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La mondialisation condamne-t-elle aux inégalités ?

Article initialement publié le 28 février 2019, sur Le Média presse

Alors que novembre dernier, les Gilets jaunes remettent au cœur des débats la question des inégalités sociales, l’économiste Branko Milanovic publie, en France, un livre important sur le sujet : Inégalités mondiales : Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances (La Découverte).

Trois ans après son succès retentissant dans le monde anglophone, Global inequality : A new approach for the age of globalization arrive dans l’Hexagone. Ancien économiste en chef de la Banque mondiale (1993-2001), le serbo-américain Branko Milanovic s’intéresse à l’évolution des inégalités depuis la fin des années 1980, phase de mondialisation intense. Il en déduit la célèbre « courbe de l’éléphant ». Ce graphique, qui tient son nom à sa forme pachydermique, montre que les nouvelles classes moyennes des pays émergents, principalement asiatiques, ont profité de la mondialisation, tout comme les ménages très aisés des pays développés. En revanche, les classes moyennes et populaires de ces mêmes pays ont, elles, vu leurs revenus stagner depuis deux décennies. Ce résultat explique les troubles politiques que connaissent les pays occidentaux, de la montée de l’extrême droite au Brexit. Car l’affaiblissement des classes moyennes et populaires a, contrairement à ce que prédisaient les économistes, renforcé les inégalités au sein des pays riches. Un mal nécessaire pour la réduction des inégalités au niveau mondial ? Rien n’est moins sûr…

DE LA COURBE DE KUZNETS À LA REMONTÉE DES INÉGALITÉS DANS LES PAYS DÉVELOPPÉS

En 1955, l’économiste Simon Kuznets entreprend une description de la relation entre PIB et inégalités. Il en déduit une courbe en U inversé. Dans un premier temps, le développement d’un pays s’accompagne d’un fort accroissement des inégalités. Celles-ci reculent dans un second temps. Cette théorie a alors deux avantages. D’abord, elle contredit le marxisme, qui prédit la paupérisation généralisée et la concentration des richesses entre les mains d’un petit nombre de capitalistes. Ensuite, elle décrit bien la situation des pays riches durant les Trente Glorieuses. Mais Milanovic constate que, « les forces qui ont tiré les inégalités vers le bas après la Première Guerre mondiale ont pris fin dans les années 1980 ». Parmi elles, nous retrouvions la peur du communisme ou les guerres elles-mêmes, financées par l’impôt des plus riches. Le cycle décrit par Simon Kuznets semble finalement correspondre à celui de la révolution industrielle et n’est pas extrapolable. « Par définition presque, le progrès technique et le transfert de main d’œuvre participent de cette révolution ; la mondialisation a été un compagnon indispensable au développement de réseaux plus larges et de la réduction des coûts de production et les politiques – le plus clairement dans le cas de la baisse de la taxation du capital – ont constitué une réponse “endogène” à la mondialisation, c’est dire à la mobilité du capital », explique Milanovic.

Légende : Courbe de l’éléphant / / Crédits : Branko Milanovic

Ainsi, les inégalités de revenus et les inégalités de patrimoines, structurellement plus fortes (1), ont toutes deux explosées. Fait nouveau, les personnes les mieux rémunérées pour leur travail sont aussi ceux qui possèdent du capital, dont la rentabilité a fortement progressé. L’État-providence est mis à mal, en partie à cause des politiques menées. Mais aussi « parce que la mondialisation rend très difficile toute hausse des impôts des principaux contributeurs des inégalités – à savoir les revenus du capital – et que sans une action totalement concertée de la plupart des pays […] une telle option est très peu probable. » « Pour le dire simplement, poursuit Milanovic, il est difficile de taxer le capital, parce qu’il est mobile et que les pays qui bénéficient de cette mobilité n’ont aucune incitation à aider ceux qui en pâtissent. » Dans le même temps, les membres des classes moyennes « sont pris en étau entre les plus riches de leurs propres pays, qui continueront à tirer profit de la mondialisation, et les travailleurs des pays émergents, plus attractifs à l’embauche compte tenu de leurs salaires bon marché. La forte compression de la classe moyenne […], provoquée par les forces d’automatisation et la mondialisation, n’est pas finie », constate le Serbo-américain. Le prix politique est très élevé, au point que l’auteur interroge : « Les inégalités menacent-elles le capitalisme démocratique ? »

