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Nicolas Framont : « Ce ne sont pas les Gilets jaunes qui ont rallumé la mèche de la lutte des classes, mais Macron »

Entretien initialement publié le 30 janvier 2019 sur Le Média presse

Nicolas Framont est sociologue, auteur notamment de Les Candidats du système (Bord de l’eau, 2017), co-rédacteur en chef de la revue Frustration et membre de la France insoumise. Il revient avec nous sur le mouvement des Gilets jaunes, quelques jours avant l’Acte XII.

Le Média : Comment qualifier la sociologie des Gilets jaunes ? S’agit-il de la « France d’en bas » ?

Nicolas Framont : Le mouvement des Gilets jaunes est déjà difficile à mesurer quantitativement – une même manifestation parisienne se découpant souvent en plusieurs cortèges autonomes, les comptages sont souvent aléatoires – mais alors sociologiquement, c’est encore plus difficile. D’autant que nous avons à faire à un mouvement que l’on peut découper en strate d’engagement, des porte-paroles identifiées qui doivent désormais consacrer leur quotidien à la cause aux citoyens qui marquent leur solidarité en posant le gilet jaune sur leur tableau de bord, en passant pour les habitants d’un quartier qui se relaient – parfois jours et nuits – sur un rond-point !

On sait en tout cas ce que n’est pas la sociologie des Gilets jaunes : les cadres et professions intellectuelles supérieures sont la catégorie sociale la moins solidaire du mouvement et qui se définit le moins comme tel, selon les enquêtes – nécessairement imparfaites – publiées sur le sujet. Une tendance confirmée par la composition très nette de la première manifestation des « Foulards rouges » à Paris le 27 janvier : des retraités aisés semblaient surreprésentés, avec des slogans et des symboles clairement identifiables à la partie politisée et bourgeoise de la population française : le drapeau européen, la référence répulsive aux « populismes », l’appel à « réformer », etc.

J’ai le sentiment que c’est le premier mouvement social très clivant socialement que nous connaissons depuis des décennies. On sait bien que même Mai 68, d’abord un mouvement ouvrier massif, était aussi celui des étudiants aisés du quartier latin. Depuis le début des années 2000, les mouvements sociaux à répétition ont comporté une frange de gauche diplômée et bourgeoise. Le Parti socialiste, monopolisé par des bourgeois mais se proclamant au service des classes populaires, a longtemps permis cette « mixité sociale » des clivages politiques en France. C’est pourquoi nombre de sociologues racontaient que la lutte des classes était enterrée et que les distinctions politiques seraient affaires de « valeurs », d’identité individuelle et non plus de position sociale. Comme souvent, les chercheurs ont décrit ce qu’ils voulaient voir plutôt que ce qu’ils voyaient réellement : un pays où le niveau montant d’inégalité rendait un retour de conflictualité de classe sur le plan politique inévitable. Dès 2013, je travaillais sur une enquête dont l’un des résultats majeurs était la montée d’un sentiment d’appartenance aux classes populaires et à l’idée que la société française était caractérisée par le conflit de classe. À l’époque, ce résultat a été traité comme une anomalie statistique ! Il décrivait pourtant un phénomène qui allait nous éclater au visage quelques années plus tard…

Je ne crois pas que ce soit les Gilets jaunes qui aient rallumé la mèche de la lutte des classes. Ce moment de franche affirmation d’un antagonisme social a eu lieu pendant l’élection présidentielle de 2017 : alors que les précédents candidats victorieux jouaient la confusion des genres et des classes – Sarkozy le grand bourgeois bling-bling mais au parler populaire, Hollande qui « n’aime pas les riches » tout en renonçant à toute fiscalité offensive … – Macron s’est adressé aux classes supérieures, en assumant (presque) sa position sociale, en proposant sans fard une vision néolibérale de la vie en société. Hymne européen lors de sa victoire (quoi de plus clivant socialement que l’attachement à « la belle idée européenne » ?), mépris de classe assumé, et surtout politique uniquement destinée aux classes supérieures : le patronat choyé par les ordonnances réformant le code du travail de septembre 2017, les riches particuliers comblés par la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, les financiers par l’adoption de la « flat tax »… « ni droite ni gauche : pour les bourgeois », aurait pu être son slogan. C’est donc bien la « France d’en haut » qui a ouvert les hostilités, et une absence de réponse populaire – celle que nous connaissons maintenant – aurait représenté une capitulation collective.

Est-ce que face à cette France de l’oligarchie agressive c’est une « France d’en bas » qui se mobilise ? Cette expression, reprise par de nombreux politiques au début des années 2000, remonte vraisemblablement à Balzac qui, dans son roman les Illusions perdues désignait ainsi les habitants de la « ville basse », ouvrière et populaire par contraste avec ceux de la « ville haute », bourgeoise et prospère, en prenant pour modèle la topographie bien marquée d’Angoulême.

Pour ma part j’ai tendance à considérer que cette expression s’ajoute à la longue liste des termes visant à euphémiser la violence des clivages sociaux dans un pays capitaliste où la frange supérieure se radicalise et monopolise de plus en plus de richesses et de pouvoir. De plus, c’est une expression ambiguë, qui peut sous-entendre une certaine infériorité intrinsèque du « bas » peuple en opposition à la « hauteur » de ses « élites ». Or, quand on sait que le fait d’être riche et puissant n’a absolument rien à voir avec une quelconque grandeur d’âme ou supériorité intellectuelle naturelle – notre système éducatif élitiste et les nombreuses études sur ses mécanismes montrant bien que la bourgeoisie se reproduit avec une rigueur mathématique et que le talent n’a rien à faire là-dedans – on ne voit pas bien en quoi ce sous-entendu serait pertinent.

Le mouvement des Gilets jaunes doit nous pousser à appeler un chat un chat : en France comme dans la plupart des pays du monde, il existe des classes populaires, caractérisées par le salariat et subissant une compression de leur revenu et une dépossession des moyens d’expression politique et médiatique. Et ce processus est orchestré plus ou moins consciemment par une classe bourgeoise, laquelle est caractérisée par la possession de patrimoine, la maîtrise de notre économie et la monopolisation de la représentation politique et des canaux médiatiques.

