Archives du mot-clé mondialisation

Laurent Bouvet : « Recréer du commun, c’est se remettre à faire de la politique »

Entretien initialement publié le 25 février 2015 sur Le Comptoir

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès. Il a récemment publié « L’Insécurité culturelle – Sortir du malaise identitaire français » (éditions Fayard). Dans cet ouvrage, le politologue tente d’expliquer le malaise des classes populaires françaises sous l’effet de la mondialisation et leurs traductions électorales (notamment la percée du Front national).

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Thomas Porcher et Frédéric Farah : « Le libre-échange a une patrie : l’Europe »

Entretien publié initialement le 13 novembre 2014 sur Le Comptoir

Thomas Porcher et Frédéric Farah sont tous deux économistes. Ils viennent de publier ensemble l’ouvrage « Tafta : l’accord du plus fort » (aux éditions Max Milo), dans lequel ils dénoncent le danger représenté par l’accord de libre-échange (Trans-Atlantic Free Trade Area) négocié en toute opacité par la Commission européenne et les États-Unis et dont les négociations devraient prendre fin cet automne. Nous avons souhaité les interroger exclusivement sur ce sujet. 

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Aurélien Bernier : « Les classes populaires se sentent profondément trahies par la gauche »

Entretien initialement publié initialement sur Le Comptoir le 10 novembre 2014 et co-réalisée avec Aurélien Beleau, Noé Roland & Galaad Wilgos

Aurélien Bernier est un essayiste et militant politique proche de la gauche radicale. Ancien membre du conseil d’administration d’Attac et du M’Pep, sa réflexion s’articule principalement autour de l’écologie — dont la décroissance —, le souverainisme et l’internationalisme. Il est notamment l’auteur de « Désobéissons à l’Union européenne ! » (éditions Mille et une nuits), « Comment la mondialisation a tué l’écologie » (idem) et « La gauche radicale et ses tabous : pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national » (édition Seuil). Nous avons souhaité discuter avec lui de plusieurs sujets au cœur du débat politique : l’Union européenne, la souveraineté, l’écologie et la décroissance.

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Kropotkine et le communalisme

Le gouvernement « socialiste » (ou plutôt social-libéral, voire « sociétal-libéral ») a décidément tout faux. Pas encore remis de la double raclée des Municipales et des Européennes, Manuel Valls et François Hollande décident de ne rien changer à leur politique et continuent leur course frénétique vers le libéralisme mondialisé, qui détruit les structures de vie collective de la société et jette le peuple dans les mains du « national-populisme » (et du FN). Au menu cette fois : la réforme territoriale. S’il est évident que celle-ci doit avoir lieu, tant notre pays est un mille-feuille administratif et bureaucrate incompréhensible et si la décentralisation n’est pas mauvaise en soi (car elle peut permettre de ramener le politique plus proche des citoyens), les solutions envisagées risquent d’empirer la situation. Au triptyque républicain communes/départements/Etat, le PS veut substituer une forme de néo-féodalisme capitaliste dominé par les métropoles, les hyper-régions (sans cohésion culturelles) et l’Union européenne déjà en place. Il faut ajouter à cela un déni démocratique, car aucun débat n’a lieu sur la question et le premier ministre a écarté l’idée du référendum.

Tandis que la refonte des régions est largement analysée et critiquée, le projet d’intercommunalité est souvent mis de côté. C’est sous-estimer le rôle de la Commune. Celle-ci est le premier stade d’exercice d’une démocratie véritable (s’exerçant par le bas). Pour que les citoyens soient incités à l’action politique, il faut qu’ils se reconnaissent dans leur environnement et aient envie de participer activement à la vie de la Cité (Polis en grec). Les communes sont donc le premier lieu de révolte sociale (comme le montrent la Commune de Paris de 1871, la révolte de Kronstadt en 1921 en URSS ou la révolte espagnole de 1936). C’est une chose qu’avait bien compris le géographe russe Piotr Kropotkine, théoricien de l’anarcho-communisme(ou du communisme libertaire) et communaliste. Le texte qui suit est extrait d’un de ses articles intitulé La Commune publié en 1881 dans Le Révolté, journal qu’il a fondé, et ensuite publié dans un recueil regroupant plusieurs de ses meilleurs textes et intitulé Paroles d’un révolté (1895).

Quand nous disons que la révolution sociale doit se faire par l’affranchissement des communes, et que ce sont les communes, absolument indépendantes, affranchies de la tutelle de l’Etat, qui pourront seules nous donner le milieu nécessaire à la révolution et le moyen de l’accomplir, on nous reproche de vouloir rappeler à la vie une forme de la société qui s’est déjà survécue, qui a fait son temps.  « Mais, la Commune – nous dit-on – est un fait d’autrefois ! En cherchant à détruire l’Etat et à mettre à sa place les communes libres, vous tournez vos regards vers le passé : vous voulez ramener en plein Moyen Âge, rallumer les guerres antiques entre elles, et détruire les unités nationales, si péniblement conquises dans le cours de l’histoire ! » (…) Constatons d’abord que cette comparaison avec le passé n’a qu’une valeur relative. Si, en effet, la Commune voulue par nous n’était réellement qu’un retour vers la Commune du Moyen Âge, ne faudrait-il pas reconnaître que la Commune, aujourd’hui, ne peut revêtir les formes qu’elle prenait il y a sept siècles ? Or, n’est-il pas évident que, s’établissant de nos jours, dans notre siècle de chemins de fer et de télégraphes, de science cosmopolite et de recherche de la vérité pure, la Commune aurait eu une organisation si différente de celle qu’elle a eu au douzième siècle, que nous serions en présence d’un fait absolument nouveau, placé dans des conditions nouvelles et qui nécessairement amènerait des conséquences absolument différentes ?

