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Ce qu’il reste à faire aux Antilles après la tournée de Valls : tout

 

C’est officiel, la France redécouvre que tout n’est pas rose dans ses départements et régions d’outre-mer. Ponctuellement des événements le lui rappellent. En 2009, ce fut une grève générale en Guadeloupe qui s’est ensuite propagée en Martinique puis en Guyane. Aujourd’hui, c’est encore de Guadeloupe que le signal est envoyé, avec des chiffres sur la délinquance affolants qui ont conduit le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, à se rendre sur place, pour une tournée jugée plutôt décevante. Quels seraient les facteurs à l’origine de cette violence ? Une combinaison, à n’en pas douter, qui pourrait avoir sa source dans l’économie locale.

Alors que depuis l’arrivée au pouvoir du Parti Socialiste, les violences marseillaises et corses agitent le quotidien médiatique et bousculent l’agenda de nos ministres, pas un mot sur les DROM. Il a fallu attendre que la situation devienne totalement ingérable en Guadeloupe et que le département enregistre son 37e meurtre de l’année (plus que les Bouches-du-Rhône et la Corse réunies) pour que Paris daigne y prêter attention. La situation n’est pas franchement meilleure en Martinique et en Guyane. Ces chiffres ne font que refléter les situations économiques et sociales désastreuses de ces départements.

La misère n’est pas plus belle au soleil

Dans l’imaginaire collectif, Martinique, Guadeloupe et Guyane riment avec îles (pour les deux premières), soleil, mer, vacances, etc. Si, vu de la Métropole, tout ceci est évidemment vrai, la réalité est moins paradisiaque pour les habitants. Les grèves de 2009 l’avaient d’ailleurs très bien illustré. Pour rappel, à l’époque la Guadeloupe avait connu un mois et demi de blocage, la Martinique un mois et la Guyane un peu moins. La cause peut sembler minime : le prix de l’essence. Mais dans ces territoires structurellement en difficulté, la moindre petite étincelle peut provoquer une gigantesque déflagration. Les conséquences de la crise de 2008 n’ont pas attendu pour se faire sentir. Voilà comment en décembre l’Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe (UGTG, syndicat majoritaire sur l’île) décide une grève générale pour protester contre la hausse des prix de l’essence. Dans un département où les prix sont supérieurs de 15% à la moyenne nationale et où les salaires sont sensiblement inférieurs, chaque attaque contre le pouvoir d’achat se fait ressentir.

Seule en décembre 2008, l’UGTG est vite rejointe par une cinquantaine d’associations. Le LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, qui pourrait être traduit en français : « collectif contre l’exploitation ») voit le jour et le leader indépendantiste marxiste de l’UGTG, Elie Domota, fait son apparition dans les médias. Le 20 janvier 2009, la Guadeloupe est officiellement bloquée. Quinze jours après, c’est l’île aux fleurs (la Martinique) qui s’y met, avant d’être rejointe par la Guyane. Un blocage complet des activités ainsi que des ravitaillements qui prend fin le 5 mars 2009 en Guadeloupe avec un accord multilatéral entre le LKP, le Medef guadeloupéen, l’État français et le conseil régional. Celui-ci prévoit notamment une hausse des salaires. La Martinique et la Guyane suivent rapidement.

Si ces grèves ont trouvé une issue en apparence favorable, le malaise subsiste aujourd’hui. Il s’est même accru et les populations locales ont l’impression d’avoir à nouveau été abandonnées par l’État. Et pour cause, les chiffres sont effrayants. Le taux chômage atteint actuellement presque 25% dans les trois départements, soit le double de la moyenne nationale. Les jeunes qui représentent une part importante de la population (la proportion de moins de 25 ans varie de 30% à 40%) connaissent toutes les difficultés du monde à s’insérer sur le marché du travail (près de 60% de chômage chez les actifs de 15 à 25 ans). Nous pouvons ajouter au tableau un taux de participation (proportion des personnes en âge de travailler, c’est-à-dire de 15-64 ans en France, exerçant un emploi où en cherchant un officiellement) particulièrement faible, ce qui reflète un marché du travail très dégradé. Le pouvoir d’achat reste quant à lui très faible avec des salaires plutôt faibles et des prix élevés. Ces chiffres ne sont malheureusement que le triste reflet du manque de dynamisme de l’activité économique de ces pays.

