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« Alain Soral a su lier un style décontracté, une préoccupation pour les classes défavorisées et un vieil antisémitisme »

Article initialement publié le 3 janvier 2019 sur Le Média presse

Le Collectif des 4 regroupe un psychanalyste, un sociologue, un politologue et un spécialiste de l’extrême droite française, tous anonymes. Ensemble, ils ont analysé le discours d’Alain Soral, polémiste national-socialiste et antisémite. Le cas Alain Soral : Radiographie d’un discours d’extrême droite (Le Bord de l’eau, 2018) « lève ainsi l’énigme sur le renouveau du discours d’extrême droite en France ainsi que sa banalisation », d’après les auteurs. Rencontre avec l’un d’eux, le sociologue.

En 2007, après des passages au Parti communiste français (PCF) et au Front national (FN), Alain Soral fonde Égalité et Réconciliation (E&R). Avec pour slogan « gauche du travail et droite des valeurs », l’association d’extrême droite se présente comme « nationaliste de gauche ». Le polémiste cherche alors à unir catholiques et « musulmans patriotes », selon ses propres mots, contre le « sionisme », faux-nez d’un vrai antisémitisme(1). En dix ans, Soral est devenu un véritable phénomène de société. Son discours conspirationniste attire un public nombreux et divers, dont une large partie ne provient pas de l’extrême droite. Comprendre l’Empire : Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ? (éditions Blanche), son ouvrage majeur, publié en 2011, est un best-seller, pendant que le site d’E&R s’impose comme le premier site politique français. Le Collectif des 4 nous aide à comprendre le phénomène.

Le Média : Pourquoi avoir écrit à quatre intellectuels de spécialités différentes cet ouvrage sur Alain Soral ?

Le sociologue : Nous sommes partis du constat qu’il n’existait pas de livre sérieux sur Soral. Il représente pourtant un phénomène public et dangereux. Son site, E&R, draine un public important. Malgré l’importance du phénomène, nous avons remarqué qu’il existait un matériau secondaire important et pourtant inexploité : ses discours et vidéos sur Internet. Ce n’est pas un matériau premier, puisqu’il ne s’agit pas d’entretiens directs avec lui. Ce n’est pas non plus un matériau analytique. Mais avec ses vidéos nous avions déjà énormément de matière. De plus, nous avons préféré l’analyse de ses discours à ses livres, parce que cela nous permet d’analyser les occurrences, les récurrences et sa manière de parler, y compris le vocabulaire sexuel dont il use pour dénoncer ses adversaires du soi-disant « Système ». Nous avons pu, de cette manière, déceler la « pensée » de Soral, et mettre en évidence la circularité de ses propos. Soral se prétend être un intellectuel, mais sa pensée est grossière : fonctionnalisme délirant, holisme sociologique accablant, absence de toute démonstration empirique. Ce qui est particulier dans son discours, c’est l’absence de médiation : tout phénomène local s’insère mécaniquement dans son explication globale sur la toute-puissance supposée du « sionisme international ». Par exemple, le scandale Spanghero, sur la viande de cheval dans nos assiettes, renvoie in fine à la politique de Netanyahou. C’est un discours délirant, paranoïde, qui n’est jamais soumis au critère de la falsifiabilité : Strauss-Kahn devait être élu par le « Système » ; ce ne fut pas le cas, ce qui prouve que le « Système » a trouvé une manipulation encore plus fine…. Soral se sent en symbiose avec la Grande Histoire, tel le Rédempteur dans un cadre apocalyptique : dans la logique de sa logorrhée, il érige l’ennemi menaçant auquel il est enjoint de résister – il invite d’ailleurs le Christ à s’asseoir à sa droite dans son canapé, pour terrasser le Mal. Seule l’analyse systématique de ses vidéos (nous en avons visionné 1500 heures sur une période de 2010 à 2018) permettait de mettre tout cela en évidence.

Enfin, nous estimions qu’il était intéressant de nous mettre à plusieurs, afin d’analyser avec des angles différents son discours. Regrouper quelqu’un qui connaît bien l’extrême droite, pouvant situer le discours, un sociologue, capable de se pencher sur les mécanismes intellectuels de Soral, un psychanalyste, qui a une analyse fine des manières qu’il a de parler, et un politiste, nous semblait une bonne approche pluridisciplinaire. Résultat : c’est le premier livre sérieux sur Soral, par contraste avec d’autres qui dénoncent uniquement l’affairisme du personnage ou qui se contentent d’insultes à l’encontre de la « fachosphère » (à l’instar du journaliste Frédéric Haziza).