[…]

En s’affranchissant du seigneur, la Commune du Moyen Âge ne s’affranchissait-elle aussi de ces riches bourgeois, qui, par la vente des marchandises et des capitaux, s’étaient conquis des richesses privées au sein de la cité ? Point du tout ! Après avoir démoli les tours de son seigneur, l’habitant de la ville vit bientôt se dresser, dans la Commune même, des citadelles de riches marchands cherchant à le subjuguer, et l’histoire intérieure des communes du Moyen Âge est celle d’une lutte acharnée entre les riches et les pauvres, lutte qui nécessairement finit par l’intervention du roi. L’aristocratie se développant de plus en plus au sein même de la Commune, le peuple, retombé vis-à-vis du riche seigneur de la ville haute dans la servitude qu’il subissait déjà de la part du seigneur du dehors, comprit qu’il n’avait plus rien à défendre dans la Commune ; il déserta les remparts qu’il avait dressés, et qui, par l’effet du régime individualiste, étaient devenus les boulevards d’un nouveau servage. N’ayant rien à perdre, il laissa les riches marchands se défendre eux-mêmes, et ceux-ci furent vaincus : efféminés par le luxe et les vices, sans soutien dans le peuple, ils durent bientôt céder aux sommations des hérauts du roi et leur remirent les clefs de leurs cités. En d’autres communes, ce furent les riches eux-mêmes qui ouvrirent les portes de leurs villes aux armées impériales, royales ou ducales, pour fuir la vengeance populaire, prête à tomber sur eux.

«Elle ne sera pas uniquement communaliste, elle sera communiste ; révolutionnaire en politique, elle le sera aussi dans les questions de production et d’échange »

Mais la première préoccupation de la Commune du dix-neuvième siècle ne sera-t-elle pas de mettre fin à ces inégalités sociales ? De s’emparer de tout le capital social accumulé dans son sein et de le mettre à la disposition de ceux qui veulent s’en servir pour produire et pour augmenter le bien-être général ? Son premier soin ne sera-t-il pas de briser la force du capital et de rendre à jamais impossible la création de l’aristocratie qui causa la chute des Communes du Moyen Âge ? Ira-t-elle prendre pour alliés l’évêque et le moine ? Enfin, imitera-t-elle des ancêtres qui ne cherchaient dans la Commune que la création d’un État dans l’État ? qui, abolissant le pouvoir du seigneur et du roi, ne savaient faire mieux que de reconstituer, jusque dans ses minimes détails, toujours le même pouvoir, oubliant que ce pouvoir, pour être limité par les murs de la ville, n’en conserverait pas moins tous les vices de son modèle ? Les prolétaires de notre siècle imiteront-ils ces Florentins qui, tout en abolissant les titres de noblesse ou en les faisant porter comme une flétrissure, laissaient naître une nouvelle aristocratie, celle de la grosse bourse ? Feront-ils enfin comme ces artisans qui, arrivés à l’Hôtel-de-ville, imitaient dévotement leurs devanciers, et reconstituaient toute cette échelle de pouvoirs qu’ils venaient de renverser ? Changeront-ils seulement les hommes, sans toucher aux institutions ?

Certainement non. La Commune du dix-neuvième siècle, forte de son expérience, fera mieux. Elle sera commune autrement que par le nom. Elle ne sera pas uniquement communaliste, elle sera communiste ; révolutionnaire en politique, elle le sera aussi dans les questions de production et d’échange. Elle ne supprimera pas l’État pour le reconstituer, et bien des communes sauront prêcher d’exemple, en abolissant le gouvernement de procuration, en se gardant de confier leur souveraineté aux hasards du scrutin.

[…]

Maintenant, quelle différence ! La Commune de Paris victorieuse se serait-elle bornée à donner des institutions municipales plus ou moins libres ? Le prolétariat parisien brisant ses chaînes, c’eut été la révolution sociale dans Paris d’abord, puis dans les communes rurales. La Commune de Paris, lors-même qu’elle soutenait la lutte à son corps défendant, a néanmoins dit au paysan : Prends ta terre, toute la terre! Elle ne se serait pas bornée à des paroles, et l’eût-il fallu, ses vaillants fils seraient allés en armes dans les villages lointains aider le paysan à faire sa révolution : chasser les accapareurs du sol, et s’en emparer pour la rendre à tous ceux qui veulent et qui savent en tirer les moissons. La Commune du Moyen Âge cherchait à se circonscrire dans ses murs ; celle du XIXe siècle cherche à s’étendre, à s’universaliser.

[…]

« Aujourd’hui déjà les sociétés libres commencent à couvrir tout l’immense champ de l’activité humaine »

Pour le bourgeois du Moyen Âge, la Commune était un Etat isolé, nettement séparé des autres par ses frontières. Pour nous, « Commune » n’est plus une agglomération territoriale ; c’est plutôt un nom générique, un synonyme de groupements d’égaux, ne connaissant ni frontières ni murailles. La Commune sociale cessera bien vite d’être un tout nettement défini. Chaque groupe de la Commune sera nécessairement attiré vers d’autres groupes similaires des autres communes ; il se groupera, se fédérera avec eux par des liens au moins aussi solides que ceux qui le rattachent à ses concitadins, constituera une commune d’intérêts dont les membres sont disséminés dans mille cités et villages. Tel individu ne trouvera la satisfaction de ses besoins qu’en se groupant avec d’autres individus ayant les mêmes goûts et habitant cent autres communes. Aujourd’hui déjà les sociétés libres commencent à couvrir tout l’immense champ de l’activité humaine.