Certes, à première vue, ces territoires se portent mieux que leurs voisins caribéens (pour la Martinique et la Guadeloupe) et d’Amérique du sud (pour la Guyane) mais les apparences sont trompeuses. Le secteur agricole reste encore très spécialisé (bananes, ananas et cannes à sucre) avec une forte production vivrière où les faibles surplus sont simplement revendus au marché local. L’industrie, principalement agroalimentaire et en biens intermédiaires, est encore très jeune et de taille trop modeste. Le tourisme, principal secteur d’activité, subit de plein fouet la concurrence des îles ou pays voisins, plus attractifs grâce à la faiblesse des prix.

Les trois départements vivent principalement des aides de l’État et de l’Union Européenne (faisant parties des régions les plus pauvres de l’Union) et sont placés de fait dans un état de dépendance vis-à-vis d’eux. Les ménages martiniquais, guadeloupéens et guyanais sont aussi parmi les plus endettés de France. Dernière caractéristique : l’existence d’une vraie économie informelle du « don » et de solidarité, rendue possible par la forte présence de campagnes à proximité des villes caractérisées par les jardins créoles, permet d’assurer un niveau de vie décent. Tous ces handicaps restent malheureusement des vestiges de l’époque coloniale.

Antilles : une lutte des classes ?

Si les DROM n’ont plus rien à voir structurellement avec les colonies, certains mouvements peuvent y faire penser. Par exemple, durant les grèves de 2009, la lutte pour l’autonomisation a semblé resurgir. Le slogan principal du LKP a notamment été remis en cause (« La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo : yo péké fè sa yo vlé adan péyi an-nou » ou en français : « La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux : ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays »). Les Békés (descendants de colons) ont été pointés du doigt de manière virulente. Si l’on peut écarter d’emblée la thèse d’un blocage général qui aurait eu pour but de chasser les Békés, les questions d’autonomisation — pour ne pas dire indépendance — et de rivalités ethniques peuvent se poser. Car les rapports sociaux nés de la période esclavagiste n’ont pas totalement disparu. Le racisme est encore bel et bien présent, tout comme le colorisme reste une réalité : pour les Noirs, avoir une peau plus claire reste un avantage. Ceux-ci se sentent encore divisés entre Noirs au teint plus foncé, Chabins (Noirs possédants une couleur de peau plus claire) ou Mulâtres (personnes nées d’un parent blanc et d’un parent noir). Les descendants d’Indiens (les « Coolies » en Martinique ou les « Zindiens » en Guadeloupe) sont encore peu considérés. À ce tableau viennent s’ajouter diverses minorités (descendants de Libanais, de Syriens ou d’Asiatiques principalement) : l’île est fondamentalement diverse. Mais dans cette mosaïque, c’est bien l’opposition entre Noirs et Blancs qui semble surclasser l’antagonisme entre prolétaires et bourgeois.

Les Békés sont décrits comme les habitants créoles de peau blanche et descendants des premiers colons européens en Martinique et Guadeloupe (il n’y a pas de Béké en Guyane, même si bons nombres des entreprises locales sont aux mains des Békés martiniquais et guadeloupéens). En réalité, ils sont tous issus de Martinique. En effet, lors de l’abolition de l’esclavage de 1794, les troupes révolutionnaires de Victor Hugues ont tué la plupart des grands propriétaires terriens guadeloupéens. Un sort que n’ont pas connu les colons martiniquais, l’île étant devenue possession anglaise durant cette période. Les quelques rescapés guadeloupéens sont normalement appelés les « blancs pays » auxquels sont venus s’ajouter de nombreuses familles martiniquaises. Aujourd’hui, ces grandes familles se partagent la plus grosse part du gâteau. Elles sont perçues comme un groupe social raciste, endogame, qui cherche à tout prix à se préserver. Tout le monde se souvient encore des propos d’Alain Huygues-Despointes, ponte de l’industrie alimentaire locale martiniquaise qui déclarait en 2009 sur Canal+ : « Les historiens ont exagéré les problèmes », ainsi que : « Dans les familles métissées, les enfants sont de couleurs différentes, il n’y a pas d’harmonie. Moi, je ne trouve pas ça bien. Nous, on a voulu préserver la race. » Plus récemment, en 2011, Sylvie Hayot, nièce de Bernard Hayot (deuxième fortune martiniquaise), a été condamnée pour avoir dit à des pompiers guadeloupéens noirs venus la secourir à la suite d’un accident de voiture : « Pa mannyé mwen, sal nèg » (« Ne me touchez pas, sales nègres ») ; avant de les gifler et de leur cracher dessus, des propos d’un racisme profond, douloureux à entendre.

