Archives du mot-clé Grèce

Fabien Escalona : « Syriza n’a pas prétendu entraîner la Grèce sur le chemin de la révolution socialiste »

Article initialement publié le 7 septembre 2015 sur Le Comptoir

Fabien Escalona est enseignant à Sciences Po Grenoble et collaborateur scientifique au Cevipol (Centre d’étude de la vie politique de l’Université libre de Bruxelles). Ses travaux portent sur l’évolution de la social-démocratie en Europe ainsi que sur la gauche radicale. Il a notamment publié l’essai « La social-démocratie, entre crises et mutations » à la Fondation Jean-Jaurès. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui sur les récents déboires de Syriza en Grèce et ses conséquences sur l’ensemble de la gauche radicale européenne.

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Grèce : l’espoir européen ?

Article publié initialement le 6 juillet 2015 sur le Comptoir

Ce dimanche 5 juillet 2015 a marqué la réussite d’un exercice démocratique de premier plan, alors que l’Union européenne a révélé toute l’étendue de sa démophobie. Mais même si le gouvernement d’Alexis Tsipras a remporté une bataille, la guerre demeure loin d’être gagnée, tant la suite s’annonce compliquée. L’occasion de revenir sur cet événement majeur qui fait trembler les élites libérales européennes.

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Abstention : la démocratie est morte, vive la démocratie

 

Le résultat des élections européennes qui se sont déroulées dimanche dernier (25 mai 2014) ont été une nouvelle claque pour la classe politique. Tous les commentateurs se sont focalisés sur le Front national (FN) qui est arrivé en tête avec 24 % des suffrages exprimées. Mais le vrai fait marquant est le niveau élevé d’abstention qui a atteint 57,5 % des électeurs (et 73 % chez les moins de 35 ans). Ce chiffre, certes en baisse par rapport aux Européennes de 2009, en dit long sur l’état de notre démocratie et devrait interroger sérieusement. Mais évidemment aucun des grands spécialistes acclamés par le système ne se posera les bonnes questions, préférant se faire passer pour plus stupides qu’ils ne le sont.

 

Les dernières Européennes ont subi un nouveau boycott massif des citoyens français. Certes, cela tient en grande partie à la spécificité de cette élection et on peut parier sans trop prendre de risque que le prochain grand scrutin national connaîtra une abstention moins massive. En effet, les Européennes ont le paradoxe d’être à la fois une élection d’une extrême importance – l’Union européenne (UE) jouant un rôle centrale dans la politique nationale – et sans vrai enjeux – le Parlement européen n’est au fond qu’une super chambre d’enregistrement, sans pouvoir de modification radicale. Il faut ajouter à ceci la complexité de la construction européenne et son éloignement par rapport aux citoyens. Pour finir, il ne faut pas oublier que certains petits partis (comme le M’Pep ou le MRC) et des intellectuels (comme Emmanuel Todd) ont appelé au boycott, et même si leur rôle a sûrement été limité, il n’a pas été inexistant. Mais pourtant, une vraie tendance de fond existe. Depuis une trentaine d’années, l’abstention augmente tendanciellement, au point d’être devenu le vrai premier parti des classes populaires. On assiste ainsi plus que jamais à ce que l’intellectuel Cornelius Castoriadis appelait la « montée de l’insignifiance ». Il convient alors de comprendre comment et pourquoi le peuple français, dont Karl Marx avait analysé le caractère fondamentalement politique, se transforme en peuple apolitique. Deux raisons complémentaires et indissociables peuvent être retenues : la première porte sur le système politique, la seconde sur notre société et les individus qui la composent.

