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Nuit debout : ne soyons pas la farce de Mai-1968 !

Article publié le 11 mai 2016 sur Le Comptoir

Questionné par nos soins lors de la première Nuit debout du 31 mars, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon relevait qu’un lien semblait unir la jeunesse qui se mobilise contre la loi El Khomri et celle qui s’est insurgée en Mai-1968. Les similitudes sont telles que le marxo-spinoziste explique : « C’est comme si à presque cinquante ans de distance, des générations se parlaient. » Ce parallèle mérite d’être analysé, surtout si nous voulons que Nuit debout ne réitère pas les erreurs de son aîné.

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Jean-Claude Michéa au Comptoir

Socialiste libertaire, communautarien et décroissant, qui n’hésite pas à tacler la gauche ou la religion du progrès, Jean-Claude Michéa n’est pas de ceux qui se laissent facilement enfermer dans une case. Une originalité qui lui a valu de nombreuses attaques de son propre camp – Frédéric Lordon, Philippe Corcuff, Serge Halimi, Luc Boltanski, Isabelle Garo et Jean-Loup Amselle, pour ne citer que les plus connus. Pourtant, depuis plus de vingt ans, le Montpelliérain s’échine à mener une critique radicale et originale du libéralisme et à réhabiliter les classes populaires et leurs pratiques – comme le football –, ignorées et méprisées par les politiques de droite comme de gauche. Nous devons en partie au philosophe la popularisation récente de l’écrivain George Orwell, ainsi que l’introduction en France de la pensée du sociologue et historien américain Christopher Lasch. Notre admiration pour ce « penseur vraiment critique », comme le qualifient les éditions L’Échappée, n’est un secret pour personne. Voilà pourquoi nous avons souhaité lui soumettre quelques questions. Vu la densité de ses réponses, nous avons décidé de les publier en deux fois.

 

Encart 1 : Michéa, Orwell et la common decency

Parmi les nombreux intellectuels régulièrement cités par Michéa – Debord, Castoriadis, Pasolini, Lasch, Marx, Proudhon, Rosa Luxemburg, etc. –, Orwell un occupe une place toute particulière. Michéa lui a consacré deux livres (Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995 ; Orwell éducateur, Climats,‎ 2003). Farouchement socialiste, démocrate, antitotalitaire, critique de l’intelligentsia progressiste et amoureux des “gens ordinaires”, l’Anglais ne pouvait que séduire le Montpelliérain. C’est d’ailleurs en référence à Orwell que Michéa se décrit parfois de manière provocatrice comme “anarchiste conservateur” (ou “anarchiste tory”).

Il ne faut cependant pas se tromper sur cette expression, qui représente d’abord une boutade d’Orwell. À la suite du belge Simon Leys, Michéa note qu’elle ne représente pas une position philosophique, mais « constituerait la meilleure définition du “tempérament politique” de George Orwell » (Le Complexe d’Orphée, Climats, 2011). Pour lui, l’anarchisme tory naît de l’articulation du « sentiment légitime qu’il existe, dans les sociétés plurimillénaire des sociétés humaines, un certain nombre d’acquis essentiels à préserver », avec « un sens aigu de l’autonomie individuelle (ou collective) et avec une méfiance a priori envers toutes les relations de pouvoir (à commencer, si possible, par celles que l’on serait tenté d’exercer soi-même) ».

L’autre notion essentielle qu’il emprunte au Britannique est celle de common decency. Selon lui, c’est sur ce concept – souvent attaqué, notamment par Lordon, pour son manque de rigueur –, que doit s’appuyer tout socialiste, afin de sortir de l’alternative entre contrôle de la société par l’État ou par le Marché. Dans Impasse Adam Smith (Climats, 2002), il écrit qu’« il s’agit, d’un sentiment intuitif (Orwell dit parfois “émotionnel) des « choses qui ne doivent pas se faire », non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité – on songe ici aux portraits de militants anarchistes dans Hommage à la Catalogne – mais, plus simplement, et peut-être surtout, si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune. » Il faut également relever que le philosophe Bruce Bégout a consacré un excellent livre au sujet (De la décence ordinaire. Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell, Allia, 2008).

 

Encart 2 : Michéa, le libéralisme et la gauche

La thèse de Michéa sur le libéralisme est la plus originale et celle qui lui vaut le plus de critiques. Dans La double pensée (Climats, 2008), il écrit : « La philosophie libérale s’est toujours présentée d’une pensée double, ou, si l’on préfère, d’un tableau à double entrée : d’une part un libéralisme politique et culturel (celui, par exemple, d’un Benjamin Constant, ou d’un John Stuart Mill) et, de l’autre, un libéralisme économique (celui, par exemple, d’un Adam Smith ou d’un Frédéric Bastiat). C’est deux libéralismes constituent, en réalité, les deux versions parallèles et (ce qui est le plus important) complémentaires d’une même logique intellectuel et historique. » Ce passage mérite sûrement un petit éclaircissement.

