Archives du mot-clé littérature

Philippe B. Grimbert : « Je suis très sensible à la dimension sociologique de la littérature »

Entretien initialement publié le 15 avril 2020 sur le Comptoir

Philippe B. Grimbert est professeur de médecine. Il vient de publier au Dilettante « Panne de secteur », son premier roman. Dans ce récit social, à la fois drôle et tragique, il analyse avec précision la petite-bourgeoisie parisienne, ses contradictions et son hypocrisie.

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Alain Santacreu : « La littérature est l’infrastructure idéologique de la modernité »

Entretien initialement paru le 21 février 2020 sur Le Comptoir

« Une civilisation à venir ? » c’est la question que pose le deuxième numéro de la revue « Contrelittérature » – qui propose de promouvoir « le contraire de la littérature ». Composée de neuf articles, signée notamment par le philosophe libertaire Renaud Garcia, par l’essayiste anarchiste chrétien Frédérique Dufoing ou encore le spécialiste de Proudhon Thibault Isabel, elle accueille également deux poèmes de l’anarcho-orwellien Sylvain Fabre-Coursac. Tout au long des 142 pages de texte, les auteurs dissèquent notre civilisation capitaliste et réfléchissent à ses origines. Nous avons rencontré le fondateur de la revue, l’écrivain Alain Santacreu.

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Denis Cheynet : « La dégradation de l’environnement s’accompagne de la dégradation de nos relations humaines »

Article initialement publié le 21 janvier 2019 sur Le Média presse

« Écrivain qui crèvera comme les autres », contributeur au journal d’écologie politique La Décroissance et ingénieur informaticien, Denis Cheynet se présente comme « militant depuis 20 ans contre la société de surconsommation ».  Il a publié l’an dernier aux Éditions rue Fromentin son premier roman d’anticipation, Tu crèveras comme les autres. Nous l’avons interviewé sur ce livre.

« Le roman de Denis Cheynet s’inscrit dans les courants de pensée qui s’interrogent sur les limites nécessaires à la vie (limites éthiques, naturelles, ontologiques) et sur la décroissance. Le lecteur (qui crèvera comme les autres) tient dans ses mains le grand roman sur les impasses technologiques et philosophiques du monde moderne », prévient dans sa préface l’écrivain Patrice Jean. Mais il tient en premier lieu dans ses mains un roman glaçant, qui nous dépeint avec réalisme la catastrophe écologique, qui a en réalité déjà commencé, et la lutte de tous contre tous qui se profile.

Le Média : Croyez-vous au caractère inéluctable de la catastrophe écologique ? Le catastrophisme ne pousse-t-il pas à l’inertie ? 

Crédits : Denis Cheynet

Denis Cheynet : Je suis malheureusement de plus en plus pessimiste. Je crains que nous n’ayons déjà dépassé depuis longtemps le point de non-retour. La question n’est plus de savoir si une catastrophe écologique va se produire, mais quand elle va se produire. La question n’est plus de savoir si nous nous en sortirons, mais combien parmi nous s’en sortiront.

J’ai retenu un chiffre récurrent du livre de Jared Diamond Effondrement. Ce chiffre est 10%. À chaque fois qu’une société s’est écroulée, 90 % de la population a disparu et 10 % seulement ont survécu. Sauf que ces sociétés étaient locales et n’avaient détruit que leur environnement proche. Notre cas est bien différent puisque notre civilisation est mondiale et que nous sommes en train de corrompre l’intégralité de l’écosystème planétaire de manière irréversible. Il est impossible de dire à ce jour si la civilisation humaine pourra continuer à vivre dans un monde devenu stérile.

La question du nucléaire est aussi une question majeure. Dans le cas d’une centrale à charbon, il est facile d’appuyer sur le bouton stop et d’aller vivre un peu plus loin. Le nucléaire, même après l’arrêt d’une centrale, nécessite des interventions humaines et une énergie considérable pour contenir la radioactivité. Il suffit de regarder le nombre de personnes qui travaillent encore sur les sites de Tchernobyl, Fukushima ou même Superphénix, des décennies plus tard, pour se rendre compte à quel point le nucléaire est consommateur de ressources à la fois humaines, énergétiques et logistiques. Si le scénario des 10 % se produit, les survivants seront-ils en mesure de maîtriser la dette nucléaire ? Rien n’est moins certain.