Beaucoup parlent de « France périphérique » pour qualifier les Gilets jaunes. Qu’en pensez-vous ?

Ce concept, popularisé par le géographe Christophe Guilluy, a eu le grand mérite d’éclairer la réalité du séparatisme social des plus riches : après des décennies de gentrification des centres-villes, une même classe sociale a réussi à en faire leur monopole. Cela a sans doute des effets sur la perception que les plus aisés ont du reste de la population.

Cependant, l’idée d’une France périphérique qui se distinguerait d’une part des centres-villes bourgeois et d’autre part des « banlieues » peuplées de Français « issus de l’immigration » est quand même assez éloignée des faits. D’abord, les centres-villes restent des lieux mixtes socialement, d’ailleurs très inégalitaires. Même Paris intramuros présente des variations de revenus énormes. Ensuite les banlieues sont globalement des espaces beaucoup plus hétérogènes que dans la représentation médiatique que les autres s’en font. Enfin, les petites villes et les zones périurbaines ne sont pas des espaces uniquement populaires et « blancs ». Pour le sociologue Eric Charmes, qui a enquêté sur le sujet, ce n’est pas un espace de relégation sociale.

La spatialisation des clivages sociaux a certainement un intérêt politique : quand des Gilets jaunes parlent des ministres qui, vivant dans les beaux quartiers parisiens, sont déconnectés de la vie réelle des gens comme eux, ils illustrent assez simplement ce qu’ils dénoncent. Et c’est vrai que la localisation d’institutions comme l’Assemblée Nationale, dans le très riche 7e arrondissement de Paris, ou le lieu de résidence du président de la République, dans la très chic ville du Touquet, joue un rôle dans la perception que nos représentants ont du reste de la population. Dans leurs travaux sur la bourgeoisie, les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont bien montré ce que vivre dans de « beaux » et monumentaux quartiers faisait à la mentalité des jeunes bourgeois : un sentiment d’importance, de grandeur historique, de légitimité à être ce qu’on est.

Est-ce que les zones commerciales de la France périphérique produisent l’effet inverse sur les citoyens de classes populaires ? Est-ce que les banlieues pavillonnaires aux maisons identiques font se sentir bien peu de chose ? Difficile à affirmer. Je crois que l’espace joue un rôle très important dans la formation de l’identité bourgeoise, mais parmi un grand nombre de paramètres (la façon de se tenir, l’éducation suivie, les pratiques culturelles jouent aussi un grand rôle). Autrement dit, pour les bourgeois comme pour les autres, le lieu où l’on vit est un paramètre parmi d’autres de notre identité sociale. Mais je crois que c’est important d’affirmer que ce qui joue d’abord un rôle crucial dans notre place dans une société clivée ce n’est pas donc tant notre lieu de vie que la position sociale qui a fait que nous y vivons.

Après, il est certain que l’éloignement de son travail et l’usage quotidien de la voiture, qui concerne tout particulièrement les périurbains, a joué un rôle dans le déclenchement de ce mouvement, lié à la hausse de la fiscalité du carburant. Mais ça ne définit pas les raisons profondes du mouvement. Je crois que s’il n’y avait pas eu d’augmentation de la taxe sur le diesel, autre chose aurait mis le feu aux poudres. Et les flammes de la contestation auraient pris ailleurs.

Les Gilets jaunes font preuve d’une vraie défiance à l’égard des médias. Pourquoi ?

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que quand j’allume la télé sur C dans l’air, je suis moi-même pris d’une très grande rage, tant ce qu’on y raconte est biaisé, brouillon et à mille lieues éloigné de ce que je vois autour de moi. Quand je zappe sur BFM TV, j’écoute des « experts » et une simple recherche Google me permet de constater que « l’expert économie » travaille aussi pour un think tank libéral, que tel « chroniqueur politique » était aux jeunesses UMP, que tel « expert nutrition » intervient régulièrement pour le lobby de l’agroalimentaire. Quand j’entends un éditorialiste, de type Christophe Barbier ou Nathalie Saint-Cricq, je me demande de quel droit ces gens peuvent assener de telles opinions politiques en les faisant passer pour des vérités générales. Autant dire que j’ai plutôt du mal à expliquer la difficulté qu’ont certain à comprendre cette défiance.

Mais puisque ce n’est pas évident pour tout le monde, je peux proposer quelques pistes, et conseiller la lecture des chroniques de Samuel Gontier sur le site de Telerama, les analyses d’Arrêt sur Images et celles d’Acrimed.

D’abord, toute personne qui participe à un mouvement social sait ce que « traitement objectif de l’information » veut dire. Selon les opinions politiques des journalistes traitant votre mouvement, vous pouvez vous retrouver avec un article positif, encourageant et bienveillant, ou des données biaisées, une focale sur les échecs au détriment des réussites, sur la violence au détriment du pacifisme… Puisque l’analyse d’un mouvement social est un domaine qui se prête particulièrement bien à la spéculation (car il est difficile de comprendre les intentions d’une foule, de compter le nombre d’individus qui la compose, d’évaluer l’échec ou la réussite d’une mobilisation en particulier si des objectifs n’ont pas été clairement définis…), on peut se retrouver avec une succession d’articles qui, de semaine en semaine, annoncent chaque samedi une « mobilisation en baisse » et un « mouvement qui s’essouffle », et ce, alors même que les effectifs fluctuent et remontent… La plupart des chaînes d’infos en continu nous on servit cette « analyse » depuis début décembre, et voilà où nous en sommes… Forcément la confiance dans les médias en prend un coup !

