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Les libéraux et l’épouvantail rouge-brun

Article publié initialement le 2 octobre 2018

Le rouge-brun est devenu l’épouvantail confortable des libéraux pour défendre leur projet économique et politique. Pourtant, il relève largement du fantasme.

La « véritable frontière qui traverse l’Europe est celle qui sépare les progressistes des nationalistes » explique depuis cet été Macron, qui veut se poser en rempart contre la montée de l’illibéralisme (régimes autoritaires qui reprennent des éléments de la démocratie représentative) aujourd’hui symbolisées sur le Vieux Continent par Viktor Orban (Hongrie), Mateusz Morawiecki (Pologne), voire Mattéo Salvini (Italie). Mais dans la tête du président français, il s’agit aussi de désigner comme dangereuse toute critique de gauche ou de droite contre le système libéral actuel.

Le « nouveau clivage » ?

Dans son livre de campagne, Révolution, Macron avait déjà évoqué un clivage essentiel qui séparerait les progressistes des conservateurs. Les premiers, auxquels il appartient, iraient dans le sens de l’Histoire, c’est-à-dire de l’extension de la marchandisation, quand les seconds s’y opposeraient. Une dichotomie qui permet de rejeter du côté des obscurantistes ou pire du camp du mal tous ses adversaires de droite comme de gauche. En évoquant cette fois un curieux affrontement entre « progressistes » et « nationalistes », le chef d’État va plus loin, puisqu’il assimile la critique des institutions européennes à un projet potentiellement fasciste. D’ailleurs, quelques jours après, les libéraux du Point s’engouffrent dans la brèche avec un article intitulé « Nationalistes et socialistes ». « En Europe, une convergence politique unit de plus en plus les populistes de gauche et de droite », s’inquiète l’hebdomadaire dans son article illustré par une photo de Mélenchon. Le chiffon de la dangereuse alliance des extrêmes, du rouge et du brun, est agité. Évidemment l’actuel président n’a rien inventé. Ces analogies se multiplient depuis quelques années.

Dès le 19 janvier 2011, Plantu ouvrait les hostilités dans L’Express. Dans une caricature intitulée « L’ascension des néopopulismes », le dessinateur vedette du Monde assimilait Le Pen et Mélenchon. Les deux leaders politiques étaient représentés en train de tenir le même discours, à base de « Tous pourris ». En 2016, après le lancement de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon est régulièrement accusé de « nouveau national-populisme » – terme popularisé par le politologue Pierre-André Taguieff pour qualifier le FN. Le Point, qualifie alors le tribun de « social chauvin ». Enfin, Atlantico joue au « jeu des 7 différences », mais « surtout celui des 99 ressemblances » entre le FN et Mélenchon. La récente diabolisation dans les médias mainstream d’Aufstehen, mouvement de gauche radiale allemand, amalgamé à l’AfD, parti d’extrême droite anti-migrant, en est une nouvelle facette.

Ce dernier n’est pas la seule figure du « péril rouge-brun ». Le 27 novembre 2013, Le Point, encore lui, publie un dossier sur « La revanche des “néo-cons” ». Y étaient attaqués les avocats « du repli national, à la fois hostile à l’Europe, à l’Euro, à la mondialisation et au libéralisme. » Le magazine de Frantz-Olivier Giesbert met dans le même sac Patrick Buisson, Jean-Pierre Chevènement, Henri Guaino, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg, Natacha Polony, Eric Zemmour, Yves Cochet, Jean-Claude Michéa, Nicolas Dupont-Aignan, Régis Debray et même Benoît Hamon ! Une liste si absurde qu’elle rappelle lorsque Clemenceau fustigeait en 1906 le « complot anarcho-monarchiste » contre la République ou quand Staline dénonçait l’ « hitléro-trotskisme » dans les années 1930. Pourtant, historiquement cette alliance des deux extrêmes est presque inexistante. Certes, il y a eu le Cercle Proudhon(1), certains articles ambigus de L’Idiot international(2) et aujourd’hui le sinistre Alain Soral(3). Mais c’est à peu près tout. Le fantasme de rouge-brunisme met en évidence le caractère d’un système qui refuse toute critique, au nom de ce qu’elle perçoit comme étant le sacro-saint progrès.

Lire aussi : Gauche « anti-migrants », vraiment ?

Le progrès, mais de quoi ?

Philosophiquement, le progrès consacre la croyance dans le perfectionnement global et linéaire de l’humanité. L’augmentation du savoir, notamment scientifique, doit entraîner avec elle le progrès technique. L’homme n’aura donc plus à accomplir les tâches les plus fatigantes grâce aux machines. Elle doit alors permettre un accroissement des richesses –rebaptisé « croissance économique » – ainsi qu’une amélioration morale et sociale. De fil en aiguille, les sociétés s’approchent du meilleur des mondes possibles, à la fois prospère et composé d’individus moralement supérieurs.

Né au XVIe siècle, le concept de « progrès » devient central dans la pensée des Lumières au XVIIIe siècle. En France, il ne connaît sa meilleure théorisation que durant la Révolution française, grâce à Nicolas de Condorcet. Le philosophe rédige Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain entre 1793 et 1794. Il y constate que « la nature n’a marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ». Alors qu’il tente de consigner tout le savoir de son époque, il décrit un avenir où la raison, les connaissances, les découvertes scientifiques et techniques et l’éducation sont prépondérantes. S’il estime qu’ « il n’y a pas de liberté pour l’ignorant », il prédit qu’ « il arrivera […] ce moment où le soleil n’éclairera plus, sur la Terre, que des hommes libres, et ne reconnaissant d’autre maître que leur raison ».