[…]

Cette tendance prenant son libre essor, et trouvant un nouveau champ immense d’application, servira de base à la société future. C’est par libres groupements que s’organisera la Commune sociale et ces groupements mêmes bouleverseront les murailles, les frontières. Ce seront des millions de communes non plus territoriales, mais se tendant la main à travers les fleuves, les chaînes de montagnes, les océans, unissant les individus disséminés aux quatre coins du globe et les peuples en une seule et même famille d’égaux.

 

Pour aller plus loin :

 

Quand Fakir utilise le football comme miroir de la mondialisation

Fakir Editions ne chôme décidément pas en ce début d’année et nous sort son troisième livre en autant de mois. Après l’Europe et le FN, la bande à Ruffin s’attaque au football. Alors que la Coupe du monde brésilienne approche, le ballon rond est un excellent prétexte pour analyser l’évolution de la mondialisation durant ces dernières décennies. C’est ce que s’efforcent de faire François Ruffin et Antoine Dumini dans Comment ils nous ont volé le football : la mondialisation racontée par le ballon.

Sport populaire par excellence, le football est devenu en quelques décennies une des industries les plus rentables du capitalisme contemporain. Mais quoi de plus normal pour un fait de société si important ? En effet, le ballon rond était destiné à suivre les dérives de notre société du spectacle. Les deux auteurs font démarrer l’histoire à la Coupe du monde 1966. Cette dernière est restée célèbre, pour des raisons peu glorieuses, car elle restera à jamais dans les mémoires comme la « World Cup des arbitres ». La raison de ce surnom est simple : les erreurs d’arbitrage ont joué un rôle décisif dans le sort de la compétition. En pleine guerre froide et décolonisation, le foot sert d’affrontement géopolitique entre les pays du Nord et ceux du Sud et de l’Est. Après deux titres remportés par le Brésil de Pelé (1958 et 1962), les Européens doivent reprendre leur sport. La Coupe du monde qui se déroule en Angleterre, pays inventeur du foot, est l’occasion parfaite. Entre fautes non sifflées et expulsions injustifiées, l’arbitrage s’avère être catastrophique. Les Sud-américains sont vite écartés de la compétition – en commençant par la Seleção de Pelé archi-favorite, jusqu’aux Argentins traités d’« animals » par le directeur technique anglais –, puis c’est au tour de l’URSS. La finale oppose l’Allemagne à l’Angleterre. Le pays organisateur remporte le seul titre mondial de son histoire, dans des conditions plus que discutables.

Les auteurs multiplient les histoires à l’image de celle-ci. La corruption du football est dans un premier temps politique. Le ballon rond a été par exemple l’instrument de blanchiment du fascisme franquiste, par le biais du club vedette du régime : le Real Madrid. Mais peu à peu, les intérêts économiques ont pris le pas. L’élection du brésilien à la tête de Joao Havelange à la Fifa (Fédération internationale de football association) en 1974 fait entrer le football de plein pied dans le capitalisme. Des contrats juteux avec Adidas et Coca-Cola garantissent les entrées d’argent. Depuis 1998, Sepp Blatter a pris la relève à la tête de l’organisation et a permis au foot d’être plus libéral et mondialisé que jamais. Il faut dire, qu’il est bien aidé par l’arrêt Bosman introduit en décembre 1995. Ce décret, relevant de la Cours de justice des communautés européennes (CJCE), qui porte le nom de son inspirateur (le médiocre joueur belge Jean-Marc Bosman), garantit la liberté de circulation des joueurs au sein de l’Union européenne. Une fois ce droit accordé, l’inflation en termes de transferts a pu pleinement exploser. A l’instar du philosophe Jean-Claude Michéa, Dumini et Ruffin voient dans l’arrêt Bosman le point de départ d’une nouvelle ère ultra-libérale du ballon rond. De la capitalisation des clubs et des championnats (en commençant par la Barclays Premier League anglaise), à la prolétarisation des joueurs du Sud (présentant des coûts de main d’œuvre plus faibles), en passant par les niveaux d’endettement records (et la bulle qui menace d’éclater) : cet ouvrage n’oublie rien. Mais, en marge de ce réquisitoire contre le foot business, ce livre montre que tout n’est pas gris. Les auteurs nous narrent l’histoire de Carlos Caszely, joueur et opposant au régime de Pinochet, évoquent l’exemple du club brésilien de Corinthians (et de sa star, le Dr Socrates) développant un modèle révolutionnaire (auto-gestionnaire et radicalement démocratique) ou encore parlent des coups de gueule des supporters contre l’argent-roi. L’immersion dans le monde amateur (auquel appartiennent les deux journalistes) nous rappelle que le foot reste un sport populaire et beau.

Cet ouvrage est un ouvrage de passionnés. Nos deux auteurs sont des amoureux du ballon rond, ce qui leur permet de garder le lien avec le peuple. Ce sont aussi des anticapitalistes convaincus. C’est ces deux élement qui font la différence. En dénonçant les travers du foot, Ruffin et Dumini défendent ce sport qu’ils adorent. Ils mettent aussi en évidence les dangers du capitalisme, fait social total pervertissant peu à peu toutes les sphères de notre monde. Bref, à quand un changement radical qui nous permettrait de récupérer ce qui a de la valeur dans nos vies, en commençant par le football ?

Pour aller plus loin :

Les tabous de la gauche radicale

Ancien membre du Conseil d’Administration d’Attac et militant anticapitaliste et favorable à la démondialisation, Aurélien Bernier revient avec un ouvrage qui devrait contribuer au débat d’idée au sein de la gauche radicalei. En effet, dans son dernier livre, intitulé La Gauche radicale et ses tabous, essaie de comprendre les échecs de la gauche anticapitaliste depuis la montée de l’extrême droite.