Quand on a affaire de près à des plateaux de télévision, comme l’ont fait nombre de Gilets jaunes, et que l’on voit les choses de l’intérieur, le sérieux et l’objectivité médiatique – symbolisés par l’uniformité des visages maquillés et la blancheur du mobilier – pâtissent de la réalité vécue. Pour ma part, du haut de ma petite expérience des plateaux de chaînes nationales, j’ai pu constater comment un écharpage politique entre éditorialistes et pseudos-experts aussi acharnés que n’importe quels idéologues – on le voit pendant les coupures pubs et dans les loges, quand ils se racontent leurs vacances et qu’ils crachent entre amis sur Mélenchon et les cheminots – est travesti en « discussion sur l’Actualité entre Experts Informés ». J’ai moi-même pu bénéficier de cette comédie bien huilée : bien des journalistes sont contents de pouvoir me présenter comme « Sociologue » plutôt que de préciser que je suis membre de la France insoumise. Lorsque j’ai commencé à travailler pour son groupe parlementaire, et que le conflit d’intérêt devenait donc patent, certains journalistes m’appelant pour parler abstention ou « crise de la représentation politique » balayait cette utile précision d’un revers de main… S’ils le font pour moi, pour combien d’autres « experts » et « sociologues » le font-ils ?

Lire aussi : Anne Steiner : « La seule réaction syndicale à la hauteur des événements serait un appel à la grève générale et illimitée »

Alors évidement, tout cela tient à des conditions de travail, à une urgence perpétuelle et à cette obsession de trouver quelqu’un pour « commenter l’actu » ou de « décrypter un événement » (alors qu’il s’agit le plus souvent de donner son opinion plus ou moins bien informée). On sait bien que les millionnaires qui possèdent une partie de nos médias ne sont pas obsédés par la rigueur scientifique et la profondeur des analyses, car  vite il faut conclure avant la coupure pub ! Mais les médias de service public, qui ne sont pas soumis à ces logiques, sont-ils pour autant épargnés par la défiance populaire ?

Pas vraiment, car comme les médias privés, ils sont associés – à juste titre – à un système médiatique, qui passe par une série de réflexes professionnels (parler d’analyse plutôt que d’opinion par exemple, surjouer l’objectivité, suivre « le fil de l’actu » comme si votre vie en dépendait…) et par des prismes idéologiques relativement homogènes. Évidemment, les représentants de la profession auraient beau jeu de me répondre « Pas du tout, si vous voulez une analyse de gauche, achetez Libé, si vous voulez un prisme de droite, lisez le Figaro, c’est le plu-ra-lisme », mais qui croit encore en ces fariboles ? Les clivages politiques présents dans la presse papier (à quelques exceptions près) sont les clivages politiques existant dans la bourgeoisie, entre, disons, les bourgeois culturels et les bourgeois bling-bling. Les bourgeois du XIe arrondissement de Paris et ceux de Neuilly. Des bourgeois qui n’aiment pas les mêmes pièces de théâtres mais qui s’entendent sur l’impératif de la construction européenne, les bienfaits globaux du libre-échange, l’importance vitale de la « démocratie représentative » et le danger des « populismes ». Bref, Libé et le Figaro, pour les Français populaires, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Il existe de nombreuses analyses très crédibles pour expliquer cela. Je donnerai pour ma part une hypothèse, qui me semble trop rarement émise. Exercer le journalisme, apparaître sur un plateau télé pour « décrypter l’info » est devenu un privilège de classe. Selon le dernier »baromètre de la diversité » du CSA, les cadres et professions intellectuelles supérieures composent 60% des personnes qui apparaissent à la télévision. Dans les fictions comme dans les programmes d’information, ils apparaissent donc 6 fois plus qu’ils ne sont numériquement dans la population française. Sans surprise, les ouvriers sont sous-représentés. Dans les écoles de journalisme, les enfants de classes supérieures sont aussi largement sur-représentés. Dans une enquête pour Frustration, je prenais un exemple connu de tous pour illustrer cette surreprésentation bourgeoise à la télévision qui mène à une surexposition du point de vue bourgeois sur les choses : la météo des neiges. De décembre à mars, presque toutes les chaînes diffusent un bulletin météorologique et d’enneigement des stations de ski françaises, comme si cette info intéresserait tout le monde. Or, deux tiers des Français ne partent pas du tout en vacances l’hiver et seulement 8 % d’entre eux vont skier au moins une fois tous les deux ans. Et la moitié des effectifs de ces vacances sont cadres ou professions intellectuelles supérieures. À qui sert donc la météo des neiges ? Il n’y a donc pas besoin d’écouter Ruth Elkrief pour voir que le point de vue bourgeois s’impose sur nos écrans.

Est-il possible de qualifier politiquement ce mouvement ?

Je crois que les mouvements sociaux liés à la lutte des classes sont peu qualifiables politiquement. Ce ne sont pas des partis politiques, ils ne sont pas entièrement cohérents (ou ne feignent pas de l’être). C’est évidemment ce que leur reprochent les tenants de l’ordre établi, qui aimeraient que le mouvement entre dans le moule de la démocratie représentative (ou oligarchie élective) et tranche sur tout un tas de questions en « jouant le jeu ». C’est aussi ce qui rebute nombre de gens « politisés » qui ne savent pas bien où situer ce mouvement et donc mesurer sa respectabilité.

Or, je crois (comme beaucoup) que le mouvement des Gilets jaunes renoue avec une conception matérialiste de la politique, qui tranche avec l’idéalisme républicain. La politique était tellement devenue le propre des classes moyennes et supérieures, ces dernières décennies, qu’elle a été définie presque comme des idéaux détachés de sa condition et de son quotidien. Avec quelque part l’idée qu’on s’engage politiquement « pour les autres », un peu comme l’action humanitaire. D’où la confusion des esprits quant à des qualificatifs politiques qui perdaient tout leur sens à force d’être déconnectés d’enjeux matériels. En ce moment, un certain nombre de bourgeois politisés veulent « unir la gauche ». Mais lequel est capable de dire ce qu’ils entendent par là ? Ce n’est plus politique, c’est familial, clanique, traditionnel…

On voit bien que l’engagement politique d’un gilet jaune qui part bloquer le rond-point près de chez lui n’a absolument rien à voir avec les motifs d’un Raphaël Glucksmann, qui souhaite unir la « gauche pro-européenne ». Les Gilets jaunes qui ont démarré le mouvement ont fait un calcul simple et bassement matériel sur l’augmentation de leur dépenses de transport. Et ont conclu que cette fiscalité allait leur rendre la vie impossible. Puis ils se sont réunis, ils se sont battu, ont construit des revendications liées au partage des richesses et au fonctionnement de la démocratie. Pourtant, la plupart des gilets jaunes refusent de se qualifier politiquement. Le parcours d’un Raphaël Glucskmann n’a évidemment rien à voir avec ça. Lui ne cesse de se qualifier politiquement mais n’évoque jamais sa condition matérielle. Pourtant, qui est le plus politique ?

