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Guillaume Faburel : « La métropolisation représente le stade avancé du capitalisme »

Article initialement publié le 20 février 2019 sur Le Média presse

Guillaume Faburel est professeur en géographie, urbanisme et science politique à l’université Lyon 2 et à l’Institut d’études politiques de Lyon. Il a publié  Les métropoles barbares : Démondialiser la ville, désurbaniser la terre (Le Passager clandestin), un essai important, à la fois pour comprendre la dynamique du capitalisme, mais aussi pour lutter contre celui-ci, qui a obtenu le prix 2018 de La Fondation de l’écologie politique. L’auteur revient avec nous sur la question de la métropolisation de notre société.

Le Média : Comment définiriez-vous le processus de métropolisation ?

Guillaume Faburel : Habituellement, la métropolisation, dans un cadre d’urbanisation généralisée, correspond à une polarisation des pouvoirs économiques et politiques dans les grandes villes, avec un modèle générique, celui de la ville-monde. Elle renvoie à la contre-révolution néolibérale de la fin des années 1970. Il y a une repolarisation du capital à l’échelle mondiale dans les grandes villes. Cela crée de nouvelles économies, de nouvelles activités et une nouvelle population-cible. J’insiste également sur l’alliance objective et l’accointance des gouvernements urbains, qui ont accompagné, accéléré et amplifié tout cela. Le Grand Paris en est un bel exemple.

Tout cela n’a pas toujours été officialisé. Nous avons tardivement parlé de réforme territoriale et de nouveau label métropolitain en 2014 et 2015. Mais il s’agit d’un entérinement d’un processus historique de 30 ou 40 ans. Nous sommes déjà largement en métropole. Cela a des incidences, que je regarde sous l’angle socio-anthropologique. Cette mutation a orienté nos expériences de vie, nos modes de vie, nos styles de vie, nos formes de vie. Elle se caractérise par l’accélération, le divertissement, le mouvement, le rendement, la performance, l’opulence, l’obsolescence, etc. Nos vies sont embarquées dans cet accélérateur que sont les métropoles.

En quoi la métropolisation est-elle inscrite dans la dynamique du capitalisme ?

La désindustrialisation répond à la baisse tendancielle du taux de profit ou de rendement – cette notion est très discutée, je ne vois pas pourquoi. Le stade avancé du capitalisme, que l’on peut appeler « tardif », « cognitif », « culturel », est celui de la dématérialisation par la désindustrialisation et de la relocalisation. C’est un nouveau régime d’accumulation, fondé sur d’autres types d’activités. L’économie est dématérialisée et financiarisée. Le rôle des multinationales est essentiel là-dedans. Les grandes villes-mondes représentent le dernier lieu de ce régime d’accumulation.

Pouvons-nous affirmer qu’une classe sociale, la classe créative, les « bobos », est directement issue de ce processus ?

Oui. Quelques collègues un peu fascinés par la catégorie sociologique discutent de la véracité du bobo, du hipster et de la classe créative. Mais je ne rentre pas dans ces débats-là, qui pour moi nous font perdre du temps. Quels que soient les qualificatifs, il y a bien aujourd’hui de nouvelles formes de bourgeoisie soft, un peu molle, un peu barbue, un peu blanche.

Un peu de gauche…

Un peu de gauche aussi, oui. Selon les lieux, elle va prendre des apports culturels qui peuvent varier, va avoir des déterminants sociologiques un peu différents, des sentiments d’appartenance qui renvoient à d’autres stimulations et d’autres subjectivations du monde. Mais il y a bien cette chose-là qui se joue.

Le mouvement des Gilets jaunes est plutôt né hors des métropoles. Est-ce selon vous un hasard ?

Non, pas du tout. Il y a un dédain, un mépris de classe, à l’égard de ce que certains nomment « les territoires perdus de la République » – je ne suis pas fan de ce type de terminologie. Il y a bien deux France et deux réalités socio-anthropologiques et spatiales, donc économiques, qui cohabitent. Je définis les périphéries aussi pour ce qu’elles véhiculent comme alternatives. Je porte dessus un regard sûrement plus positif que d’autres. Il y a des processus de socialisation et d’individuation politique que les Gilets jaunes incarnent assez magistralement pour moi.

Vous avez utilisé le terme : « territoires perdus de la République ». Il est plutôt utilisé pour désigner les banlieues, territoires périphériques des métropoles. Ces derniers n’ont-elles pas créé leur propre prolétariat ? Celui-ci diffère-t-il réellement de celui de la France périphérique ?