Le constat d’échec de la gauche radicale

Le livre commence sur un constat tragique : alors que le capitalisme néolibéral est à bout de souffle et que les conditions semblent donc favorables aux partis de gauches radicales, ces derniers éprouvent toutes les difficultés du monde à progresser (du Front de gauche en France à Die Linke en Allemagne) et sont souvent battus par l’extrême droite. La petite nuance étant le mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras qui a réussi à battre le parti socialiste (Pasok) et a perdu de peu face au centre droit (Nouvelle Démocratie) aux dernières législatives de juin 2012. Cependant, en Grèce aussi, la montée de l’ex-groupuscule néo-nazi Aube dorée est particulièrement préoccupante.

Pour comprendre le cas français il faut se replonger 30 ans plus tôt. Le 17 juin 1984 où la liste Front national crée la surprise en obtenant 10,95% des suffrages et en talonnant la liste PCF dirigée par Georges Marchais (11,20%). Cette surprise est confirmée aux élections législatives de 1986 où le FN obtient 9,65% des voix et envoie 35 députés à l’Assemblée nationaleii. Le tournant s’effectue réellement en 1988 où le candidat communiste à l’élection Présidentielle, André Lajoinie, est largement battu par Jean-Marie Le Pen (6,76% contre 14,38%). Au départ, tout le monde croit à un phénomène transitoire : le FN n’exprime qu’un ras-le-bol mais ne possède pas de vraie base électorale. Le PCF fait le lien avec la montée du chômage mais ne s’en inquiète pas plus que ça. Et surtout, aucune autocritique n’est formulée, la faute étant rejetée sur la droite traditionnelle et sur les médias. Pourtant on assiste vite à une « lepénisation des esprits » mais aussi, selon l’auteur, à une « anti-lepénisation ». Si l’antiracisme et l’universalisme répondent à juste titre au racisme et au nationalisme du FN, le PCF ne réussira jamais à répondre à la cause principale de la montée de Le Pen : « la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière ». Au contraire, le traumatisme créé par le FN provoque un abandon de toute solution nationale et le parti d’extrême droite se retrouve rapidement en situation de monopole.

Pourtant dans les années 1970, le PCF s’oppose frontalement à la construction européenne. Il ne s’oppose pas à la construction européenne en tant que telle mais à sa philosophie libérale. Cette dernière s’exprime par son ordre juridique qui confisque la souveraineté au peuple pour la transférer au droit communautaire et par son ordre économique qui tend à transformer l’Europe en un vaste marché commercial. Le PS de son côté a toujours soutenu cette construction. Ceci s’explique par une longue conversion au social-libéralisme. Celle-ci s’est effectuée rapidement dans tous les pays d’Europe où les partis socialistes ou sociaux-démocrates se sont tournés vers les États-Unis, dans un contexte de guerre froide, et ont choisi d’abandonner le marxisme. En France si une nouvelle génération de cadres socialistes, dont Michel Rocard est le plus fier représentant, veulent définitivement tourner le dos au marxisme, l’affaire prend plus de temps. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand choisit de s’allier au courant marxiste de Jean-Pierre Chevènement afin de marginaliser les sociaux-libéraux. Dans un second temps il se tourne même vers le PCF. Mais une fois au pouvoir, Mitterrand refuse de rompre avec la mondialisation et l’ordre européen qui mettent en échec son programme. Voilà comment en 1983 le tournant de rigueur est décidé, une « parenthèse libérale », selon Jospin, qui ne sera jamais fermée. Rocard ou Delors prennent officiellement le pouvoir au PS. Même si le PCF gouverne aux côtés du PS jusqu’en 1984 et qu’il perd en crédibilité, il ne trahit pas pour autant ses positions. Il reste le parti de la rupture avec le capitaliste qui défend le protectionnisme et la souveraineté. Même si cette position s’adoucit avec le temps, le PCF est durant le référendum sur le traité de Maastricht l’un des principaux défenseurs du « non ». Ce sont au final les critiques trotskistes sur le supposé chauvinisme « petit-bourgeois » du PCF et son alliance avec le PS de Jospin en 1997 au sein de la « gauche plurielle » qui lui font définitivement abandonner cette position. En parallèle de tout cela, l’altermondialisme est né, développant l’idée (le mythe ?) d’une autre mondialisation régulée et d’une autre Europe sociale. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen, ancien « Reagan français » et défenseur de la construction libérale européenne change avec le traité de Maastricht et se pose en « antimondialiste » et se met à critiquer l’ordre financier ultra-libéral, ce qui lui permet de progresser au sein des classes populairesiii. Depuis, sa fille effectue un gros travail afin de dédiaboliser son parti et l’ancrer chez les classes populaires. Certes, si le Front de gauche s’est converti à la « désobéissance européenne » – plus le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon que le PCF  –, pour Aurélien Bernier ce n’est pas encore suffisant et le mouvement politique reste prisonnier de trois tabous qui sont le protectionnisme, l’Europe et la souveraineté.

Les 3 tabous

Le capitalisme est aujourd’hui largement libre-échangiste. Contrairement au XIXème siècle, le libre-échange ne consiste plus en un simple prolongement du marché national mais aussi à des délocalisations. Ces dernières permettent une compression des salaires et une destruction méthodique des acquis sociaux – notamment par le chantage à la délocalisation. L’auteur plaide pour un protectionnisme qui se distingue de celui du FN car il ne consiste pas à faire croire aux ouvriers et aux patrons que leurs intérêts sont les mêmes – aux dépens de ceux des travailleurs étrangers. Il s’agit de briser le pouvoir du grand Patronat, de corriger les déséquilibre inacceptables dans les échanges internationaux et d’inciter les pays à salaires plus faibles à développer leurs marchés intérieurs (ce qui bénéficierait aux travailleurs).

