Archives du mot-clé Nicolas Sarkozy

[ENTRETIEN] BÉLIGH NABLI : « LA SUCCESSION DES “AFFAIRES POLITICO-JUDICIAIRES” NOURRIT LE PHÉNOMÈNE D’ABSTENTION »

Entretien initialement publié le 6 mai 2018 sur Le Média presse

Affaire Cahuzac, affaires Fillon, mise en examen de Nicolas Sarkozy : la Ve République semble définitivement entachée par les affaires de corruption. Alors que ce régime politique doit en théorie reposer sur la vertu, c’est une véritable “République du soupçon” qui est en train de se mettre en place. C’est le constat que fait Béligh Nabli, dans son dernier ouvrage La République du soupçon: La vie politique au risque de la transparence (Cerf). Deux ans après La République identitaire (Cerf), le directeur de recherche de l’IRIS et cofondateur du site d’analyse Chronik.fr prolonge sa réflexion sur notre système politique.

 LE MÉDIA : L’ANCIEN PRÉSIDENT NICOLAS SARKOZY A ÉTÉ MIS EN EXAMEN CE 21 MARS POUR « CORRUPTION PASSIVE », « FINANCEMENT ILLÉGAL DE CAMPAGNE ÉLECTORALE » ET « RECEL DE FONDS PUBLICS LIBYENS ». APRÈS CELLE DE JACQUES CHIRAC EN 2009, LA FONCTION PRÉSIDENTIELLE RISQUE-T-ELLE D’ÊTRE DÉFINITIVEMENT ENTACHÉE PAR LES AFFAIRES ?

 Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Béligh Nabli  : L’impact de ces poursuites judiciaires sur la fonction présidentielle est à relativiser, car elles interviennent en dehors de la durée de l’exercice de leur mandat. Le président de la République bénéficie en effet d’une “inviolabilité” (couvrant les domaines pénal, civil et administratif) et ne peut donc faire l’objet d’une procédure judiciaire pendant la durée de son mandat. Cette inviolabilité prend fin un mois après le terme du mandat présidentiel.

Au-delà de cette dimension formelle du statut de président de la République, sur un plan plus symbolique, le renvoi en correctionnel de deux anciens présidents de la République est de nature à ternir l’aura d’une fonction auxquels les Français demeurent encore majoritairement attachés (en atteste le niveau de participation électorale à l’occasion du scrutin présidentiel). Reste que c’est moins l’institution présidentielle qui risque d’en être affectée que la croyance en une sorte d’infaillibilité de celui censé incarner la nation à lui seul. C’est donc son pouvoir d’incarnation qui peut pâtir de ces précédents.

LA MULTIPLICATION DES AFFAIRES CRÉE UNE FORME DE DÉFIANCE VIS-À-VIS DE LA VERÉPUBLIQUE. EST-CE LA FIN DE CE RÉGIME ? UNE VIE RÉPUBLIQUE POURRAIT-ELLE FAIRE MIEUX ?

Il y a une corrélation entre la dégradation de la perception et/ou de la réalité de la corruption des politiques, d’un côté, et la perte de confiance envers le personnel politique censés animés par les principes et valeurs de la République, de l’autre. Aujourd’hui, les Français jugent majoritairement que les élu(e)s et les dirigeant(e)s politiques sont « plutôt corrompu(e)s » (voir l’étude annuelle du CEVIPOF sur la confiance politique).

Est-ce que l’avènement d’un nouveau régime pourrait changer la donne ? La question mérite d’être posée car la corruption politique a des causes endémiques liées au fonctionnement des institutions et de la pratique politique sous la Vᵉ République. On pense au brouillage de la frontière entre intérêt public et intérêt privé par plusieurs phénomènes au rang desquels figurent le pantouflage, mais aussi le cumul des mandats et des fonctions.

Toutefois, la confiance pas plus que l’exemplarité ne se décrètent pas. L’amélioration nécessaire des dispositifs de contrôle ne saurait remplacer une culture déontologique de l’intégrité, nécessaire à la consolidation et à la rénovation de notre contrat social. Or le défaut d’“habitus” déontologiques chez nos responsables politiques demeure patent. Un temps d’acculturation semble nécessaire pour traduire en actes les impératifs de transparence et de probité.