Je vous rejoins lorsque vous dites que le catastrophisme pousse à l’inertie. J’ai écrit ce roman comme un cri d’alarme. J’ai voulu décrire ce qui pourrait se passer si nous continuons ainsi. Mais, ne vous méprenez pas, ce n’est absolument pas un scénario que je trouve souhaitable. Si j’ai écrit ce livre, c’est paradoxalement parce que je garde une lueur d’espoir. J’espère qu’il sera possible de minimiser les effets de la catastrophe écologique et de contenir la souffrance qu’elle engendrera.

Pour répondre à votre question, disons que je préfère faire quelque chose, même si cela ne sert à rien, que de rester les bras croisés à attendre que les choses partent en vrille. Cela pose la question de l’utilitarisme et du sens de nos actions. Cela pose la question du sens de nos vies tout simplement.

Dans votre roman, il ne semble y avoir aucune chance de s’en sortir. Même le couple de fermiers autosuffisants ne survit pas. Existe-t-il une solution ?

Je vais peut-être vous effrayer, mais je ne pense pas qu’il existe de solution globale pour maintenir le niveau de population mondiale actuelle. Nous étions un milliard d’êtres humains avant la révolution industrielle et l’utilisation massive d’énergies fossiles. Je vois mal comment nous pourrions tous nous en sortir, même en devenant tous ultra-écolos et en mettant en place des mesures drastiques.

Nous finirons tous par mourir un jour. La question est de savoir si nous accepterons cette mort, de manière digne, ou si nous serons prêts à la pire des barbaries pour retarder cette mort le plus longtemps possible.

Lire aussi : Julien Wosnitza : « Aucune solution ne peut nous éviter un affrontement »

Votre héros semble peu attaché à sa petite amie. Son travail ne présente aucun vrai intérêt. Il se rend compte qu’aucune de ses compétences n’est réellement utile pour survivre. Vouliez-vous souligner la superficialité de notre société ?

Bien évidemment. Je pense que nous vivons dans une société en perte totale de sens. La dégradation de l’environnement s’accompagne de la dégradation de nos relations humaines.

Bien qu’étant agnostique, plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’une société qui n’a plus ni religion ni spiritualité est une société en péril. Car que nous reste-t-il à part la consommation d’objets et la consommation sexuelle ?

Les hommes et les femmes se font la guerre au lieu d’accepter d’être interdépendants. Les stars s’affichent à la une des journaux en exhibant des enfants qu’ils ont achetés et fait fabriquer par des mères porteuses. La marchandisation du vivant et le transhumanisme me font froid dans le dos.

Dans notre société libérale, tout ce qui peut être fait est fait, même si cela est complètement absurde et va à l’encontre du bien-être général. C’est assez effrayant.

L’insoutenabilité écologique de notre modèle économique a été démontrée il y a presque 50 ans. Pourquoi rien n’est réellement fait ?

Je pense que l’esprit humain a énormément de difficultés à se projeter, que ce soit de manière géographique et temporelle. Il est difficile à ce jour d’être solidaire de l’ensemble des habitants de la planète et de porter sur nos épaules toute la souffrance du monde. Et pourtant, elle existe, aujourd’hui, maintenant et à un degré insupportable.

On le voit avec le mouvement des gilets jaunes qui s’insurgent contre l’augmentation du prix du diesel ou contre une toute petite mesure de réduction de la vitesse, qu’il est impossible de se projeter dans le futur. Comment réagiront ces gens, dans 10 ou 20 ans, si le prix de l’essence est multiplié par 4 ou par 20 ?

Dans ce contexte, s’intéresser à ce qui se passera de l’autre côté de la planète et dans 20 ans, est totalement hors de notre portée.