Le deuxième tabou est celui de l’Europe. Il semble clair que les institutions européennes ont été mises en place de façon à empêcher toute politique non libérale. Elles confisquent dans un premier temps le pouvoir politique aux peuples afin de le redistribuer à une technocratie (la Commission européenne). Dans un second temps, elles empêchent toutes ruptures économiques grâce aux instruments mis en œuvre (monnaie unique, banque centrale indépendante, libre-échange, etc). Aucune politique sociale de gauche ne semble possible dans ces conditions. S’il ne faut pas désigner l’Europe comme un bouc-émissaire facile (car elle ne fait que répondre aux exigences de nos dirigeants), sa construction n’est pas acceptable en tant que telle. Pour l’auteur, désobéir comme le propose le Front de gauche dans son programme de 2012 est encore trop faible. Il faut rompre totalement avec elle afin de recréer une Europe solidaire.

Le dernier tabou est celui de la souveraineté. Aurélien Bernier plaide en faveur de retour à la souveraineté populaire, nationale et internationaliste. Expliquant comment la Nation a été démantelée, d’abord durant la crise des années 1930, puis après la seconde guerre mondialeiv et enfin avec l’avancée du néolibéralisme. Loin d’une vision nationaliste et chauvine, l’auteur défend la Nation comme seul cadre actuel où peut s’exercer la démocratiev, à défaut d’une citoyenneté internationale. Mais sa vision est profondément internationaliste, le but n’étant pas de s’insérer dans une guerre commerciale internationale – comme le souhaite le FNvi. Quand le parti d’extrême droite ne veut que mettre fin aux excès du libéralisme, Bernier veut détruire le capitalisme. Cette exigence exige un nouvel ordre international, c’est pourquoi il défend une vision proche de la Charte de la Havanevii et de la déclaration de Cocoyocviii.

« Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite » Georges Orwell

Critiques et analyses

La réflexion développée par l’auteur est à la fois intéressante et salutaire. Intéressante car elle met en relief certaines faiblesses du discours actuel de la gauche radicale. Salutaire car au lieu de décharger la faute sur la droite et les médias – même s’il est certain que la droite « républicaine » et les médias ont aussi participé à une certaine banalisation du discours du FN – ce travail permet à la gauche radicale de démarrer son autocritique. En effet, il ne fait aucun doute qu’en tout temps, l’extrême droite n’est forte que des faiblesses de la gaucheix. Enfin, le livre montre brillamment que toute solution nationale n’est pas nécessairement nationaliste. Quelques remarques me semblent cependant utiles.

Il existe tout d’abord parfois une certaine confusion dans les termes. Largement discuté par l’économiste Jacques Sapir sur son blog le terme « national-socialisme » pour qualifier le Front national new look semble impropre pour la simple et bonne que même si son discours est davantage porté sur le social, il est encore loin du socialisme (une simple lecture du programme fiscal du parti suffit pour s’en convaincre). Le Front national est aujourd’hui un parti « national-populiste » dans la filiation du mouvement boulangiste du XIXème sièclex, plutôt que du Cercle Proudhon, vrai père du national-socialisme français. Dans cette logique,le terme de « national-socialiste » correspond aujourd’hui mieux à des mouvements comme ceux d’Alain Soral ou encore de Serge Ayoub, c’est-à-dire à des idéologies appartenant à l’extrême droite nationaliste et souhaitant rompre (ou au moins dans le discours) avec le libéralisme. Dans le livre de Bernier, il y a aussi une confusion entre « social-libéralisme » et « social-démocratie ». Le premier terme est une forme de libéralisme, mettant à ce titre la liberté individuelle au centre de toute réflexion, tenant compte des interactions sociales des individus. Le second terme correspond à la forme la plus réformiste du mouvement socialiste. A ce titre, la social-démocratie développe elle aussi une analyse de classe et pense pouvoir réformer le capitalisme. Aujourd’hui il est évident que ce que l’on nomme majoritairement « social-démocratie » n’est qu’une forme de « social-libéralisme ». Les propos sur la lutte des classes de l’ancien Ministre Jérome Cahuzac lors de son dernier débat face à Jean-Luc Mélenchon ne laissent que peu de doutes sur la tendance dominante au PS aujourd’huixi. Il y a enfin dans le livre un amalgame entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. La souveraineté populaire, concept développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social, est un système où le peuple est directement souverain. La souveraineté nationale, concept développé par Emmanuel-Joseph Sieyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? à la suite des écrits de John Locke ou de Montesquieu, est un système où la souveraineté appartient aux représentants de la Nation (elle-même vue comme un corps homogène). Le premier – jamais réellement appliqué en dépit de la Constitution de l’An I – est généralement vu comme un concept de gauche, alors que le deuxième – souvent appliqué – est plutôt vu comme de droitexii, car faisant converger fictivement les intérêts des classes populaires avec ceux des classes dominantes. Même si comme le fait remarquer Jacques Sapir ce sont avant tout deux conceptions de la Nation qui s’affrontentxiii.