VOUS MONTREZ QUE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE EST UN PROJET POLITIQUE ET MORAL, BASÉ SUR LA VERTU. POURTANT, COMME VOUS LE RELEVEZ, DEPUIS LA IIIERÉPUBLIQUE LES SCANDALES FINANCIERS S’ACCUMULENT. FINALEMENT, CE RÉGIME N’EST-IL PAS UNE OLIGARCHIE FINANCIÈRE COMME L’AFFIRMENT SES DÉTRACTEURS ?

Il faut se méfier du discours décliniste selon lequel on assiste à un délitement des valeurs dans la société postindustrielle, à une dégradation de la vertu ou intégrité des responsables politiques. Il n’empêche, le phénomène de la corruption ne saurait échapper aux réflexions sur les conflits d’intérêts, en général, et le phénomène du pantouflage, en particulier. Des circuits de pantouflage ne cesse de s’accentuer, avec de très hauts fonctionnaires et des responsables politiques (ministres, membres de cabinets ministériels, cadres dirigeants des agences de régulation, etc.) qui investissent les secteurs économiques et financiers, en particulier vers les cabinets d’affaires, sans exclure un maintien ou un retour dans la sphère politique ou publique. La conjugaison des deux phénomènes démultiplie les risques de conflits d’intérêts. Or ces flux ou migrations entre la haute fonction publique et la politique d’une part, entre les secteurs publics et privés de l’autre, d’autre part, ont des conséquences en termes de captation de l’intérêt public. Les lois de moralisation de la vie politique se focalisent sur la vie parlementaire. Or c’est du côté du pouvoir exécutif que l’enjeu réside essentiellement. De manière topique, au sortir des élections présidentielle et législatives de 2017, le président de la République et le Premier ministre, soit les deux principales autorités politiques de l’État, sont aussi (respectivement) d’anciens banquier d’affaires et avocat d’affaires issus respectivement des corps de l’Inspection générale des finances et du Conseil d’État …

VOUS POINTEZ LES LIMITES DE LA TRANSPARENCE. SELON VOUS, ELLE PEUT ÊTRE UN DANGER POUR LA VIE PRIVÉE DES REPRÉSENTANTS POLITIQUES. N’EST-CE PAS UN MAL NÉCESSAIRE POUR ABOUTIR À UNE RÉPUBLIQUE VERTUEUSE ?

 Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

La vertu des responsables politiques ne se présume plus, elle doit être démontrée par la transparence, érigée en véritable principe de précaution/régulation dans/de la vie politique. Il convient toutefois de préserver la République d’un discours moralisateur sensible aux passions d’une démocratie d’opinion entretenant un mélange des genres (entre vie publique et vie privée). Le moralisme est un simplisme, et les discours moralisateurs assénés au nom d’une vertu autoproclamée ne font qu’entretenir les dérives suspicieuses, intrusives et voyeuristes. La foi absolue dans la transparence comme dans le droit n’est pas une solution en soi, un excès de transparence pouvant même s’avérer contre-productif et s’accompagner d’un renforcement de la défiance citoyenne.

Si l’intensification de la médiatisation et la personnalisation de la vie politique sont également déterminantes dans la confusion entre vie privée et vie publique. En France, la santé de François Mitterrand, les mœurs de DSK ou encore l’exposition de la vie privée de Nicolas Sarkozy ont relancé la question de la frontière entre vie publique et vie privée. L’évolution de l’attitude des responsables politiques et des médias atténue progressivement l’opposition traditionnelle des « modèles » français et américain en la matière. Nous sommes encore en quête d’un nouvel équilibre entre deux logiques légitimes – le “droit de savoir” et le “droit à la vie privée ” – constitutif du nouveau visage de notre démocratie.

VOTRE LIVRE MONTRE QUE LES CITOYENS SE MÉFIENT DE PLUS EN PLUS DES INSTITUTIONS, À CAUSE DES AFFAIRES, MAIS EN MÊME TEMPS CONTINUENT DE VOTER POUR DES HOMMES POLITIQUES CORROMPUS. COMMENT EXPLIQUER CE PARADOXE ?

Nous n’avons pas tous le même rapport aux normes de probité, le même jugement et la même sensibilité face à la corruption politique. Les études sociologiques montrent que cette perception dépend d’une série de paramètres : elle varie en fonction du statut politique (gouvernant/gouverné) et de la catégorie socioprofessionnelle des individus (fonctionnaires, acteurs économiques, etc.) ou encore des actes/infractions incriminés. Il n’y a pas de règles formelles dictant le choix des indicateurs ou indices de perception de la corruption. Il y a en somme un large éventail des perceptions et du degré d’acceptabilité ou de réprobation d’actes qui relèvent de la notion ambiguë de « corruption ».