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Alors que ce dernier s’impose comme modèle hégémonique depuis les années 1990, il semble plus fragile que jamais, à cause de la disparition programmée des classes moyennes. Ces dernières assurent la pérennité du capitalisme démocratique, notamment parce qu’elles ont intérêt à limiter le pouvoir des plus riches et des plus pauvres. Ensuite, leur déclin provoque « la diminution du soutien apporté à l’offre de services publics, principalement l’éducation et la santé. Les riches préfèrent s’en passer et opter pour la consommation et le financement de services privées […], qui leur garantissent une meilleure qualité. » La polarisation de la société en deux classes antagonistes, l’une riche et l’autre très défavorisée, menace de transformer la démocratie en ploutocratie. L’exemple américain est assez parlant. « Aux États-Unis, la participation aux élections est très inégale : 80% des membres du décile supérieur votent, contre seulement 40% des membres du décile inférieur. » Ajoutons que « beaucoup de personnes n’ont pas le droit de vote, soit parce que ce sont des criminels, soit parce qu’ils sont en prisons », relève aussi Milanovic. « Enfin, il existe une tendance croissante à recourir à des manipulations électorales dont l’objectif est de redéfinir les circonscriptions afin de diluer le vote des pauvres et des minorités. » Tout cela dans un contexte bipartisan où les campagnes électorales sont de plus en plus chères. Un phénomène qui pousse les candidats à mener des politiques favorables à leurs riches mécènes. Le gouvernement s’apparente alors au « comité de gestion des affaires courantes de la bourgeoisie », dénoncé par Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste. L’autre danger est celui de la montée de l’extrême droite « populiste » ou « nativiste », selon les mots de l’économiste, et la déportation « vers la droite [des] partis de centre droit »« La ploutocratie tente de maintenir la mondialisation en sacrifiant des éléments cruciaux de la démocratie, tandis que le populisme tente de préserver un simulacre de démocratie en réduisant l’exposition à la mondialisation », déplore Milanovic. Ces deux perspectives néfastes pour les pays occidentaux sont-elles le prix à payer pour une réduction des inégalités au niveau mondiale ?

VERS UNE BAISSE DES INÉGALITÉS MONDIALES ?

Jusqu’ici, nous nous sommes plutôt intéressés aux inégalités nationales. Elles sont pourtant bien plus fortes au niveau international. Les « inégalités de lieux » sont en effet plus fortes que les « inégalités de classes » à l’échelle mondiale. Cela signifie que le pays dans lequel nous vivons détermine plus notre position, à l’échelle mondiale, que la classe à laquelle nous appartenons. C’est le cas parce que les inégalités entre les nations sont aujourd’hui très élevées, ce qui n’a pas toujours été le cas. En 1820, avant la révolution industrielle, elles étaient très faibles. Les pays occidentaux ont alors connu un fort décollage économique, alors que les autres ont stagné. L’accélération des transferts technologiques et la mondialisation pourraient permettre un rattrapage des pays moins développés. Milanovic en constate un depuis les années 2000, mais il est très limité géographiquement. Il concerne principalement les pays asiatiques. L’Afrique, continent le plus pauvre, ne décolle toujours pas, voire stagne. La forte croissance de la Chine, supérieure aux pays riches, permet donc une réduction des inégalités. Pourtant, à terme, l’effet pourrait s’annuler, si les inégalités ne se réduisent pas à l’intérieur de l’Empire du Milieu. Les pays émergents pourraient connaître une évolution comparable aux pays développés, caractérisée par une remontée des inégalités et une mise à mort des classes moyennes. Le monde se dirigerait alors vers la situation décrite par Marx, où les richesses seraient essentiellement concentrées entre les mains de quelques capitalistes, bien répartis sur l’ensemble du globe.