« Un État qui est paradoxalement très présent mais impuissant quand il s’agit de briser les cartels qui règnent sur l’économie local ou de sauver les emplois qui disparaissent à grande vitesse. »

Cependant, cette vision est très simpliste et ne peut pas expliquer les vrais problèmes socio-économiques des DROM. En effet, cette analyse ne prend pas totalement en compte les évolutions sociales de ces dernières décennies, comme le souligne le Béké Roger de Jaham. Ainsi, bon nombre d’entre eux ont été déclassés et appartiennent à la classe moyenne antillaise ou sont devenus de « petits Blancs ». Plusieurs Blancs ont d’ailleurs manifesté en 2009. Prenons l’exemple de la Martinique, île la plus soumise à la domination békée. En 1848, à la suite de l’abolition définitive de l’esclavage, la colonie comptait environ 10 000 Békés. Ils seraient entre 1500 et 3 000 aujourd’hui. Si certains ont depuis quitté la Martinique, il est raisonnable de penser qu’une part non négligeable s’est intégrée dans la communauté noire, ce qui explique l’émergence de Noirs avec des patronymes issus de la communauté békée. D’un point de vue économique, ils produisent 20% du PIB (majoritairement partagé par 8 grandes familles). Ce chiffre est  certes énorme pour une communauté représentant moins de 1% de la population, mais il est faux de dire qu’ils possèdent la majorité du département.

Parmi les 5 plus grandes fortunes de Martinique, nous dénombrons 3 Békés mais aussi un Martiniquais d’origine chinoise (Charles Ho Hio Hen, 3e) et un autre Martiniquais (Robert Parfait, 5e). Les Békés détiennent aussi 42% des grandes surfaces (dont 25% des hypermarchés, mais ne représentent que 13% en parts de marché), 19% de la distribution alimentaire moyenne, 65% des terres agricoles et 90% de l’industrie agro-alimentaire (mais seulement 30% de la canne, du sucre et du rhum, le reste étant détenu par des sociétés métropolitaines). Les Békés sont cependant très minoritaires dans le secteur foncier, et ils sont presque totalement absents des médias, du secteur des transports, du secteur financier ou encore des télécommunications. C’est donc bien dans la structure économique qu’il faut chercher le fond du problème.

Des problèmes économiques de fond

L’économie ultramarine est une économie d’oligopoles privés (locaux et métropolitains), avec une forte étatisation. Cette situation est due à des raisons spécifiques. Près de 70 ans après la départementalisation, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane restent très dépendantes de la métropole. Le système colonial a laissé place à un système post-colonial qui en garde les travers. Dans cette structure, les grandes familles – Békés et autres comme Ho Hio Hen ou Parfait – sont maintenues avant tout grâce à l’État français. Car ces trois départements ont un problème fondamental : ils se situent à plus de 5 000 kilomètres de la capitale.

Dans cette perspective, l’action de l’État libéral leur impose dans les grandes lignes les mêmes recettes qu’en Métropole et laisse l’oligarchie locale se charger des détails. Le niveau élevé des prix illustre très bien cette double erreur. Elle s’explique par deux facteurs. Le premier provient de la sous-production structurelle de ces 3 départements qui les oblige à importer une majorité de produit. Ces importations se font majoritairement en provenance de la Métropole, alors qu’il serait moins coûteux d’importer localement. Ajoutons à cela que les coûts sont gonflés par la taxe de l’octroi de mer (mise en place en 1670 !) que les habitants assimilent à du racket. Les mesures prises récemment par l’Autorité de la concurrence sur l’oligopole sur le fret en provenance d’Europe du Nord n’ont pour le moment pas porté leurs fruits. Le second facteur vient des marges énormes que se font les quelques distributeurs qui s’entendent. Certes, depuis 2011, les Guadeloupéens bénéficient d’un Bureau d’Études Ouvrières chargé du contrôle des prix dans la distribution mais celui-ci est encore inefficient.