Mais pour comprendre son lien intrinsèque avec le libéralisme, il faut traverser la Manche et aller du côté des Lumières écossaises. C’est là-bas que le père du libéralisme économique, Adam Smith, élabore sa propre version du Progrès, complément parfait de la vision française. Inspiré par son compatriote David Hume, il voit dans le caractère potentiellement illimité du désir le moteur du progrès technique, mais aussi de l’enrichissement des nations. L’apparition de nouveaux désirs doivent en effet favoriser l’émergence de nouveaux marchés.

À partir des années 1980, l’expansion du capitalisme aux quatre coins du globe et le déclin du modèle soviétique, permet d’imposer cette vision du progrès qui se réduirait au libéralisme. Au début des années 1990, le philosophe Francis Fukuyama théorisait « la fin de l’histoire ». Empruntant le concept à Hegel, l’intellectuel croyait voir poindre un monde pacifié par la démocratie libérale, celle-ci ayant pour vocation de s’imposer aux quatre coins du globe. Le sens de l’Histoire ne doit plus être remis en question et chaque nouveauté s’apparente à un progrès(4). Finalement derrière l’adage populaire selon lequel « on n’arrête pas le progrès » se cache l’idée plus perverse selon laquelle on n’arrête pas le capitalisme. Guy Debord souligne avec beaucoup de justesse dans Panégyrique (1989) : « Quand être “absolument moderne” est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran, ce que l’honnête esclave craint plus que tout, c’est que l’on puisse le soupçonner d’être passéiste. »

Lire aussi : Appel à fondation, le manifeste du mouvement « Aufstehen »

La fabrique du rouge-brun

Malheureusement pour les libéraux, des voix à sa droite(5), mais surtout à sa gauche continuent de contester son « meilleur des mondes », dont ils occultent volontairement ses conséquences réelles. Comme le remarquait Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle (1988), la démocratie libérale préfère « être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ». Sa rhétorique est simple : le mal absolu sera toujours un autre – le situationniste évoquait le terrorisme, mais ce constat peut parfaitement s’appliquer au « totalitarisme » rouge ou brun. Jamais cette même démocratie libérale n’acceptera une quelconque remise en question du projet économique et politique qu’elle défend, malgré ses multiples effets dévastateurs. Elle organise alors la diabolisation de ses adversaires.

Les révélations des crimes commis par le pouvoir soviétique permirent aux « nouveaux philosophes », dominés par Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, d’imposer l’idée que toute remise en question radicale du capitalisme mènerait aux goulags. Le communisme s’effondrant, c’est vers l’extrême droite en plein essor que se concentrèrent par la suite les attaques. Dès 1984, Bernard-Henri Lévy estimait que « le seul débat de notre temps doit être celui du fascisme et de l’antifascisme » – ce dernier ne se concevant dès lors plus qu’à l’intérieur d’une démocratie libérale entièrement éprise de capitalisme. Dans les années 1980, les travaux de l’historien François Furet sur la Révolution française diffusent l’idée que la « passion pour l’égalité » est la cause de la violence politique. Le disciple de ce dernier, Pierre Rosanvallon met en place dans les années 1980, la fondation Saint-Simon. Regroupant des libéraux de tous bords, elle tente de former ce que l’essayiste Alain Minc nomma le « Cercle de la raison », soit une union de toutes les forces du centre – de gauche comme de droite – contre tous les partis « totalitaires ». C’est à ce moment qu’entre en jeu ce concept de rouge-brun, dans les années 1990. Cette alliance fantasmée entre l’extrême droite nationaliste et l’extrême gauche communiste, permet d’associer facilement les deux camps dans une critique unilatérale.

Évidemment, les libéraux sont aidés dans cette tâche par la reprise par l’extrême droite d’un certain langage anticapitaliste, laissant croire à une parenté avec la gauche radicale(6). Mais, il est toujours utile de rappeler, comme le fait Dany-Robert Dufour (L’individu qui vient… après le libéralisme, 2011) que l’espace politique ne se divise pas entre néolibéraux et néoréactionnaires, mais entre néolibéraux, néoréactionnaires et néorésistants, refusant le progrès des premiers, mais ne nourrissant aucune nostalgie du passé comme les deuxièmes.

Notes :

(1) Le Cercle Proudhon a réuni de manière éphémère une poignée de militants anarcho-syndicaliste, dont Édouard Berth, et de Camelots du roi, dont Henri Lagrange et Georges Valois, en marge de l’Action française. Certains, comme l’historien Zeev Sternhemm, voient dans cette alliance nationaliste révolutionnaire les prémices du fascisme.
(2) Le plus célèbre est celui de Jean-Paul Cruse, ancien membre de la Gauche prolétarienne et délégué du SNJ-CGT, intitulé « Vers un front national » (mai 1993). Il propose une union entre « Pasqua, Chevènement, les communistes et les ultra-nationalistes », un nouveau front pour « un violent sursaut de nationalisme, industriel et culturel ».
(3) Si Égalité et Réconciliation a pour slogan « gauche du travail et droite des valeurs », il faut souligner qu’à l’instar de Jacques Doriot avant lui, Alain Soral est en réalité passé du rouge au brun.
(4) Une absurdité que dénonçait George Orwell dans les années 1940 lorsqu’il écrivait : « Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains. »
(5) Dans « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur », Serge Halimi et Pierre Rimbert montrent qu’en réalité les droites nationalistes poursuivent le même projet économique que les libéraux.
(6) Chose qui n’est au fond pas si nouvelle. Jean Jaurès disait par exemple du boulangisme, qui rappelle sur de multiples points le FN de Marine Le Pen qu’il était un « grand mouvement de socialisme dévoyé ».

