Archives du mot-clé Mai 68

Pierre Rosanvallon, le vaisseau fantôme de la gauche libérale

Article initialement publié dans Marianne le 21 septembre 2018

Dans l’histoire de la gauche que publie Pierre Rosanvallon, de rares autocritiques masquent le refus de revenir sur les échecs et les renoncements de cette gauche qui a choisi d’accepter le primat de l’économie dérégulée.

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Mexico 68 : Des Jeux olympiques très politisés

Article initialement publié le 27 juillet 2018 sur Le Média presse

L’image est aujourd’hui célèbre : sur le podium, deux athlètes noirs américains le poing levé, en référence au Black Panther Party. Elle intervient dans un contexte politique très particulier.

C’est à Baden-Baden, en 1963, que l’histoire s’est noué. Le 18 octobre, le Comité international olympique, réuni dans la ville allemande où se réfugie le général de Gaulle lors des événements de Mai 68, décide que les J.O. auront lieu pour la première fois dans un “pays en voie de développement”. La capitale mexicaine devance Détroit, Lyon, mais aussi Buenos Aires. Cependant personne ne peut anticiper à ce moment le contexte politique national et international et son poids dans la compétition.

DE L’ASSASSINAT DE MARTIN LUTHER KING À TLATELOLCO

1968 est une année très spéciale. Le 4 avril, Martin Luther King est assassiné, à l’âge de 39 ans. Trois ans après Malcolm X, le mouvement contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis perd son autre grande figure. Pourtant le combat est loin d’être fini. Le flambeau avait déjà été repris un an et demi plus tôt. Le 15 octobre 1966, le Black Panther Party for Self-Defense (BPP) voit le jour à Oakland, en Californie. Inspirés par Mao, Frantz Fanon et Malcolm X, Bobby Seale et Huey P. Newton montent un groupe révolutionnaire, antiraciste, anti-impérialiste et marxiste-léniniste, qui aura un écho planétaire. En 68, le BPP a déjà atteint l’âge de la maturité. Le mouvement pour les droits civils n’est pas le seul à bouillir aux Etats-Unis. Depuis 1964, le mouvement d’opposition à la guerre du Viêt Nam, démarrée neuf ans plus tôt, a pris de l’ampleur et crée une nouvelle génération de militants politiques, pacifistes et anti-impérialistes, voire tiers-mondistes. Enfin, Bob Kennedy, favori pour être investi par le Parti démocrate, est tué le 6 juin 1968, cinq ans après son frère John.

De l’autre côté de l’Atlantique, la situation est aussi explosive. Tout le monde a en tête le mouvement étudiant et ouvrier de Mai 68, mais il n’est pas le seul. Plus à l’Est, la Tchécoslovaquie est en ébullition. Alexander Dubček, Parti communiste tchécoslovaque, veut introduire un “socialisme à visage humain”, en rupture avec l’URSS. Une nouvelle constitution plus démocratique, qui reconnaît l’égalité entre Slovaques et Tchèques, est mise en place. Les libertés de la presse, d’expression et de circulation sont introduites. L’URSS voit néanmoins d’un mauvais œil cette prise d’autonomie d’un de ses satellites. Prague est occupée en août par les troupes du Pacte de Varsovie, soit plus de 400.000 soldats. La petite révolution en cours est écrasée. A la rentrée 1968 règne alors un vent de contestation et une aspiration à la liberté, réprimée par la bourgeoisie. Le Mexique, où doivent se dérouler les XIXe Jeux olympiques d’été, cette fois en octobre à cause du climat local, est lui aussi touché.