La forte présence d’un État si éloigné se révèle vite déstabilisante. En Martinique, Guadeloupe et Guyane, les fonctionnaires représentent entre 30% (pour les deux premières) et 40% (pour la troisième). Ceux-ci, souvent métropolitains, bénéficient de nombreuses primes, dont une qui s’élève à 40% de leur salaire pour compenser le coût élevé de la vie. Si elle est très utile aux fonctionnaires, elle est néfaste aux salariés du privés, car elle crée des économies à deux vitesses et augmente artificiellement la masse monétaire en circulation (et donc maintient le niveau élevé des prix). Un État qui est paradoxalement très présent mais impuissant quand il s’agit de briser les cartels qui règnent sur l’économie locale ou de sauver les emplois qui disparaissent à grande vitesse.

Les problèmes ultramarins sont complexes et les solutions seront multiples. Guadeloupe, Guyane et Martinique souffrent d’une économie post-coloniale et de l’éloignement avec une Métropole dont elles sont trop dépendantes. Une situation qui interroge sur la départementalisation. Si aujourd’hui, peu revendiquent encore l’indépendance, l’autonomie est souvent avancée aux seins des gauches radicales locales, du Mouvement Indépendantiste Martiniquais au Parti Communiste Guadeloupéen. Une solution qui a été majoritairement rejetée en Martinique et Guyane le 10 janvier 2010.

Sur la violence ultramarine

Si Paris découvre la délinquance ultramarine, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, ni purement guadeloupéen. Depuis 2008, date où l’Observatoire National de la Délinquance a décidé d’inclure les départements d’outre-mer dans son palmarès, Martinique, Guadeloupe et Guyane sont constamment dans le peloton de tête. En 2012 (dernier rapport connu), la Guyane était alors le 2e département où on constatait le plus d’agressions physiques par habitant, derrière la Seine-Saint-Denis (19,54 et 19,90 pour 1 000 habitants), tandis que la Martinique et la Guadeloupe étaient toutes deux dans le top 10 (respectivement 5ème et 6ème). Dans les trois départements, la proportion d’homicides volontaires était particulièrement élevée.

Pourtant, la tendance est devenue inquiétante ces derniers mois. La Guadeloupe (et ses 400 000 habitants) dépasse les 40 meurtres depuis le début de l’année, alors que la Corse (environ 310 000 habitants) et Marseille (environ 800 000 habitants) n’atteignent pas encore les 15 chacun. Dans le même temps, la Guyane reste championne des homicides rapportés au nombre d’habitant (environ 10 pour 100 000 habitants).

Plusieurs causes sont avancées. La première est que les trafics de drogue et d’armes progressent. Mais la proportion de règlements de compte reste inférieure à celle de la cité phocéenne. Une deuxième explication est une banalisation de la violence : la Guadeloupe est championne des meurtres pour des peccadilles. Par exemple, cette année, un jeune a été assassiné pour un compliment à une jeune fille en boîte de nuit ! La violence intrafamiliale progresse fortement aussi. En Guyane, l’orpaillage n’y est pas étranger non plus. Quoi qu’il en soit, le manque de moyens policiers ainsi que la structure économique et sociale jouent tous deux un rôle déterminant et dans ces deux domaines, la tendance est à la dégradation.

Les mouvements sociaux en Guadeloupe

Le blocage de début 2009 ne fût évidemment pas le premier mouvement social en Guadeloupe depuis la loi de départementalisation de 1946. Deux grèves sont restées dans les mémoires ultramarines et restent de mauvais souvenirs : celles de février 1952 et de mai 1967.