Au-delà de ces termes techniques – non fondamentaux dans l’analyse –, l’auteur omet quelques éléments. Tout d’abord, il passe sous silence la stratégie de distanciation du FN vis-à-vis du reste de la droite. Le parti de Le Pen réussit ainsi à passer pour un parti anti-système s’opposant aux partis traditionnels quand le Front de gauche n’arrive toujours pas à s’affranchir du Parti socialiste (erreur qui a causé la mort politique du MRC de Jean-Pierre Chevènement) et reste redevable dans les esprits de la politique libérale menée par le gouvernement actuel. Ensuite, il n’évoque pas le rôle du Parti socialiste dans la montée du FN des années 1980, dans une stratégie de déstabilisation de la droite. Il est aussi dommage qu’Aurélien Bernier ne présente pas la relocalisation sous un aspect écologique. En effet, si les problèmes écologiques ne pourront se régler qu’à l’échelle mondiale, relocaliser la production et consommer locale deviennent des impératifs si on veut réduire les trajets de transport et donc les émissions de Co2.

Enfin, il occulte la question sociétale. Aujourd’hui, le plus effrayant est que la société semble acquise aux valeurs de la droite dure et de l’extrême droite. Alors que la gauche dominait la bataille culturelle dans les années 1980, notamment grâce à l’antiracisme, les français ne croient plus en la capacité des partis de gauche (souvent taxés d’angélisme) à répondre à leur aspiration en matière d’insécurité ou d’immigration, alors qu’il paraît logique que le capitalisme ne peut qu’accroître les problèmes potentielsxiv. Pour redevenir audible, la gauche radicale devra donc aussi réussir à reconstruire un nouveau discours paraissant réaliste pour contrer la montée des idées réactionnaires voire racistes dans la société et reprendre l’hégémonie culturelle au sein de la sociétéxv. La tâche qui reste à accomplir est donc énorme pour la gauche radicale qui devra passer de l’autocritique à la pratique afin de regagner l’électorat populaire qu’il a gagné, car comme le disait Georges Orwell : « Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite »xvi.

Notes
i Dans l’acceptation marxiste, une posture radicale est une posture qui s’avère capable d’identifier le mal à sa racine. Elle se distingue de la posture extrémiste qui s’évertue simplement à tenter de dépasser les limites existantes.

ii Mitterrand a instauré un système intégralement proportionnel afin de contrer l’avancée de la droite et l’effondrement du PS. Dès la dissolution de 1988, le système à deux tours est rétabli.

iii Dans Après la démocratie, le démographe Emmanuel Todd montre que les classes populaires et faiblement diplômées – quelques soient leurs orientations politiques –  ont massivement rejeté le traité de Maastricht comme le TCE. A ce titre, la question européenne relève clairement d’une logique de classes.

iv A ce propos, lire le dernier livre de Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014 : L’Europe sortie de l’Histoire ?

v A ce propos : « Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » Frédéric Lordon, Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas.

vi Pour une souveraineté de gauche se distinguant du nationalisme bourgeois du FN, lire l’excellent ouvrage de Jacques Nikonoff, La confrontation : argumentaire anti-FN

vii Signée le 24 mars 1948 mais pas ratifiée par les États-Unis, la Charte de la Havane prévoyait l’équilibre des balances de paiements. Elle est finalement abandonnée au profit du GATT.

viii Texte publié en 1974, la déclaration de Cocoyoc dénonce la répartition des richesses entre pays du Nord et du Sud et discute de  « l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ».

ix A ce propos quand Georges Orwell s’intéresse à la progression du fascisme – le propos n’étant pas de fasciser le FN –  dans les classes populaires dans Le Quai Wigan, il déclare : « Quand le fascisme progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur lui-même que le socialisme doit s’interroger ».

x A ce propos, dans une lettre adressée à Engels, le socialiste français Paul Lafargue décrit le boulangisme comme « un mouvement populaire» à tendances ambiguës. Pour Jean Jaurès dans L’Idéal de Justice, les choses sont plus claires : il s’agit d’un « grand mélange de socialisme dévoyé » et antirépublicain.

xi A ce propos, il peut être intéressant de lire le texte de Clément Sénéchal sur François Hollande et la social-démocratie.

xii Voir Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiii Voir Souveraineté et Nation de Jacques Sapir, en réponse à Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiv A première vue, l’insécurité est à la fois le fruit de la concentration des inégalités (aussi bien économiques, sociales et culturelles) et d’une société où posséder équivaut à être et où les individus ne reconnaissent plus d’autres valeurs que l’argent.

Quant à l’immigration, si elle a toujours existé, son accroissement est d’abord le fruit de la mondialisation, c’est-à-dire de la « prolétarisation des pays du Sud » (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul dans Changer de Révolution : l’inéluctable prolétariat)  et de la baisse des temps de transports qui en résultent – même si l’histoire coloniale ne peut pas être dédouanée non plus. De plus, le libéralisme en détruisant l’école républicaine ou en organisant une nouvelle ségrégation spatiale a rendu plus difficile l’intégration des immigrés. Et enfin, l’insécurité constante (en matière d’emploi ou culturelle) engendrée par le libéralisme favorise malheureusement le repli des accueillants. S’il faut avoir un discours réaliste sur le phénomène, il ne faut cependant jamais tomber dans le piège qui consiste à faire de l’immigré un danger ou accabler l’immigration de tous les maux.

xv A ce sujet, lire mon article dans RAGEMAG sur Antonio Gramsci, théoricien de l’hégémonie culturelle.

xvi Le quai Wigan

Les banques centrales ne sauveront pas le néolibéralisme

Article publié le 9 juillet 2013 sur RAGEMAG

Depuis le début de l’année, ce ne sont plus les montants des dettes publiques ou autres dégradations de notes qui agitent les marchés financiers. Les investisseurs ne réagissent plus qu’aux diverses annonces des grandes banques centrales. Les politiques monétaires expansionnistes de la Réserve fédérale américaine (Fed), de la Banque du Japon voire de la Banque d’Angleterre soutiennent l’environnement économique mondial et préoccupent les marchés.