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« Les gains de la mondialisation ne seront pas distribués de manière équitable », prévient l’économiste. Comme Thomas Piketty, qui préface l’édition française, le terrible constat de Milanovic tranche avec ses positions très (trop ?) modérées. Pour lui, le capitalisme et la mondialisation sont indispensables. Pire, ils sont bons, car génèrent de la richesse économique. « La remise en cause de la croissance qui réapparaît de temps en temps vient surtout de personnes riches, vivant dans des pays riches, qui pensent pouvoir se passer d’une croissance économique forte. Mais ces personnes se trompent ou sont des hypocrites : leur propre comportement – par exemple, lorsqu’ils négocient leurs salaires ou leurs honoraires – montre qu’ils sont sensibles aux incitations matérielles », affirme l’auteur, prouvant ainsi qu’il connaît très mal les milieux décroissants (2). Alors que faire ? Les solutions évoquées sont minces : favoriser l’immigration, quitte à discriminer les migrants (3), abandonner l’idée de nation et améliorer la coordination internationale. Autant dire que l’économiste considère que nous ne pouvons rien faire.

Notes :
(1) Alors que tout le monde, ou presque possède un revenu, une part non négligeable de personnes ne possèdent aucun patrimoine. De plus, ce dernier est cumulatif au fil des générations.
(2) De Serge Latouche à Vincent Cheynet, les décroissants sont en général favorables à une réduction drastique des inégalités à l’échelle mondiale. Ensuite, plusieurs intellectuels de pays non développés partagent les vues de ce courant. Voir par exemple : Mohammed Taleb, L’écologie vue du sud : pour un anticapitalisme éthique, culturel et spirituel, Sang de la terre, 2014
(3) Pour l’auteur, même discriminés, les immigrés seraient mieux lotis dans les pays riches que chez eux. Les discriminer permettrait aux populations locales de ne pas les rejeter.

Légende : Couverture du livre de Branko Milanovic

Crédits : La Découverte

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Aurélien Bernier : « La gauche a été écrasée intellectuellement par la mondialisation »

Entretien initialement publié le 7 novembre 2018 sur Le Média presse

Ancien militant d’Attac, Aurélien Bernier a collaboré pour Le Monde diplomatique et L’Humanité dimanche. Il est l’auteur de nombreux essais, dont Les OGM en guerre contre la société (Mille et une nuits, 2005), Désobéissons à l’Union européenne ! (Mille et une nuits, 2011), Comment la mondialisation a tué l’écologie (Mille et une nuits, 2012), La gauche radicale et ses tabous : Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national (Seuil, 2014), ou encore La démondialisation ou le chaos : démondialiser, décroître et coopérer (Utopia, 2016). Au fil de ces ouvrages, Aurélien Bernier tente d’articulier critique de la mondialisation et de la construction européenne, écologie politique radicale et internationalisme. Il vient de publier Les voleurs d’énergie. Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz, du pétrole (Utopia). Nous l’avons rencontré au Lieu-Dit, célèbre bar parisien prisé par la gauche radicale, avant un débat avec Coralie Delaume et David Cayla. Il revient avec nous sur l’actualité de la gauche radicale.

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Jérôme Fourquet : « La victoire de Macron a provoqué un phénomène de recomposition politique »

Entretien initialement publié sur le site Le Média presse

Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’institut de sondage IFOP. Auteur de plusieurs ouvrages, ses travaux portent notamment sur les comportements politiques et électoraux. Il vient de publier aux éditions sur Cerf « Le nouveau clivage ». Rencontre.