Depuis quelques années les vidéos d’Alain Soral font moins de vues. Son apogée semble se situer entre 2011 et 2013, après la sortie de Comprendre l’Empire. Pourquoi s’y intéresser maintenant ?

Parce qu’il reste très influent dans la fachosphère. Nous pensons que sur le plan de l’hégémonie culturelle, cette phraséologie d’union « des Français de souche » et des « populations immigrées musulmanes » – je reprends ses termes à lui – face aux « sionistes » relève d’un coup de force symbolique très puissant et malheureusement très prégnant, et qui a eu une influence certaine, par-delà E&R. Il suffit de constater les rapports entre Soral et un personnage comme Hervé Ryssen [essayiste nationaliste, suprémaciste blanc et négationniste – NDLR], et récemment la pénétration de la « galaxie Soral-Dieudonné » dans le mouvement des Gilets jaunes…

En quoi le discours d’un Soral diffère-t-il de celui d’Édouard Drumont dans La France juive (1886) ?

L’extrême droite française est traditionnellement élitiste (aristocratique), contre-révolutionnaire et catholique – à la différence, par exemple, de la tradition fasciste italienne. Là où Soral a frappé très fort, c’est qu’il a réussi à créer une extrême droite un peu « punk ». Il a su lier un style décontracté, une préoccupation affichée pour les classes défavorisées et le vieil antisémitisme des Protocoles des Sages de Sion (1901). Soral est un phénomène français : une des raisons de son succès tient précisément à ce qu’il a su mobiliser un public jeune et aussi d’origine extra-européenne, en mêlant des traditions qui ne se trouvaient pas dans l’extrême droite française : le nationalisme et le « socialisme ». Si l’on suit les travaux de Zeev Sternhell, la France a été le bastion intellectuel de la contre-révolution (Maistre, Bonald…) parce qu’il y avait cet élitisme chrétien et traditionaliste. Le coup de force symbolique de Soral est d’emprunter au fascisme italien un style et un contenu liant un certain socialisme avec du nationalisme. Drumont, comme les autres nationalistes français de tradition, n’avait pas de préoccupation pour les classes populaires. Il ne raisonnait pas en termes de classes sociales.

Drumont a néanmoins défendu la Commune de Paris, qu’il percevait comme une révolution socialiste et patriote. En France, nous avons aussi connu le Cercle Proudhon, alliance entre des monarchistes et des anarcho-syndicalistes, dans les années 1920. Il y a aussi eu Jacques Doriot, communiste devenu fasciste, avec le Parti populaire français (PPF). Soral ne se situe-t-il pas dans cette tradition pré-fasciste ?

Absolument. Mais le PPF a émergé dans le contexte très particulier de la collaboration. Ce n’est pas une tradition d’extrême droite qui s’est construite de manière autonome. Le Cercle Proudhon était éphémère et fut extrêmement minoritaire. La vraie tradition d’extrême droite, c’est Maurras, après Bonald et Maistre, des défenseurs de la contre-révolution aristocratique, antidémocratique et catholique. Soral est le catalyseur d’une tradition nationaliste qui n’appartient pas au corpus français.

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Vous évoquez notamment le vocabulaire « vulgaire » de Soral, et son côté viril pour expliquer son succès. N’est-ce qu’une question de style ?