Le pays a connu cinquante-huit ans auparavant, une révolution, qui a mis fin au système féodal qui régnait alors. Issu du Parti de la révolution mexicaine (PRM), le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) est au pouvoir depuis 1946. Alors qu’il se présente comme un parti de gauche, membre de l’International socialiste, il satisfait en réalité d’abord la bourgeoisie. A partir de juillet, les étudiants mexicains et imitent leurs homologues français. Le régime doit alors faire face à une contestation estudiantine sans précédent. A quelques jours des J.O., celle-ci ne faiblit pas. Le PRI, instrumentalisé par la CIA, soupçonne l’URSS et Cuba d’être derrière cette révolte. C’est ainsi que le 2 octobre, à 18 heures, les soldats postés sur les immeubles entourant la place tirent sur 8.000 étudiants désarmés sur la place des Trois Cultures à Tlatelolco. Dans le même temps, les dirigeants du Conseil national de grève étaient conduits au “Camp militaire n°1”. La presse officielle affirme qu’il s’agit d’affrontement entre soldats et étudiants. Le nombre de victimes est encore aujourd’hui sujet à débat. Le gouvernement parle de 44 morts, quand l’opposition en évoque plus de 300. Quoiqu’il en soit, le PRI fait la démonstration de son autoritarisme, 10 jours avant d’accueillir des J.O. qui feront date.

UN PODIUM CONTESTATAIRE

C’est dont le 12 octobre que Mexico accueille les jeux, les premiers à plus de 100 pays (112 exactement). La délégation américaine arbore dans sa large majorité – Blancs et Noirs confondus – sur son veston un badge portant l’inscription « Olympic project for human rights » (« Projet olympique pour les droits humains »). Certains craignent un sabotage, mais les athlètes afro-américains expliquent qu’ils désirent juste porter la lutte pour les droits civiques. C’est chose faite, quatre jours plus tard, le 16 octobre, lors du 200 m le plus célèbre de l’histoire. En 19 s. 83, l’Américain Tommie Smith explose le record mondial, suivi par l’Australien Peter Norman (20 s. 06) et par son compatriote John Carlos (20 s. 10). Le champion se permet même de relâcher ostensiblement son effort durant les derniers mètres de la course, en levant les bras au ciel en signe de victoire.

Le lendemain, lors de la montée sur le podium, Smith et Carlos sont vêtus de chaussettes noires montantes, symbole de la pauvreté des Noirs. Les deux coureurs lèvent un poing ganté de noir, symbole associé au Black Panther Party, en baissant la tête, fuyant du regard le drapeau national. Dans le même temps, le vainqueur porte un foulard et le troisième un maillot ouvert. Les deux sont des références explicites au lynchage et l’esclavage des Noirs, qui les aliènent encore. A ce moment, plusieurs autres athlètes américains portent le badge « Olympic project for human rights », tout comme Peter Norman. Ce dernier, qui estime que le combat pour les droits civiques « est aussi celui de l’Australie blanche », est un acteur à part entière de la scène. C’est lui qui suggère aux deux Afro-américains de partager la seule paire de gants, Carlos ayant oublié les siens. Il pose également sa paire de Puma Suede pour rappeler que les afro-américains n’ont même pas le moyen de s’offrir ce type de chaussures. Le moment est figé par le photographe John Dominis. « Après ma victoire, l’Amérique blanche dira que je suis Américain, mais si je n’avais pas été bon, elle m’aurait traité de “négro” », explique John Carlos aux journalistes. Tommie Smith, lui, affirme n’avoir « d’autre but que de dénoncer la pauvreté des noirs américains ».

Les sanctions tombent immédiatement, comme les insultes et autres menaces de mort. Avery Brundage, président réactionnaire du Comité international olympique, juge ce geste scandaleux et demande aux officiels américains l’exclusion de Carlos et Smith. Doug Roby, président du Comité olympique des États-Unis, finit par renvoyer les deux athlètes, qui ne participeront plus de leur vie à d’autres J.O. Peter Norman, lui, ne sera pas autorisé à participer aux jeux de 1972, qui se dérouleront à Munich, par le Comité olympique australien. Mais peu importe, le geste fait mouche. Le lendemain, trois autres vainqueurs afro-américains du 400 m, Lee Evans, Larry James et Ron Freeman, se présenteront sur les marches du podium avec un béret noir, autre référence à l’injustice qui persiste, sans se faire exclure. Quelques jours après ils remportent le 4 x 400 m et dédient leur médaille à Smith et Carlos. Cinquante ans après, les deux athlètes demeurent des héros politiques, comme on n’en trouve plus dans le monde du sport.