Dans un contexte mondial compliqué entre crise de la zone euro, redémarrage difficile dans les autres pays développés et ralentissement des grandes économies émergentes et où les niveaux massifs des dettes publiques empêchent toute manœuvre budgétaire, il ne reste plus aux États souverains – comprendre hors euro – que l’outil monétaire. Et ceux-ci s’en donnent à cœur joie, avec la complicité de leurs banques centrales. C’est ainsi que l’on a vu apparaître de nouveaux instruments au sein des banques centrales et la normalisation des politiques monétaires dites « non conventionnelles ».

Au commencement était la crise

Ben Bernanke, président de la Fed Septembre 2008. La crise des subprimes devient une crise financière et économique générale, à cause de la faillite de la banque américaine d’investissement Lehman Brothers. Les États décident de se saisir rapidement du problème en pratiquant des relances budgétaires expansives de type keynésiennes. Les banques centrales ont peur de réitérer les erreurs de la Grande Dépression des années 1930 ou d’un scénario « à la japonaise ». Le danger est la spirale déflationniste dont Irving Fisher a mis en évidence les mécanismes, à la fin des années 1930. La déflation se définit comme la baisse généralisée des prix sur une période assez longue (plusieurs trimestres). Celle-ci a tendance à s’auto-entretenir : si les agents d’une économie s’attendent à voir les prix baisser, ils préfèrent reporter leurs achats, mettant en difficulté les entreprises qui éprouvent des problèmes de ventes. Pour éviter cette situation, les banques centrales doivent injecter de la monnaie dans l’économie. Traditionnellement, les banques centrales contrôlent le volume de monnaie créée en fixant le taux directeur à court terme. Le taux directeur des banques centrales est le taux auquel la banque centrale va faire des crédits aux banques commerciales qui sont en charge de la création monétaire ex nihilo. Le taux directeur des banques centrales se répercute sur les taux bancaires qui jouent sur les flux de crédits. Cependant, quand le taux directeur est nul, les banques centrales semblent désarmées et perdent le contrôle de la politique monétaire. C’est ce qui est arrivé au Japon durant la « décennie perdue » des années 1990. La Banque du Japon a ainsi mis en place ce que l’on appelle communément les politiques non conventionnelles d’assouplissement quantitatif (quantitative easing ou QE). Afin d’augmenter la quantité de monnaie en circulation dans l’économie nippone, la Banque du Japon a procédé à un (timide) programme de rachat de titres, notamment de bons du Trésor. Bien que les résultats de cette première expérience furent modestes, les mesures non conventionnelles vont piloter les politiques de la Fed, de la Banque d’Angleterre et dans une très moindre mesure de la BCE depuis début 2009.

Politiques quantitatives : quelles formes et quels effets ?

« Helicopter Ben » arrose l’Amérique de petits billets Si la première banque centrale qui se lance sur la voie du QE est la Banque d’Angleterre, c’est la Fed qui en est la principale utilisatrice, surtout depuis son second programme lancé en novembre 2010. Face à une dette abyssale ne laissant aucune marge de manœuvre et une sortie de crise plus compliquée que prévue, le président de la banque centrale américaine, Ben Bernanke, décide d’abaisser son taux directeur (« the overnight federal fund rate ») à 0 % et de lancer un programme de rachat d’actifs de 75 milliards de dollars par mois afin de faire baisser le taux de chômage à 6,5 % (à condition que l’inflation ne dépasse pas les 2,5 % par an). Une action d’une ampleur inédite qui équivaut à 4 % du PIB américain et environ 40 % de leur déficit. La Fed prévoit d’acheter principalement des bons du Trésor (« treasuries bonds ») et des créances hypothécaires (« morthage-backed securities » ou MBS). Plus récemment, c’est le Japon qui a décidé de refaire appel à cette méthode. Arrivé au pouvoir en décembre 2012, le Premier ministre libéral Shinzo Abe choisit principalement l’outil monétaire pour sauver son pays enlisé une énième fois dans la récession et la déflation. La Banque du Japon annonce ainsi en avril dernier qu’elle va accroître fortement ses achats de titres en vue de doubler en deux ans sa base monétaire (c’est-à-dire la monnaie créée par la Banque du Japon et qui figure à son passif sous la forme de dépôts bancaires voire de billets). Dans les cas de la Fed et de la Banque du Japon, l’objectif est le même : redresser l’activité économique en favorisant l’endettement et en faisant baisser le taux de change (par l’augmentation de monnaies en circulation sur les marchés internationaux).

« Arrivé au pouvoir en décembre 2012, le Premier ministre libéral Shinzo Abe choisit principalement l’outil monétaire pour sauver son pays, enlisé une énième fois dans la récession et la déflation. »

Pourtant, si ces politiques monétaires quantitatives permettent effectivement de soutenir l’activité, elles sont insuffisantes pour la relancer durablement et peuvent même présenter des effets secondaires non désirables. En rachetant auprès des banques divers actifs, les banques centrales leur fournissent de nouvelles liquidités, espérant qu’elles soient placées dans le circuit économique sous forme de crédits. Cependant, en période de crise, et plus fortement en présence de « trappes à liquidités » (situation exceptionnelle où toute nouvelle liquidité est gardée par les agents plutôt que d’être réinjectée dans l’économie), augmenter le crédit n’est pas si simple pour la simple et bonne raison que les prêteurs sont réticents à prêter, se méfiant de la situation financière des emprunteurs. Ces derniers non solvables ne veulent pas forcément emprunter. Certes, les banques centrales conscientes du problème ajoutent des volets qualitatifs à leurs politiques quantitatives en jouant sur les types de titres achetés et leurs faibles substituabilités ou sur leurs maturités (durée de vie). En pratique, seule une faible part est réinjectée dans l’économie réelle, la majorité des liquidités servant à nourrir les marchés financiers et favoriser les bulles. On comprend aisément dans ce contexte pourquoi notre CAC 40 atteignait des records en avril-mai dernier, alors que l’économie hexagonale était plongée en récession : parce que les actions françaises étaient massivement achetées par des investisseurs américains ou japonais qui dépensaient leur surplus de liquidités. De plus, les baisses des changes peuvent ne pas mener au rééquilibrage des balances commerciales, par la baisse des prix à l’exportation et le renchérissement des importations, car les autres pays sont tentés de contre-attaquer en soutenant à la baisse leurs monnaies et le risque de « guerre des monnaies » est réel. Cette dernière annulerait les effets des changes et serait déstabilisatrice pour l’économie mondiale.