Non. Soit on s’échine à rentrer de manière un peu stérile, dans la controverse que Christophe Guilluy a enclenchée. Pour moi, il a soulevé un lièvre. Je trouve inadmissible, la manière dont les petits collègues bardés de tous les statuts, lui taillent des croupières en lui disant qu’il n’est qu’un simple consultant. Il a posé de bonnes questions. Je fais deux pas de côté, néanmoins. D’abord, les périphéries ne me semblent pas forcément avoir l’unité et l’homogénéité qu’il décrit.

Lire aussi : Christophe Guilluy : « Les Gilets jaunes représentent la France des catégories populaires et des petits salaires »

Ceci dit, Guilluy nuance. Dans No society (Flammarion, 2018), il parle également de « périphéries », au pluriel, notant que certaines s’en sortaient mieux que d’autres. Il explique aussi que certaines métropoles, comme Marseille, restent populaires…

Tout à fait. Il a gagné en subtilité, grâce aux critiques.

Deuxième point : je pense qu’il faudrait sortir du débat sur ce qu’est la ou les périphéries pour revenir sur l’idée du centre. Mon ouvrage, Les métropoles barbares, fait cela. Il dévoile la diversité des périphéries, en s’entendant sur l’unité du ou des centres. Je pense que le débat est orphelin de cela. Il va falloir s’interroger sur les responsables de la situation. Les métropoles ont joué un rôle déterminant, qu’elles soient constituées ou non, qu’elles aient le label ou non. Il y a un modèle générique de la croissance infinie, du progrès éternel, qui est l’imaginaire dominant. La relégation vient de là. Cela est inutile de couper le cheveu en quatre pour savoir s’il y a une ou des périphéries. On s’achemine vers des périphéries, avec des passions tristes et des passions joyeuses, des constructions spatiales diverses et variées, la France moche pour certains, et à d’autres endroits, plus magnifiques. Mais il serait temps de parler du centre.

Pour revenir à votre question, il y a des parallèles évidents à faire entre les périphéries internes et les périphéries externes aux territoires métropolitains. Il y a un sentiment partagé de relégation et d’exclusion, qui n’embraye pas politiquement de la même manière. Il y a une maltraitance faite à l’ensemble des subalternes. Ils ont été nichés historiquement par les politiques de la ville, dans des quartiers de banlieue, stigmatisés, ou alors, de manière plus invisibles. Se sont construites des poches de pauvreté et de précarité, dans les banlieues comme dans les périphéries plus lointaines.

Un exode urbain massif semble aujourd’hui impossible. Pensez-vous que les grandes villes peuvent aussi être le théâtre de mises en places d’alternatives radicales, basées sur le triptyque : « habiter, coopérer, auto-gérer », que vous défendez ? Est-il possible de « démétropoliser » les grandes villes ?

Il y a deux étapes : démondialiser et désurbaniser. La désurbanisation est un horizon indépassable. Il va bien falloir questionner l’urbanisation de la planète, pour des raisons écologiques et sociales évidentes. Cela passe d’abord par une démondialisation de nos pensées. Démondialiser la ville et désurbaniser la terre, ce n’est pas simultané. Cela s’inscrit dans une suite logique. Comment démondialiser ? Il peut effectivement y avoir des résistances internes. Elles font belle figure. Cela éclot partout. Il y a une multitude. Les formes d’action et les types de mobilisation n’ont cessé d’amplifier, depuis 10 ou 15 ans. Elles s’accompagnent d’une réoccupation des places, d’un rapport différencié au lieu, avec des modes d’action qui remettent au goût du jour la question de la violence, que je ne prône pas. Là où j’ai un doute, c’est à cause de ce que Slavoj Zizek appelle « la concordance du système ». Je ne vois pas l’efficacité de ces gestes. Je ne crois pas que l’actualité démente mes propos. Ils ont une fonction évidente : socialiser politiquement les primo-militants. Cela cultive des manières d’entrer en résistance, dans des parcours militants et dans des trajectoires personnelles. Ce sont des expériences qui servent de rites initiatiques. Mais pour quelle efficacité sociale et politique ? De la Plaine à Marseille ou Saint-Sauveur à Lille, en passant par des dizaines d’exemples, il y a une puissance symbolique et physique qui se déploie, si forte, que je pense que c’est peine perdue.

« Habiter, coopérer, auto-gérer », je le vois plutôt dans l’invisibilité de la multitude périphérique. Pourquoi ? Parce que le triptyque a un certain rapport au vivant, à l’écologie à la fois sociale et existentielle. On peut en discuter et en débattre. Mais je pense que les résistances sont plutôt vaines en villes. Certes, il y a eu quelques succès retentissants, comme les marches anti-touristes à Venise. Mais nous avons besoin d’un peu d’espace et d’un peu de terre. Il faut reprendre le rythme, il faut repenser à soi et au gouvernement de soi. Et l’entassement généralisé, le surpeuplement des villes-mondes, rendent, à mon avis, la chose impossible.