De plus, personne n’est prêt à remettre en cause son confort individuel. Si un programme politique cohérent était proposé, impliquant une forte augmentation du prix de l’électricité et de l’essence ainsi que des mesures drastiques de baisse de notre consommation, personne ne voterait pour ce projet. Un tel programme, qui va à l’encontre totale de ce que nous souhaitons dans notre grande majorité serait pourtant indispensable pour réellement faire quelque chose.

Pourquoi avoir écrit un roman plutôt qu’un essai ?

Je n’ai jamais eu envie d’écrire un essai, peut-être parce que j’ai l’impression que tout a déjà été écrit et réécrit. Le scénario vers lequel nous nous orientons est déjà connu depuis les années 1950.

En écrivant un roman, je voulais m’adresser directement à Frédéric, le personnage du roman, qui ne lit pas beaucoup de livres et qui ne lira de toute façon jamais les essais dont vous parlez. Je voulais le bousculer et le faire réagir. Pour cela, il fallait que ce roman soit accessible et facile à lire, avec un rythme soutenu et une histoire qui s’enchaîne, de chapitre en chapitre et à toute allure.

Malgré sa noirceur, j’espère que certains passages auront fait rire mes lecteurs. J’aime l’humour noir.

Légende : Paysage apocalyptique 

Crédits : CC0 Public Domain / Pxhere

George Orwell, professeur d’écriture

« Ce qui me pousse au travail, c’est le sentiment d’une injustice, et l’idée qu’il faut prendre parti. […] J’écris ce livre parce qu’il y a un mensonge à dénoncer, un fait sur lequel je veux attirer l’attention et mon souci premier est de me faire entendre », explique George Orwell dans Pourquoi j’écris (Why I Write, 1946), important essai, notamment disponible dans Dans le ventre de la baleine et autres essais (Editions Ivrea, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, trad. Anne Krief, Michel Pétris, Jaime Semprun). Pour l’Anglais, quatre raisons poussent un écrivain à prendre la plume. Selon lui, elles « existent à divers degrés chez tout écrivain et dont les proportions peuvent varier dans le temps chez un même écrivain, en fonction de son environnement. » Ces raisons sont :

« I. Le pur égoïsme. Désir de paraître intelligent, d’être quelqu’un dont on parle, de laisser une trace après sa mort, de prendre une revanche sur les adultes qui vous ont regardé de haut quand vous étiez enfant, etc. […]
II. L’enthousiasme esthétique. La perception de la beauté d’un monde extérieur, ou, par ailleurs, de celles des mots et de leur agencement. Le plaisir pris aux rencontres des sonorités à la densité d’une bonne prose ou au rythme d’un bon récit. [..]
III. L’inspiration historienne. Désir de voir les choses telles qu’elles sont, de découvrir la vérité des faits et de la consigner à l’usage des générations futures.
IV. La visée politique – le mot politique étant pris dans son acception la plus large. Désir de faire avancer le monde dans une certaine direction, de modifier l’idée que se font les autres du type de société pour laquelle il vaut la peine de se battre. » 

Orwell ajoute aussi que « les écrivains dignes de ce nom […] sont dans leur ensemble plus vaniteux et égocentriques que les journalistes, quoique moins intéressés par l’argent. » Enfin, il entendait faire de l’écriture politique un art. Quelques années plus tard, dans La Politique et la langue anglaise (1946), disponible dans Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais (Editions Ivrea, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances), il livre ses six conseils :

« 1. N’utilisez jamais une métaphore, une comparaison ou toute autre figure de style que vous avez coutume de lire.
2. N’utilisez jamais un long mot si un autre, plus court, ferait l’affaire.
3. S’il est possible de couper un mot, n’hésitez jamais à le faire.
4. N’utilisez jamais la voix passive si vous pouvez utiliser le mode actif.
5. N’utilisez jamais une phrase étrangère, un terme scientifique ou spécialisé si vous pouvez leur trouver un mot équivalent dans la langue de tous les jours.
6. Enfreignez les règles ci-dessus plutôt que de commettre d’évidents barbarismes. »