Légende : Clash entre Mélenchon et Le Pen lors du grand débat du 4 avril 2017

Crédits : Capture d’écran / YouTube / CNews

Jérôme Fourquet : « La victoire de Macron a provoqué un phénomène de recomposition politique »

Entretien initialement publié sur le site Le Média presse

Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’institut de sondage IFOP. Auteur de plusieurs ouvrages, ses travaux portent notamment sur les comportements politiques et électoraux. Il vient de publier aux éditions sur Cerf « Le nouveau clivage ». Rencontre.
Dans un article de L’Internationale situationniste daté de janvier 1963, Guy Debord écrivait : « Suivant la réalité qui s’esquisse actuellement, on pourra considérer comme prolétaires les gens qui n’ont aucune possibilité de modifier l’espace-temps social que la société leur alloue à consommer […]. Les dirigeants sont ceux qui organisent cet espace-temps ou ont une marge de choix personnel. » L’étude des résultats électoraux de ses dernières années dans les démocraties libérales occidentales semblent donner raison au père du situationnisme. Du Brexit à l’élection de Donald Trump une “fracture sociale” semble se dessiner entre des classes supérieures mobiles et bénéficiaires de la mondialisation néolibérale, vivant dans les métropoles, et des classes populaires sédentaires, habitant dans des zones précaires. C’est ce que constate Jérôme Fourquet dans Le nouveau clivage, où il analyse comment les fractures sociales et territoriales déterminent de nouveaux comportements électoraux, au-delà du traditionnel clivage gauche-droite.

Le Média : Selon vous, un nouveau clivage traverse les démocraties occidentales, de la France aux Etats-Unis, en passant par la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Autriche. Il oppose d’un côté, les tenants de la mondialisation néolibérale et du multiculturalisme, appartenant généralement aux classes favorisées, et de l’autre les défenseurs de la nation et des frontières. Pourtant, quand on regarde l’élection au premier tour de la présidentielle de 2017, nous voyons quatre candidats au coude-à-coude, entre 19,5 % et 24 %. N’assistons-nous pas plutôt à une partition de la France en quatre pôles politiques ?

Jérôme Fourquet : Le premier tour de la présidentielle a offert un bon panorama du paysage électoral français avec quatre candidats pesant chacun autour de 20%. De mon point de vue Fillon et Mélenchon incarnent le clivage gauche/droite traditionnel et Macron et Le Pen ce nouveau clivage. Ce dernier, qu’on pourrait appeler pour simplifier “ouvert/fermé”, n’a donc pas effacé le clivage historique mais l’a pour la première fois supplanté. Ce clivage ouvert/fermé avait déjà fait son apparition il y a 25 ans lors du référendum sur Maastricht. On l’avait retrouvé en 2005 lors du vote sur le TCE. Mais hormis ces scrutins portant sur l’Europe et dont la nature référendaire permettait d’amalgamer dans le camp du “oui” et dans celui du “non” des électorats composites, jamais ce clivage n’avait pu émerger de manière structurante lors des autres élections et notamment présidentielles où la logique gauche/droite demeurait dominante. Cette dernière n’a pas disparu, mais pour la première fois les deux finalistes de la présidentielle ont été des représentants de ce nouveau clivage. Alors que jusqu’à présent le mode de scrutin jouait en faveur de la persistance du clivage gauche/droite, le fait que Macron et Le Pen parviennent tous deux en finale a obligé les électorats des autres candidats à se positionner lors du tour décisif selon cette nouvelle logique. Une nette majorité des électeurs “orphelins” (c’est-à-dire des électeurs ayant voté pour les candidats éliminés au premier tour) s’est reportée sur Macron, mais une part significative de l’électorat Fillon et une frange de l’électorat Mélenchon ont opté pour Le Pen. Le second tour ne s’est plus organisé selon une logique de blocs gauche/droite mais en bonne partie sur le clivage ouvert/fermé.

Vous voyez dans Emmanuel Macron et Marine Le Pen les incarnations parfaites de ce clivage. Pourtant, alors que le référendum sur le TCE de 2005 nous a prouvé que les opposants à la mondialisation sont majoritaires (54,67 % de “non”), la candidate d’extrême droite s’est faite écraser au second tour. Comment l’expliquez-vous ?

Si les deux finalistes incarnent assez parfaitement cette nouvelle ligne de faille (que l’on a retrouvée aux Etats-Unis avec le duel Clinton-Bush ou en Grande-Bretagne lors du Brexit), le deuxième tour de la présidentielle revêtait néanmoins également une dimension de référendum anti-Le Pen assez marquée, ce qui a abouti à une expression imparfaite du niveau clivage. Le rêve de Marine Le Pen et de ses conseillers était de rejouer le référendum de 2005 et de fédérer derrière elle l’ensemble de la “France du non”. C’est d’ailleurs dans cette optique que sa campagne d’entre deux tours a ciblé en priorité les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Or seule une minorité d’entre eux (entre 10% et 15% selon les différents instituts de sondages) a voté pour la candidate du FN, le reste se répartissant entre un vote Macron et l’abstention ou le vote blanc.