 

« Si voter ça servait à quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit » Coluche

 

La dépossession du pouvoir politique

« Le principe de base de la constitution démocratique c’est la liberté. (…) Et l’une des formes de la liberté c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant » écrivait Aristote au IVème siècle avant J-C[i]. Une vision très éloignée de ce que l’on tient aujourd’hui pour principe démocratique. Pourtant, en 1762, Jean-Jacques Rousseau montrait que le suffrage universel n’était pas suffisant pour garantir un système politique donnant le pouvoir au peuple[ii]. L’élection seule fonde une « aristocratie élective » (aristos, les « meilleurs » en grec, l’élection étant le choix des meilleurs). Si le peuple est libre les jours d’élection, il est loin de posséder le pouvoir le reste du temps. Notre Vème République, véritable « monarchie républicaine », n’est qu’une forme d’aristocratie élective. La conséquence de cette forme de gouvernance est d’infantiliser le peuple. Dépossédé, il s’habitue à n’être consulté que sur des choix limités. Le peuple ne se compose plus de citoyens, mais d’«esclaves incapables de se gouverner » pour reprendre une formule aristotélicienne.

Evidemment, ça n’explique pas tout. La dépossession politique n’est pas exclusivement due à la Vème République. Celle-ci est d’ailleurs elle-même dépossédée. Sorte de bonapartisme républicain, notre système d’inspiration gaulliste repose sur un pouvoir exécutif fort. Pourtant, jamais dans l’histoire de notre pays le gouvernement n’a semblé autant incapable de gouverner. « L’Etat ne peut pas tout » déclarait l’ancien premier ministre Lionel Jospin, en abandonnant les ouvriers de Michelin, en 2000. On pourrait même se demander s’il peut encore faire autre chose que des cadeaux à la bourgeoisie. La mondialisation et l’Union européenne – qui représente une forme totale de mondialisation à l’échelle régionale –, en mettant en hyper-concurrence les travailleurs et en transformant les entreprises en énormes prédateurs au-dessus des frontières et cadres nationaux (et donc des lois démocratiques), a rendu le capitalisme tout puissant. C’est bien une guerre de classes qui se joue, avec un rapport de force déséquilibré. Dans ce contexte, les autorités politiques sont transformées en simples techniciens, gestionnaire du grand Capital[iii]. Les citoyens sont donc doublement dépossédés, car le pouvoir échappe même à ceux qui leur ont confisqué. Conscients intuitivement de cela, les électeurs n’ont plus grand intérêt à voter. Ils voient clairement le manège qui se déroule devant leurs yeux : la politique n’est plus qu’une alternance sans alternative. Peu importe le résultat, le libéralisme est toujours vainqueur.

Et quand le peuple a le choix, comme lors du référendum sur le traité constitutionnel du 2005, si ce choix n’est pas conforme au souhait des élites, ces dernières n’hésitent pas à afficher leur dédain pour l’expression populaire en passant outre le résultat. Dur d’espérer changer quelque chose par le vote. Pourtant, l’explication de l’abstention par la dépossession du pouvoir ne peut se suffire à elle-même. Car, le vote ne représente finalement qu’une partie infime de la politique. Si les citoyens voulaient réellement reprendre le contrôle des choses, ils se révolteraient activement et pas seulement passivement en boycottant les urnes. Il s’agit donc aussi d’une régression de la politique en son sens le plus large, au sens de la civilité.

 

« L’homme est un animal politique qui traîne la patte » Lucio Bukowski

 

Individualisme et destruction du communautaire

Le désintérêt pour la vie de la Cité (polis) est un symptôme de notre époque. C’est donc  dans la particularité de notre société qu’il faut chercher les conséquences. Nous vivons à l’ère de l’individualisme. Ce dernier ne doit pas être entendu comme une simple montée de la liberté individuelle. Il faudrait plutôt retenir la définition du philosophe Emmanuel Mounier pour qui « l’individu est la dissolution de la personne dans la matière »[iv]. En résulte un repli inévitable vers la sphère privée, qui dégénère en effacement du public. C’est ainsi que l’on passe de l’individualisme à l’obsession narcissique. Forme vide, l’homme post-moderne n’est plus capable d’envisager les choses collectivement, ni de penser un quelconque changement social. « Pour Narcisse le monde est un miroir ; pour l’individualiste farouche d’antan, c’était un lieu sauvage et vide qu’il pouvait façonner par la volonté », écrivait l’historien et sociologue Christopher Lasch en 1979[v].