Sa posture est effectivement l’une des recettes de son succès. Il se présente décontracté, avec un langage « jeune » et une violence verbale indéniable, qui peut séduire. Il y a aussi un vocabulaire sexuel très présent. Le psychanalyste qui a travaillé avec nous l’a très bien cerné. Cela tourne beaucoup autour de la sodomie et de l’analité (« Je vous encule », « Je ne veux pas me faire enculer »). Enfin, il y a un discours sur la virilité : puissance et vérité sont confondues. Celui qui a raison est celui qui est fort (c’est le sens de son « dialogue », organisé par Dieudonné en décembre 2016, avec le suprémaciste blanc Daniel Conversano, où Soral le frappe à deux reprises). On peut faire l’hypothèse que ce discours de virilité donne une consistance subjective à de jeunes hommes d’origine immigrée en difficulté sociale et d’intégration. Ils peuvent trouver là une identification « surmoïque », comme disent les psychanalystes. Soral joue sur ce registre à travers la question de l’islam. Il explique qu’il aime cette religion parce qu’elle comporterait encore des hommes virils, qui savent ce qu’est un homme et là où est la vraie place des femmes. Je ne sais pas si c’est ce qui fait sens chez les jeunes musulmans qui adhèrent au discours de Soral, car nous ne les avons pas interrogés. Mais c’est possible. C’est en tout cas un coup de force que d’utiliser la virilité pour mobiliser cette population-là au service d’un antisémitisme européen classique.

L’instrumentalisation de l’antisionisme a-t-elle permis à Soral de conquérir un public initialement non-acquis à l’extrême droite ? Quelle est l’influence de Soral en banlieue ?

Historiquement à gauche, il a existé un antisionisme qui ne se confondait pas avec de l’antisémitisme. Ce n’est pas du tout le cas chez Soral, qui opère un glissement permanent entre le « sioniste » et le « Juif ». Ce qui est dans la Torah (la Bible juive) déterminerait ce qui se passe en Israël. L’antisionisme est un cache-sexe de l’antisémitisme, il n’y a pas d’ambiguïté là-dessus. Effectivement, Soral tente d’instrumentaliser l’identification que peuvent faire certaines populations immigrées en France avec la question palestinienne, pour les entraîner vers de l’antisémitisme traditionnel. Je pense que le grand crime moral de Soral est d’avoir converti à l’antisémitisme européen des populations qui n’étaient pas spontanément concernées par cela, à travers le prisme de l’antisionisme. De jeunes Français musulmans de 20 ans, qui ne lisaient pas Drumont ont découvert ce type de référence.

Soral se présente comme « national-socialiste » et « non racialiste « . Est-ce vrai ? Le vocabulaire raciste revient quand même souvent : Obama est un « faux nègre », Najat Vallaud-Belkacem une « agente marocaine », etc.

Nous avons essayé de prendre au sérieux Soral à travers ce qu’il dit. Nous n’avons pas souhaité le catégoriser et entrer dans l’invective ou l’insulte comme on le fait trop souvent. Le dénoncer comme « facho » empêche de penser en quoi son fascisme est spécifique par rapport à d’autres. Il s’affiche comme « national-socialiste non-racialiste » (cf. Dialogues désaccordés, livre co-écrit avec Eric Naulleau). Il explique qu’il se distingue du nationalisme allemand et qu’il n’a pas de point de vue génétique ou biologique dans son rapport aux Juifs. Sur ce point, il tient une position maurassienne traditionnelle. Soral n’est pas raciste en ce sens et il faut le prendre au mot. Mais ce qui est également vrai, c’est qu’il utilise largement le racisme pour stigmatiser ses « ennemis ». Obama n’est pas critiqué comme étant l’agent de l’impérialisme américain ou du Mossad, il est rabattu sur la figure du nègre de maison. C’est pareil pour Taubira. De même quand on regarde dans sa vie privée (qui est passée dans le domaine public, puisqu’il y a eu jugement), il traite le mannequin noir Binti [en 2016, Soral a été condamné pour harcèlement et menaces à l’encontre de Binti Bangoura – NDLR], de la manière la plus raciste qui soit. Donc, effectivement, d’un point de vue théorique, il se dit « national-socialiste non-raciste ». Mais quand il désigne un ennemi, il le fait par sa « race ».

Quel rôle joue la misogynie et l’homophobie dans la rhétorique soralienne ?

