de l’Éducation nationale qui plus est, regretter que les forces de l’ordre ne puissent tirer, à balles réelles, sur les manifestants. On peut se demander d’ailleurs, si en l’absence de toute réponse politique, cela ne va pas finir par arriver.

Des Gilets jaunes ont tenté, en décembre, de bloquer le marché de Rungis, qui alimente Paris et sa région. Lors d’un précédent entretien, vous expliquiez : « Aujourd’hui, il faut faire la grève générale de la consommation, c’est le seul levier sur lequel nous pouvons agir. C’est-à-dire qu’il faut réduire de façon drastique sa consommation de biens industriels, se détourner au maximum des circuits marchands, et produire autrement ce que nous considérons comme nécessaire à notre bien-être. Le capitalisme ne survivrait pas à une désertion en masse de la consommation. » Les Gilets jaunes peuvent-ils se diriger vers cela ?

Les Gilets jaunes ont bloqué également des centres commerciaux et des dépôts de marchandises. Et leurs manifestations hebdomadaires en centre-ville ont eu comme résultat de faire drastiquement chuter les achats au moment crucial des fêtes de fin d’année. Ces fêtes, qui auraient pu sonner le glas du mouvement, n’ont pas entamé le moins du monde la détermination des protestataires. Et c’est là que peut résider l’espoir de voir le mouvement évoluer vers une remise en cause des pratiques habituelles de consommation. Nombre de gilets jaunes ont affirmé qu’ils ne ripailleraient pas comme le veut la tradition et qu’ils préféraient passer le moment du réveillon dans les cabanes édifiées sur les rond-points, ces micro-ZAD. Ils ont expérimenté le goût de la commensalité, comme dans les soupes communistes des grèves d’antan, où l’on collectait des aliments que l’on préparait et mangeait ensemble. De ces expériences inédites, de nouvelles pratiques de consommation peuvent naître. Elles peuvent amener à se détourner de la nourriture industrielle nocive et finalement coûteuse pour produire, échanger et partager de quoi manger. Mais aussi à fabriquer ou à recycler vêtements et objets divers, à mutualiser certains biens comme les véhicules. Au niveau local, sans passer par les applications qui transforment tout ce qui relevait du don, du prêt, du partage, en marchandise.

Actuellement de nombreux Gilets jaunes sont décroissants par obligation et sous-consommateurs par nécessité, ils peuvent très bien le devenir par choix s’ils perçoivent la charge subversive de tels comportements. Cela n’adviendra pas en quelques semaines, il faudra du temps, mais quel que soit son dénouement, cette lutte ne laissera pas indemnes ceux qui l’ont menée et il se peut bien qu’elle les conduise sur ces chemins-là.

Légende de l’image de une : Les Gilets jaunes, le 15 décembre, à Paris

Crédits : Koja