Légende : Gilets jaunes à République

Crédits : Koja

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Thibault Muzergues : « Les Gilets jaunes sont une véritable jacquerie dans son sens historique, une rébellion des petits contre les gros »

Entretien initialement publié le 10 décembre 2018 sur Le Média presse

Thibault Muzergues travaille pour le bureau européen de l’International Republican Institute, une ONG américaine qui promeut la « démocratie libérale » dans le monde. Fin analyste de la situation politique aux États-Unis et en Europe, il a publié cette année La quadrature des classes (éditions du Bord de l’eau). Thibault Muzergues revient avec nous sur la sociologie des Gilets jaunes.

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Thibault Muzergues : « Quatre classes sociales ont complètement phagocyté le débat politique »

Interview initialement publié le 18 juin 2018 sur Le Comptoir

Thibault Muzergues travaille pour le bureau européen de l’International Republican Institute, une ONG américaine qui promeut la “démocratie libérale” dans le monde. Fin analyste de la situation politique aux États-Unis et en Europe, il vient de publier « La quadrature des classes », aux éditions du Bord de l’eau. Il revient pour nous sur cet ouvrage, où il analyse la montée de quatre classes qui reconfigurent le champ politique sur le Vieux Continent et outre-Atlantique, au-delà du désuet clivage gauche-droite.

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Marion Messina : « Je ne peux pas écrire une superbe histoire d’amour alors que tout s’effondre »

Entretien initialement publié le 22 février 2018 sur Le Comptoir

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Cette célèbre citation de Paul Nizan dans « Aden Arabie » pourrait illustrer à la perfection « Faux départ », le premier roman de Marion Messina. Elle y raconte l’histoire d’Aurélie, brillante lycéenne, issue de la classe ouvrière, qui croit en la méritocratie, mais qui va vite déchanter en entrant dans le supérieur. En plus de subir la précarité et le mépris de classe, cette enfant de la banlieue grenobloise, perdue entre « les Jérémie, Yoann, Julie, Audrey, Aurélie, Benjamin, Émilie, Élodie, Thomas, Kévin, Charlotte, Jérémy ou Yohann […] pas détestables, mais nullement intéressants », va aussi devoir affronter la solitude, dans une société qui ignore toute forme d’attachement durable. Si on en sait très peu sur Marion Messina, il semble que cette « banlieusarde sans accent, […] élevée par des ouvriers bibliophiles » et ne croyant plus en la méritocratie, ait beaucoup en commun avec son héroïne. Nous avons rencontré l’Iséroise afin de discuter de son roman, de littérature, mais aussi de précarité, de la France périphérique, de lutte de classes et de l’atomisation de notre société…

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Le 10 août 1792 et la suite de la Révolution vue par R. Luxemburg

Ma passion pour la Révolution française n’est plus un secret. Mais en général, mes interlocuteurs sont souvent surpris par mon désintérêt total pour le 14 juillet. La raison est simple : à la fin du XVIIIème siècle ne s’est pas déroulée une, mais deux révolutions françaises. La première démarre en 1789 et est purement bourgeoise. L’abolition des privilèges du 4 août 1789 n’est qu’« une énorme mystification », pour citer l’historien Henri Guillemin. La royauté survit (presque) tranquillement, puisqu’une monarchie parlementaire se substitue à la monarchie absolue. Le peuple français n’est toujours pas libre : le vote censitaire exclut de la politique les pauvres, les Juifs restent des français de seconde zone et les Noirs demeurent esclaves dans les colonies françaises. C’est pour cela que dès janvier 1790, Maximilien de Robespierre qualifie la Déclaration des droits de l’homme d’« hypocrisie ». Dans ces conditions, il est même difficile de parler réellement de « révolution », car comme l’écrit l’historien Albert Mathiez – spécialiste de la Révolution française et fondateur du Service des études robespierristes –, dans La chute de la royauté : « Les révolutions, les véritables, celles qui ne se bornent pas à changer les formes politiques et le personnel gouvernemental, mais qui transforment les institutions et déplacent la propriété ». En l’occurrence, le 14 juillet 1789 n’a jamais eu pour projet d’« éliminer ni la misère ni l’exploitation », comme le chantait Renaud. 