Lire aussi : « Nous ne sommes ni périphériques, ni invisibles », par Marion Messina

Dans son numéro de février 2019, La Décroissance titre sur « la faillite de la banlieue totale ». Ils y critiquent le périurbain, zones périphériques aux métropoles, qui ne sont pas pour autant rurales. Il s’accompagne d’une dépendance aux grandes villes et à la voiture. Finalement, la métropole n’a-t-elle pas créé sa propre périphérie ? Démétropoliser ne risquerait pas de mener à un accroissement du périurbain ? Dans ce cas, le problème resterait intact…

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Le périurbain est une externalité négative de la centralité urbaine et de son imaginaire. Aujourd’hui, il est négligé et ou maltraité. On parle d’anomie sociale, de France moche, de zones pavillonnaires, de droit de propriété et de réactionnaires. La manière dont mes collègues universitaires en parlent est déplorable. Il ne faut pas avoir une lecture strictement spatialiste. Les périmètres métropolitains cherchent à s’étendre, afin de réinjecter dans leur propre mode de fonctionnement un périurbain qu’on aurait négligé. Sauf qu’il existe 16 millions de périurbains en France et nous n’allons pas leur demander de s’entasser en ville. Ils n’en ont de toute manière pas les moyens. Je crois sincèrement que pour des questions d’environnement, de modes de vie, de nécessités personnelles ou de relégation, il y a des choix positifs réalisés derrière cela.

Le périurbain n’est pas si subi que cela. Il y a de plus en plus de choix positifs. Il ne faut pas croire que la démétropolisation se réduirait à baisser le rideau ou baisser les bras face à la périrubanisation. Nous devons affronter cette réalité. La considérer avec un peu plus de bienveillance. Ce n’est pas en étendant les périmètres de la métropole, qui est dans une logique de repolarisation, concentration et surpeuplement que nous allons arriver à grand-chose. L’expansion du périmètre à l’échelle du périurbain risque de faire de ces lieux des lieux de densification. C’est pour continuer l’œuvre historique d’entassement et d’étouffement, alors même que ces gens ont choisi un peu d’aération, un peu de ralentissement et un peu de ménagement. Je n’enferme pas la périphérie dans le périurbain, comme le font certains collègues.

La grande ville s’est imposée dans l’imaginaire collectif. Pour les libéraux ou pour les marxistes, il s’agit du lieu de l’émancipation, de la révolution, etc. Aujourd’hui, elle est un lieu de culture (théâtres, musés, concerts) et elle génère plus d’emplois. Est-il encore possible de lutter contre elle ?

Avec notre imaginaire, notre système d’accumulation, cette téléologie de l’émancipation par le progrès et la culture ouvriériste qui va avec, non, c’est impossible. Il va falloir décoloniser quelques-uns de nos imaginaires. Mais je constate également, et je suis loin d’être le seul ou le premier, que le rapport au travail est train d’évoluer, et avec lui celui au salariat. Le rapport à la terre commence à faire de même. La valeur catastrophe, l’effondrement ou la collapsologie, progressent. Je le vois avec mes étudiants, qui ont entre 20 et 25 ans. Ils n’ont plus la révolution à l’esprit, mais la catastrophe. Ils ont commencé à intérioriser l’effondrement engagé. Sur toutes ces choses qui renvoient à nos imaginaires instituant plus qu’institués, créatifs plus que cognitifs, je me dis que nous sommes en pleine phase de mutation. Il y a un conflit de classes qui se joue derrière. Il y a également un conflit de générations qui n’a jamais été dit et que devra être un jour élucidé. Si nous partons de l’imaginaire antérieur, cela va être compliqué. Mais si nous sommes attentifs aux signaux faibles de cette multitude, il me semble qu’il y a des mouvements d’envergure engagés. Je le perçois avec la réception de mon livre, mais aussi avec d’autres écrits. Il me semble qu’il y a une résonance, un écho. Quelque chose se réalise. Est-ce que cela va mener à une démondialisation de la ville d’abord, puis une désurbanisation définitive de la terre, ensuite ? Nous pouvons en douter avec nos lunettes d’aujourd’hui. Mais je crois qu’il faudrait regarder d’un peu plus près les grands mouvements qui affectent nos imaginaires structurants.

Légende : Paris de nuit

Crédits : Pixabay License

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