La première, celle de février 1952 est aussi connue sous le nom de « Massacre de la Saint-Valentin ». Fin 1951, plusieurs ouvriers en Grande-Terre contestent leurs conditions de travail : à la fois la pénibilité de leurs tâches et aussi leur faible niveau de rémunération. Début 1952, les choses s’accélèrent, le mouvement gagne la Basse-Terre et les fonctionnaires se mêlent aux ouvriers et aux paysans – qui avaient rejoint rapidement la contestation – pour réclamer une augmentation de salaire. Dès lors, en janvier une grève générale et illimitée est lancée. Mais celle-ci dégénère vite, car les grands Békés sont décidés à ne pas se laisser faire et organisent la riposte. Le 11 février, les CRS occupent la ville du Moule, cœur de la contestation. Le drame se produit le 14 février : ceux-ci ouvrent le feu sur les grévistes : 4 guadeloupéens trouvent la mort et 13 autres sont blessés. En souvenir, une rue du Moule a depuis été baptisée « Rue du 14 février 1952 ».

Mai 1967 est tout aussi dramatique. Un an avant la plus grande contestation sociale française de l’après-guerre, les ouvriers guadeloupéens se mobilisent. Ils réclament cette fois une hausse des salaires ainsi que les mêmes droits que les ouvriers métropolitains. Le blocage est général et les tensions sociales sont à leur comble. On prête alors au représentant du patronat, Georges Brizzard, cette phrase : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail ! », prononcée le 26 mai… jour du début du drame. Gendarmes/CRS et grévistes s’affrontent brutalement entre le 26 et le 29 et le bilan est effroyable : entre 7 et 200 morts (selon les sources) du côté des grévistes et une trentaine de gendarmes blessés. La grève est finie, les travailleurs sont vaincus.

Boîte noire

Thomas Porcher, économiste : « le gaz de schiste ne crée pas d’emplois »

Texte publié le 12 août 2013 sur RAGEMAG

Le gaz de schiste est le sujet brûlant du moment. D’un côté, ses partisans avancent qu’il permet une réindustrialisation outre-Atlantique, ainsi qu’une baisse des prix. De l’autre, ses détracteurs rétorquent que les risques sismiques et environnementaux sont trop élevés. François Hollande a tranché puisqu’il interdit pour le moment l’exploitation du gaz de schiste mais ne l’exclut pas définitivement si de nouvelles techniques, autres que la fracturation hydraulique, voyaient le jour. Guettant la croissance comme des personnages de Beckett, les politiques gardent la porte ouverte. Face aux lobbys qui se font de plus en plus pressants, le gouvernement résistera-t-il longtemps ? Une option qui devrait pourtant être définitivement exclue, alors que, comme le rappelle Thomas Porcher dans son dernier ouvrage sur le sujet, l’exploitation des gaz de schiste, ce sont des risques considérables pris pour des gains pour le moins incertains. L’économiste revient ici sur les principales données du problème.

Alors que le gaz de schiste se révèle être une manne pour l’économie américaine, vous expliquez dans votre dernier livre que les gains seraient nuls pour l’économie française. Pouvez-vous développer ?

Les gains seraient nuls pour l’économie française, premièrement parce que les gains économiques liés au gaz de schiste sont dus au fait que les prix ont baissé aux États-Unis. Or les marchés du gaz américain et européen ne marchent pas pareil. Le marché outre-Atlantique est un marché spot qui répercute directement les mouvements de l’offre et de la demande, alors qu’ici nous avons un marché de contrats à terme, plus rigide. Or pour faire bouger les prix, il faudrait que l’on puisse renégocier ces contrats. Si nous produisons 5-10 % de gaz de schiste, ce ne sera pas suffisant pour aller voir les exportateurs pour renégocier : ils vont simplement nous rire au nez ! Donc la seule solution pour faire baisser les prix, ça serait de produire massivement. Et encore, rien n’indique que même comme cela les prix baisseraient. Le deuxième problème concerne les créations d’emploi : aux États-Unis, le gaz de schiste a créé 600 000 emplois, pour 500 000 puits. En France, si nous voulons créer 100 000 emplois, il faudra 90 000 puits. Le gaz en général n’a jamais créé d’emploi, c’est pour cela que l’on parle de rente gazière. Pour qu’il y ait un effet sur le marché du travail, il faut avoir recours au forage massif, comme les États-Unis.

Le commissaire à l’Environnement de l’Union Européenne a déclaré, je cite, « l’Union Européenne n’interdira pas la fracturation hydraulique ». Comment prenez-vous cette nouvelle ?