Toutefois, la perception dans l’opinion publique, le ressenti et l’exigence des citoyens ont évolué en la matière. En sus de l’image dégradée des responsables politiques, une série d’indicateurs montre un abaissement tendanciel du seuil de tolérance face à leurs pratiques déviantes et autres transgressions de la probité. La campagne présidentielle de 2017 a joué ici un rôle de révélateur : après les “affaires Fillon”, on a ainsi assisté à des manifestations exceptionnelles, place de la République à Paris et dans des villes de Province, pour dénoncer la “corruption des élus”. Formes particulièrement véhémentes de protestation, les dernières manifestations de rue contre un scandale de corruption remontaient au début des années 1970…

De plus, la succession des “affaires politico-judiciaires” nourrit le phénomène d’abstention.  Une série de travaux soulignent en effet la corrélation entre les pratiques dévoyées des élites politiques impliquées dans des actes de corruption et une baisse de la participation électorale. Or on observe en France une montée continue de l’abstention électorale depuis les années 1980. Exception faite de l’élection présidentielle, la France est devenue une “démocratie de l’abstention”. Un “non-vote” particulièrement prégnant chez les jeunes de 18 à 25 ans, qui le justifient notamment par la “malhonnêteté des politiques”….

Crédits : Moritz Hager/ Creative Commons

Départementales : le retour de l’épouvantail FN

Article initialement publié le 26 mars 2015 sur Le Comptoir

Comme prévu, le Front national a confirmé, au premier tour des élections départementales qui se sont déroulées le week end dernier, sa percée électorale, en obtenant plus de 24 % des suffrages exprimés. Comme nous pouvions également le prévoir, consternation, indignation et refus de la réalité se sont succédé, et le Premier ministre Manuel Valls s’est empressé d’appeler au « vote républicain » pour le second tour afin de masquer la déroute électorale de son parti, qu’il refuse d’admettre. C’est l’occasion de revenir sur la question du Front national qui, loin d’être une menace pour le système politique, est d’abord un épouvantail bien commode et ainsi l’idiot utile de ce système. 
Lire la suite ici

« Le rap, c’est l’argent qu’on n’a pas à mettre dans les psy » l’interview Jamais 203

Interview publiée le 25 novembre 2013 sur Sound Cultur’ALL

Mokless
Jeanne Frank ©

Trois MC’s, trois générations, trois univers mais un seul projet. Jamais 203, c’est l’alliance d’un jeune égotrip (Guizmo), d’un ancien que l’on classerait vulgairement dans le « conscient » (Mokless) et d’un punchlineur fou (Despo Rutti). On se retrouve face à une combinaison que personne n’attendait mais qui se révèle à la fin terriblement efficace. C’est pour cette raison queSound Cultur’ALL a eu envie de rencontrer les 3 rappeurs. Finalement, seuls Mokless etGuizmo sont disponibles pour l’entretien… Mais Despo arrive pour la toute fin. Jamais deux sans trois, il paraît…

Sound Cultur’ALL : Vous venez de sortir votre album commun Jamais 203, quels sont les retours sur ce projet ?

Guizmo : Ils sont divers et variés. Certains ont aimé tout de suite, d’autres ont mis du temps et les derniers n’ont pas aimé cette combinaison. Il y a du bon comme du mauvais. Mais il y a beaucoup de bon. Je suis beaucoup connecté sur les réseaux sociaux et les réactions sont encourageantes.

Mokless : On avait déjà balancé 5 titres, soit 30% du projet. Là, on est à une semaine de sortie de l’album [ndlr : l’interview a été réalisée le 5 novembre]. Je pense que le public était  sceptique au départ. Les gens se demandaient ce que c’était et ne comprenaient pas le mélange de nos 3 univers. Ils attendaient les solos de Despo et Guizmo ainsi que mon prochain projet avec la Scred.

SC : Justement vous possédez chacun votre univers. Comment vous êtes-vous enrichis mutuellement ?

G : Je pense que Mokless m’a énormément apporté niveau écriture. Pour ce qui est de la tournure des punchlines et de l’interprétation, c’est Despo qui m’a inspiré. Après je ne sais pas ce que je leur ai apporté mais je pense que ça a été réciproque.