La défaite de Marine Le Pen et le départ des frères Philippot du FN semblent réorienter ce parti vers l’extrême droite plus classique : national, libérale et identitaire. Dans le même temps, le thème de l’union des droites revient souvent sur la table. N’est-ce pas une preuve de la persistance du clivage gauche-droite ?

Nous sommes en fait à un moment charnière où, si l’on utilise une métaphore géologique, une plaque tectonique est en train progressivement de passer sous une autre. Ce processus de subduction ne s’effectue pas sans à coups et le mouvement n’est pas encore arrivé à son terme mais la dynamique me semble enclenchée. Edouard Philippe a employé lors du congrès de La République en Marche, il y a quelques mois, la formule « La poutre travaille encore ». Je pense que ce diagnostic est assez juste. La victoire de Macron a en effet provoqué (ou accéléré) un phénomène de recomposition politique majeur. Autour de lui s’est soudé ce que l’on pourrait appeler un bloc ”orléaniste 2.0” allant de Jean-Yves Le Drian et Manuel Valls à Bruno Le Maire en passant par François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit. A ce bloc central, Macron et Philippe veulent agréger l’ensemble de la droite modérée (l’UDI et les juppéistes). L’agenda des réformes de ce début de quinquennat (réforme du code du travail, suppression de l’ISF, réforme de la SNCF) et les décisions récentes d’évacuation de la ZAD et des campus s’inscrivent dans cet objectif d’élargir à droite la majorité présidentielle, en cantonnant Wauquiez à la partie la plus droitière des Républicains.

Si l’on regarde les chiffres, on voit comment l’équilibre des forces a été modifiée ce qui bouleverse en profondeur la logique politique. On est passé d’une situation où deux blocs dominaient et organisaient le paysage. Il s’agissait du PS et des Républicains. Dans cette configuration, le centre existait, mais il était nettement dominé et dans un schéma d’élections à deux tours, il (Bayrou depuis plusieurs élections) jouait systématiquement la force d’appoint. Aujourd’hui, le bloc central macronien est devenu dominant (avec un poids oscillant entre 25% et 30%). La gauche et la droite de gouvernement n’ont pas disparu (et le clivage gauche/droite également), mais elles sont désormais réduites à la portion congrue (entre 10 et 15% des voix chacune, soit à peu près ce que pesait l’UDF puis le Modem). Coincés entre ce large bloc central (qui leur a happé de nombreux électeurs) et un pôle radical (France insoumise à gauche et le FN à droite), PS et Républicains sont aujourd’hui relégués en seconde division. Wauquiez a bien perçu que toute la frange modérée des Républicains (sans même parler des Constructifs et des centristes) était de plus en plus aimantée par le macronisme, les Européennes devant acter son entrée dans l’orbite présidentielle. S’il veut espérer jouer la finale en 2017, le leader des Républicains n’a donc d’autre choix, pour l’instant, que de tenter d’arracher au FN toute une partie de son électorat. Je ne crois pas du tout à un scénario d’une union des droites (au sens d’un accord d’appareils) mais plutôt à une lutte à mort entre Laurent Wauquiez et Marine puis sans doute Marion Le Pen pour devenir la force dominante d’un espace droitier, pouvant rivaliser numériquement avec le bloc macronien.

On le voit, « la poutre travaille donc bien encore » et si l’opposition gauche/droite n’a pas disparu, le paysage électoral qui se dessinera à la suite des élections européennes sera très différent de celui qui prévalait il y a encore un an et demi.

Votre livre montre que les électeurs d’Emmanuel Macron sont plutôt des habitants des métropoles ou d’enclaves aisées, appartenant aux classes diplômées et promoteurs d’un monde “ouvert”. Plutôt optimistes, ils ne s’inquiètent pas de l’immigration. Comment alors expliquer le raidissement du Président sur la question migratoire ?

De par son parcours et sa formation intellectuelle, Emmanuel Macron ressemble assez à son électorat de premier tour. Il est à l’aise avec un monde ouvert, qui pour lui est plus synonyme d’opportunités que de menaces ou de contraintes. Son logiciel alloue à l’économique une place centrale et les questions identitaires et migratoires apparaissaient comme secondaires. Dans l’enquête électorale de l’IFOP réalisée lors du premier tour, il est ainsi frappant de constater que l’item de la lutte contre l’immigration clandestine arrivait en dernière place (parmi une liste de 14 items !) dans la hiérarchie des préoccupations des électeurs d’Emmanuel Macron.

Or l’accession du candidat d’En Marche ! à la présidence de la République l’a manifestement contraint à adapter sa grille de lecture. Qu’il s’agisse d’antiterrorisme ou de flux migratoires, on a le sentiment que le locataire de Beauvau, Gérard Collomb, aux premières loges pour appréhender l’ampleur et l’acuité de ces défis, a briefé son jeune patron.

Enfin, votre livre montre l’importance de l’appartenance ethnico-culturelle. Le rejet de l’immigration et du multiculturalisme, ainsi que la peur des minorités a joué un rôle important dans le vote pour Trump, pour le FN ou en faveur du Brexit. Les minorités, pourtant souvent précaires elles-aussi, ont plus tendance à voter avec les tenants de l’ouverture et du néolibéralisme. Des personnalités comme Bernie Sanders ou Jean-Luc Mélenchon, critiques du libre-échange et refusant tout identitarisme ont-elles des chances de renverser la donne ? Un “populisme de gauche” pourrait-il réunir les classes populaires, par-delà les appartenances ethnico-culturelles ?