Nous sommes dans ce que Theodor Adorno appelait « la personnalité autoritaire », dans son livre du même nom [publié en 1950 – NDLR]. Selon Adorno, en général, lorsque l’on stigmatise les Juifs, on est souvent en même temps raciste, misogyne et homophobe. Je pense que Soral correspond bien à ce phénomène. Après, comme nous ne l’avons pas directement interrogé je me garderai bien d’émettre un avis clinique sur lui. Vous savez cependant qu’en psychanalyse, depuis « Le cas Schreber » de Freud, le refoulement de l’homosexualité est le facteur explicatif essentiel dans l’émergence d’un discours paranoïde…

Sachant qu’il a lui-même admis avoir pratiqué…

Effectivement. Il dit avoir testé les relations avec les hommes, et en même temps il ne cesse de dénigrer les « fiottes » et les « pédés « . Il rejette tout ce qui n’est pas masculin et viril : les femmes, les homosexuels et aussi les Juifs (associés dans l’imaginaire à la faiblesse et à la passivité).

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On a vu Alain Soral se disputer violemment avec d’autres membres, plus jeunes, de la réacosphère : Daniel Conversano, Marsault, le Raptor Dissident, ou encore Papacito. La nouvelle génération est-elle en rupture avec le discours de Soral ? L’islamophobie a-t-elle remplacé l’antisémitisme ?

Il y a toujours eu une fracture au sein de l’extrême droite quant à l’identification de « l’ennemi principal », notamment depuis le conflit israélo-palestinien. Dans les années 1960, le mouvement fasciste français « Occident », par exemple, percevait Israël comme un rempart et le bras armé de l’Occident contre le déferlement des hordes arabes… À l’inverse, une extrême droite spécialement antisémite, comme celle de Soral, s’attaque d’abord aux Juifs.

D’un point de vue sociologique, il existe une concurrence de champ (au sens de Pierre Bourdieu) au sein de la fachosphère pour savoir qui aura l’hégémonie, voire le monopole du discours. Il y a les « anciens » (comme Soral) contre la jeune génération (Raptor, Papacito, etc.) Sur le plan strictement intellectuel, il existe un continuum entre ces gens-là. Je ne pense pas qu’on puisse opposer, comme Soral le fait, une vraie ligne nationaliste antisémite avec ce qu’il appelle les « nationaux-sionistes ». Sur le fond, il s’agit de la même nébuleuse. Mais il y a une concurrence entre cette nouvelle jeunesse qui utilise bien les réseaux sociaux, et Soral. J’ajoute qu’il y a aussi un méli-mélo mental chez Soral, qui est plein de contradictions et n’est pas clair sur ce qu’il veut. Il aime à la fois Trump et la Corée du Nord, il s’affirme national-socialiste et prône en même temps le rétablissement du catholicisme comme religion d’État (et se rapproche à cet effet de l’Action française).

Soral a prétendu réaliser une synthèse de la gauche et de la droite, dans ce qu’elle a de meilleure, selon lui. A-t-il eu de l’influence à gauche finalement ?

Je ne pense pas que Soral a eu de l’influence à gauche. Je pense par contre qu’au sein de cette dernière il y a une simplification de l’analyse de classe, qui conduit certains à reprendre à leur compte une dénonciation abstraite du « Système » ou de l’ « Oligarchie », des « petits » contre les « gros », qui relève de la phraséologie d’extrême droite. Ayant perdu sa boussole marxiste, la gauche radicale n’en a conservé que l’anti-impérialisme et un soutien de principe aux « dominés », même quand ces derniers ne défendent pas une politique d’émancipation sociale, politique, et laïque.

Note :

(1) Le politologue Julien Salingue, spécialiste du conflit israélo-palestinien, explique par exemple : « L’“antisionisme” de Soral n’est pas un vrai antisionisme. […] L’antisionisme, c’est l’opposition au projet historique de construction d’un État juif en Palestine et maintenant que cet État existe, c’est l’opposition à sa perpétuation comme État juif et discriminatoire. L’“antisionisme” de Soral est une opposition à un sionisme qui serait une entité transnationale qui gouvernerait le monde, qui aurait une politique bancaire, une politique économique, une politique sociale, etc. Ça n’a rien à voir avec le sionisme ! Je veux dire, que “le sionisme” n’a pas d’opinion sur le mariage homo ou sur la crise économique ! Non, le sionisme est un courant politique précis, avec différentes sensibilités en son sein, qui voulait la création de l’État d’Israël et veut le maintenir tel quel. Derrière cet amalgame, nous savons très bien que ceux qui sont visés ne sont pas les sionistes, mais les Juifs. »

Légende : Alain Soral, chez Thierry Ardisson, en 2002

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Institut National de l’Audiovisuel

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