Un problème trop profond pour être résolu si simplement

Haruhiko Kuroda, président de la Banque du Japon a.k.a. « monsieur anti-déflation » La crise que nous connaissons n’a pas pour origine un problème d’offre de monnaie. La raréfaction du crédit, si elle est réelle, n’est qu’une conséquence et pas une cause. Ce qui se passe depuis 2008 est simple : on voit s’effondrer un système fondé sur une contradiction. Le néolibéralisme repose sur deux piliers : l’encouragement à la surconsommation et la compression des salaires par la mondialisation. Le capitalisme a besoin d’accumuler, de produire simplement pour produire mais, dans une société d’abondance matérielle, il se heurte à la limitation des besoins, avant de bientôt se heurter à la limitation des ressources. Il lui faut donc créer de faux besoins, fabriquer de nouveaux désirs pour garder cette dynamique. Mais cette logique bute sur celle de la maximisation des profits, qui a besoin que les coûts de production soient les plus faibles possible. La mondialisation permet dans les pays industrialisés de dévaloriser le travail tandis que la financiarisation permet, par le biais du crédit, d’offrir un complément de revenu nécessaire au consommateur. Aux États-Unis, le pays de la consommation de masse, la libéralisation de la finance dans les années 1970-1980 a soutenu artificiellement la consommation et donc la croissance durant des décennies. Mais c’est elle qui a aussi causé la crise des subprimes qui est d’abord une crise de surendettement. Si la situation japonaise est plus singulière, elle n’est pas si différente. L’économie nippone est entrée en situation de crise après une longue période d’euphorie financière qui a débouché sur une bulle spéculative. L’éclatement de cette bulle en 1991, en plus du déclin démographique, explique que le Japon ne connaît plus de croissance, ni de hausse des prix depuis les vingt dernières années. Dans ces conditions, inonder de liquidités pour relancer la machine revient à appliquer toujours les mêmes vieilles mauvaises formules avec un nouveau moule, en espérant que le gâteau devienne meilleur.

« Dans ces conditions, inonder de liquidités pour relancer la machine revient à appliquer toujours les mêmes vieilles mauvaises formules avec un nouveau moule, en espérant que le gâteau devienne meilleur. »

Le vieux capitalisme vertueux et modéré de l’après-guerre confronté à une crise de la production a dû inéluctablement se métamorphoser pour survivre. Devenu consumériste, il s’est trop reposé sur les seuls endettements privé et public. Malheureusement ces derniers ne peuvent plus servir de moteur. L’outil budgétaire étant abîmé par les dettes abyssales contractées par les pays développés, les banques centrales ont dû prendre le relai des États en menant des politiques exceptionnellement agressives. Si ces dernières servent encore de béquille à un système qui peine à tenir sur ses jambes, elles ne permettront jamais aux économies de remarcher normalement. Surtout que ces politiques, pour rester efficaces, doivent rester exceptionnelles. C’est pour cela que la Fed pense déjà à stopper progressivement son programme de rachats d’actifs, avec des conséquences qui pourraient se révéler désastreuses.

La théorie des « néo-chartalistes » de la monnaie

La crise financière mondiale a révélé les faiblesses de l’économie dominante et de cette opinion largement répandue dans les médias de la non-pertinence des politiques de relance keynésiennes. Pourtant, alors que la récession était bien installée, les vieilles recettes néo-libérales de lutte contre les déficits et le « fardeau » de la dette ont refait surface. Pour autant, d’autres théories alternatives ont pu éclore au cours de cette crise. C’est le cas de la théorie des « néo-chartalistes » de la monnaie. D’après ses défenseurs (Randall Wray, Jan Kruger), l’État décide de ce qui peut servir de monnaie. Cette dernière est vue comme un avoir sur des taxes à payer. L’État crée la monnaie en dépensant, et détruit cette monnaie par le pouvoir de taxer les individus. Une fois en circulation, cette monnaie « souveraine » peut être utilisée de deux manières différentes :

  • comme un employeur de dernier recours, qui pourrait se résumer à la formule suivante : tous ceux qui sont prêts à travailler autour du salaire minimum actuel auraient l’assurance d’obtenir un emploi pour quiconque prêt à travailler mais qui ne trouverait pas de travail dans le secteur privé. L’aide aux vieillards, enfants et malades ; des surveillants à l’école, des artistes ou des musiciens ; des travailleurs de l’environnement ; la restauration des immeubles abandonnés ou d’installations communautaires sont notamment envisagés.
  • en réaffirmant l’importance de la politique budgétaire, ce qui contraste avec le rôle négligeable qu’elle joue dans la macroéconomie dominante. Le but est de montrer comment le secteur privé domestique ne peut accumuler des actifs financiers que si le secteur public domestique accepte de s’endetter (ou si le pays dispose d’un solde du compte courant positif, dans une économie ouverte), montrant ainsi que la dette publique n’est pas nécessairement un mal.

Aurélien Beleau

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