On a vu en Espagne que l’offre d’un “populisme de gauche” a permis à Podemos de réaliser un score important. Mais il faut rappeler que le contexte espagnol était très particulier avec une crise ayant très durement frappée la population. Autre différence majeure : la mémoire de l’expérience franquiste a, pour l’heure, bloqué tout développement d’un courant national-populiste. La situation politique et sociologique est toute autre de ce côté des Pyrénées. Le FN, en dépit de l’affaiblissement de l’image de Marine Le Pen, est durablement enraciné dans notre pays et notamment dans toute une partie des catégories populaires. Si ces milieux peuvent être sensibles à un discours social et à un “populisme de gauche” fustigeant “l’oligarchie financière”, la société française est désormais de facto une société muticulturelle. Hors le muticulturalisme génère une insécurité culturelle principalement dans les quartiers et les catégories populaires. Sans prise en compte de cette dimension, il sera très difficile aux tenants français d’un “populisme de gauche” de rallier une majorité de l’électorat populaire.

Crédit photo : Public Domain

Surprise ! Les médias français craignent un second tour Le Pen-Mélenchon

Article publié le 17 mars 2017 sur Vice

En 2012, 74 % des journalistes auraient voté pour François Hollande au second tour. Beaucoup y ont vu une adhésion de la profession à la gauche, mais n’est-ce pas simplement la preuve que les commentateurs sont souvent des libéraux purs et durs ?

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Grand entretien d’Emmanuel Todd

Entretien-fleuve en deux parties publié le 1 et le 3 mars 2017 au Comptoir, avec Adlene Mohammedi

Jeudi 9 février, Emmanuel Todd nous reçoit dans son appartement parisien pour un entretien fleuve sur l’élection de Donald Trump, les États-Unis et la situation politique mondiale, que nous vous proposons en deux parties. Si notre ligne politique peut diverger de celle du chercheur Todd et de sa promotion d’un capitalisme régulé, il demeure pour nous une référence intellectuelle contemporaine majeure. Anthropologue, historien, démographe, sociologue et essayiste, Todd est ingénieur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Il est principalement connu pour ses travaux sur les systèmes familiaux et leur rôle politique. En quatre décennies, le chercheur s’est notamment illustré en prophétisant l’effondrement de l’URSS (« La chute finale », 1976) et les printemps arabes (« Le rendez-vous des civilisations », avec Youssef Courbage, 2007). Il a également mis en lumière les faiblesses de la construction européenne et de la mondialisation. 

Nicolas Lebourg : « Les exclus de la globalisation votent FN pour se protéger »

Entretien publié le 30 septembre 2016 sur Le Comptoir

Nicolas Lebourg est un historien spécialiste de l’extrême droite, chercheur à l’Université de Montpellier et membre de l’Observatoire des radicalités politiques (Orap) de la Fondation Jean Jaurès. Il crée en 2008 le site Fragments sur les temps présents, qui se réclame de l’éducation populaire et réunit des chercheurs travaillant sur les marges politiques. Il vient de publier « Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout » (Éditions Les Échappés). L’ouvrage rassemble dix lettres adressées à dix nouveaux électeurs du FN “dédiabolisé” de Marine Le Pen, afin de les dissuader de lui donner leur vote, sans jamais tomber dans le moralisme, la fascisation ou le misérabilisme.

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Départementales : le retour de l’épouvantail FN

Article initialement publié le 26 mars 2015 sur Le Comptoir

Comme prévu, le Front national a confirmé, au premier tour des élections départementales qui se sont déroulées le week end dernier, sa percée électorale, en obtenant plus de 24 % des suffrages exprimés. Comme nous pouvions également le prévoir, consternation, indignation et refus de la réalité se sont succédé, et le Premier ministre Manuel Valls s’est empressé d’appeler au « vote républicain » pour le second tour afin de masquer la déroute électorale de son parti, qu’il refuse d’admettre. C’est l’occasion de revenir sur la question du Front national qui, loin d’être une menace pour le système politique, est d’abord un épouvantail bien commode et ainsi l’idiot utile de ce système. 
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Laurent Bouvet : « Recréer du commun, c’est se remettre à faire de la politique »

Entretien initialement publié le 25 février 2015 sur Le Comptoir

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès. Il a récemment publié « L’Insécurité culturelle – Sortir du malaise identitaire français » (éditions Fayard). Dans cet ouvrage, le politologue tente d’expliquer le malaise des classes populaires françaises sous l’effet de la mondialisation et leurs traductions électorales (notamment la percée du Front national).

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Le FN ou l’idiot utile du système

Article publié  le 18 avril 2013

Alors que l’on pensait que l’affaire Cahuzac et la perte de confiance à l’encontre de nos politiques profiteraient en premier lieu au FN, adepte du « tous pourris », il semblerait finalement que les choses puissent être plus compliquées pour le parti de la dynastie Le Pen. En effet, tandis que le PS se discréditait peu à peu, une pluie de révélations s’est abattue sur l’auto-proclamé « parti de la résistance ». Le rôle de Philippe Péninque dans l’ouverture du compte de l’ex-ministre du Budget nous a révélé les liens du FN avec le système, l’existence d’un compte de Jean-Marie en Suisse nous a rappelé la fortune engrangée par le patriarche du clan Le Pen et les amitiés « douteuses » de Marion nous ont encore une fois prouvé que le Front n’avait pas changé.