La seconde commence le 10 août 1792, qui marque la première insurrection de la Commune de Paris (avant celles de 1848 et 1871). Cette fois-ci, le mouvement est populaire et émane des Sans-culotte parisiens, frange révolutionnaire issue de la petite bourgeoisie ou de la plèbe, qui défendait une République égalitaire. Bien qu’Albert Mathiez fasse de Robespierre le principal inspirateur de cette journée, il semblerait que, comme la plupart des grands leaders Montagnards de l’époque (Danton, Camille Desmoulins ou encore Jean-Paul Marat), L’Incorruptible se soit surtout adapté aux événements qui le dépassaient. Nous devons cependant reconnaître à l’historien qu’il a totalement raison quand il relève qu’il s’agissait d’une « ébauche authentique de lutte des classes » qui opposait le peuple – même si les Montagnards ralliés aux Sans-culottes étaient pour la majorité issus de la bourgeoisie – à la bourgeoisie – représentée par les Girondins – et à l’aristocratie. Mathiez note avec raison, dans La Gironde et la Montagne, que  « les six semaines qui s’écoulèrent depuis le 10 août 1792 jusqu’au 21 septembre de la même année (c’est-à-dire depuis la prise des Tuileries et l’internement de Louis XVI au Temple jusqu’à la réunion de la Convention) ont une importance capitale dans l’histoire de la Révolution ». Certes, il ne faut pas idéaliser cette période, qui comporte ses parts d’ombre – comme les massacres de septembre. Mais, il faut aussi avoir conscience qu’elle débouche sur la naissance de la République, dont le corrolaire était l’inévitable et tragique mort du roi. Le 24 juin 1793, la Constitution de l’An I d’inspiration robespierriste – et donc proche Du Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau – voit le jour. Celle-ci – bien que jamais appliquée à cause de la Terreur – institue notamment le suffrage universel masculin, consacre la souveraineté populaire et le mandat impératif au détriment de la souveraineté nationale, proclame le droit d’insurrection et comporte un volet social. Cette période permet aussi le décret d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises du 4 février 1794 – qui fût un semi-échec à cause des colons, puis de Napoléon Bonaparte. Une révolution malmenée pendant la Terreur, qui meurt officiellement le 10 thermidor de l’an II (28 juillet 1794) quand L’Incorruptible est exécuté.

Le texte qui suit a été rédigé par Rosa Luxemburg, révolutionnaire marxiste allemande et cofondatrice de la Ligue spartakiste. Parut en France dans le quotidien L’Humanité le 15 janvier 2009, il a été rédigé en 1893 à l’occasion du « centième anniversaire de 1793 ». Il a été publié dans la revue polonaise Sprawa Robotnicza (la Cause Ouvrière) et diffusée clandestinement à Paris. Partant du 10 août 1792, la jeune femme narre ce qui pour elle reste la plus belle année révolutionnaire : 1793.

 

L’année 1793 ! Cent ans sont passés depuis ce temps auquel les ennemis du peuple travailleur, les tsars, les rois, la noblesse, les princes, les patrons d’usine et tous les autres riches (les capitalistes) ne peuvent songer encore aujourd’hui sans éprouver de la terreur. Leurs âmes tremblent dès que l’on prononce ce mot : l’année 1793 !

Pourquoi cela ? Parce que, dans ces années-là, le peuple travailleur en France, et particulièrement dans sa capitale, Paris, s’est débarrassé pour la première fois du joug multi-séculaire et a entrepris de tenter d’en finir avec l’exploitation et de commencer une vie nouvelle et libre. (…)

Premières étapes de la révolution

« Pour quelle raison ai-je combattu ? Pourquoi ai-je versé mon sang ? » s’interroge le peuple français trompé dans ses espérances. Pourquoi ai-je offert ma poitrine aux balles des soldats du roi ? Seulement pour remplacer un oppresseur par un autre ? Pour arracher le pouvoir et les honneurs à la noblesse et le transmettre à la bourgeoisie ?

Et le peuple de Paris engagea un nouveau combat. Ce fut la deuxième révolution – la révolution populaire -, le 10 août 1792. Ce jour-là, le peuple prit d’assaut le Palais royal et l’Hôtel de ville. La bourgeoisie était du côté du roi, qui, doté d’un pouvoir affaibli, défendait ses intérêts contre ceux du peuple. Cela n’empêcha pas le peuple de renverser le trône. La bourgeoisie tenait l’Hôtel de ville et l’administration municipale d’une main ferme et voulut dominer le peuple avec sa police et la Garde nationale. Cela n’empêcha pas le peuple de prendre d’assaut l’Hôtel de ville, d’en expulser la bourgeoisie et de tenir dans ses mains calleuses l’administration municipale de Paris. En ce temps-là, l’administration de la Commune de Paris était totalement indépendante de l’administration de l’État. La Commune, s’appuyant sur le peuple révolutionnaire victorieux, obligea la Convention (la nouvelle Assemblée nationale), qui se réunit en septembre 1792 et proclama aussitôt la République, à faire d’importantes concessions. Sans la puissance menaçante de ce peuple, la Convention aurait probablement fait aussi peu de choses que les Assemblées précédentes pour les masses populaires. La grande majorité des membres de la Convention étaient hostiles aux changements imposés par la révolution du 10 août. Une partie de la Convention – le parti de la Gironde (ainsi nommé, car ses principaux dirigeants provenaient de ce département) – mena une lutte ouverte contre la souveraineté de la Commune révolutionnaire de Paris. Les Girondins, représentants de la moyenne bourgeoisie républicaine, étaient d’ardents partisans de la République et des adversaires acharnés de toute réforme économique d’ampleur au profit du peuple travailleur. Seule la minorité de la Convention, la Montagne (ainsi nommée parce que ses membres occupaient les bancs les plus hauts dans la salle de la Convention), défendait fidèlement la cause du peuple travailleur. Aussi longtemps que les girondins siégèrent à la Convention, ceux de la Montagne ne purent la plupart du temps pratiquement rien faire, car les girondins avaient évidemment toujours la majorité de leur côté (…).

« À la fin du siècle dernier, la victoire de la bourgeoisie sur la noblesse était une nécessité historique. Aujourd’hui, la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est au même titre une nécessité historique. »

La chute des girondins sous la pression populaire les 31 mai et 2 juin 1793

Examinons ce que le peuple travailleur obtint au cours de sa brève période où il exerça un rôle dominant. Les dirigeants du peuple, comme les membres de l’administration municipale et les montagnards souhaitaient ardemment la complète libération économique du peuple. Ils aspiraient sincèrement à la réalisation de l’égalité formelle de tous devant la loi, mais aussi à une réelle égalité économique. Tous leurs discours et tous leurs actes étaient basés sur une idée : dans la république populaire, il ne devrait y avoir ni riches ni pauvres ; la république populaire, cela veut dire que l’État libre bâti sur la souveraineté populaire ne pourrait rester longtemps en place si le peuple, souverain politiquement, se trouvait dépendant des riches et dominé économiquement.