Comment raconter notre époque monstrueuse ? Sophie Divry et Denis Michelis

Sophie Divry est écrivain, autrice de plusieurs romans. Son dernier, Trois fois la fin du monde vient de sortir chez Notabilia. Denis Michelis est écrivain, auteur de deux romans. Le dernier, Le Bon fils est sorti chez Notabilia en 2016. Ils sont tous les deux co-auteurs avec Aurelien Delseaux d’une tribune publiée dans Le Monde, le 3 novembre dernier, juste avant la semaine où ont été remis les prix Femina, Médicis, Renaudot et Goncourt. Intitulée « Pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux » et signée par une quinzaine de jeunes écrivains, elle dénonce une standardisation de la littérature contemporaine. Les écrivains critiquent la placent prises l’auto-fiction et le roman historique. Ils réclament plus de vrais récits, mais aussi un retour du style et un changement dans la remise des prix politiques.

Benoît Duteutre : « Il y a une contradiction fondamentale entre le néolibéralisme et certaines valeurs qu’il prétend défendre »

Interview publiée le 17 décembre 2018 sur Le Média presse

Romancier et essayiste, Benoît Duteurtre est l’auteur de près d’une trentaine d’ouvrages. Il est lauréat de plusieurs prix, dont le Médicis et celui de la nouvelle de l’Académie française. L’écrivain vient de publier cette rentrée En Marche ! Conte philosophique. Nous l’avons rencontré chez lui pour discuter de ce roman.

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Joseph Andras : « Je ne connais pas de cloison étanche qui séparerait littérature “engagée” et “désengagée” »

Entretien initialement publié le 2 novembre 2018 sur Le Média presse

Écrivain talentueux qui se plaît à rester en marge de l’intelligentsia, ainsi que des prix et des honneurs, Joseph Andras a publié cette rentrée son troisième livre, Kanaky (Actes Sud). Nous nous sommes entretenus avec lui sur cet OVNI littéraire, entre le portrait et le carnet de voyage en Nouvelle-Calédonie, à quelques jours du référendum sur l’indépendance de l’archipel situé dans l’Océan Pacifique.

« Le journaliste examine, l’historien élucide, le militant élabore, le poète empoigne ; reste à l’écrivain de cheminer entre ces quatre frères », avance Joseph Andras dans Kanaky. En très peu d’années, l’auteur dont on devine les penchants rouges et noirs, communistes et libertaires, s’est imposé comme un espoir de la littérature française. Après le glaçant De nos frères blessés (2016), consacré à l’histoire de Fernand Iveton, militant communiste et anticolonialiste pied-noir condamné à mort pendant la Guerre d’Algérie, et le poétique S’il ne restait qu’un chien (2017), texte poétique en collaboration avec le rapport D’ de Kabal, Andras revient avec Kanaky. Cette fois, il se penche sur l’affaire de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, qui s’est déroulée en avril-mai 1988. Menée par des militants indépendantistes du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste), cette opération s’est terminée en tragédie : vingt-et-un morts, dont dix-neuf Kanak, après une intervention militaire française. Dans son récit, Joseph Andras enquête sur Alphonse Dianou. Chrétien et révolutionnaire, ancien séminariste devenu musicien, Kahnyapa Dianou, de son vrai nom, est un des leaders charismatiques de la prise d’otages. Apôtre de la non-violence et admirateur de Gandhi, le Kanak est presque unanimement décrit par le presse française comme un barbare sanguinaire. Andras s’est rendu dans le Pacifique afin de démêler le vrai du faux. Après trois ans de travail, il publie un ouvrage inclassable, entre le carnet de voyage et le récit historique.

Le Média : Pourquoi avoir écrit sur la Nouvelle-Calédonie et plus précisément sur Alphonse Dianou ?

Joseph Andras : Pour ne plus entendre les anges passer ! La plupart des Français font des « euh » sitôt qu’on leur demande de situer Nouméa – ne parlons même pas de Dianou. Il est pourtant dit que cet archipel s’appelle la France. Des blancs, donc, et un nœud. Le peu d’informations dont nous disposions sur Dianou n’étaient pas loin d’être unanimes : c’était un barbare, un hystérique pressé de faire couler le sang. La moitié des livres parus sur l’affaire d’Ouvéa sont signés par des militaires : c’est une source de documentation indispensable, mais une source qui a un sacré goût d’État. Dianou était présenté comme un curé contrarié, fidèle de Gandhi d’une main et massacreur de l’autre. Avouez qu’il y avait matière à s’interroger. C’est donc pour tenter de démêler ce nœud que je suis parti sur place, pour comprendre qui étaient ces hommes que notre bon vieux Chirac décrivait comme autant de sous-hommes.