M : Moi, Guizmo m’a apporté sa fougue, sa jeunesse, son amour du risque et son côté « je suis le meilleur ». Il m’a transmis un vrai esprit de compétition qui m’a permis de me relancer. J’ai beaucoup appris de lui. On a beau être un ancien, on a toujours à apprendre, même d’un jeune. Guizmo est d’une autre génération et possède les codes de la jeunesse actuelle : il sait leur parler. Il m’a appris de ce côté. Sur le plan musical, c’est un MC qui prend des risques sur des sons actuels, donc il m’a emmené vers de nouvelles pistes.

SC : Et comment s’est déroulée la création de l’album ? Pour les choix d’instrus ou de thèmes par exemple ?

G : C’était un peu tout le monde ! Parfois c’était moi, d’autre fois Despo ou Mokless. Willy [ndlr : deYonea & Willy, les producteurs des 3 MC’s], qui a réalisé l’album presque dans sa totalité, a beaucoup participé.

M : Oui il nous proposait par exemple souvent des instrus qui l’inspiraient. Il suggérait aussi des thèmes. Et puis parfois, j’avais un texte en tête et je me disais qu’il pouvait bien coller sur l’instru. Pareil avec Guizmo ou Despo. Chacun a apporté sa pierre à l’édifice. Yonea aussi a participé. Parfois quand j’écrivais, je lui demandais des conseils. Il pouvait par exemple me perfectionner certaines punchlines. C’était un vrai partage avec beaucoup d’échanges.

SC : Vous avez parlé de Yonea & Willy, quel rôle ont-ils joué dans la conception de l’album ?

G : Déjà Willy a réalisé et produit le bum-al. Yonea était peut-être plus en retrait mais il produit également et a été présent sur quelques réalisations. Ils ont une grosse partie du boulot sur les épaules.

M : Pour moi Willy est la colonne vertébrale de ce projet : il a été sur tous les morceaux, même si parfois il nous laissait carte blanche sur des titres. C’est grâce à lui que le disque ne fait qu’un. On est beaucoup à apporter notre patte mais au final il n’y a qu’un CD, qu’un album, qu’un projet. Après plusieurs écoutes, on ressent cette unité.

« Quand tu vas faire des ateliers avec des petits jeunes, ça favorise ton amour pour le mouvement. Ça ne crève jamais, il y a toujours un truc à faire dans le pe-ra, c’est chant-mé. »Guizmo

SC : Comment vous concevez le rap chacun ?

G : Le rap c’est un exutoire, c’est l’argent qu’on n’a pas à mettre dans les psy.

M : Pour moi le rap c’est toute ma iv. J’ai commencé jeune et j’ai fait que ça. Je suis beaucoup impliqué dans mon rap. J’aime ça. Quand je me lève le matin, j’ai envie d’écrire mes pulsions sur une feuille. Faire du son, des concerts ou échanger avec le public sont devenus mécaniques. Je me suis habitué à trainer avec des gars qui font du pe-ra, à avoir le même langage, les mêmes codes, la même passion. Le hip hop c’est un tout et ce n’est pas forcément Skyrock, Booska-P et Génération. Je respecte ces trois-là mais le hip hop va beaucoup plus loin. Il y en a dans toute la France comme par exemple avec les ateliers. Par exemple récemment on s’est retrouvé à Set dans la ville de Demi-Portion et on a partagé de vrais moments de hip hop.

G : Mais même quand tu vas faire des ateliers avec des petits jeunes, ça favorise ton amour pour le mouvement. Ça ne crève jamais, il y a toujours un truc à faire dans le pe-ra, c’est chant-mé.

« Si tu as envie de vivre du rap, il faut te bouger le cul. Si tu restes là à faire ta reusta et à attendre ta Sacem, il n’y a pas de soucis. Mais dans ce cas, bonne chance ! » Mokless

SC : Mokless, t’as parlé de Demi-Portion. Comment s’est passé le featuring avec lui et celui avec Le Rat Luciano ?

G : C’est moi qui suis allé voir Le Rat à Marseille et je suis remonté avec son couplet et le mien. Les autres ont posé leurs couplets sur Panam. Quant à Demi-Portion, c’est la famille, c’est un artiste Y&W : il a posé ici.