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Laurent Bouvet : « Recréer du commun, c’est se remettre à faire de la politique »

Entretien initialement publié le 25 février 2015 sur Le Comptoir

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès. Il a récemment publié « L’Insécurité culturelle – Sortir du malaise identitaire français » (éditions Fayard). Dans cet ouvrage, le politologue tente d’expliquer le malaise des classes populaires françaises sous l’effet de la mondialisation et leurs traductions électorales (notamment la percée du Front national).

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Thomas Porcher et Frédéric Farah : « Le libre-échange a une patrie : l’Europe »

Entretien publié initialement le 13 novembre 2014 sur Le Comptoir

Thomas Porcher et Frédéric Farah sont tous deux économistes. Ils viennent de publier ensemble l’ouvrage « Tafta : l’accord du plus fort » (aux éditions Max Milo), dans lequel ils dénoncent le danger représenté par l’accord de libre-échange (Trans-Atlantic Free Trade Area) négocié en toute opacité par la Commission européenne et les États-Unis et dont les négociations devraient prendre fin cet automne. Nous avons souhaité les interroger exclusivement sur ce sujet. 

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Aurélien Bernier : « Les classes populaires se sentent profondément trahies par la gauche »

Entretien initialement publié initialement sur Le Comptoir le 10 novembre 2014 et co-réalisée avec Aurélien Beleau, Noé Roland & Galaad Wilgos

Aurélien Bernier est un essayiste et militant politique proche de la gauche radicale. Ancien membre du conseil d’administration d’Attac et du M’Pep, sa réflexion s’articule principalement autour de l’écologie — dont la décroissance —, le souverainisme et l’internationalisme. Il est notamment l’auteur de « Désobéissons à l’Union européenne ! » (éditions Mille et une nuits), « Comment la mondialisation a tué l’écologie » (idem) et « La gauche radicale et ses tabous : pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national » (édition Seuil). Nous avons souhaité discuter avec lui de plusieurs sujets au cœur du débat politique : l’Union européenne, la souveraineté, l’écologie et la décroissance.

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Kropotkine et le communalisme

Le gouvernement « socialiste » (ou plutôt social-libéral, voire « sociétal-libéral ») a décidément tout faux. Pas encore remis de la double raclée des Municipales et des Européennes, Manuel Valls et François Hollande décident de ne rien changer à leur politique et continuent leur course frénétique vers le libéralisme mondialisé, qui détruit les structures de vie collective de la société et jette le peuple dans les mains du « national-populisme » (et du FN). Au menu cette fois : la réforme territoriale. S’il est évident que celle-ci doit avoir lieu, tant notre pays est un mille-feuille administratif et bureaucrate incompréhensible et si la décentralisation n’est pas mauvaise en soi (car elle peut permettre de ramener le politique plus proche des citoyens), les solutions envisagées risquent d’empirer la situation. Au triptyque républicain communes/départements/Etat, le PS veut substituer une forme de néo-féodalisme capitaliste dominé par les métropoles, les hyper-régions (sans cohésion culturelles) et l’Union européenne déjà en place. Il faut ajouter à cela un déni démocratique, car aucun débat n’a lieu sur la question et le premier ministre a écarté l’idée du référendum.

Tandis que la refonte des régions est largement analysée et critiquée, le projet d’intercommunalité est souvent mis de côté. C’est sous-estimer le rôle de la Commune. Celle-ci est le premier stade d’exercice d’une démocratie véritable (s’exerçant par le bas). Pour que les citoyens soient incités à l’action politique, il faut qu’ils se reconnaissent dans leur environnement et aient envie de participer activement à la vie de la Cité (Polis en grec). Les communes sont donc le premier lieu de révolte sociale (comme le montrent la Commune de Paris de 1871, la révolte de Kronstadt en 1921 en URSS ou la révolte espagnole de 1936). C’est une chose qu’avait bien compris le géographe russe Piotr Kropotkine, théoricien de l’anarcho-communisme(ou du communisme libertaire) et communaliste. Le texte qui suit est extrait d’un de ses articles intitulé La Commune publié en 1881 dans Le Révolté, journal qu’il a fondé, et ensuite publié dans un recueil regroupant plusieurs de ses meilleurs textes et intitulé Paroles d’un révolté (1895).