Il y a une telle hétérogénéité en Europe quant à la question du gaz de schiste que c’était la seule conclusion possible. L’Angleterre s’y engage, avec le système fiscal le plus avantageux du monde, la Pologne s’y engage également, alors que la France refuse. La Commission ne pouvait pas l’interdire. Mais les États gardent une marge de manœuvre puisque la Bulgarie et la France ont interdit la fracturation hydraulique. Ce n’est pas le meilleur signal pour la transition énergétique mais compte-tenu de l’hétérogénéité européenne, la Commission ne pouvait pas faire mieux.

En France, le ministère de l’Environnement est le plus instable (14 ministres ou secrétaires d’État en 20 ans) : est-ce révélateur du vrai pouvoir des lobbys industriels ?

Les lobbys ont un pouvoir énorme et des relations politiques mais je ne vois pas comment ils peuvent influencer directement les changements de ministre. C’est vrai que l’on traverse une période de crise difficile où l’on doit à la fois relancer la production industrielle et l’emploi tout en ne portant pas atteinte à l’environnement. C’est une équation assez compliquée à mener et c’est pour cela je pense qu’il y a beaucoup de ministres de l’Environnement qui ont fait des sorties de route. C’est un domaine qui demande des moyens et des investissements. Je suis peut-être naïf mais je ne pense pas que les lobbys soient responsables des changements de ministre.

On pourrait penser notamment au passage éclair de Nicole Bricq l’an dernier, écartée parce qu’elle s’opposait aux forages en Guyane.

Oui, même si on ne saura jamais. L’enchaînement des faits semble donner raison à cette version, mais nous ne savons pas si en interne il y a eu d’autres problèmes. Le fin mot de l’histoire nous ne le connaîtrons jamais.

La vigueur du débat actuel sur le gaz de schiste révèle-t-elle un manque de prise de conscience sur les questions environnementales ?

C’est en partie vrai. Les gens qui soutiennent le gaz de schiste vivent souvent loin des zones potentielles d’exploitation donc ne sont pas exposés aux dommages. Après, le débat aujourd’hui est très mal mené, parce que d’un côté nous estimons les coûts environnementaux et de l’autre les gains, puis nous mettons les deux en balance, en étant persuadés que les gains économiques seront très forts. Or, comme je le démontre dans mon livre, les gains seront beaucoup plus faibles que ce qu’affirment les lobbys industriels. Donc, les coûts environnementaux sont certains et les gains économiques sont faibles : la balance penche donc largement du côté des pertes. Aux États-Unis par contre, on voit clairement que les questions environnementales sont reléguées au deuxième/troisième plan, voire quatrième ou cinquième plan. Chez nous, le débat n’en est pas à ce niveau-là. L’Europe est une zone relativement vertueuse, que ce soit en termes d’émissions de CO2, de transition énergétique et d’écologie en règle générale.

Entre la réduction du nucléaire souhaitée et la faible productivité des énergies renouvelables, le gaz de schiste ne risque-t-il pas de passer aux yeux de l’opinion comme notre seule chance ?

C’est un peu ce qu’ils sont en train de faire ! Mais il y a autre chose dans l’équation : l’efficacité énergétique. Par exemple, 40 % de l’énergie thermique est consommée dans les bâtiments. Donc avec une meilleure isolation, nous pourrions à la fois créer des emplois et améliorer notre balance énergétique. Mais si nous continuons les choses de la même façon, sans vouloir changer nos habitudes, le gaz de schiste sera toujours présent dans le débat. Il faut penser à rénover, changer la fiscalité, etc. Mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dedans.

Selon vous, est-ce que l’émergence du gaz de schiste aux États-Unis aura des conséquences géopolitiques ?