Chrétien et révolutionnaire, Alphonse Dianou était sincèrement non-violent. Pourtant, la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa et la tragédie qui l’a accompagné en a décidé autrement. Cette histoire ne montre-t-elle pas les limites de la non-violence quand on veut changer radicalement l’ordre social ?

Alphonse Dianou

C’est une question difficile à traiter dans d’aussi grandes largeurs. D’autant que je n’aurais pas l’audace de contredire les nombreux militants kanak qui, aujourd’hui, défendent avec force la non-violence pour obtenir l’indépendance. Historiquement, et si l’on s’en tient au cas calédonien, les choses sont assez simples : le légalisme n’aboutissait à rien ; le pouvoir républicain matraquait et foutait au cachot la contestation pacifique ; la violence armée a ouvert la voie à la négociation ; des gendarmes tués à Ouvéa sont nés les accords de Matignon puis de Nouméa et la reconnaissance officielle de la « question kanak ». Froidement, voici la chronologie. Et celle-ci donne raison aux partisans de la violence révolutionnaire – qui n’est jamais qu’une contre-violence, l’État étant, comme chacun le sait, le détenteur légitime et monopolistique de la violence, donc, aussi, sinon souvent, de la violence contre le peuple. Le FLNKS oscillait alors entre non-violence et coups de force. C’est une question qui, je crois, ne trouve de réponse que conjoncturelle et temporaire. Une question à requestionner sans cesse, et partout. Qu’un anarchiste ait poignardé Carnot n’a pas changé le quotidien des ouvriers et des paysans français d’un iota. Que le commando Pierre Overney ait flingué Georges Besse n’a pas stoppé les licenciements massifs ni le marché du nucléaire militaire. Mais les marches pour le climat font ricaner les grands industriels et leurs intendants, à savoir nos ministres. Je ne réponds d’ailleurs pas à cette question dans le livre : j’examine une mutation, je rends compte de quelle manière la République a poussé un musicien « peace and love », destiné à la prêtrise et lecteur de Martin Luther King, à défier l’une des armées les mieux équipées du globe.

Un autre personnage attire l’attention dans votre récit : Philippe Legorjus. Commandant du GIGN, il participe aux négociations avant l’assaut de la grotte d’Ouvéa. Dans votre livre, on devine un homme aux valeurs de gauche, qui veut éviter que le sang coule. Ses convictions étaient-elles incompatibles avec sa position sociale ?

C’est une rencontre étonnante. Je ne pensais pas être amené un jour à déjeuner avec l’ancien patron du GIGN. J’ignore aujourd’hui quelles sont ses positions politiques ; je sais seulement l’homme qu’il a été, du moins celui qu’il décrit dans ses deux ouvrages. Et l’homme que les Kanak avec qui j’ai pu discuter m’ont dépeint. Les deux se recoupent assez souvent. Legorjus a assumé son ancrage de jeunesse : le christianisme et l’idéal révolutionnaire, des rêves de guérilla en Bolivie et de l’estime pour le Che. Mais, plus tard, nommé chef du GIGN, la morale personnelle a rencontré le pouvoir. C’est un motif qui n’a pas d’âge : la machine broie l’individu – le Léviathan rappelle Legorjus à sa fonction… Il a six hommes à lui retenus en otage et, comme il me l’a dit, « l’esprit de corps » inhérent à sa profession. Il se démène pour négocier, hésite, demande à ne plus en être mais monte au front tout en respectant la lutte de Dianou – sans toutefois en approuver les méthodes. Ce sera un choc intime et politique pour le militaire et le républicain qu’il était devenu. Il assume tout, aujourd’hui, contradictions comprises ; c’est un personnage important du livre. Je dis « personnage » avec toute l’ambivalence du mot : un acteur historique et, en tant qu’auteur, une figure littéraire singulière.