M : Il vient souvent à Paris. En plus, c’est un artiste qui gravite autour de nous. On l’a déjà invité respectivement sur nos albums. C’était un plaisir de l’inviter encore sur ce projet-là. Il y a aussi eu Shotla de Barbès Clan.

G : Et puis Haroun et Koma de la Scred !

SC : Ça c’est la famille !

M : Voilà ça c’est la famille on va dire. Mais Demi-P aussi.

SC : Vous avez un peu évoqué la question sur Rapélite mais vous vivez du rap ?

G : Ah on fait des millions mais on ne le dit pas à chaque interview, sinon on va se faire taxer ! (rires)

SC : Mais n’avez pas à travailler à côté ?

M : Millionnaire, c’est de l’ironique quand il dit ça.

SC : J’avais compris !

M : Mais honnêtement on vit du rap. On fait des concerts, on sort des projets, on s’occupe dumarchandising et de plein de choses qui gravitent autour du rap. Si tu as envie de vivre du rap, il faut te bouger le cul. Si tu restes là à faire ta reusta et à attendre ta Sacem, il n’y a pas de soucis. Mais dans ce cas, bonne chance ! Mais ce n’est pas ma finalité. Le gent-ar est venu après. Moi, quand j’ai commencé à faire du rap, je ne vais pas te mentir, il n’y avait pas d’argent. Il y avait 4 M&M’s et une bouteille d’Oasis (rires). Et un jour on m’a donné un cachet, on m’a dit « tiens ! ». On m’a proposé de faire et vendre des t-shirts. Après j’étais lancé : j’ai fait des concerts, j’ai fait monter mon blaze et je me suis rendu compte qu’il y avait finalement de l’argent dans le rap et que je pouvais en vivre. Donc pourquoi j’irais chercher du taf et charbonner pour un patron qui me casse les c*** ? Je préfère vivre de ma passion même si je ne prends pas des 10 000 euros par mois. Mais au moins ça va, Dieu merci. Il y a à manger dans le frigo donc tout va bien.

Mokless
Jeanne Frank ©

 

 

SC : Vous êtes un peu des représentants des quartiers « populaires ». Est-ce que vous avez vu des choses changer depuis que Sarkozy n’est plus au pouvoir ?

G : C’est pareil. Quand il était là, on baisait tout parce qu’il disait qu’il aurait notre peau et qu’on ne ferait rien. Maintenant qu’il s’est taillé, on était déjà tellement habitué à tout baiser qu’on n’a pas arrêté.

M : La gauche c’est comme la droite et la droite c’est comme la gauche. PS ou UMP, c’est de la merde. C’est pareil. Je vais même te dire un truc. Quand tu me demandes si j’ai remarqué un changement, je vais te dire que oui. En bas de chez moi, il y avait un rue où on trouvait une quinzaine de chard-clo qui s’abritaient. Depuis que la gauche est passée, ils ont mis de gros pots de fleurs à cet endroit-là et les sans-abris ne peuvent plus y rester. Et j’ai compris que ça avait changé : la gauche n’a pas la volonté de s’attaquer à la misère, elle veut juste la déplacer. Elle n’est pas là pour régler les problèmes mais pour les cacher. Mais c’est normal. S’ils étaient réglés, les politiques n’auraient pas de boulot. Imagine si tout le monde mettait ses papiers à la poubelle : le service de propreté de Paris n’aurait plus d’utilité. Là c’est pareil : ils entretiennent les problèmes. Comment ça se fait qu’en France, des gens crèvent de faim ? C’est comme de l’esclavage ! On est en 2013, des patrons s’en mettent plein les poches et pendant ce temps, certains n’ont pas d’appartement. Les footeux gagnent des millions pour taper dans un ballon. On va attendre le Qatar pour sauver la France ou quoi ? Franchement c’est abusé : le constat est triste. Mais c’est un constat sur la société. Nous on est là et on s’en sort mais combien de nos frères galèrent ? Et je ne te parle pas que des mecs de cité. Même pour le petit çais-fran dans son quartier de che-ri c’est triste. L’avenir est sombre. Droite ou gauche : je ne vois pas de différence. Je me demande sincèrement où est le parti qui va nous représenter ? Mais on manque de repère. Dans les livres d’histoire, ils ont sauté les lignes. Et encore je trouve que ma génération passe encore. Mais celle qui arrive derrière c’est pire : ils n’ont rien dans la tête. Leur mentor c’est un rappeur. Nos textes sont leur Bible. Ils écoutent les rappeurs et les voient comme des dieux.