Le libéralisme politique se fonde sur l’idée que chacun devrait pouvoir vivre ”comme il l’entend” sous la seule réserve qu’il ne “nuise pas à autrui”. De ce point de vue, il est déjà inséparable du libéralisme culturel, puisque dans chacun doit être entièrement libre de choisir le mode d’existence qui lui convient. Cette logique conduit donc inévitablement à la « désagrégation de l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » et « l’atomisation du monde » selon les mots d’Engels, qui par définition sont incompatibles avec les exigences d’une vie réellement collective. Les défenseurs de ce libéralismes se retrouvent donc confrontés à l’obligation philosophique de chercher ailleurs que dans la sphère du droit abstrait un principe d’entente minimale qui, seul, pourra éviter aux individus, que le libéralisme culturel ne conduise mécaniquement à isoler les uns des autres et débouche au retour, sous une forme inédite, de la vieille “guerre de tous contre tous” par la judiciarisation des rapports humains. Il n’existe alors qu’une seule solution : adopter le langage commercial (« Dès qu’il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion » dixit Voltaire). Au final, l’échange marchand (le « doux commerce » de Montesquieu) finit par apparaître, comme le seul fondement anthropologique possible d’une société qui, au départ, se proposait seulement de protéger les libertés individuelles et la paix civile.

Le libéralisme représente alors « l’idéologie moderne par excellence » (L’Empire du moindre, Climats, 2007) et est inséparable du progressisme, c’est-à-dire de l’illusion d’un progrès linéaire et infini faisant table rase passé. Ce n’est cependant qu’après Mai-68 que les deux faces du libéralisme ont pu à nouveau se rencontrer. C’est ce que le philosophe communiste Michel Clouscard a nommé le « libéralisme libertaire » – il faut cependant noter que ce libertarisme petit bourgeois n’a aucun rapport avec le libertarisme socialiste d’un Proudhon, d’un Bakounine ou d’un Kropotkine – ou que Boltanski, pourtant ennemi déclaré de Michéa, a nommé le « nouvel esprit du capitalisme ».

Michéa considère « que les idéaux bourgeois libéraux ont triomphé du socialisme en le phagocytant » et déplore que ce dernier « ait accepté les thèses du libéralisme politique ». Le nœud de l’histoire se joue selon lui durant l’Affaire Dreyfus, moment où les socialistes ont été contraints de s’allier avec la gauche républicaine et libérale pour empêcher la droite (camp de la réaction, du monarchisme et du bonapartisme) d’accéder au pouvoir. Petit à petit, gauche et socialisme se sont confondus. Si un certain équilibre a longtemps perduré, il note dans Les Mystères de la gauche (Climats,‎ 2013) que la gauche depuis trente ans « ne signifie plus que la seule aptitude à devancer fièrement tous les mouvements qui travaillent la société capitaliste moderne, qu’ils soient ou non conformes à l’intérêt du peuple, ou même au simple bon sens ».

 

Louis Alidovitch : « Le retour aux communautés est l’expression d’un rejet du libéralisme »

Article publié initialement le 22 mai 2015 sur Le Comptoir

« Chroniqueur orwellien spécialiste du salafisme et du lumpenprolétariat » selon ses mots, Louis Alidovitch connaît bien les milieux associatifs musulmans. Il vient de publier son premier livre aux Éditions Thésée intitulé « La barbe qui cache la forêt – Essai sur les musulmans face au défi identitaire ». Dans ce court ouvrage, il analyse la montée de l’islamophobie ainsi que le malaise identitaire et communautaire actuel en France.

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Comprendre et lutter contre l’avènement du néo-capitalisme avec Michel Clouscard

Article publié initialement le 21 février 2015 sur Le Comptoir

Le 21 février 2009 décédait Michel Clouscard. L’anniversaire de sa mort est une excellente occasion pour redécouvrir sa pensée à la fois originale et fidèle au marxisme, qui reste d’une actualité criante.

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Clouscard : trajectoire d’un visionnaire solitaire

Né en 1928 à Montpinier, Clouscard fait partie des penseurs français ayant réalisé la critique du capitalisme la plus radicale et la plus aboutie de la fin du XXe siècle. Ce proche du Parti Communiste Français rattache sa pensée à trois philosophes : Rousseau, Hegel et Marx. Il s’efforce ainsi de prouver que le premier est le père du socialisme démocratique et que les seconds sont ses fils théoriques. Le Tarnais définit Rousseau comme le fondateur de la conception morale et des définitions modernes de l’égalitarisme et de la liberté, par le biais du matérialisme dialectique et historique. Il oppose à cette philosophie le néo-kantisme de Sartre, Lacan, Foucault, Levi-Strauss ou encore Barthes, qui est, selon lui, fondamentalement contre-révolutionnaire. C’est à partir de cela qu’il pourra poser les bases de sa critique du nouveau visage du capitalisme de nature libérale-libertaire.