Une « consultation sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté » se déroulera ce dimanche 4 novembre dans l’archipel. Où en est aujourd’hui l’indépendantisme ? Une défaite du « oui », sonnerait-elle le glas de ce mouvement ?

Cet été, l’un des porte-parole du FLNKS a déclaré qu’il s’agissait en cette fin d’année de « conclure un combat qui dure depuis 164 ans et qui arrive à son terme ». Mais les accords de Matignon et de Nouméa stipulent que, même en cas de victoire du « non » le 4 novembre, deux autres référendums pourront être organisés d’ici 2022. Pas de glas, donc, seulement, à écouter nombre d’indépendantistes que j’ai rencontrés sur l’atoll d’Ouvéa aussi bien que sur la Grande Terre, une étape, une prise de température, un jalon à appréhender avec une certaine sérénité au regard du douloureux travail déjà accompli. Les enquêtes donnent le « non » vainqueur à 60 ou 70 %. Sans surprise, au regard, notamment, des données démographiques : une étude récente indique que 30 % des Kanak sont défavorables à l’indépendance, et l’ensemble des Kanak, en 2014, ne représentait plus que 39 % de la population néo-calédonienne…

Dans De nos frères blessés vous dénoncez une injustice judiciaire qui se déroule alors que François Mitterrand est ministre de la Justice. Dans Kanaky, le même Mitterrand, alors président de la République, trahit ses promesses anticolonialistes. La gauche de gouvernement est-elle condamnée à trahir ?

C’est ce que l’Histoire semble dicter. Lénine renforce l’État après avoir juré de l’abattre dans un bouquin fameux ; Mitterrand coule le Rainbow Warrior avec un photographe écologiste à son bord ; Tsipras paraphe les directives de la Commission européenne et Podemos annonce par avance qu’il ne pourra, en cas de victoire, pas faire grand-chose de plus qu’une réforme fiscale. Je n’en conclus pas qu’une victoire électorale de la gauche radicale ne présente aucune espèce d’intérêt, ni qu’il faille s’en tenir à son potager ou ses seuls pavés et renvoyer dos-à-dos toutes les options portées par l’ensemble des régimes : la réduction légale du temps de travail sera toujours une avancée et je préfère le pouvoir entre les mains d’Allende que dans celles de Bolsonaro, dans celles de Mélenchon ou de Besancenot plutôt que de Wauquiez ou de Macron. Il n’en reste pas moins que le pouvoir central est le lieu même des accommodements, du désaveu et du dégrisement. On ne gouverne jamais impunément, c’est une banalité, mais une banalité qui crève le cœur. N’ayant pas d’inclination pour les « grands hommes », je n’aime pas plus les « guides du peuple » que je hais tel ministre ou tel président ; les individus ne sont que ce qu’ils sont, c’est-à-dire peau de balle face aux institutions et aux structures sociales. Entre la candeur et le cynisme, il est peut-être d’autres voies…

Après avoir consacré un roman à Fernand Iveton, vous en écrivez un sur Alphonse Dianou. Avez-vous la volonté de ne faire que du roman historique ?

Kanaky n’est en rien un roman. Aucune fiction, pas une ligne d’imagination : c’est un travail d’écriture très différent de celui que j’avais mené avec De nos frères blessés. Je ne dirais pas non plus que Kanaky est d’ordre « historique » puisqu’il a un pied dans l’actualité et la lutte présente. Chaque sujet m’oblige à réfléchir à la forme qui lui conviendra le mieux : le roman biographique, la poésie en vers libres et le récit, jusqu’à présent. Il n’y a donc pas de plan tracé, de volonté de genre bien définie, sinon le besoin et l’envie de creuser un sillon : mettre, aux côtés de tant d’autres, un peu le souk dans l’ordre des choses.

Vos trois livres ont tous une dimension politique. Ne concevez-vous la littérature que comme engagée ?