Quand nous disons que la révolution sociale doit se faire par l’affranchissement des communes, et que ce sont les communes, absolument indépendantes, affranchies de la tutelle de l’Etat, qui pourront seules nous donner le milieu nécessaire à la révolution et le moyen de l’accomplir, on nous reproche de vouloir rappeler à la vie une forme de la société qui s’est déjà survécue, qui a fait son temps.  « Mais, la Commune – nous dit-on – est un fait d’autrefois ! En cherchant à détruire l’Etat et à mettre à sa place les communes libres, vous tournez vos regards vers le passé : vous voulez ramener en plein Moyen Âge, rallumer les guerres antiques entre elles, et détruire les unités nationales, si péniblement conquises dans le cours de l’histoire ! » (…) Constatons d’abord que cette comparaison avec le passé n’a qu’une valeur relative. Si, en effet, la Commune voulue par nous n’était réellement qu’un retour vers la Commune du Moyen Âge, ne faudrait-il pas reconnaître que la Commune, aujourd’hui, ne peut revêtir les formes qu’elle prenait il y a sept siècles ? Or, n’est-il pas évident que, s’établissant de nos jours, dans notre siècle de chemins de fer et de télégraphes, de science cosmopolite et de recherche de la vérité pure, la Commune aurait eu une organisation si différente de celle qu’elle a eu au douzième siècle, que nous serions en présence d’un fait absolument nouveau, placé dans des conditions nouvelles et qui nécessairement amènerait des conséquences absolument différentes ?

[…]

En s’affranchissant du seigneur, la Commune du Moyen Âge ne s’affranchissait-elle aussi de ces riches bourgeois, qui, par la vente des marchandises et des capitaux, s’étaient conquis des richesses privées au sein de la cité ? Point du tout ! Après avoir démoli les tours de son seigneur, l’habitant de la ville vit bientôt se dresser, dans la Commune même, des citadelles de riches marchands cherchant à le subjuguer, et l’histoire intérieure des communes du Moyen Âge est celle d’une lutte acharnée entre les riches et les pauvres, lutte qui nécessairement finit par l’intervention du roi. L’aristocratie se développant de plus en plus au sein même de la Commune, le peuple, retombé vis-à-vis du riche seigneur de la ville haute dans la servitude qu’il subissait déjà de la part du seigneur du dehors, comprit qu’il n’avait plus rien à défendre dans la Commune ; il déserta les remparts qu’il avait dressés, et qui, par l’effet du régime individualiste, étaient devenus les boulevards d’un nouveau servage. N’ayant rien à perdre, il laissa les riches marchands se défendre eux-mêmes, et ceux-ci furent vaincus : efféminés par le luxe et les vices, sans soutien dans le peuple, ils durent bientôt céder aux sommations des hérauts du roi et leur remirent les clefs de leurs cités. En d’autres communes, ce furent les riches eux-mêmes qui ouvrirent les portes de leurs villes aux armées impériales, royales ou ducales, pour fuir la vengeance populaire, prête à tomber sur eux.

«Elle ne sera pas uniquement communaliste, elle sera communiste ; révolutionnaire en politique, elle le sera aussi dans les questions de production et d’échange »