Geneviève Fraisse : « Il n’y a pas de féminisme en Mai 68 »

Entretien initialement publié le 9 mai 2018 sur Le Comptoir

Presque tout le monde le sait maintenant : le mouvement étudiant de Mai 68 a en grande partie démarré pour une histoire de mœurs. Dès 1967, les étudiants de la jeune Université de Nanterre — dont un certain Daniel Cohn-Bendit — réclament le droit d’accéder aux dortoirs féminins. De fait, Mai 68 est autant une révolte sociale qu’un moment de libération sociétale et sexuelle. Très vite apparaissent les première réunions féministes non-mixtes et le Mouvement de libération des femmes (MLF), dont fait entre autre partie Antoinette Fouque. Cette séquence débouche sur des avancées sérieuses pour les femmes, dont la loi Veil de 1975, qui dépénalise l’avortement. Mai 68 serait donc à l’origine d’un nouveau féminisme ? Pas sûr, nous avertit Geneviève Fraisse, toujours prête à combattre les schémas de pensée trop simplistes.

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Mai 68 : histoire d’une grande grève générale

Article initialement publié le 27 avril 2018 sur Le Média presse

Nous l’oublions souvent, mais Mai 68 ce n’est pas qu’une révolte étudiante libertaire. C’est aussi le plus grand mouvement social français du XXe siècle, et il mérite qu’on s’y attarde à ce titre.

De nos jours, les Trente Glorieuses sont souvent idéalisées, même par la gauche. Pourtant, les 5 % de croissance annuel du PIB et le presque plein-emploi n’ont pas empêché les désordres sociaux, qui ont culminé en mai 1968. Car, il s’agit d’une séquence qui a sa propre logique. Elle est indépendante de celle portée par les étudiants. Certes, la critique situationniste, défendue par une frange radicale des étudiants, n’est pas sans rapport avec le mouvement ouvrier. Mais ce dernier est avant tout le fruit des rapports sociaux de l’époque.

Un capitalisme en échec

Cinq ans avant le premier choc pétrolier et le début de la crise économique, la situation est moins glorieuse que beaucoup ne le pensent. Certes, les classes moyennes se développent et accèdent au mode de vie consumériste, importé en partie des Etats-Unis. Pourtant, deux millions de travailleurs sont au SMIG – qui sera remplacé en 1970 par le SMIC – et le chômage est en pleine progression. Le seuil des 500 000 demandeurs d’emploi est proche et l’ANPE est créée en 1967 sous l’impulsion de Jacques Chirac, alors secrétaire d’Etat à l’Emploi dans le gouvernement Pompidou. En 1963, la Grève des mineurs constitue un premier avertissement. Du 1er mars au 4 avril, le Nord-Pas-de-Calais, la Lorraine et le Centre de la France, bassins miniers, sont ébranlés. Des centaines de milliers de manifestants sont dénombrées et la production française est très ralentie. 6 millions de « journées individuelles non travaillées » sont comptabilisées. Les syndicats marchent ensemble. Les travailleurs obtiennent des avancées, mais elles ne suffiront pas.

« On pourrait dire que 68 a commencé à Caen, dans les luttes ouvrières de la Saviem en janvier, qui ont été un grand moment de lutte contre le patronat, avec déjà des liens avec des étudiantEs venus prêter main forte aux travailleurEs », explique l’historienne Ludivine Bantigny auteure cette année chez Seuil de 1968 : de grands soirs en petits matins. « Si on regarde les années précédentes, 1966 et 1967, il y a beaucoup de mobilisations, très diverses, qui ont montré des solidarités entre différents univers sociaux, différentes classes sociales, et en particulier des solidarités entre ouvrierEs, paysanEs et étudiantEs », précise-t-elle dans un entretien accordé à Mediapart.