Or, la politique ne peut être une chose individuelle. C’est d’ailleurs l’idée qui est exprimée par Aristote quand il définit l’homme comme étant un zoon politikon. La traduction d’« animal politique » n’est pas suffisante, politikon en grec ne renvoyait pas qu’à la qualité civique, mais aussi au social et au communautaire. La politique ne peut pas exister pleinement dans une société où les citoyens ne sont que simplement liés par des rapports contractuels – et c’est sans doute la plus grande erreur de Jean-Jacques Rousseau. Elle est affaire de communauté[vi], de passion, de sentimentalité, de partage et de traditions. Voilà pourquoi une fois que l’homme devient une « monade isolée, repliée sur elle-même », selon l’expression de Marx[vii], il n’est plus qu’« un animal politique qui traîne la patte », comme le scande le rappeur Lucio Bukowski.

Cette dimension échappe aux politologues contemporains, car la conception moderne de la politique est erronée. La dichotomie, certes pratique dans une perspective gramscienne[viii], entre « société civile » et « société politique » est fausse. Le politique et le social ne peuvent être dissociés et le premier n’est possible que s’il existe un lieu puissant de rencontre des personnes dans l’espace public (l’agora athénienne) faisant le lien entre l’espace purement public (l’ekklesia) et celui exclusivement privé (l’oikos). Mais aujourd’hui, l’agora est asphyxiée par les marchés (financiers et économiques), sans que personne ne s’en inquiète. Pourtant, c’est bien là que se joue la dépolitisation, dans une nouvelle anthropologie réfractaire à la notion de bien commun, imposée par le capitalisme.

 

La montée de l’abstention révèle beaucoup sur notre société. Nous ne sommes plus dirigés que par des politicards qui ne proposent rien d’autre que de gérer les affaires de la classe bourgeoise. Fini les projets de civilisations, il n’y a plus que luttes de pouvoir, combats d’égos et calculs intéressés. Cette évolution n’est pas nouvelle, puisque Charles Péguy n’avait de cesse de déplorer ce phénomène et écrivait en 1910 : « Tout commence en mystique et tout finit en politique »[ix]. Ce qui est change réellement, c’est la violence de cela, l’illusion – à quelques exceptions près – n’opérant plus du tout. Dans le même temps, les citoyens sont de moins en moins capables de vivre les uns avec les autres et de s’imaginer un destin commun. L’impasse dans laquelle nous sommes plongés semble profonde et une chose est certaine : le FN n’est pas une solution.

 

Pour aller plus loin :

 

 

[i] Aristote, Politique

[ii]Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social

[iii]Tâche qu’ils ont eux-mêmes choisi et qui ne vient d’aucune force mystérieuse.

[iv]Emmanuel Mounier, Le Personnalisme (1949)

[v] Christopher Lasch, La culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances

[vi]Pour comprendre la distinction fondamentale entre « société » et « communauté », ainsi que le passage de l’un à l’autre, se reporter au livre du sociologue allemand Ferdinand Tönnies intitulé Communauté et Société(1887). En résumé, on peut dire que la première est d’autre affective et relève de la tradition et des mœurs, quand la seconde est froide et individualiste.

[vii]Voir par exemple Sur la question juive et la critique des droits de l’homme développée par le philosophe, déjà présentée sur ce blog.

[viii]Le penseur communiste italien Antonio Gramsci utilise cette dichotomie afin d’expliquer comment le maintien politique du pouvoir dépend de l’acceptation de la « société civile » et l’importance de celle-ci dans le processus de prise de pouvoir.