G : Combien de rappeurs ont envoyé des mecs au placard ? Ils les ont envoyé braquer ou dealer.

M : On est tous complices du mal à notre échelle. Chacun participe à ces conneries. Même nous, sans te mentir, on a dû enfoncer des gens. Mais on essaie de limiter la casse. Quand dans une chanson je dis : « complice du mal, je vois le monde qui se dégrade », c’est que je le comprends. Je suis là à acheter des Nikes. Je vis dans une contradiction. Il va peut-être falloir changer des choses. Il faut que chacun commence à balayer devant sa porte si on veut que les choses changent pour nos gosses.

SC : Vous vous posez en exemples en écrivant vos textes ?

M : Oui ça arrive mais pas toujours. Parfois, on veut partager un message. Mais d’autres fois, je peux être dans un état second, en écrivant et ne penser qu’à délirer, loin de ces problèmes-là. On peut avoir envie de faire des trucs plus légers. Il ne faut pas oublier qu’on fait de la musique avant tout. On n’est pas des politiciens.

G : On fait surtout du divertissement.

M : Oui, c’est un juste milieu à trouver. En tant que rappeurs, on est dans le système. On ne peut pas se prétendre « antisystèmes » alors qu’on vit dedans. Il faut être cohérent. On se doit de jouer le jeu. Sinon, je rappe dans ma chambre pour mes 4 cousins. Ce que je veux, c’est qu’est un maximum de personnes puisse m’écouter dans toute la France, voire dans le Monde entier. Je suis un artiste, j’ai envie d’être écouté et de vivre de ma musique, c’est normal. Mais si on peut vivre de notre musique sans envoyer nos petits refrès dans le mur, ça serait formidable.

G : Je pense pareil que Mokless. Oui, on est des défenseurs et des porte-parole du tier-quar. Mais on veut aussi montrer aux petits qu’on se lève pour faire notre truc et qu’on galère pour réussir. C’est parfois compliqué, il y a de longues périodes sans voir nos familles. En tournée, il nous arrive d’être fatigués et de ne plus avoir de voix mais il faut donner un maximum au public. Ce sont des sacrifices. On veut pousser les autres à faire comme nous, même si c’est hors du pe-ra.

SC : Et la montée du FN dans les médias, ça vous inquiète ?

G : Non. C’est juste qu’il ne se passe plus rien. Mohamed Merah c’est fini, les cités c’est passé, Ben Laden n’est plus là. Il faut un truc à donner aux gens. Mais c’est juste un coup de pouce pour la gauche. Tout le monde dit que Marine va passer mais, à mon humble avis, elle n’ira nulle part. Les politiques ont juste besoin d’une opposition forte pour créer des débats et garder la population en haleine.

M : Le FN va à l’encontre de ce que je pense et de ce que je suis. Ils ont tellement dit de conneries que pour moi ce parti est la peste. Mais pour moi, on n’a pas besoin d’être du FN pour être un enfoiré. Tu prends un mec commeValls, il ne vaut pas mieux que le FN. Aujourd’hui, les mecs de gauches ne sont pas différents du FN : ils ne peuvent pas nous piffrer, nous les arabes et les noirs. Ils ne nous aiment pas, c’est du mytho, de la poudre aux yeux. Certes, j’ai invité Olivier Besancenot dans mon album parce que je me reconnais dans son combat. Mais la politique ce n’est pas trop mon truc. J’aime en parler dans mes textes parce que la vie c’est la politique. Si tu n’as pas compris ça, tu n’as rien compris. Quand on évoque la précarité, quand on parle de conflits internationaux, tout ça c’est politique et on s’y intéresse. Je veux comprendre le pourquoi du comment. Je vais te dire, c’est la gauche qui a expulsé Léonarda, pas la droite. Pas besoin d’être au FN pour faire des trucs crapuleux. Regarde Lampedusa : les gens crèvent et la gauche au pouvoir ne fait rien contre ça. Regarde ce qui se passe dans le monde arabe. Aujourd’hui, on regrette Khadafi. En tout cas, le constat est triste et amère. Des gens qui pensent que l’Europe est l’Eldorado et qui prêts à perdre leur vie dans des barques, il y en a des tonnes. Moi, j’en connais. Combien de famille brisées ou de gens qui sont partis et jamais revenus ?