Toute littérature est engagée, sitôt disponible sur l’étal d’une librairie. N’importe quelle œuvre de création s’avance dans la Cité puis prend sa place dans le monde social – reste à qualifier la nature de ladite place. Prolonger ce monde ? L’homologuer ? Le contester ? Le ravitailler ou chercher à en saper les bases ? Je ne connais pas de cloison étanche qui séparerait littérature « engagée » et « désengagée ». Il y a de sublimes textes d’amour et des poèmes révolutionnaires grotesques – il vaut mieux lire Éluard parler d’un étang que de Joseph Staline…

En dehors du fond, votre style tranche aussi par sa forme très lyrique. Comme George Orwell avant vous, avez-vous pour ambition de « faire de l’écriture politique un art » ?

C’est une très belle ambition. En tout cas, cette tension me saisit tout entier – l’art se posant lui-même pour unique fin me semble inconséquent ; la politique, devenue littérature, me paraît mériter mieux qu’une suite de slogans. Une fois lancée dans la bataille politique, c’est-à-dire dans la vie, la littérature prend, personne ne l’oublie, le risque de s’embourber dans le texte de propagande. Et donc le boniment. Filer une ou deux munitions à l’émancipation sociale, apporter son minuscule bout de pierre à l’entreprise révolutionnaire, c’est un minimum, mais c’est au prix d’un effort constant : viser droit l’ennemi mais se tenir pour partie du problème. Donc maintenir deux fronts ouverts. Ne pas omettre que les dominés et les dominants sont faits de la même étoffe humaine. Les saints et les salauds sont l’exception, et cette dernière fait toujours de mauvais films. Le peuple a toujours raison contre les oligarques, mais la raison ne préserve d’aucune injustice. Le FLN, victime de l’abomination coloniale, maniera la cravache une fois au pouvoir. Fidel Castro, digne opposant à Batista, placera un poète socialiste en résidence surveillée. Hô Chi Minh, pisté par les flics de Paris et embastillé par les Chinois, assumera sans tortiller l’épuration de l’opposition trotskyste. Un tract n’a pas le droit d’être bancal mais un livre a tout intérêt à se fixer cet adjectif pour horizon. La littérature et la poésie sont le champ du foutraque, du pas net, du mal fagoté. Bref, si mes textes peuvent faire office de coupe-boulons ou de clés de 16 sans taire ce bout de soleil, là-bas, qui tape au coin d’un tournesol, je ne serais pas trop mécontent.

Légende : Alphonse Dianou

Crédits : Creative commons

 

Anne Hansen : « J’ai voulu parler des gens ordinaires lorsqu’ils avancent au milieu des cadavres »

Entretien initialement publié sur Le Média presse le 22 octobre 2018

Anne Hansen est écrivain. Elle vient de publier aux éditions du Rocher, son premier roman, Massacre, une satire sociale révélant l’absurdité des cadres supérieurs vivant au cœur des métropoles.

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Adeline Baldacchino : « Il faut réhabiliter la capacité à parler du monde en poète »

Entretien publié initialement le 4 avril 2018 sur Le Comptoir avec Galaad Wilgos.

Adeline Baldacchino mène une double vie : magistrate à la Cour des comptes, elle est également poétesse à sensibilité libertaire. Elle est aussi également auteure de plusieurs essais, dont un sur le philosophe Michel Onfray, dont elle est proche (« Michel Onfray ou l’Intuition du monde », Le Passeur, 2016), et un « réquisitoire positif », contre l’Ena, dont elle est diplômée en 2009, intitulé « La Ferme des énarques » (Michalon 2015). Nous avons décidé de la rencontrer pour discuter de littérature et de poésie, alors qu’elle vient de publier son premier roman, « Celui qui disait non » chez Fayard.

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Louis Calaferte, écrivain populaire et anarchiste chrétien

Article publié initialement le 27 octobre 2015 sur Le Comptoir

Écrivain issu du peuple, Louis Calaferte avait la volonté de dévoiler ce monde. Il a laissé derrière lui une œuvre riche, réaliste et splendide. Nous avons décidé de revenir sur la vie de cet anarchiste épris de mystique.

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