[ix] Charles Péguy, Notre Jeunesse

Grèce : chronique d’une tragédie contemporaine

Tiré d’un encart écrit pour un article intitulé « Grèce : la révolution sera télévisée », publié le 16 juin 2013 sur RAGEMAG par Paul Tantale

Les dirigeants de la Commission européenne, de la BCE et du FMI n’ont absolument rien à envier à EschyleSophocle et Euripide, tant le sauvetage de la Grèce par la fameuse Troïka tient plus de la tragédie antique que du film de super-héros contemporain. Petit rappel des faits : fin 2009, soit un an après le déclenchement de la crise mondiale, les marchés financiers commencent à s’inquiéter de l’ampleur de l’endettement public de certains pays : Portugal, Irlande, Italie, Grèce, et Espagne (surnommés les PIIGS). Puis c’est au tour des agences de notations de s’en mêler et de dégrader la Grèce. Les taux d’intérêt augmentent drastiquement, le pays risque d’être en cessation de paiement et la Troïka décide de l’aider en avril 2010. Un plan de sauvetage qui a un coût : la mise en place de réformes dites structurelles – comprendre par-là de libéralisation de l’économie – afin de remettre l’économie hellène sur les bons rails. Athènes est sommée de flexibiliser son marché du travail, d’augmenter ses recettes et de diminuer ses dépenses en appliquant le célèbre consensus de Washington. En vrac, on peut noter : la création d’un sous-SMIC pour les jeunes et les seniors, l’âge de départ à la retraite rehaussé tout comme la TVA, de nouvelles taxes, les indemnités de chômage diminuées et, dorénavant, la capacité pour les entreprises de renvoyer leurs employés comme bon leur semble. Ces mesures sont loin de faire l’unanimité. Paul Krugman, le Nobel d’économie 2008 plaide par exemple pour une annulation de la dette grecque et sa sortie de la zone euro. Mais le dogme néolibéral est toujours le plus fort.

Malheureusement, les choses ne se passent pas comme prévu. Le PIB se replie, les recettes avec, et les dépenses stagnent. Résultat : le poids de la dette augmente. Les socialistes au pouvoir (parti du Pasok de Papandréou) sont contraints de démissionner, en 2011, et un gouvernement de coalition (socialistes, conservateurs et extrême-droite) est mis en place. Rien n’y fait cependant : la Troïka est obligée début 2012 de faire une première concession et la dette est restructurée (53,5% de la dette est grosso modo effacée, soit 107 milliards d’euros). Ce n’est toujours pas suffisant et les électeurs tentent de pénaliser les partis du système au législatives de mai. Après un double vote qui a failli mener au pouvoir le SYRIZA d’Alexis Tsipras – et fait naître l’espoir chez toute la gauche radicale européenne – ce sont finalement les socialistes et les conservateurs qui sont reconduits.

Mais, double coup de théâtre ! Le premier a lieu le mois dernier avec l’invalidation des travaux économiques qui avaient inspiré ces politiques. Keneth Rogoff et Carmen Reinhart ont admis s’être trompés dans leurs calculs. Après correction d’une erreur dans leur tableau Excel, des experts trouvent qu’un niveau d’endettement représentant 90 % du PIB ne pénalise pas aussi significativement qu’ils le supposaient la croissance (soit non pas une moyenne en récession de -0,1 % par an, mais une croissance positive à 2,2 % par an). Plus rien ne justifie alors les politiques d’austérité imposées aux peuples européens depuis 3 ans et à divers pays du tiers-monde depuis bien plus longtemps. Le second coup de théâtre vient du FMI lui-même qui, dans son dernier rapport sorti le 7 juin dernier, admet s’être trompé dans la gestion de la crise grecque. Il reconnaît maintenant avoir exigé des réformes trop dures et pense qu’une restructuration de la dette aurait dû intervenir courant 2010, soit deux ans plus tôt, la situation politique européenne de l’époque l’empêchant. Mais la Commission européenne ne veut rien entendre et son commissaire aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, estime ne rien avoir à se reprocher. En attendant, les Grecs, eux, ont connu leur 18e trimestre consécutif de récession – un record absolu – et espèrent une nouvelle restructuration, asphyxiés par le poids d’une dette qu’ils ne pourront jamais rembourser et par des politiques d’austérité imposées comme châtiment divin pour les punir de leurs excès, d’après Paul Krugman.