Mais comment réaliser l’égalité économique pour tous ? À notre époque, les partis ouvriers sociaux-démocrates de tous les pays ont inscrit sur leur bannière comme aboutissement de leur combat l’égalité économique pour tous. Et pour réaliser cet objectif, ils exigent l’abolition de la propriété privée de tous les outils de travail ; la propriété de la terre, des usines, des ateliers, etc., doit être transférée à l’ensemble du peuple travailleur. Le parti de la Montagne chercha à résoudre ce problème tout autrement. Très peu parmi eux, et aussi parmi les membres de la Commune, partageaient le point de vue de la social-démocratie d’aujourd’hui… Seules quelques voix isolées, qui disparurent dans la masse des autres. Elles ne trouvèrent même pas une écoute favorable auprès de la partie la plus progressiste du peuple de Paris : le prolétariat. Au contraire, ni le prolétariat ni les Montagnards ne pensaient à l’abolition de la propriété privée des moyens de travail. Ils voulaient réaliser l’égalité économique de tous en donnant à tous les citoyens français qui ne possédaient rien une parcelle de propriété privée. En un mot, ni le prolétariat parisien d’alors ni les montagnards n’étaient socialistes. (…)

Tout autre était la situation il y a cent ans. En France, comme dans d’autres États, le prolétariat représentait à peine une petite partie de la masse du peuple travailleur. La paysannerie, qui constitue la plus grande part du peuple français, était satisfaite de ce qu’elle avait obtenu pendant la Révolution. En effet, comme nous l’avons signalé, seuls les cultivateurs les plus riches pouvaient acheter des terres. La partie la plus pauvre de la paysannerie française ne souhaitait pas la propriété collective socialiste, mais une augmentation de leur part de propriété. Les montagnards avaient justement l’intention de remettre aux paysans toutes les terres de la noblesse et du clergé qui n’avaient pas encore été vendues. La distance entre les Montagnards et le socialisme est démontrée par le fait que, en accord avec les autres conventionnels, ces derniers ont partagé à quelques paysans ce qu’il restait des anciens biens communaux (prairies, champs, terrains en friches). (…)

Après tout cela, il est clair que les montagnards, malgré toute leur bonne volonté, étaient incapables de réaliser leur désir ardent : l’égalité économique de tous. Cette aspiration n’était pas réalisable en ce temps-là. En outre, les moyens dont on se servait n’eurent comme effet que de retarder pour une brève période le développement de la constitution du capitalisme, c’est-à-dire la plus grande inégalité économique. (…)

« En l’an 1793, le peuple de Paris a réussi à détenir le pouvoir entre ses mains pour une courte durée ; mais il a été incapable d’utiliser ce pouvoir pour se libérer économiquement. »

Tant que la Montagne était entre leurs mains, ils ont dû trouver leur salut dans des moyens économiques coercitifs, notamment pour empêcher le peuple de Paris de mourir de faim. Ces moyens étaient les suivants : la fixation d’un prix maximal pour le pain et pour d’autres denrées alimentaires, des emprunts obligatoires auprès des riches et, tout particulièrement à Paris, l’achat de pain de la part de la commune afin de le distribuer au peuple au prix le plus bas possible. Tout cela n’était que des interventions purement et simplement superficielles dans la vie économique française. Tout cela ne pouvait que mener à la paupérisation de gens riches et ne fournir qu’une aide momentanée au peuple affamé – rien de plus. Et même si les intentions du parti des montagnards de donner des terres à tous ceux qui désiraient travailler avaient été atteintes, l’égalité économique n’aurait pas pourtant été acquise pour longtemps. À la fin du siècle dernier, la France occupait dans le système capitaliste la même position que les autres pays d’Europe de l’Ouest. Elle devait rechercher inéluctablement la transformation des petits propriétaires en prolétaires et l’unification de l’ensemble des biens – y compris de la propriété foncière – dans les mains de quelques riches .

(…) Après la chute de la Commune et de la Montagne, le prolétariat parisien pris par la faim se souleva encore quelques fois contre la Convention, en criant : « Du pain et la Constitution de 1793. » Ce n’étaient toutefois plus que des faibles sursauts d’une flamme révolutionnaire en voie d’extinction. Les forces du prolétariat étaient épuisées ; quant à la conjuration organisée en 1796 par le socialiste Babeuf contre le gouvernement d’alors, dans le but d’introduire une constitution socialiste, il fut tout aussi infructueux. Babeuf avait bien compris que l’égalité économique n’était pas compatible avec la propriété privée des moyens de production, qu’il voulait socialiser. Il se trompait toutefois lorsqu’il supposait pouvoir l’appliquer dans la France d’alors avec l’aide d’une poignée de conjurés. Babeuf et ses amis pouvaient encore moins compter sur un succès que les montagnards. Ses projets socialistes ont été étouffés dans l’œuf.

(…) La conjuration de Babeuf n’a pu troubler qu’un instant le calme de la bourgeoisie française repue qui s’enrichissait. Elle avait déjà oublié les « frayeurs de l’an 1793 ». C’est bien elle et non le prolétariat qui a récolté tous les fruits de la Révolution française. L’ampleur de la violence que la Montagne a déployée contre la noblesse et ses biens n’a pas servi au prolétariat mais à la bourgeoisie. La majeure partie des biens [du clergé] réquisitionnés – « les biens nationaux » – ont été achetés et sont tombés dans les mains de la bourgeoisie aisée. La paupérisation du clergé et de la noblesse n’a fait que renforcer les pouvoirs économiques, sociaux et politiques de la bourgeoisie française.

(…) Tels sont les effets sociaux immédiats de la Révolution française. Actuellement, un siècle plus tard, nous voyons clairement les conséquences ultérieures de la Grande Révolution. Elle a certes installé la bourgeoisie sur le trône, mais le règne de la bourgeoisie est indissociable du développement du prolétariat.