SC : On va en revenir un peu plus à vous. Guizmo, t’en es où de tes albums tous les 6 mois ?

G : J’ai fait Normal. Puis 6 mois après, j’ai fait La Banquise. Puis 6 mois après, j’ai fait C’est tout. Puis, il y a l’EP avec Mokless et Despo, et moins de 6 mois après, il y a l’album. Là, je suis sur un solo.

SC : Tu ne t’es pas avancé un peu trop tôt ?

G : Non, c’est ce que j’avais envie de faire. Je ne suis plus un zonard. Avant d’être signé sur Y&W, j’étais un chien de la casse, je n’avais pas de maison, j’étais tout le temps fonce-dé. Je ne me respectais pas beaucoup. Je vivais comme un rat. C’était sûrement inconsciemment mon moyen de tout quitter : la rue et les galères. C’était ma seule alternative. J’ai décidé de me consacrer au rap et de ne rien faire d’autre à côté. Quand tu es rappeur, tu dois te consacrer à ta musique. Si tu es contrôleur à côté, tu n’es pas un rappeur, tu es un contrôleur qui fait du rap. Si tu es caissier, tu es un caissier qui fait du rap. Mais dans ce cas, tu n’es pas un rappeur ! J’ai décidé d’arrêter le rap de chambre et d’en faire ma vie. Et ce n’est pas plus mal. Ça m’a fait ralentir la tiz et le bédo. Ça m’a fait arrêter dormir n’importe où et n’importe comment.

« La France avec son système scolaire nous a rendus démissionnaires. » Guizmo

SC : Et Mokless, tu conseilles toujours aux jeunes de France de se barrer ?

M : Ça dépend des destinations. Il reste de bons endroits. J’ai beaucoup de potes qui s’en sortent bien à Londres ou Berlin. En plus, ce n’est pas loin et ce n’est pas cher d’y aller. Rio, il y a la Coupe du Monde qui dynamise la ville.

G : Il y a Milan et Rome.  Ils peuvent aller en Espagne. Il y a des coins qui bougent. En France, on n’a pas ce respect des étudiants. Regarde aux Etats-Unis, même pour leurs remises de diplômes, ils ont de grandes cérémonies avec leurs familles.

M : C’est vrai qu’en France, les jeunes sont mal renseignés sur leurs études.

G : En France, on croit que les étudiants allemands ou américains sont cons. D’accord nos programmes scolaires sont 10 fois plus poussés. Mais qui va à l’école ? C’est comme si j’avais une Rolex mais que je ne savais pas lire l’heure. Ça ne sert à rien ! Carrément maintenant ce sont les parents qui demandent d’envoyer leurs enfants en professionnel. Ma propre mère a dit à mes frères et moi « la vie est comme ça, certains sont faits pour l’école et d’autres non ». La France avec son système scolaire nous a rendus démissionnaires. On devrait normalement glorifier le travail. Ce n’est pas normal qu’un petit de 10 ans rentre chez lui en stress. Les profs ne connaissent pas l’exigence de nos parents vis-à-vis du travail scolaire. Le petit doit rentrer chez lui, la boule au ventre, il a des devoirs à faire et un mot dans son carnet à faire signer. Et le lendemain, il se fait réprimer par le prof qui lui apprend que Charlemagne est son ancêtre, alors que son père ne parle pas un mot de français. Aujourd’hui, les enfants ne vont à l’école que pour papa et maman. La plupart des gens qui ont le bac s’arrêtent juste après. Ils passent le bac parce que ça fait bien de ramener un diplôme à la maison. Ils en ont rien à foutre et savent qu’ils ne feront rien avec. J’ai même des potes qui ont des licences d’histoire à la Sorbonne et ils ne font rien avec ça. Il n’y a pas de boulot pour eux. Ils finissent par passer le BAFA et devenir moniteurs de centres-aérés.

M : Non mais c’est sûr que partir peut toujours être une bonne chose dans la vie. Ce n’est pas « barrez-vous ! » juste pour se casser de la France mais « barrez-vous » pour revenir plus fort. Les jeunes étudiants français sont très mal renseignés sur leurs possibilités. On est tellement mal renseignés qu’on croit qu’Erasmus c’est une compagnie aérienne. Il ne faut pas avoir honte et peur d’avouer qu’on tourne en rond ici. Partir, c’est mieux que la routine. Imagine que tu n’arrives pas à avancer ici, que tu envoies des CV partout mais qu’on te recale. Il vaut mieux partir, découvrir d’autres mentalités et d’autres gens. Tu apprends une autre langue et tu découvres une autre culture. En France, il y a trop d’assistanat. Il faut que les jeunes se prennent en main. Il faut insuffler aux jeunes une motivation.