Le Front National est toujours sujet à débats. Fasciste pour certains, résistant pour d’autres, il est souvent difficile de démêler le vrai du faux. Alors qu’on dit le parti dédiabolisé et fréquentable, il soulève toujours autant de haine et de passion. Le parti d’extrême-droite a subi en 40 ans énormément de changements : modifications légères de nom et de logo, renouvellement à la tête de la structure, nettoyage de l’intérieur et, pour finir, passage d’un discours ultra-libéral à un message dénonçant ce dernier. Pourtant, le Front National nous a prouvé récemment qu’entre Défendre les Français, en 1973, et maintenant, peu de choses ont réellement changé : en terme de vertu politique, il ne vaut toujours pas mieux que ceux qu’il traite de « pourris » et l’idéologie qu’il prône n’a pas bougé.

Tout aussi pourri que les autres

Alors qu’il se présente traditionnellement comme le parti de la dissidence, marginalisé par le système, le FN n’hésite pas à profiter de ce dernier dès qu’il en a la possibilité. N’oublions pas que les frontistes ont  participé à plusieurs reprises aux affaires républicaines depuis leur première victoire municipale à Dreux, en 1983. Et, on ne peut pas dire qu’ils se soient mieux débrouillés que la « bandes des quatre » (RPR, UDF, PS et PCF) qu’ils avaient coutume de dénoncer à une certaine époque. On peut même affirmer que la mauvaise gestion est une des marques de fabrique du FN. Les cas les plus retentissants sont ceux de Daniel Simonpieri qui a fait exploser les impôts à Marignane sans aucun résultat positif pour la ville et de Catherine Mégret qui a détruit l’emploi à Vitrolle. Mais pire encore, le clientélisme et les affaires n’ont pas épargné les dirigeants bleu marine, et c’est ce que vient nous rappeler l’Affaire Cahuzac. On peut ainsi citer sommairement : les subventions détournées par

Jean-Marie Le Chevallier (Toulon) pour financer ses vacances et sa campagne législative de 1997, qui sera invalidée pour fraude ; les fermetures arbitraires d’associations pratiquées par Simonpieri et C. Mégret, remplacées par des associations tenues par des proches à eux ; les prises d’intérêts illégales de Jacques Bompard (Orange). Cet affairisme n’est pas le propre des élus mais est aussi inhérent à la direction du parti. Celui-ci serait même la principale cause de l’enrichissement colossale du leader historique du FN, comme l’expliquent Phillipe Cohen et Pierre Péan dans leur ouvrage dédié à l’histoire du Front National. Car c’est bien une fortune colossale que le patriarche des Le Pen, parti de rien, a accumulé dans sa vie en n’hésitant pas à utiliser les caisses de son parti – et à l’endetter – pour améliorer son patrimoine personnel.

Des incohérences économiques pour masquer le fond idéologique

L’attitude des leaders du FN vis-à-vis des morts récentes d’Hugo Chávez et de Margaret Thatcher est très révélatrice de sa vraie nature. En apparence, rendre hommage à l’une des plus grandes figures récentes du socialisme puis en faire de même avec l’incarnation humaine du néo-libéralisme est contradictoire. Mais les frontistes n’ont que faire de ces considérations. La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. Il ne faut pas s’y tromper, en glorifiant l’ex-Président vénézuélien, c’est le patriote anti-impérialiste que le FN glorifie et en pleurant l’ancienne « Dame de Fer », le parti d’extrême-droite ne pleure que l’ultra-conservatrice. Le Front n’est au départ que l’union de tous les grands courants d’extrême-droite, une grande famille qui n’a pour seuls points communs que le nationalisme et une vision réactionnaire de la société. Dans cette optique, corporatisme, libéralisme ou antilibéralisme ne sont que des habillages. En pleine explosion libérale où le mythe de la croissance est dans toutes les têtes, Jean-Marie Le Pen, ex-poujadiste, se convertit au reaganisme – poussé par un électorat petit bourgeois – avant de faire lentement marche arrière avec l’évolution de son électorat, les signes de fatigue du système économique et l’avènement de la mondialisation financière.

« La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. »

Mais c’est sa fille qui poussera la logique jusqu’au bout. Si dénoncer l’ultra-libéralisme mondialisé est aujourd’hui commode pour un parti nationaliste – et à plus forte raison quand la base électorale est majoritairement ouvrière – la mue est loin d’être achevée. On en vient ainsi à comprendre la cacophonie concernant la position du FN vis-à-vis de l’âge du départ du système de retraite et les multiples incohérences de son programme économique et social censé défendre les travailleurs (suppression de l’ISF, allègements patronaux, durcissement de la législation à l’égard des chômeurs, destruction des syndicats, absences de chiffres…).

Le vrai fonds de commerce du FN

Si la conversion du FN à l’antilibéralisme n’est que poudre aux yeux, il en est de même pour beaucoup d’autres changements. Il s’est par exemple enfin rallié à la laïcité républicaine sans avoir à changer quoi que ce soit dans son idéologie. Le parti nationaliste a très bien compris les manquements républicains actuels et défend une laïcité à géométrie variable. Bénéficiant du recul et de la laïcisation de la pratique chrétienne, le Front se sert de la laïcité pour mieux attaquer les communautés musulmane (principalement) et juive. Et c’est bien dans la stigmatisation communautaire que se place le vrai discours du Front National. Les immigrés sont les vrais boucs émissaires du parti et en particulier les musulmans, qui sont le symbole moderne de l’anti-France menaçant notre Nation. D’ailleurs, la bande à Le Pen n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle dénonce la viande hallal et l’arabisation des banlieues ou quand elle voit en l’Islam un danger pour la République. Ce faux revirement s’est opéré dans tous les partis « acceptables » d’extrême-droite : ce qu’entreprend actuellement Marine Le Pen en France, son ex-camarade parlementaire, Alessandra Mussolini, l’a déjà plus ou moins réussi en Italie. Dans ses conditions, pourquoi s’étonner des fréquentations de Marion Marchéchal-Le Pen ou Julien Rochedy ?