Les prémices de Mai 66

En 1965, Charles de Gaulle est confortablement réélu lors de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Pourtant son pouvoir est plus fragile qu’il en a l’air, car la contestation du capitalisme porte autant dans les milieux universitaires que dans les usines. En mai 1966, fait rare, la CGT et CFDT appellent ensemble à une journée de grève générale. Le 17 mai, des centaines de milliers de travailleurs sont dans la rue. En fin d’année, alors que les situationnistes déstabilisent les universités françaises, les usines Dassault de Bordeaux sont le théâtre d’agitations. L’année 1967 est une année de troubles. Tandis que les ouvriers de Dassault se calment en février, une grève éclate dans le textile à Besançon, obligeant la police à intervenir le 24 mars. Métallurgie, mines, agriculture, ou encore chantier naval de Saint-Nazaire : de nombreux secteurs sont peu à peu touchés. Pendant que les revendications sociétales des étudiants montent, la contestation sociale donne de la voix. 4,5 millions de journées de grève sont relevées, soit un record depuis 1958. Un nouveau cycle de luttes sociales est bien entamé. Les occupations sont généralement musclées et la police intervient souvent. 1968 commence sur les chapeaux de roues. Le 23 janvier, à Caen, les salariés de la Saviem, qui sont 4 000, se mettent en grève. Ils réclament une augmentation de salaire et le respect des droits syndicaux. Les syndicats sont débordés par la radicalité de leur base. L’usine est occupée et des piquets sont mis en place. Quatre jours plus tard, d’autres usines, comme Moulinex, se mettent en grève par solidarités. Des étudiants viennent soutenir. Le travail reprend le 5 février, à l’initiative des syndicats… Mais ceux-ci sont encore débordés et 3 000 travailleurs quittent l’usine pour aller manifester. Moteurs Baudoin, usine Perrier de Vergèze dans le Gard, grèves diverses à Honfleu, grève perlée chez Sud-Aviation à Cannes-la-Bocca, usine Wisco à Givet (Ardennes) : les mouvements s’enchaînent, même si les mois de février, mars et avril sont plus calmes. Tous les éléments pour une contestation de grande ampleur sont présents. Mais il faut un détonateur. C’est le rôle que joueront les étudiants.

Une situation qui échappe à tout contrôle

Le 6 mai, huit étudiants de Nanterre, dont Daniel Cohn-Bendit et René Riesel, sont convoqués par le rectorat en commission disciplinaire. Des professeurs dont le marxiste libertaire Henri Lefebvre, Alain Touraine et Paul Ricœur les accompagnent. Le mouvement étudiant est alors bien lancé. D’inspiration libertaire, trotskiste, maoïste ou encore conseilliste, il échappe complètement au PCF et à son allié syndical, la CGT. Pris de court, ce dernier s’en prend même au mouvement, qualifié de « petit-bourgeois », « puéril » et de « gauchiste ». Georges Séguy, secrétaire générale de la CGT depuis 1967, affirme n’avoir « aucune complaisance envers les éléments troubles et provocateurs qui dénigrent la classe ouvrière, l’accusant d’être « embourgeoisée » et ont l’outrancière prétention de venir lui inculquer la « théorie révolutionnaire » et diriger son combat. » Pour lui, « le mouvement ouvrier français n’a nul besoin d’encadrement petit-bourgeois. » La CFDT, organe autogestionnaire de la deuxième gauche, est lui plus favorable au mouvement naissant. Pour finir, FO est réservé. Le syndicat est sensible au mouvement étudiant, mais craint de se laisser dépasser. La CGT comprend néanmoins que le désordre social va persister. Le syndicat cherche alors à l’encadrer et revenir à des revendications socio-économiques. Elle initie alors une grève générale le 13 mai, sans réel mot d’ordre. Elle doit mettre fin au mouvement et prouver la suprématie communiste sur les « gauchistes » d’étudiants. Lycéens, étudiants et ouvriers sont alors dans la rue. Le succès dépasse les attentes. Selon la CFDT, plus d’un million de personnes auraient été dans la rue ce jour-là. Les autres estimations vont de 170 000 à 500 000. Le succès est tel que la grève reprend le lendemain, sans que la CGT ne soit dans le coup. Au fur et à mesure, ce sont 5 millions de travailleurs qui se mettent en grève. Le PCF et la CGT tentent de prendre le leadership et d’imposer leur programme, en vain.