Mais la première préoccupation de la Commune du dix-neuvième siècle ne sera-t-elle pas de mettre fin à ces inégalités sociales ? De s’emparer de tout le capital social accumulé dans son sein et de le mettre à la disposition de ceux qui veulent s’en servir pour produire et pour augmenter le bien-être général ? Son premier soin ne sera-t-il pas de briser la force du capital et de rendre à jamais impossible la création de l’aristocratie qui causa la chute des Communes du Moyen Âge ? Ira-t-elle prendre pour alliés l’évêque et le moine ? Enfin, imitera-t-elle des ancêtres qui ne cherchaient dans la Commune que la création d’un État dans l’État ? qui, abolissant le pouvoir du seigneur et du roi, ne savaient faire mieux que de reconstituer, jusque dans ses minimes détails, toujours le même pouvoir, oubliant que ce pouvoir, pour être limité par les murs de la ville, n’en conserverait pas moins tous les vices de son modèle ? Les prolétaires de notre siècle imiteront-ils ces Florentins qui, tout en abolissant les titres de noblesse ou en les faisant porter comme une flétrissure, laissaient naître une nouvelle aristocratie, celle de la grosse bourse ? Feront-ils enfin comme ces artisans qui, arrivés à l’Hôtel-de-ville, imitaient dévotement leurs devanciers, et reconstituaient toute cette échelle de pouvoirs qu’ils venaient de renverser ? Changeront-ils seulement les hommes, sans toucher aux institutions ?

Certainement non. La Commune du dix-neuvième siècle, forte de son expérience, fera mieux. Elle sera commune autrement que par le nom. Elle ne sera pas uniquement communaliste, elle sera communiste ; révolutionnaire en politique, elle le sera aussi dans les questions de production et d’échange. Elle ne supprimera pas l’État pour le reconstituer, et bien des communes sauront prêcher d’exemple, en abolissant le gouvernement de procuration, en se gardant de confier leur souveraineté aux hasards du scrutin.

[…]

Maintenant, quelle différence ! La Commune de Paris victorieuse se serait-elle bornée à donner des institutions municipales plus ou moins libres ? Le prolétariat parisien brisant ses chaînes, c’eut été la révolution sociale dans Paris d’abord, puis dans les communes rurales. La Commune de Paris, lors-même qu’elle soutenait la lutte à son corps défendant, a néanmoins dit au paysan : Prends ta terre, toute la terre! Elle ne se serait pas bornée à des paroles, et l’eût-il fallu, ses vaillants fils seraient allés en armes dans les villages lointains aider le paysan à faire sa révolution : chasser les accapareurs du sol, et s’en emparer pour la rendre à tous ceux qui veulent et qui savent en tirer les moissons. La Commune du Moyen Âge cherchait à se circonscrire dans ses murs ; celle du XIXe siècle cherche à s’étendre, à s’universaliser.

[…]

« Aujourd’hui déjà les sociétés libres commencent à couvrir tout l’immense champ de l’activité humaine »

Pour le bourgeois du Moyen Âge, la Commune était un Etat isolé, nettement séparé des autres par ses frontières. Pour nous, « Commune » n’est plus une agglomération territoriale ; c’est plutôt un nom générique, un synonyme de groupements d’égaux, ne connaissant ni frontières ni murailles. La Commune sociale cessera bien vite d’être un tout nettement défini. Chaque groupe de la Commune sera nécessairement attiré vers d’autres groupes similaires des autres communes ; il se groupera, se fédérera avec eux par des liens au moins aussi solides que ceux qui le rattachent à ses concitadins, constituera une commune d’intérêts dont les membres sont disséminés dans mille cités et villages. Tel individu ne trouvera la satisfaction de ses besoins qu’en se groupant avec d’autres individus ayant les mêmes goûts et habitant cent autres communes. Aujourd’hui déjà les sociétés libres commencent à couvrir tout l’immense champ de l’activité humaine.

[…]

Cette tendance prenant son libre essor, et trouvant un nouveau champ immense d’application, servira de base à la société future. C’est par libres groupements que s’organisera la Commune sociale et ces groupements mêmes bouleverseront les murailles, les frontières. Ce seront des millions de communes non plus territoriales, mais se tendant la main à travers les fleuves, les chaînes de montagnes, les océans, unissant les individus disséminés aux quatre coins du globe et les peuples en une seule et même famille d’égaux.

 

Pour aller plus loin :