 

Le rôle de l’idiot utile

Le FN n’a donc pas changé et c’est tant mieux pour notre système. Car loin d’être une quelconque menace fasciste, le Front n’est ni plus ni moins que l’épouvantail qui permet à notre régime de survivre. Mitterrand avait bien compris le potentiel de Jean-Marie Le Pen en la matière et c’est pour cela qu’il a décidé de l’instrumentaliser. Son discours identitaire permet de diviser les Français selon leurs communautés d’origine. La gauche mitterrandienne a sciemment abandonné le petit peuple, l’a laissé à la merci de l’extrême-droite qui est apparue comme la seule en mesure de s’adresser à la France d’en bas. Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites.

« Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au Patronat et aux élites. »

Parallèlement, la montée du FN a aidé à faire avaler aux Français issus de l’immigration l’illusion d’un pays raciste et hostile à son existence, contribuant à son auto-marginalisation. Diaboliser le parti lepeniste tout en le promouvant c’est aussi un moyen d’étouffer toute vraie contestation et remise en cause de la société. Impossible de critiquer l’euro et la mondialisation néolibérale – qui ont déjà montré leurs limites – sans être taxé de xénophobe. Pointer du doigt les limites de nos institutions, l’alternance sans alternative politique de ces 40 dernières années ou les points de convergence entre l’UMP et le PS renvoie irrémédiablement au populisme frontiste. Et quand tout ceci ne suffit pas, nos dirigeants jouent à l’antifascisme spectacle en faisant mine de combattre la bête immonde qu’ils ont eux-mêmes mise en place ou en agitant le chiffon du vote utile pour mettre fin au danger républicain.

Alors qu’il se nourrit des errements du système, le Front National sert sa cause. Il l’a d’ailleurs bien compris et c’est pour cela qu’il l’utilise pour ses propres intérêts électoraux ou financiers. La mondialisation, l’abandon des classes populaires par la gauche gouvernementale, l’insécurité (culturelle ou au sens strict) sont autant de phénomènes qui ont permis de faire du parti d’extrême-droite l’une des principales forces politiques du paysage politique hexagonal. Mais, à mesure qu’il grossit, une remise en cause du système semble de plus en plus compliquée. Un paradoxe pas si nouveau que ça puisque George Orwell voyait déjà dans la montée du nationalisme une conséquence des manquements de la gauche et dans les fronts antifascistes une posture faussement démocrate de la classe exploitante.

Boite Noire

Marion Maréchal-Le Pen, la droite populaire et le retour de la contre-révolution

Texte publié le 18 janvier sur RAGEMAG

Oyez oyez braves gens ! En ce 16 janvier 2013, Marion Maréchal-Le Pen, plus jeune députée de l’Histoire de notre Vème République, nous a proposé une grande proposition de loi. Alors que tout le monde croyait les deux députés du FN –pardon, il faut dire « Rassemblement Bleu Marine » – bien isolés, notre chère Marion a réussi à trouver du soutien auprès de plusieurs députés UMP, dont Lionnel Luca, chef de file de la Droite Populaire. Bref, nous avions de quoi nous attendre au pire… Et bien c’est encore pire que ça.

Nous connaissions la demoiselle étudiante en droit, nous la découvrons apprentie historienne. Car, oui, c’est bien à notre histoire que la jeune Le Pen et ses nouveaux amis de la Droite Populaire ont décidé de s’attaquer. Au premier abord, nous sommes contents de voir le RBM capable de proposer autre chose que des lois fumeuses sur la préférence nationale, qui au passage ont déjà montré leurs limites durant les années 1930. Puis, apparaît le titre : « reconnaissance du génocide vendéen de 1793-1794 » et nous ne savons trop quoi faire entre rire ou pleurer. Et pour finir, nous lisons le texte en lui-même et là, nous sommes consternés. Le nouveau cheval de bataille de l’extrême-droite est donc de pourfendre la Révolution française, en surfant sur un très mauvais reportage diffusé l’an dernier sur France 3 ? Nous pourrions tomber dans la facilité et balancer simplement un « laissons l’Histoire aux historiens », mais comme chez Ragemag nous n’avons rien contre les choses compliquées, nous avons décidé d’attaquer le texte de front.

Une loi mémorielle stupide et idéologique

Il est d’abord fâcheux de constater que le FN, qui parle constamment de « sujets importants » pour la France, ne trouve rien de mieux à faire pour cette dernière que d’attaquer son Histoire dans ce qu’elle a de plus belle. Ensuite, il est amusant de remarquer que le FN et l’UMP sont traditionnellement les premiers à s’insurger dès qu’il s’agit de tomber dans le mémoriel, l’excuse ou la repentance. Il suffit d’un petit discours de rien du tout de notre Président, en Algérie, pour que tatie Le Pen nous parle déjà d’abaissement de la France et que la Droite Pop’ monte au créneau. Et là, les voilà qui décident de faire une loi mémorielle. Alors pourquoi le FN, et quelques histrions de l’aile droite de l’UMP, ont décidé de faire ce qu’ils sont en général si enclins à dénoncer ? Tout ceci est simplement idéologique. Depuis toujours, la droite réactionnaire hisse le peuple vendéen en héros qui s’est battu pour la Monarchie et contre la République. Nous ne remettons pas en cause le courage de ces ennemis de la révolution. Il faut reconnaître qu’ils ont eu l’honneur de mourrir pour leur idées, même si elles sont opposées aux nôtres.  Mais, est-ce que quelque chose justifierait l’adoption de cette loi ?