La convergence des luttes globale n’aura finalement jamais lieu, malgré quelques alliances ponctuelles entre ouvriers et étudiants. Les seconds sont trop méprisés par le PCF et la CGT qui encadrent les travailleurs. Les ouvriers, eux, ne se reconnaissent pas totalement dans les revendications sociétales étudiantes. Le 25 mai, huit formations syndicales sont convoquées au ministère du Travail, rue de Grenelle. La CGT et FO privilégient l’augmentation des salaires, alors que la CFDT en a surtout pour la reconnaissance du droit syndical. Tous obtiendront en partie gain de cause. Les avancées sont sans précédents depuis la Libération. Le Smig est augmenté de 35 %. Les jours de grèves sont payés à 50%. Les sections syndicales d’entreprise sont reconnues. La CGT ostracisé depuis la guerre froide obtient même d’être pleinement intégrée (ou réintégrée) dans les institutions paritaires. Pourtant, contrairement à la volonté du PCF et de la CGT, le mouvement ne s’éteindra pas. Cependant, elles cessent progressivement. Les élections des 23 et 30 juin sont finalement un triomphe pour le gaullisme. La révolution ne sera finalement pas faite. Il n’y aura eu que la réforme et la chienlit, qui ont effrayé le président de Gaulle.

Photo : Manifestation pour la sauvegarde de la Société des Aciéries du Saut du Tarn (1968)

Crédits : Sautdutarn/ Commons creative

Le « scandale de Strasbourg » : l’origine trop méconnue de Mai 68

Article initialement publié le 27 mars 2018 sur Le Média presse

Pour la majorité des commentateurs, quel que soit leurs bords politiques, Mai 68 est lancé par une affaire de mœurs étudiantes. C’est trop vite occulter le « scandale de Strasbourg » en 1966 et la critique radicale du capitalisme qu’il portait.

Tout le monde ou presque vous le dira : Mai 68 démarre parce que 60 étudiants de Nanterre exigent de pouvoir circuler librement dans le dortoir des filles – l’inverse est alors possible. Le 21 mars 1967, les rebelles occupent illégalement les pavillons réservés aux étudiantes.Malgré les sanctions, ils multiplient les occupations pendant un an et sensibilisent les autres étudiants sur la liberté sexuelle. Le 8 janvier 1968, leur leader, Daniel Cohn-Bendit, interpelle le ministre de la Jeunesse et des Sports, François Missoffe, venu inaugurer la piscine de Nanterre. Le futur « Dany le Rouge » se voit alors conseiller de plonger dans l’eau. Ce serait cette affaire qui aurait provoqué la révolte étudiante, elle-même à l’origine du mouvement social. Quelques mois plus tard, ils créent alors le Mouvement du 22 mars, qui réunit ce qu’on appellera les « mao-spontex » – pour « maoïstes spontanéistes » –, des anarchistes, des trotskistes, des chrétiens de gauche, ou encore des conseillistes. Pourtant, tout cela occulte la pénétration des idées situationnistes chez les étudiants initiés par le « scandale de Strasbourg » de novembre 1966.