Et c’est maintenant particulièrement que nous voyons de nos propres yeux à quel point son succès conquis sur la noblesse court à sa ruine. (…)

La tentative bien trop précoce du prolétariat français d’enterrer dès 1793 la bourgeoisie fraîchement éclose devait avoir une issue fatale. Mais après cent ans de règne, la bourgeoisie s’affaiblit sous le poids des ans. Enterrer cette vieille pécheresse est aujourd’hui une bagatelle pour le prolétariat débordant d’énergie. À la fin du siècle dernier, le prolétariat – peu nombreux et sans aucune forme de conscience de classe – a disparu en se fondant dans la masse des petits-bourgeois. À la fin de notre siècle, le prolétariat se trouve à la tête de l’ensemble du peuple travailleur des pays les plus importants et gagne à sa cause la masse de la petite-bourgeoisie des villes ainsi que, plus récemment, la paysannerie.

À l’époque de la grande Révolution française, les meilleures personnalités étaient du côté de la bourgeoisie. De nos jours, les personnalités les plus nobles issues de la bourgeoisie (de la « couche intellectuelle ») sont passées du côté du prolétariat.

À la fin du siècle dernier, la victoire de la bourgeoisie sur la noblesse était une nécessité historique. Aujourd’hui, la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est au même titre une nécessité historique.

Mais la victoire du prolétariat signifie le triomphe du socialisme, le triomphe de l’égalité et de la liberté de tous. Cette égalité économique, qui était il y a un siècle le grand rêve de quelques idéalistes, prend aujourd’hui forme dans le mouvement ouvrier et dans le mouvement social-démocrate. La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » n’était à la l’époque de la grande Révolution française qu’un slogan de parade dans la bouche de la bourgeoisie, et un faible soupir dans la bouche du peuple – ce mot d’ordre est aujourd’hui le cri de guerre menaçant d’une armée de plusieurs millions de travailleurs.

Le jour approche où il prendra corps et deviendra réalité.

En l’an 1793, le peuple de Paris a réussi à détenir le pouvoir entre ses mains pour une courte durée ; mais il a été incapable d’utiliser ce pouvoir pour se libérer économiquement. De nos jours, le prolétariat de tous les pays mène résolument et inlassablement un combat à la fois politique et économique.

Le jour où le prolétariat détiendra le pouvoir politique sera aussi le jour de sa libération économique.

K.

(pseudonyme de Rosa Luxemburg)

Pour aller plus loin :

Lutte des races ou lutte des classes ?

Le texte qui suit provient de l’ouvrage A l’affut : histoire du parti des Panthères noires et de Huey Newton, publié en 1972 par Bobby Seale, président et co-fondateur (avec Huey Percy Newton) du Black Panther Party For Self Defense. Dans ce court extrait, le leader révolutionnaire expose la forme que doit prendre le combat de son organisation. Les priorités sont données aux luttes contre le racisme, qui touche les Noirs aux Etats-Unis, et contre le capitalisme.

 

Nous ne combattons pas le racisme par le racisme. Nous combattons le racisme par la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme exploiteur par le capitalisme noir. Nous combattons le capitalisme par le socialisme. Nous ne combattons pas l’impérialisme par un impérialisme plus grand. Nous combattons l’impérialisme par l’internationalisme prolétarien. Ces principes sont essentiels dans le parti. Ils sont concrets, humains et nécessaires. Ils devraient être adoptés par les masses.  Nous n’utilisons et n’avons jamais utilisé nos armes pour pénétrer la communauté blanche et tirer sur des Blancs. Tout ce que nous faisons, c’est de nous défendre contre quiconque nous attaque sans raison et essaie de nous  tuer lorsqu’on met en pratique notre programme, qu’il soit noir, bleu, vert ou  rouge. Tout bien considéré, je pense que dans nos actions, tout le monde peut  voir que notre organisation n’est pas une organisation raciste, mais un parti  progressiste révolutionnaire. Ceux qui veulent semer la confusion dans la lutte  en parlant de différences ethniques sont ceux qui maintiennent et facilitent  l’exploitation des masses des pauvres Blancs, des pauvres Noirs, des Bruns, des Indiens rouges, des pauvres Chinois et Japonais et des travailleurs en général.

[…]

Le racisme et les différences ethniques permettent au pouvoir d’exploiter la masse des travailleurs de ce pays parce que c’est par là qu’il maintient son contrôle. Diviser le peuple pour régner sur lui, c’est l’objectif du pouvoir; c’est la classe dirigeante, une infime minorité constituée de quelques pourceaux et de rats avares et démagogues, qui contrôle et pourrit le gouvernement. La classe dirigeante avec ses chiens, ses laquais, ses lèche-bottes, ses « Toms », ses Noirs racistes et ses nationalistes culturels, – ils sont tous les chiens de garde de la classe dirigeante. Ce sont eux qui aident au maintien du pouvoir en perpétuant leurs attitudes racistes et en utilisant le racisme comme moyen de diviser le peuple. Mais c’est seulement la petite minorité qui constitue la classe dirigeante qui domine, exploite et opprime les travailleurs. Nous faisons tous partie de la classe ouvrière, que nous travaillions ou non et notre unité doit se constituer sur la base des nécessités concrètes de la vie, la liberté et la recherche du bonheur, si ça signifie encore quelque chose pour quelqu’un. Pour que les problèmes qui existent puissent être résolus, cette unité doit être basée sur des choses concrètes comme la survie des gens, et leur droit à l’autodétermination. En résumé, il ne s’agit donc pas d’une lutte raciale et nous en ferons rapidement prendre conscience aux gens. Pour nous, il s’agit d’une lutte de classe entre la classe ouvrière prolétarienne qui regroupe la masse, et la minuscule minorité qu’est la classe dirigeante. Les membres de la classe ouvrière, quelle que soit leur couleur, doivent s’unir contre la classe dirigeante qui les opprime et les exploite. Et laissez-moi encore insister : Nous croyons que notre combat est une lutte de classe et non pas une lutte raciale.