Une guerre civile, mais pas un génocide

D’après l’article 211-1 du Code Pénal, un génocide est « défini comme le fait, en exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux, ou d’un groupe déterminé à partir de tout critère arbitraire». Que s’est-il réellement passé en Vendée durant la Révolution française ? Octobre 1791, les Girondins, alors majoritaires à l’Assemblée, décident de déclarer la guerre à la Prusse et à l’Autriche. Si officiellement, il s’agit de défendre la Nation menacée, officieusement, il s’agit de sauver l’Assignat au bord de la faillite. Et c’est pour cela que dès le départ, Robespierre s’oppose à cette guerre… En vain. La Monarchie définitivement abolie, la République naissante est embourbée dans les guerres et décide ce que l’on appelle « la levée des masses. » Des hommes entre 18 et 25 ans sont enrôlés par tirage au sort dans tous les départements afin de repousser l’ennemi hors des frontières. Les Vendéens prennent cette action républicaine pour une ingérence. S’ensuit une guerre civile opposant la République et les « contre-révolutionnaires ». Couplée aux guerres extérieures, elle débouche sur la (re)mise en place du Tribunal révolutionnaire par Danton le 10 mars 1793, qui mène au Gouvernement de la Terreur. Ne soyons pas manichéens : on décompte 200 000 morts – chiffre contesté par ailleurs – du côté insurrectionnel en 3 ans. La répression est terrible. Mais, il s’agît bien d’une guerre civile et non d’un génocide, car il n’y a jamais eu aucun projet d’extermination du peuple de Vendée.  D’où vient donc cette affreuse rumeur ? Elle est d’abord le fait de Gracchus Babeuf et de son pamphlet Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier (cité dans le projet de loi de Marion) contre Carrier, leader des massacres vendéens (notamment des noyades de Nantes), et Robespierre. A l’époque, Babeuf est engagé contre l’Incorruptible qu’il voit comme un tyran. Il faut noter que par la suite, le picard changea d’avis, déclarant : « Je confesse aujourd’hui de bonne foi que je m’en veux d’avoir autrefois vu en noir, et le gouvernement révolutionnaire et Robespierre et Saint-Just. Je crois que ces hommes valaient mieux à eux seuls que tous les révolutionnaires ensemble. » Il n’existe sinon aucune autre source pouvant attester d’un quelconque génocide. Le fameux Le génocide franco-français : la Vendée Vengée de Reynald Secher s’appuie principalement sur les écrits de Babeuf et des hypothèses sans fondements. Pour résumer, il y a une guerre civile, mais aucun génocide. Affirmer ceci et vouloir voter cette loi est une attaque contre la Révolution et, donc, la République, mais surtout contre l’Histoire elle-même.

 « Je confesse aujourd’hui de bonne foi que je m’en veux d’avoir autrefois vu en noir, et le gouvernement révolutionnaire et Robespierre et Saint-Just. Je crois que ces hommes valaient mieux à eux seuls que tous les révolutionnaires ensembles. » Babeuf

« La Révolution est un bloc », Clémenceau

Lors d’un discours à la Chambre des députés le 29 janvier 1891 Georges Clémenceau défend la Révolution, les révolutionnaires et notamment Robespierre et ses partisans. Victorien Sardou décide de censurer une pièce intitulée Thermidor dans le seul but de défendre Danton et d’attaquer la Convention robespierriste. Dans un discours exceptionnel comme peu d’autres savent les faire, Le Tigre explique que nous ne pouvons pas dissocier les bons des mauvais révolutionnaires : la Révolution est un tout qui a permis l’émergence des valeurs républicaines. La Première Révolution anglaise ne s’est pas non plus déroulée dans la joie et la bonne humeur, mais elle a aussi fait verser des litres de sang et de sanglots. Est-ce que les Anglais en sont encore à discuter des hypothétiques crimes d’Oliver Cromwell ? Donc non, il ne faut rien jeter dans la Révolution, mais tout absorber. Car, cette dernière est le parfait reflet de la France belle et rebelle que nous aimons. Elle fut loin d’atteindre la perfection, mais comme l’a dit  Saint-Just : « Les révolutions marchent de faiblesse en audace et de crime en vertu. » Ainsi, elles font partie intégrante de notre histoire, donc nous les assumons.

« Les révolutions marchent de faiblesse en audace et de crime en vertu ». Saint-Just

Par-delà la méprise historique, c’est bien une certaine vision de l’Histoire que l’extrême-droite et la droite réactionnaire ont décidé d’essayer de nous imposer. Malgré les efforts de Marine Le Pen pour se parer d’un vernis républicain, nous comprenons ainsi que le FN est loin de s’être débarrassé de son anti-républicanisme et de ses valeurs contre-révolutionnaires. Mais le plus grave est de voir une partie de la droite dite « républicaine » tomber dans ce genre de dérives réactionnaires. Alors que la France prend l’eau de toute part, que François Hollande se sert du sociétal comme écran de fumée pour cacher son impuissance dans le domaine social, l’extrême-droite se perd en fumeuses conjectures historiques. Pire, le parti se prétendant le défenseur de la Nation s’attaque justement au fondement moderne de cette Nation, à savoir la Révolution Française.

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