La critique situationniste

Fondée en 1957 par Guy Debord, à partir de l’Internationale lettriste et du dadaïsme, l’Internationale situationniste (IS) est au départ un mouvement d’avant-garde culturelle. Très vite, elle se rend compte que son programme de construction d’une vie intégralement poétique doit s’accompagner d’un projet de révolution politique et sociale. L’IS adopte alors le marxisme et le conseillisme, forme de socialisme libertaire, antiétatique et anti-léniniste qui considère que les conseils ouvriers sont la base de l’insurrection et de la société post-capitaliste. La « révolution de la vie quotidienne » de Guy Debord promeut alors l’autogestion et entend abolir le « travail aliéné », ainsi que la société du spectacle, appelée aussi « spectaculaire-marchande ». Rappelons que pour lui, le spectacle se définit comme « le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » (La société du spectacle, 1967) et « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande » (Commentaires sur la société du spectacle, 1988). A partir des années 1960, les étudiants forment une catégorie parfaite pour recevoir les thèses à la fois novatrices et radicales des situationnistes.

Après la Seconde Guerre mondiale, la société française est en pleine mutation. Le Plan Marshall et la forte croissance des Trente Glorieuses favorisent l’émergence des classes moyennes. Le communiste Michel Clouscard définit ces dernières comme les « catégories sociales qui subissent à la fois la confiscation de la plus-value en tant que producteurs et l’injonction de consommation en tant que consommateurs. Les classes moyennes investissent énormément dans l’éducation de leurs enfants, les études supérieures étant vues comme le moteur de l’ascenseur social. A cela s’ajoute le baby-boom. Résultat : 500 000 étudiants sont inscrits à l’université en 1968, contre 150 000 dix ans plus tôt. » En 1966 par exemple, l’Université de Nanterre est par exemple fondée pour désengorger la Sorbonne. Or, ces étudiants ne veulent plus vivre comme leurs parents, étouffés par un traditionalisme oppresseur et omniprésent à tous les niveaux de la société. Ils deviennent alors des cibles de choix pour l’IS.

De la misère en milieu étudiant

Ce n’est cependant pas par la jeune Université de Nanterre que le mouvement de Guy Debord touche les étudiants, mais par celle de Strasbourg. En 1966, un petit groupe de six étudiants contestataires strasbourgeois est élu à la tête de l’AFGES (Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg), alors branche locale de l’UNEF. Décidés à lancer un mouvement de révolte et à dissoudre leur syndicat ensuite, ils prennent contact avec l’IS. Les étudiants dilapident la trésorerie de l’UNEF pour imprimer 10 000 exemplaires d’une brochure de 28 pages distribuées aux élèves : De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économiques, politiques, psychologiques, sexuels et notamment intellectuels et de quelques moyens pour y remédier. Signée « par des membres de l’Internationale situationniste et des étudiants de Strasbourg », elle stipule encore aujourd’hui : « Ce texte peut être librement reproduit, traduit ou adapté même sans indication d’origine ». André Schneider et André Bertrand, protagonistes des évènements viennent de publier en ce mois de mars 2018 Le scandale de Strasbourg mis à nu par ses célibataires (l’Insomniaque). Selon eux, c’est Debord « qui en prend l’initiative, en choisit le titre, détermine les grandes lignes de son contenu et pousse sa radicalité ». Le texte semble néanmoins avoir été rédigé par un autre situationniste : Mustapha Khayati. Un article de l’Internationale situationniste n°11, revue du mouvement, daté d’octobre 1967, confirme : « Mustapha Khayati se trouva conduit à assumer presque seul l’essentiel de la rédaction du texte, qui fut à mesure discuté et approuvé dans ce groupe d’étudiants à Strasbourg, et aussi par les situationnistes à Paris ».