 

Pour aller plus loin :

Les Inrocks : Michéa pour les nuls

Texte publié le 2 janvier 2013 

Depuis plus de trente ans, la gauche semble être en état de mort cérébrale. Quand la gauche libérale gouvernementale a sciemment décidé d’abandonner la lutte des classes au profit d’une instrumentalisation du communautarisme (lutte des races), la gauche antilibérale a du mal à réactualiser sa pensée. Depuis son accession au pouvoir, le Parti Socialiste prouve plus que jamais l’exactitude de ce constat. Une fois cet état de fait posé, il convient d’y trouver une solution. C’est ce qu’a tenté de faire Jean-Marie Durand des Inrocks, dans un article qui aurait pu être intéressant s’il n’était pas rempli d’amalgames, d’inexactitudes et autres inepties.

Partant du bon constat, l’article oppose sommairement deux gauches. D’un côté, la gauche bien-pensante, et de l’autre côté, la Gauche populaire. La seconde serait née des travaux de Laurent Bouvet, Christophe Guilluy ou Jean-Claude Michéa. Et là, l’article dérape : son auteur ne connaît visiblement ni la Gauche Populaire, ni Jean-Claude Michéa.

Où l’amateurisme le dispute au manichéisme

Au départ, la Gauche populaire, ce sont plusieurs chercheurs en sciences-sociales et essayistes, réunis à l’Observatoire de la Social-Démocratie, une structure de la fondation Jean Jaurès. Mais, c’est surtout une prise de conscience à la suite d’un rapport de Terra Nova intitulé « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? », qui invitait le PS à recentrer son électorat sur les minorités (banlieues, femmes, homosexuels). La Gauche pop’ est donc née de la volonté de ne pas abandonner l’électorat populaire.

La pensée de Jean-Claude Michéa, quant à elle, s’articule autour du refus du compromis entre les socialistes et les progressistes (« la gauche ») durant l’Affaire Dreyfus. Le philosophe défend donc une ligne antilibérale authentique. Les deux courants peuvent se recouper, il est vrai. Quand la Gauche populaire fait de la lutte anti-communautariste son cheval de bataille, cette lutte-là se retrouve aussi dans le « michéisme » comme conséquence de l’antilibéralisme. Les différences sont pourtant réelles, à la portée d’un coup de fil, pour tout journaliste consciencieux… Michéa, antilibéral, est anti-productiviste remet en cause le « dogme de la croissance », quand la Gauche pop’, elle, n’a rien développé sur ce plan, tant sont diverses les opinions qui s’y expriment à ce sujet. Dans tous les cas, la Gauche populaire étant originellement un mouvement situé dans l’orbite du PS, elle est bien loin donc de l’anarchisme anticapitaliste du philosophe montpelliérain. Certes, Laurent Bouvet, comme Jean-Claude Michéa, a sans aucun doute plus d’affection pour l’œuvre de George Orwell que pour les notes de Terra Nova. Pour autant, le second n’est aucunement affilié au collectif co-fondé par le premier. Outre cette erreur grossière, l’auteur développe une vision simpliste qui questionne le lecteur : fumisterie ou enfumage ?

La Gauche pop, parlons-en

Les travaux de Laurent Bouvet n’ont que peu de rapport avec la caricature gribouillée dans l’article. Le politologue tente de comprendre comment l’électorat populaire périurbain s’est détourné durablement des socialistes pour se tourner vers le Front National. Il se penche donc sur les raisons qui ont poussé les couches populaires à considérer la mondialisation, la construction européenne et l’immigration comme des menaces. C’est là qu’apparaît la notion « d’insécurité culturelle ». Contrairement aux dires de l’auteur – qui, vraiment, gagnerait à se renseigner avant d’écrire tout et n’importe quoi – l’insécurité culturelle n’est pas une notion vague. L’insécurité culturelle est la façon dont un certain électorat populaire perçoit la dégradation de sa situation sociale et de son mode de vie. En découle une défiance vis-à-vis des élites dans un premier temps, puis à l’égard des « autres ». Le but que s’est fixé la Gauche pop’ est de lutter contre ce sentiment et de ramener vers lui un électorat qui n’aurait jamais dû partir vers le FN. La Gauche populaire n’est donc pas une espèce de gauche xénophobe et FNisante (!).

Pourtant, la plus grossière erreur commise par le journaliste consiste sans doute à conserver une grille de lecture commune à Patrick Buisson et à feu Olivier Ferrand : jouer peuple contre peuple, identité terroir contre identité immigrée.

Unir tout l’électorat populaire

Certes, depuis 1983 le Parti Socialiste a peu à peu abandonné le peuple au profit de catégories sociétales. Dans ce climat de terreur intellectuelle, toute personne critiquant le communautarisme de gauche se voit renvoyer à l’extrême droite. Terra Nova d’un côté, Jean-François Copé ou Marine Le Pen de l’autre, au milieu, autour, devant, derrière : rien.

Le socialisme (« la gauche ») doit effectivement se reconstituer une majorité populaire. Pour se faire, il va devoir réunir ces composantes essentielles. Une vraie politique socialiste conduirait donc à faire se souvenir au peuple, par delà les origines, le sexe et autres particularités, qu’il ne fait qu’un, que sa détresse est partagée, pour sortir du piège tendu par la droite de la droite qui instrumentalise l’insécurité culturelle. Unir l’ouvrier périurbain ou rural et le banlieusard en leur faisant comprendre qu’ils sont les exclus d’un même système. Le socialisme doit dissiper la brume des luttes horizontales pour faire ressurgir les luttes verticales, seules véritables émancipatrices.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, des transformations immenses ont brouillées la conception marxiste de la lutte politique, faisant voler en éclat dans les représentations collectives, le face à face (grandement fantasmé) prolétariat/bourgeoisie. Aujourd’hui, le peuple est fragmenté comme jamais et la tâche de la gauche sera de réunir à nouveau. Une fois cette tâche réussie, les socialistes pourront entamée la seule guerre qui mérite d’être menée selon Robespierre : celle du Peuple contre les tyrans.

Boîte noire