 

Mai 68 : tout est permis mais rien n’est possible

Le plus grand exploit de Clouscard est d’avoir compris immédiatement le caractère contre-révolutionnaire de mai 68. Tandis que toute l’intelligentsia – principalement de gauche – y voit une avancée sociale majeure, il dénonce l’imposture qui se trame. Dans ce qui reste à ce jour son œuvre la plus célèbre, Néo-fascisme et idéologie du désir, il analyse avec lucidité les forces en actions. Il explique ainsi qu’il s’agit d’une lutte opposant trois personnalités symbolisant chacune une composante différente de la bourgeoisie. Nous avons alors le « libertaire » Daniel Cohn-Bendit, de Gaulle dans le rôle du conservateur et Pompidou dans la peau du libéral débonnaire. Si le Président de la République de l’époque représente la bourgeoisie traditionnelle et vertueuse qui sert de rempart au capitalisme fou, il n’en va pas de même pour les deux autres protagonistes. L’ancien Premier ministre, et ex-directeur général de la banque Rothschild, préfigure le néolibéralisme, à savoir ce capitalisme inhumain qui asservit les hommes en les transformant en consommateurs compulsifs. Mais ce basculement d’un capitalisme traditionnel à un capitalisme libéral est freiné par le conservatisme du gaullisme, qu’il faut donc liquider à tout prix. C’est là qu’intervient « Dany le rouge », le (libéral)-libertaire. La libéralisation totale des mœurs qu’il prône permet d’émanciper les Français des vieilles valeurs, pour les soumettre à la consommation de masse. Ce libertarisme – qui n’a pas grand chose à voir avec le libertarisme authentique – n’est que le fruit du freudo-marxisme, qui défend une libéralisation de la conscience de classe au profit de l’assouvissement des envies. La séduction du capitalisme peut enfin atteindre son apogée et le consumérisme devient indépassable. Mai 68 annonce alors le partage du gâteau entre les trois pouvoirs de l’actuel consensus : social-démocrate, libéral, libertaire. Au premier, on laisse la gestion administrative, au second la gestion économique, enfin au dernier celle des mœurs devenues nécessaires au marché du désir. Ce nouveau système est en constante révolution interne. L’ancienne description marxiste d’un capitalisme en mouvement perpétuel et détestant la stabilité est plus que jamais d’actualité.

« Le capitalisme a viré à gauche au niveau politico-culturel et a viré à droite au niveau économico-social. »

Le retour à l’État-nation

L’autre bataille du philosophe, bien moins connue, est celle de la défense de l’État-nation. Sur le sujet, il se place plus du côté de Rousseau et de Hegel que de Marx. Comme le premier, il pense que l’État est seul légitime pour maintenir la liberté et l’égalité des citoyens. Comme le second, il pense que l’État-nation est une construction historique indépassable. Conscient du lien inaltérable entre l’infrastructure économique et l’environnement économique qui fondent ensemble la seule superstructure protectrice, le capitalisme ne peut être soumis que par le contrat social citoyen qui met en relation toutes les composantes de l’économie. Depuis la révolution de 1789, les grandes avancées n’ont pu être obtenues que par l’État-nation. Son dépassement n’est donc pas souhaitable. Le capitalisme libéral ne s’exprime, dans sa forme moderne, qu’à travers la mondialisation et l’Union européenne qui détruisent toutes les marches de manœuvres économiques. Voilà pourquoi Clouscard va s’engager contre Maastricht et pour le retour à la souveraineté nationale, comprenant encore une fois avant tout le monde le danger de la monnaie unique. Il ne sera que trop peu écouté.

« L’État a été l’instance superstructurale de la répression capitaliste. C’est pourquoi Marx le dénonce. Mais aujourd’hui, avec la mondialisation, le renversement est total. Alors que l’État-nation a pu être le moyen d’oppression d’une classe par une autre, il devient le moyen de résister à la mondialisation. C’est un jeu dialectique. »

Intellectuel très en avance sur son temps, Michel Clouscard aura été trop marginalisé au sein de son propre camp, qui lui a toujours préféré les fils du néo-kantisme. Sûrement le signe que le libéralisme a gagné, au sein même de la gauche dite « antilibérale ». On retiendra surtout de lui qu’il a su comprendre avant tout le monde que la libéralisation des mœurs prônée par la bourgeoisie n’est autre que la liberté de produire et de consommer, et donc de n’être qu’une simple variable d’ajustement au sein du nouveau capitalisme de séduction.

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