Non, c’est une bêtise. Dans les années 1970, quand le prix du baril à commencé à exploser, nous avons cherché du pétrole en Afrique et en Amérique du Sud. Beaucoup de spécialistes ont cru à la fin de l’OPEP car de nouvelles zones d’extraction avaient été trouvées. Regardez : 30 ans plus tard, le Moyen-Orient est toujours là. Est-ce que le gaz et le pétrole de schiste devraient signer la fin du Moyen-Orient ? Ce qui donne du pouvoir au Moyen-Orient ce n’est pas ses réserves mais le fait qu’il produise par quotas. Vu qu’il ne produit pas à pleine capacité, dès qu’il y a un problème comme en Libye ou en Iran, l’Arabie Saoudite peut aligner plus de barils sur le marché. Elle joue le rôle de swing supplier, c’est-à-dire qu’elle est productrice d’appoint. Mais les États-Unis n’ont jamais joué ce rôle-là, car pour cela, il faut une volonté politique. Aujourd’hui, vous avez la Russie, le premier pays producteur au monde, qui ne pèse rien géopolitiquement parlant, parce qu’elle produit à pleine capacité. Il n’y aura pas de bouleversement géopolitique tant qu’il n’y aura pas de volonté politique de devenir swing supplier.

Les compagnies pétrolières semblent tirer de juteux bénéfices, en particulier en répercutant plus fortement les hausses de prix que les baisses. Plutôt que de reprocher à des firmes privées de chercher à faire du profit, ne vaudrait-il pas mieux nationaliser ce secteur central pour la souveraineté énergétique du pays qu’est l’exploitation pétrolière ?

Les gens qui disent qu’il vaut mieux produire du gaz de schiste en France plutôt que de l’acheter à la Russie, en Algérie ou en Hollande oublient qu’en réalité nous allons l’acheter à Total ou à Esso. Cela revient donc quasiment au même : l’énergie sera achetée à une compagnie privée. Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix, car malgré quelques exceptions notables, une entreprise nationale est là pour servir l’État.

« Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix. »

Attendre que les prix à la pompe élevés forcent les acteurs économiques à enclencher la transition énergétique est un vœu pieux. Toutefois, n’est-ce pas un frein à cette transition que de faire de la baisse des prix une priorité ?

Penser que la transition énergétique va s’enclencher avec la hausse des prix est une grosse connerie ! Pourquoi ? Lorsque que j’ai commencé ma thèse, le prix du pétrole était à 20$. À l’époque, on me disait : « Tu verras que quand le baril sera à 40$, la transition énergétique va s’enclencher d’elle-même ». Aujourd’hui, il est à 110$ et il n’y a pas eu de transition énergétique. Nous voyons que les consommateurs se sont un peu adaptés mais aussi qu’il y a des gens qui sont prisonniers de leur consommation. Par exemple, un mec qui habite en province et qui fait 50 kilomètres pour aller travailler n’a pas d’autre alternative. Il va consommer autant d’essence, mais va diminuer sa consommation d’autres biens et notamment de loisirs. Pour ces gens-là, il n’y a pas d’élasticité-prix, alors que les Parisiens, grâce aux transports, ont le choix.  Ce n’est pas par le bas, à savoir les consommateurs, que l’on doit réglementer mais par le haut, c’est-à-dire les producteurs. Croire que l’ajustement se fera par le marché autorégulateur, c’est tout simplement faux.

La hausse des prix pourrait quand même inciter les acheteurs à choisir des voitures plus écologiques ?

Ça dépend. Est-ce qu’il ne serait pas plus simple d’obliger les producteurs à construire des modèles qui polluent moins ? Les consommateurs ont effectivement adapté leurs comportements, mais ça a mis 4 ans. Il faut attendre qu’ils renouvellent leurs véhicules. Après, il y a toujours des effets de modes. Les Parisiens, par exemple, achètent beaucoup de petites voitures, alors qu’ils ont les moyens de prendre les transports : seulement 14 % d’entre eux prennent leur voiture, les autres utilisent les transports. Les provinciaux, par contre, ont de plus grosses voitures plus consommatrices, alors qu’ils les utilisent beaucoup plus et pour de plus grands trajets. Les liens ne sont donc pas si évidents que cela.

Quelles conséquences aura, selon vous, le passage du pic pétrolier mondial ? Faut-il s’attendre à une explosion des prix ? À des ruptures dans les circuits d’approvisionnement ?