G : Il est là le problème Mokless. Les gens sont trop assistés. Dans certains pays européens, dès le collège, on oriente les jeunes vers un cursus qui leur apprend un vrai métier. A la fin, ils font ce pour quoi ils ont été formés. Il n’y a qu’en France, frère, où tu vas voir des mecs avec un BTS électrotechnique qui sont commerciaux ! Pourquoi il y a une séparation entre deux Frances ? Parce que la spécialisation ne marche que pour les boulots de merde. Si tu n’as pas envie des artisans, cordonnier ou charpentier, ect, tu ne trouves rien. Il y en a qui ont cet esprit du terroir français mais combien ? En France, tu fais un CAP cuisine ou hôtellerie, t’es sûr d’être cuistot ou d’aller servir des gens. Par contre pour devenir chimiste ou faire des études de balistique pour entrer dans la police scientifique c’est plus compliqué. Et sans oublier les différences de salaire : le type de la PJ a plus de mérite que le mec qui bosse 16h par jour sur les chantiers ? On dévalorise certains métiers. Et c’est comme ça dès l’école. On dévalorise certaines écoles. Mais les écoliers sont tous les mêmes. Du mec de cité à celui du 16ème, ils sont pareils. Ils veulent draguer des meufs et leur moment préféré, c’est quand ils ont 2h pour manger le midi. Ils aiment se poser avec leurs potes et si, avec un peu de chances, ils ont leurs diplômes, tant mieux : ça fait plaisir aux parents. Ce n’est pas normal. On a par exemple des formations payées : tu te lèves le matin pour aller bosser et apprendre un métier et ce n’est pas respecté. Aux states, c’est respecté.

« Les jeunes étudiants français sont très mal renseignés sur leurs possibilités. On est tellement mal renseignés qu’on croit qu’Erasmus c’est une compagnie aérienne. » Mokless

SC : Oui mais à chaque système ses défauts. Aux States par exemple, les études coûtent beaucoup plus chères qu’en France. Des gens s’endettent à vie pour les études de leurs enfants.

G : Les études supérieures, coûtent chères mais c’est normal.

SC : En France, la fac est gratuite ou presque…

M : On est d’accord qu’il y a des trucs biens en France et on ne va pas cracher dans la soupe.

G : Mais les études supérieures qu’ils payent là-bas sont équivalentes ici à HEC. HEC tu payes aussi en France.

SC : Tu payes beaucoup moins qu’à Harvard !

G : Oui mais quand t’es diplômé d’Harvard, t’as assuré tes arrières pour toute ta vie.

SC : Pour en revenir à toi Mokless, c’est quoi la suite avec la Scred Connexion ?

M : On a créé un site depuis plus d’un an. On a une scred radio. Et il y a surtout un album en préparation d’ici 2014. L’aventure continue avec Haroun, Koma et Morad. On fait pleins de concerts. La Scred est toujours là et on ne s’est pas séparés. Jamais 203 n’annonce pas la fin de la Scred Connexion, juste qu’un mec du crew a sorti un album avec deux autres MC’s.

SC : Et un projet solo à venir ?

M : Oui, j’ai mon album, L’Ironie du son, qui va aussi sortir en 2014. Je vais balancer quelques extraits avant. Le Poids des Mots aura une suite.

SC (pour Despo Rutti qui nous a rejoint depuis peu) : Despo, sur Rapélite tu disais que l’album était un classique. Tu assumes toujours ?

Despo : Bien sûr, j’assume toujours ce que je dis. Ce disque c’était un challenge, maintenant il y a peu de gens qui prennent des risques donc j’assume et je suis fier de cet album. Et je suis aussi content d’avoir collaboré avec Mokless et Guizmo sur tout un projet. On en reparlera dans quelques années et on sera contents de l’avoir fait !

SC : Ça fait un bail qu’on attend ton solo, il en est où ?

D : Mon prochain album sortira en 2014, il en quasiment fini, je suis impatient de le présenter !

SC : Un mot pour finir ?

M : On n’a pas dit notre dernier mot !

Lire la suite ici