De la misère en milieu étudiant est autant un brûlot contre le capitalisme et toute forme de bureaucratie, qu’un appel à l’insurrection. Le pamphlet commence par ces mots durs : « Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l’étudiant en France est, après le policier et le prêtre, l’être le plus universellement méprisé. » Pour l’auteur, l’étudiant est même « méprisable et méprisé du point de vue de la critique révolutionnaire ». C’est, selon lui, la raison pour laquelle il est instrumentalisé par « l’impuissante intelligentsia de gauche (des Temps Modernes à L’Express) […] et les organisations bureaucratiques effectivement déclinantes (du parti dit communiste à l’U.N.E.F.) ». « Esclave stoïcien » qui se croit libre et autonome, l’étudiant serait soumis aux « deux systèmes les plus puissants de l’autorité sociale : la famille et l’État. » Il pointe également les limites des travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (« Borderon et Passedieu ») dans Les Héritiers, les étudiants et la culture (1964). Il fustige aussi les tenants de la critique sociale de l’époque, jugés incapables « de passions réelles » et « dont la fonction est de masquer les vraies : Althusser – Garaudy – Sartre – Barthes – Picard – Lefebvre – Levi Strauss – Halliday – Chatelet – Antoine. Humanisme – Existentialisme – Structuralisme – Scientisme – Nouveau Criticisme – Dialecto-naturalisme – Cybernétisme – Planétisme – Métaphilosophisme. » La brochure accuse alors l’étudiant de « consommer » les livres de cette intelligentsia de gauche qui lui fait croire qu’il est révolutionnaire, alors qu’en vérité, « la question est de toujours préserver son standing culturel. »

Du scandale de Strasbourg à Mai 68

Le texte fait mouche et remporte un vif succès. Aux quatre coins de l’Hexagone, des petits groupes d’étudiants prennent le relais. En quelques mois, 300 000 exemplaires de De la misère en milieu étudiant sont imprimés. La brochure est alors imprimée en six langues. Dès la sortie du texte, l’UNEF est furieuse. Elle intente même un procès contre les six étudiants de AFGES à l’origine de la publication du texte. Le maire de Strasbourg et les notables locaux font tout pour empêcher sa diffusion, en vain. La presse nationale et même internationale panique. « Ce serait la première manifestation concrète d’une révolte qui vise tout bonnement à détruire la société », s’affole Dernières Nouvelles, un journal alsacien. Les Turinois de la Gazetta del Popolo s’inquiètent : « Il s’agirait toutefois de considérer si d’éventuelles mesures de représailles ne risqueraient pas d’entraîner des désordres à Paris et dans d’autres villes universitaires de France ; l’Internationale situationniste, électrisée par le triomphe obtenu par ses adeptes à Strasbourg, s’apprête à déchaîner une offensive de grand style pour s’assurer le contrôle des organismes étudiants. »

Pendant que le « scandale de Strasbourg » se propage, les situationnistes attisent les flammes. En 1967, Raoul Vaneigem, membre belge de l’IS, publie un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations chez Gallimard. Cet ouvrage radical et hédoniste, au sens épicurien, rencontre un vif succès dans le milieu étudiant. C’est dans celui-ci qu’on retrouve le fameux « Vivre sans temps mort, jouir sans entrave », qui deviendra un des principaux slogans de mai 68. La même année, Guy Debord sort chez Buchet/Chastel son premier essai, La société du spectacle, considéré par certains comme Le Petit livre rouge de Mai 68.

Les situationnistes ne font pas que diffuser leurs idées, mais agissent aussi. Ils comptent alors en leur sein deux étudiants. Parmi eux, René Riesel, qui a tout juste 18 ans en 1968, fait partie des huit étudiants de Nanterre – parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit – convoqués devant la « Commission des affaires contentieuses et disciplinaires » de la Sorbonne. Actif depuis l’année précédente, il est l’un des initiateurs du Mouvement du 22 mars et fonde aussi les Enragés. Groupe le plus radical de Mai 68, ces derniers se fédèrent avec l’IS le 16 mai 1968 pour donner le comité Enragés-Internationale Situationniste, qui se dissout ensuite. Alors que nous nous apprêtons à commémorer les 50 ans de Mai 68 et que le néolibéralisme accentue son opération de destruction sociale, sous la houlette du président Macron, il peut être très utile de se replonger dans les écrits situationnistes.