Le pic, j’y ai cru mais depuis j’ai compris que la technologie permettait d’aller chercher du pétrole n’importe où. Aujourd’hui, on trouve du pétrole à 6 000 mètres de profondeur : que ce soit le gaz de schiste ou le sable bitumineux – du sable que l’on presse pour faire sortir du pétrole – c’est hallucinant, nous avons des réserves pour des années maintenant. Sauf qu’il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. On sait aujourd’hui que ces comportements portent atteinte à la planète via les émissions de CO2 donc il faut en changer, c’est certain. Maintenant le pic pétrolier n’arrivera pas demain, ce qui est sûr c’est que pour aller chercher du pétrole à 6 000 mètres de profondeur en Guyane, il faut que le prix du pétrole soit élevé, sinon, ce n’est pas assez rentable et de même pour le gaz. Nous observerons donc une hausse tendancielle.

 « Il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. »

L’énergie est le sang de notre économie. Les baisses de PIB au sein des pays industrialisés sont souvent précédées par des contractions en approvisionnement énergétique. Le cœur du problème ne serait pas notre dépendance à l’énergie ?

Complètement ! Il faut être moins dépendant de l’énergie. Mais l’erreur est de croire que c’est au consommateur de changer ses habitudes et qu’il faut le brimer. Les consommateurs sont contraints. Pourquoi est-ce qu’ils achètent des t-shirts à 5€ fabriqués au Bangladesh ou des diesels ? C’est parce qu’ils n’ont pas le choix de faire autrement ! Tout le monde préférerait s’acheter des t-shirts Made in France ou des voitures moins polluantes mais peu de gens en ont les moyens. Pour faire avancer les choses, réglementons le producteur ! Interdisons les t-shirts à 5€ et les diesels trop polluants. La réglementation doit s’opérer par le haut. La consommation d’énergie pourrait diminuer si la réglementation sur les habitats était renforcée ou si le prix des transports était abaissé. Il est anormal que l’eau d’une piscine, qui est un bien secondaire, ait le même coût que l’eau que nous buvons, alors que c’est un bien primaire. Logiquement, la première devrait être plus chère que la seconde. Mais pour cela, il ne faut pas laisser agir les marchés librement. Les gens doivent être prêts à faire des efforts, il faut arrêter de souhaiter une taxation très simple, c’est-à-dire minimale. La réglementation par le haut va jouer un rôle majeur dans la transition énergétique de ces prochaines années.

 

Le gaz de schiste, une belle histoire américaine ?

L’exploitation du gaz de schiste a permis ces dernières années un rebond notoire de l’activité économique aux États-Unis. Ce gaz non conventionnel représente désormais plus de 20 % de la production de gaz américaine et si la croissance d’exploitation suit le rythme actuel, l’indépendance énergétique de la superpuissance pourrait être en vue à hauteur des années 2020. Plus de 600 000 emplois ont été créés grâce à la filière et le prix du gaz a été divisé par trois en quatre ans. Néanmoins, la durabilité de cette énergie reste très hypothétique. Les puits fournissent en moyenne 80 % de leur production totale les deux premières années puis s’épuisent inexorablement, appelant le forage de milliers d’autres puits chaque année, demandant des investissements massifs sans aucun bénéfice de long terme et mettant donc les exploitants dans une situation d’endettement permanent. Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour la formation d’une bulle financière : des capitaux cherchant désespérément des investissements rentables en cette période de crise et une filière présentant des rendements à court terme importants avec un recours systématique à l’endettement.

Et quand bien même le prix du gaz viendrait à remonter, les bénéfices des compagnies ne seraient que très provisoires étant donnée la difficulté croissante à rentabiliser des gisements toujours plus profonds. Car une énergie plus rare se vend certes plus cher mais lorsque l’exploitation demande autant d’énergie qu’elle n’en rapporte, aucun gain n’est possible. Dépenser un baril de pétrole (ou l’équivalent en énergie tirée du gaz) pour extraire un baril de pétrole : voilà la limite contre laquelle le système productiviste va bientôt se heurter.

Concernant l’exploitation du gaz en France, viennent s’ajouter d’autres difficultés, comme le problème du réseau de gazoducs inexistant en France et celui du réseau routier pour l’acheminement de l’eau de fracturation : les routes françaises accueillent beaucoup moins facilement les convois de camions qu’aux États-Unis. Sans compter bien sûr l’impact environnemental causé par la pollution des nappes phréatiques et surtout par le relargage toujours plus massif de gaz à effet de serre.

Grégoire Goessens

Boîte noire