Crédits : thierry ehrmann/Flickr

Marion Messina : « Je ne peux pas écrire une superbe histoire d’amour alors que tout s’effondre »

Entretien initialement publié le 22 février 2018 sur Le Comptoir

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Cette célèbre citation de Paul Nizan dans « Aden Arabie » pourrait illustrer à la perfection « Faux départ », le premier roman de Marion Messina. Elle y raconte l’histoire d’Aurélie, brillante lycéenne, issue de la classe ouvrière, qui croit en la méritocratie, mais qui va vite déchanter en entrant dans le supérieur. En plus de subir la précarité et le mépris de classe, cette enfant de la banlieue grenobloise, perdue entre « les Jérémie, Yoann, Julie, Audrey, Aurélie, Benjamin, Émilie, Élodie, Thomas, Kévin, Charlotte, Jérémy ou Yohann […] pas détestables, mais nullement intéressants », va aussi devoir affronter la solitude, dans une société qui ignore toute forme d’attachement durable. Si on en sait très peu sur Marion Messina, il semble que cette « banlieusarde sans accent, […] élevée par des ouvriers bibliophiles » et ne croyant plus en la méritocratie, ait beaucoup en commun avec son héroïne. Nous avons rencontré l’Iséroise afin de discuter de son roman, de littérature, mais aussi de précarité, de la France périphérique, de lutte de classes et de l’atomisation de notre société…

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Nuit debout : ne soyons pas la farce de Mai-1968 !

Article publié le 11 mai 2016 sur Le Comptoir

Questionné par nos soins lors de la première Nuit debout du 31 mars, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon relevait qu’un lien semblait unir la jeunesse qui se mobilise contre la loi El Khomri et celle qui s’est insurgée en Mai-1968. Les similitudes sont telles que le marxo-spinoziste explique : « C’est comme si à presque cinquante ans de distance, des générations se parlaient. » Ce parallèle mérite d’être analysé, surtout si nous voulons que Nuit debout ne réitère pas les erreurs de son aîné.

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Frédéric Lordon : « La jonction de la jeunesse et du salariat est le pire cauchemar du pouvoir »

Article publié initialement le 4 avril 2016 sur Le Comptoir

La figure de l’intellectuel engagé n’est décidément pas près de disparaître et l’économiste et philosophe Frédéric Lordon nous le rappelle depuis quelques semaines. Le disciple de Karl Marx et de Baruch Spinoza, visiblement porté par l’enthousiasme qui a suivi la sortie en salle du film “Merci patron” de François Ruffin, est aux avant-postes du mouvement de contestation au projet de loi El Khomri. C’est lors de la première soirée “Nuit Debout” du 31 mars, après un discours enflammé place de la République à Paris, que nous l’avons brièvement questionné.

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Vous avez dit « gauche réac » ?

Article publié le 6 mai 2015 sur Le Comptoir

La gauche n’a jamais semblé aussi divisée qu’aujourd’hui. Si certains se revendiquent clairement progressistes, d’autres, plus réticents, se questionnent davantage et s’attirent les foudres des premiers. Les insultes fusent, les coups bas pleuvent. Parmi ces attaques, le terme de « réactionnaire » revient quasi automatiquement pour qualifier quiconque ne s’inscrit pas dans ce mouvement en avant. Alors, existe-t-elle réellement, cette « gauche réac », ou n’est-elle qu’un fantasme ?

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Comprendre et lutter contre l’avènement du néo-capitalisme avec Michel Clouscard

Article publié initialement le 21 février 2015 sur Le Comptoir

Le 21 février 2009 décédait Michel Clouscard. L’anniversaire de sa mort est une excellente occasion pour redécouvrir sa pensée à la fois originale et fidèle au marxisme, qui reste d’une actualité criante.

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